Tribune d’Olivia Leboyer : Les sentiments démocratiques

par Olivia Leboyer le 28 octobre 2022
Docteur en science politique, Olivia Leboyer enseigne la science politique à Sciences po Paris. Elle est l’auteur de l’ouvrage Élite et Libéralisme, (Éditions du CNRS, 2012, prix de thèse de la Maison d'Auguste Comte). Elle travaille sur la confiance, et a notamment publié "La confiance au sein de l'armée" (Laboratoire de l'IRSEM, n°19), “L'énigme de la confiance" et "Littérature et confiance" (co-écrit avec Jean-Philippe Vincent) dans la revue Commentaire (n°159 et 166). Elle est également critique cinéma pour le webzine Toutelaculture.
Vers la fin de De la Démocratie en Amérique, Alexis de Tocqueville a cette remarque frappante : « Les citoyens qui vivent dans les siècles démocratiques (...) aiment le pouvoir ; mais ils sont enclins à mépriser et à haïr celui qui l’exerce »[1]. Comme si les citoyens aimaient le pouvoir pour sa grandeur, pour ce qu'il a, pour eux, d'inaccessible et haïssaient les élus pour le démenti que leur présence apporte à cette croyance. Le terme élite renvoie à la face cachée de la représentation, à la dimension symbolique du pouvoir. L’élite politique est-elle assimilable à une sorte de précipité, au sens chimique, de toutes les ambiguïtés de la démocratie ? On voit bien, aujourd'hui, que les hommes politiques inspirent une certaine défiance, et que la personne du président de la République Emmanuel Macron concentre même, sporadiquement, une haine disproportionnée. Dans un article de Commentaire, l'économiste Jean-Philippe Vincent rappelait que l'envers de la confiance, plus que la méfiance, est, plus profondément, l'envie[2]. Récemment, la sociologue Dominique Schnapper abondait dans ce sens en voyant dans le rejet de la figure présidentielle par les citoyens un exemple de la haine démocratique identifiée par Tocqueville, fondée sur l'envie[3]. Et plus l'élu possèderait de qualités distinctives, jeunesse, brio, comme Emmanuel Macron par exemple, plus il apparaîtrait distant et susciterait jalousie et ressentiment. La distinction de l’élite politique s’accompagne nécessairement d’une relation avec la majorité gouvernée. Ce rapport peut être pensé selon des perspectives très différentes, selon l’idée que l’on se fait d’une « bonne représentation ». De fait, on peut estimer primordial de préserver la distance entre les représentés et des représentants choisis pour leur supériorité sur ces derniers. Mais il est également possible de privilégier un idéal de ressemblance. Où l’on considère que les membres de l’élite ne peuvent comprendre les intérêts et besoins des citoyens qu’en étant, pour ainsi dire, « comme eux »[4]. Quels critères conduisent les électeurs à choisir leurs représentants ? Il semble que, de plus en plus, une tendance s’affirme qui les porte à rechercher une plus grande ressemblance entre des hommes politiques et des citoyens ordinaires. Mais est-ce si sûr ? La notion de ressemblance est elle-même très complexe, et toujours partielle. On ne ressemble jamais à une « communauté » que par un ou deux aspects. Intuitivement, l’on pourrait analyser la notion de ressemblance non pas tant comme le désir de voir les gouvernants « être comme » les gouvernés, que comme la hantise de voir les gouvernants se ressembler tous entre eux, au point de former une sorte de caste. Ainsi, le désir de ressemblance serait l’autre nom pour désigner, sur un mode plus positif, la peur de la domination. De la même manière, la passion de l’égalité se fonde également sur une profonde aversion des inégalités. Il semble que le désir de ressemblance obéisse à des ressorts assez ambigus, puisque l’on souhaite distinguer celui qui nous ressemble et qui, de ce fait, ne nous ressemblera plus autant. Mais, précisément, il s’agit de porter au pouvoir quelqu’un qui, en définitive, pourrait être nous. S’opérerait ainsi une sorte de processus de transposition, le candidat élu renvoyant à ses électeurs une image hautement valorisante d’eux-mêmes et représentant l’un de leurs possibles. Dans le désir de voir le lien entre l’élu qui leur ressemble et le groupe dont ils se sentent partie, les électeurs conjurent, en quelque sorte, la hantise de l’élite politique dans ce qu’elle a de plus menaçant, soit la constitution d’un corps privilégié, dont les membres se sentent véritablement semblables les uns aux autres. Le « sentiment du semblable »[5] analysé par Tocqueville comme le cœur et l’impulsion du processus démocratique trouverait ici une réalisation restreinte. Il se développerait, non pas entre tous les citoyens indifféremment, mais au sein d’un petit « entre soi », contrariant ainsi le mouvement de la démocratie. En d’autres termes, le désir de ressemblance exprime également, sur un plan plus inconscient, la peur de l’indifférence, de l’oubli, de l’absence de considération. C'est cette appréhension qui s'est fait sentir vivement au moment de la crise des gilets jaunes. Le désir de ressemblance peut recouvrir une peur de la domination, de l’envie, comme un amour de l’égalité et de la justice, tous ces mouvements n’étant pas exclusifs les uns des autres. Mais, à quelque profondeur que se cachent les raisons, le développement du sentiment du semblable produit un effet quasiment évident : en effet, il exige la réciprocité. Pour restaurer un lien de confiance, les femmes et les hommes politiques doivent pratiquer l'écoute attentive de leurs concitoyens, expliquer leurs décisions et leurs actes mais aussi savoir reconnaître quand ils se sont trompés. Le Grand débat national, les conventions citoyennes, les récentes interventions télévisées du chef de l'état manifestent ce souci de l'autre, essentiel à la vie démocratique. Olivia Leboyer [1] Alexis de Tocqueville, De la Démocratie en Amérique, t. II (1840), chap. III « Que les sentiments des peuples démocratiques sont d'accord avec leurs idées pour concentrer le pouvoir ». [2] Jean-Philippe Vincent, « La confiance et l'envie », revue Commentaire, n°150, été 2015. [3] Dominique Schnapper, « Emmanuel Macron : Pourquoi cette haine ? », Telos, 28 janvier 2019. [4] C’est la position des Anti-Fédéralistes, dans le débat de Philadelphie pour la ratification (1787) qui les a opposés aux Fédéralistes. Là où les Fédéralistes insistaient sur la nécessité de préserver la distinction d’une élite nettement supérieure aux gouvernés, les Anti-Fédéralistes privilégiaient un idéal de ressemblance et même, plus exactement, de similitude entre les représentés et leurs représentants. [5] Alexis de Tocqueville, De la Démocratie en Amérique, op.cit., en particulier t. II , II, 1 ; III, 1 et III, V.

Alain Seksig : Adresse aux futurs cadres de l’Éducation nationale sur la laïcité

par Alain Seksig le 17 octobre 2022
Il y a deux ans jour pour jour, Samuel Paty était assassiné par un terroriste islamiste à sa sortie du collège de Conflans-Sainte-Honorine où il enseignait, après avoir montré en classe des caricatures de Mahomet. Dans ce contexte, Alain Seksig, secrétaire général du Conseil des sages de la laïcité, ancien instituteur et inspecteur général de l’Éducation nationale, nous offre l’opportunité de publier un discours qu’il a tenu mercredi 21 septembre, devant 1300 futurs chefs d’établissements, inspecteurs généraux et cadres de l’Éducation nationale, de la promotion de la promotion Sébastienne Guyot de l’IH2EF (Institut des Hautes Études de l’Éducation et de la Formation).
