Rubrique : République sociale

La Paix des sexes est-elle encore possible ?

par Tristane Banon le 8 mars 2022
Auteure et journaliste, Tristane Banon nous montre dans son nouvel essai La paix des sexes (Éditions de l'Observatoire) le chemin parcouru depuis 50 ans pour l'égalité femmes-hommes. Défendant l'art de la nuance, elle s'oppose fermement à un militantisme qui voudrait enfermer et opposer les deux sexes. En cette journée internationale des droits des femmes, elle nous invite à nous saisir de cette grande cause en refusant toujours l'anathème.
Dans votre livre La Paix des sexes (Editions de l’Observatoire), vous exprimez des réserves quant aux conséquences des mouvements #MeToo et #BalanceTonPorc, en soulignant combien les dénonciations d’agressions sexuelles qui passent par les réseaux sociaux ont souvent pour conséquence de ruiner des réputations.  Beaucoup considèrent pourtant que la tribune médiatique est la seule manière de « faire réagir » la société et plus encore la justice, qui sinon ne se saisirait pas ou trop lentement de ces dossiers. Qu’en pensez-vous ? Tristane Banon : Mon cœur est acquis à #MeToo, qui met en avant une solidarité salvatrice qui me plaît et me parle. Il y avait un problème de respect quasi-inexistant envers les plaignantes dans les affaires de violences sexuelles, parce que l’incompréhension (« pourquoi ces femmes portaient-elles plainte si longtemps après ? »), parce que cette idée tenace que la sexualité relève de la vie privée (ce qui devient faux quand elle est délictuelle ou criminelle) et parce que les tabous, les hontes, les idées fixes et les convictions étaient trop bien ancrées. #MeToo a fait tomber tout ça et il ne faut pas jeter le bébé avec l’eau du bain. Les excès ne sont pas souhaitables, comme en toute chose, et la sacralisation de la parole victimaire que l’on peut observer désormais est une erreur selon moi, elle est dangereuse en ce qu’elle abîme méchamment la présomption d’innocence et met à mal notre égalité à tous devant la loi. J’en veux pour preuve qu’on ne parle plus de « plaignantes » mais de « victimes » dans des affaires dont on ne sait rien. Or, si on décide que la plaignante est victime, c’est que l’on décide avant que la loi ne passe, que l’accusé est coupable. Ça n’est pas acceptable. Néanmoins rejeter #MeToo en bloc est une erreur.  Les choses sont, de mon point de vue, beaucoup plus compliquées avec #BalanceTonPorc. D’abord il y a la sémantique qui ne me plait pas : l’idée de « balance » rappelle les pires heures de notre histoire collective, et faire de l’homme un porc me dérange, parfois pour l’homme, parfois pour le porc ! Ceci entendu, et au-delà de l’anecdotique lexical, ce qui me dérange est plus profond, c’est la mise de tous les actes sur le même plan. Sous ce même hashtag de #BalanceTonPorc, on trouve aussi bien des goujats, des agresseurs véritables, de simples mal-élevés, des lourdauds beauf’ et des violeurs. Or, tout ne se vaut pas et tout ne mérite pas la même punition. En droit, il existe quelque chose que l’on appelle « La proportionnalité de la peine », ça n’existe pas sous l’ère #BalanceTonPorc. La punition est la même pour tous : le bannissement, la mise au ban de la société. C’est insensé, et dangereux.  Selon vous, depuis la loi de 2006 qui aligne l’âge légal du mariage à 18 ans pour les femmes et les hommes et consacre ainsi l’égalité complète des femmes et des hommes dans le droit, le « système patriarcal » n’existerait plus en France. Ne peut-on pas considérer pour autant que notre société reste, elle, patriarcale, avec des inégalités et des discriminations nombreuses ?  