Rubrique : Justice

Les violences d’après-match : un message adressé à la République

par Thierry Froment le 5 juin 2026
Dans cette tribune, Thierry Froment, ancien juge d’instruction et ancien codirecteur de l’Institut de sciences criminelles de Montpellier, livre son analyse personnelle des violences qui ont suivi la victoire du PSG en Ligue des champions. À rebours des explications qui n’y voient qu’un débordement spontané lié à l’émotion sportive, il s’interroge sur leur caractère répétitif, leur organisation apparente et les messages qu’elles peuvent adresser à la société et aux institutions. Une réflexion qui invite à regarder au-delà des faits eux-mêmes pour questionner les logiques de pouvoir, d’influence et de déstabilisation à l’œuvre dans l’espace public.
J’ai une intuition à vous confier. Les destructions d’après match ne peuvent pas, dans cette ampleur et cette organisation, n’être qu’une action collective spontanée de jeunes supporters, J’ai la conviction qu’elles sont un message. Voilà ce qu’elles nous disent.  Ces scènes de liesse mêlées de véritables émeutes, ne relèvent pas uniquement d’un débordement émotionnel spontané, mais constituent aussi un phénomène porteur d’un message politique, géopolitique, social ou d’intimidation criminelle. Je veux rester bien sûr très nuancé, mais il n’est plus possible de détourner le regard. Lorsque des violences, des pillages ou des destructions surviennent après certains événements sportifs, l’explication la plus fréquente est celle de l’explosion émotionnelle : l’euphorie de la victoire ou la frustration de la défaite, amplifiée par l’effet de foule et la consommation d’alcool. Ces facteurs existent indéniablement. Mais, lorsque les dégradations atteignent une telle ampleur, mobilisent des groupes organisés, se répètent selon des schémas similaires et visent certains symboles précis, il devient difficile de les considérer uniquement comme des réactions spontanées. Ces événements peuvent aussi parfois être interprétés comme l’expression d’un message social, politique ou identitaire adressé à la société. Pourquoi il est difficile de croire à une spontanéité native ? Parce que ce sont toujours les mêmes scénarios qui se répètent. Les mêmes phénomènes apparaissent régulièrement dans certaines villes et lors d’événements sportifs. Les regroupements sont rapides, ils organisent le ciblage de commerces ou d’équipements urbains. Les groupes qui arrivent sont équipés pour agir, les exactions sont diffusées immédiatement et méthodiquement sur les réseaux sociaux. Tous les déplacements de groupes sont coordonnés entre différents secteurs. La répétition de ces comportements suggère alors bien davantage qu’une simple réaction émotionnelle instantanée. L’existence de groupes préparés nous alerte aussi. Dans de nombreux cas, certains individus profitent de la concentration des forces de l’ordre et de l’anonymat de la foule pour mener des actions qu’ils avaient déjà envisagées. L’événement sportif devient alors une opportunité plutôt qu’une cause. Le choix des cibles est également une indication. Les dégradations ne touchent pas toujours des objets au hasard : les cibles sont souvent des symboles de l’autorité, des commerces représentant la réussite économique (banques, luxe…), ou des équipements publics et des lieux fortement médiatisés. Le choix des cibles traduit souvent une dimension symbolique. Curieux hasard, qui n’en n’est pas un, ce sont les matchs internationaux qui sont ciblés car ils offrent une visibilité exceptionnelle à l’étranger permettant de dire par exemple « la France est en feu », « c’est la révolution à Paris », « le désordre et l’insécurité règnent en France ». On voit bien, alors, quels intérêts cela peut servir. Les messages que ces violences peuvent transmettre sont d’une extrême gravité. Un sentiment d’impunité d’abord. Ce premier message est parfois le plus simple :« Nous pouvons agir collectivement sans être empêchés ». La démonstration de force devient une fin en soi. « Il nous suffit de le décider pour vous déborder et semer le chaos ». C’est aussi évidemment la contestation de l’ordre établi. Pour certains participants, les destructions expriment une hostilité envers les institutions, les élites, les forces de l’ordre et tous les symboles de la réussite économique. Le match n’est qu’un prétexte permettant de rendre visible cette contestation. Une partie des auteurs peut chercher à transmettre un autre message : « Nous existons et nous refusons l’invisibilité sociale. » Les violences deviennent alors un moyen de capter une attention médiatique que les voies ordinaires ne procurent pas. Enfin le message peut porter une affirmation identitaire. Dans certains cas, la mobilisation collective permet de renforcer l’appartenance à un groupe comme le quartier, la bande, la communauté de supporters radicaux, l’identité locale. La destruction devient un rituel de cohésion et de démonstration de puissance. Un objectif est forcément recherché. En premier lieu, occuper l’espace public. Il est de montrer qui contrôle momentanément la rue et imposer sa présence à l’ensemble de la société. Il est aussi de produire un impact médiatique. Une vitrine brisée ou une voiture incendiée génèrent davantage d’attention médiatique que des revendications ordinaires. On observe qu’une fois les images « dans la boîte » le phénomène se calme et cesse. Le lendemain de la finale de la Ligue des Champions, alors que les joueurs sont célébrés au cœur de Paris par plus de 100 000 personnes, il n’y quasiment plus de casse. Le message est passé. Il est encore de défier l’autorité. Les