« Si on laisse l’IA décider de tout, on n’est plus dans le partage »

par David Smadja et Léa Behr le 14 juillet 2026
À l’occasion des Mardis de l’innovation en santé, David Smadja et Léa Behr donnent la parole au Professeur Florian Scotté, oncologue et directeur du département interdisciplinaire d’organisation des parcours patients de Gustave Roussy. Ensemble, ils explorent un enjeu majeur : comment faire de l’intelligence artificielle un levier d’innovation pour les parcours de soins tout en préservant la place du médecin, la décision partagée et l’humanité de la relation de soin.
En cancérologie, l'intelligence artificielle tient une part de ses promesses : diagnostics plus rapides, traitements affinés, parcours de soins mieux anticipés. Mais l'essentiel du débat public se concentre sur la performance des outils, en laissant dans l'ombre une question de fond : à mesure que la machine gagne en capacité, comment garantir que la décision médicale reste maîtrisée par l'humain ? La difficulté n'est pas seulement technique, elle est éthique et organisationnelle. C’est ce pan que nous allons aujourd’hui questionner. Avec nous pour y réfléchir, le Pr. Florian Scotté qui occupe une position privilégiée pour éclairer nos réflexions. Oncologue, spécialiste des soins de support, il dirige le département interdisciplinaire d'organisation des parcours patients de Gustave Roussy, premier centre de lutte contre le cancer en Europe. Professeur associé à l'Université Paris-Saclay et titulaire d'un doctorat en éthique médicale, il conjugue la pratique de la technique la plus avancée et la réflexion sur ses limites. Sa position tient dans une distinction qui structure l'ensemble de l'entretien : l'IA doit demeurer un outil au service du soignant, et non un effecteur qui déciderait à sa place. Ce déplacement, en apparence sémantique, engage en réalité plusieurs enjeux concrets, que nous avons abordés successivement : la relation entre le médecin et un patient parfois plus enclin à croire la machine, la sécurité et la propriété des données, le modèle de financement des solutions, la formation des professionnels. À chaque étape se pose la même question, celle du contrôle, et une conviction que le Professeur Scotté formule sans détour : la médecine est une science humaine et doit le rester. Organiser un parcours constitue bien plus qu’un diagnostic Vous dirigez un département entièrement dédié au parcours du patient. Avant même de parler d’intelligence artificielle, qu’est-ce que ça veut dire, concrètement, organiser ce parcours ? Et qu’est-ce qui fonctionne mal aujourd’hui ? Permettez-moi d’abord de corriger une chose : il ne se passe rien de mal aujourd’hui, il n’y a pas de déraillement, mais nous pouvons faire mieux. Le parcours, en réalité, commence avant même que la personne ne soit patiente, au moment où l’on s’oriente vers un diagnostic, puis il se déroule en plusieurs temps qui s’enchaînent : au diagnostic, pendant le traitement, à la fin des traitements, et longtemps encore après. L’organiser, c’est mettre en œuvre une approche diagnostique aussi optimale que possible ; j’emploie parfois des mots que l’on critique, comme celui d’efficience, mais derrière ce terme, il n’y a rien d’autre que trois exigences simples : être rapide, être juste, être adapté au patient. Cela suppose de prendre en compte non seulement les données de la maladie, mais aussi celles de la personne elle-même et de son environnement, en particulier ses vulnérabilités. C’est tout le sens de ce que nous avons mis en place à Gustave Roussy, où l’évaluation des besoins du patient se fait en parfaite connaissance de la pathologie, car nous sommes experts du cancer, de ses récepteurs, des traitements disponibles, mais aussi des risques de complications que l’on peut anticiper. Pendant le traitement, il s’agit de gérer au mieux les toxicités et de coordonner la prise en charge entre la ville et l’hôpital. À la fin des traitements, nous faisons face à des situations très différentes. Il y a parfois une évolution péjorative, où tout l’enjeu est d’accompagner la personne le mieux possible dans cette phase de sa vie. Il y a, de plus en plus, des patients en situation de chronicité, dont les traitements se prolongent sur des années et dont la maladie s’installe au très long cours. Et il y a, bien sûr, la guérison, qui appelle elle aussi une surveillance, celle de la maladie comme celle des séquelles éventuelles des traitements. Organiser le parcours, c’est embrasser tout cela d’un seul mouvement, du premier examen jusqu’au suivi post-thérapeutique. Et l’IA, vous l’utilisez déjà au quotidien ? Qu’est-ce qu’elle change ? L’intelligence artificielle, nous l’utilisons en réalité depuis fort longtemps sans toujours la nommer : songez qu’à bord d’un avion, l’essentiel des commandes est aujourd’hui géré par elle, et que cette sécurité, cette adaptation permanente, se sont construites au fil des décennies. À l’hôpital, une forme de gestion commence à s’installer, mais dans l’organisation des parcours, très honnêtement, nous n’y sommes pas encore pleinement. Cela se développe, des sociétés s’y intéressent, nous cherchons les bonnes interactions, et il ne fait aucun doute que nous l’utiliserons de plus en plus. Je pense que l’intelligence artificielle apportera surtout de la rapidité et de la sécurité, à la condition expresse qu’existe un véritable échange entre l’humain et la machine. C’est ce dont je parlais en évoquant l’efficience de la prise en charge : l’IA a vocation à être un outil, et j’insiste sur ce mot, un outil qui doit nous aider à optimiser et à mieux adapter ce que nous proposons au patient. Elle doit être considérée comme un outil, jamais comme un effecteur ; si on l’utilise comme un effecteur, elle finira par tourner en rond et nous faire reculer. On présente souvent l’IA comme un moyen de personnaliser les diagnostics. Êtes-vous d’accord avec cette idée ? Je le suis à moitié, et je préférerais parler d’affinement plutôt que de personnalisation. Car nous nous appuyons sur des algorithmes, eux-mêmes engendrés par une masse considérable d’informations ; or, à partir d’une telle masse, peut-on vraiment prétendre personnaliser ? La question reste ouverte, je n’ai pas de réponse tranchée, mais elle mérite d’être posée. Ce dont je suis certain, en revanche, c’est que l’IA doit être en permanence réévaluée et retravaillée, afin de s’ajuster au plus près des connaissances que l’humain lui transmet. Ce qu’elle autorise, en revanche, et c’est considérable, c’est d’aller plus vite et de regrouper une quantité de données que notre cerveau serait bien incapable d’agréger à cette vitesse. Elle nous donne les moyens d’aligner toutes les cibles potentielles et, ce faisant, de mieux adapter notre prise en charge, entendue dans son ensemble, et non le seul traitement. Quand le patient croit la machine plus que le médecin Vos patients vous parlent-ils d’intelligence artificielle ? Oui, ils commencent à en parler, et surtout ils l’utilisent avant même de franchir la porte de nos cabinets : ils préparent leur consultation sur les moteurs de recherche et arrivent avec une liste de questions qui épouse ce qu’ils y ont lu. C’est une bonne chose, à vrai dire, car cela améliore leur connaissance et facilite l’échange comme la compréhension. Le revers, c’est que l’on lit aussi quantité de choses totalement erronées, et que la parole de la machine finit parfois par s’imposer comme la vérité, tandis que celle de l’humain deviendrait, elle, suspecte par principe. C’est précisément là-dessus qu’il nous faut travailler. Ces erreurs, elles sont de quel type ? Elles dépendent des informations, lesquelles sont bien souvent générées par l’humain lui-même. Ce que l’on voit circuler sur les réseaux, ce sont des témoignages plutôt négatifs, émanant de personnes qui parfois manipulent l’information, ne s’appuient pas sur la science exacte, et diffusent des messages d’une grande dureté, très anxiogènes, sans rapport avec la réalité. Tout cela raisonne sur des statistiques. Or, lorsque j’ai un patient en face de moi, je ne suis plus dans la statistique : j’ai devant moi une personne singulière, à laquelle je devrai tout adapter, en fonction de ses attentes et de sa capacité à recevoir ce que je lui dirai. Y a-t-il un risque que l’IA déshumanise la relation entre le médecin et le patient ? Le risque existe, bien sûr, car le patient peut arriver avec sa vérité, celle de la machine, et se fier davantage à elle qu’à l’humain qui lui fait face ; c’est à nous, précisément, qu’il revient de garder le contrôle et de continuer à partager la science et le savoir. Nous sommes passés, en quelques années à peine, d’une médecine paternaliste, où le médecin détenait le savoir et où le patient se contentait de le recevoir, à une véritable démarche de décision partagée ; et dans ce nouvel équilibre, l’information a une valeur considérable. Mais si je dois passer plus de temps à détricoter une information erronée qu’à expliquer les choses, alors l’IA n’aura pas tenu sa promesse de gain de temps, et un véritable problème de conscience se posera. C’est bien pourquoi il faut encadrer cette intelligence artificielle et veiller à ce que les professionnels conservent leur rôle d’humains. Où est la ligne à ne pas franchir ? Si la relation se réduit à sa seule dimension technique, de soignant à soigné, alors l’IA l’emportera, inévitablement. Mais si elle demeure un outil qui affine notre diagnostic, la précision du traitement, l’évaluation des fragilités et de l’environnement du patient, et si nous savons préserver ce contact, cette capacité à orienter, à guider, à réfléchir avec la personne et ses proches, alors nous aurons tout gagné, car nous n’en serons que plus performants. La décision médicale partagée est à ce prix : si on laisse l’IA décider de tout, on n’est plus dans le partage. Et c’est cet échange, profondément humain, que les patients doivent entendre. Éclairage. Le patient à l’ère de l’IASelon la deuxième vague du baromètre OpinionWay pour Orisha Healthcare (avril 2026, 1 014 Français et 200 médecins), 82 % des médecins estiment que les exigences de leurs patients ont augmenté ces cinq dernières années, et 79 % des patients expriment au moins une forme de doute médical (deuxième avis, diagnostic questionné). La confiance dans le médecin reste néanmoins très élevée : 95 % des Français jugent bonne leur relation avec leur généraliste. Le propos du Pr. Scotté rejoint ce constat : l’information circule, mais elle déplace la relation de soin sans la rompre.   Éthique : qui génère l’information, qui la contrôle, qui la finance Vous êtes aussi spécialiste d’éthique médicale. Quelles questions l’arrivée de l’IA vous semble-t-elle poser, et qu’on n’aborde pas assez ? Avant toute chose, il faut mesurer ce que l’IA rend possible : le passage d’une prise en charge réactive à une prise en charge prédictive, ce qui fait d’elle un outil d’une puissance remarquable. Mais cette puissance même soulève plusieurs questions, à la fois éthiques et sociétales. La première touche à l’origine de l’information et à son usage : qui la génère, et à quelles fins ? Vient ensuite la question de sa sécurité : nous sommes plus ou moins protégés par le RGPD, mais l’interrogation de fond demeure entière. Que fait-on de cette information, où est-elle stockée, et mes données personnelles sont-elles connues, de qui, par quels moyens ? Repère. Ce que dit le cadre européenLa question de la supervision humaine que soulève le Pr. Scotté est désormais au cœur du droit européen. Le règlement européen sur l’intelligence artificielle (AI Act, règlement UE 2024/1689) classe la plupart des logiciels d’aide au diagnostic comme systèmes « à haut risque », soumis à des exigences de gestion des risques, de gouvernance des données et de supervision humaine. Pour les dispositifs médicaux déjà marqués CE, ces obligations s’appliqueront de manière échelonnée à partir de 2027, un calendrier encore susceptible d’ajustements. En France, l’Agence du numérique en santé a publié dès juillet 2025 un guide d’implémentation de l’éthique dans les systèmes d’IA en santé.   La deuxième question, tout aussi cruciale, est celle du contact humain : allons-nous remplacer entièrement l’humain par la machine, ou saurons-nous garder une part de contrôle, et quelle place, au juste, laisserons-nous à l’humain ? La troisième, enfin, est celle du financement, que je résume d’une formule : qui gagne quoi, pour qui, pourquoi, comment ? À aucune de ces questions il n’existe de réponse toute faite aujourd’hui ; l’essentiel est que nous nous les posions, et que nous nous posions les bonnes. Car la place de l’humain, au cœur de la prise en charge, demeure fondamentale. L’hôpital a-t-il les moyens, humains et financiers, d’intégrer ces outils ? Actuellement, la réponse est non : les moyens sont rares, et cela vaut autant pour le public que pour le privé, car nous sommes tous soumis aux mêmes contraintes financières, à l’image de la société tout entière. Le véritable risque, du reste, ne se joue pas seulement entre les grands centres et les plus petits. Prenez la télésurveillance, qui intègre progressivement l’IA : si elle peut se déployer aujourd’hui, c’est grâce à un remboursement instauré voilà deux ou trois ans, une véritable révolution, puisqu’il finance à la fois l’outil et le rôle de coordination souvent dévolu aux infirmières, sans laisser de reste à charge ni au patient ni à l’établissement. Dans ce cadre-là, le système est performant. Sans financement, en revanche, chacun développe dans son coin un outil plus ou moins performant, plus ou moins sûr, plus ou moins contrôlé, et c’est alors qu’apparaît le risque d’une rupture entre les hôpitaux, entre les professionnels, entre les patients. Beaucoup de startups se créent, et l’on retrouve ici la question éthique que j’évoquais, celle du modèle de financement, qui gagne quoi et pour qui. Il ne s’agit pas d’imposer un outil unique qui détiendrait la vérité, mais d’encadrer le développement de ces solutions, au moyen d’une charte, pour éviter que ne s’installe une querelle d’outils insuffisamment maîtrisés. Éclairage. Les soignants veulent garder la mainLa conviction de Florian Scotté, l’IA comme outil et non comme décideur, est très largement partagée par la profession. Selon la première édition du Baromètre IA & Data en santé de l’ACSEL (2025), neuf professionnels de santé sur dix utilisent déjà des outils d’IA, mais seuls 7 % déclarent une confiance totale, et 96 % jugent indispensable ou préférable une supervision humaine. Côté patients, 84 % souhaitent être informés lorsque l’IA intervient dans leur prise en charge. La performance technique ne suffit pas : l’acceptabilité repose sur la transparence et le maintien de l’humain dans la décision.   