Tristane Banon : Le système patriarcal en tant qu’organisation venue d’en haut n’existe plus. Dire que la France est dirigée par un gouvernement qui veut asseoir la domination de l’homme sur la femme est tout simplement faux. Ce qui ne veut absolument pas dire que n’existent pas des lieux où le sexisme demeure. Ils sont nombreux : les plafonds de verre, l’inégalité salariale, les violences faites aux femmes, etc. Mais là où le sexisme existe, là où il demeure, c’est que la loi est contournée. Aller faire un tour dans des pays, comme le Cameroun où je me trouve à l’occasion de la journée de défense des droits de la femme, où la loi consacre le système patriarcal, permet de saisir l’extraordinaire différence qu’il y a entre un patriarcat systémique et un pays dont le droit consacre l’égalité, quand bien même celle-ci est trop souvent bafouée ou contournée. Nous avons les armes de l’égalité avec nous, ce sont nos lois. Le combat est d’arriver à leur application à tous les niveaux de la société. Ce combat est un combat collectif, c’est le grand combat de notre ère, femmes et hommes réunis, et il commence par l’éducation.  Nous assistons aujourd’hui à des évolutions notables en matière d’égalité salariale, d’accessibilité des femmes à des postes à haute responsabilité, d’éducation à l’égalité filles-garçons. Concrètement, sur quoi devrions-nous encore progresser et quelles politiques pourrait-on conduire pour y remédier ? Devons-nous encore légiférer ? Tristane Banon : Je ne suis pas convaincue que l’abondance de lois soit la solution. Sur ces cinq dernières années, et sans aucun discours de militantisme politique qui n’est pas mon sujet, il faut reconnaître que les plus importants manquements de la loi ont été réparés. Dire que le gouvernement n’a pas tenu sa promesse en termes d’action en faveur de l’égalité et contre les violences faites aux femmes est, de mon point de vue, assez malhonnête. Il reste forcément des choses à améliorer, mais l’essentiel des avancées juridiques a été fait.  Désormais, c’est l’éducation qui me semble être le combat prioritaire.  L’égalité, ça s’apprend, et ce dès le plus jeune âge.  Apprendre à dire oui, à dire non, à décevoir, à désobéir, à assumer la responsabilité de son désir sans que cette chose-là soit systématiquement l’affaire des femmes qui sont communément tenues pour « responsables » du désir qu’elles peuvent susciter chez l’homme (alors que l’égalité c’est aussi décider que chacun est responsable de son propre désir)…. Toutes ces notions, qui sont « l’égalité », doivent être apprises dès le plus jeune âge et enseignées aux adultes qui ne les ont pas appréhendées dans l’enfance.  Et puis il y a l’application des lois qui passe par la répression.  Mieux contrôler, punir de façon efficace, ne rien lâcher. Et ce à tous les niveaux, y compris en matière d’égalité salariale.  Là encore, ces combats sont des combats qui doivent absolument être collectifs. Ça n’est pas une guerre des femmes contre les hommes, c’est un combat de l’humanité pour elle-même. L’égalité est l’affaire de tous, c’est ensemble que nous parviendrons à l’atteindre. Je dis souvent, et je crois très fort en cela, que l’égalité est un enjeu tel que s’aliéner la moitié de l’humanité pour y parvenir est une hérésie. Je suis farouchement convaincue que le féminisme, qui est un humanisme élémentaire, est tout autant une affaire de femmes, qu’une affaire d’hommes. Il ne faut jamais oublier qu’un homme n’est jamais seulement un homme : il est aussi le fils d’une mère, parfois le père d’une fille, le mari d’une épouse, le grand-père de petites-filles.  Cet homme-là, qui est beaucoup d’hommes, peut-être un allié extraordinaire.

