Étiquettes : République

Les violences d’après-match : un message adressé à la République

par Thierry Froment le 5 juin 2026
Dans cette tribune, Thierry Froment, ancien juge d’instruction et ancien codirecteur de l’Institut de sciences criminelles de Montpellier, livre son analyse personnelle des violences qui ont suivi la victoire du PSG en Ligue des champions. À rebours des explications qui n’y voient qu’un débordement spontané lié à l’émotion sportive, il s’interroge sur leur caractère répétitif, leur organisation apparente et les messages qu’elles peuvent adresser à la société et aux institutions. Une réflexion qui invite à regarder au-delà des faits eux-mêmes pour questionner les logiques de pouvoir, d’influence et de déstabilisation à l’œuvre dans l’espace public.
J’ai une intuition à vous confier. Les destructions d’après match ne peuvent pas, dans cette ampleur et cette organisation, n’être qu’une action collective spontanée de jeunes supporters, J’ai la conviction qu’elles sont un message. Voilà ce qu’elles nous disent.  Ces scènes de liesse mêlées de véritables émeutes, ne relèvent pas uniquement d’un débordement émotionnel spontané, mais constituent aussi un phénomène porteur d’un message politique, géopolitique, social ou d’intimidation criminelle. Je veux rester bien sûr très nuancé, mais il n’est plus possible de détourner le regard. Lorsque des violences, des pillages ou des destructions surviennent après certains événements sportifs, l’explication la plus fréquente est celle de l’explosion émotionnelle : l’euphorie de la victoire ou la frustration de la défaite, amplifiée par l’effet de foule et la consommation d’alcool. Ces facteurs existent indéniablement. Mais, lorsque les dégradations atteignent une telle ampleur, mobilisent des groupes organisés, se répètent selon des schémas similaires et visent certains symboles précis, il devient difficile de les considérer uniquement comme des réactions spontanées. Ces événements peuvent aussi parfois être interprétés comme l’expression d’un message social, politique ou identitaire adressé à la société. Pourquoi il est difficile de croire à une spontanéité native ? Parce que ce sont toujours les mêmes scénarios qui se répètent. Les mêmes phénomènes apparaissent régulièrement dans certaines villes et lors d’événements sportifs. Les regroupements sont rapides, ils organisent le ciblage de commerces ou d’équipements urbains. Les groupes qui arrivent sont équipés pour agir, les exactions sont diffusées immédiatement et méthodiquement sur les réseaux sociaux. Tous les déplacements de groupes sont coordonnés entre différents secteurs. La répétition de ces comportements suggère alors bien davantage qu’une simple réaction émotionnelle instantanée. L’existence de groupes préparés nous alerte aussi. Dans de nombreux cas, certains individus profitent de la concentration des forces de l’ordre et de l’anonymat de la foule pour mener des actions qu’ils avaient déjà envisagées. L’événement sportif devient alors une opportunité plutôt qu’une cause. Le choix des cibles est également une indication. Les dégradations ne touchent pas toujours des objets au hasard : les cibles sont souvent des symboles de l’autorité, des commerces représentant la réussite économique (banques, luxe…), ou des équipements publics et des lieux fortement médiatisés. Le choix des cibles traduit souvent une dimension symbolique. Curieux hasard, qui n’en n’est pas un, ce sont les matchs internationaux qui sont ciblés car ils offrent une visibilité exceptionnelle à l’étranger permettant de dire par exemple « la France est en feu », « c’est la révolution à Paris », « le désordre et l’insécurité règnent en France ». On voit bien, alors, quels intérêts cela peut servir. Les messages que ces violences peuvent transmettre sont d’une extrême gravité. Un sentiment d’impunité d’abord. Ce premier message est parfois le plus simple :« Nous pouvons agir collectivement sans être empêchés ». La démonstration de force devient une fin en soi. « Il nous suffit de le décider pour vous déborder et semer le chaos ». C’est aussi évidemment la contestation de l’ordre établi. Pour certains participants, les destructions expriment une hostilité envers les institutions, les élites, les forces de l’ordre et tous les symboles de la réussite économique. Le match n’est qu’un prétexte permettant de rendre visible cette contestation. Une partie des auteurs peut chercher à transmettre un autre message : « Nous existons et nous refusons l’invisibilité sociale. » Les violences deviennent alors un moyen de capter une attention médiatique que les voies ordinaires ne procurent pas. Enfin le message peut porter une affirmation identitaire. Dans certains cas, la mobilisation collective permet de renforcer l’appartenance à un groupe comme le quartier, la bande, la communauté de supporters radicaux, l’identité locale. La destruction devient un rituel de cohésion et de démonstration de puissance. Un objectif est forcément recherché. En premier lieu, occuper l’espace public. Il est de montrer qui contrôle momentanément la rue et imposer sa présence à l’ensemble de la société. Il est aussi de produire un impact médiatique. Une vitrine brisée ou une voiture incendiée génèrent davantage d’attention médiatique que des revendications ordinaires. On observe qu’une fois les images « dans la boîte » le phénomène se calme et cesse. Le lendemain de la finale de la Ligue des Champions, alors que les joueurs sont célébrés au cœur de Paris par plus de 100 000 personnes, il n’y quasiment plus de casse. Le message est passé. Il est encore de défier l’autorité. Les violences permettent de tester les capacités de réaction de l’État et des forces de sécurité. L’objectif est enfin de tirer profit du désordre. Pour certains émeutiers, l’objectif est plus opportuniste : le pillage, les vols, règlements de comptes, la recherche d’adrénaline, le buzz et la popularité sur les réseaux. Je n’oublie pas que pour quelque uns les dégradations peuvent exprimer un malaise social. Même lorsque les violences sont condamnables, elles peuvent révéler un sentiment plus profond de frustration, de déclassement d’absence de perspectives ou de rupture avec les institutions. Réduire les destructions d’après-match à une simple explosion de joie ou de colère serait une erreur lourde de conséquences face à leur ampleur, leur répétition et leur organisation qui deviennent manifestes. Ces événements peuvent être compris comme l’utilisation de plusieurs phénomènes, l’émotion collective, l’opportunisme criminel, la recherche de visibilité, l’affirmation identitaire et la contestation de l’ordre social. Mais avec un objectif qui se révèle :  la démonstration de force pour ceux qui sont à la manœuvre et qui en profitent. Qui organise ? Qui en profite ?Lorsque Paris, capitale, ville des lumières connaît des violences et des destructions importantes après un match du PSG, la question essentielle n’est pas seulement de savoir qui participe, mais aussi qui organise et qui tire avantage de la situation. Qui organise ? Dans la majorité des cas, on s’aperçoit qu’il n’existe pas une organisation centrale