LA LAÏCITÉ AU CŒUR DE L’ACTION DES CADRES DE L’ÉDUCATION NATIONALE Dans notre pays, le lien entre l’École, la République et la laïcité est consubstantiel. Dès les années 1880, les lois Ferry et Goblet assurent le caractère laïque des programmes d’enseignement et des personnels qui les servent. Avant même la République, avec vingt ans d’avance sur la loi de séparation des Églises et de l’État, promulguée le 9 décembre 1905, l’École est laïque. Même si le Vatican rompt, dès juillet 1904, les relations diplomatiques avec la France, pour ne les reprendre que quelque quinze ans plus tard, scellant ainsi l’acceptation de la République laïque, nous avons vécu plusieurs décennies d’application, sans trop de heurts, de ce principe de concorde. La laïcité était admise, bien comprise, expliquée et assumée en particulier dans l’institution scolaire. Les circulaires de 1936 et 1937 de Jean Zay, ministre du Front Populaire, étaient on ne peut plus claires : « Tout a été fait dans ces dernières années pour mettre à la portée de ceux qui s’en montrent dignes les moyens de s’élever intellectuellement. Il convient qu’une expérience d’un si puissant intérêt social se développe dans la sérénité. Ceux qui voudraient la troubler n’ont pas leur place dans les écoles qui doivent rester l’asile inviolable où les querelles des hommes ne pénètrent pas. » Quelques mois plus tard, Jean Zay précisait à l’intention des chefs d’établissement : « L’enseignement public est laïque. Aucune forme de prosélytisme ne saurait être admise dans les établissements. Je vous demande d’y veiller avec une fermeté sans défaillance. » Un demi-siècle plus tard, en 1989, le temps des conflits paraissait largement derrière nous, au point que nous ne parlions plus guère de laïcité –pas même dans le cadre de la formation des enseignants en École normale – quand éclate, au collège Gabriel Havez de Creil, ce qu'avec le recul nous pouvons aujourd'hui nommer la nouvelle querelle de la laïcité. Après l'affaire de Creil, il fallut attendre près de vingt ans pour qu'à la suite des travaux de la Commission Stasi, la querelle soit en partie tranchée, par le vote, à l’écrasante majorité des élus républicains des deux chambres, de la loi du 15 mars 2004 sur les signes et tenues manifestant une appartenance religieuse dans les écoles, collèges et lycées publics. Vingt années d’âpres affrontements et d’applications à géométrie variable du principe de laïcité, où dans un collège ou un lycée public, on pouvait décider d’une règle quand son contraire avait cours dans l’établissement voisin que, parfois, quelques dizaines de mètres seulement séparaient.Dans les deux cas, les décisions provoquaient des conflits au sein des équipes enseignantes, comme des élèves ou des parents d’élèves. Alors qu’on doit pouvoir tout à la fois affirmer fermement les principes, quitte à faire montre de souplesse dans leur application, nous avons connu vingt années de flou et d’incohérence dans l’énonciation des principes et, partant, d’oscillation, dans leur application, entre laxisme, indifférence et autoritarisme. Durant cette période, les chefs d’établissements avaient majoritairement le sentiment d’être livrés à eux-mêmes, de se heurter à l’absence de cadre qui vienne légitimer leur action.Il a fallu la loi du 15 mars 2004 pour qu’une clarification intervienne. Encore la loi ne réglait-elle pas tous les conflits qui se sont fait jour, au fil du temps, dans nos établissements, tant dans le cadre des enseignements eux-mêmes que de la vie scolaire. Là encore, l’institution, à son plus haut niveau de représentation a voulu apporter des réponses : dès 2004, le rapport de l’inspection générale connu sous le nom de rapport Obin dressait un tableau précis de la réalité et en appelait – ce sont les derniers mots du rapport- à la lucidité et au courage : « Sur un sujet aussi difficile, et aussi grave puisqu'il concerne la cohésion nationale et la concorde civile, soulignons qu’il est chez les responsables deux qualités qui permettent beaucoup, et qu’on devrait davantage rechercher, développer et promouvoir à tous les niveaux. Ce sont la lucidité et le courage ».Ce n’est sans rappeler ce mot de Charles Péguy , tiré de « Notre Jeunesse » : « Il faut toujours dire ce que l’on voit ; surtout il faut toujours –ce qui est plus difficile- voir ce que l’on voit ».en 2013, la charte de la laïcité à l’école était diffusée dans tous les établissements. Voulue par le ministre Vincent Peillon, cette charte a contribué à redonner sens et visibilité au principe constitutif de notre école républicaine, la laïcité.Le philosophe Abdennour Bidar, avec lequel j’ai eu le plaisir de travailler à la rédaction de cette charte, et qui est membre du Conseil des sages, dit joliment de la laïcité qu’elle met en sécurité la liberté de l’élève. Cette même année, la loi du 8 juillet 2013 d’orientation et de programmation pour la Refondation de l’École de la République, devait préciser dans son article 58, Modifié par la loi n°2021-1109 du 24 août 2021 et repris par le Code de l’éducation : « Outre la transmission des connaissances, la Nation fixe comme mission première à l’école de faire partager aux élèves les valeurs de la République. Le service public de l’éducation fait acquérir à tous les élèves le respect de l’égale dignité des êtres humains, de la liberté de conscience et de la laïcité ». Plus récemment, en janvier 2018, le ministre, Jean-Michel Blanquer, a doté chaque académie d’une équipe « Valeurs de la République » et institué un Conseil des sages de la laïcité -il en a confié la présidence à la sociologue Dominique Schnapper, qui fut également membre du Conseil Constitutionnel. Vous le savez, le Conseil des sages est tout à la fois une instance de conseil et d’orientation pour la politique éducative en faveur de la laïcité et les principes républicains, un organe de production et d’élaboration de ressources et une instance de formation, notamment aux côtés de l’IH2EF et des principales directions du ministère. La composition même du Conseil, faite de professeurs, inspecteurs généraux, juristes, sociologues, politologues, spécialistes de l’histoire des religions, permet une réflexion ouverte, constructive et sereine au service de notre institution. On connaît ses travaux, pour certains consignés dans le « Guide républicain », conçu avec l’Inspection générale et pour ce qui est du vademecum, avec la Dgesco et la DAJ. J’attire votre attention sur deux textes courts du CSL : « Qu’est-ce que la laïcité ?» et « Que sont les principes républicains ? » On peut les retrouver sur le site du ministère dans l’espace dédié au Conseil des sages, ainsi d’ailleurs qu’un bilan succinct de l’activité du Conseil. Celui-ci a aussi accompagné les missions confiées par le précédent gouvernement d’une part à Jean-Pierre Obin, sur la formation des enseignants aux principes républicains, et d’autre part, à Isabelle de Mecquenem, professeure de philosophie, membre du CSL, et au préfet Pierre Besnard, sur la formation à la laïcité, désormais obligatoire pour tous les agents de la fonction publique. Les deux rapports respectifs découlant de ces missions ont déterminé la mise en place et la programmation quadriennale de plans de formation massifs, systématiques et transversaux des personnels de l’éducation nationale et des trois versants de la Fonction publique. C’est qu’à n’en pas douter, il faudra du temps pour qu’un tel plan porte ses fruits. Cet effort de formation axé sur la laïcité et les principes républicains, nous paraît d’autant plus nécessaire que, depuis déjà de nombreuses années, une partie croissante de nos élèves manifeste de la défiance voire de l’hostilité vis-à- vis de l’École, rejette la laïcité qu’elle perçoit comme une abstraction, voire une oppression.Plus préoccupant, un sondage IFOP pour la Fondation Jean Jaurès réalisé en décembre 2020, soit deux mois après le terrible assassinat de Samuel Paty, révèle qu’un quart des professeurs reconnait s’autocensurer régulièrement en classe sur les sujets liés à la laïcité, à la liberté d’expression et aux religions en général, afin d’éviter les situations potentiellement litigieuses et les réactions véhémentes de certains élèves auxquelles ils s’avouent incapables de répondre. Nous avons certes des raisons d’être inquiets comme le montrent les menaces proférées vendredi dernier encore à cette professeure parisienne qui a simplement demandé à une élève d’ôter son voile lors d’une sortie scolaire. Voici près de deux ans, le 13 octobre 2020, le professeur des universités, Bernard Rougier, l’un de nos plus fins analystes du danger islamiste, expliquait aux référents académiques Valeurs de la République présents dans le grand amphithéâtre de la Sorbonne que « la France républicaine et son École sont les cibles privilégiées de l'islamisme ». Trois jours plus tard, le 16 octobre 2020, le professeur Samuel Paty était assassiné dans les conditions que chacun sait. Le meilleur hommage que nous pouvons rendre à notre collègue, est précisément de faire rempart au découragement, à la peur et au renoncement, qui ne doivent pas gagner nos salles de classe. C’est de résister aux tentatives d’intimidation et de nous montrer collectivement plus forts que la volonté d’imposer la peur. Au demeurant, notre institution, forte de son histoire, n’est pas dépourvue d’atouts. Elle s’est dotée ces dernières années d’outils et de dispositifs qu’il s’agit de faire vivre. Ainsi de la Charte de la laïcité à l’école et du vademecum déjà cité. Ainsi du grand plan de formation des personnels à la laïcité. Ainsi de l’accompagnement des équipes académiques valeurs de la République. Illustration concrète, voici deux jours, avec la note qui a été adressée aux recteurs par la secrétaire générale du ministère au sujet du « port de tenues susceptibles de manifester ostensiblement une appartenance religieuse ». À la suite de la circulaire d’application de la loi du 15 mars 2004 qui le disait déjà, cette note insiste sur le fait que si le dialogue avec nos élèves et leurs parents est toujours nécessaire, il ne doit pas être confondu avec quelque négociation que ce soit. On voit bien que la laïcité n’est pas une priorité parmi d’autres et leur faisant éventuellement concurrence, mais la figure de proue d’une école consciente d’elle-même, c’est-à-dire consciente de ses missions et responsabilités au service de la société toute entière. Au demeurant, ainsi que le sociologue de l’immigration Abdemalek Sayad le disait de l’intégration, l’application du principe de laïcité est aussi le résultat d’actions menées à d’autres fins – et d'abord de la transmission des connaissances. C’est là que nous retrouvons le rôle essentiel des chefs d’établissement pour insuffler confiance, cohérence et cohésion dans l’action individuelle et collective des professeurs et de l’ensemble des personnels. Pour rappeler également, le cas échéant, aux professeurs, leurs devoirs en matière de laïcité, de respect des lois de la République et de la déontologie des fonctionnaires. Confiance, cohérence et cohésion, à la condition, il est vrai, qu’au-dessus des chefs d’établissement et jusqu’au plus haut niveau de l’Institution, la même impulsion soit donnée. C’est aussi cela la leçon de Creil en 1989 : les chefs d’établissement doivent pouvoir s’adosser à l’institution, sentir cette confiance pour l’insuffler à leur tour. Au moment de conclure, je voudrais livrer à votre réflexion cet extrait d’un texte du grand écrivain Amos Oz, qui m’avait littéralement saisi lorsque je l’ai lu en septembre 2003, deux ans après le 11 septembre. Son texte s’intitulait« L’antidote à la paranoïa ». Voici cet extrait : « Il manque aux modérés la force de la conviction : ils ne sont pas saisis de la même ferveur que les fanatiques religieux lorsqu’ils défendent leur cause. Les modérés aujourd’hui ne doivent plus craindre de s’enflammer. Ceux qui connaissent l’alliance de la modération et de la détermination méritent d’avoir le monde en héritage, et ce parce qu’ils n’auront jamais lancé ni croisade ni jihad pour sa possession. » Alain Seksig est ancien instituteur, inspecteur général de l’Éducation Nationale, instigateur en 2002 du « comité national de réflexion et de propositions sur la laïcité à l’école », Secrétaire général du Conseil des sages de la laïcité de l’Éducation nationale.