Covid et santé mentale

par Anne de Danne le 28 février 2022
Comme partout dans le monde, l’impact de la Covid sur la santé mentale et psychiatrique d’un nombre considérable de personnes appelle des politiques publiques volontaristes. Anne de Danne, directrice déléguée de la Fondation FondaMental, dresse pour le Laboratoire un bilan de la situation et formule des propositions concrètes pour faire face à l’urgence.
Comme chacun le sait, et parce que « Gouverner, c’est prévoir », alors il est plus que temps de mettre en œuvre une politique publique de santé mentale et de psychiatrie. Depuis mars 2020 et le début visible de la pandémie de Covid-19 en France, l’exécutif a multiplié les actions économiques et sociales et les mesures sanitaires découlant directement du nombre de malades en réanimation. Il est évidemment trop tôt pour évaluer cette action. C’est en revanche le moment pour alerter sur ce qui n’a pas été fait pour la partie immergée de l’iceberg de la Covid qu’est la santé mentale. Pendant que la politique nationale de santé se résumait à l’action contre la Covid-19, des milliers de jeunes, d’adultes, de personnes âgées commençaient à sombrer moralement, les troubles anxieux et dépressifs augmentaient de 30 à 40%, les addictions de 50%, les « burn out » de 66%, et les services de pédopsychiatrie devaient refuser des jeunes filles de 10 ans en dépression. Dans le même temps, la consommation d’antidépresseurs et de psychotropes augmentait de 20% et les arrêts maladie de longue durée de 30%. (Source Santé Publique France). Mais, parce que le plus souvent, les maladies psychiatriques restent souvent et longtemps sous les radars sanitaires, parce que les symptômes sont plutôt des signaux faible, et qu’en plus, notre pays est culturellement mal à l’aise avec ce sujet, tels Tartuffe, nous cachons ces malades ne savons et surtout ne voulons pas voir. Mais, la science et l’analyse des crises et des pandémies qui ont précédé celle-là nous disent que nous retrouverons ces malades, après en moyenne 15 ans d’errance diagnostique et thérapeutique, non pas dans les statistiques de la Direction Générale de la Santé mais dans celle de Pôle Emploi ou de l’aide sociale. Même si les chiffres ne disent pas tout et notamment pas la souffrance des malades et de leurs proches, ils méritent qu’on s’y arrête un peu. En France, les maladies psychiatriques c’est 1 personne sur 4 concernée et 1 sur 3 qui le sera au cours de sa vie, 13 ans d’espérance de vie en moins en moyenne, 8,8 millions de personnes qui souffrent de dépression, 1,6 million de troubles bipolaires et 600 000 de schizophrénie, des taux de mortalité de 2 à 5 fois supérieurs à ceux de la population générale, la première cause de handicap acquis… et 160 milliards de coûts directs et indirects par an. Et ça, c’était avant la Covid, avant que 44% des français considèrent que la crise sanitaire a des conséquences négatives sur leur santé mentale, avant que 47% soient concernés par des symptômes dépressifs plus ou moins graves, avant que 42% aient des troubles de l’anxiété, dont 26% avec une suspicion de trouble d’anxiété généralisée et même 41% chez les 18-24 ans (Source IPSOS). De fait, en France, on n’a jamais autant parlé de santé mentale que depuis la Covid. 53% des français l’ont noté, et c’est très bien. Mais ce n’est pas pour autant qu’on a amélioré la connaissance de la population et brisé les préjugés attachés à des maladies qui, contrairement à ce que pensent 2 français sur 3, sont des maladies comme les autres qui se préviennent, se traitent et même se guérissent. Cela n’a pas non plus suffi à déclencher un effort sur la recherche qui, pour sa part publique, représente moins de 30 centimes d’€ par français et par an, et ce pour la première maladie chronique et le premier poste de dépense pour l’assurance maladie.. Il est plus que temps de faire ce qui a été une réussite pour des maladies qui présentent beaucoup de similitudes avec les pathologies psychiatriques, que sont les cancers. Les 2 ont de nombreuses formes, des causes multiples, des premiers symptômes « à bas bruit », des liens souvent étroits entre le sanitaire et le social, une tendance à la chronicisation.. Reprenons donc le modèle qui a fonctionné, celui du plan cancer, et appliquons le à la psychiatrie et à la santé mentale. Lançons un plan quinquennal, de la recherche au soin personnalisé et de précision, allant jusqu’aux règles d’hygiène de vie, la formation et la communication. Confions en la gestion à un Institut dédié, multidisciplinaire, piloté par une équipe en mission, avec des objectifs clairs, une évaluation et la transparence sur les résultats. Certes, il faudra un effort financier, mais quand la Nation dépense 160Mds pour des résultats aussi mauvais, investir dans la recherche, le soin, la formation et l’information est forcément rentable. En plus, et c’est en France absolument rarissime, il y a consensus sur le constat et le caractère de « parent pauvre » historique d’une « psychiatrie sinistrée et en état d’urgence », comme sur les solutions. Il manque « juste » l’ambition politique pour passer des paroles aux actes et traduire dans les faits et sur un sujet essentiel pour l’avenir de notre société que l’est la santé mentale et donc la santé globale de sa population, les mots d’Auguste Comte, « Savoir pour prévoir afin de pouvoir ». Nous avons le savoir, nous avons les moyens de prévoir, nous pouvons donc agir », et c’est maintenant qu’il faut commencer. Anne de Danne

