Justice

Les violences d’après-match : un message adressé à la République

par Thierry Froment le 5 juin 2026
Dans cette tribune, Thierry Froment, ancien juge d’instruction et ancien codirecteur de l’Institut de sciences criminelles de Montpellier, livre son analyse personnelle des violences qui ont suivi la victoire du PSG en Ligue des champions. À rebours des explications qui n’y voient qu’un débordement spontané lié à l’émotion sportive, il s’interroge sur leur caractère répétitif, leur organisation apparente et les messages qu’elles peuvent adresser à la société et aux institutions. Une réflexion qui invite à regarder au-delà des faits eux-mêmes pour questionner les logiques de pouvoir, d’influence et de déstabilisation à l’œuvre dans l’espace public.

J’ai une intuition à vous confier. Les destructions d’après match ne peuvent pas, dans cette ampleur et cette organisation, n’être qu’une action collective spontanée de jeunes supporters, J’ai la conviction qu’elles sont un message. Voilà ce qu’elles nous disent. 

Ces scènes de liesse mêlées de véritables émeutes, ne relèvent pas uniquement d’un débordement émotionnel spontané, mais constituent aussi un phénomène porteur d’un message politique, géopolitique, social ou d’intimidation criminelle. Je veux rester bien sûr très nuancé, mais il n’est plus possible de détourner le regard.

Lorsque des violences, des pillages ou des destructions surviennent après certains événements sportifs, l’explication la plus fréquente est celle de l’explosion émotionnelle : l’euphorie de la victoire ou la frustration de la défaite, amplifiée par l’effet de foule et la consommation d’alcool. Ces facteurs existent indéniablement. Mais, lorsque les dégradations atteignent une telle ampleur, mobilisent des groupes organisés, se répètent selon des schémas similaires et visent certains symboles précis, il devient difficile de les considérer uniquement comme des réactions spontanées.

Ces événements peuvent aussi parfois être interprétés comme l’expression d’un message social, politique ou identitaire adressé à la société. Pourquoi il est difficile de croire à une spontanéité native ? Parce que ce sont toujours les mêmes scénarios qui se répètent. Les mêmes phénomènes apparaissent régulièrement dans certaines villes et lors d’événements sportifs.

Les regroupements sont rapides, ils organisent le ciblage de commerces ou d’équipements urbains. Les groupes qui arrivent sont équipés pour agir, les exactions sont diffusées immédiatement et méthodiquement sur les réseaux sociaux. Tous les déplacements de groupes sont coordonnés entre différents secteurs. La répétition de ces comportements suggère alors bien davantage qu’une simple réaction émotionnelle instantanée.

L’existence de groupes préparés nous alerte aussi. Dans de nombreux cas, certains individus profitent de la concentration des forces de l’ordre et de l’anonymat de la foule pour mener des actions qu’ils avaient déjà envisagées. L’événement sportif devient alors une opportunité plutôt qu’une cause. Le choix des cibles est également une indication. Les dégradations ne touchent pas toujours des objets au hasard : les cibles sont souvent des symboles de l’autorité, des commerces représentant la réussite économique (banques, luxe…), ou des équipements publics et des lieux fortement médiatisés. Le choix des cibles traduit souvent une dimension symbolique.

Curieux hasard, qui n’en n’est pas un, ce sont les matchs internationaux qui sont ciblés car ils offrent une visibilité exceptionnelle à l’étranger permettant de dire par exemple « la France est en feu », « c’est la révolution à Paris », « le désordre et l’insécurité règnent en France ».

On voit bien, alors, quels intérêts cela peut servir.

Les messages que ces violences peuvent transmettre sont d’une extrême gravité. Un sentiment d’impunité d’abord. Ce premier message est parfois le plus simple :« Nous pouvons agir collectivement sans être empêchés ». La démonstration de force devient une fin en soi. « Il nous suffit de le décider pour vous déborder et semer le chaos ».

C’est aussi évidemment la contestation de l’ordre établi. Pour certains participants, les destructions expriment une hostilité envers les institutions, les élites, les forces de l’ordre et tous les symboles de la réussite économique. Le match n’est qu’un prétexte permettant de rendre visible cette contestation.

Une partie des auteurs peut chercher à transmettre un autre message : « Nous existons et nous refusons l’invisibilité sociale. » Les violences deviennent alors un moyen de capter une attention médiatique que les voies ordinaires ne procurent pas.