unique dirigeant l’ensemble des événements. Les phénomènes sont souvent composites. On repère des noyaux organisés. Autour de chaque épisode de violence apparaissent des groupes déjà constitués. Des bandes locales, des groupes de supporters radicaux, des délinquants habitués aux actions collectives et des réseaux utilisant les messageries instantanées et les réseaux sociaux. Ces groupes savent habilement exploiter le contexte pour mobiliser rapidement des participants. Des organisateurs invisibles tirent les ficelles. Cette architecture criminelle ne ressemble plus à une structure hiérarchique classique. Quelques personnes peuvent choisir les lieux de rassemblement, diffuser des consignes, signaler les mouvements des forces de l’ordre, désigner des cibles et coordonner les déplacements via les réseaux sociaux. Cela rappelle étrangement l’organisation spécifique des narcotrafics, et de tous les réseaux politico-criminels qu’ils appuient. Cela rappelle aussi les pratiques occultes des groupes d’influence, étatiques ou non, au service de puissances étrangères. On sait parfaitement qu’une organisation légère peut suffire à produire des effets importants. Un effet d’entraînement d’abord. Une fois les premiers actes commis, de nombreux participants rejoignent le mouvement sans préparation préalable. L’organisation initiale est alors amplifiée par la dynamique de foule. Ceux qui en profitent sont les délinquants opportunistes qui sont les bénéficiaires les plus immédiats des pillages, des dégradations servant de couverture à d’autres infractions et de l’affaiblissement temporaire du contrôle policier. Le désordre devient une ressource. Mais il y a aussi des groupes cherchant à démontrer leur puissance. Certaines bandes utilisent ces événements pour envoyer un signal : « Nous sommes capables d’occuper la rue et de défier l’autorité ». La visibilité et la réputation gagnées renforcent leur influence locale. Il y a sans nul doute les acteurs politiques extrêmes. Chaque épisode de violence nourrit les discours des extrêmes. Les uns, à l’extrême droite, y voient la preuve d’un effondrement de l’autorité. Les autres, des groupes d’extrême gauche, y voient la conséquence de fractures sociales profondes. La violence devient de cette façon un argument politique exploitable. N’oublions pas les réseaux sociaux. Les plateformes bénéficient indirectement de la diffusion massive de vidéos spectaculaires, d’images virales, d’une forte audience, avec la multiplication des interactions. Le choc visuel est un produit médiatique. Elon Musk l’utilise sans retenue. J’y vois aussi en bonne place les « entrepreneurs de colère ». Certaines personnalités publiques comme Jean Luc Mélenchon, des élus Insoumis ou proches du Rassemblement national, influenceurs ou militants construisent leur visibilité sur l’indignation permanente. Chaque épisode leur fournit du contenu, des audiences et parfois une légitimité renforcée auprès de leur public. Le véritable bénéficiaire est leur logique du désordre. Lorsque la violence devient prévisible, médiatisée et répétitive, la peur progresse et la confiance collective recule. Alors les citoyens se replient, les institutions sont fragilisées et les tensions sociales s’accentuent. On voit clairement que lorsque les motivations des participants sont diverses, le résultat produit un même effet qui est l’affaiblissement du lien civique et de l’autorité commune. La question n’est probablement plus de savoir s’il existe un « grand organisateur » unique. Les phénomènes actuels sont souvent plus diffus. Quelques groupes structurés, des relais numériques, des opportunistes et des foules entraînées peuvent suffire à produire un événement d’ampleur. La véritable interrogation est donc moins qui commande, que qui manipule et utilise le désordre, qui en tire un avantage et quel rapport de force cherche-t-on à démontrer ou imposer. Il existe une évidente conjonction d’intérêts géopolitiques, criminels et idéologiques à laquelle la République doit faire face. Elle ne doit ni céder à la violence, ni se contenter de la condamner. Elle doit comprendre, prévenir, sanctionner et surtout réaffirmer qu’aucune cause, aucune colère et aucune foule ne peuvent se substituer à la loi commune.  Devant un tel défi, le maintien de l’ordre, s’il est essentiel, ne sera pas une réponse suffisante. De même, monter le curseur répressif à l’encontre des mineurs interpellés ne pourra pas stopper le phénomène. L’État républicain doit agir avec lucidité et une stratégie fine. Le renfort des services de renseignement est impératif. Nous sommes les cibles d’une guerre aux multiples facettes que nous avons hésité à nommer. Une guerre informationnelle menée par des puissances étrangères hostiles telles que la Russie ou la République Islamique d’Iran et leurs proxys. Une guerre sécuritaire avec les opérateurs criminels du narcotrafic. Une guerre économique avec des puissances qui recherchent l’affaiblissement et la soumission de notre économie par notre déstabilisation comme les États-Unis de Trump ou la Chine. Une guerre idéologique des extrêmes qui veulent prospérer sur les images de chaos et ils ne se privent pas de le dire.  Faire face, identifier, nommer et agir. Le chemin est difficile mais l’enjeu est vital pour notre démocratie. La violence n’a pas d’excuse. Elle est le langage de ceux qui cherchent à imposer leur volonté par la force et se placent ainsi contre la République. Nous ne pouvons plus l’excuser. Et si, en même temps, nous engagions une guerre pacifique de contre-influence. Et si nous lancions un autre défi à nos jeunes pour les sortir de cet engrenage violent et des manipulations dont ils sont l’enjeu. Et si nous leur proposions, plutôt que de détruire, d’épater le monde ! Un projet d’engagement, un objectif positif, un challenge valorisant. Si des milliers de jeunes sont capables de se mobiliser en quelques heures pour semer le désordre, alors ils sont capables, demain, de se mobiliser pour accomplir des choses extraordinaires. Le défi de la République est de leur donner une œuvre plus grande que la colère : une raison d’être fiers d’eux-mêmes et admirés par le monde. Nous l’avons réussi collectivement pour les Jeux olympiques et paralympiques. Mobilisons, motivons, récompensons, ne doutons plus des forces de notre jeunesse. Elles seules pourront sauver durablement notre démocratie. J’en ai la conviction intime et puissante. Thierry Froment est ancien juge d’instruction et ex-codirecteur de l’Institut de sciences criminelles de Montpellier. Crédit photo : © Lou Benoist / AFP

Lancement de la collection « Alerte ! »

par L'équipe du Lab' le 3 juin 2026
À l’heure où les repères démocratiques, institutionnels et médiatiques sont mis à l’épreuve, le Laboratoire de la République et les Éditions de l’Observatoire lancent « Alerte ! », une nouvelle collection d’essais courts, accessibles et engagés. Lutte contre les violences intrafamiliales, avenir de l’audiovisuel public, place des juges dans notre démocratie : ces premiers titres donnent des clés pour comprendre des enjeux décisifs de notre époque et nourrir une réflexion citoyenne exigeante.