Invasion de l’Ukraine, une perspective historique.

par Yannick Clavé le 4 mars 2022
Yannick Clavé, agrégé et docteur en histoire, géographe, professeur en CPGE, retrace dans une perspective historique au long cours la grande peur frontalière qui entache les relations entre la Russie, l'Ukraine et les Occidentaux.
« Faire de l’Ukraine une véritable forteresse de l’URSS » (Staline en 1932) ; « L’Ukraine n’est pas pour nous un simple pays voisin, elle fait partie intégrante de notre propre histoire, de notre culture et de notre spiritualité » (Vladimir Poutine, 22 février 2022). Deux phrases à presque un siècle de distance, mais la même vision historique, le même projet politique, la même obsession pour l’Ukraine et pour les frontières occidentales de la Russie. Dans sa vision historique et dans sa stratégie géopolitique, qu’il a maintes fois développées, Vladimir Poutine s’inscrit en effet clairement dans une longue tradition historique, qui remonte aux tsars puis qui s’est consolidée à l’époque soviétique au XXe siècle, de Lénine à Gorbatchev en passant, surtout, par Staline. Tout est lié : le rapport très ambigu aux Occidentaux entre coopération et europhobie, la peur obsessionnelle de l’encerclement, la volonté de sécuriser au maximum des frontières vues comme menacées en permanence. Tout cela présente une double finalité : assurer la pérennité de la Russie « éternelle » et de son identité, mais aussi reconstruire une puissance géopolitique qui a été perdue lors de l’éclatement de l’URSS en 1991 et qui a toujours été douloureusement ressentie par les Russes. Hier comme aujourd’hui, la défiance est réelle vis-à-vis des Occidentaux. La Russie à la recherche de son identité : puissance européenne ou asiatique ? Ouverture ou fermeture à l’Europe ? « C’est un Janus à double visage, occidental par devant, oriental par derrière », écrivait l’historien français Anatole Leroy-Beaulieu, grand connaisseur de la Russie, dans le premier tome de son ouvrage L’Empire des tsars et des Russes, en 1881. Les élites politiques et intellectuelles russes sont alors, depuis plusieurs décennies, plongées au cœur d’un débat de fond qui est toujours d’actualité aujourd’hui et qui peut se décliner en plusieurs interrogations complémentaires : la Russie est-elle vraiment européenne ? Quelle est son identité ? Existe-t-il une « russité », et si oui quelles en sont les composantes ? Quelles relations développer avec les Occidentaux ?... C’est au cours du XVIIIe siècle, notamment avec de grands tsars comme Pierre Ier puis Catherine II, que la Russie commence à véritablement s’ouvrir sur l’Europe occidentale, perçue comme un modèle à imiter. Dans un texte d’instructions en 1767, Catherine II n’hésitait pas à proclamer que « la Russie est une puissance européenne ». Cette affirmation tranchée atteste alors la volonté d’imposer, aux yeux des Occidentaux comme des Russes, l’image d’une Russie qui serait, par nature et par sa géographie, d’abord et avant tout Européenne. Mais elle témoigne aussi, de manière plus tacite, de la difficulté éprouvée par les Russes à définir et à cerner les contours de leur propre identité. D’ailleurs, les débats ne font que s’amplifier au XIXe siècle, aussi bien en Europe, où l’immense Russie fascine autant qu’elle inquiète, qu’en Russie même. Les élites russes ont bien conscience de la difficulté à définir clairement une identité russe, mais elles se divisent. Ainsi, certains, que l’on peut qualifier d’« occidentalistes », prônent l’ouverture vers l’Europe occidentale et ses idées, tandis que d’autres, beaucoup plus conservateurs et méfiants, souhaitent au contraire se replier sur l’identité spécifiquement russe et slave (ce sont les « slavophiles »). Ces débats se retrouvent au plus haut niveau du pouvoir politique : faut-il imiter l’Europe occidentale, s’en inspirer, pour se moderniser et aboutir à une voie de modernisation spécifiquement russe, ou bien faut-il à tout prix s’en protéger ? La guerre de Crimée (1853-1856), perdue par la Russie face aux puissances européennes (surtout la France et la Grande-Bretagne) alliées à l’Empire Ottoman, a été un véritable traumatisme national qui a encore davantage durci les termes de ce débat séculaire. Le catastrophique traité de Paris (1856), qui a fait perdre à la Russie son statut de grande puissance patiemment construit depuis la victoire de 1812 contre Napoléon Ier, est vécu comme une immense humiliation. Il crée aussi un très profond sentiment anti-européen : ce ressentiment fait désormais partie de la conscience nationale russe, et c’est encore vrai aujourd’hui. Le prince Pierre Viazemski, vétéran de la guerre de 1812, écrit ainsi au lendemain de la signature de ce traité que « c’est pour de bon que dès aujourd’hui nous sommes désoccidentalisés » : le mot est fort, mais il traduit l’amertume de toute une société pour le sort réservé à son pays. Le pouvoir politique veut aussi profiter de cet électrochoc national pour engager la nécessaire modernisation du pays, avec comme objectif de rattraper l’Occident. Débute alors, avec le tsar Alexandre II (1855-1881) et avec ses deux successeurs (Alexandre III de 1881 à 1894 puis Nicolas II de 1894 à 1917), une occidentalisation de la Russie qui prend la forme d’une modernisation économique et industrielle. Mais cette occidentalisation n’a jamais été envisagée sur le plan politique : bien au contraire, il s’agit de tenir fermement les principes séculaires de l’autocratie et de lutter implacablement contre toutes les idées « subversives », c’est-à-dire démocratiques mais aussi socialistes et révolutionnaires, venues de l’Occident. Elles sont vues comme une menace mortelle pour le régime tsariste et pour la Russie éternelle. Tout au long du XXe siècle et jusqu’à nos jours, les rapports de la Russie à l’Europe sont demeurés pour le moins très ambigus et partagés. Ces décennies ont continué à allonger la liste des griefs russes contre les Occidentaux, jusqu’à la désintégration de l’URSS en 1991, mal vécue par les Russes car entraînant la fin de leur empire, une nouvelle contraction territoriale, des frontières réduites et une crise économique. Au cours des années 1990 et 2000, en se redéployant en Europe de l’Est et dans les Balkans, régions traditionnellement sous l’influence russe, l’OTAN fait ressurgir les vieilles craintes d’encerclement et d’insécurité. L’ours rus(s)e : quand la Russie fait peur aux Occidentaux Dans la recherche constante de cette identité, les relations diplomatiques et les guerres avec les Occidentaux occupent une place importante. Déjà utilisée au XVIe siècle, l’image de l’ours brun pour symboliser la Russie se répand dans toute l’Europe au XIXe siècle, et demeurera encore au XXe siècle. Elle traduit l’ambivalence de la vision occidentale face à une Russie qui, comme l’ours, peut se montrer puissante, rusée et même brutale, et dont il faut se méfier. C’est sans doute au début du XIXe siècle que la Russie, en tant que puissance diplomatique et militaire, a commencé à véritablement inquiéter les Européens. Auréolée de sa victoire contre la France napoléonienne en 1812 puis à Waterloo en 1815, elle devient, pour la première fois, une puissance au cœur du concert européen des nations. C’est en véritable gendarme de l’Europe qu’elle agit durant toute la première moitié du XIXe siècle, gardienne de l’ordre monarchique et de la Sainte-Alliance. Le tsar Nicolas Ier, surnommé « la trique », n’hésite pas à intervenir militairement à travers le continent pour écraser dans le sang les tentatives révolutionnaires notamment lors de la vague de 1830 et lors du « printemps des peuples » de 1848. Cependant, la guerre de Crimée (1853-1856), durant laquelle la presque totalité de l’Europe est coalisée contre la Russie, marque un tournant brutal : la défaite militaire, suivie de l’humiliant traité