Qui devrait décider qu’un outil d’IA entre à l’hôpital ? Tout le monde, mon capitaine. Mais vous oubliez une personne, et non des moindres : les patients et leurs représentants, qui doivent impérativement être associés à la réflexion, puisqu’ils sont les premiers usagers de l’outil, ceux-là mêmes qui en bénéficieront ou en pâtiront. Viennent ensuite les régulateurs, la Haute Autorité de santé, les agences régionales, l’Assurance maladie, la Direction générale de l’offre de soins, qui tous devraient siéger à la même table, sans oublier les directions d’établissement qui tranchent en dernier ressort, ni l’ensemble des professionnels, médecins, infirmiers, et toutes les professions qui gravitent autour du patient. La formation des médecins intègre-t-elle assez ces outils ? C’est une excellente question. À la faculté, l’enseignement est dispensé par des professeurs le plus souvent plus âgés que leurs étudiants, alors même que les jeunes générations se montrent bien plus à l’aise avec ces technologies : le décalage est manifeste, puisqu’il faudrait enseigner un outil à des jeunes qui, souvent, le maîtrisent déjà mieux que ceux qui l’enseignent. Aujourd’hui, cet enseignement ne se fait pas à la faculté, il se fait sur le terrain, et nous sommes en pleine phase de développement. Le véritable danger serait de nous retrouver soumis à de purs techniciens de l’informatique, concevant des outils sans doute ultra performants, mais déconnectés de la réalité du terrain, et par là même incapables d’entendre les risques comme les bénéfices réels pour le patient. Il faut développer les connaissances, oui, mais sans jamais abandonner la maîtrise à ceux qui ne voient pas le malade. Dans dix ans : l’avion sans équipage, le scénario à fuir Dans dix ans, si tout se passe bien, à quoi ressemble le parcours d’un patient ? Je reprendrai volontiers l’image de l’aviation civile. À ses débuts, l’avion craquait de partout, un mécanicien siégeait dans le cockpit aux côtés du commandant et du copilote, on naviguait au compas : c’était long, c’était risqué, et il fallait parfois un véritable trait de génie pour éviter que l’appareil ne décroche. Aujourd’hui, vous choisissez votre place, vous commandez votre repas avant l’embarquement, une équipe vous accueille, un commandant et un copilote anticipent au plus juste les turbulences et savent exactement comment orienter l’avion. Demain, le parcours du patient en cancérologie ressemblera à cela. Le diagnostic gagnera considérablement en rapidité, porté par une évaluation des données plus fine qui nous aidera à prendre les bonnes décisions, une fois intégrées les vulnérabilités, les fragilités et l’environnement du patient comme de son entourage. Nous pourrons, dans un temps restreint, proposer la bonne solution et accompagner le malade en anticipation plutôt qu’en réaction, notamment face aux toxicités, en évitant les séquelles à long terme. C’est un gain réel, de quantité comme de qualité de vie, doublé d’un temps médical mieux concentré sur l’essentiel : plutôt que de passer des heures au téléphone, appeler à bon escient, guider comme il faut les patients et leurs proches, pour un parcours qui connaîtrait le moins de turbulences possible et arriverait à bon port. Et le piège, dans tout cela ? La question du coût, toujours. Optimiser, évaluer plus finement la pathologie et les fragilités pour aboutir à un traitement plus efficace et mieux toléré, voilà le bon chemin. Mais gardons-nous d’une dérive : si l’on place au premier plan la seule logique financière, en prétendant désescalader les traitements dans le but avoué de réduire les coûts, alors on se trompe de combat. Désescalader pour améliorer la prise en charge, la tolérance, pour éviter les séquelles, c’est le bon axe ; désescalader pour la seule récréation financière, c’est aller droit dans le mur. Qu’est-ce que vous voulez absolument éviter ? Un patient qui ne pourrait plus ni contacter ni voir les professionnels de santé, des décisions prises à cent pour cent par la machine, des effectifs réduits, et les rares soignants restants relégués derrière des écrans pour surveiller. Ce serait la tour de contrôle sans plus aucune équipe dans l’avion, celle qui vous accueille, vous dit bonjour et répond à vos attentes. Permettez-moi une autre allégorie, pour ancrer les choses dans le réel. Lorsque vous rencontrez un problème avec un opérateur aujourd’hui, vous passez de chatbot en chatbot, de réponse digitalisée en réponse digitalisée, sans jamais obtenir la réponse que vous cherchez, jusqu’à renoncer. Transposé au patient, cela donne ceci : j’ai mal, mais je n’attends plus de réponse, car je sais que je ne l’aurai pas. Et si l’on pousse le raisonnement à son terme : j’ai une boule qui grossit, je la vois grossir sous mes yeux, mais aucun des chatbots que j’interroge ne me répond, et je finis par la laisser. Voilà exactement ce qui nous attend si l’on laisse la machine prendre le pas sur l’humain : on fera fausse route, et il y aura de la casse. Certains vont jusqu’à dire qu’il faudrait fermer les facultés de médecine, ou que le médecin de demain ne sera qu’un orchestrateur d’IA. Les facs ont-elles encore un avenir ? Vous avez raison, c’est un risque, très clairement, et il ne concerne pas les seuls médecins : les infirmières, les brancardiers, l’accueil, toutes les professions de santé pourraient théoriquement être remplacées par la machine. Mais laissez-moi vous confier un souvenir. Le cours qui m’a le plus marqué, lorsque j’étais un tout jeune étudiant de deuxième année, fut la description d’une tamponnade péricardique par un vieux professeur de médecine interne, qui expliquait en gestes, en montrant où précisément placer l’aiguille, et ce que le patient éprouvait à cet instant. Cet enseignement-là, profondément humain, jamais la machine ne le remplacera ; dans les livres, je n’aurais rien compris. La médecine est technique, elle est science, mais elle est une science humaine, et qui dit science humaine dit humain. Derrière la technique, il faut savoir l’appliquer à la personne qui veut vivre. Car la vie ne se réduit pas à des neurones ni à des cellules que l’on pourrait guider par un cœur artificiel : tout autour, il y a de l’humain, et c’est lui que nous ne devons jamais perdre de vue. Si vous étiez ministre de la Santé demain, quelle serait votre première décision sur l’IA ? Ce serait une double décision tenue en une seule. Ne surtout pas freiner le développement de l’IA, donc le promouvoir et le soutenir, mais, dans le même mouvement, l’encadrer et le contrôler. Autrement dit, établir une véritable tour de contrôle, un comité de pilotage qui réunirait les décideurs, les acteurs, les usagers, les patients et leurs proches, ainsi que les professionnels de santé appelés à se servir de l’outil, des décideurs capables d’entendre, d’anticiper ce qui vient, et de mettre les moyens pour bâtir le système le plus efficient possible. Conclusion Au terme de cet entretien, une ligne de force se dégage, que le Pr. Scotté n’a cessé de tenir : l’intelligence artificielle doit rester un outil au service du soin, et jamais un effecteur qui déciderait à la place de l’humain. Toute la question se ramène alors à une seule : qui garde la main sur la décision médicale ? Cette exigence d’une « garantie humaine » n’est ni une précaution de langage ni une posture défensive de la profession ; elle rejoint désormais un cadre réglementaire qui se construit sous nos yeux, de l’AI Act européen aux premiers guides éthiques français, et elle épouse les attentes convergentes des soignants, qui veulent rester maîtres de l’acte, et des patients, qui demandent à savoir quand la machine intervient. C’est dire que la véritable bataille ne sera pas technologique, mais politique : elle se jouera sur le terrain de la gouvernance (qui décide, qui contrôle, qui finance, et pour qui) bien plus que sur celui de la performance des algorithmes. Là réside la responsabilité des pouvoirs publics : non pas arbitrer entre l’homme et la machine, mais organiser les conditions dans lesquelles la seconde demeurera au service du premier. Tel est le sens de l’engagement du Laboratoire de la République : faire de la garantie humaine une exigence inscrite dans les règles, les financements et les responsabilités. Car au terme de la chaîne, il n’y aura jamais une donnée de plus, mais une personne à soigner ; et la médecine, comme nous le rappelle le Pr Scotté, demeurera une science humaine. Rendez-vous mardi 21 juillet pour le prochain épisode « Les mardis de l’innovation en santé » David Smadja est professeur d’hématologie à l’AP-HP et à l’Université Paris Cité, responsable de la Commission Santé du Laboratoire de la République. Léa Behr est CEO de RespublicIA et membre de la commission Santé du Laboratoire de la République.

Repenser le financement de la santé pour mieux flécher l’innovation vers le territoire

par David Smadja et Léa Behr le 7 juillet 2026
Face au vieillissement de la population, aux tensions sur l’accès aux soins et à l’essor de l’intelligence artificielle, l’innovation en santé est autant une question d’organisation que de technologie. Dans cet entretien, Philippe Durand, président du groupe imaGen, partage sa vision d’une transformation du système de santé fondée sur une innovation utile, au service des patients, des professionnels et de l’efficience collective.
À l'heure où notre système de santé est confronté à des défis sans précédent, vieillissement de la population, pénurie de professionnels, innovation technologique, ou encore pression économique, la question de son organisation devient aussi importante que celle des progrès médicaux eux-mêmes. La qualité des soins ne dépend plus uniquement des compétences des professionnels ou des performances des technologies ; elle repose également sur la capacité à faire travailler ensemble les équipes, à fluidifier les parcours des patients et à intégrer l'innovation au service de l'efficience. Cette évolution a profondément transformé les entreprises du secteur de la santé. Longtemps perçues comme de simples fournisseurs de technologies ou de prestations, elles sont aujourd'hui appelées à devenir de véritables partenaires des établissements de santé, en contribuant à améliorer l'organisation des soins, la qualité des diagnostics et l'expérience des patients. Pour mieux comprendre ces mutations, nous avons rencontré Philippe Durand, Président du groupe imaGen, acteur majeur de la radiologie en France. À travers son parcours d'entrepreneur et sa vision du management, il revient sur les transformations du secteur, les enjeux de l'innovation, l'essor de l'intelligence artificielle, mais aussi sur un sujet souvent sous-estimé : l'importance de l'organisation dans la qualité des soins. Au fil de cet entretien, Philippe Durand partage une conviction forte : dans un système de santé de plus en plus complexe, la création de valeur ne repose pas uniquement sur les technologies, mais sur la capacité à mettre celles-ci au service des patients, des professionnels et des territoires. Son parcours : de l'entrepreneur au bâtisseur d'un projet médical Quel a été votre parcours avant la création ou le développement d'imaGen ? Diplômé d’une école de commerce (EM Lyon), j’ai démarré mon parcours professionnel en cabinet d’audit chez Arthur Andersen. Cela m’a permis de découvrir de nombreux modèles d’entreprises, petites et grandes, dans l’industrie comme dans les services. Cela m’a permis très vite de rencontrer des cadres et dirigeants d’entreprises, de différents profils, qui m’ont beaucoup appris et inspiré pour la suite. Je suis rentré dans le secteur de la santé au début des années 2000 avec l’envie d’apporter mes expériences à un secteur en pleine mutation face aux enjeux de qualité des soins et d’efficacité organisationnelle. J’ai eu la chance de pouvoir exercer au sein de Capio, groupe suédois spécialiste dans la gestion d’établissements de santé, qui apportait en France une vision scandinave qui s’est avérée fort utile à la transformation de nos organisations, en particulier par la réduction des séjours hospitaliers grâce à un meilleur accompagnement des patients. Y a-t-il eu un moment ou une rencontre qui a déclenché votre ambition entrepreneuriale ? Les différents entrepreneurs et dirigeants que j’ai côtoyés m’ont inspiré et donné envie. Après 25 ans de parcours comme salarié, j’ai voulu porter un projet de référence en imagerie médicale, pour lequel j’avais une véritable conviction, fort de mes expériences précédentes. Pourquoi avoir choisi le secteur de la radiologie plutôt qu'un autre domaine de la santé ? Parce que c’est un secteur qui est un véritable pivot du système de santé, dont le rôle ne cesse de grandir au fil des ans, par sa place essentielle dans la détection précoce, la prévention et le suivi des maladies. En plus de la dimension humaine toujours forte dans une entreprise de santé, la dimension technologique de l’imagerie présentait aussi un intérêt pour moi, car je suis convaincu que l’innovation technologique doit être au cœur des solutions d’efficience de notre système de santé.  Quelles ont été les principales difficultés rencontrées lors des premières années ? La principale difficulté pour une start-up, c’est de trouver ces clients. Dans les services à la santé, la problématique est différente. Les « clients » ne manquent pas. Il s’agit surtout de trouver les meilleurs médecins, qui ont à cœur de prodiguer la meilleure qualité pour leurs patients tout en partageant une vision de modernisation au service des patients mais aussi du système de santé. Cela permet de bien se comprendre et de constituer une base solide de valeurs d’entreprise, gage d’un bon fonctionnement de l’entreprise dans la durée. Quel conseil donneriez-vous aujourd'hui à un entrepreneur souhaitant se lancer dans la santé ? Toujours penser médical, qualité de services aux patients et réponse aux besoins du système de santé. L’entreprise de santé existe par la valeur qu’elle apporte aux principales parties prenantes : en premier lieu les patients et les autorités organisatrices, mais aussi les médecins et les personnels soignants. La vision d'imaGen imaGen affirme que « le projet médical est avant tout ». Que signifie concrètement cette formule ? Cette formule réaffirme la vision et les valeurs médicales de l’entreprise, sa raison d’être. Les dirigeants de chacune de nos plateformes sont des médecins radiologues exerçant dans leur structure, pleinement engagés et responsables. Comment concilier exigences médicales, croissance économique et attractivité pour les investisseurs ? Très simplement : un exercice médical de qualité, c’est-à-dire bien organisée par des équipes bien formées, c’est attractif pour les patients, c’est donc bon pour l’entreprise et son économie. Ceux qui ne visent pas cette exigence de qualité médicale et d’efficacité prennent des risques pour la pérennité de leur investissement. Quelle est votre ambition pour imaGen à horizon 5 ou 10 ans ? Notre perspective est de faire grandir le groupe dans le respect des valeurs fortes que nous avons posées avec les premières plateformes qui nous ont rejoint. Le potentiel en France est important car le secteur fait face à des enjeux d’attractivité et d’investissement auxquels seuls les acteurs bien préparés pourront faire face. Il y a aussi une opportunité pour nous de grandir dans d’autres pays européens, à la fois parce que notre modèle français est de grande qualité, mais aussi parce que nous pouvons apprendre des modèles étrangers.Comment mesurez-vous aujourd'hui l'impact réel d'imaGen sur le parcours des patients ? Nous travaillons en permanence à améliorer l’accueil des patients et la fluidité de leur parcours. Nous suivons régulièrement les taux de satisfaction qui nous permettent de repérer nos points de faiblesse et de nous adapter en conséquence. L'innovation en santé : sa définition et sa pratique Beaucoup d'acteurs parlent d'innovation. Quelle est votre propre définition de l'innovation en santé ? J’ai la même boussole depuis longtemps sur ce sujet : l’innovation doit être évaluée au regard des bénéfices qu’elle apporte au patient et à l’efficacité de notre système de