Le Laboratoire de la République et les Éditions de l’Observatoire lancent une nouvelle collection : « Alerte ! ». Des essais courts, accessibles et engagés pour éclairer les grands débats qui traversent notre société et nourrir le débat démocratique. Parce que comprendre les défis de notre époque est la première condition d’un débat démocratique éclairé. Découvrez les trois premiers titres disponibles dès maintenant en librairie et en ligne au prix de 5 €. Les violences qui tuent l’enfance. L’enfer intrafamilial, par Steffy Alexandrian Suicides d'enfants victimes de violences, manque de moyens alloués à la recherche et à la justice malgré un volontarisme politique » affiché... Steffy Alexandrian alerte sur la faillite grandissante de la protection de l'enfance. Révélant comment le danger, loin d'être uniquement familial, est profondément structurel, elle propose des solutions évidentes : suspension immédiate de l'autorité parentale et du droit de visite et d'hébergement en cas de maltraitances, ou encore suppression du devoir de secours envers un conjoint condamné. Entre récit intime et expertise juridique, un diagnostic sans concession sur les dysfonctionnements sidérants de nos institutions dans le nécessaire combat contre les violences intrafamiliales subies par les enfants, qu'elles soient éducatives, sexuelles, ou ancrées dans le cadre conjugal. Fondatrice de l'Association Carl, qui accompagne depuis quatre ans des enfants victimes de violences intrafamiliales et sexuelles. Steffy Alexandrian, elle-même ancienne victime, est juriste et doctorante en droit privé. https://twitter.com/LabRepublique/status/2057846446339113371?s=20 Qui veut la peau de l’audiovisuel public ?, par Nathalie Sonnac Une démocratie peut-elle se passer d'un espace d'information commun, indépendant des intérêts commerciaux et des pressions politiques ?Alors que les plateformes numériques fragmentent le débat public et que des forces politiques font du démantèlement de l'audiovisuel public un objectif assumé, Nathalie Sonnac pose la question, et y répond sans détour. Elle montre ce que le service public fait concrètement, pourquoi personne d'autre ne peut le faire, et ce qui arriverait s'il disparaissait. Elle examine aussi, sans complaisance, les rigidités internes et les renoncements politiques qui l'affaiblissent depuis des années.Ni plaidoyer nostalgique ni rapport d'expert : un essai de combat, à quelques mois d'une élection présidentielle qui pourrait décider du sort de l'audiovisuel public français. Nathalie Sonnac est professeure à l'université Paris-Panthéon-Assas, spécialiste de l'économie des médias et du numérique. Ancienne membre du Conseil supérieur de l'audiovisuel (CSA, devenu Arcom) de 2015 à 2021, elle est l'auteure du Nouveau Monde des médias. Une urgence démocratique (Odile Jacob, 2023). https://twitter.com/LabRepublique/status/2062546063416861127?s=20 Les juges ont-ils vraiment tous les droits ?, par Béatrice Brugère Condamnations de Nicolas Sarkozy, inéligibilité de Marine Le Pen, drame de Philippine, affaire Sarah Halimi : chaque mois ou presque, la justice française se retrouve au coeur d'une tempête. On l'accuse d'en faire trop, de se substituer au politique, de juger sans rendre de comptes. On l'accuse aussi de ne pas en faire assez, de laisser des récidivistes en liberté, de protéger ses pairs plutôt que les citoyens. Les juges ont-ils vraiment tous les droits?Béatrice Brugère, magistrate, répond de l'intérieur. En remontant aux sources, depuis les parlements d'Ancien Régime jusqu'aux cours suprêmes contemporaines, elle montre comment le pouvoir des juges n'a cessé de croître, par l'interprétation de la loi, par le contrôle de constitutionnalité, par l'influence du droit européen, jusqu'à concurrencer le Parlement dans sa fonction normative. Elle analyse sans complaisance le paradoxe qui mine l'institution : plus les magistrats revendiquent leur indépendance, plus ils paraissent fuir leurs responsabilités.Un essai indispensable pour comprendre l'une des crises les plus profondes de notre démocratie — et pour en sortir. Béatrice Brugère est magistrate et secrétaire générale du syndicat Unité Magistrats. Elle est l'autrice de Justice : la colère qui monte (Éditions de l'Observatoire, 2024). https://twitter.com/LabRepublique/status/2058843014261620799?s=20 Retrouvez les trois premiers ouvrages de la collection « Alerte ! » en librairie et en ligne !

Hommage à Edgar Morin, l’homme du siècle

par Jean-Michel Blanquer le 3 juin 2026
Edgar Morin, philosophe et sociologue, s’est éteint vendredi 29 mai. Dans La Tribune Dimanche, le président du Laboratoire de la République Jean-Michel Blanquer a retracé le parcours de ce passionné de la connaissance.
Edgar Morin est mort. Cette phrase sonne comme un oxymore que j’ai peine à écrire tant il a incarné le principe de vie. Il y a quelques jours encore, il me tendait sa main comme pour boxer la mienne, accompagnant le geste d’une petite blague qui voulait dire « j’ai encore un peu de force et j’ai envie de vie, d’amitié et de rire ». Cette vitalité l’a amené jusqu’à sa cent cinquième année et elle habite son existence comme son œuvre. Elle était peut-être le fruit d’une résistance farouche initiale contre les forces du néant. Donné pour mort à sa naissance – le 8 juillet 1921 –, il finit quand même par pousser des cris grâce à l’acharnement du médecin. Il était déjà le survivant d’une tentative d’avortement de sa mère. Cette mère adorée décèdera lorsqu’il avait dix ans et cet événement « atomique » qu’il a narré dans plusieurs livres créera un vide insondable qu’il cherchera à combler durant toute son existence. Il le fera par la pensée et l’action. Il est, dans les années 1930, un gamin de Paris, fils d’un commerçant du Sentier issu d’une lignée de juifs de Salonique (histoire familiale et paternelle qu’il raconte magnifiquement dans Vidal et les siens). Il arpente Paname, avec toujours des journaux ou des livres sous le bras, en amoureux de ses rues, de ses chansons et de tous ses charmes. C’est dans ces années adolescentes qu’il découvre le cinéma et, déjà grand lecteur, il devient dévoreur de films. Je me souviens, un jour où je regardais Marius avec lui, de son introduction lumineuse pour exalter le génie de Pagnol, le lien avec la tragédie grecque, les déchirements des personnages. Il nous emportait. Questionner Edgar Morin, c’était ouvrir une fenêtre sur le XXe siècle Je le regardais et c’était le petit garçon de dix ans, encore émerveillé par la lanterne magique, que je voyais parler. N’était-il pas lui-même Marius, cet orphelin de mère attiré par le grand large ? De cet enfant avait surgi au cours des décennies suivantes un intellectuel dont la générosité de l’être donnait des analyses originales qui transcendait les disciplines et les chapelles. Il n’était pas qu’un interprète éclairé des enjeux inconscients et cachés de l’art cinématographique. Il alla jusqu’à se faire cinéaste, présentant avec Jean Rouche, à Cannes Chronique d’un été, splendide documentaire sociologique qui touche au but par sa façon bien morinienne de relier le simple et l’essentiel. « Comment vis-tu ? » était la question récurrente posée aux gens. Et le résultat était à son image : un moment doux et puissant de « cinéma-vérité » qui n’a pas vieilli. Entre l’adolescent pacifiste des années 1930 et le jeune homme des années 1950, l’épreuve fondamentale de la guerre avait forgé l’adulte par le bain de fer de la Résistance. Edgar était passé du patronyme de Nahoum à celui de Morin. Et cette métamorphose n’était pas que nominale. Il disait souvent que l’occupation l’avait façonné : « Nous avions à peine 20 ans et nous mettions nos vies