Enfin le message peut porter une affirmation identitaire. Dans certains cas, la mobilisation collective permet de renforcer l’appartenance à un groupe comme le quartier, la bande, la communauté de supporters radicaux, l’identité locale. La destruction devient un rituel de cohésion et de démonstration de puissance.

Un objectif est forcément recherché. En premier lieu, occuper l’espace public. Il est de montrer qui contrôle momentanément la rue et imposer sa présence à l’ensemble de la société.

Il est aussi de produire un impact médiatique. Une vitrine brisée ou une voiture incendiée génèrent davantage d’attention médiatique que des revendications ordinaires. On observe qu’une fois les images « dans la boîte » le phénomène se calme et cesse. Le lendemain de la finale de la Ligue des Champions, alors que les joueurs sont célébrés au cœur de Paris par plus de 100 000 personnes, il n’y quasiment plus de casse. Le message est passé. Il est encore de défier l’autorité. Les violences permettent de tester les capacités de réaction de l’État et des forces de sécurité.

L’objectif est enfin de tirer profit du désordre. Pour certains émeutiers, l’objectif est plus opportuniste : le pillage, les vols, règlements de comptes, la recherche d’adrénaline, le buzz et la popularité sur les réseaux. Je n’oublie pas que pour quelque uns les dégradations peuvent exprimer un malaise social. Même lorsque les violences sont condamnables, elles peuvent révéler un sentiment plus profond de frustration, de déclassement d’absence de perspectives ou de rupture avec les institutions.

Réduire les destructions d’après-match à une simple explosion de joie ou de colère serait une erreur lourde de conséquences face à leur ampleur, leur répétition et leur organisation qui deviennent manifestes. Ces événements peuvent être compris comme l’utilisation de plusieurs phénomènes, l’émotion collective, l’opportunisme criminel, la recherche de visibilité, l’affirmation identitaire et la contestation de l’ordre social. Mais avec un objectif qui se révèle :  la démonstration de force pour ceux qui sont à la manœuvre et qui en profitent.

Qui organise ? Qui en profite ?Lorsque Paris, capitale, ville des lumières connaît des violences et des destructions importantes après un match du PSG, la question essentielle n’est pas seulement de savoir qui participe, mais aussi qui organise et qui tire avantage de la situation.

Qui organise ? Dans la majorité des cas, on s’aperçoit qu’il n’existe pas une organisation centrale unique dirigeant l’ensemble des événements. Les phénomènes sont souvent composites.

On repère des noyaux organisés. Autour de chaque épisode de violence apparaissent des groupes déjà constitués. Des bandes locales, des groupes de supporters radicaux, des délinquants habitués aux actions collectives et des réseaux utilisant les messageries instantanées et les réseaux sociaux. Ces groupes savent habilement exploiter le contexte pour mobiliser rapidement des participants.

Des organisateurs invisibles tirent les ficelles. Cette architecture criminelle ne ressemble plus à une structure hiérarchique classique. Quelques personnes peuvent choisir les lieux de rassemblement, diffuser des consignes, signaler les mouvements des forces de l’ordre, désigner des cibles et coordonner les déplacements via les réseaux sociaux.

Cela rappelle étrangement l’organisation spécifique des narcotrafics, et de tous les réseaux politico-criminels qu’ils appuient. Cela rappelle aussi les pratiques occultes des groupes d’influence, étatiques ou non, au service de puissances étrangères. On sait parfaitement qu’une organisation légère peut suffire à produire des effets importants. Un effet d’entraînement d’abord. Une fois les premiers actes commis, de nombreux participants rejoignent le mouvement sans préparation préalable. L’organisation initiale est alors amplifiée par la dynamique de foule.

Ceux qui en profitent sont les délinquants opportunistes qui sont les bénéficiaires les plus immédiats des pillages, des dégradations servant de couverture à d’autres infractions et de l’affaiblissement temporaire du contrôle policier. Le désordre devient une ressource.

Mais il y a aussi des groupes cherchant à démontrer leur puissance. Certaines bandes utilisent ces événements pour envoyer un signal : « Nous sommes capables d’occuper la rue et de défier l’autorité ». La visibilité et la réputation gagnées renforcent leur influence locale.