santé. Dans le bénéfice pour les patients j’inclus toutes les formes de prédiction, prévention, détection précoce, traitement et suivi au long cours des maladies, ainsi que l’accompagnement des patients qui va de pair pour que celui-ci soit pleinement engagé. Dans l’efficacité du système j’inclus en premier lieu tout qui facilite l’exercice des médecins et des équipes soignantes : nous avons un devoir de trouver des solutions pour soulager la pression exercée sur eux par la demande croissante de soins du fait du vieillissement de la population. Selon vous, une innovation doit-elle être technologique ou peut-elle être organisationnelle ? Ces 2 piliers d’innovation doivent être mis en œuvre au service de la qualité et l’efficacité. D’une façon générale, la technologie permet de gagner du temps pour les patients comme pour les soignants (réservations en ligne, bornes d’accueil, résultats en ligne, suivi dynamique post-intervention), d’éviter les erreurs, les doublons, … Elle n’exclut pas l’humain qui reste indispensable en particulier pour les populations vulnérables. Cela rejoint l’innovation organisationnelle qui consiste, dans un marché de ressources tendu comme le nôtre, de mettre les bonnes qualifications au bon endroit au bon moment. Par exemple, un radiologue peut aujourd’hui prendre en charge les diagnostics sur plusieurs machines « en parallèle » car les tâches non médicales sont désormais largement déléguées grâce à des modèles organisationnels mieux définis. Quelle innovation mise en place chez imaGen a eu le plus d'impact sur les patients ou les professionnels ? Une des innovations les plus marquantes pour moi a été la mise en place d’un logiciel d’IA permettant de détecter les nodules pulmonaires et de calculer un score calcique lorsque vous venez passer certains types de scanner chez imaGen. Vous ressortez avec un diagnostic supplémentaire de votre état de santé. Comment identifiez-vous les innovations qui méritent réellement d'être déployées ? Pour le médical, le médecin radiologue est en première ligne. Il est sollicité pour des tests. Chez imaGen les médecins ont constitué des groupes de spécialités qui partagent leurs avis sur ces tests et décident des mises en œuvre au regard de la performance de ces nouveaux outils. Les équipes supports interviennent plus en aval, plutôt sur les aspects contractuels. Pour tout ce qui n’est pas strictement médical, l’identification et l’évaluation des innovations est plus partagée entre les médecins radiologues et les équipes supports. Quels freins réglementaires ou culturels ralentissent encore l'innovation en imagerie médicale ? Le fléchage des financements est le frein majeur. L’introduction de l’IA en imagerie diagnostique d’opportunité, citée plus haut, n’est pas financé par l’Assurance Maladie. Certes c’est le rôle des opérateurs les plus avancés de la mettre en place car il considère que c’est une amélioration qualitative pour les patients. Mais des financements fléchés, temporaires, sur la base de cahier des charges précis, permettraient d’élargir et d’accélérer la mise en œuvre de ces innovations… tout en incluant la mesure de leurs effets positifs. Intelligence artificielle et radiologie L'IA est souvent présentée comme une révolution pour la radiologie. Où en sommes-nous réellement ? Aujourd’hui l’IA assiste le radiologue dans son diagnostic, elle lui permet de l’alerter sur des points particuliers, elle permet d’éviter des erreurs. Quelles applications de l'IA utilisez-vous déjà ou envisagez-vous d'utiliser ? Les principaux usages diagnostics sont dans le domaine de l’ostéo articulaire (détections de fractures), en oncologie et en cardio-vasculaire (détection de lésions). On commence à tester des solutions d’assistance à l’élaboration des comptes-rendus. Dans le domaine administratif, la prise de rendez-vous va évoluer rapidement grâce aux assistants vocaux. L'IA va-t-elle transformer le métier du radiologue ou simplement l'augmenter ? Elle le transforme en continu. On peut tout à fait parler d’un radiologue augmenté. Elle ne remplace par le radiologue qui a la responsabilité du diagnostic et de la communication avec son patient. Comment garantir que ces technologies améliorent la qualité des soins sans déshumaniser la relation médicale ? Je pense gérer le système à iso-organisation est impossible à court/moyen terme. Cela ne ferait qu’accentuer les tensions sur nos ressources soignantes, donc les dysfonctionnements. Je suis convaincu que l’usage des technologies modernes est la clé essentielle permettant de concentrer nos ressources soignantes aux bons endroits aux bons moments auprès des personnes qui en ont le plus besoin. Le service patient sera meilleur, la pression sur les soignants sera allégée. Organisation des soins et accès aux patients La France fait face à des tensions croissantes sur l'accès aux soins. Quel rôle l'imagerie peut-elle jouer pour améliorer cette situation ? Un rôle crucial. En effet, un accès rapide à l’imagerie est indispensable à la détection précoce des maladies et permet d’éviter des surcoûts (séjours hospitaliers coûteux, arrêts maladie prolongés, …). Le rapport de l’Institut Sapiens publié en février 2026 montre, exemples et modélisation économique à l’appui, qu’un euro raboté dans les dépenses d’imagerie entraîne deux euros de dépenses supplémentaires ! Comment réduire les délais d'accès aux examens tout en maintenant un haut niveau de qualité ? C’est toujours pareil : il faut avoir le bon niveau de financement afin que les investissements soient réalisés et les ressources qualifiées soient mises en place. Quels modèles organisationnels innovants avez-vous développés pour répondre aux besoins des territoires ? Sur nos plateformes de Bourgogne-Franche-Comté, les équipes médicales ont développé 5 partenariats avec des hôpitaux locaux dans le Jura, la Haute-Saône et la Côte-d’Or. L’attractivité de notre projet médical permet d’attirer de nombreux jeunes médecins, ce qui nous permet d’intervenir physiquement de manière permanente auprès de ces établissements publics et de leur apporter des expertises médicales étendues. Comment voyez-vous évoluer la coopération entre hôpital public, médecine de ville et groupes d'imagerie ? Je pense que les coopérations tels que celle que nous menons chez imaGen continueront à se développer. Elles répondent à des besoins forts des hôpitaux et les groupes de radiologues libéraux sont bien organisés pour y répondre. Une très grande partie de l’activité d’imagerie est d’ailleurs purement ambulatoire et peut être réalisée en dehors de l’hôpital. Management et entrepreneuriat Comment attire-t-on et fidélise-t-on aujourd'hui des radiologues et des manipulateurs ? Par la qualité de la pratique que nous leur proposons. Ces professionnels ont besoin d’un environnement stable, qui leur permet d’exercer sereinement avec les moyens les plus modernes et efficaces pour eux et pour les patients. Quelle culture d'entreprise cherchez-vous à développer chez imaGen ? Une culture basée sur ces valeurs d’innovation et d’esprit d’équipe autour des projets de l’équipe médicale. C’est le moteur qualitatif du service aux patients. Regard sur l'avenir de la santé Quelle innovation transformera le plus profondément la santé dans les dix prochaines années ? Je rêve d’une application connectée au DMP qui pousse régulièrement des recommandations santé, propose des rendez-vous de prévention et de suivi. Cette application, et surtout l’éducation à la santé, pourraient être initiées dès le collège. Cela permettrait une prise de conscience aux enjeux de santé dès le plus jeune âge. Cela permettrait de toucher tous les publics, y compris les plus vulnérables, qui doivent être au cœur d’une stratégie de santé pro-active. Le Laboratoire de la République propose actuellement une réforme de la santé scolaire visant notamment à renforcer la prévention en faisant intervenir des étudiants en santé (externes et internes en médecine et pharmacie, étudiants en soins infirmiers etc…) directement dans les collèges et les lycées. Quel rôle pourraient jouer les outils numériques pour accompagner cette nouvelle politique de prévention auprès des jeunes ? Je crois que nous devons changer complètement notre manière de parler de santé aux jeunes. Aujourd'hui, la prévention est souvent vécue comme une succession de messages descendants, parfois culpabilisants. Il faut au contraire qu'elle devienne ludique, personnalisée et positive. Nous vivons dans une génération où le smartphone est devenu, d'une certaine manière, un troisième bras. Il serait paradoxal de vouloir faire de la prévention sans utiliser l'outil que les adolescents consultent plusieurs dizaines de fois par jour. Chaque action de prévention devrait désormais être accompagnée d'un outil numérique simple, interactif et utile : conseils personnalisés, rappels, questionnaires, vidéos, défis collectifs, suivi de ses progrès ou encore orientation vers un professionnel de santé si nécessaire. Je suis également très favorable à la création d'un Dossier Médical Partagé "Jeunes", ouvert symboliquement à l'entrée en classe de sixième. Il ne s'agirait pas simplement d'un dossier médical, mais d'un véritable compagnon numérique de prévention. Les vaccinations, les bilans de santé, les actions de prévention réalisées au collège, les conseils personnalisés, les rendez-vous de suivi ou les campagnes nationales pourraient y être intégrés progressivement. Ce serait un outil d'autonomisation plutôt qu'un simple espace documentaire. Naturellement, un tel dispositif ne pourrait fonctionner qu'en étant accompagné d'une véritable éducation à la santé. Les jeunes professionnels de santé auraient toute leur place dans cette démarche. Leur proximité générationnelle facilite le dialogue sur des sujets parfois difficiles : santé mentale, alimentation, sommeil, addictions, sexualité, vaccination ou encore désinformation sur les réseaux sociaux. Au fond, nous devons faire de la santé et notamment de la santé des jeunes un véritable projet de société, au même titre que l'éducation ou la transition écologique. Investir dans la prévention dès le collège, associer les jeunes professionnels de santé et utiliser intelligemment les outils numériques, c'est donner à chaque adolescent les moyens de devenir acteur de sa propre santé. La prévention ne doit plus être un rendez-vous ponctuel ; elle doit devenir un réflexe quotidien, intégré dans le parcours de vie de chacun. Quel changement réglementaire souhaiteriez-vous voir émerger pour accélérer l'innovation ? Je devrais pouvoir déposer un seul dossier d’innovation à l’ARS ou à la CNAM qui a la maitrise de la donnée en plus de la responsabilité de la « caisse ». Sous 60 jours, je devrais recevoir une réponse positive ou négative, avec le cas échéant un accord de financement sur une durée déterminée, de l’ordre de 3 à 5 ans. En fait, ce que vous proposez, c’est surtout l’idée d’un guichet unique de l’innovation en santé ? Oui tout à fait. Aujourd'hui, lorsqu'un acteur développe une innovation qui améliore réellement la prise en charge des patients, il ne sait pas à quelle porte frapper. Faut-il s'adresser à la HAS pour l'évaluation ? À la DGOS pour l'organisation des soins ? À la DGS pour la stratégie de santé publique ? À la DSS ou à la CNAM pour le financement ? Cette fragmentation ralentit considérablement l'accès à l'innovation. Je souhaiterais la création d'un guichet national unique de l'innovation en santé, réunissant dès l'origine l'ensemble des acteurs concernés : HAS, DGS, DGOS, DSS et Assurance Maladie (CNAM). Un innovateur déposerait un dossier unique présentant les bénéfices attendus pour les patients, l'organisation des soins, les indicateurs d'évaluation, les modalités de financement et les données en vie réelle à produire. Ce guichet national unique de l'innovation en santé pourrait instruire ce dossier selon un calendrier partagé, avec un engagement de réponse sous soixante jours. Si le projet est retenu, il bénéficierait d'un financement temporaire, de trois à cinq ans, permettant de produire les données médico-économiques et cliniques nécessaires avant une intégration éventuelle dans le droit commun. Nous devons passer d'une logique de guichets successifs à une logique de parcours unique de l'innovation. Ce changement simplifierait considérablement les démarches des entreprises, des établissements de santé et des professionnels tout en accélérant l'accès des patients aux innovations utiles. Quels sont les signaux faibles que vous observez aujourd'hui et qui pourraient devenir majeurs demain ? L’usure et le découragement des équipes me semblent être le risque majeur. Le système tient car les professionnels sont attachés à leur métier et se dévouent au service des patients. Mais la corde est très tendue, la pression est très forte, la reconnaissance est plutôt faible… Il faut alléger cette pression en transformant les modes de fonctionnement pour de meilleurs résultats. Comment imaginez-vous le parcours d'un patient en imagerie médicale en 2035 ? Robert vient d’avoir 65 ans et de prendre sa retraite. Son Appli DMP vient de lui envoyer une suggestion de check-up incluant une prise de sang et un scanner à basse dose, corps entier, assisté par l’IA, pour valider l’absence de pathologies détectables, après validation par un médecin radiologue. Ce check-up lui sera 100% remboursé par l’Assurance Maladie, qui s’assure ainsi de l’état de santé de Robert mais aussi de ses finances futures ! Si vous aviez un message à adresser aux décideurs publics, quel serait-il ? Pour faire face aux enjeux démographiques de santé, il nous faut passer d’un modèle essentiellement curatif à un modèle d’accompagnement tout au long de la vie, en particulier pour gérer au mieux les maladies chroniques. Seul un fléchage massif des financements vers des pratiques de prévention, de détection précoce, de suivi des populations, soutenu par la mise en œuvre de l’IA et accompagné d’indicateurs de mesures de résultats permettra une véritable transformation afin de faire face à ce challenge. En pratique, il faudra aussi régionaliser ces financements et la mise en œuvre opérationnelle pour que les résultats soient constatés au plus vite « sur le dernier kilomètre » par la population. Conclusion Si nous nous retrouvons dans dix ans, qu'aimeriez-vous que l'on retienne de l'aventure imaGen et de votre contribution à l'innovation en santé ? Que notre organisation a contribué à fortifier le secteur de l’imagerie et renforcé ses impacts positifs pour les patients et le système de santé. Les grandes innovations naissent souvent de rencontres, mais aussi de lectures. Existe-t-il un livre qui a changé votre regard sur la santé, l'innovation ou l'action collective ? En quoi a-t-il influencé votre manière de penser et d'agir aujourd'hui ? Mes 2 lectures récentes, Agnès Buzyn « Demain notre santé » et Nicolas Dufourcq « La dette sociale de la France » ont encore renforcé ma détermination à agir : c’est un véritable enjeu sociétal auxquels nous devons répondre, et nos entreprises de santé sont porteuses de solutions transformantes. Il faut faire bouger les lignes ! Rendez-vous mardi 14 juillet pour la prochaine note « Les mardis de l’innovation en santé » David Smadja est professeur d’hématologie à l’AP-HP et à l’Université Paris Cité, responsable de la Commission Santé du Laboratoire de la République. Léa Behr est CEO de RespublicIA et membre de la commission Santé du Laboratoire de la République.