dans la balance. » L’étudiant s’était prouvé son courage, son sens de l’organisation, sa capacité à créer du compagnonnage. Parfaitement décrit par Emmanuel Lemieux (« Le Réseau », Cerf, 2023), le réseau Charette – pseudonyme de Michel Cailliau, neveu de De Gaulle - fut une école de la vie où des amitiés et un amour essentiels se constituèrent. Je n’aimais rien tant que l’interroger à brûle-pourpoint sur les personnages de l’époque, Philippe Dechartre, Marguerite Duras, François Mitterrand… Questionner Edgar Morin, c’était ouvrir une fenêtre sur le XXe siècle. Personne n’illustrait mieux que lui que les divergences politiques ne devraient pas séparer les hommes C’était voir Sartre dans le désordre de son bureau, entendre Camus dans la clarté de son jugement, écouter Jankélévitch dans une leçon clandestine à Toulouse, sentir l’amitié de Breton, se promener avec Duras et Mascolo rue Saint-Benoît, mieux comprendre les ambiguïtés de Mitterrand… La politique, la littérature, les théories, les sentiments s’entremêlaient comme des fils formant un tissu de vie. L’aventure de la Résistance se continua par sa participation épique à la campagne d’Allemagne jusqu’à pénétrer dans le bureau de Hitler peu après la chute de Berlin. Buriné par la guerre Dans la vie intellectuelle et artistique des années 1950, Morin est ami de beaucoup par son esprit empathique et fâché avec certains par son indépendance d’esprit. C’est l’heure de la séparation du Parti communiste, qu’il analysera dans l’un de ses plus grands livres, Autocritique. C’était sa boucle de rétroaction à lui, sa manière de tirer une leçon de ses propres erreurs pour être utile aux autres et à lui-même. Ses engagements n’étaient pas toujours dépourvus de naïveté. C’était le plus souvent le corollaire de sa générosité. Nous eûmes bien des vues différentes. Au moins pouvait-on en discuter en toute fraternité. Personne n’illustrait mieux que lui que les divergences politiques ne devraient pas séparer les hommes. Morin est définitivement un franc-tireur, un explorateur. Son entrée au CNRS après-guerre, possible à cette époque pour l’autodidacte touche-à-tout buriné par la guerre qu’il était, lui avait donné le cadre permettant d’exercer toutes ses curiosités. Son livre sur la mort avait été un premier exemple extraordinaire de sa capacité à approfondir les questions les plus cruciales par de nouvelles approches permises par l’interdisciplinarité. Pas de conformisme, pas d’inhibition, pas de snobisme chez Morin. Plutôt une curiosité d’enfant qu’il revendiquait comme telle. « On n’est pleinement humain que si, adulte, on a gardé de l’enfance les tendresses, les curiosités, les jeux et de l’adolescence les aspirations » disait-il. Autant de vaccins contre la stérilité de l’académisme et contre la tentation du mépris venue des nouveaux sociologues installés, faux rebelles prompts à la vraie domination et dont il eut à souffrir parfois des réflexes d’excommunication. Morin est définitivement un franc-tireur, un explorateur Morin s’internationalise aussi dans ces années-là, notamment par le continent américain. Long séjour au Chili, voyages dans de nombreux pays d’Amérique latine puis moment Californien. Il fait au cours des années 1960 et 1970 des rencontres décisives, par exemple celle du brésilien Candido Mendes dans le cadre de l’Unesco. C’est autant de graines qui donneront des arbres. Morin sera ainsi très actif dans l’Académie de la latinité créée par Mendes pour le dialogue des cultures de socle méditerranéen, avec ses amis Alain Touraine, Mario Soares, Federico Mayor et bien d’autres. Nous y renforçâmes notre amitié. La fréquentation des scientifiques américains le conduit à des approches analogiques. Curieux de tout, il veut être à l’avant-garde des enjeux scientifiques et technologiques nouveaux et de ce qu’ils permettent de mieux comprendre pour les sciences de l’homme. Cette volonté de construire des ponts entre les savoirs le conduit à écrire dans les années 1970 son œuvre centrale, La Méthode, qui, en six volumes, cherche à fonder une nouvelle épistémologie. De là vint ma première rencontre, livresque, avec lui lorsque je travaillais à ma thèse sur Les méthodes du juge constitutionnel. Lire Morin sous cet angle, c’est frotter sans arrêt sa cervelle à des perspectives jusque-là inenvisagées. Morin a créé là non une encyclopédie nouvelle mais une grille de lecture inédite et perpétuellement utile, traduite par la notion de complexité qui devint son fétiche. Il tenait à ce que l’on forme l’enfant à une pensée critique, consciente que des prismes différents pouvaient s’appliquer à une même réalité Sa passion pour la connaissance et surtout pour la « connaissance de la connaissance » devait le mener inévitablement à se pencher sur les questions éducatives. Ce fut, avec l’Amérique latine, notre autre point de rencontre. Avec Les sept savoirs nécessaires à l’éducation du futur, publié sous l’égide de l’Unesco en 2000, Morin présente une vision de l’homme car une société saine est une société qui calque sa vision de l’éducation sur l’idée qu’elle se fait d’elle-même en tant que civilisation. C’est pourquoi il insiste tant sur la notion d’erreur. Il tenait à ce que l’on forme l’enfant à une pensée critique, consciente que des prismes différents pouvaient s’appliquer à une même réalité. Anticipant les enjeux cruciaux de nos temps actuels au regard des problèmes posés par la post-vérité, il voulait prémunir l’élève contre les certitudes mortifères, les passions anti-démocratiques, les manipulations multiples. Bref, il visait ce que doit chercher toute philosophie de l’éducation : la liberté. Un jour, tandis que je visitais Montpellier, je lui fis signe bien tardivement, car il y séjournait à cette époque. Comme toujours, il répondit oui. Et le voici avec Sabah m’accompagnant dans un lycée préparant les élèves au baccalauréat professionnel de cuisine. Il les interroge, disserte sur les vertus du sens gustatif, du geste de la main, de la gastronomie française. Bonhommie, simplicité, générosité, spontanéité, bonté, profondeur des vues… Tout était là et les élèves le percevaient avec l’enthousiasme des grands jours. La cohérence splendide de Morin entre sa théorie et sa vie se voyait dans ces moments-là. Il disait à la suite de Beethoven qu’il ne s’inclinait que devant la bonté. Dans La Méthode, le principe hologrammatique correspond à l’idée que le tout est fait de parties, mais que l’on trouve aussi le tout dans chacune des parties. Il s’est nourri de tout ce qui l’entourait tout en devenant partie intégrante de tous ceux qui l’ont absorbé. Et c’est ainsi qu’il pouvait affirmer : « J’ai pu grâce à vous tous devenir Edgar Morin ». Jean-Michel Blanquer Cet hommage est paru dans La Tribune Dimanche le 31 mai 2026. Crédit photo : Laurent CERINO/REA

L’avenir de la Corse : sortir de l’impasse statutaire et reconstruire une réponse républicaine

par Benjamin Morel , Michel Ruimy le 3 juin 2026
Le 16 juin prochain, l’Assemblée nationale examinera en séance publique le projet de loi constitutionnelle relatif à l’autonomie de la Corse, un texte encore largement méconnu du débat public alors même qu’il pourrait engager une évolution majeure de notre organisation institutionnelle et de notre conception de la République. Derrière un sujet souvent perçu comme territorial ou technique se jouent pourtant des questions fondamentales : l’égalité devant la loi, l’indivisibilité de la République, mais aussi les conséquences politiques, institutionnelles et sécuritaires d’un nouveau partage des pouvoirs. Parce qu’une réforme constitutionnelle engage durablement le pays, elle mérite d’être comprise, discutée et débattue par tous.
