Face à l’aggravation des inégalités territoriales d’accès aux soins, au vieillissement de la population et aux nouveaux défis sanitaires liés au changement climatique, notre système de santé atteint les limites d’un pilotage essentiellement centralisé. Cette note de David Smadja et Léa Behr propose une réforme ambitieuse mais progressive de la gouvernance sanitaire : rattacher les Agences régionales de santé (ARS) à la région afin de rapprocher les décisions des réalités de terrain, sans remettre en cause les principes fondamentaux de solidarité nationale. En s’appuyant sur les expériences européennes et sur une trajectoire d’expérimentation encadrée, les auteurs défendent une nouvelle doctrine de « responsabilité territoriale », conciliant unité républicaine, efficacité de l’action publique et égalité d’accès aux soins.
La crise de l’accès aux soins ne relève plus seulement d’un manque de professionnels de santé ; elle révèle les limites de notre organisation institutionnelle. Alors que les élus locaux sont confrontés quotidiennement aux attentes des citoyens, ils disposent de peu de leviers pour agir. À l’inverse, les Agences régionales de santé exercent des responsabilités considérables sans véritable responsabilité politique devant les territoires. Cette dissociation entre décision, responsabilité et réalité du terrain nourrit les inégalités territoriales et affaiblit l’efficacité de l’action publique.
Cette note propose une troisième voie entre le statu quo et la suppression des ARS : leur régionalisation. Il ne s’agit ni de désengager l’État ni de créer treize systèmes de santé autonomes, mais de distinguer clairement ce qui doit rester national (les droits des patients, le financement solidaire, les standards de qualité et les objectifs de santé publique) de ce qui gagnerait à être piloté au plus près des besoins des territoires : l’organisation des parcours de soins, la coordination entre médecine de ville, hôpital et secteur médico-social, la prévention ou encore la démographie médicale.
Les auteurs proposent une réforme progressive en trois étapes : renforcer d’abord les marges d’action territoriales grâce à un Fonds d’intervention régional considérablement élargi ; créer ensuite des objectifs régionaux de dépenses d’assurance maladie (ORDAM) permettant une réelle capacité d’arbitrage locale ; enfin, transférer la responsabilité politique des ARS aux régions dans un cadre expérimental, avec une évaluation indépendante avant toute généralisation.
L’analyse s’appuie également sur une comparaison approfondie de plusieurs modèles européens afin d’identifier les conditions d’une décentralisation réussie. Elle montre que la proximité décisionnelle n’est efficace que lorsqu’elle s’accompagne de solides mécanismes de péréquation financière, de standards nationaux contraignants et d’une responsabilité clairement identifiée.
Enfin, la note insiste sur deux leviers essentiels pour préparer le système de santé aux défis du XXIᵉ siècle : faire de la prévention une priorité budgétaire territorialisée et mieux articuler la formation des professionnels de santé avec les besoins des territoires.
Cette proposition dessine ainsi une nouvelle gouvernance sanitaire fondée sur un principe simple : une stratégie nationale, une solidarité financière garantie par l’État et une responsabilité territoriale pleinement assumée pour rendre enfin effective l’égalité d’accès aux soins.
David Smadja est professeur d’hématologie à l’AP-HP et à l’Université Paris Cité, responsable de la Commission Santé du Laboratoire de la République.
Léa Behr est CEO de RespublicIA et membre de la commission Santé du Laboratoire de la République.
Note Décentraliser pour mieux soignerTélécharger
Claudio Galderisi, président du Conseil scientifique du Laboratoire de la République, rend hommage à Marc Bloch en mettant en lumière la cohérence entre son œuvre d’historien, son engagement intellectuel et son action civique. À travers la figure d’un « historien stoïcien », il souligne que la quête de la vérité historique repose sur la rigueur méthodologique, l’exercice de l’esprit critique et le courage de la parrêsia, cette parole libre qui engage autant la pensée que l’action. Marc Bloch apparaît comme un modèle d’exigence scientifique et de responsabilité citoyenne, dont l’héritage demeure d’une profonde actualité.
« L’homme, seul, se découvre dans la vérité », rappelle Marc Bloch dans son Apologie pour l’histoire. Grâce à lui nous sommes moins seuls dans la recherche de cette vérité dont il a fait la raison d’être de son œuvre et de sa vie.
Bloch n’est pas seulement un historien majeur du xxᵉ siècle. Il incarne la tension permanente entre transmission des savoirs, liberté intellectuelle et passion civique, en nous rappelant que l’histoire n’est pas un ensemble de connaissances à ordonner et juger, mais une approche qui permet de comprendre les sociétés humaines dans leur complexité. Son œuvre historiographique illustre sa rigueur méthodologique, fondée sur l’analyse critique des sources et la contextualisation des phénomènes sociaux et politiques. Pour lui, et je le cite ici depuis Les Rois thaumaturges, « L’histoire n’est pas un simple enchaînement d’événements, mais un développement continu, un processus où la vérité se construit en dépassant les idées reçues et les apparences ». Bloch fait ainsi de l’historien non le procureur du passé, mais l’analyste rigoureux de ses régimes de vérité. Ce même regard se déploie dans La Société féodale, où il passe en revue sans indulgence les hiérarchies d’une civilisation, sans pour autant soumettre les legs du passé à ces procès anachroniques qui confondent recherche et expiation. Cette exigence scientifique trouve son prolongement dans l’Apologie pour l’histoire, où Bloch insiste sur la nécessité de confronter le présent au passé pour aiguiser le jugement critique face aux situations complexes. Rigueur et vérité sont les deux faces de ce Janus bifrons que doit être tout historien. Il l’écrit sans détours dans son Apologie : « La vérité historique, c’est la vérité qui a été découverte par la méthode scientifique. Et cette vérité, on ne l’atteint qu’au prix de la rigueur. »
Bloch ne s’est jamais interdit de penser contre les idées reçues, non par snobisme intellectuel mais comme un devoir. Il le prouvera dans L’Étrange défaite, en disséquant à la fois avec une lucidité impitoyable et la douleur du patriote les faillites de l’élite face au désastre de 1940. Son texte sur « Le problème de l’agrégation », qui date de 1937, en est un exemple prémonitoire : il y dénonce la reproduction mécanique des savoirs, la transformation de la doxa en connaissance immuable.