violences permettent de tester les capacités de réaction de l’État et des forces de sécurité. L’objectif est enfin de tirer profit du désordre. Pour certains émeutiers, l’objectif est plus opportuniste : le pillage, les vols, règlements de comptes, la recherche d’adrénaline, le buzz et la popularité sur les réseaux. Je n’oublie pas que pour quelque uns les dégradations peuvent exprimer un malaise social. Même lorsque les violences sont condamnables, elles peuvent révéler un sentiment plus profond de frustration, de déclassement d’absence de perspectives ou de rupture avec les institutions. Réduire les destructions d’après-match à une simple explosion de joie ou de colère serait une erreur lourde de conséquences face à leur ampleur, leur répétition et leur organisation qui deviennent manifestes. Ces événements peuvent être compris comme l’utilisation de plusieurs phénomènes, l’émotion collective, l’opportunisme criminel, la recherche de visibilité, l’affirmation identitaire et la contestation de l’ordre social. Mais avec un objectif qui se révèle :  la démonstration de force pour ceux qui sont à la manœuvre et qui en profitent. Qui organise ? Qui en profite ?Lorsque Paris, capitale, ville des lumières connaît des violences et des destructions importantes après un match du PSG, la question essentielle n’est pas seulement de savoir qui participe, mais aussi qui organise et qui tire avantage de la situation. Qui organise ? Dans la majorité des cas, on s’aperçoit qu’il n’existe pas une organisation centrale unique dirigeant l’ensemble des événements. Les phénomènes sont souvent composites. On repère des noyaux organisés. Autour de chaque épisode de violence apparaissent des groupes déjà constitués. Des bandes locales, des groupes de supporters radicaux, des délinquants habitués aux actions collectives et des réseaux utilisant les messageries instantanées et les réseaux sociaux. Ces groupes savent habilement exploiter le contexte pour mobiliser rapidement des participants. Des organisateurs invisibles tirent les ficelles. Cette architecture criminelle ne ressemble plus à une structure hiérarchique classique. Quelques personnes peuvent choisir les lieux de rassemblement, diffuser des consignes, signaler les mouvements des forces de l’ordre, désigner des cibles et coordonner les déplacements via les réseaux sociaux. Cela rappelle étrangement l’organisation spécifique des narcotrafics, et de tous les réseaux politico-criminels qu’ils appuient. Cela rappelle aussi les pratiques occultes des groupes d’influence, étatiques ou non, au service de puissances étrangères. On sait parfaitement qu’une organisation légère peut suffire à produire des effets importants. Un effet d’entraînement d’abord. Une fois les premiers actes commis, de nombreux participants rejoignent le mouvement sans préparation préalable. L’organisation initiale est alors amplifiée par la dynamique de foule. Ceux qui en profitent sont les délinquants opportunistes qui sont les bénéficiaires les plus immédiats des pillages, des dégradations servant de couverture à d’autres infractions et de l’affaiblissement temporaire du contrôle policier. Le désordre devient une ressource. Mais il y a aussi des groupes cherchant à démontrer leur puissance. Certaines bandes utilisent ces événements pour envoyer un signal : « Nous sommes capables d’occuper la rue et de défier l’autorité ». La visibilité et la réputation gagnées renforcent leur influence locale. Il y a sans nul doute les acteurs politiques extrêmes. Chaque épisode de violence nourrit les discours des extrêmes. Les uns, à l’extrême droite, y voient la preuve d’un effondrement de l’autorité. Les autres, des groupes d’extrême gauche, y voient la conséquence de fractures sociales profondes. La violence devient de cette façon un argument politique exploitable. N’oublions pas les réseaux sociaux. Les plateformes bénéficient indirectement de la diffusion massive de vidéos spectaculaires, d’images virales, d’une forte audience, avec la multiplication des interactions. Le choc visuel est un produit médiatique. Elon Musk l’utilise sans retenue. J’y vois aussi en bonne place les « entrepreneurs de colère ». Certaines personnalités publiques comme Jean Luc Mélenchon, des élus Insoumis ou proches du Rassemblement national, influenceurs ou militants construisent leur visibilité sur l’indignation permanente. Chaque épisode leur fournit du contenu, des audiences et parfois une légitimité renforcée auprès de leur public. Le véritable bénéficiaire est leur logique du désordre. Lorsque la violence devient prévisible, médiatisée et répétitive, la peur progresse et la confiance collective recule. Alors les citoyens se replient, les institutions sont fragilisées et les tensions sociales s’accentuent. On voit clairement que lorsque les motivations des participants sont diverses, le résultat produit un même effet qui est l’affaiblissement du lien civique et de l’autorité commune. La question n’est probablement plus de savoir s’il existe un « grand organisateur » unique. Les phénomènes actuels sont souvent plus diffus. Quelques groupes structurés, des relais numériques, des opportunistes et des foules entraînées peuvent suffire à produire un événement d’ampleur. La véritable interrogation est donc moins qui commande, que qui manipule et utilise le désordre, qui en tire un avantage et quel rapport de force cherche-t-on à démontrer ou imposer. Il existe une évidente conjonction d’intérêts géopolitiques, criminels et idéologiques à laquelle la République doit faire face. Elle ne doit ni céder à la violence, ni se contenter de la condamner. Elle doit comprendre, prévenir, sanctionner et surtout réaffirmer qu’aucune cause, aucune colère et aucune foule ne peuvent se substituer à la loi commune.  