À l’approche de l'examen du projet de loi constitutionnelle relatif à l’autonomie de la Corse en séance publique à l'Assemblée nationale, le Laboratoire de la République souhaite contribuer à un débat public éclairé sur un texte dont les implications dépassent largement le seul cadre corse. Notre démarche consiste à rendre accessibles les enjeux du projet, à expliciter ses effets possibles sur les principes républicains et à nourrir une discussion fondée sur les faits, le droit et l’intérêt général. C'est le sens de la note signée par Benjamin Morel, constitutionnaliste, et Michel Ruimy, économiste. Dans cette perspective, le Laboratoire entend sensibiliser les citoyens, les élus et les acteurs publics aux conséquences potentielles d’une telle révision constitutionnelle : évolution du principe d’égalité devant la loi, reconnaissance de mécanismes d’exception territoriale, questions de gouvernance, risques de vulnérabilité institutionnelle ou d’ingérences extérieures. Une démocratie solide suppose un débat informé ; une réforme constitutionnelle exige, plus encore, une pleine conscience de ce qu’elle transforme. Benjamin Morel est constitutionnaliste, maître de conférences à l'Université Paris Panthéon-Assas. Michel Ruimy est économiste, maître de conférences à Sciences Po. Préface de Michel Vergé-Franceschi, professeur émérite de classe exceptionnelle, ancien directeur du Laboratoire d'Histoire maritime du CNRS à l'Université Paris IV-Sorbonne, ancien président de la Commission française d'Histoire maritime. Postface de Jean-Michel Blanquer, ancien ministre de l'Éducation nationale, président du Laboratoire de la République. L'avenir de la Corse - Laboratoire de la RépubliqueTélécharger

Occidents, enquête sur nos ennemis : Frédéric Martel aux Conversations éclairées

par L'équipe du Lab' le 18 mai 2026
Le mercredi 13 mai, le Laboratoire de la République recevait l'essayiste et journaliste Frédéric Martel à la Maison de l'Amérique latine, dans le cadre de ses « Conversations Éclairées ». Animée par Brice Couturier et Chloé Morin, la soirée a été l'occasion d'un échange exigeant et sans détours autour de son dernier ouvrage Occidents, Enquête sur nos ennemis, paru aux éditions Plon.
Une enquête de terrain contre le pessimisme de salonFrédéric Martel a d'emblée posé le cadre de sa démarche : plutôt que de produire un essai introspectif, il a choisi d'aller au contact direct de ceux qui critiquent, rejettent ou combattent les valeurs occidentales. « Face à un monde devenu incompréhensible, je prends le parti d'aller sur le terrain, au contact de nos ennemis, de nos détracteurs, plus ou moins méchants », a-t-il expliqué.Ce choix méthodologique n'est pas anodin. Il procède d'une conviction profonde : écouter ses adversaires est la meilleure façon de comprendre ce à quoi l'on tient. « À partir du moment où l'on écoute ce qui est dit par nos détracteurs, on arrive à comprendre à quoi on tient », a-t-il affirmé. Une posture intellectuelle rare, à rebours des débats où chacun se contente de parler à ses propres convictions.Le résultat est sans appel : ce voyage au cœur des discours hostiles à l'Occident l'a renvoyé plus convaincu que jamais. « J'en suis revenu encore plus convaincu par l'Union européenne et ses valeurs que quand je suis parti. »Décolonialisme, gauche anti-totalitaire et lucidité historiqueFrédéric Martel revendique une formation intellectuelle ancrée dans la gauche anti-totalitaire. Cette filiation le conduit à une lecture lucide et sans complaisance des décolonisations du XXe siècle. Si le mouvement décolonial mérite d'être pris au sérieux, il ne saurait faire l'économie d'un regard critique sur ses propres échecs. « On est obligé de prendre en compte le fait que certaines décolonisations ont échoué dans leur émancipation des peuples, l'Algérie avec le FLN, ou encore la Chine », a-t-il rappelé.Il souligne également la contradiction fondamentale de l'époque de Bandung : au moment même où l'Afrique et l'Asie s'émancipaient du joug colonial, l'URSS étendait son emprise sur de nouveaux territoires. Une tension que la pensée décoloniale contemporaine peine souvent à intégrer.Les sphères de justice : une grille de lecture pour notre époqueAu cœur de l'ouvrage se trouve une notion philosophique empruntée au penseur Michael Walzer : les sphères de justice. Pour Frédéric Martel, la démocratie ne se réduit pas au seul suffrage universel. Elle repose sur l'autonomie de sphères distinctes : politique, économique, intellectuelle, religieuse, culturelle, qui doivent rester indépendantes les unes des autres et ne pas être soumises à une domination unique.C'est à l'aune de ce critère qu'il évalue les régimes contemporains. « En Chine, toutes ces sphères sont dominées. En Iran aussi. Et c'est également ce qu'essaye de faire Donald Trump. » Un constat qui refuse toute forme de double standard et s'applique avec la même rigueur, qu'il s'agisse d'adversaires déclarés ou d'alliés encombrants.L'universalisme comme pari assuméLà où beaucoup hésitent, Frédéric Martel assume pleinement une position universaliste. « Je crois profondément, jusqu'à ce que les Chinois me prouvent le contraire, que les valeurs dont je parle sont universelles. » Liberté, démocratie, économie de marché honnête et non confisquée par les oligarchies ou les kleptocraties : autant d'aspirations qu'il croit communes à tous les peuples, par-delà les frontières culturelles.Cette conviction ne relève pas d'un impérialisme naïf, mais d'un pari intellectuel et politique : refuser de concéder aux régimes autoritaires le monopole de la définition de leur propre peuple.La guerre idéologique et nos divisions comme forceLa soirée s'est conclue sur une note à la fois lucide et résolument optimiste. Frédéric Martel n'esquive pas la réalité d'une guerre idéologique en cours, ni l'existence de ce qu'il appelle des « chevaux de Troie à domicile », des acteurs intérieurs qui relaient, consciemment ou non, les narratifs de nos adversaires.Mais il refuse d'en faire un motif de désespoir. Nos démocraties se distinguent précisément par leur capacité à se déchirer en débats, à critiquer leurs propres fondements. « En France, en Europe, nous nous battons tout le temps entre nous et c'est aussi ça la démocratie. Ces débats n'existent pas en Chine, à Cuba, en Russie. Au fond, c'est très bien que nous soyons divisés, tant que nous ne sommes pas dans la violence. »Quant aux propagandistes étrangers, il relativise leur puissance réelle : « Je ne crois pas qu'ils aient plus d'idées que nous. » Et de rappeler que les vrais intellectuels — ceux capables de critiquer les leurs se trouvent rarement au sein des régimes autoritaires, mais bien souvent en exil ou à l'international. https://youtu.be/h8qz7LMYGHQ

Méritocratie républicaine : faut-il récompenser la « chance » des uns ou compenser la « malchance » des autres ?