Cette unité du courage, qui n’appartient selon Socrate qu’à l’homme de bien, constitue le cœur de son action et son principal legs. Dans un monde où la transmission des savoirs et la pensée critique sont parfois submergées par l’écume des choses, nous pouvons tirer de Bloch l’exigence de rigueur et la parrêsia, le courage des convictions nécessaires pour penser et agir de manière autonome. Car penser par soi-même n’est pas pour lui un luxe intellectuel mais une exigence morale. Seule une conscience libre et critique peut nourrir la passion de la res publica, c’est-à-dire la défense de la vie de la cité comme espace de dialectique et de décision partagée. La méthode historique devient ainsi un entraînement à la responsabilité civique. Il écrit en historien stoïcien : « La vérité, c’est ce qui résulte de la rigueur de l’histoire, mais c’est aussi ce qui doit guider l’action civile, pour que celle-ci ne soit pas aveugle. »
Au moment de conclure, me viennent à l’esprit les derniers vers d’un poème que Marc Bloch aurait aimé selon ses proches et dans lequel on pourrait reconnaître la trajectoire d’une existence, le témoignage vivant que l’historien de l’acribie nous a légué. C’est La Mort du loup, c’est Alfred de Vigny : « Fais énergiquement ta longue et lourde tâche. / Dans la voie où le sort a voulu t’appeler, / Puis, // après, comme moi, souffre et meurs sans parler ».
Sans parler, comme en témoigne son sacrifice ultime, et par-delà les spéculations qui sont à l’histoire ce que la rumeur est aux faits ; sans bavardage surtout, mais toujours en cultivant l’esprit critique et en participant à la construction d’une communauté de destin.
Claudio Galderisi est président du Conseil scientifique du Laboratoire de la République.
Le 16 juin prochain, l’Assemblée nationale examinera en séance publique le projet de loi constitutionnelle relatif à l’autonomie de la Corse, un texte encore largement méconnu du débat public alors même qu’il pourrait engager une évolution majeure de notre organisation institutionnelle et de notre conception de la République. Derrière un sujet souvent perçu comme territorial ou technique se jouent pourtant des questions fondamentales : l’égalité devant la loi, l’indivisibilité de la République, mais aussi les conséquences politiques, institutionnelles et sécuritaires d’un nouveau partage des pouvoirs. Parce qu’une réforme constitutionnelle engage durablement le pays, elle mérite d’être comprise, discutée et débattue par tous.
À l’approche de l'examen du projet de loi constitutionnelle relatif à l’autonomie de la Corse en séance publique à l'Assemblée nationale, le Laboratoire de la République souhaite contribuer à un débat public éclairé sur un texte dont les implications dépassent largement le seul cadre corse. Notre démarche consiste à rendre accessibles les enjeux du projet, à expliciter ses effets possibles sur les principes républicains et à nourrir une discussion fondée sur les faits, le droit et l’intérêt général. C'est le sens de la note signée par Benjamin Morel, constitutionnaliste, et Michel Ruimy, économiste.
Dans cette perspective, le Laboratoire entend sensibiliser les citoyens, les élus et les acteurs publics aux conséquences potentielles d’une telle révision constitutionnelle : évolution du principe d’égalité devant la loi, reconnaissance de mécanismes d’exception territoriale, questions de gouvernance, risques de vulnérabilité institutionnelle ou d’ingérences extérieures. Une démocratie solide suppose un débat informé ; une réforme constitutionnelle exige, plus encore, une pleine conscience de ce qu’elle transforme.
Benjamin Morel est constitutionnaliste, maître de conférences à l'Université Paris Panthéon-Assas.
Michel Ruimy est économiste, maître de conférences à Sciences Po.
Préface de Michel Vergé-Franceschi, professeur émérite de classe exceptionnelle, ancien directeur du Laboratoire d'Histoire maritime du CNRS à l'Université Paris IV-Sorbonne, ancien président de la Commission française d'Histoire maritime.
Postface de Jean-Michel Blanquer, ancien ministre de l'Éducation nationale, président du Laboratoire de la République.
L'avenir de la Corse - Laboratoire de la RépubliqueTélécharger
À un an d’une échéance présidentielle décisive, Gérard Mermet propose une réflexion sans détour sur l’un des angles morts du débat public : la dette nationale. Entre déni collectif et risque systémique, il alerte sur une spirale financière devenue incontrôlable et appelle à un sursaut de lucidité. Dans un contexte de crises multiples, cet article pose une question essentielle : la France peut-elle encore éviter le mur de la dette sans remettre en cause ses habitudes, ses choix politiques et son rapport à l’effort collectif ?
Il reste un an avant le premier tour de l’élection présidentielle « existentielle » de 2027 et la campagne commence. Il va bien falloir (re)parler des sujets essentiels. Les défis auxquels nous sommes aujourd’hui confrontés sont à la fois nombreux, complexes et imbriqués. Ils peuvent être rangés en dix catégories :
Économiques (faible croissance, surendettement, inflation, manque de compétitivité, stagnation du pouvoir d’achat...),
Sociétaux (fracturation, radicalisation, inégalités, incivilités, immigration...),
Environnementaux (réchauffement climatique, agriculture obsolète, raréfaction des ressources, espèces menacées...) ;
Politiques (représentativité, radicalisation, incapacité de construire des compromis...) ;
Géopolitiques (conflits, menaces, reconfiguration du monde...) ;
Démographiques (crise de la natalité, vieillissement de la population, baisse de la taille des ménages...) ;
Administratifs (inflation normative, complexité des textes, centralisation...) ;
Culturels (égocentrisme, corporatisme, déni de réalité, refus du changement, culte de l’exception...) ;
Sécuritaires (désinformation, vols de données personnelles, arnaques, violences...) ;
Technologiques (recherche inefficace, innovation insuffisante, dépendance industrielle, impact de l’IA...).
En bref, nous sommes un peuple pessimiste et désuni, ayant perdu confiance dans nos responsables politiques et dans notre « modèle » national, rétif à toute adaptation au monde réel et sans perspectives. Le poids actuel de notre dette nationale, à la fois défi et déni, en est la principale illustration.