Devant un tel défi, le maintien de l’ordre, s’il est essentiel, ne sera pas une réponse suffisante. De même, monter le curseur répressif à l’encontre des mineurs interpellés ne pourra pas stopper le phénomène. L’État républicain doit agir avec lucidité et une stratégie fine. Le renfort des services de renseignement est impératif. Nous sommes les cibles d’une guerre aux multiples facettes que nous avons hésité à nommer. Une guerre informationnelle menée par des puissances étrangères hostiles telles que la Russie ou la République Islamique d’Iran et leurs proxys. Une guerre sécuritaire avec les opérateurs criminels du narcotrafic. Une guerre économique avec des puissances qui recherchent l’affaiblissement et la soumission de notre économie par notre déstabilisation comme les États-Unis de Trump ou la Chine. Une guerre idéologique des extrêmes qui veulent prospérer sur les images de chaos et ils ne se privent pas de le dire.  Faire face, identifier, nommer et agir. Le chemin est difficile mais l’enjeu est vital pour notre démocratie. La violence n’a pas d’excuse. Elle est le langage de ceux qui cherchent à imposer leur volonté par la force et se placent ainsi contre la République. Nous ne pouvons plus l’excuser. Et si, en même temps, nous engagions une guerre pacifique de contre-influence. Et si nous lancions un autre défi à nos jeunes pour les sortir de cet engrenage violent et des manipulations dont ils sont l’enjeu. Et si nous leur proposions, plutôt que de détruire, d’épater le monde ! Un projet d’engagement, un objectif positif, un challenge valorisant. Si des milliers de jeunes sont capables de se mobiliser en quelques heures pour semer le désordre, alors ils sont capables, demain, de se mobiliser pour accomplir des choses extraordinaires. Le défi de la République est de leur donner une œuvre plus grande que la colère : une raison d’être fiers d’eux-mêmes et admirés par le monde. Nous l’avons réussi collectivement pour les Jeux olympiques et paralympiques. Mobilisons, motivons, récompensons, ne doutons plus des forces de notre jeunesse. Elles seules pourront sauver durablement notre démocratie. J’en ai la conviction intime et puissante. Thierry Froment est ancien juge d’instruction et ex-codirecteur de l’Institut de sciences criminelles de Montpellier. Crédit photo : © Lou Benoist / AFP

Protéger les mineurs sous emprise : sortir de l’impuissance organisée

par Thierry Froment le 20 avril 2026
Face à l’exploitation de mineurs pourtant placés sous protection publique, Thierry Froment, ancien juge d’instruction et ex-codirecteur de l’Institut de sciences criminelles de Montpellier, livre une analyse sans concession des failles du système français. Il appelle à un changement de doctrine : reconnaître l’emprise criminelle et agir sans délai. Entre diagnostic et propositions concrètes, cette tribune trace les lignes d’une réponse plus ferme pour protéger efficacement les enfants.
Ici des jeunes filles arrachées à la prostitution, là deux adolescents radicalisés revenus d’une campagne humanitaire en Afrique qui préparaient un projet d’attentat terroriste, là encore un jeune retrouvé sur un point de deal ; tous ont un point commun : ce sont des mineurs qui ont fait l’objet d’un placement en foyer sous la protection de l’Aide Sociale à l’Enfance et (ou) de la Protection Judiciaire de la Jeunesse. Nous avions évoqué cette question dans un article du Figaro publié le 1er juin 2025 intitulé « Les islamistes ont infiltré les foyers pour mineurs et les associations de protection de l’enfance » (Manon Sieraczek et Thierry Froment) avec des témoignages bouleversants de mineurs « protégés » et de professionnels qui révélaient ce contexte tragique. Les médias, depuis, ont mis le projecteur sur cette question insoutenable et inacceptable qui en dit long sur la ruine de notre système de protection de l’enfance qui prend l’eau de toute part et ne répond plus à ses missions fondamentales. Or il est des sujets qui testent une démocratie plus sûrement que les grands débats de principe. La protection des mineurs confiés à l’ASE ou suivis par la PJJ en fait partie. Derrière les sigles administratifs, il y a des visages : des adolescents qui fuient, décrochent, errent, s’épuisent, basculent, puis reviennent parfois déjà marqués par une emprise dont ils ne mesurent pas toujours eux-mêmes la violence. Le drame, ici, n’est pas seulement social. Il est aussi criminel. Et tant que l’on continuera à le traiter comme un simple empilement de fragilités individuelles, on laissera les réseaux faire leur œuvre avec une efficacité tranquille. La première erreur consiste à croire que ces mineurs relèvent d’un accompagnement ordinaire, seulement plus soutenu. C’est faux. Leur vulnérabilité est précisément exploitée par des organisations qui savent repérer les failles, promettre l’argent, l’appartenance, l’illusion amoureuse, la protection ou la puissance. Le droit français reconnaît déjà que les mineurs en danger doivent être protégés dès lors que leur santé, leur sécurité ou leur moralité sont menacées, et que le procureur peut agir en urgence lorsque le danger est grave et immédiat. Mais entre le cadre juridique et la réalité des foyers, des fugues et des recrutements numériques, un gouffre subsiste. Bien nommer le problème Il faut d’abord le dire sans détour : un mineur placé, fuguant à répétition, recruté sur les réseaux sociaux, approché par des adultes plus âgés, transporté d’un lieu à