par Gérard Mermet le 11 mai 2026
Déclassement, panne de l’ascenseur social, défiance envers les élites : pour une majorité de Français, la promesse méritocratique républicaine ne fonctionne plus. Entre héritage social, inégalités de départ et concentration croissante des richesses, le débat sur le « mérite » revient au cœur des fractures françaises.
La dernière enquête de l’Insee sur la mobilité sociale (en principe favorisée par la « méritocratie[1]»  républicaine) date de 2015. Elle faisait apparaître une légère augmentation de la mobilité ascendante (27,6% des Français étaient concernés, contre 23,5% lors de l’enquête de 1977), mais aussi un doublement de la mobilité descendante (15,0% contre 7,2% en 1977). Bien que le sujet soit essentiel à la compréhension du fonctionnement de notre société, l’enquête n’a malheureusement pas été reconduite depuis dix ans.  Où en sommes-nous aujourd’hui ? Un fort sentiment de déclassement A défaut de comparaisons précises sur le thème de la mobilité sociale, il faut se tourner vers les (rares) sondages récents portant sur des sujets voisins. Dans celui réalisé en janvier 2026 par Odoxa[2], 61 % des Français estimaient que leur situation sociale était moins bonne que celle de leurs parents à leur âge. Et 70 % prévoyaient que leurs enfants vivraient moins bien qu’eux, soit 3 points de plus qu’en 2025 et 22 points de plus qu’il y a environ 30 ans (1995) ! Le pessimisme des Français n’est pas nouveau ; il atteint même un record planétaire selon certaines études. Et il ne cesse de s’accroître... Selon un autre sondage, réalisé par Ipsos en octobre 2025[3], les Français se donnaient en moyenne à eux-mêmes une note de 4,7 sur une échelle sociale de 0 à 10 (du plus bas de la pyramide sociale au plus haut). 17% seulement s’attribuaient une note entre 7 et 10 (en haut), et  24% une note entre 0 et 3 (en bas). Les autres (49%) se situaient eux-mêmes ; dans la zone moyenne (notes entre 4 et 6).  Mais 12% seulement considéraient que leur situation dans la société française allait s’améliorer à l’avenir (notes de 7 à 10 sur une échelle de 0 à 10), 32% qu’elle allait se dégrader (notes de 0 à 3), 52% qu’elle resterait stable (notes de 4 à 6). Ces chiffres confirment le sentiment général et traduisent le grand malaise actuel de notre société. Ils montrent que, pour la majorité des Français, la promesse républicaine faite à chaque citoyen de pouvoir se hisser aux étages supérieurs de la pyramide sociale par ses « mérites » personnels (intelligence, talents, ambition, travail, effort, réussite...) n’est pas tenue. Beaucoup se considèrent même en situation de « déclassement » (mobilité descendante). Parmi eux, les moins « dotés » dès le début de leur vie (à la naissance puis lors de leur développement personnel dans leur milieu social) parviennent moins facilement que les autres à monter dans l’« ascenseur social ». La belle idée républicaine de méritocratie est pour eux un leurre. Le « mérite », réalité ou prétexte ? L’argent étant le principal étalon de mesure en matière de « réussite », les détenteurs des revenus et des patrimoines élevés justifient la leur par leurs qualités personnelles : volonté, ambition, effort, travail, ténacité, dons, créativité, capacité à prendre des risques, etc. C’est-à-dire par leurs « mérites », qui leur ont permis de « créer de la valeur », des emplois, des inventions, des audiences monétisables, etc. Mais la « méritocratie » qu’ils invoquent n’est-elle pas un prétexte, un alibi pour se justifier aux yeux des autres et pour se rassurer eux-mêmes sur la légitimité de leur réussite ? Il est utile de s’interroger sur ce qu’est réellement le mérite, historiquement mis en avant par la République[4] pour promettre à chaque citoyen qu’il peut  « réussir » s’il fait les efforts nécessaires. Mais comment se mesure le mérite ? Est-il en mesure de compenser les différences engendrées par le milieu social d’origine ? Ces questions ne sont guère abordées dans le débat public contemporain. Économiquement, (mais aussi philosophiquement et moralement, les deux termes étant en principe liés), elles peuvent être résumées en pratique par une seule : un être humain (patron d’une grande entreprise, sportif de haut niveau, personnalité connue en tant qu’acteur, chanteur, animateur, ou riche héritier...) peut-il dans certains cas « valoir » à lui seul plusieurs milliers de simples citoyens, du simple fait qu'il dispose de talents particuliers qui lui ont permis de se hisser dans le peloton de tête des revenus et de la fortune, de la puissance ou de la gloire ?  Beaucoup considèrent encore que ces disparités sont acceptables, ou même indispensables au bon fonctionnement de la société. Ils justifient généralement leur conviction par l'existence de « marchés » concurrentiels, qui font monter les « enchères » pour recruter les « élites » ou « célébrités » susceptibles de créer pour la société des richesses, emplois, investissements, innovations, divertissements, œuvres d’art, etc. Ces apports étant le résultat de capacités rares, elles doivent être valorisées, selon la « loi » de l'offre et de la demande. Mais n'existe-t-il pas des limites à ce qui est « acceptable » par les citoyens ? La « loi » ne dit rien à ce propos... Même si tous les individus naissent en principe « égaux » selon l’article 1 de la Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen, les différences de capacités entre les individus et leurs conséquences en termes d’apports à la collectivité (globale ou partielle) ne sauraient être niées. Mais le simple raisonnement, aidé par l’observation, permet de relativiser ce fait. Certaines de ces qualités rares sont souvent innées, que ce soit en matière physique qu'intellectuelle ou mentale, et ne sont donc pas imputables au « mérite ». D’autres sont acquises au cours de l’enfance et le fait est qu’elles le sont plus facilement dans un milieu familial favorable, grâce aux moyens financiers et matériels dont bénéficient les enfants concernés. Les autres ont donc un « handicap » par rapport à eux, que l’on retrouve notamment lors de leurs études. Aux différences matérielles peuvent aussi s’ajouter des différences culturelles qui limitent la progression sociale et professionnelle. L’absence (ou l’insuffisance) de maîtrise des « codes » en usage dans les groupes sociaux privilégiés, peut ainsi empêcher les moins dotés d’y être admis. Le manque de réseaux relationnels peut aussi retarder, parfois interdire l’accès aux étages les plus élevés de la pyramide sociale. Et de parvenir à la « réussite », telle qu’elle est aujourd’hui inscrite dans l’inconscient collectif : argent ; assurance ; succès ; notoriété ; statut ; respect... Y a-t-il un réel mérite à être intelligent, séduisant ou volontaire ? Quel est le véritable « mérite » personnel de celui qui est doté depuis sa naissance d’atouts tels que l’intelligence, la beauté, la volonté et autres qualités, s’il « réussit » mieux sa vie (professionnelle ou personnelle) que celui qui ne les a pas reçus en cadeau à sa naissance ou au cours de son développement personnel ? Peut-on prétendre que chaque individu est véritablement maître de son apparence, de son caractère, de ses dispositions ou dons particuliers (expression orale, écrite, artistique, commandement, organisation, etc.) ? Nous pouvons tous, certes, nous améliorer au cours de notre existence. Reconnaissons