de Paris, fait sortir la Russie du concert des nations. Elle n’est alors plus qu’une puissance européenne périphérique : c’est presque un retour à la case départ, comme au début du XVIIIe siècle. Cette défaite historique conduit la Russie à faire le choix de se tourner davantage vers son espace asiatique, qui va devenir pour plusieurs décennies le lieu de la revanche et de la reconstruction de la puissance. L’impérialisme russe se construit donc autour d’un puissant sentiment slavophile et d’un rejet de l’Occident. Les Russes modernisent leur armée et font d’importantes conquêtes en Asie centrale et dans le Caucase. La Russie réussit aussi à prendre sa revanche sur l’Empire Ottoman, alors en pleine décomposition territoriale et politique. Elle pousse ses pions dans les Balkans, où elle se présente en défenseur des peuples slaves persécutés par les Turcs. C’est aussi pour elle un moyen d’atteindre un objectif géopolitique pluriséculaire, et qui est encore d’actualité aujourd’hui : contrôler la mer Noire pour pouvoir se ménager, le cas échéant, un accès à la Méditerranée orientale, zone traditionnelle d’influence occidentale, notamment britannique. Mais les Occidentaux veillent au grain : malgré sa victoire militaire écrasante, ils lui imposent un traité peu favorable en 1878, ce qui ne fait que renforcer l’europhobie des élites russes. La Russie se sent alors bloquée dans ses ambitions géopolitiques, d’autant plus qu’à l’Est elle doit faire face à une nouvelle menace, l’expansionnisme japonais. Persuadée d’écraser ce petit pays asiatique, elle est pourtant vaincue en 1905, ce qui crée un autre traumatisme national. Les Occidentaux, qui observent attentivement la situation, ne sont pas mécontents de voir la Russie affaiblie, toujours inquiets d’une possible reconstitution de la puissance russe. Cependant, la Russie a besoin des Occidentaux et réciproquement. L’alliance militaire et diplomatique avec la France, à partir des années 1890, est un tournant géopolitique en Europe : tandis que la Russie va bénéficier de la générosité financière et économique de la France pour mener sa modernisation, la France, elle, peut enfin sortir de l’isolement diplomatique dans lequel l’Allemagne l’avait enfermé au lendemain de la défaite de 1871. C’est ainsi que la Russie s’engage dans la Première Guerre mondiale en 1914 aux côtés des Alliés. Mais le pays, qui présente de nombreuses difficultés structurelles, n’est pas de taille à affronter l’Allemagne. Pire, la guerre accélère la crise économique, la déstructuration sociale et la décomposition politique : le régime tsariste s’écroule en 1917, laissant la voie libre aux révolutionnaires les plus radicaux, les bolchéviks. Lénine s’empresse de sortir du conflit en position humiliante de vaincu (paix de Brest-Litovsk en 1918) et d’instaurer un régime totalitaire. Après deux décennies de faiblesse, l’URSS retrouve une puissance internationale en 1939, quand Staline signe avec Hitler le pacte germano-soviétique. Cela lui permet de renouer avec ce que les Occidentaux pensaient terminer : l’expansionnisme russe. À l’ombre des nazis, Staline réalise en effet des conquêtes stratégiques entre 1939 et 1941 lui permettant de faire sensiblement avancer ses frontières occidentales vers l’Europe : il annexe la Finlande, les États baltes, la Bessarabie mais aussi la Pologne, ce « rejeton monstrueux du traité de Versailles » selon les mots de Molotov, pour qui l’heure du châtiment a sonné. Comme le font les nazis dans l’ouest de la Pologne, Staline, dans la partie est qui lui revient, massacre les populations civiles et les officiers polonais (massacre de Katyn en 1940). L’URSS ne résiste cependant pas au rouleau-compresseur nazi quand l’Allemagne décide de l’envahir en 1941. Alors que la situation paraissait désespérée, au prix d’un immense effort de mobilisation et grâce à l’aide occidentale des Alliés, Staline réussit à redresser progressivement la situation et à sortir en vainqueur en 1945 de cette « grande guerre patriotique », qui demeure aujourd’hui une référence glorieuse pour les Russes. À partir de 1945, auréolée de sa victoire sur le nazisme et de sa présence militaire dans pratiquement toute l’Europe orientale, l’URSS change de dimension : elle devient une puissance européenne et même mondiale, et fait le choix de renouer avec une stratégie eurocentrée qui consiste à faire avancer au maximum ses frontières occidentales et à reprendre son vieux rêve de communisation du continent européen sous son autorité. Staline, jusqu’à sa mort en 1953, sait user de sa position de force face aux Occidentaux, dans le cadre d’un nouvel affrontement, la guerre froide, qui va structurer les relations entre Russes et Occidentaux pour toute la seconde moitié du XXe siècle. C’est donc le retour de l’ours russe, souvent représenté sous les traits de Staline dans les caricatures soviétiques, d’autant que celui-ci n’hésite pas à se montrer agressif. Il pousse dans leurs retranchements les Occidentaux et teste leurs capacités de réaction : cette stratégie de la « corde raide » ou du « bord du gouffre », comme l’appelaient les diplomates américains, est mise en œuvre à Berlin en 1948, mais aussi par ses successeurs, par exemple Khrouchtchev à nouveau à Berlin en 1961 et à Cuba en 1962, ou Brejnev quand il déploie ses missiles nucléaires en Europe en 1977 ou quand il envahit l’Afghanistan en 1979. Aujourd’hui, Poutine s’inscrit dans cette vieille tradition soviétique du rapport de force, et il sait très bien ce qu’il fait : il envahit l’Ukraine, un État indépendant aux portes de l’Union européenne et frontalier avec des pays membres de l’OTAN (la Pologne notamment), tout en brandissant la menace nucléaire. C’est bien, aussi, une guerre des nerfs. La peur obsessionnelle des frontières et de l’encerclement occidental La volonté de se prémunir de toutes ces influences jugées néfastes et de ces menaces venues de l’Occident explique ainsi largement l’attention particulière portée par les dirigeants russes à leurs frontières, bien davantage que dans la plupart des autres États du monde. C’est aussi lié à la géographie de la Russie : la démesure territoriale a toujours inquiété les dirigeants politiques, d’autant qu’en l’absence de véritable obstacle topographique, les invasions étrangères, constitutives des premiers siècles de la Russie au Moyen Âge, n’ont jamais pu être arrêtées. Il s’agit là d’une autre forme de continuité historique, depuis les tsars jusqu’à Vladimir Poutine en passant par les responsables soviétiques. Poutine y accorde d’ailleurs une place de choix dans son discours fleuve du 21 février 2022 justifiant l’attaque imminente contre l’Ukraine (annoncée dans un autre discours dans la nuit du 24 février 2022), en accusant les États-Unis et l’OTAN de continuer à encercler et donc à provoquer la Russie. Si l’État tsariste se montrait déjà très soucieux des frontières de son empire, les communistes, eux, y accordent une importance bien plus grande. Dès 1917, les frontières sont considérées dans une double logique de projection de la révolution vers l’extérieur et de défense de celle-ci. Elles sont aussi vitales pour sauver le communisme alors que les bolchéviks sont attaqués de toute part, y compris de l’étranger (interventions occidentales), dans le cadre d’une violente guerre civile qui dure jusqu’en 1921 et qui fait plusieurs millions de morts : les Russes se voient comme assiégés par les Occidentaux et les bolchéviks se construisent dans l’adversité. C’est cependant la période stalinienne (1928-1953) qui est fondamentale. Les frontières deviennent à l’image du régime stalinien : le lieu de toutes les obsessions et répressions d’un système devenu paranoïaque. Staline, en effet, voit des dangers partout : l’URSS serait, selon lui, envahie d’espions occidentaux, de capitalistes, de