La dette, risque majeur et priorité absolue
Il est très difficile d’établir une hiérarchie entre ces défis, car ils sont tous interdépendants. Ainsi, la perte de confiance et le pessimisme de la population favorisent l’immobilisme des « élites » (sans pour autant le justifier). L’égocentrisme ambiant se traduit par une incapacité à « vivre ensemble » et rechercher des « compromis synergiques » (tels que l’accord final soit meilleur pour la collectivité que chacune de leurs composantes). Le mal-être individuel conduit à la désignation de boucs-émissaires : immigrés, responsables politiques, grandes entreprises, conjoncture, Europe... La situation économique, délétère, encourage en retour le chacun pour soi. Toutes ces dérives donnent du grain à moudre à l’offre populiste, qui apparaît comme une « dernière chance » puisque toutes les autres ont échoué. Pourtant, se livrer aux extrémismes serait un suicide collectif. Privation de liberté et fermeture à l’Europe d’un côté, chaos volontaire de l’autre. Avec, dans les deux cas, une fascination pour les dictatures et les régimes « illibéraux ». Et un affaissement moral du pays.
Il devrait être évident à toute personne de bon sens que le premier défi que nous devons relever est de réduire le poids insupportable de notre dette publique. Pour retrouver une marge de manœuvre financière (et assurer les nouvelles dépenses incontournables en matière de défense, environnement, santé...), rassurer nos partenaires et les « marchés financiers » (qui existent qu’on le veuille ou non, et ont été très patients à notre égard), corriger les injustices et abus existants, restaurer l’image fortement dégradée de la France, donner des perspectives à sa population déprimée et au bord de l’explosion.
Les moins « politisés » des économistes (donc a priori le plus « objectifs ») sont quasiment unanimes pour reconnaître que la dette paralyse notre pays. Et affirmer qu’elle devra être réduite (progressivement, compte tenu de son ampleur et du contexte actuel), quitte à proposer des remèdes différents à un même diagnostic. On peut citer, par ordre alphabétique : Philippe Aghion, Olivier Blanchard, Mario Draghi, Esther Duflo, François Ecalle, Jean Tirole, Jean-Claude Trichet et bien d’autres... Mais les économistes ne sont pas les seuls autorisés à évoquer le danger de la dette. Les autres observateurs (sociologues, philosophes, responsables politiques, journalistes prospectivistes... ou simples citoyens) ont le droit, et me semble-t-il le devoir de s’y intéresser. Et de s’en inquiéter. La dette constitue ainsi à mes yeux un poison potentiellement mortel, dont il faut d’urgence trouver l’antidote.
Équité et efficacité
Pour beaucoup, cet antidote est déjà présent dans le peuple : il consisterait à orienter son épargne surabondante (18% du revenu disponible moyen, record européen) vers l’« économie productive », c’est-à-dire les investissements d’avenir (infrastructures, recherche, création d’entreprises et de valeur...), en créant notamment un fonds souverain. Une piste qui a fait ses preuves en Norvège (2 000 milliards de dollars), en Chine, dans les pays du Golfe persique et d’autres pays du monde. On devrait, me semble-t-il, lui ajouter deux mesures complémentaires et simultanées (mais pas alternatives) :
Réduire les dépenses de l’État. Une mesure évidemment impopulaire mais indispensable pour parvenir au même niveau d’efficacité que les autres pays développés dont la France fait encore partie. Le choix sera évidemment difficile, mais nécessaire. Il ne sera possible que si les partenaires concernés acceptent de regarder la situation telle qu’elle est et font abstraction de leurs intérêts personnels, corporatistes ou communautaires. Un grand moment de vérité pour l’ensemble de la société, qui ne pourra réussir que s’il est associé à la seconde mesure, qui concernera le haut de la pyramide sociale.
Accroître les recettes de l’État en faisant appel aux plus aisés. Évidemment pas dans le but de les stigmatiser et de les « punir » en leur infligeant un nouvel impôt, mais pour qu’ils participent à la mesure de leurs moyens (élevés par définition) au redressement commun, en cette période de grande difficulté. Leur contribution serait progressive, à partir d’un seuil à définir en commun, et limitée à l’avance dans le temps (celui du quinquennat ?). Elle serait renforcée par une progression accrue des droits de succession sur les plus hauts patrimoines. Une façon de réduire les inégalités (qui s’accroissent sensiblement) à s’accroître, et d’envoyer un signe positif aux ménages modestes, et de justifier l’effort qui sera demandé aux « classes moyennes ».
J’ajoute que cette seconde mesure s’inspire de celle qu’avait pratiquée avec succès le président des États-Unis, Franklin D. Roosevelt, pendant la Seconde Guerre mondiale (1). Lorsqu’il arriva au pouvoir, en 1932, le taux d’imposition maximum sur les revenus était de 25 %. Il décida de le porter immédiatement à 63 %, puis à 79 % en 1936, 91 % en 1941, et 94 % en 1944‑45. Il est resté à 91 % pour les revenus supérieurs à 400 000 $ entre 1951 et 1964, puis oscilla entre 70 et 75 % jusqu’en 1981. Les États-Unis ne pouvaient pourtant pas être qualifiés à l’époque de pays socialiste ou totalitaire. Ils ont seulement fait montre de leur pragmatisme. En serions-nous incapables, en l’absence d’autre solution en cette période de grande incertitude ?
On notera que la première mesure (baisse des dépenses) est celle globalement réclamée par la droite. La seconde (augmentation des recettes) est réclamée par la gauche. Il ne s’agit pas ici d’équilibrer les contraintes dans le but de satisfaire les uns et pour les autres, mais d’oublier celles liées aux partis et à leurs idéologies, par nature peu compatibles. Il y va de l’équité et de l’efficacité de ces deux mesures nécessaires pour redresser le pays, en l’absence de toute alternative sérieuse susceptible de donner des résultats rapides. Il est indiscutable que les économies seront plus difficiles à vivre par les ménages modestes qui la subiront (en matière de santé, et autres aides supprimées) que la taxation supplémentaire par les plus aisés, qui ne changera guère leur train de vie (ce qui devrait moralement les empêcher de s’exiler fiscalement).
Les deux mesures seront en tout cas porteuses de symboles justifiant mutuellement l’effort collectif. Elles seront même les conditions de la mise en œuvre de l’une et de l’autre. Il est des moments dans l’Histoire des nations où la nécessité fait loi. Au moins tant qu’elle ne contrevient pas à la morale commune.