cependant que la tâche est plus facile pour ceux qui ont acquis certaines qualités personnelles directement dans leurs gènes : détermination, ambition, optimisme, persévérance, confiance en soi... Ou qui ont disposé des moyens nécessaires pour les acquérir pendant leur enfance (et souvent pendant toute leur vie). On se développe plus facilement et l’on progresse plus rapidement dans un environnement familial favorable. On en revient alors à la question initiale, qui peut être reformulée ainsi : celui qui a eu le plus de « chance » par sa naissance doit-il être en plus récompensé pour cela, par l’argent qu’il gagne, la notoriété et l’autorité que cela lui confère, l’admiration qu’on lui porte ou les « passe-droits » que cela lui autorise ? Ne devrait-il pas plutôt faire preuve de gratitude envers le sort qui lui a été favorable, d'humilité et d'empathie à l'égard de ceux qui ont été moins chanceux que lui ? S'il ne se comporte pas spontanément ainsi, la société ne doit-elle pas lui suggérer de « rendre » une partie de ses avantages, en contribuant davantage que les autres au maintien et à l’accroissement du bien commun ? C’est ce que font par exemple certains milliardaires américains, sans qu’on les y oblige. 16 d’entre eux ont ainsi adhéré au Giving Pledge (Promesse de dons), une campagne lancée en 2010 par Warren Buffett, Bill et Melinda Gates pour inciter leurs « pairs » à faire don de la moitié au moins de leur fortune. À ce jour, 3 des 25 milliardaires de ce « club » ont déjà atteint le seuil des 50%. Autre exemple, encore américain : le gouvernement de Californie a déposé en 2026 une proposition de loi[5] visant à imposer une taxe unique de 5 % aux résidents possédant plus d’un milliard de dollars d’actifs financiers. Son objectif est de lever 100 milliards de dollars pour compenser les coupes budgétaires prévues dans le secteur de la santé. En France, le débat sur une éventuelle « taxe Zucman » (présentée de façon trop punitive et pas assez contributive) montre combien les initiatives de ce type se heurtent à de fortes oppositions. De même, les débats sur les économies possibles en matière de santé (et dans d’autres secteurs) n’ont débouché que sur des « mesurettes », loin de permettre d’équilibrer les dépenses. Les nombreux avantages accordés à ceux qui sont déjà privilégiés par leur hérédité et leur milieu d'origine constituent autant de « primes » supplémentaires souvent attribuées sans raison évidente par la République. D’un simple point de vue « moral[6] » , elles peuvent être considérées comme excessives ou injustes par ceux qui n’en bénéficient pas. Surtout dans le contexte actuel d’accroissement des écarts de revenu et de patrimoine entre les Tranquilles[7], peu touchés personnellement par la conjoncture économique et sociale et les difficultés qu'elle engendre) et les Fragiles, qui se situent aux marges d’une société qui n’est plus « centripète » mais « centrifuge », et tend à les rejeter. La fracture qui les sépare est en train de se creuser. Quelques pistes d’action financières Plutôt que de  récompenser la chance de certains (les Tranquilles, ou « gagnants » dans la compétition sociale) par des revenus qui parfois indécents, des patrimoines parfois mirobolants, complétés par des avantages en nature importants et d’autres marques de considération, la société pourrait compenser la malchance (ou la moindre chance) des autres (les Fragiles ou « perdants »). Elle le fait certes, partiellement, avec la redistribution. Mais celle-ci, très coûteuse, s'avère aujourd'hui impuissante à réduire les écarts matériels entre les individus. Parmi les pistes « financières », la première consiste à recourir à l’impôt. Là encore, l’exemple vient des États-Unis. Franklin D. Roosevelt, président démocrate de 1993 à 1945, déclara en 1942 : « Aucun citoyen américain ne doit avoir un revenu (après impôt) supérieur à 25 000 $ par an » (soit 315 000 $ actuels). Il fixa alors le taux d’imposition sur la tranche la plus élevée à 88 %, puis à 94 % en 1944‑45 (pour les revenus supérieurs à 5,9 millions de dollars). Le taux s’élevait encore à 91 % pour les revenus supérieurs à 400 000 $ entre 1951 et 1964, avant de redescendre à 70-75 % jusqu’en 1980, puis à 50% de 1981 à 1987. Il est fixé à 35% depuis 2017. La France ne pourrait-elle pas s’inspirer de cet exemple ? A situation critique, solution courageuse. Dans le même esprit, pourquoi ne pas accroître la progressivité des droits de succession sur les donations et les héritages transmis par les plus aisés à leurs enfants (au-delà sans doute d’un certain seuil, afin de ne pas ne pas toucher aux « petits » héritages, qui affectent moins l’égalité des chances... et rapportent moins d’agent à l’État). Cette méthode serait d’autant plus « morale » que l’héritage ne peut se justifier par aucun « mérite » attribuable à l’héritier. On sait en revanche qu’il constitue le principal facteur d’inégalité entre les citoyens. Il peut aussi avoir un effet contre-productif lorsque l’héritier est assuré de recevoir de grosses sommes d’argent à certains moments de sa vie et les attend sans rien faire, en continuant de bénéficier du confort familial. Parmi les contributions financières des ménages les plus aisés, l’augmentation des droits de succession (et/ou de donation) sur les patrimoines (avec par exemple un seuil de 10 millions d’euros pour les héritages) serait la plus « indolore ». Elle ne changerait rien en effet au train de vie des personnes concernées (le donateur comme le donataire). Elle serait aussi la plus « juste », puisque les héritiers n’ont aucun « mérite ». Mais la logique de « marché » qui prévaut aboutit au résultat inverse : elle accroît les écarts de patrimoine entre les groupes sociaux. En période de gros temps, tous les moyens sont bons à prendre, si l’on veut à la fois équilibrer les budgets, arrêter l’inqiétante dérive de la dette nationale, financer des investissements d’avenir,tout en amélioran la justice sociale. Ces contributions financières seraient bien sûr perçues très positivement par ceux qui se situent en bas de la pyramide sociale. Elles les inciteraient aussi à faire aussi des efforts de leur côté, à croire davantage en l’existence d’un « ascenseur social » accessible à tous. Pour les « donateurs », dont la réussite a été facilitée par la naissance, ces mesures seraient un moyen de se rassurer sur leur statut et de rendre à la « chance (l’autre nom du hasard) une partie de ce qu’ils ont reçu d’elle. Il est d’ailleurs connu et documenté que l’on se sent généralement mieux lorsqu’on donne (et que l’on en est remercié) que lorsqu’on reçoit et que l’on est redevable). Ceux qui préféreront s’exiler pour échapper à leurs obligations (au moins morales) sont de mauvais citoyens ; ils devront être considérés comme tels. Il ne serait pas anormal qu’ils assument leurs contributions en France plutôt que de s’en exempter en partant à l’étranger. Au moins tant qu’ils conserveront la nationalité française. Quelques pistes d’action non financières  La « discrimination positive », qui consiste à donner la priorité à des candidats « méritants » issus des milieux défavorisés (à l’université, dans les entreprises ou autres lieux de compétition) est une autre piste possible. Elle est cependant apparue insuffisante partout où elle a été tentée. Il serait peut-être plus efficace d’inciter ceux qui ont « réussi » en ayant eu plus de « chance » que les autres, à faire des efforts supplémentaires (en complément de ceux à caractère  financier, évoqués plus haut) pour rééquilibrer les chances. En réduisant ou en plafonnant par exemple certains de leurs avantages non financiers (à définir avec les interlocuteurs concernés). Les Tranquilles se montreraient aussi plus solidaires envers les Fragiles « méritants » en s’impliquant davantage dans des actions humanitaires, environnementales ou autres œuvres utiles à la collectivité. On pourrait dans ce but développer des formes nouvelles de tutorat permettant  d’aider ceux qui  ne savent comment ouvrir les bonnes portes pour améliorer leur statut social.    