l’autre, isolé de ses repères, n’est pas seulement un jeune « en rupture ». Il est souvent déjà entré dans une mécanique d’emprise. Le langage compte ici, car il détermine l’action. Si l’on parle de « comportements à risque », on « éducativise » le problème. Si l’on parle d’exploitation, on le criminalise à juste titre. Cette distinction n’est pas de style ; elle est de méthode. Le système actuel souffre de trois aveuglements. Le premier est la lenteur. Une logique criminelle se déploie en heures, parfois en minutes ; une chaîne administrative réagit en jours, en semaines, parfois en mois. Le deuxième est la fragmentation. ASE, PJJ, parquet, police, santé, école, département : chacun connaît une partie du dossier, mais rarement l’ensemble vivant de l’enfant. Le troisième est le déficit de spécialisation. Les signaux de prostitution des mineurs, de trafic, de grooming1 ou de radicalisation sont encore trop souvent traités par des équipes débordées, généralistes, changées trop vite, épuisées par l’urgence permanente. Or un éducateur seul, même remarquable, ne peut pas combattre une économie criminelle structurée. L’urgence d’une doctrine claire Le modèle français doit reposer sur un principe simple : tout mineur exploité, recruté ou gravement exposé doit être considéré d’abord comme un mineur sous emprise à protéger, extraire et stabiliser. Cette doctrine n’efface pas la réponse pénale ; elle la réordonne. Elle place la protection avant la confusion, la lisibilité avant l’hésitation, la fermeté contre les réseaux avant la moralisation du comportement du jeune. Concrètement, cela signifie que l’on cesse de regarder la fugue comme un incident éducatif isolé. Le droit français prévoit déjà l’alerte à la CRIP, l’intervention de l’ASE, le signalement à la justice en cas de danger grave et immédiat, puis le relais du juge des enfants si nécessaire. Mais il faut aller plus loin : toute fugue répétée d’un mineur à risque doit déclencher une alerte immédiate, une recherche active, une évaluation d’exploitation, puis un entretien de retour standardisé. La fugue est souvent la porte d’entrée dans les réseaux ; elle doit donc devenir un indicateur de risque majeur, non un simple écart de conduite. Une protection d’urgence réellement immédiate La République sait déjà faire de l’urgence lorsqu’elle le décide. Le cadre juridique de l’accueil provisoire d’urgence pour les mineurs prévoit une mise à l’abri rapide, une évaluation dans un temps limité et une articulation avec le procureur. Cette logique doit être amplifiée pour les mineurs sous emprise criminelle. Je propose ici une mesure-phare : un « placement de protection immédiate anti-emprise », décidé en moins de vingt-quatre heures lorsqu’il existe des indices sérieux d’exploitation sexuelle, de trafic ou de radicalisation. Le seuil d’intervention ne doit pas être la preuve pénale complète ; il doit être l’indice sérieux de danger. C’est le seul moyen de casser l’emprise avant qu’elle ne se solidifie. Cette protection d’urgence doit pouvoir éloigner géographiquement le mineur, le placer dans une unité sécurisée, geler les contacts à risque et activer aussitôt une cellule opérationnelle réunissant ASE, PJJ, parquet, police et santé. Cette mesure n’est pas une fuite vers le sécuritaire. Elle est une réponse de protection ferme à des réseaux qui, eux, ne doutent jamais. Un mineur sous emprise n’attend pas que l’administration se mette d’accord sur sa gravité : il a besoin d’être soustrait immédiatement à la pression qui le tient. Rebâtir les foyers On ne sort pas de l’emprise dans des structures qui l’entretiennent involontairement. Trop de grands foyers sont trop grands, trop mouvants, trop bruyants, trop changeants. L’enfant qui y arrive après une violence, une rupture, un recrutement ou une fugue n’y trouve pas toujours de la sécurité ; il y rencontre parfois le vacarme d’un collectif instable, la fatigue des équipes, la porosité des entrées et sorties, l’anonymat des couloirs. La réforme doit donc être architecturale. Il faut multiplier les petites unités de 6 à 8 jeunes, avec présence adulte renforcée la nuit, stabilité des équipes, supervision spécialisée et protocole de sûreté clair. L’accueil d’urgence doit être sécurisé, temporaire, capable d’éloigner le mineur du réseau. Puis viennent des unités de stabilisation pensées pour le trauma, l’addiction, la dépendance affective, la pression numérique et la reconstruction du lien. Enfin, un parcours de transition doit permettre de passer du secours à l’autonomie sans rupture brutale. Ce n’est pas du luxe. C’est la condition minimale d’une sortie durable. Une politique de protection qui ne pense pas l’espace finit toujours par échouer dans le temps. Sortir des réseaux Le plus grand malentendu consiste à croire qu’il suffit de « rassurer » un jeune pour le soustraire à un réseau. Les réseaux, eux, travaillent l’affect, la dette, la honte, le désir de reconnaissance, la peur, la promesse de gain. Ils savent rendre la servitude supportable, voire désirée. Il faut donc des réponses qui travaillent la même matière, mais dans le sens inverse : la relation stable, le cadre, la répétition, la parole, la protection, l’éloignement, la preuve concrète que l’institution tient. D’où la nécessité « d’équipes spécialisées de sortie d’emprise ». Ces équipes devraient être formées à la prostitution des mineurs, aux trafics, au grooming, à l’emprise psychologique et aux logiques de radicalisation. Leur rôle ne serait pas seulement d’accompagner ; il serait d’arracher le jeune au récit du réseau, de reconstruire sa perception du danger, de traiter