La démocratie a besoin de l’Europe dans les Balkans

par Christian Lequesne le 3 juillet 2026
Alors que l’élargissement de l’Union européenne revient au premier plan sous l’effet de la guerre en Ukraine, le débat sur l’adhésion des pays des Balkans occidentaux suscite de nombreuses interrogations. Comme le souligne Christian Lequesne dans cette tribune publiée dans Ouest-France, au-delà des craintes économiques ou sécuritaires, cette question engage aussi l’avenir démocratique de la région et la capacité de l’Europe à affirmer son influence face aux puissances concurrentes.
Les crises qui se sont succédé depuis 2008 ont ralenti le processus d’adhésion de nouveaux États membres à l’Union européenne (UE). L’intervention russe en Ukraine l’a relancé. Parmi les candidats à l’UE, il y a six pays des Balkans occidentaux. Cinq appartenaient jadis à la Yougoslavie : la Bosnie-Herzégovine, le Kosovo, la Macédoine du Nord, le Monténégro et la Serbie ; le sixième fut longtemps l’un des pays les plus fermés du monde : l’Albanie. Aujourd’hui, le Monténégro et l’Albanie sont les plus avancés dans les réformes qui permettraient de rejoindre l’UE à la fin de la décennie. Ce changement nécessitera cependant la ratification de traités d’adhésion dans les 27 États membres. En France, la Constitution prévoit une procédure référendaire, sauf si l’Assemblée nationale et le Sénat décident de s’en saisir, par un vote contraignant à la majorité des 3/5es. Les arguments que l’on pourra utiliser dans une campagne référendaire contre ces adhésions sont devinables : le différentiel économique risquant de nourrir le dumping social mais aussi la prolifération des mafias et du crime organisé. La France ignore souvent la réalité contemporaine des Balkans au-delà de quelques clichés simplistes. Parmi ces points ignorés se trouve la transformation des sociétés civiles. En Serbie, des milliers de citoyens manifestent depuis un an et demi contre le pouvoir semi-autoritaire du président Aleksandar Vučić. Ils en appellent chaque semaine à la démocratie et à l’État de droit, sur le modèle de l’UE. Une jeunesse mobilisée contre la corruption En Albanie, se déroule depuis plusieurs semaines la « Révolution des flamants roses », vague de manifestations qui s’opposent à la cession à la famille Trump par le gouvernement albanais du droit de construire un complexe balnéaire délétère pour la faune sauvage. Dans les deux cas, les manifestants de Belgrade et Tirana sont de jeunes gens qui veulent un avenir démocratique pour leurs pays. Ils en ont assez de l’appropriation clientéliste de la décision par les vieilles élites politiques et veulent sortir de la corruption. Il nous appartient d’entendre ces revendications démocratiques. Et notre meilleur soutien sera de dire « oui », le moment venu, à l’entrée de ces pays, car cela renforcera le contrôle de l’Union européenne sur l’État de droit. La conditionnalité européenne a fonctionné en Hongrie. Après les dérives populistes de Viktor Orbán, les Hongrois sont revenus à la démocratie pluraliste au nom des principes et des valeurs de l’UE. L’adhésion à l’UE représente aussi l’espoir des jeunes générations des Balkans, qui se sentent profondément ancrés à l’Europe. Si nos pays ne le comprennent pas et refusent les adhésions à l’Union européenne, d’autres sauront profiter de la déception des sociétés des Balkans. Ces pays s’appellent la Chine, la Russie ou la Turquie. Tous trois se sont dotés de politiques d’influence qui visent beaucoup d’objectifs (notamment économiques), sauf le soutien à la démocratisation. Voulons-nous qu’ils imposent leur modèle politique dans les Balkans au détriment de l’UE ? Une fois de plus, notre responsabilité citoyenne est engagée à l’égard de notre continent. Christian Lequesne est co-responsable de la commission Géopolitique du Laboratoire de la République. Professeur de relations internationales au CERI-Sciences Po, ancien directeur du CERI, il travaille sur la diplomatie, l’Europe et l’état de la démocratie. Il est l’auteur de plusieurs ouvrages, dont La Puissance par l’image. Les États et leur diplomatie publique (dir.) (Presses de Sciences Po, 2021) et Le diplomate et les Français de l'étranger : comprendre les pratiques de l'État envers sa diaspora (Presses de Sciences Po, 2024). Retrouvez la tribune de Christian Lequesne sur le site de Ouest-France.

« L’innovation diagnostique est un investissement, pas un coût »

par David Smadja et Léa Behr le 30 juin 2026
À l’occasion de ce nouvel épisode des Mardis de l’innovation en santé, le Laboratoire de la République donne la parole au Dr Mathieu Kuentz, biologiste médical et praticien hospitalier, pour éclairer les enjeux de l’innovation diagnostique. À travers cet entretien, il défend l’idée que la biologie médicale, portée par les progrès de la génomique et de l’intelligence artificielle, constitue un investissement stratégique au service de la qualité des soins, de l’efficience du système de santé et de la souveraineté sanitaire.
Pendant la crise du Covid-19, les biologistes médicaux sont sortis de l'ombre. Les Français ont découvert la PCR, le séquençage des variants et compris qu'avant de soigner, il fallait diagnostiquer. Pourtant, une fois la crise passée, la biologie médicale est redevenue discrète, alors même qu'elle est au cœur des grandes révolutions de la médecine. Pour ce nouvel épisode des Mardis de l'innovation en santé du Laboratoire de la République, nous recevons Mathieu Kuentz, biologiste médical, praticien hospitalier, président de la Commission médicale d'établissement du Centre hospitalier Henri-Mondor d'Aurillac et président de la Commission médicale de groupement du GHT du Cantal. Auteur d'un mémoire à Sciences Po Paris consacré au financement de l'innovation en biologie médicale, il défend une idée simple : un diagnostic plus précoce et plus précis n'est pas une dépense supplémentaire, c'est un investissement qui améliore les soins, renforce notre système de santé et participe à notre souveraineté sanitaire. Avec lui, nous reviendrons sur cinq questions essentielles : pourquoi la biologie médicale est devenue un levier stratégique de la médecine de précision ; comment financer l'innovation diagnostique dans un système sous contraintes ; en quoi les nouvelles technologies, de l'intelligence artificielle aux biomarqueurs, transforment déjà la prise en charge des patients ; quels enjeux de souveraineté industrielle et de santé publique se jouent derrière ces innovations ; et enfin, quelles réformes sont nécessaires pour que la France ne prenne pas de retard. 1. Comprendre les mutations en cours Le Laboratoire de la République : Vous observez depuis plusieurs années les évolutions de la biologie médicale. Quelles sont, selon vous, les innovations qui vont transformer le plus profondément la santé dans les dix prochaines années ? Mathieu Kuentz : Je commencerais par rappeler un chiffre qui résume tout : la biologie médicale représente moins de 3 % des dépenses de santé, mais elle conditionne environ 70 % des décisions médicales. C'est le poste le plus stratégique et le plus sous-estimé de la médecine. Et ce n'est pas nouveau : depuis deux siècles, c'est la biologie qui fait avancer la santé, sur le versant diagnostique comme sur le versant thérapeutique : du dosage de la glycémie qui a rendu le diabète traitable à l'antibiogramme qui guide l'antibiothérapie, jusqu'au séquençage du génome humain. À chaque saut technologique, c'est elle qui a déplacé la frontière du possible. Les dix prochaines années ne feront pas exception, et trois ruptures vont y peser. La première, c'est la génomique appliquée au soin courant : le séquençage haut débit, qui fait passer l'oncologie et la génétique des maladies rares d'une logique de symptôme à une logique de cible moléculaire. La deuxième, c'est la biologie moléculaire infectieuse rapide : ces PCR syndromiques multiplex qui, en quelques heures, identifient un agent pathogène et potentiellement un gène de résistance, là où il fallait attendre des jours : un levier majeur contre l'antibiorésistance. La troisième, et c'est sans doute la plus transversale, c'est l'irruption de l'intelligence artificielle, dans toutes ses dimensions : l'exploitation des métadonnées biologiques à l'échelle des populations, le traitement des séquençages génomiques, l'analyse d'image en cytologie ou en microbiologie, jusqu'à la prévention et le repérage précoce des patients à risque. L'IA ne remplace pas la biologie ; elle démultiplie sa capacité à transformer la donnée en décision. Mais le vrai changement n'est pas technologique, il est conceptuel. Ce qui compte, ce n'est plus le coût d'un test, c'est son informativité : sa capacité à réduire l'incertitude d'une décision. Un dosage à quelques dizaines d'euros qui oriente une greffe à plusieurs centaines de milliers d'euros n'a rien d'un acte « bon marché » : c'est un acte décisionnel. Tant qu'on ne raisonnera pas ainsi, on continuera à payer ces innovations comme des prestations techniques, et non comme ce qu'elles sont — des décisions médicales. La médecine personnalisée est souvent présentée comme une révolution. Où en sommes-nous réellement aujourd'hui ? Elle est déjà là, et ce n'est pas une promesse : c'est une pratique quotidienne. Le cœur, c'est l'oncologie et l'oncohématologie. Le séquençage haut débit, ou NGS, permet aujourd'hui d'identifier, sur la tumeur ou sur la moëlle, les mutations qui prédisent la réponse ou la résistance à une chimiothérapie, et donc d'orienter d'emblée vers la bonne molécule au lieu de traiter à l'aveugle. On ne donne plus le même traitement à tout le monde : on le choisit en fonction du profil moléculaire de la maladie. Et la même logique gagne l'infectiologie : l'identification moléculaire rapide d'un pathogène et de ses résistances permet de sortir au plus vite de l'antibiothérapie probabiliste : ce traitement « au cas où », à la fois coûteux et l'un des moteurs de l'antibiorésistance. Personnaliser, c'est exactement cela : le bon traitement, pour le bon patient, au bon moment. Le problème, ce n'est donc pas la technique : c'est le financement et la diffusion. Aujourd'hui, plus de six cents actes innovants sont coincés dans un dispositif dérogatoire en voie d'extinction, et les forfaits de séquençage les plus lourds (entre 880 et 2 200 euros l'acte) ne sont remboursés qu'à hauteur de 43 % de leur valeur théorique pour l'hôpital. Autrement dit : la France sait faire la médecine personnalisée, mais elle n'a pas encore construit le modèle économique qui permet de la rendre accessible à tous les patients, partout sur le territoire, en conservant la soutenabilité du système sans détruire nos capacités d'innovation. C'est exactement le sujet sur lequel j'ai travaillé dans le cadre du master Gestion et Politiques de Santé à Sciences Po Paris. L'intelligence artificielle fait beaucoup parler d'elle. Dans quels domaines de la biologie médicale apporte-t-elle déjà des résultats concrets ? L'IA en biologie, c'est moins le grand soir que beaucoup d'usages concrets qui s'installent. Elle est performante là où il y a de l'image et du volume : la pré-classification des cellules sanguines en hématologie, l'aide à l'interprétation des antibiogrammes en microbiologie. Elle est utile aussi en post-analytique : détection d'incohérences, contrôles de cohérence d'un résultat par rapport à l'historique du patient, repérage des prescriptions redondantes ou non pertinentes. Mais le plus prometteur est ailleurs, dans le travail sur les grandes masses de données. L'IA sait croiser des dizaines de biomarqueurs que l'œil humain ne peut corréler, et faire basculer la biologie du descriptif vers le prédictif : non plus seulement constater un résultat, mais anticiper une évolution. Elle est aussi devenue indispensable au séquençage : sans elle, on ne saurait ni traiter ni interpréter, à un coût raisonnable, les volumes considérables de données qu'un NGS génère — elle réduit à la fois le coût et la difficulté d'interprétation. Et elle ouvre un champ entièrement nouveau : la découverte de biomarqueurs inédits, des signatures qu'aucun œil clinique n'aurait isolées sans la puissance de calcul appliquée à de larges cohortes. Mais je veux être précis, l'IA n'est pas un biologiste. Elle amplifie la valeur informationnelle de l'acte, elle ne se substitue ni à la validation biologique ni au dialogue avec le clinicien. La vraie question qu'elle pose n'est pas « est-ce que ça marche ? » ; souvent oui ; mais « qui valide, qui est responsable, et comment finance-t-on un outil qui améliore la pertinence sans générer de recette à l'acte ? ». L'IA bute exactement sur le même mur que le reste de l'innovation diagnostique : un système de tarification qui paie le geste technique et reste aveugle à la valeur produite. 