Parier sur le futur, une solution trop risquée
A l’inverse de ceux cités plus haut, d’autres économistes cherchent des prétextes pour minimiser les risques liés à l’accroissement quasiment ininterrompu (depuis un demi-siècle !) de la dette. Certains d’entre eux considèrent par exemple qu’une forte croissance (sans inflation) serait suffisante, si son taux dépassait largement celui des intérêts payés aux prêteurs. Ils semblent ignorer que la situation actuelle de la France ne s’y prête pas.
Ils font ainsi un pari très risqué, inacceptable à l’échelle d’un pays sérieux. D’autant que la (faible) prévision de croissance initialement prévue par l’INSEE et d’autres institutions économiques pour 2026 (environ 1%) devrait être réduite de moitié par les conséquences de la guerre en Iran. Et que la France emprunte déjà actuellement à un taux plus élevé que la moyenne des pays de la zone euro (+0,4 point), et même que l’Espagne (+ 0,2 point) et même le Portugal (0,05 point), tandis que l’écart (« spread ») avec l’Allemagne a atteint 0,6 point (2). Il devrait encore s’accroître avec la crise en cours, la fin de la mansuétude des agences de notation à notre égard... et l’inquiétude grandissante des prêteurs.
D’autres économistes, parmi les moins inquiets, espèrent plutôt une forte montée de l’inflation, qui réduirait mécaniquement le poids des intérêts de la dette, comme ce fut le cas lors de la « parenthèse enchantée » (mais totalement irrationnelle) des taux d’intérêt négatifs apparus dans les années 2010 dans des pays avancés (zone euro, Japon, Suisse, Danemark), puis abandonnés à partir de la fin 2021. Cette « solution » aurait bien d’autres inconvénients : hausse des prix, baisse du pouvoir d’achat, renforcement des inégalités...
D’autres, encore plus optimistes, rêvent que la Banque centrale européenne rachèterait (au moins en partie) la dette de la France et lui re-prêterait les mêmes sommes à un moindre coût. Comment ne pas imaginer alors la fronde des pays « frugaux » et bons gestionnaires comme l’Allemagne et ceux du Nord de l’Union européenne ? Elle conduirait à une explosion de la zone euro et à une situation encore plus difficile pour la France.
Supprimer la dette, une fausse solution
D’autres « experts » affirment qu’il suffirait de décréter la suppression pure et simple, unilatérale, de tout ou partie de la dette, comme cela fut le cas, selon eux, à maintes reprises au cours de notre Histoire. Or, il n’y eut en réalité que très peu de véritables banqueroutes en France. Contrairement à ce qui est parfois affirmé, François 1er n’a pas mis le pays en faillite en 1535. Il a inventé la « rente perpétuelle » et multiplié les recettes fiscales pour combler les déficits : taille, gabelle, décime sur les revenus de l’Église, droits de douane, taxes de foires, etc. La première véritable banqueroute eut lieu en 1648, sous le cardinal Mazarin. La France était en état de crise financière après les guerres de la Fronde et les dépenses de la cour pesaient fortement. Le Trésor royal fut alors déclaré en état de banqueroute universelle afin de restructurer la dette et stabiliser les finances publiques.
La crise suivante fut provoquée en 1720 par le franco-irlandais John Law, fondateur de la Banque Royale et de la Compagnie du Mississippi (et inventeur de la monnaie papier), lorsque les actionnaires de la société exigèrent en masse la conversion de leurs titres en or, la banque ne disposant pas des liquidités suffisantes. La Banqueroute des deux tiers, en 1797, fut ainsi qualifiée parce que le Directoire décida d’annuler les deux tiers de la dette nationale. Le tiers restant fut inscrit au grand‑livre de la dette publique et les intérêts payés en bons du Trésor. Ce fut la dernière banqueroute officielle de l’État. Il y a plus de deux siècles.
Depuis, les guerres mirent souvent à mal les capacités de paiement du pays, sans le conduire à la faillite. Ce fut le cas après la défaite de Napoléon 1er en 1812 à Waterloo. Puis celle de son « neveu » Napoléon III, après la défaite de 1870 contre la Prusse. Lors des deux Guerres Mondiales du XXe siècle, l’endettement considérable fut assaini par la forte inflation qui les suivit. Mais, dans les deux cas, les épargnants qui avaient fait confiance à l’État furent « euthanasiés ». Ceux d’aujourd’hui doivent y penser. Et se souvenir notamment que la dette accumulée par Louis XVI et ses prédécesseurs (pour financer les guerres et le train de vie royal) a largement contribué au déclenchement de la Révolution de 1789, après que le roi (dans un réflexe plutôt « démocratique » ...) eut convoqué les États-Généraux pour en discuter.
Immoralité, irrationalité, irresponsabilité
Les deux principales contraintes imposées par une dette sont qu’elle soit reconnue et remboursée. Toute autre attitude est par principe immorale. Une évidence pour tous ceux qui restent attachés à quelques valeurs de base, sur lesquels on ne transige pas. Chaque citoyen doit l’apprendre, dès l’enfance. Si ce n’est pas le cas, chaque établissement de crédit le lui rappellera lorsqu’il s’endettera auprès de lui.
Le non-remboursement de la dette nationale n’est donc pas moralement envisageable. Il est également irrationnel, fruit d’une grande paresse intellectuelle ou plus probablement d’une cécité volontaire. Il est surtout totalement irresponsable (et coupable), puisqu’il implique d’en laisser la charge aux générations à venir, qui ne sont pas à l’origine de la dette. Les conséquences économiques et sociales pour eux et pour le pays seraient particulièrement douloureuses. En particulier si le contexte actuel de faible croissance et de dénatalité se poursuit durablement.
Ce non-remboursement est également délétère pour les générations actuelles, auxquelles il supprime toute marge de manœuvre pour relever les défis majeurs cités plus haut. Ainsi, le seul paiement des intérêts de notre dette commune devrait dépasser 100 milliards d’euros dès 2029, soit davantage que toute autre dépense régalienne de l’État. Comment les rembourser sans emprunter de nouveau ? Mais rembourser en plus le capital dû impliquerait d’emprunter encore plus, à des taux de plus en plus élevés par rapport à ceux offerts aux pays mieux gérés. Tout ménage surendetté comprend vite le mécanisme de cette spirale infernale, et la nécessité de l’enrayer au plus vite. Pourquoi pas le citoyen ordinaire, qui ne se sent pas directement concerné par le problème et s’en remet par habitude à l’État. En faisant semblant d’ignorer que l’État, c’est lui...