les attaches toxiques, d’anticiper les rechutes et de tenir dans la durée. Un mineur peut mentir, minimiser, revenir, disparaître de nouveau. Il faut accepter cette réalité sans renoncer. C’est le prix de la fidélité éducative. Le numérique comme champ de bataille Il serait naïf de croire que les foyers sont le seul lieu de la lutte. Le recrutement passe désormais massivement par le numérique : messageries, réseaux sociaux, vidéos, faux profils, promesses de cadeaux, demandes de photo, chantage, géolocalisation, diffusion de contenus compromettants. La protection d’un mineur exposé passe donc par un diagnostic numérique systématique et par des outils de blocage, de repérage et de coordination. Il faut aussi cesser de considérer la technologie comme un domaine réservé aux spécialistes. Chaque équipe éducative exposée devrait disposer d’un appui numérique identifié : lecture des signaux de grooming, repérage des applications à risque, analyse des échanges suspects, capacité à coopérer avec les enquêteurs. La société qui laisse ses mineurs être captés en ligne sans réponse organisée n’est pas en retard technologique ; elle est en retard de protection. Renforcer les moyens humains Aucune réforme sérieuse ne sera crédible sans un choc humain. Les structures sensibles ont besoin de davantage d’éducateurs, de psychologues, de travailleurs sociaux, de personnels de nuit, d’infirmiers, de référents numériques, de juristes et d’intervenants stables. Le turnover ne doit plus être la norme. La fatigue institutionnelle est un facteur de risque. Un professionnel qui change tous les trois mois n’incarne ni le cadre ni la confiance. Il faut aussi revaloriser ces métiers. On ne demande pas à des équipes sous-payées, épuisées et fragmentées d’affronter des phénomènes criminels sophistiqués. Une politique ambitieuse commence par des effectifs adaptés, des formations obligatoires, des supervision régulières et une reconnaissance réelle. Là où l’on veut de la vigilance, on ne peut pas entretenir l’usure. Une coordination totale La protection des mineurs ne peut plus être un puzzle où chacun garde sa pièce. Il faut une cellule départementale 24/7, un référent unique par mineur à haut risque, un tableau de bord partagé, un pilotage national et des indicateurs publics. Le droit français prévoit déjà que le département, la justice et les services compétents s’articulent autour du signalement et de la protection. Mais cette articulation doit devenir un commandement opérationnel. Un mineur exposé ne doit pas circuler d’un service à l’autre comme un dossier en attente. Il doit avoir un chef de file. Ce chef de file doit pouvoir décider, coordonner, alerter, réunir, relancer, et surtout ne jamais laisser un angle mort s’installer. Agir contre les réseaux Il faut aussi changer de focale : ne plus seulement surveiller les jeunes, mais frapper les réseaux autour d’eux. Cela implique des brigades spécialisées, des contrôles ciblés autour des foyers, une attention aux hôtels, aux gares, aux appartements relais, aux véhicules, aux adultes qui gravitent autour des structures, et une coopération beaucoup plus dense avec les plateformes numériques. La responsabilité des lieux de passage et des plateformes doit être clairement engagée. Les hôtels doivent signaler les situations suspectes. Les plateformes doivent détecter et bloquer les recruteurs identifiés. Les points fixes par lesquels passent les mineurs exploités ne sont jamais neutres ; ils sont souvent les relais invisibles d’une économie de l’ombre. Tant qu’on les laissera tranquilles, on demandera aux éducateurs de réparer ce que l’environnement détruit. Une politique de la durée La vraie question n’est pas seulement celle du choc initial. C’est celle de la durée. Comment éviter que le jeune revienne au réseau six semaines plus tard, six mois plus tard, ou au premier abandon ? La réponse tient en trois mots : soins, école, insertion. Un mineur extrait d’une emprise ne doit jamais rester sans activité structurante. Sous soixante-douze heures, il doit retrouver une forme de rythme : scolarité, atelier, sport, formation, internat relais, mentorat, accompagnement psychologique. Il faut aussi un adulte référent extérieur à l’institution, stable, non interchangeable, capable d’incarner une présence fiable. Beaucoup de mineurs n’attendent pas un programme ; ils attendent quelqu’un qui tienne. Le système de protection doit donc être capable d’offrir ce que le réseau contrefait : la constance. Une vision de la République Le sujet n’est pas marginal. Il dit quelque chose de la République elle-même. Soit nous acceptons que les plus vulnérables soient captés, exploités, déplacés, consumés dans les angles morts de nos institutions ; soit nous décidons que la protection des enfants est une fonction souveraine, immédiate et prioritaire. Il n’y a pas de compromis acceptable entre les deux. La puissance publique doit cesser de confondre complexité et impuissance. Oui, les situations sont complexes. Oui, les parcours sont cabossés. Oui, les histoires familiales sont douloureuses. Mais la complexité ne doit pas servir d’alibi à l’inaction. Une République adulte n’explique pas seulement ; elle protège. Elle ne décrit pas seulement le mal ; elle l’entrave. Elle ne s’habitue pas aux fugues, elle les lit comme des alarmes. Elle ne traite pas l’exploitation comme un détail de parcours, mais comme une atteinte à l’ordre même de la protection. Il faut sortir du temps mou. Il faut sortir de la réponse générale à des violences spécialisées. Il faut sortir de la plainte compassionnelle qui console sans agir. Face aux