saboteurs, de trotskystes, qui peuvent former potentiellement des cinquièmes colonnes. Il accuse notamment les minorités nationales qui vivent dans les régions frontalières et met en œuvre une répression à grande échelle, s’apparentant à un véritable nettoyage ethnique : par des déportations et des exécutions de masse qui visent des millions d’individus, notamment pendant la « Grande terreur » de 1937-1938, Staline fait vider des régions entières. Allemands, Finnois, Lettons, Lituaniens, Polonais, mais aussi Coréens, Arméniens, Tatars, Tchétchènes ou encore Juifs : tous sont victimes d’une xénophobie d’État associée à une idéologie frontalière paranoïaque. Les frontières occidentales se ferment alors complètement. Au lendemain de sa victoire en 1945, l’URSS est en position de force en Europe, et, désormais, elle dispose d’une puissance militaire comme elle n’en a jamais eu, avec en outre la force nucléaire à partir de 1949. Les Russes font le choix de prendre le contrôle militaire, politique et idéologique de toute la moitié orientale du continent européen : de la Bulgarie à la RDA, les États deviennent, de gré ou de force, des « démocraties populaires ». Un véritable « rideau de fer » qui passe à travers l’Allemagne, selon une expression que popularise Churchill, coupe désormais le continent en deux blocs : aux yeux de Staline, il s’agit d’une frontière complètement fermée mais nécessaire pour protéger à la fois l’URSS et ses satellites des Occidentaux. Son ministre de l’Intérieur en 1949 la décrit avec minutie : « une bande labourée de 10-15 m sur 2855 km, soit 70 % de la frontière terrestre occidentale ; 1410 km de fer barbelés ; 1337 miradors ; 560 postes d’observation ; 1217 blockhaus ; 63 km de tranchées ; une moyenne de 10 gardes-frontières par kilomètre ». Paul-Henri Spaak, le Premier ministre belge, se fait le porte-parole de l’inquiétude de l’Europe de l’Ouest dans un célèbre discours à l’ONU en 1948 : « Quelle est la réalité historique de ces dernières années ? Il n’y a qu’un seul grand pays qui soit sorti de la guerre ayant conquis d’autres territoires, et ce grand pays c’est l’URSS ». Les Européens de l’Ouest n’hésitent alors pas à se placer sous la protection du parapluie américain : ils adhèrent au plan Marshall en 1947 et surtout à l’OTAN, créée en 1949 puis élargie en 1952 à la Grèce et à la Turquie. Les Américains installent des centaines de bases militaires sur le continent. Le sentiment d’encerclement de l’URSS s’en trouve exacerbé pour toute la durée de la guerre froide. Se présentant au monde comme le pays de la paix et de l’anti-impérialisme, l’URSS a systématiquement accusé les Occidentaux et les États-Unis d’être des « impérialistes », des « militaristes » ou encore des « revanchards ». C’est une rhétorique que l’on retrouve encore aujourd’hui, sous d’autres formes, chez les dirigeants russes. L’Ukraine, une « forteresse » pour les Russes C’est dans ce cadre que l’on comprend donc mieux la politique menée aujourd’hui par Vladimir Poutine contre l’Ukraine. Dans une lettre secrète adressée en 1932 à Kaganovitch, un de ses bras-droits, Staline lui donnait l’ordre de faire de l’Ukraine une « forteresse de l’URSS », en utilisant tous les moyens répressifs disponibles, ce qui aboutira à une terrible famine délibérément orchestrée et faisant des millions de morts. Vladimir Poutine, aujourd’hui, avec d’autres moyens, reprend en quelque sorte à son compte cette politique de la « forteresse ». Il voit l’Ukraine comme un indispensable État tampon entre la Russie d’une part et le monde occidental d’autre part, et ne peut donc pas accepter qu’elle devienne un allié des Occidentaux. Pour lui, l’encerclement occidental n’a jamais cessé et le soutien européen à l’Ukraine n’en serait qu’une preuve supplémentaire. C’est aussi, en quelque sorte, le retour d’une politique du « cordon sanitaire », qui, là aussi, a structuré au XXe siècle les relations entre les Russes et les Européens. D’abord expérimentée par les Occidentaux au lendemain de la Première Guerre mondiale pour se protéger d’un risque de propagation communiste vers l’Ouest (d’où la création de nouveaux États anti-communistes comme la Pologne), cette politique a été reprise à son compte par Staline, à front renversé, au lendemain de la Seconde Guerre mondiale. Auréolé de sa victoire contre le nazisme et en position de force face aux Alliés, il exige et obtient de prendre le contrôle militaire et politique de toute l’Europe orientale, qu’il constitue en un bloc monolithique pour se protéger des Occidentaux (les « démocraties populaires »). Poutine s’inscrit dans cette vision historique de très longue durée qui a toujours été celle des dirigeants russes et soviétiques, depuis les tsars. Les territoires qui forment aujourd’hui les marges occidentales de la Russie, de la Finlande à l’Ukraine, sont considérés comme étant historiquement et ethniquement russes. C’est pour cela qu’ils avaient fait l’objet, dès la fin du XIXe siècle par les tsars, d’une politique de russification, pour les intégrer et même complètement les assimiler à l’empire russe, politique ensuite poursuivie par les bolcheviks (création de l’URSS en 1922, dans laquelle est intégrée l’Ukraine) et menée à son paroxysme par Staline. La décennie 1930 est en effet extrêmement violente pour toutes les minorités nationales, systématiquement réprimées par le dictateur. Les Ukrainiens sont, à ses yeux, des dangers par nature et doivent donc être impitoyablement combattus, d’où la famine sciemment organisée, d’où aussi les déportations massives vers les camps de concentration du Goulag. Après la Seconde Guerre mondiale, l’Ukraine devient une république modèle de l’URSS, complètement russifiée et intégrée au système communiste. Mais avec l’éclatement de l’URSS en 1991, tout change : elle devient un État indépendant, et, surtout, elle prend ses distances avec Moscou dont elle veut éviter la tutelle. Un nationalisme ukrainien très puissant se développe, notamment dans la partie ouest du pays qui a toujours regardé vers l’Occident, au grand agacement de la Russie. C’est ce qui explique l’acharnement de Moscou à nier toute identité ukrainienne et à accuser les dirigeants ukrainiens d’être des « nazis ». La lutte contre le nazisme reste dans la mémoire nationale russe comme une étape importante dans la reconstitution de sa puissance à la faveur de la Seconde Guerre mondiale et des années d’après-guerre. La stratégie de Poutine, engagée depuis deux décennies, est donc bien de reconstituer une forme de « cordon sanitaire » ou de glacis défensif face à un Occident jugé menaçant et dangereux. Il est peu probable que Poutine recherche l’annexion pure et simple de l’Ukraine, au risque de s’y enliser comme les Russes l’avaient douloureusement expérimenté en Afghanistan dans les années 1980. Mais l’objectif est de faire rentrer l’Ukraine dans le rang, en la transformant politiquement et idéologiquement à l’image de la Biélorussie voisine, sous la tutelle de la Russie, grand frère protecteur et ours qui reste, décidément, menaçant. Encore aujourd’hui, la vision frontalière des Russes demeure largement héritière de cette longue histoire aux XIXe et XXe siècles. À la station « Place de la Révolution » du métro de Moscou, trône en majesté la statue d’un garde-frontière avec son chien, érigée en 1938 : toucher le museau du berger allemand porterait chance et bonheur.

Covid et santé mentale

par Anne de Danne le 28 février 2022
Comme partout dans le monde, l’impact de la Covid sur la santé mentale et psychiatrique d’un nombre considérable de personnes appelle des politiques publiques volontaristes. Anne de Danne, directrice déléguée de la Fondation FondaMental, dresse pour le Laboratoire un bilan de la situation et formule des propositions concrètes pour faire face à l’urgence.