Le déni actuel est d’autant plus dangereux qu’il s’accompagne d’une baisse inédite (et majeure) de la confiance des autres pays à l’égard de la France, de ses dirigeants et de son peuple de « cigales ». Une accusationjustifiée puisque nous avons été incapables de mettre un terme à un processus qui dure depuis plus d’un demi-siècle (le premier déficit budgétaire remonte à 1974). Depuis, les innombrables promesses des « responsables » politiques n’ont pratiquement jamais été tenues. À l’exception de la légère décrue enregistrée entre 1996 et 2000 (de 59,3 % à 57,3 % du PIB), inférieure cependant à celle constatée dans les autres pays de l’UE... pendant la même période. Le mantra du « quoi qu’il en coûte » inauguré pendant la période du Covid s’est installé dans les esprits, et conduit au concept fallacieux d’« argent magique ». La facture est plus que salée : quelques centaines de milliards d’euros !
Mur de la dette, mur de la honte
Nous sommes depuis des années dans une situation proche de celle de la Suède des années 1990, de la Grèce (et de l’Irlande) en 2010, du Portugal en 2011, de l’Espagne, de l’Italie et de Chypre en 2012. Tous ces pays ont réagi, avec ou sans l’aide de la « Troïka » internationale (FMI, Banque Centrale Européenne, Commission européenne). Ils ont mis en place des réformes courageuses et douloureuses, avec l’assentiment (contraint) de la population. La France semble incapable d’anticiper ce moment. Elle préfère l’attendre : « encore une minute [ou une année], Monsieur le bourreau ! Elle ne réalise pasque l’exercice sera alors beaucoup plus difficile, et qu’il peut même déboucher sur une guerre civile. Sachons en tout cas que la mansuétude des agences de notation à notre égard prendra vite fin si notre pays apparaît tel qu’il est, mal gouverné. Ou, pire encore, ingouvernable. La crise internationale en cours pourrait servir de détonateur à la bombe à retardement qui nous menace depuis des années. Le compte à rebours est largement commencé. Cessons enfin de rêver, ou de procrastiner.
Pourquoi le pays du « principe de précaution » (inscrit dans la Constitution depuis 2005) est-il à ce point irrationnel, irréaliste et irresponsable ? Et son peuple si habile à nier la réalité, avec un tel aplomb (ou une telle indifférence...) ? Les raisons sont comme souvent multiples. Parce que la réalité lui fait peur. Parce que notre sens du confort individuel dépasse très largement celui de l’effort collectif. Parce que nous avons pris l’habitude, au fil du temps, d’attendre de l’État qu’il règle les problèmes du pays à notre place... tout en refusant aujourd’hui de lui donner les moyens de le faire, au prétexte que nous n’avons plus confiance en lui. Parce que nos dirigeants, eux aussi, ont peur de nous (et des Gilets Jaunes qui peuvent se réveiller à tout moment). Parce qu’ils manquent de courage, de pédagogie, de capacité à fixer un cap, à tracer des perspectives, à entraîner, à convaincre les citoyens de participer davantage. À expliquer que ce sera difficile, mais beaucoup moins que d’attendre un « miracle », qui ne viendra pas. Et parce que nous ne voulons pas entendre ceux qui le disent. Nous sommes ainsi tous co-responsables de la situation, embarqués dans le même navire, menacés par un naufrage collectif.
L’élection présidentielle de l’an prochain sera l’occasion (probablement ultime) de placer les partis politiques, leurs candidats et, in fine, les citoyens devant leurs responsabilités. Tout pacte avec l’une ou l’autre des offres extrémistes serait suicidaire. Et particulièrement coûteux pour une grande partie de la population et pour ses descendants. Toute tentative de nier encore la réalité et la gravité de notre endettement serait pure démagogie et inconscience. Le mur de la dette est aussi celui de la honte. Il nous faudra faire preuve de beaucoup de courage pour le détruire, et reconstruire le pays sur des bases plus saines.
(1) https://fr.wikipedia.org/wiki/Salaire_maximum. Roosevelt avait même ajouté : « aucun citoyen américain ne doit avoir un revenu (après impôt) supérieur à 25 000 $ par an » (315 000 $ actuels)
(2) Source : https://fr.countryeconomy.com/marches/obligations, 8 avril 2026.
Cet article a été publié initialement sur le site Atlantico.
Face à l’accélération des crises climatiques et sanitaires, le système hospitalier est appelé à se transformer en profondeur. À la croisée des enjeux de santé publique et de transition écologique, cette note propose la création d’un label « Hôpital de Santé Environnementale » pour structurer, valoriser et accélérer les démarches de soins durables. Une initiative ambitieuse pour faire de l’hôpital un acteur central de la santé de demain, à la fois plus responsable, plus préventif et mieux ancré dans les réalités territoriales.
La note de David Smadja et Marin de Nebehay met en lumière la nécessité urgente de repenser le rôle de l’hôpital face aux défis environnementaux, désormais reconnus comme des déterminants majeurs de santé. Pollution, dérèglement climatique et expositions multiples influencent directement l’état de santé des populations, tandis que le secteur hospitalier contribue lui-même significativement aux émissions de gaz à effet de serre.
Pour répondre à ce paradoxe, les auteurs s’appuient sur le concept d’exposome, qui permet d’appréhender la santé comme le résultat de l’ensemble des expositions subies tout au long de la vie. Cette approche ouvre la voie à une médecine plus préventive et territorialisée.
La note souligne également que de nombreuses initiatives existent déjà dans les établissements de santé (réduction des examens inutiles, logistique décarbonée, mutualisation des équipements), mais restent dispersées et insuffisamment valorisées.
La création d’un label national « Hôpital de Santé Environnementale » est ainsi proposée pour structurer ces démarches autour d’un référentiel commun : réduction des émissions, pertinence des soins, gestion des déchets, formation, mobilité durable ou encore sobriété numérique. Adaptable aux réalités locales, ce label constituerait un levier d’attractivité et d’innovation pour les établissements.
Enfin, les auteurs plaident pour un financement hybride, inspiré de modèles européens, afin d’accompagner cette transformation sans alourdir les charges hospitalières. Au-delà d’une simple réforme, il s’agit d’inscrire durablement l’hôpital dans une logique de « santé planétaire », conciliant qualité des soins, responsabilité environnementale et justice sociale.