mineurs de l’ASE et de la PJJ exposés aux réseaux, la République doit redevenir une force de protection, de rupture et de reconstruction. Le cap est clair : protection immédiate, structures sécurisées, équipes spécialisées, coordination totale, action contre les réseaux, soins et insertion. Ce n’est pas un supplément d’âme. C’est le minimum exigible d’un État qui refuse de laisser ses enfants devenir la monnaie d’échange d’économies criminelles. La question, au fond, n’est pas de savoir si nous avons les moyens d’agir. C’est de savoir combien de temps encore nous accepterons de ne pas le faire. Sortir de la naïveté d’un prétendu humanisme qui n’en n’est pas vraiment un. Qui autorise de détourner le regard au prétexte de ne pas abîmer des libertés fondamentales, considérer qu’une fugue n’est pas une liberté d’aller et venir mais une mise en danger ; admettre qu’un contrôle serré des réseaux sur le téléphone portable d’un enfant ou la géolocalisation d’un adolescent fugueur et exposé, n’est pas une entorse à son intimité mais une mesure de protection évidente à la main d’un établissement d’accueil pour mineurs comme à celle de n’importe quel parent responsable.  Entre la liberté d’un enfant et celles de ceux qui l’exploitent, la République a choisi son camp. Plan d’action et propositions opérationnelles Il convient alors de proposer une traduction opérationnelle de notre vision : un plan d’action en 30 / 60 / 90 jours, l’identification des failles du système actuel, les enseignements les plus transférables des expériences étrangères et les arguments d’une note politique destinée à soutenir une décision rapide. Ce qu’il faut faire dans les 30 premiers jours Mettre tous les départements en « mode protection renforcée » sur les mineurs placés à risque. Une instruction nationale immédiate doit être adressée aux présidents de conseils départementaux, préfets, procureurs, directions territoriales de la PJJ et ARS pour imposer un protocole unique « mineur placé à haut risque » : fugue, soupçon d’exploitation sexuelle, implication dans un trafic, bascule violente ou radicale. Les pratiques restent aujourd’hui trop hétérogènes alors même que la coordination locale est identifiée comme le maillon faible. Ouvrir partout une cellule départementale 24/7 « fugues-emprise-réseaux ». Dès qu’un mineur ASE ou PJJ disparaît, la situation ne doit plus être traitée comme une simple absence éducative, mais comme un possible événement criminel. Cette cellule doit réunir ASE, PJJ, parquet des mineurs, police ou gendarmerie, CRIP, 119, association spécialisée, santé mentale et référent numérique. Sanctuariser immédiatement des places d’accueil sécurisées. Des places dédiées, à effectif réduit, doivent permettre d’extraire en urgence un mineur d’un foyer ou d’un territoire où il est sous emprise. Le bon niveau de réponse est de multiplier ce modèle, non de le laisser à l’état d’expérimentation ponctuelle. Nommer un référent unique « risque criminel » pour chaque mineur exposé. Un mineur à risque ne doit plus avoir une multiplicité d’intervenants sans pilote réel. Il faut un chef de file identifiable, joignable jour et nuit, chargé de coordonner placement, santé, école, police, magistrat et famille lorsque cela est possible. Faire une revue de sûreté de tous les foyers les plus exposés. Dans les foyers où se multiplient fugues, violences, allées et venues suspectes ou phénomènes de recrutement, une inspection flash doit être menée sous 30 jours : organisation de nuit, contrôle des sorties, accès aux téléphones, partenariats avec les forces de sécurité, protocole fugue, sécurisation des abords et formation des équipes. Dans les 60 jours Basculer d’une logique de placement à une logique anti-emprise. Il faut créer des équipes mobiles spécialisées « sortie de réseau » réunissant éducateurs, psychologues, addictologie, numérique, victimologie et appui judiciaire. Beaucoup de jeunes reviennent vers les réseaux parce que l’offre éducative classique n’est pas conçue pour le proxénétisme, les trafics ou la radicalisation. Créer un protocole national de réponse après fugue. Toute fugue doit entraîner, au retour, un entretien structuré : hébergement, transports, contacts numériques, dettes, cadeaux, violences, consommations, photos ou vidéos compromettantes. L’objectif n’est pas de sanctionner la fugue, mais de remonter le réseau et d’objectiver l’emprise. Mettre en place un dépistage numérique systématique du risque. Les réseaux recrutent via Snapchat, Instagram, messageries chiffrées, annonces, « petits services » et promesses affectives. Une évaluation numérique standardisée doit donc être déclenchée à l’admission, après fugue et après chaque incident grave. Renforcer immédiatement la présence adulte la nuit et le week-end. Les périodes de rupture sont connues : soirées, week-ends, vacances, changements de lieu et sorties non encadrées. Il faut des renforts ciblés sur ces créneaux, avec primes d’astreinte, binômes fixes et recours à des professionnels expérimentés. Lancer un filet de protection sanitaire et psychique obligatoire. Un mineur exploité ou en voie de bascule ne relève pas seulement de l’éducatif ou du pénal. Il faut un accès prioritaire à la pédopsychiatrie, au psycho-trauma, à l’addictologie, aux soins somatiques, à la santé sexuelle et au sommeil. Dans les 90 jours Rendre obligatoire un pilotage départemental unique contre l’exploitation sexuelle des mineurs. Il faut accélérer la mise en place d’une coordination locale formalisée, avec textes d’application, calendrier, référents nommés et reporting public. Créer une doctrine commune