Il y a sans nul doute les acteurs politiques extrêmes. Chaque épisode de violence nourrit les discours des extrêmes. Les uns, à l’extrême droite, y voient la preuve d’un effondrement de l’autorité. Les autres, des groupes d’extrême gauche, y voient la conséquence de fractures sociales profondes. La violence devient de cette façon un argument politique exploitable.

N’oublions pas les réseaux sociaux. Les plateformes bénéficient indirectement de la diffusion massive de vidéos spectaculaires, d’images virales, d’une forte audience, avec la multiplication des interactions. Le choc visuel est un produit médiatique. Elon Musk l’utilise sans retenue.

J’y vois aussi en bonne place les « entrepreneurs de colère ». Certaines personnalités publiques comme Jean Luc Mélenchon, des élus Insoumis ou proches du Rassemblement national, influenceurs ou militants construisent leur visibilité sur l’indignation permanente. Chaque épisode leur fournit du contenu, des audiences et parfois une légitimité renforcée auprès de leur public. Le véritable bénéficiaire est leur logique du désordre.

Lorsque la violence devient prévisible, médiatisée et répétitive, la peur progresse et la confiance collective recule. Alors les citoyens se replient, les institutions sont fragilisées et les tensions sociales s’accentuent. On voit clairement que lorsque les motivations des participants sont diverses, le résultat produit un même effet qui est l’affaiblissement du lien civique et de l’autorité commune.

La question n’est probablement plus de savoir s’il existe un « grand organisateur » unique. Les phénomènes actuels sont souvent plus diffus. Quelques groupes structurés, des relais numériques, des opportunistes et des foules entraînées peuvent suffire à produire un événement d’ampleur. La véritable interrogation est donc moins qui commande, que qui manipule et utilise le désordre, qui en tire un avantage et quel rapport de force cherche-t-on à démontrer ou imposer.

Il existe une évidente conjonction d’intérêts géopolitiques, criminels et idéologiques à laquelle la République doit faire face. Elle ne doit ni céder à la violence, ni se contenter de la condamner. Elle doit comprendre, prévenir, sanctionner et surtout réaffirmer qu’aucune cause, aucune colère et aucune foule ne peuvent se substituer à la loi commune. 

Devant un tel défi, le maintien de l’ordre, s’il est essentiel, ne sera pas une réponse suffisante. De même, monter le curseur répressif à l’encontre des mineurs interpellés ne pourra pas stopper le phénomène.

L’État républicain doit agir avec lucidité et une stratégie fine. Le renfort des services de renseignement est impératif. Nous sommes les cibles d’une guerre aux multiples facettes que nous avons hésité à nommer. Une guerre informationnelle menée par des puissances étrangères hostiles telles que la Russie ou la République Islamique d’Iran et leurs proxys. Une guerre sécuritaire avec les opérateurs criminels du narcotrafic. Une guerre économique avec des puissances qui recherchent l’affaiblissement et la soumission de notre économie par notre déstabilisation comme les États-Unis de Trump ou la Chine. Une guerre idéologique des extrêmes qui veulent prospérer sur les images de chaos et ils ne se privent pas de le dire. 

Faire face, identifier, nommer et agir. Le chemin est difficile mais l’enjeu est vital pour notre démocratie. La violence n’a pas d’excuse. Elle est le langage de ceux qui cherchent à imposer leur volonté par la force et se placent ainsi contre la République. Nous ne pouvons plus l’excuser.

Et si, en même temps, nous engagions une guerre pacifique de contre-influence. Et si nous lancions un autre défi à nos jeunes pour les sortir de cet engrenage violent et des manipulations dont ils sont l’enjeu. Et si nous leur proposions, plutôt que de détruire, d’épater le monde ! Un projet d’engagement, un objectif positif, un challenge valorisant.

Si des milliers de jeunes sont capables de se mobiliser en quelques heures pour semer le désordre, alors ils sont capables, demain, de se mobiliser pour accomplir des choses extraordinaires. Le défi de la République est de leur donner une œuvre plus grande que la colère : une raison d’être fiers d’eux-mêmes et admirés par le monde. Nous l’avons réussi collectivement pour les Jeux olympiques et paralympiques.

Mobilisons, motivons, récompensons, ne doutons plus des forces de notre jeunesse. Elles seules pourront sauver durablement notre démocratie. J’en ai la conviction intime et puissante.

Thierry Froment est ancien juge d’instruction et ex-codirecteur de l’Institut de sciences criminelles de Montpellier.

Crédit photo : © Lou Benoist / AFP

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