Note Santé environnementaleTélécharger
À l’heure où les guerres se multiplient et où les régimes autoritaires contestent ouvertement les principes du droit international, une question fondamentale se pose : l’ordre mondial peut-il encore reposer sur les valeurs de liberté, de démocratie et d’universalité héritées des Lumières ? Dans ce texte, Jean-François Cervel analyse la montée des logiques de puissance, le retour des idéologies autoritaires et la fragilisation des institutions internationales créées après 1945. Face à ces dynamiques, il interroge le rôle que l’Europe peut encore jouer pour défendre l’État de droit, les droits humains et une conception universelle de la civilisation fondée sur la liberté, la démocratie et le progrès.
Dans toutes les régions du monde et tout au long de l’histoire telle que nous pouvons la connaître, les sociétés humaines ont toujours été en guerre, marquées par la violence et les tragédies. Les livres d’histoire sont pleins de ces épisodes successifs et des souvenirs des batailles et des massacres qui les ont illustrés. Ainsi, au long des siècles, l’Europe n’a cessé d’enchaîner les conflits jusqu’à générer, au XXe siècle, deux guerres devenues mondiales. Mais toujours, en contrepoint de cette fureur belliciste, il y avait des tentatives pacifiques, telles les « trêves de Dieu » établies pour essayer de limiter la durée des guerres féodales. Ainsi, à l’issue de chacune des deux guerres mondiales, après les horreurs qu’elles avaient engendrées et dans une logique de « plus jamais ça », des dispositifs de droit international ont été mis en place, la Société des Nations (SDN) en 1919, l’Organisation des Nations Unies (ONU) en 1945. La première n’a pu empêcher les folies de la guerre de 1939-1945. La seconde, après la période de la « guerre froide » entre le bloc communiste et le bloc libéral, est, à nouveau, confrontée, aujourd’hui, à un déferlement d’affrontements et à une véritable négation de sa mission majeure, la prévention et le traitement des conflits inséparable de la défense de l’universalité des droits humains.
Le monde est à nouveau entré dans une phase de guerres, de rapports de forces et de rejet de toute approche par le droit des relations internationales. Chacun reproche aux autres le non-respect du droit international mais, en réalité, aucun des grands acteurs de la scène internationale ne respecte plus ni la Charte des Nations Unies ni la Déclaration universelle des droits de l’Homme.
L’actualité nous donne, en effet, à voir un spectacle du monde chaotique et violent. Une nouvelle fois, depuis le 28 février, une guerre de haute intensité est engagée. Après des années de conflit feutré, elle oppose désormais de manière ouverte et totale Israël, soutenu par les États-Unis, à l’Iran et implique tous les pays du Proche-Orient, de part et d’autre du Golfe Persique. Mais elle n’est qu’un nouvel épisode, élargi, de la guerre qui oppose Israël aux palestiniens et plus largement au monde arabo-islamique depuis quelque 80 ans, après la destruction totale de la bande de Gaza à la suite de l’agression du 7 octobre 2023. Elle vient s’ajouter à celle qui dure, depuis maintenant plus de quatre ans, menée par la Russie contre l’Ukraine. Mais bien d’autres lieux du monde sont également porteurs de conflits particulièrement tragiques pour les populations des territoires concernés qu’il s’agisse des guerres internes aux pays de la Corne de l’Afrique, Soudan, Soudan du Sud, Éthiopie, Érythrée, Somalie, qu’il s’agisse de celles qui déchirent les pays du Sahel, Mali, Niger, Burkina-Faso, Tchad, ou de celles qui divisent certains États tels la Birmanie, la Libye ou la Syrie.
Dans toutes ces régions, c’est le choix de la violence qui a été fait, c’est le refus d’essayer de traiter les problèmes posés par l’échange et la négociation, c’est l’affirmation de logiques de puissances affrontées qui s’affirment comme irréconciliables et qui ne peuvent exister que par la volonté de destruction de l’autre. Partout, les extrémismes antagonistes s’auto-entretiennent.
Ces situations sont aussi la démonstration de l’absence d’un arbitre supérieur capable de forcer les belligérants à se mettre autour de la table voire d’imposer des solutions. Toutes les valeurs et les règles posées par la Charte des Nations Unies et par la Déclaration universelle des droits de l’Homme sont ainsi bafouées qu’il s’agisse du règlement pacifique des conflits ou qu’il s’agisse du respect de la démocratie et des droits de l’homme.
Outre le choix délibéré de la violence et de la guerre dans les relations inter-étatiques, on constate, en effet, également de manière flagrante, l’affirmation du despotisme le plus désinhibé se moquant totalement du respect des droits humains.
Ainsi en Chine, des parodies de jugements notamment contre Jimmy Lai, à Hong Kong, ont définitivement fait disparaître toute idée de liberté d’expression et d’opinion dans ce territoire intégré de force sous la dictature du Parti communiste chinois. Le régime chinois réaffirme ainsi sans vergogne son caractère totalitaire alors même que s’affiche la corruption systématique qui règne au sein de l’oligarchie dirigeante comme le montrent les purges au plus haut sommet de la hiérarchie militaire du pays et les disparitions de ministres, même les plus récemment nommés. Tout chinois est un suspect qui s’ignore dans un système totalitaire.
Ainsi en Iran, outre sa guerre contre Israël, l’oligarchie théocratique chiite n’hésite pas à massacrer son peuple qui ne supporte plus le totalitarisme religieux qu’elle lui impose depuis bientôt 50 ans.
Ainsi, le despote russe débute une cinquième année de guerre contre l’Ukraine en n’hésitant pas à martyriser la population civile, à sacrifier nombre de ses propres citoyens et à consacrer des sommes énormes pour accroitre encore un arsenal militaire déjà gigantesque dans un système de plus en plus verrouillé où la population est totalement endoctrinée par une propagande nationalisto-identitaire systématique.