2. L'innovation diagnostique : un angle mort des politiques de santé ? Pourquoi parle-t-on beaucoup des innovations thérapeutiques mais encore relativement peu des innovations diagnostiques ? Parce que le médicament a tout ce qui rend une innovation visible : un industriel qui le porte, un prix de marché, un Comité économique des produits de santé qui le négocie, une liste en sus pour les molécules onéreuses, un mécanisme d'accès précoce qui le finance avant même son inscription définitive, et surtout une visibilité et un bénéfice tangibles pour le patient. Le diagnostic, lui, n'a rien de tout cela de visible et reste invisible. Pour la biologie, le forfait innovation a été conçu pour les dispositifs médicaux, pas pour nos actes ; l'article 51 finance des organisations, pas des cotations d'actes ; il ne reste, en pratique, qu'un seul outil, le RIHN (le référentiel des actes innovants hors nomenclature). Et, bien que perfectible, ce n'est pas le développement de l'innovation qui souffre le plus : c'est son passage en droit commun, son entrée en routine dans la prise en charge des patients. Le diagnostic souffre aussi d'une invisibilité comptable : à l'hôpital public, le coût d'un examen réalisé pendant un séjour est noyé dans le tarif global du séjour, sans facturation séparée. La biologie hospitalière, c'est 40 % des dépenses de biologie du pays (environ 3,4 milliards d'euros) et pourtant l'Inspection générale des affaires sociales et l'Inspection générale des finances (IGAS-IGF) la décrivent comme « moins connue, dans ses coûts comme dans sa production » que la biologie de ville. On ne défend bien que ce qu'on voit : l'innovation diagnostique est un angle mort parce qu'elle est, littéralement, invisible dans nos comptes comme aux yeux des patients. Peut-on considérer qu'un diagnostic plus rapide ou plus précis constitue déjà en lui-même une innovation majeure pour le patient ? Absolument, et plusieurs exemples peuvent l'illustrer. Tout d'abord en cardiologie, avec les troponines ultrasensibles : la Société européenne de cardiologie a validé des algorithmes à une heure. Si le taux est bas à l'arrivée et n’évolue pas significativement une heure plus tard, on écarte l'infarctus avec une valeur prédictive négative supérieure à 99 %. Le patient sort en une heure au lieu de douze ou vingt-quatre. Les études montrent une réduction du temps de passage aux urgences de 33 à 50 %, et une étude britannique chiffre l'économie à plus de 2 000 livres par patient, essentiellement en évitant des séjours en soins intensifs. Là, le « plus rapide » n'est pas un confort : c'est l'innovation. Mais l'exemple qui illustre le mieux cette valeur, c'est le panel PCR multiplex sur liquide céphalo-rachidien, aux urgences. Face à une suspicion de méningite, il permet d'identifier l'agent responsable en moins de deux heures, là où une culture classique demande cinq jours. Et si l'on fait le micro-costing (reconstruire le gain réel, poste par poste) cet acte coté 270 euros génère de l'ordre de 1 700 euros d'économies par patient soit un rapport de 1 à 6. Voilà ce que « plus rapide » veut dire concrètement. Et enfin, un dernier exemple : l'identification des résistances aux thérapeutiques anticancéreuses réduit les pertes de chances liées à l'usage d'une thérapeutique de première ligne inefficace. En biologie et à bon escient, le temps, c'est la réduction d'une perte de chance, mais aussi des coûts pour notre système de santé et c'est précisément ce que les restructurations industrielles de la dernière décennie ont oublié. En consolidant les laboratoires loin des patients, on a allongé les délais de rendu sans jamais les mesurer. Un diagnostic juste qui arrive trop tard a perdu une grande partie de sa valeur. Vous défendez l'idée que les tests diagnostiques génèrent des économies pour le système de santé. Comment mesurer cette valeur ? En reconstituant la chaîne complète des coûts évités, et non en regardant le seul prix du test. Le cas d'école, c'est le dépistage prénatal non invasif de la trisomie 21 (DPNI), une innovation qui a, en quelques années, transformé tout un pan du dépistage. Avant, on confirmait un risque élevé par amniocentèse, un geste invasif porteur d'un risque de fausse couche de 0,5 à 1 %. Aujourd'hui, une simple prise de sang à environ 390 euros, qui détecte l'ADN fœtal circulant avec une spécificité supérieure à 99 %, a divisé par deux le nombre de gestes invasifs : on est passé d'environ 24 400 amniocentèses en 2016 à 13 400 en 2023, soit près de 11 000 actes invasifs évités chaque année. Rien que pour l'Assurance maladie, l'amniocentèse et son cortège (l'acte lui-même, la consultation, le caryotype, l'échoguidage, la surveillance) c'est de l'ordre de 700 euros par geste, donc environ 7,7 millions d'euros d'économies directes par an. Mais l'essentiel n'est pas là. Il est dans deux dimensions que la tarification à l'acte ne voit jamais. D'abord le risque de fausse couche : sur 24 000 gestes, l'amniocentèse provoquait de l'ordre de 120 pertes fœtales par an soit 120 grossesses désirées interrompues par le geste de confirmation lui-même. Ces fausses couches évitées, leur coût médical est modeste, quelques dizaines de milliers d'euros, mais le coût humain et psychologique, lui, est tout simplement hors de prix. Ensuite les coûts sociaux : chaque amniocentèse évitée, ce sont des arrêts de travail en moins. Au total, environ 22 000 journées d'arrêt évitées par an, un peu plus d'un million d'euros d'indemnités pour l'Assurance maladie, mais surtout près de 4,4 millions d'euros de productivité préservée pour les employeurs. Personne, dans la nomenclature, ne « voit » ces 4,4 millions. Quand on agrège tout cela, le bilan devient parlant. La collectivité investit 46,8 millions d'euros pour rembourser le test aux 120 000 femmes éligibles chaque année. En face, le bilan strict de l'Assurance maladie reste négatif (de l'ordre de 33 millions d'euros nets) parce que le test coûte plus cher que les seules amniocentèses qu'il remplace. Mais le bilan sociétal élargi, lui, est positif et incontesté : intégrez les gains de productivité, les fausses couches évitées, l'anxiété maternelle épargnée, et le coût par année de vie pondérée par la qualité tombe très en dessous des seuils d'acceptabilité usuels. Le DPNI démontre tout : mesurer la valeur d'un diagnostic, ce n'est pas regarder son prix, c'est suivre la valeur sur toute la chaîne médicale, humaine, sociale bien au-delà du flux comptable d'un seul payeur. Et c'est valable partout. Prenez la maladie rénale chronique : un suivi au stade 3 coûte environ 3 000 euros par an, la dialyse au stade terminal en coûte 80 000. Deux examens simples (la créatinine et le rapport albumine/créatinine) suffisent à repérer tôt le risque et à changer la trajectoire. Là encore, l'acte est dérisoire, la valeur évitée colossale. Reste une difficulté : éviter une réadmission est bénéfique pour le payeur, mais pas forcément pour l'établissement, dont la réadmission aurait été une recette. C'est tout l'enjeu du micro-costing et de l'évaluation médico-économique : changer d'échelle, raisonner en valeur pour le système entier. Tant que chacun reste dans son silo comptable, la valeur du diagnostic échappe à tout le monde. 3. Le financement de l'innovation Le dispositif RIHN a permis l'accès à de nombreux actes innovants. Pourquoi est-il aujourd'hui nécessaire de le réformer ? Le RIHN a été conçu en 2015 comme un sas transitoire, le temps qu'un acte innovant fasse ses preuves avant d'entrer dans le droit commun. Il est devenu un régime structurel, et il s'est grippé pour deux raisons. D'abord, c'est une enveloppe fermée : plus les volumes augmentent, plus le taux de couverture s'effondre : il est passé de 83 % en 2016 à 43 % en 2023. Ensuite, le décret de mars 2024 a programmé son extinction par une décote annuelle, initialement de 20 % par an, ce qui revenait à éteindre le financement en cinq ans. Finalement, cette décote a été ramenée à 10 % par an pour les actes non évalués favorablement par la Haute Autorité de santé (HAS). L'entrée de nouveaux actes innovants passe désormais par un « RIHN 2.0 » plus exigeant. Le RIHN historique inscrivait des actes sur un dossier scientifique parfois mince, voire, pour la liste complémentaire, sur simple demande de gestion comptable. Le nouveau cadre, désormais ancré dans le Code de la sécurité sociale, doit conditionner le financement dérogatoire à la production d'études en vie réelle documentées : durée de séjour évitée, antibiothérapie épargnée, complications prévenues, mesurées sur des cohortes réelles. Autrement dit, transformer la période dérogatoire (qui n'était qu'une salle d'attente) en une véritable phase de démonstration de la valeur, pour que le passage en droit commun se décide enfin sur la preuve, et rapidement. Mais le réel problème, c'est l'impact du passage en droit commun. Dans les conditions actuelles, ce passage est devenu un piège pour l'hôpital public : source de déficit, de déstructuration d'une partie de ses laboratoires de biologie médicale, de ses compétences, et de sa capacité à faire émerger les innovations de demain. Les examens intégrés à la NABM (la Nomenclature des actes de biologie médicale) sont absorbés dans le GHS, le groupe homogène de séjour, des établissements publics : ils deviennent une charge, de surcroît totalement invisible pour nos tutelles, et ne constituent une recette que lorsqu'ils sont réalisés en externe. La conséquence est systémique : l'incapacité de conserver en routine des actes innovants pour nos établissements publics, donc d'en faire bénéficier nos patients et de faire émerger de nouvelles innovations. Devant des déficits croissants, l'abandon de ces actes induira une perte de chance pour les patients, un allongement de la durée moyenne de séjour et une fragilisation de nos plateaux techniques. Nos CHU sont les incubateurs de l'innovation diagnostique du pays : quand l'acte qui faisait vivre leur plateau devient déficitaire, la mécanique est implacable : on réduit l'activité, puis on externalise, puis on ferme le laboratoire. Et en détruisant les laboratoires de biologie médicale de nos CHU, on ne perd pas seulement une recette : on casse la chaîne qui produit les données biologiques, forme les biologistes, découvre les nouveaux biomarqueurs et valide les nouveaux tests avec les industriels. On scie la branche sur laquelle repose toute notre capacité d'innovation. C'est cela, le vrai danger d'un passage en droit commun mal pensé. Quels sont les principaux risques si la France ne parvient pas à mieux financer l'innovation diagnostique ? Le premier risque est chiffrable, service par service. Quand plus du tiers des recettes d'une activité dépend d'un financement qui s'éteint, les comptes basculent : pour un seul service réalisant 200 panels de séquençage par an, la perte nette atteint 171 000 euros, l'équivalent d'un poste de praticien hospitalier. Trois disciplines sont en première ligne, parce qu'elles concentrent l'activité innovante : l'oncogénétique, la génétique et la microbiologie. Mais le risque le plus grave dépasse la comptabilité : il est stratégique. C'est cette chaîne d'incubation (production de données cliniques, formation des biologistes, validation des tests avec les industriels) qui se rompt, et avec elle notre capacité collective à produire l'innovation de demain. D'autres pays l'ont compris et l'ont institutionnalisée : le Québec a inscrit dans son organisation publique cette fonction d'incubateur que la France, elle, laisse reposer sur l'autofinancement d'hôpitaux déjà déficitaires. Au fond, c'est une question de souveraineté diagnostique : voulons-nous rester un pays qui conçoit ses tests, ou devenir un pays qui se contente de les acheter ? Vous insistez sur l'importance des données de vie réelle et des évaluations médico-économiques. Pourquoi sont-elles devenues indispensables ? Parce que la valeur d'un acte diagnostique n'est pas dans son coût de production, elle est en aval : dans la durée de séjour qu'il raccourcit, les complications qu'il évite, l'antibiothérapie qu'il permet de désescalader. Une méta-analyse sur 27 études et plus de 17 000 patients montre qu'une PCR multiplex rapide réduit la durée de séjour d'environ un jour. Au Canada, le couplage d'une plateforme microbiologique automatisée à un programme de bon usage des antibiotiques a réduit de 28 % les dépenses d'antibiotiques. Ces bénéfices, aucune nomenclature française ne sait aujourd'hui les capter. Or on ne valorise que ce qu'on mesure. Tant qu'on ne relie pas chaque acte de biologie au séjour pour lequel il a été réalisé, on est incapable de démontrer la durée de séjour évitée. C'est pourquoi je propose un « FICHCOMP biologique » : une infrastructure de traçabilité reliant chaque acte au séjour, qui rendrait enfin mesurable l'impact réel. Sans cette donnée de vie réelle, le passage d'une tarification par le coût à une tarification par la valeur reste un vœu pieux. Le micro-costing est encore peu connu du grand public. En quoi cette approche peut-elle changer la manière d'évaluer les innovations de santé ? Le micro-costing, c'est l'art de reconstituer le coût réel et complet d'une prise en charge, poste par poste, au lieu de se contenter d'un forfait moyen. J'en donnais l'exemple avec le panel infectieux des urgences : on ne mesure sa vraie valeur qu'en additionnant la réanimation évitée, l'antibiothérapie épargnée et les complications prévenues, et non en regardant le seul prix de l'acte. C'est seulement à ce niveau de finesse qu'apparaît la valeur d'une innovation. Cette approche change la donne parce qu'elle déplace le débat. Aujourd'hui, on fixe le tarif d'un acte sur son coût analytique (réactifs, automate, main-d'œuvre). C'est un paradigme appauvri : il ignore tout ce que l'acte fait économiser ailleurs. Le micro-costing rend ces externalités visibles et chiffrables. La condition, c'est de disposer de bases de coûts homogènes : la Base d'Angers existe, mais elle est volontaire et hétérogène. Je propose un référentiel national standardisé, piloté par l'Agence technique de l'information sur l'hospitalisation (ATIH) et la Direction générale de l'offre de soins (DGOS), sans lequel toute tarification par la valeur restera théorique. 