Comme chacun le sait, et parce que « Gouverner, c’est prévoir », alors il est plus que temps de mettre en œuvre une politique publique de santé mentale et de psychiatrie. Depuis mars 2020 et le début visible de la pandémie de Covid-19 en France, l’exécutif a multiplié les actions économiques et sociales et les mesures sanitaires découlant directement du nombre de malades en réanimation. Il est évidemment trop tôt pour évaluer cette action. C’est en revanche le moment pour alerter sur ce qui n’a pas été fait pour la partie immergée de l’iceberg de la Covid qu’est la santé mentale. Pendant que la politique nationale de santé se résumait à l’action contre la Covid-19, des milliers de jeunes, d’adultes, de personnes âgées commençaient à sombrer moralement, les troubles anxieux et dépressifs augmentaient de 30 à 40%, les addictions de 50%, les « burn out » de 66%, et les services de pédopsychiatrie devaient refuser des jeunes filles de 10 ans en dépression. Dans le même temps, la consommation d’antidépresseurs et de psychotropes augmentait de 20% et les arrêts maladie de longue durée de 30%. (Source Santé Publique France). Mais, parce que le plus souvent, les maladies psychiatriques restent souvent et longtemps sous les radars sanitaires, parce que les symptômes sont plutôt des signaux faible, et qu’en plus, notre pays est culturellement mal à l’aise avec ce sujet, tels Tartuffe, nous cachons ces malades ne savons et surtout ne voulons pas voir. Mais, la science et l’analyse des crises et des pandémies qui ont précédé celle-là nous disent que nous retrouverons ces malades, après en moyenne 15 ans d’errance diagnostique et thérapeutique, non pas dans les statistiques de la Direction Générale de la Santé mais dans celle de Pôle Emploi ou de l’aide sociale. Même si les chiffres ne disent pas tout et notamment pas la souffrance des malades et de leurs proches, ils méritent qu’on s’y arrête un peu. En France, les maladies psychiatriques c’est 1 personne sur 4 concernée et 1 sur 3 qui le sera au cours de sa vie, 13 ans d’espérance de vie en moins en moyenne, 8,8 millions de personnes qui souffrent de dépression, 1,6 million de troubles bipolaires et 600 000 de schizophrénie, des taux de mortalité de 2 à 5 fois supérieurs à ceux de la population générale, la première cause de handicap acquis… et 160 milliards de coûts directs et indirects par an. Et ça, c’était avant la Covid, avant que 44% des français considèrent que la crise sanitaire a des conséquences négatives sur leur santé mentale, avant que 47% soient concernés par des symptômes dépressifs plus ou moins graves, avant que 42% aient des troubles de l’anxiété, dont 26% avec une suspicion de trouble d’anxiété généralisée et même 41% chez les 18-24 ans (Source IPSOS). De fait, en France, on n’a jamais autant parlé de santé mentale que depuis la Covid. 53% des français l’ont noté, et c’est très bien. Mais ce n’est pas pour autant qu’on a amélioré la connaissance de la population et brisé les préjugés attachés à des maladies qui, contrairement à ce que pensent 2 français sur 3, sont des maladies comme les autres qui se préviennent, se traitent et même se guérissent. Cela n’a pas non plus suffi à déclencher un effort sur la recherche qui, pour sa part publique, représente moins de 30 centimes d’€ par français et par an, et ce pour la première maladie chronique et le premier poste de dépense pour l’assurance maladie.. Il est plus que temps de faire ce qui a été une réussite pour des maladies qui présentent beaucoup de similitudes avec les pathologies psychiatriques, que sont les cancers. Les 2 ont de nombreuses formes, des causes multiples, des premiers symptômes « à bas bruit », des liens souvent étroits entre le sanitaire et le social, une tendance à la chronicisation.. Reprenons donc le modèle qui a fonctionné, celui du plan cancer, et appliquons le à la psychiatrie et à la santé mentale. Lançons un plan quinquennal, de la recherche au soin personnalisé et de précision, allant jusqu’aux règles d’hygiène de vie, la formation et la communication. Confions en la gestion à un Institut dédié, multidisciplinaire, piloté par une équipe en mission, avec des objectifs clairs, une évaluation et la transparence sur les résultats. Certes, il faudra un effort financier, mais quand la Nation dépense 160Mds pour des résultats aussi mauvais, investir dans la recherche, le soin, la formation et l’information est forcément rentable. En plus, et c’est en France absolument rarissime, il y a consensus sur le constat et le caractère de « parent pauvre » historique d’une « psychiatrie sinistrée et en état d’urgence », comme sur les solutions. Il manque « juste » l’ambition politique pour passer des paroles aux actes et traduire dans les faits et sur un sujet essentiel pour l’avenir de notre société que l’est la santé mentale et donc la santé globale de sa population, les mots d’Auguste Comte, « Savoir pour prévoir afin de pouvoir ». Nous avons le savoir, nous avons les moyens de prévoir, nous pouvons donc agir », et c’est maintenant qu’il faut commencer. Anne de Danne

Scientia ad civitatem ; pour un nouveau pacte social entre la communauté scientifique et la cité

par Claudio Galderisi le 4 février 2022 Allégorie de la Science - Louvre Collections
Jamais la science n’a été aussi centrale dans l’histoire de la civilisation occidentale, jamais la res publica n’a autant compté sur elle pour concevoir de nouveaux horizons, créer un avenir qui apparaisse comme un progrès, façonner une destinée commune.
Jamais la science n’a été aussi centrale dans l’histoire de la civilisation occidentale, jamais la res publica n’a autant compté sur elle pour concevoir de nouveaux horizons, créer un avenir qui apparaisse comme un progrès, façonner une destinée commune. Et pourtant la tour d’ivoire de la recherche paraît ébranlée et ses fondements épistémiques sont attaqués de l’intérieur comme de l’extérieur. Or une science qui féconde la société est une science consciente de sa valeur patrimoniale, de ce que les savoirs du passé charrient de l’esprit humain, de sa faculté à édifier ce lieu sublimé d’humanité qu’est la cité. La science s’inscrit par essence dans un espace-temps sans fin, jalonné de vérités provisoires, sur lesquelles s’édifient selon des continuités ou des ruptures épistémiques les connaissances de demain. La mise en cause de l’éthique du vrai et de la rationalité scientifique entraîne une forme nouvelle de rejet des savoirs constitués, de l’expertise intellectuelle ou technique, de la parole d’autorité, et parfois de la possibilité même d’un dialogue argumenté, du partage des acquis, d’un langage commun. Cette tentation d’une vérité alternative, sujette à la subjectivité et à perméable à l’écume du temps comme aux projections identitaires, laisse entrevoir le risque d’un reniement de la part d’un pan croissant de la société du contrat social, par conséquent du pacte qui relie idéalement la cité scientifique et la polis. Nombreuses sont donc les raisons qui justifient que la relation entre science et société, entre recherche et enseignement, d’un côté, divulgation et profit social, de l’autre, soit au cœur d’une réflexion qui se veut à la fois analytique et épistémique, tout en proposant des orientations pouvant offrir des perspectives à un débat public et à une loi qui paraissent urgents. C’est ce contrat de moyens et de finalités que les trente propositions cherchent à redéfinir, renforcer, ancrer dans une éthique partagée du vrai, de la connaissance comme vertu, pour nourrir une nouvelle paideia. La présente réflexion collégiale s’appuie sur les analyses de spécialistes représentant les grands secteurs disciplinaires1. 1 Groupe coordonné par Claudio Galderisi, avec les contributions de Pierre Caye, Philippe Dulbecco, Bénédicte Durand, Gabriele Fioni, Philippe Hoffmann, Alain Laquièze, Didier Moreau, Franck Neveu, Jean-François Sabouret, Pierre Schapira, Carole Talon-Hugon, Jean-Jacques Vincensini, Philippe Walter. Vous pouvez consulter la totalité des travaux du groupe ci-dessous et en téléchargement : Scientia ad civitatem - Pour un nouveau pacte social - Janvier 2022Télécharger

La méritocratie, une idée en discussion

par Brice Couturier le 4 février 2022 photo de salle de classe
La méritocratie a été longtemps considérée comme l’une des expressions de l’idéal républicain lui-même. On parle d’ailleurs encore de « méritocratie républicaine ». La sélection d’une élite par les compétences plutôt que par la naissance (aristocratie) ou par l’argent (ploutocratie) est apparue comme un effet de la démocratisation de la société. Dans la mesure où elle tend à considérer le citoyen dans son individualité propre, en faisant abstraction de ses appartenances, et à récompenser ses mérites et ses efforts en raison de ce qu’il apporte à la collectivité nationale, cette formule paraissait illustrer la philosophie des Lumières et prolonger les principes de la Révolution de 1789. Pourquoi est-elle devenue, de nos jours, la cible de nombreuses critiques ?