Mais ces évènements les plus identifiés ne sont que les manifestations les plus voyantes d’une situation mondiale où les valeurs de la Déclaration universelle des droits de l’homme sont constamment bafouées. La grande majorité des pays du monde n’est pas dirigée par des gouvernements issus d’un processus démocratique réel. Ils sont aux mains de régimes autocratico-oligarchiques plus ou moins brutaux. C’est le cas des dictatures communistes dirigées par des oligarchie auto-entretenues comme en Chine ou au Viet-Nam, pouvant se transformer en véritable dynastie héréditaire comme en Corée du Nord où l’actuel autocrate prépare sa fille, adolescente, à une succession digne des monarchies les plus traditionnelles. C’est le cas des régimes militaires installés de longue date (Égypte, Pakistan, Birmanie….), ou des régimes militaires issus de coups d’États plus récents (pays du Sahel). C’est le cas de tous les pays où des groupes à but crapuleux ou idéologiques veulent s’imposer par la force et développer leur propre puissance au détriment des autres et de l’intérêt général.
Combien de pays respectent, aujourd’hui, la liste des droits dont doit disposer tout humain telle qu’elle apparaît dans la Déclaration de 1948 ?
Ainsi tout le dispositif institutionnel international mis en place à l’issue de la tragédie de la seconde guerre mondiale est remis en cause par ceux-là même qui sont censés le faire fonctionner et notamment les trois maîtres du conseil de sécurité, Russie, Chine, États-Unis d’Amérique qui sont les premiers à violer et à contester les règles établies. Les actions menées par le nouveau président des États-Unis d’Amérique sont tragiquement éclairantes à cet égard.
Quand on essaie de comprendre les raisons de tels déchainements de violence, on trouve toujours des organisations ou des régimes porteurs d’idéologies totalitaires ou d’objectifs de puissance et refusant de traiter les problèmes identifiés de manière pacifique et raisonnable. Chaque fois qu’il y a refus de la démocratie et idéologie totalitaire, il y a violence interne et guerre externe.
Derrière ces politiques il y a toujours, en effet, des démarches idéologiques qui s’opposent au corpus de valeurs exprimé par la Déclaration universelle des droits de l’Homme. Qu’elles agissent au nom de la suprématie nationale, de la suprématie raciale, de la suprématie religieuse, de la suprématie de régimes politiques autoritaires, de la suprématie scientifico-technologique, ces idéologies visent à détruire les valeurs des droits de l’homme mises en place par la philosophie des Lumières. Elles sont à l’origine de tous les conflits partout ouverts à travers le monde aujourd’hui et de toutes les répressions internes sanglantes. Chez tous ces idéologues on trouve le même rejet de la démocratie, de la liberté et de l’égalité juridique entre les individus, le même refus des institutions de l’État de droit et l’affichage de l’affirmation de la seule logique de la force tant à l’intérieur qu’à l’extérieur.
Ainsi, deux démarches opposées ne cessent de s’affronter.
Il y a ceux pour qui les rapports entre humains ne peuvent être que conflictuels, ceux pour qui la violence est le seul élément capable de gérer les relations et qui, par conséquent, estiment que seuls des systèmes autoritaires, avec un cadre idéologique totalitaire contraignant, peuvent permettre l’action collective en mobilisant la masse de la population dans une démarche nationalisto-identitaire sous la férule d’autocrates entourés d’oligarchies aux ordres.
Face à cette logique de l’autoritarisme et du rapport de force il y a ceux qui pensent, au contraire, qu’il est possible de faire confiance à la responsabilité des individus pour construire des institutions permettant une relation apaisée et ordonnée tant à l’échelle individuelle que collective. C’est tout le fruit du processus historique que d’arriver à établir des institutions que tout le monde reconnait, un État de droit, défini démocratiquement, avec une hiérarchie des normes, qui régit les relations entre les personnes, un État de droit que la Justice, la Police et les institutions politiques sont chargées de faire respecter. C’est le dispositif que l’on trouve dans tous les pays qui ont mis en place une véritable démocratie libérale avec une réelle séparation des pouvoirs et donc une indépendance de la justice permettant d’empêcher l’arbitraire. Et on cherche depuis longtemps à faire de même pour les relations collectives, les relations entre États. Et là aussi, il y a opposition entre la logique de normes collectives reconnues par tous et la logique d’indépendance nationale, au-dessus des lois et se traduisant par l’usage de la force au service de tel ou tel intérêt national, identitaire, religieux ou idéologique particulier. La civilisation, c’est essayer de rationaliser et de pacifier les rapports humains, tant à l’échelle individuelle qu’à l’échelle collective, par un État de droit qui vise à éviter ou, à tout le moins, à circonscrire, les conflits et le recours à la violence. Doivent être combattus tous ceux qui pratiquent ou qui prônent l’utilisation de la violence, quelles que soient les causes ou les raisons de conflit. Pour ce faire, il faut disposer d’une force publique qui seule peut faire usage de la violence sous l’autorité d’institutions qui ont autorité sur elle. Et ces institutions doivent être définies et instituées démocratiquement.
La réalité brutale du monde actuel montre que c’est un travail de Sisyphe toujours renouvelé pour essayer de faire prévaloir la logique des règles visant à résoudre de manière pacifique tous les types de conflits qui peuvent apparaître entre les individus et les institutions par opposition à la logique de la violence et du rapport de forces. Peut-on se résoudre à la disparition, une fois encore, de toute régulation, définie collectivement, des relations mondiales ?
La civilisation, c’est la maîtrise de la violence, la sûreté pour tous et la protection des plus faibles dans le cadre d’une société de liberté et de démocratie. C’est dans cette définition que se reconnait la civilisation européenne.
C’est, en effet, cela qui est commun à l’ensemble des pays européens : liberté, solidarité, État de droit et fonctionnement politique assuré de manière démocratique, paix, progrès, toutes valeurs ayant une dimension universelle. Tout humain a la même dignité et a droit au même respect que tout autre humain et il faut veiller à l’intérêt collectif de l’ensemble de l’humanité. La démocratie libérale telle qu’elle est pratiquée dans les pays européens est le meilleur système pour maintenir l’équilibre entre la liberté individuelle créatrice et la défense de l’intérêt général, protectrice. Et c’est ce corpus de valeurs qui est commun à l’ensemble des pays européens.