4. Santé publique et souveraineté sanitaire La crise du Covid a mis en lumière l'importance des capacités diagnostiques. Avons-nous tiré toutes les leçons de cette période ? En partie seulement. Le Covid a d'abord prouvé une évidence qu'on avait oubliée : sans capacité diagnostique, un pays est aveugle. L'État a solvabilisé pour 7 milliards d'euros de tests PCR en deux ans, et ce n'était pas du gaspillage : c'est cet acte innovant, déployé en quelques semaines, qui a permis de gérer pour partie les vagues successives. La PCR ne servait pas seulement à dire à un patient s'il était positif : agrégée, via des plateformes comme SI-DEP, elle a donné une veille épidémiologique en temps réel, capable de suivre la circulation du virus territoire par territoire. Et le séquençage a ajouté une couche décisive : détecter l'apparition des variants (Alpha, Delta, Omicron) et anticiper les vagues à venir. La biologie a été, là, l'instrument de pilotage de la crise. Mais c'est précisément là qu'on n'a pas tiré la leçon. Ce que le Covid a démontré, c'est que la France sait aller vite quand elle le décide : en quelques semaines, on a déployé une technique nouvelle, financé des actes, levé des verrous réglementaires. La capacité d'innovation existe. Le problème, c'est qu'en temps normal ce ressort est bloqué. Il a fallu une pandémie pour faire émerger ces avancées, et la crise passée, le système s'est refermé : un goulet d'évaluation de plusieurs années, une décote qui éteint les financements, une nomenclature figée. Autrement dit, nous ne savons faire émerger l'innovation que sous la contrainte de l'urgence ; le reste du temps, nous restons sclérosés. Voilà la vraie leçon mal tirée : on a vu que la capacité diagnostique était un bien stratégique, mais on n'a rien construit pour la faire vivre hors crise. Le Covid a aussi montré que ces capacités ne s'opposent pas : elles doivent être à la fois centralisées et de proximité. D'un côté, les vagues ont exigé des plateaux lourds, automatisés, à très haute cadence, et des plateformes de séquençage concentrées : c'est la centralisation. De l'autre, le dépistage de masse n'a fonctionné que parce qu'on a rapproché le test du citoyen, au plus près du terrain. Les deux logiques sont complémentaires : un diagnostic spécialisé consolidé sur des plateaux de référence, et un diagnostic courant rendu en proximité, au plus proche du patient. C'est exactement le modèle d'organisation territoriale qu'il faut bâtir. Enfin, et c'est peut-être le plus frustrant : le Covid a rendu la biologie visible. Pour la première fois, tout le pays parlait de PCR, de seuils, de sensibilité. Mais elle n'est devenue visible que comme un geste technique : l'écouvillon, le tube, le résultat positif ou négatif. On a réduit la discipline à sa prestation analytique, alors qu'elle a été bien davantage pendant la crise : un outil de décision collective, de pilotage de santé publique. Et elle peut être bien plus encore demain : un acteur clinique du parcours de soins, et non un simple fournisseur de résultats. Tant qu'on regardera la biologie comme un acte technique et non comme une spécialité médicale, on continuera de sous-estimer ce qu'elle apporte. La France dispose-t-elle encore des moyens nécessaires pour rester à la pointe de l'innovation en biologie médicale ? Sur le plan scientifique, oui : nos CHU savent faire, le plan France Médecine Génomique a structuré des plateformes de pointe, et le coût de production de notre biologie hospitalière publique (CHU comme centres hospitaliers) est compétitif, souvent inférieur au tarif de remboursement. Le savoir-faire n'est pas en cause. Ce qui menace, c'est le financement et les hommes. La démographie est alarmante : moins de 10 000 biologistes en France, en baisse de près de 7 % en dix ans, un âge moyen de 49,5 ans, et une spécialité tombée au 43e rang sur 44 dans le choix des internes en médecine. On forme moins, on attire moins, au moment précis où la discipline devient la plus technologique et la plus innovante. Donc oui, nous avons encore les moyens d'être à la pointe : mais c'est une fenêtre qui se referme. Si on laisse la décote éteindre les plateformes et la démographie s'effondrer, on aura, dans dix ans, accès à la science sans les moyens de la déployer, et surtout, nous n'en serons plus à l'origine. Comment concilier innovation, maîtrise des dépenses publiques et égalité d'accès aux soins ? Ces trois objectifs ne sont contradictoires que si l'on raisonne en coûts. Si l'on raisonne en valeur, ils convergent. Premier levier, la pertinence : l'OCDE estime que 20 % des examens de biologie sont non pertinents en France. L'Assistance publique-Hôpitaux de Paris (AP-HP), avec son programme « juste prescription », a dégagé 23,6 millions d'euros d'économies, sans réforme, par la seule gouvernance interne. C'est de la maîtrise des dépenses qui finance l'innovation. Deuxième levier, valoriser par l'impact plutôt que comprimer le coût : payer un acte pour ce qu'il fait économiser, pas pour ce qu'il coûte. Troisième levier, la structuration territoriale : mutualiser les plateaux spécialisés tout en gardant en proximité l'ensemble des examens nécessaires, comme le Québec l'a fait avec son modèle OPTILAB : 500 unités regroupées en 11 grappes. C'est ce type de consolidation qui garantit qu'un patient du Cantal accède aux mêmes innovations qu'un patient parisien, via un partenariat avec son CHU de référence, celui de Clermont-Ferrand, tout en conservant un délai de rendu inférieur à une heure pour les urgences médicales. L'égalité d'accès n'est pas l'ennemie de l'efficience : bien organisée, elle en est la condition. 5. Regards sur l'avenir Si vous aviez une réforme prioritaire à proposer pour accélérer l'accès des patients aux innovations diagnostiques, laquelle serait-elle ? Sur le plan technique, plusieurs mesures d'urgence s'articulent. D'abord, créer une véritable traçabilité de l'ensemble des examens de biologie médicale en les rattachant au séjour, afin d'évaluer au plus juste les GHS et de permettre leur évolution. Ensuite, créer une « liste en sus » biologique temporaire pour les actes onéreux, exactement comme on l'a fait pour les médicaments innovants au moment de l'hépatite C, ce qui rendrait possible ce travail sur les GHS. Enfin, débloquer le goulet d'évaluation de la HAS en y intégrant les données de vie réelle. C'est ce qui permettrait à l'hôpital de réaliser un séquençage à 1 500 euros sans absorber la perte dans le tarif du séjour. J'y ajoute, pour les actes infectieux à fort volume, un « Forfait Infectiologique Hospitalier » dédié, qui compenserait le coût du forfait biologique réalisé aux urgences. Mais s'il ne fallait en retenir qu'une, ce serait moins une mesure qu'un changement de paradigme : cesser de tarifer le diagnostic à son coût de production, et le tarifer à sa valeur, à la décision qu'il permet, au séjour qu'il évite, à la complication qu'il prévient. Reconnaître, en somme, que le laboratoire n'est pas un centre de coût mais un centre de décision. Toutes les réformes techniques découlent de cette inversion — d'où la nécessité de tracer chaque acte et de le rattacher au séjour du patient. Comment imaginez-vous la biologie médicale en 2035 ? Je l'imagine, ou je l'espère, médicalisée, consolidée, augmentée et valorisée par l'impact. Médicalisée : le biologiste redevenu un acteur clinique du parcours de soins, qui conseille la prescription, interprète les résultats complexes, siège dans les réunions pluriprofessionnelles, et dont ce temps médical est enfin reconnu. Consolidée : des plateaux spécialisés mutualisés à l'échelle territoriale, des examens courants rendus au plus près du patient, permettant sa prise en charge au plus près de son domicile. Augmentée : ayant intégré tout ce que l'intelligence artificielle permet en matière de traitement de données, faisant émerger de nouvelles valeurs informatives : préventives, diagnostiques et thérapeutiques. Et valorisée par l'impact : un système qui paie l'information médicale produite, pas le tube. C'est le scénario favorable. Le scénario défavorable, c'est l'autre branche de l'alternative : des plateformes qui ferment une à une sous l'effet de la décote, se concentrant toujours davantage et s'éloignant des équipes de soins ; une externalisation croissante vers quelques groupes privés ; une discipline qui n'attire plus ; une démographie qui s'éteint. Entre les deux, ce ne sont pas les technologies qui trancheront, elles seront là, ce sont les choix politiques des cinq prochaines années. Quel message souhaiteriez-vous adresser aux décideurs publics qui travaillent aujourd'hui sur les réformes du système de santé ? Un message tient dans le titre de cet entretien : l'innovation diagnostique est un investissement, pas un coût. Quand un acte à quelques dizaines d'euros conditionne 70 % des décisions médicales, le réduire ligne à ligne dans un tableau budgétaire, c'est une fausse économie qui se paie ailleurs, plus tard, et plus cher. Je leur dirais aussi : ne laissez pas s'éteindre par une simple décote comptable ce qu'il a fallu vingt ans de recherche clinique hospitalière à construire. La fragmentation entre trois directions ministérielles (la santé, l'offre de soins, la sécurité sociale) fait qu'aujourd'hui personne ne porte une politique d'ensemble de la biologie hospitalière. Le premier acte de courage politique, ce serait de désigner un pilote et de reconnaître la biologie médicale pour ce qu'elle est : non pas une prestation technique à comprimer, mais le système nerveux informationnel de toute la médecine. Conclusions En une phrase : quelle innovation aujourd'hui émergente pourrait avoir demain l'impact le plus important sur la santé des Français ? Le séquençage de l'ADN tumoral sur une simple prise de sang, la biopsie liquide, va redéfinir le diagnostic, le traitement et le suivi des cancers, et demain, peut-être, leur dépistage. Existe-t-il un livre qui a changé votre regard sur la santé, l'innovation, la biologie ou l'action collective ? En quoi a-t-il influencé votre manière de penser et d'agir aujourd'hui ? Il y en a bien sûr plusieurs, mais je pense à la série S.A.R.R.A. de David Gruson. C'est un roman d'anticipation qui met en scène une crise sanitaire majeure pilotée par une intelligence artificielle. L'auteur y pose la question qui me paraît la plus juste sur l'IA en santé : non pas « la machine est-elle performante ? », elle l'est, mais « comment garder l'humain, et la décision médicale, au cœur du dispositif ? ». C'est ce qu'il appelle la garantie humaine de l'intelligence artificielle, un principe qu'il a contribué à faire reconnaître jusque dans la loi française. Ce livre a changé mon regard parce qu'il m'a fait comprendre que le vrai enjeu de l'innovation n'est pas seulement technologique : il est éthique et organisationnel. L'intelligence artificielle, le séquençage, la biologie de demain ne valent que si le biologiste médical reste celui qui interprète, valide et décide ; la technologie doit amplifier le jugement, jamais le confisquer. Je crois qu'il vaut toujours mieux anticiper, organiser et réguler l'innovation en amont que la subir une fois qu'elle est là. Rendez-vous mardi 7 juillet pour la prochaine note « Les mardis de l’innovation en santé » David Smadja est professeur d’hématologie à l’AP-HP et à l’Université Paris Cité, responsable de la Commission Santé du Laboratoire de la République. Léa Behr est CEO de RespublicIA et membre de la commission Santé du Laboratoire de la République.