ASE-PJJ-parquets-forces de sécurité. Un même jeune ne doit plus être vu comme victime, délinquant, fugueur, perturbateur ou mineur en danger selon le guichet d’entrée. La doctrine doit être unique : un mineur placé recruté dans un trafic ou dans la prostitution est d’abord un mineur sous emprise à protéger. Imposer un suivi national des indicateurs critiques. Chaque département devrait publier mensuellement : nombre de fugues de mineurs placés, réitérations, récupérations en moins de 24 heures, signalements d’exploitation sexuelle, mises à l’abri sécurisées, jeunes recrutés dans des trafics, incidents graves en foyer, temps d’accès aux soins et taux de scolarisation effective. Lancer un plan national de formation obligatoire. Il faut une formation certifiante pour cadres ASE, directeurs de structures, éducateurs, assistants familiaux, magistrats pour enfants, policiers référents mineurs, infirmiers scolaires et équipes de santé, intégrant prostitution, trafics, radicalisation et emprise numérique. Réserver des réponses scolaires et d’insertion ultra-rapides. Un jeune qui sort d’un réseau et passe plusieurs semaines sans école, sans stage, sans sport ni revenu légal retourne très vite à l’emprise. Il faut des sas de remobilisation sous 72 heures : retour à l’école, atelier, mission locale, chantier éducatif, sport, mentorat et formation rémunérée. Ce plan d’action répond aux trois failles majeures du système actuel Première faille : des signaux encore trop souvent traités comme de simples problèmes de comportement. Fugue, téléphone caché, argent inexpliqué, sexualisation précoce, absentéisme, conduites addictives : ces signaux restent trop souvent lus comme de la déviance, alors qu’ils constituent fréquemment les portes d’entrée des réseaux. Deuxième faille : la dispersion des responsabilités. L’État, les départements, les parquets, la police, la PJJ, les ARS et l’Éducation nationale se partagent l’enfant sans pilote unique. Le défaut de coordination produit des angles morts, des pertes d’information et une dilution de la responsabilité. Troisième faille : des réponses trop faibles face à des logiques criminelles fortes. Les réseaux sont rapides, mobiles, numériques et lucratifs. En face, les foyers manquent souvent d’effectifs, de stabilité, de formation spécialisée et de capacités de mise à l’abri. Cette asymétrie explique une partie de l’impuissance actuelle. Ainsi cinq décisions politiques les plus fortes sont à prendre immédiatement Imposer par décret ou instruction nationale une cellule départementale 24/7 « fugues-emprise-réseaux ». Créer immédiatement des places sécurisées dédiées dans chaque grande région. Rendre obligatoire un référent unique pour chaque mineur ASE ou PJJ à haut risque. Lancer une inspection flash des foyers les plus exposés et financer en urgence les renforts de nuit. Rendre obligatoire un pilotage départemental de la lutte contre l’exploitation sexuelle des mineurs, avec indicateurs publics mensuels. Dans un temps suivant, criminaliser certaines infractions lorsqu’elles ciblent des victimes mineures : proxénétisme, corruption de mineurs, manipulation sexuelle de mineur en ligne, harcèlement et harcèlement numérique en bande organisée, mise de danger de mineur par abandon moral ou éducatif, travail illégal de mineur en bande organisée, mendicité organisée, … Ce qui inspire à l’étranger En Suède : un modèle abolitionniste et une protection forte des mineurs Pénalisation des clients et lisibilité absolue : le mineur prostitué est toujours une victime. Unités spécialisées associant forces de sécurité et travailleurs sociaux. Intervention rapide dès la suspicion d’exploitation. À retenir pour la France : arrêter toute ambiguïté et consacrer une doctrine simple « Un mineur exploité = une victime », et donc mise en place d’une protection immédiate. Au Royaume-Uni : des équipes spécialisées « Child Exploitation » Équipes mixtes permanentes réunissant police, social, santé et école. Cartographie des réseaux, en particulier dans les logiques de « county lines ». Mesures juridiques rapides pour bloquer les recruteurs. À retenir pour la France : créer des équipes opérationnelles mixtes locales permanentes, et non de simples réunions de coordination. Aux Pays-Bas : une sortie de la prostitution et un accompagnement intensif Petites structures sécurisées avec très peu de jeunes. Suivi psychologique intensif sur le trauma et l’emprise. Accompagnement long et individualisé vers le logement, la formation et l’autonomie. À retenir pour la France : les grands foyers généralistes ne suffisent pas ; il faut des structures spécialisées de sortie d’emprise. Au Québec : une approche trauma et une protection active Approche systématique fondée sur le trauma. Équipes mobiles capables d’intervenir dans la rue, les hôtels ou les lieux de passage. Lien direct avec police et justice, dans une logique d’aller-vers. À retenir pour la France : ne pas attendre que le jeune revienne ; aller le chercher activement là où il se trouve. En Allemagne : la sécurisation et un cadre structuré Cadre éducatif fort et très lisible. Insertion rapide par l’apprentissage, les métiers et les parcours structurés. Interventions fermes en cas de mise en danger. À retenir pour la France : donner vite un cadre et un avenir concret, faute de quoi le trafic reste plus attractif. Finalement tous les modèles efficaces ont en commun : Une réaction rapide : intervention en heures ou en jours, non en semaines. Une spécialisation réelle sur l’emprise, la prostitution, les trafics et le numérique. Un travail intégré entre police, social, santé, justice