La société, dans son ensemble, devrait attacher moins d’importance aux diplômes, à la maîtrise des « codes sociaux » que les  Tranquilles  apprennent dès l’enfance dans les « bonnes familles », et qui leur confèrent une certaine aisance dans la vie professionnelle, sociale et familiale. Les recruteurs devraient aussi privilégier davantage l’imagination et la créativité des Fragiles, leur volonté et à leur aptitude à résoudre les problèmes pratiques, à apporter des points de vue différents issus de leurs expériences personnelles. Mais il faudra admettre que tous les postulants ne disposent pas, même en étant aidés, des qualités nécessaires pour devenir des « hauts potentiels ». Le rééquilibrage des chances est une idée noble, qui a des limites à ne pas pas dépasser. Un débat de fond à engager hors du champ politique Faut-il donc récompenser la « chance » des uns ou compenser la « malchance » des autres ? La formulation de cette question-clé sera sans doute jugée provocante par certains. Elle me paraît essentielle si l’on veut inventer un avenir acceptable à notre pays. Il ne s’agit en aucune façon de « punir » ceux qui ont « réussi » leur vie sur le plan professionnel, matériel, intellectuel ou dans tout autre domaine, mais de donner de l’espoir à ceux qui ne peuvent y parvenir pour des raisons liées au milieu familial dans lequel ils sont nés et ont grandi. Beaucoup ont en effet le sentiment qu’ils ne pourront jamais prendre l’« ascenseur social » pour améliorer leur condition. Qu’on le veuille ou non, la « reproduction des élites » décrite et dénoncée en 1970 par Pierre Bourdieu et Jean-Claude Passeron[8] reste d’actualité. Le « capital » initial de chacun (familial, culturel et financier) reste prépondérant dans son parcours de vie. Son poids s’est même accru au cours des dernières années. L’objectif de cette réflexion n’est surtout pas de politiser le débat. En opposant par exemple une droite qui serait principalement guidée par l’idée de liberté (et donc responsable des inégalités qui en découlent) à une gauche qui serait essentiellement éprise d’égalité. Rappelons que ces deux valeurs figurent tout en haut du triptyque de la République. Elles ne doivent donc pas faire l’objet d’un choix, qui rendrait ceux qui le font « hémiplégiques ». La liberté et l’égalité s’imposent avec la même force à tous les républicains. Chacun d’eux doit donc débattre de la méritocratie avec la plus grande la plus grande ouverture d’esprit. Tout en respectant pleinement la troisième valeur fondatrice de la République, la solidarité. Il s’agit en effet de conduire une réflexion d’ordre philosophique et moral , en se situant en amont de la notion de mérite. La méritocratie, présentée comme la reconnaissance de l’effort individuel, ne doit pas être un prétexte permettant aux soi-disant « méritants » de justifier leur statut social, lié en grande partie à leur chance initiale d’être « bien-né ». Montesquieu l’avait bien compris en son temps : « Quand il s’agit d’obtenir des honneurs, on rame avec le mérite personnel, et on vogue à pleines voiles avec la naissance[9] ». Enfin, ce débat ne pourra déboucher sur des initiatives efficaces, consensuelles (ou au moins majoritaires) que s’il est conduit de façon apaisée, réaliste, rationnelle, responsable... et productive. Pour cela, il devra se tenir hors des partis politiques, et des idéologies qu’ils portent. Hors également des réflexes de leurs adhérents ou sympathisants et des postures de leurs dirigeants. Il devra privilégier l'éthique de responsabilité plutôt que celle de conviction. Et se situer sur le terrain de la justice et de l’équité. À ces conditions, les Français pourront non seulement se réconcilier avec les « élites » de la nation, mais aussi entre eux. Cette « utopie » apparente est à la fois nécessaire et possible. Gérard Mermet, sociologue, président du caninet d’études et de conseil Francoscopie. [1] La notion est ancienne, mais le mot a été introduit en mai 1956 par le sociologue Britannique Alan Fox, dans un article intitulé Class and equality”publié dans le magazine Socialist Commentary. Fox l’utilisait alors de façon ironique et négative pour critiquer l’idée qu’une société puisse légitimer la domination des « méritants ». C’est la publication d’un autre sociologue britannique, Michaël Young, dans son ouvrage The Rise of the Meritocracy (1958) qui a popularisé le terme et l’a introduit dans le discours public. [2] Sondage réalisé pour Challenges-Agipi-BFM Business. [3] Baromètre « Fractures françaises » pour Cesi école d'ingénieurs. [4] C’est après la Révolution française qu’a été reconnu le mérite. L’abolition des privilèges nobiliaires s’est accompagnée de la Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen, dont l’article premier proclame l’égalité de tous. La notion de mérite est retenue comme critère d’accès aux fonctions publiques et militaires. Bonaparte crée en 1802 la Légion d’Honneur. La Troisième République étend le principe méritocratique aux fonctions publiques civiles. L’Ordre national du Mérite est créé en 1963, en complément de la Légion d’honneur. Le mérite devient un critère important dans les concours de la fonction publique, les écoles d’ingénieurs et les grandes écoles. [5] 2026 Billionaire Tax Act. Cette taxe serait un prélèvement ponctuel, avec la possibilité pour les milliardaires concernés d’étaler le paiement sur cinq ans. Elle sera soumise à référendum en novembre 2026 et adoptée si elle obtient la majorité de voix favorable auprès des électeurs californiens.   [6] Ce mot est presque devenu tabou dans notre pays. Au motif que nul ne serait en mesure de dire ce qui est « bien » et ce qui est « mal »., la morale pouvant être différente selon les cultures, les pays ou les individus. Le mot et la notion qu’il exprime, me paraissent pourtant nécessaires dans une période particulièrement difficile et incertaine, où le droit international est bafoué et la violence omniprésente. Certaines valeurs et principes de notre République ont vocation à être universels. Il est souhaitable de s’y conformer. Le relativisme est paralysant. [7] La typologie entre les Tranquilles et les Fragiles (auxquels s’ajoutent les Agiles, groupe intermédiaire capable de s’adapter aux accidents de la vie et aux changements sociétaux) a été proposée par l’auteur pour la première fois dans un article publié par la Tribune, le 18 février 2009. [8] Éléments pour une théorie du système d’enseignement, Éditions de Minuit, Le sens commun, 1970. [9] Dans Mes Pensées (1725-1727). Cet article a été publié initialement sur le site Atlantico

Pour rester informé
inscrivez-vous à la newsletter

S'inscrire