L’IA en santé : de la promesse à la transformation

par David Smadja et Léa Behr le 23 juin 2026
Dans cette première édition des « Mardis de l’innovation en santé », David Smadja et Léa Behr s’intéressent à l’une des transformations les plus structurantes de la médecine contemporaine : l’essor de l’intelligence artificielle dans le système de santé. À travers plusieurs exemples concrets, ils montrent comment l’IA est progressivement passée du stade de la promesse technologique à celui de l’application clinique. Au-delà des innovations elles-mêmes, cette analyse met en lumière les enjeux d’évaluation, d’accès aux soins, de souveraineté sanitaire et d’organisation qui conditionneront la capacité de la France à transformer ses avancées scientifiques en bénéfices tangibles pour les patients.
Le mois dernier, à SantExpo, puis la semaine dernière à VivaTech, l'intelligence artificielle s'est imposée comme l'un des sujets incontournables des débats sur l'avenir de la santé. Dans les allées des salons comme dans les conférences, une conviction semblait largement partagée : l'IA pourrait profondément transformer la manière dont nous prévenons les maladies, posons des diagnostics, organisons les soins et accompagnons les patients. Mais au-delà des démonstrations technologiques et des annonces parfois spectaculaires, une question demeure : où en sommes-nous réellement ? Car l'avenir de l'IA en santé ne se joue pas seulement dans les laboratoires de recherche ou sur les scènes des grands événements internationaux. Il se construit déjà, au quotidien, dans nos hôpitaux, nos laboratoires de biologie médicale, nos services de radiologie et nos entreprises innovantes. L'intelligence artificielle n'est plus seulement une promesse. Elle commence à s'intégrer dans le fonctionnement concret du système de santé : pour détecter plus tôt certaines maladies, aider les professionnels à prendre de meilleures décisions, optimiser l'utilisation des traitements ou encore mieux exploiter les données produites chaque jour par les patients et les soignants. Cette transformation est particulièrement intéressante parce qu'elle ne repose pas uniquement sur une avancée technologique. Elle repose aussi sur une nouvelle manière de produire des connaissances, d'organiser les soins et de faire circuler l'innovation entre la recherche, l'hôpital, les industriels et les pouvoirs publics. Au Laboratoire de la République, nous consacrerons dans les prochains mois plusieurs travaux à ces mutations qui dessinent déjà la santé de demain. Pour ouvrir cette série, nous avons choisi trois exemples très différents mais complémentaires. Trois innovations qui illustrent le passage de l'intelligence artificielle du stade de la promesse à celui de l'expérimentation, de l'évaluation et, progressivement, du déploiement au bénéfice des patients. 1. VisioCyt® Bladder: quand l'IA accélère la détection du cancer de la vessie Première illustration avec VitaDX, une entreprise française qui développe VisioCyt® Bladder, un test de cytologie urinaire assisté par intelligence artificielle destiné à améliorer la détection du cancer de la vessie. Le cancer de la vessie est aujourd'hui diagnostiqué grâce à deux outils principaux : la cystoscopie, un examen invasif permettant de visualiser directement la vessie, et la cytologie urinaire, qui consiste à examiner au microscope les cellules présentes dans les urines. Mais ces méthodes présentent des limites. La cystoscopie est coûteuse, invasive et dépend fortement de l'expérience du praticien. Quant à la cytologie conventionnelle, elle est très performante pour détecter les formes agressives de cancer, mais beaucoup moins pour les tumeurs de faible grade, souvent plus difficiles à identifier. C'est pour répondre à cette difficulté que VitaDX a développé VisioCyt®. Le principe est à la fois simple pour le patient et sophistiqué sur le plan technologique. À partir d'un simple prélèvement urinaire, les cellules sont déposées sur une lame puis numérisées à haute résolution. L'intelligence artificielle analyse alors automatiquement des milliers de cellules et recherche des modifications morphologiques caractéristiques des cellules tumorales : taille, forme, couleur, organisation interne et structure du noyau cellulaire. Pour entraîner l'algorithme, les chercheurs ont constitué une base de données composée de milliers d'images cellulaires annotées par des pathologistes et des cytotechniciens. L'intelligence artificielle a ainsi appris à distinguer les cellules normales des cellules suspectes, y compris lorsque les anomalies sont discrètes et difficiles à détecter lors d'un examen conventionnel. Autrement dit, l'algorithme ne remplace pas le biologiste. Il agit comme un outil d'augmentation capable de repérer des signaux faibles dans un volume d'informations qu'aucun humain ne pourrait analyser avec la même exhaustivité. Les résultats obtenus lors de l'étude clinique multicentrique VISIOCYT1 menée dans quatorze centres hospitaliers français sont particulièrement prometteurs. Le test a démontré une sensibilité globale de plus de 80 %, contre moins de 50 % pour la cytologie conventionnelle. L'amélioration est particulièrement marquée pour les tumeurs de faible grade, historiquement les plus difficiles à détecter. Mais l'histoire de VitaDX dépasse largement la seule performance technologique. Elle pose une question essentielle : comment permettre aux patients d'accéder plus rapidement aux innovations diagnostiques ? VisioCyt® Bladder est aujourd'hui le premier test reposant sur l'intelligence artificielle à avoir obtenu un avis favorable de la Haute Autorité de Santé dans le cadre du nouveau dispositif RIHN 2.0. Le récent contentieux autour de ses conditions de remboursement a mis en lumière un défi plus large : notre capacité collective à faire le lien entre recherche, validation scientifique et accès réel aux patients. Car l'innovation diagnostique ne doit pas rester bloquée dans un entre-deux administratif. Un diagnostic plus précoce et plus précis permet souvent d’éviter des examens invasifs, de réduire les hospitalisations inutiles, de mieux orienter les traitements, d’améliorer les chances de guérison et d'éviter des pertes de chance pour les patients. La question n'est donc pas seulement : combien coûte un test ? La vraie question est souvent : combien coûte son absence ? Le cas VitaDX illustre ainsi un enjeu majeur de souveraineté sanitaire. La France sait produire des innovations de rupture, valider leur efficacité scientifique et démontrer leur intérêt clinique. Le défi consiste désormais à construire des passerelles plus fluides entre la découverte, l'évaluation et l'accès aux soins. Car en santé, la souveraineté ne se mesure pas uniquement à notre capacité à inventer. Elle se mesure aussi à notre capacité à permettre aux patients de bénéficier rapidement des innovations que nous avons nous-mêmes contribué à créer. 2. Quand l'IA aide à préserver l'efficacité des antibiotiques L'intelligence artificielle ne transforme pas seulement le diagnostic. Elle devient aussi un outil précieux dans la lutte contre l'un des plus grands défis sanitaires du XXIe siècle : l'antibiorésistance. C'est le pari de Lumed, entreprise québécoise rachetée par bioMérieux en 2024, qui a développé deux solutions d'aide à la décision destinées aux hôpitaux : ZINC, pour la surveillance des infections, et APSS, pour l'optimisation des prescriptions d'antibiotiques. Leur principe est simple : faire parler les données déjà présentes dans les systèmes hospitaliers. Résultats de laboratoire, prescriptions, mouvements de patients, dossiers médicaux, examens complémentaires... Chaque jour, des milliers d'informations sont produites dans un établissement de santé. Jusqu'à présent, une grande partie de ces données restait sous-exploitée faute de temps ou de ressources humaines suffisantes. Grâce à l'intelligence artificielle et à l'automatisation, ces informations peuvent désormais être analysées en temps réel afin de détecter plus rapidement les risques infectieux et d'aider les professionnels à prendre les meilleures décisions thérapeutiques. Au CHRU de Nancy, le module ZINC permet ainsi d'identifier précocement des signaux annonciateurs d'épidémies hospitalières, de suivre les chaînes de transmission et de repérer les patients à risque. En dix mois seulement, près de 5 000 alertes ont été générées et traitées, contre quelques centaines auparavant. De son côté, APSS agit comme un véritable copilote pour les équipes médicales. L'outil analyse automatiquement les prescriptions antibiotiques et les confronte aux données biologiques et cliniques du patient. Il aide ainsi à éviter les traitements inadaptés, redondants ou excessifs. Les résultats observés sont significatifs. À l'hôpital universitaire de Sherbrooke, l'utilisation d'APSS a permis de réduire de 24 % la consommation d'antibiotiques en trois ans, tout en diminuant la durée moyenne d'hospitalisation et les coûts associés. Au-delà des gains d'efficacité, l'enjeu est collectif : préserver l'efficacité des antibiotiques pour les générations futures. Car chaque prescription inutile contribue à accélérer l'apparition de bactéries résistantes, aujourd'hui responsables de centaines de milliers de décès dans le monde. Là encore, l'intelligence artificielle ne remplace pas les professionnels de santé. Elle leur permet d'agir plus vite, avec une vision plus complète et une meilleure utilisation des connaissances médicales disponibles. 3. Détecter le sepsis avant qu'il ne soit trop tard Troisième illustration de cette révolution silencieuse : l'utilisation de l'intelligence artificielle pour lutter contre l'une des urgences médicales les plus redoutables et pourtant les plus difficiles à identifier à temps. Le sepsis survient lorsqu'une infection déclenche une réaction excessive de l'organisme. Cette réponse incontrôlée peut entraîner une défaillance progressive des organes et conduire au décès. Chaque année, près de 50 millions de personnes sont concernées dans le monde et environ 11 millions en meurent. Le défi est immense : dans ses premières heures, le sepsis est souvent invisible. Un patient peut arriver aux urgences avec de la fièvre, une fatigue inhabituelle, une légère difficulté respiratoire ou quelques anomalies biologiques. Pris séparément, ces signaux ne semblent pas forcément alarmants. Mais ensemble, ils peuvent annoncer une dégradation rapide. Or dans cette maladie, chaque heure compte : plus le diagnostic est précoce, plus les chances de survie augmentent. C'est précisément ce problème qu'ont voulu résoudre les équipes du Centre Hospitalier Universitaire Vaudois (CHUV) de Lausanne, sous l'impulsion notamment du Pr Jean-Louis Raisaro et du Dr Sylvain Meylan. Leur ambition n'était pas de remplacer les médecins par une machine, mais de leur donner les moyens de voir ce qui leur échappe parfois dans la masse d'informations produites quotidiennement par l'hôpital.  Pour y parvenir, les chercheurs ont commencé par construire ce qui constitue aujourd'hui l'une des plus importantes bases de connaissances hospitalières dédiées au sepsis. Pendant plusieurs années, ils ont rassemblé et structuré les données issues de plus de 97 500 séjours hospitaliers. Mais la véritable originalité du projet est ailleurs : l'intelligence artificielle n'a pas appris seule. Chaque cas suspect a été examiné par des spécialistes des maladies infectieuses qui ont classé les dossiers en différentes catégories : absence de sepsis, sepsis possible ou sepsis confirmé. Cette expertise médicale a servi de référence pour entraîner l'algorithme. Autrement dit, derrière l'intelligence artificielle se trouve d'abord l'intelligence des cliniciens. L'outil développé par le CHUV a été baptisé HERACLES. Son rôle est d'analyser en continu les données déjà présentes dans les systèmes hospitaliers : constantes vitales, résultats biologiques, traitements administrés, antécédents médicaux et évolution clinique du patient. Toutes les six heures, l'algorithme réévalue la situation et estime la probabilité qu'un patient développe un sepsis.  Pour cela, HERACLES combine plusieurs techniques d'intelligence artificielle. Certaines sont capables d'analyser simultanément des centaines de variables, tandis que d'autres sont spécialisées dans l'étude de l'évolution des données au fil du temps. Le système ne se contente donc pas d'observer une photographie à un instant donné : il suit une trajectoire clinique et repère des combinaisons de signaux faibles que l'œil humain aurait du mal à relier spontanément.  Mais la véritable innovation ne réside pas uniquement dans l'algorithme. Les chercheurs ont conçu ce qu'ils appellent un "Learning Health System", un système de santé apprenant. Le principe est simple mais puissant : les données générées par les soins alimentent l'intelligence artificielle, celle-ci produit des indicateurs et des alertes, les équipes médicales utilisent ces informations pour améliorer leurs pratiques puis les nouvelles données viennent enrichir à leur tour le système. L'hôpital apprend ainsi en permanence de sa propre expérience.  Les résultats sont particulièrement remarquables. Dans les services ayant déployé cette approche, la mortalité hospitalière des patients atteints de sepsis est passée de 20,5 % à 15,3 %. La mortalité à 90 jours a également diminué. Les équipes ont identifié davantage de cas, amélioré leur documentation et administré plus rapidement les traitements recommandés lorsque le sepsis était suspecté.  Au fond, cette étude nous rappelle une chose essentielle : l'intelligence artificielle n'établit pas le diagnostic à la place du médecin. Elle ne remplace ni l'expérience clinique ni le jugement humain. Elle agit comme un copilote capable de repérer des signaux faibles parmi des milliers d'informations, d'attirer l'attention des équipes sur les situations les plus à risque et de permettre une intervention plus rapide. Dans le cas du sepsis, cette capacité à gagner quelques heures peut faire toute la différence. Et c'est peut-être là que se trouve la promesse la plus concrète de l'intelligence artificielle en santé : non pas remplacer les soignants, mais leur donner les moyens de sauver davantage de vies.  Conclusion : Une transformation à conduire Ces trois initiatives concernent des domaines très différents : le diagnostic du cancer, la lutte contre l'antibiorésistance ou encore la détection précoce du sepsis. Pourtant, elles racontent toutes la même histoire. Pendant longtemps, l'innovation en santé s'est principalement incarnée dans les médicaments, les dispositifs médicaux ou les avancées biologiques. Une nouvelle dimension s'ajoute aujourd'hui : la capacité à exploiter intelligemment les données produites chaque jour par notre système de santé pour mieux prévenir, mieux diagnostiquer et mieux soigner. L'intelligence artificielle n'apparaît plus comme un simple outil supplémentaire. Elle devient progressivement une véritable infrastructure de santé, capable d'améliorer les décisions médicales, d'accélérer les diagnostics, de personnaliser les parcours de soins et de renforcer l'efficacité collective du système. Ce qui frappe dans les exemples présentés ici, c'est que l'innovation ne réside jamais uniquement dans l'algorithme. À chaque fois, le succès repose sur la combinaison de plusieurs éléments : des données de qualité, l'expertise des professionnels de santé, des organisations capables d'apprendre en continu et des entreprises qui transforment la recherche en solutions concrètes pour les patients. Nous assistons également à l'émergence d'une nouvelle génération d'acteurs et d'organisations « IA natives », qui ne se contentent pas d'ajouter une couche d'intelligence artificielle à des processus existants, mais conçoivent dès l'origine leurs produits, leurs services et leurs modèles autour de la donnée, de l'IA et de l'amélioration continue. Cette évolution pourrait être aussi structurante pour la santé que l'a été la révolution numérique pour l'ensemble de l'économie. La question n'est donc plus de savoir si l'intelligence artificielle transformera la santé. Elle est déjà en train de le faire. La véritable question est désormais politique : comment permettre à ces innovations d'être développées en France, évaluées rapidement, financées efficacement et accessibles au plus grand nombre ? Car derrière l'IA en santé se jouent des enjeux qui dépassent largement la technologie : l'accès des patients aux meilleures innovations, la compétitivité de notre recherche, l'attractivité de nos hôpitaux, la croissance de nos entreprises de santé et, plus largement, notre souveraineté sanitaire. La France dispose d'atouts considérables : des chercheurs reconnus mondialement, des cliniciens de premier plan, des données de santé parmi les plus riches au monde, des entreprises innovantes et un système de soins capable de produire des preuves en vie réelle à grande échelle. Mais l'innovation ne se mesure pas seulement à notre capacité à inventer. Elle se mesure aussi à notre capacité à transformer une découverte scientifique en solution concrète, évaluée, financée et accessible aux patients. C'est là que se situe désormais le défi. Créer les conditions d'une innovation de confiance, accélérer l'évaluation des technologies les plus prometteuses, fluidifier leur accès au système de soins et faire de la santé l'un des piliers de notre stratégie de souveraineté. Au Laboratoire de la République, nous continuerons à explorer ces transformations dans les mois qui viennent. Non pour célébrer la technologie pour elle-même, mais parce qu'une démocratie doit comprendre les innovations qui façonnent son avenir afin de pouvoir les orienter au service de l'intérêt général. La santé de demain ne sera pas seulement plus numérique ou plus connectée. Elle sera plus prédictive, plus personnalisée et de plus en plus IA native. À nous de faire en sorte qu'elle soit aussi plus efficace, plus souveraine et plus humaine. Rendez-vous mardi 30 juin pour la prochaine note « Les mardis de l’innovation en santé » David Smadja est professeur d’hématologie à l’AP-HP et à l’Université Paris Cité, responsable de la Commission Santé du Laboratoire de la République. Léa Behr est CEO de RespublicIA et membre de la commission Santé du Laboratoire de la République.