Ce qui unit les pays européens ce n’est pas le discours nationalisto-identitaire et réactionnaire porté par la nouvelle administration états-unienne. Après Monsieur J.D. Vance, vice-président des États-Unis d’Amérique, l’an dernier, Monsieur Marco Rubio, Secrétaire d’État du gouvernement du président Donald Trump, vient de faire la leçon aux pays européens, à l’occasion du sommet de Munich, au nom de la défense d’une civilisation commune, occidentale. Mais de quoi parle-t-il et quelle est cette civilisation que les « occidentaux » sont censés défendre collectivement ? Pour ces deux hauts dirigeants de la nouvelle administration américaine, il s’agit clairement d’un corpus de valeurs qui sont explicitement identifiées comme opposées aux valeurs portées par la philosophie des Lumières. Elles se résument dans la formule « Dieu, Famille, Patrie » qui dicte toute la politique conduite par le président des États-Unis depuis son retour au pouvoir. Elles se traduisent par la réaffirmation de la puissance américaine et par une définition de la liberté qui est celle du fort au détriment des plus faibles. Ce n’est pas là le corpus de valeurs porté par les pays européens. Lorsque le Conseil de l’Europe est institué en 1949, il a pour but, après les horreurs de la période de domination du nazisme sur le continent européen, de rassembler les États qui veulent défendre la démocratie et les Droits de l’Homme. « La Convention européenne des droits de l’Homme de 1950 est un véritable pacte civilisationnel qui incarne la force de la civilisation européenne » (Mattias Guyomar, Président de la Cour européenne des droits de l’homme).
C’est ce qui doit faire l’unité et la force des pays européens face à des réalités et des discours idéologiques qui contestent ouvertement cette idéologie de la liberté, de la solidarité et du droit que la Cour européenne des droits de l’homme, établie en 1959, est chargée de faire respecter.
Même si personne ne nie l’importance de la religion chrétienne dans l’histoire de l’Europe et sa contribution à sa civilisation, la civilisation européenne ce n’est pas « Dieu-Famille-Patrie » comme veut le faire croire Monsieur Orbán soutenu par l’administration américaine. La civilisation européenne d’aujourd’hui c’est la civilisation issue du mouvement des Lumières, « Liberté, Universalité, Démocratie, Progrès ». Ce n’est pas l’affirmation des rapports de forces à l’échelle mondiale, c’est la civilisation de l’universel et de la paix.
Certes, il y a des différences entre les 46 pays membres du Conseil de l’Europe et même entre ceux qui sont membres de l’Union européenne. Beaucoup se complaisent à mettre en lumière ces différences et à souligner les originalités, linguistique, évidemment, institutionnelle, juridique, culturelle entre ces différents nations…. Il ne s’agit évidemment pas de les faire disparaître. Mais il s’agit de retrouver ce qui leur est commun, fruit d’une longue et tragique histoire. Il s’agit de mettre en lumière tout ce qui rassemble et qui est beaucoup plus fort que ce qui sépare. Et le corpus de valeurs qui nous est commun, organisé autour de la liberté individuelle - et tout ce que cela implique en matière de liberté d’opinion, liberté d’expression, liberté politique, liberté économique - de la gestion démocratique de l’intérêt général et du progrès, fait de l’ensemble européen une référence mondiale pour tous ceux qui rêvent de vivre dans une société qui respecte à la fois la libre créativité individuelle et le fonctionnement collectif solidaire de la société. Face aux idéologies de l’intolérance et de la contrainte qui façonnent des sociétés totalitaires et qui s’expriment partout à travers le monde jusque, désormais, aux États-Unis d’Amérique, l’Europe unie doit affirmer sa volonté de continuer à porter les valeurs des Lumières seules capables d’assurer une relation apaisée tant au niveau des individus qu’au niveau collectif. C’est la défense de ces valeurs universelles qui fait, aujourd’hui, de l’Europe un havre de paix et de sécurité pour tous les individus pourchassés par les régimes autoritaires à travers le monde et qui doit rester le drapeau et l’ambition de l’Union européenne. Pour y parvenir et ne pas être simplement l’un des terrains de jeu des trois grands empires, il faut que l’Europe se dote des institutions et des moyens politiques et militaires indispensables.
Il s’agit donc de s’organiser pour être suffisamment fort pour peser face aux trois grands empires et à leur volonté de puissance hégémonique et d’idéologie de forces. Si elle ne défend pas ses valeurs, l’Europe n’existera plus et ses différents États entreront dans l’ensemble d’un « Quart Monde » constitué de tous les vassaux des trois empires dominants.
Le programme est donc clair. Il faut afficher haut et fort le corpus de valeurs de la philosophie des Lumières. Il ne faut pas hésiter à le défendre partout à travers le monde et à soutenir tous ceux qui le portent dans tous les pays totalitaires, qu’il s’agisse des Iraniens contre la dictature théocratique des mollahs, qu’il s’agisse des Ukrainiens contre le despotisme poutinien, qu’il s’agisse des Taïwanais, des Hong-Kongais, des Tibétains ou des Ouïgours contre le régime totalitaire du parti communiste chinois, qu’il s’agisse des Palestiniens contre la volonté de conquête israélienne, qu’il s’agisse de toutes les populations martyrisées par des régimes militaires tyranniques. Ainsi, la guerre engagée contre l’Iran devrait-elle avoir pour objectif d’imposer un processus démocratique pour la définition du gouvernement de ce grand pays, en même temps qu’un processus démocratique similaire pour définir le gouvernement d’un État palestinien clairement établi. Une telle volonté ferait disparaître la source d’une guerre permanente qui approche du siècle.
Si l’Europe, en lien avec les autres pays qui, à travers le monde, veulent défendre ce corpus de valeurs, ne le fait pas alors s’en sera fini de la liberté individuelle, de la gestion pacifique des relations internationales et du développement harmonieux de l’humanité. Certes, on sait le réalisme nécessaire des relations d’État à État dans un monde de plus en plus éloigné de ces valeurs, mais l’Europe peut être assez puissante, si elle le veut, pour continuer à les porter sans hésitations. Face au renouveau des fanatismes religieux, islamistes chiites, islamistes sunnites, chrétiens orthodoxes, chrétiens évangéliques, juifs millénaristes et aux brutalités nationalistes, il ne faut pas hésiter à réaffirmer les valeurs de la liberté, de la tolérance et de la démocratie. A tous les peuples européens de faire la démonstration que l’Europe est capable de faire prévaloir ces valeurs universelles face à ceux qui veulent les fouler aux pieds.
Jean-François Cervel est co-responsable de la commission Géopolitique du Laboratoire de la République, ancien inspecteur général de l’Éducation nationale, ancien directeur du Centre national des œuvres universitaires et scolaires (CNOUS).
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