Cette note est destinée à lancer la réflexion des membres du Laboratoire de la République à ce sujet. Elle appelle critiques et commentaires et n’engage pas le Laboratoire. Un thème qui rassemblait les républicains sous la III° République Sous la III° République, nombre de membres des « couches nouvelles » identifiées par Gambetta dans son fameux « discours de Grenoble » (1872) lui doivent à l’accession aux responsabilités publiques à la méritocratie républicaine. Dans La République des professeurs(1927), Albert Thibaudet consacre un chapitre à la mise en parallèle de deux types humains caractéristiques de la France de cette époque : « les héritiers » et « les boursiers ». Il rappelle que la République a trouvé nombre de ses cadres parmi les professeurs et que ceux-ci étaient bien souvent des boursiers méritants et provinciaux, issus de familles désargentées, comme Edouard Herriot. La méritocratie était censée récompenser les talents et les efforts individuels, fournis dans le cadre du cursus scolaire, puis universitaire, à l’opposé des privilèges héréditaires qui caractérisaient la société d’ancien régime. Dans les années 1980/90, l’invocation de la méritocratie est devenue un des signes de ralliement du camp dit « républicain », face au courant « démocrate », selon une dichotomie, proposée, à cette époque, par Régis Debray. Celui qui prônait le modèle des « hussards noirs de la III° république » contre les « pédagogistes »… Mais force est de constater que l’idéal méritocratique est aujourd’hui l’objet de critiques renouvelées – et parfois légitimes. Tentons de les résumer. 1) Une partie de la gauche française oppose la logique du mérite à celle de l’inclusion. Voir Jean-Christophe Torres sur educavox Notre système scolaire lui apparaît comme trop axé vers la sélection des meilleurs éléments, fléchés vers les filières traditionnelles d’excellence, au prix d’une certaine négligence vis-à-vis de la masse des autres élèves. De ce côté, on estime que notre système scolaire a été conçu à une époque où seule, une petite minorité au sein d’une classe d’âge accédait aux études supérieures. Notre système scolaire, excessivement tourné vers la sélection des meilleurs, serait inadapté à la massification des études. Cette critique est déjà ancienne. Le système scolaire actuel a été profondément modifié. 2) La méritocratie suppose une introuvable égalité des chances. On trouve un bon résumé des critiques plus récentes, inspirées par les réflexions anglo-saxonnes sur la théorie de la justice, sous la plume de François Dubet. Dans le numéro d’avril-mai 2019 de la revue du SGEN-CFDT, ce sociologue résumait ses arguments de la manière suivante : notre méritocratie repose sur la théorie de l’égalité des chances. On peut résumer celle-ci comme un système visant à « construire des inégalités de résultats justes » dans le cadre d’une « compétition méritocratique équitable », en « hiérarchisant les mérites » individuels des élèves et des étudiants, tout au long de leur parcours. Or, une telle compétition, pour être réellement équitable, supposerait une égalité parfaite des points de départ et donc une redistribution tout aussi égalitaire des acquis initiaux en termes d’héritages économiques, sociaux et culturels. C’est une utopie, puisque les facultés ne sont pas également réparties entre les individus et que le milieu social d’origine joue un rôle déterminant, tant dans l’acquisition du capital culturel initial que dans la valeur attribuée à l’investissement éducatif lui-même. Une société d’égalité des chances idéale impliquerait une mobilité sociale absolue, soit de 100 % à chaque génération. 3) Les techniques d’affirmative action bénéficient aux rejetons de la bourgeoisie (de couleur). En outre, les remèdes imaginés pour diversifier l’origine sociale du recrutement de certaines filières d’excellence (Sciences Po) font également l’objet de critiques : les compensations, imaginées pour aider les élèves les plus méritants, issus de catégories sociales marginalisées (enfants d’immigrés, en particulier), aboutissent à concentrer les moyens disponibles en faveur d’une élite réduite – au détriment de la plus grande masse de leurs camarades, habitant les mêmes quartiers. La même critique vise, aux Etats-Unis, l’affirmative action. Censée favoriser l’accès aux universités des élèves issus des minorités ethniques noires et latinos, elle bénéficie surtout, dans les faits, à des étudiants issus de familles appartenant aux classes moyennes et supérieures. Une thèse défendue depuis longtemps par l’économiste Thomas Sowell. 4) La méritocratie, en humiliant ceux qu’elle écarte en fait des adversaires de la démocratie. Enfin, le mythe de l’égalité des chances « conduit les élèves à se percevoir comme les auteurs de leurs succès comme de leurs échecs », ce qui ne favorise guère l’estime de soi de ceux qui sont repoussés hors de filières classiques, les humilie et leur inspire un ressentiment envers le système social dangereux pour la démocratie. « On devrait s’interroger sur le fait que la défiance envers la démocratie est d’autant plus forte que les individus ont le sentiment d’avoir échoué dans la compétition scolaire », écrit Dubet 5) La méritocratie est, depuis quelques années, l’objet de vives critiques dans le monde intellectuel anglo-saxon – alors qu’il en est le véritable inventeur... Le principe méritocratique faisait pourtant du « rêve américain » tel qu’il a été formulé par le créateur de cette expression, James Truslow Adams dans Epic of America (1931) : « la possibilité pour tout homme et toute femme de réaliser son potentiel, sans les entraves et barrières artificielles érigées par les sociétés plus anciennes et plus stratifiées » (ce qui vise les sociétés européennes). En Grande-Bretagne, aussi, le principe de méritocratie commence à être mis en cause de multiples côtés. Ce sont pourtant des Britanniques qui l’ont conçu. Et c’est un Anglais qui a créé le mot «meritocracy», que nous avons traduit. Le principe selon lequel il est préférable de recruter les fonctionnaires sur la base d’examens, voire de concours, plutôt que parmi les amis politiques ou les relations personnelles des ministres a été, pour la première fois, introduit par le fameux rapport Northcote-Trevelyande 1854. C’est l’acte fondateur du Civil Service. Ses signataires, tous deux ministres importants, ne cachaient pas qu’ils s’inspiraient du système impérial chinois des mandarins. 6) Dès 1958, l’un des principaux théoriciens du Labour mettait en cause de manière prémonitoire les dérives du système méritocratique. Michael Young, qui est l’auteur du livre The Rise of Meritocracy (1958), a été l’un des principaux idéologues du Parti travailliste. Il fut notamment l’auteur du manifeste qui permit au Labour de remporter les élections en 1945 contre les tories de Winston Churchill. Son livre est une dystopie située en l’année 2033. L’auteur y raconte, à la manière d’un essai de sociologie, comment l’arrogance d’une classe dirigeante, fondée sur l’acquisition de diplômes, provoque la révolte des exclus du système. Les dominants se sentent légitimes comme jamais auparavant puisqu’ils estiment ne devoir leurs avantages qu’à leurs seules capacités intellectuelles. Les « cancres » sont encouragés à exceller dans les disciplines sportives et à se soumettre à une autorité fondée sur la rationalité de ses détenteurs. Mais après avoir longtemps intériorisé l’idée qu’ils méritaient leur sort misérable, ces « cancres » se rebiffent. Dès cette époque, Young avait mis en lumière un phénomène aujourd’hui bien documenté : le fait d’avoir le sentiment de ne devoir son pouvoir et ses privilèges qu’à ses propres mérites peut rendre une classe dirigeante plus insolente et méprisante que celles d’autrefois, fondées sur la naissance ou sur l’argent. 