Comprendre aujourd’hui les innovations qui transformeront la santé de demain

par David Smadja et Léa Behr le 16 juin 2026
À l’occasion du lancement de la newsletter hebdomadaire « Les mardis de l’innovation en santé »,David Smadja et Léa Behr proposent une réflexion fondatrice sur les transformations qui redessinent aujourd’hui le paysage sanitaire. À la croisée des sciences du vivant, de l’intelligence artificielle, des données de santé, des biotechnologies et des innovations organisationnelles, cette première contribution expose les ambitions de cette nouvelle série de publications : décrypter les innovations émergentes, éclairer leurs enjeux pour les patients et les professionnels, et nourrir le débat public autour des choix qui façonneront la santé du XXIe siècle.
La santé entre dans une nouvelle phase de transformation. Après les révolutions thérapeutiques, biologiques et numériques des dernières décennies, une nouvelle dynamique est désormais à l’œuvre, portée par la convergence entre les sciences du vivant, les données de santé, l’intelligence artificielle, les biotechnologies et les innovations organisationnelles. Cette évolution dépasse largement le cadre du progrès technologique. Elle modifie en profondeur notre manière de prévenir les maladies, d’établir les diagnostics, de personnaliser les traitements, d’organiser les parcours de soins et de piloter les politiques publiques de santé. Les innovations qui émergent aujourd’hui dessinent progressivement un nouveau modèle de santé, plus prédictif, plus préventif, plus personnalisé et potentiellement plus efficient. Dans le même temps, les défis auxquels notre système de santé est confronté n’ont jamais été aussi importants. Vieillissement de la population, augmentation des maladies chroniques, tensions sur les ressources humaines, contraintes budgétaires, attentes croissantes des citoyens, enjeux de souveraineté sanitaire et compétition internationale imposent de repenser les modalités d’organisation et de financement de la santé. L’innovation apparaît ainsi non seulement comme un facteur de progrès médical mais également comme un levier stratégique permettant de répondre aux défis structurels auxquels notre pays est confronté. C’est dans cet esprit que le Laboratoire de la République lance une série de notes hebdomadaires consacrées à l’innovation en santé. L’ambition de cette initiative est de contribuer au débat public en apportant un éclairage rigoureux, indépendant et prospectif sur les transformations qui façonnent la médecine et le système de santé du XXIe siècle. Dans un environnement où les annonces se multiplient et où les cycles d’innovation s’accélèrent, il est devenu essentiel de distinguer les ruptures technologiques majeures des évolutions plus incrémentales, d’identifier les innovations réellement créatrices de valeur et de mieux comprendre les conditions de leur déploiement au bénéfice des patients et de la collectivité. Ces publications n’ont pas vocation à promouvoir des acteurs particuliers ni à défendre des intérêts sectoriels. Elles visent à analyser les évolutions scientifiques, médicales, technologiques et organisationnelles qui pourraient avoir un impact significatif sur la santé publique, la qualité des soins, l’organisation du système de santé et la compétitivité de notre écosystème d’innovation. Notre conviction est simple : l’innovation ne doit pas être évaluée uniquement à travers sa performance technologique. Sa véritable valeur réside dans sa capacité à améliorer la santé des populations, renforcer la prévention, faciliter le travail des professionnels, optimiser les parcours de soins et contribuer à la soutenabilité du système de santé. Au cours des prochains mois, les Notes du Laboratoire de la République exploreront les principaux champs de transformation de la santé contemporaine. L’intelligence artificielle occupera naturellement une place centrale dans cette réflexion. Longtemps considérée comme un simple outil d’aide à la décision, l’IA devient progressivement une technologie structurante capable de transformer l’ensemble de la chaîne de valeur de la santé. Ses applications concernent déjà l’interprétation de l’imagerie médicale, l’analyse biologique, l’aide au diagnostic, la médecine prédictive, la découverte de nouveaux médicaments, l’optimisation des parcours de soins ou encore l’automatisation de nombreuses tâches administratives. Mais au-delà de ces usages, une nouvelle étape se dessine : celle des systèmes de santé dits « IA-Native ». À l’image des organisations nativement numériques qui ont profondément transformé d’autres secteurs économiques, les futures organisations de santé pourraient être conçues dès l’origine autour des capacités offertes par l’intelligence artificielle. Dans cette perspective, l’IA ne constituerait plus une couche technologique supplémentaire venant améliorer des processus existants ; elle deviendrait un élément constitutif de la conception même des parcours de soins, de la prévention, de la recherche clinique, de l’organisation hospitalière et de la santé publique. Cette transformation pourrait favoriser une médecine davantage prédictive, une prévention personnalisée à grande échelle, une détection plus précoce des maladies, une meilleure allocation des ressources et une coordination renforcée des parcours patients. Elle soulève également des questions fondamentales relatives à la gouvernance des données, à la transparence des algorithmes, à la souveraineté numérique, à la cybersécurité et à la préservation de la relation humaine au cœur du soin. Les futures notes s’intéresseront également aux évolutions de la biologie médicale, devenue un acteur central de la décision clinique. Les progrès des technologies analytiques, des biomarqueurs, du diagnostic moléculaire et de la biologie délocalisée ouvrent de nouvelles perspectives pour accélérer les diagnostics, personnaliser les prises en charge et améliorer l’efficience des parcours de soins. La biologie médicale n’est plus seulement un outil de confirmation diagnostique ; elle participe désormais pleinement à la médecine de précision et à la prévention. La génétique constituera également un axe majeur de réflexion. Les avancées du séquençage à haut débit, l’amélioration des capacités d’analyse des données biologiques et le développement de nouvelles approches thérapeutiques permettent d’envisager une médecine toujours plus individualisée. Ces progrès concernent aussi bien les maladies rares que l’oncologie, la prévention, le dépistage ou encore l’identification précoce des facteurs de risque. L’imagerie médicale et la radiologie connaissent elles aussi une évolution profonde. L’intégration croissante des outils d’intelligence artificielle, l’amélioration des capacités d’acquisition et la convergence entre données cliniques, biologiques et radiologiques ouvrent la voie à des approches diagnostiques toujours plus précises et personnalisées. La prévention occupera une place particulière dans cette série. Pendant longtemps, les systèmes de santé ont principalement été organisés autour du traitement des maladies. Les défis démographiques et économiques imposent aujourd’hui un changement de paradigme. Les innovations permettant d’identifier plus précocement les risques, d’anticiper les complications et de personnaliser les stratégies préventives pourraient constituer l’un des principaux leviers d’amélioration de la santé des populations au cours des prochaines décennies. Au-delà des innovations technologiques, ces notes s’intéresseront également aux innovations organisationnelles, aux nouveaux modèles de financement, aux transformations des parcours de soins et aux évolutions des politiques publiques de santé. L’histoire montre en effet que les progrès les plus significatifs résultent souvent de la combinaison entre innovation scientifique, innovation organisationnelle et innovation réglementaire. L’innovation en santé est aujourd’hui devenue un enjeu majeur de souveraineté. La maîtrise des technologies stratégiques, des infrastructures numériques, des données de santé, des capacités de recherche et de production constitue désormais un déterminant essentiel de la résilience des nations. Dans un environnement international marqué par une accélération des investissements et une compétition technologique croissante, la France dispose d’atouts considérables : une recherche biomédicale reconnue, un système hospitalier de qualité, des professionnels hautement qualifiés et un écosystème d’innovation dynamique. Ces forces devront néanmoins être pleinement mobilisées pour permettre l’émergence d’innovations créatrices de valeur pour les patients et pour la société. Conscient que la diffusion des connaissances ne peut plus aujourd’hui reposer sur un seul format, le Laboratoire de la République développera une approche éditoriale multicanale associant notes d’analyse, tribunes, décryptages, entretiens, podcasts et contenus audiovisuels. Chaque sujet pourra ainsi être abordé selon plusieurs niveaux de lecture, depuis l’analyse approfondie destinée aux décideurs publics, aux professionnels de santé et aux experts, jusqu’à des formats plus accessibles permettant de toucher un public plus large. Cette diversité des formats répond à une même ambition : rendre les enjeux scientifiques, technologiques et organisationnels de la santé plus compréhensibles, plus accessibles et plus utiles au débat public. Les notes hebdomadaires constitueront le socle de cette démarche. Elles pourront être complétées par des podcasts réunissant chercheurs, cliniciens, entrepreneurs, représentants des patients, experts et décideurs publics, ainsi que par des vidéos pédagogiques permettant d’expliquer les grandes innovations qui transforment la santé et leurs implications pour notre société. Au-delà de l’analyse, cette démarche vise également à créer un espace d’échange entre les différents acteurs de l’écosystème de santé. L’innovation ne se construit pas uniquement dans les laboratoires, les hôpitaux, les universités ou les entreprises ; elle se nourrit de la confrontation des expériences, des expertises et des points de vue. En associant différents formats et différentes voix, le Laboratoire de la République entend contribuer à faire émerger une réflexion collective sur les transformations de la santé, leurs opportunités et leurs conditions de réussite. Chaque semaine, les Notes du Laboratoire de la République auront ainsi pour objectif de décrypter les innovations émergentes, d’en analyser les bénéfices potentiels, d’en identifier les limites et d’éclairer les choix qui devront être faits dans les années à venir. La santé de demain ne se construira ni contre la science, ni contre l’innovation. Elle devra au contraire s’appuyer sur les avancées technologiques tout en demeurant fidèle aux principes d’équité, de solidarité, de confiance et d’humanisme qui fondent notre modèle de santé. Parce que les décisions prises aujourd’hui détermineront les capacités de notre système de santé à répondre aux défis de demain, il est essentiel de comprendre, d’évaluer et d’anticiper les innovations qui transforment déjà notre présent. À travers ses notes, ses podcasts, ses vidéos et ses travaux de prospective, le Laboratoire de la République souhaite contribuer à éclairer les choix qui façonneront la santé de demain, en plaçant l’innovation, la prévention, la science et l’intérêt général au cœur du débat public. Rendez-vous le mardi 23 juin pour la première note « Les mardis de l’innovation en santé » David Smadja est professeur d’hématologie à l'AP-HP et à l'Université Paris Cité, responsable de la Commission Santé du Laboratoire de la République. Léa Behr est CEO de RespublicIA et membre de la commission Santé du Laboratoire de la République.

Pour rester informé
inscrivez-vous à la newsletter

S'inscrire