et école. Des structures adaptées, petites et sécurisées. Une stratégie visant les réseaux et les recruteurs, pas seulement le comportement des jeunes. Cette politique déterminée doit s’affirmer sur plusieurs engagements solides : Un principe directeur. Tout mineur impliqué dans une situation de prostitution, de trafic ou de radicalisation doit être considéré en priorité comme un mineur sous emprise à protéger, extraire et stabiliser. Une architecture claire et lisible du modèle proposé. Le modèle français doit reposer sur une cellule départementale unique, opérationnelle 24/7, un référent unique pour chaque mineur à haut risque, des structures d’accueil spécialisées en trois niveaux - extraction, stabilisation, transition -, un protocole national « fugue = risque criminel », une stratégie offensive contre les réseaux, un volet numérique systématique, un parcours sanitaire et psychique obligatoire et une reprise immédiate du parcours scolaire ou professionnel. Des conditions de réussite assumées. Cette stratégie suppose un renforcement massif des moyens humains, une formation spécialisée obligatoire, un pilotage départemental renforcé avec indicateurs publics mensuels et une stabilité réelle des équipes et des parcours. Un message central. Un mineur sous emprise n’est pas libre. La République doit intervenir immédiatement. Une justification politique non équivoque. Le système actuel fonctionne dans un temps administratif face à un temps criminel. La réforme proposée change de logique : dès les premiers signes d’emprise, sans attendre la preuve pénale complète, la puissance publique agit pour protéger, extraire, soigner, stabiliser et remonter vers les réseaux. La mesure est forte, mais elle est encadrée : contrôle judiciaire rapide, durée limitée, critères traçables et formation des professionnels. La vraie atteinte aux libertés n’est pas l’intervention protectrice de l’État ; c’est l’emprise des réseaux sur un enfant. Nous refusons que des enfants confiés à l’État soient livrés à des réseaux criminels. Quand un mineur est sous emprise, nous n’attendons pas. Nous intervenons immédiatement. Une mesure phare proposée : le placement de protection immédiate anti-emprise (PPIAE) La création d’un régime juridique et opérationnel d’urgence permettant de placer immédiatement un mineur de l’ASE ou de la PJJ dans un dispositif sécurisé dès qu’il existe un indice sérieux d’emprise criminelle, de prostitution, de trafic ou de radicalisation. Une décision en moins de 24 heures, fondée sur des indices sérieux de danger et non sur la preuve pénale complète. Une mise à l’abri sécurisée, un éloignement géographique si nécessaire et restriction des contacts identifiés à risque. L’activation automatique d’une cellule opérationnelle associant ASE, PJJ, parquet, police et santé. L’ouverture ciblée d’une enquête destinée à identifier le réseau et à protéger d’éventuelles autres victimes. Une mesure limitée dans le temps, renouvelable, sous contrôle du juge des enfants et avec réévaluation régulière. Un mineur sous emprise n’attend pas. La République intervient immédiatement. Au fond, la question posée n’est pas seulement celle de l’efficacité de nos dispositifs, ni même celle de la protection de quelques milliers d’enfants particulièrement vulnérables. Elle engage bien davantage : elle interroge notre capacité collective à faire vivre, concrètement, le pacte républicain là où il est le plus fragile. Car la République se juge moins à la force de ses principes proclamés qu’à la réalité de la protection qu’elle offre aux siens, et d’abord à ses enfants. Ceux qui nous sont confiés ne sont pas des dossiers, ni des statistiques, ni des parcours à “gérer”. Ils sont des vies en devenir, des consciences en construction, des libertés encore fragiles que nous avons le devoir de rendre possibles. Refuser l’emprise, c’est refuser que l’enfance soit une zone de capture. Protéger, c’est rendre à chacun la possibilité de choisir sa vie, et non de la subir. Reconstruire, c’est permettre à ces jeunes de retrouver non seulement un cadre, mais une dignité, une confiance, une place. Il ne s’agit pas d’opposer protection et liberté, mais de rappeler une évidence trop souvent oubliée : il n’y a pas de liberté réelle sans sécurité, surtout pour un enfant. Et il n’y a pas de République forte sans une promesse tenue envers les plus vulnérables. L’avenir de ces enfants n’est pas écrit d’avance. Il dépend de notre capacité à agir vite, à agir ensemble, et à agir juste. Il dépend de notre volonté de ne plus tolérer l’intolérable, de ne plus expliquer ce que nous pouvons empêcher, de ne plus accompagner ce que nous devons combattre. Faire ce choix, c’est réaffirmer une ligne claire : aucun enfant ne doit être abandonné aux logiques d’exploitation. Aucun mineur ne doit être laissé seul face à des réseaux qui organisent sa chute. Et chaque fois que l’un d’entre eux vacille, la République doit être là immédiatement, fermement, durablement. C’est à cette condition que nous serons fidèles à ce que nous sommes. Non pas seulement une organisation politique, mais une communauté de destin, fondée sur la protection, la justice et la promesse faite à chaque enfant de pouvoir grandir librement. Et c’est peut-être là, finalement, la mesure la plus juste de notre avenir commun : la manière dont nous aurons su, aujourd’hui, protéger ceux qui en sont l’avenir.   Thierry Froment est ancien juge d’instruction et ex-codirecteur de l’Institut de sciences criminelles de Montpellier. Crédit photo : © Khorzhevska - stock.adobe.com

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