7) On doit reconnaître au sociologue Christopher Lasch d’avoir donné le coup d’envoi d’une série d’essais critiquant la méritocratie, Dans The Revolt of the Elites and the Betrayal of Democracy(1994), on trouve, en effet, la plupart des grands thèmes qui seront développés ultérieurement par une série d’essais. Les élites, y écrivait-il, se sont isolées dans des ghettos dorés, des quartiers sécurisés. Elles s’assurent contre les risques auprès de compagnies d’assurance privées et rechignent à financer les services publics et les systèmes d’assurance sociale. Contrairement aux élites d’autrefois, elles n’éprouvent pas de sentiment de responsabilité ni de solidarité envers les communautés locales ou nationales. Ce sont des « touristes dans leurs propres pays ». Ces classes managériales, à l’aise avec la mondialisation comme avec les nouvelles technologies, contrôlent la circulation des flux financiers et informationnels et en bénéficient de manière disproportionnée. Aux Etats-Unis, où elles se concentrent dans les métropoles des deux côtes, ces élites méprisent « l’Amérique du milieu » qu’elles jugent arriérée et rétrograde. Alors que cette classe ne compte tout au plus qu’un cinquième de la population du pays, c’est elle qui fixe les termes du débat public : elle décide de ce qui est acceptable ou non. Paradoxalement, ce ne sont donc plus les pauvres qui sont entrés en rébellion contre le système, mais les plus riches : ils font sécession. Et Lasch développait un thème déjà présent chez Young : le renouvellement sociologique des élites, leur relative ouverture envers les membres les plus méritants des classes moyennes et populaires n’empêche ni leur arrogance, ni leur irresponsabilité sociale. Au contraire, c’est un facteur supplémentaire de légitimation de leurs statuts et privilèges. « De hauts degrés de mobilité sociale ne sont en aucune façon incompatibles avec un système de stratification concentrant pouvoir et privilèges entre les mains d’une élite dirigeante. De fait, la circulation des élites renforce le principe même de cette hiérarchie, car elle fournit aux élites des talents neufs et elle légitime leur domination comme étant fonction du mérite, plutôt que de la naissance. » Comme on le voit, c’est l’idée même de stratification sociale, de hiérarchie sociale qui a commencé à être mise en cause. Elle est de plus en plus jugée incompatible avec le processus démocratique d’égalité des conditions, comme l’avait prédit Tocqueville. 8) Le philosophe ghanéen Kwame Anthony Appia a été l’un des premiers à mettre en évidence le rôle joué par le ressentiment d’une majorité envers les élites sociales dans la montée actuelle du populisme. « Un des moteurs qui a propulsé Donald Trump au pouvoir, c’est le ressentiment envers une classe définie par son éducation et ses valeurs ; la population cosmopolite, bardée de diplômes, qui domine les médias, la culture publique et les emplois supérieurs, aux Etats-Unis », écrit-il. La fermeture des élites sur elles-mêmes, la manière dont elles ont eu tendance à monopoliser la discussion démocratique serait l’une des causes de la montée du populisme. 9) Depuis 2016, la méritocratie est l’objet d’attaques venues de toute part. Les attaques contre la méritocratie se sont cristallisées dans un certain nombre d’essais récemment parus : Robert H Frank : Success and Luck : Good Fortune and the Myth of Meritocracy (Princeton University Press, 2016), Mark Bovens and Anchrit Wille : Diploma Democracy : The Rise of Political Meritocracy (Oxford University Press, 2017), La tyrannie du mérite de Michael Sandel (Albin Michel, 2021), The Meritocracy Trap : What’s Become of the Common Good de Daniel Markovits (Penguin, 2019) et La tête, la main et le cœur. La lutte pour la dignité et le statut social au XXI° siècle de David Goodhart (Les Arènes, 2020). Robert H Frank entend rabaisser la prétention des élites sociales. En étudiant des trajectoires comme celle de Bill Gates, il montre que le succès tient bien moins au talent personnel ou à l’expertise qu’au fait de s’être trouvé « au bon endroit au bon moment ». Il relève à ce propos que l’héritage familial et le lieu de résidence jouent un rôle fondamental dans la distribution des avantages sociaux. Bovens et Wille sont néerlandais. Ils estiment que le populisme, qui menace les démocraties européennes, a notamment pour cause le récent recrutement des élites politiques parmi les surdiplômés. Dans les années soixante encore, le diplôme était loin de constituer la seule voie d’accès à la réussite professionnelle, notent-ils. Le Parlement comportait de nombreux enseignants et des responsables syndicaux issus de la classe ouvrière y avaient toute leur place. Mais les élites politiques actuelles, recrutées dans un milieu étroit, et sur la base d’études poussées, sont insuffisamment représentatives de la société au nom de laquelle elles prennent des décisions la concernant. Depuis quelques dizaines d’années, la complexité croissante des problèmes à résoudre a réservé de fait les mandats électifs nationaux et surtout les portefeuilles ministériels à des experts qualifiés. Un « fossé éducatif » s’est ainsi formé entre représentés et représentants. Ils préconisent le recours fréquent au référendum afin de mieux associer la société civile aux prises de décision la concernant. On retrouve chez Sandel l’idée selon laquelle l’hubris des vainqueurs du système méritocratique provoque, en réaction, du côté des « déplorables » de Hillary Clinton (les électeurs de Trum), un ressentiment qui alimente le populisme. Mais le plus grave, c’est l’impression que les élites sociales, quel que soit leur mode de recrutement, ont tendance à favoriser leurs propres intérêts au détriment de la société auxquelles elles appartiennent. L’écartèlement des rémunérations, sous l’influence du principe « the winners takes all », est devenu insupportable. Car la notoriété, la richesse et la puissance apparaissent de plus en plus sans rapport avec l’utilité sociale. Comment justifier qu’un directeur de casino de Las Vegas gagne plus en un mois qu’un professeur du secondaire en un an ? Markovits, pur produit lui-même du système méritocratique qu’il critique, est passé par les universités d’Oxford, de Harvard et la fameuse Law School de Yale ; il y a accumulé les doctorats… Il estime que la méritocratie, en contradiction avec ses prétentions d’ouverture sociale, a tourné à un système de pure reproduction : il démontre, chiffres à l’appui, que les universités américaines d’élite sélectionnent majoritairement les rejetons des classes les plus fortunées. C’est parce que les enfants des 1 % les plus riches sont dressés comme des bêtes à concours dès leur plus jeune âge. Au SAT (qui évalue les capacités à suivre des études supérieures), les élèves en fin du cycle secondaire dont les parents ont revenu annuel égal ou supérieur à 200 000 $ annuels obtiennent 250 points de plus que ceux de la classe moyenne (entre 40 000 et 60 000 dollars annuels). Il est l’un des rares à plaindre les membres de cette élite pour leurs conditions de vie : le travail absorbe toute leur vie, plus de 12 heures par jour et 6 jours sur 7. D’où frustrations, burn-outs… et parfois décisions catastrophiques pour la société, comme on a pu s’en rendre compte lors de la crise des subprimes. Les membres de l’élite ayant, de plus, tendance à se marier entre eux, ils donnent naissance à des enfants héritant souvent d’un capital non seulement culturel, mais aussi génétique, très supérieur à la moyenne. Bref, la soi-disant « méritocratie » est devenue une machine à auto-reproduire les élites en place. Elles sont redevenues héréditaires, comme l’étaient les aristocraties ! 10) La critique du Britannique David Goodhart est peut-être plus radicale encore. Pour lui, le problème que pose la méritocratie, c’est que les élites sociales sont recrutées uniquement parmi « la classe cognitive », « la tête ». Il critique la politique de Tony Blair (dont il a été l’un des conseillers) consistant à faire passer la moitie d’une classe d’âge par l’enseignement supérieur. Cela provoque, en effet, une grande frustration chez l’autre moitié qui se sent méprisée et rejetée. Et cela nourrit de fausses espérances : le marché du travail n’offre pas suffisamment d’emplois qualifiés pour cette énorme masse de diplômés. Goodhart prédit « l’élimination par les nouvelles technologies de beaucoup d’emplois cognitifs intermédiaires et la fin de l’âge d’or de l’enseignement supérieur de masse ». Et il plaide pour un élargissement des rangs des élites aux meilleurs des métiers « de la main » (artisans, techniciens, etc.) et « du cœur » (care, services à la personne). 11) L’actualité semble lui donner raison. La pandémie a été l’occasion de réévaluer des métiers dits « de première ligne », et en particulier les métiers de la santé et du soin. On remarque aussi cette année, aux Etats-Unis, que les jeunes hommes, en particulier, se présentent en moins grand nombre à la porte des universités. Beaucoup ont quitté des colleges ou des universités où ils étaient parvenus à se faire inscrire : à quoi bon payer des droits d’inscription faramineux pour suivre des cours en ligne, isolés dans une chambre d’étudiant ? Etant donnés les débouchés professionnels offerts aux diplômés, très nombreux, le jeu en vaut-il la chandelle ? Aux Etats-Unis, à la fin de l’année universitaire 2020-2021, les effectifs de l’enseignement supérieur étaient à 59,5 % féminins... Un signe des temps ? Cette féminisation aussi devrait interroger. Car si le recrutement des élites continue à être, dans l’avenir, assuré par la qualité des diplômes acquis dans l’enseignement supérieur, leur renouvellement devrait être très favorable aux femmes. Encore un sujet que nous devrions mettre à l’étude.

Le Laboratoire
de la République

Pour rester informé
inscrivez-vous à la newsletter

S'inscrire