Scientia ad civitatem ; pour un nouveau pacte social entre la communauté scientifique et la cité

par Claudio Galderisi le 4 février 2022 Allégorie de la Science - Louvre Collections
Jamais la science n’a été aussi centrale dans l’histoire de la civilisation occidentale, jamais la res publica n’a autant compté sur elle pour concevoir de nouveaux horizons, créer un avenir qui apparaisse comme un progrès, façonner une destinée commune.
Jamais la science n’a été aussi centrale dans l’histoire de la civilisation occidentale, jamais la res publica n’a autant compté sur elle pour concevoir de nouveaux horizons, créer un avenir qui apparaisse comme un progrès, façonner une destinée commune. Et pourtant la tour d’ivoire de la recherche paraît ébranlée et ses fondements épistémiques sont attaqués de l’intérieur comme de l’extérieur. Or une science qui féconde la société est une science consciente de sa valeur patrimoniale, de ce que les savoirs du passé charrient de l’esprit humain, de sa faculté à édifier ce lieu sublimé d’humanité qu’est la cité. La science s’inscrit par essence dans un espace-temps sans fin, jalonné de vérités provisoires, sur lesquelles s’édifient selon des continuités ou des ruptures épistémiques les connaissances de demain. La mise en cause de l’éthique du vrai et de la rationalité scientifique entraîne une forme nouvelle de rejet des savoirs constitués, de l’expertise intellectuelle ou technique, de la parole d’autorité, et parfois de la possibilité même d’un dialogue argumenté, du partage des acquis, d’un langage commun. Cette tentation d’une vérité alternative, sujette à la subjectivité et à perméable à l’écume du temps comme aux projections identitaires, laisse entrevoir le risque d’un reniement de la part d’un pan croissant de la société du contrat social, par conséquent du pacte qui relie idéalement la cité scientifique et la polis. Nombreuses sont donc les raisons qui justifient que la relation entre science et société, entre recherche et enseignement, d’un côté, divulgation et profit social, de l’autre, soit au cœur d’une réflexion qui se veut à la fois analytique et épistémique, tout en proposant des orientations pouvant offrir des perspectives à un débat public et à une loi qui paraissent urgents. C’est ce contrat de moyens et de finalités que les trente propositions cherchent à redéfinir, renforcer, ancrer dans une éthique partagée du vrai, de la connaissance comme vertu, pour nourrir une nouvelle paideia. La présente réflexion collégiale s’appuie sur les analyses de spécialistes représentant les grands secteurs disciplinaires1. 1 Groupe coordonné par Claudio Galderisi, avec les contributions de Pierre Caye, Philippe Dulbecco, Bénédicte Durand, Gabriele Fioni, Philippe Hoffmann, Alain Laquièze, Didier Moreau, Franck Neveu, Jean-François Sabouret, Pierre Schapira, Carole Talon-Hugon, Jean-Jacques Vincensini, Philippe Walter. Vous pouvez consulter la totalité des travaux du groupe ci-dessous et en téléchargement : Scientia ad civitatem - Pour un nouveau pacte social - Janvier 2022Télécharger

EHPAD : ô rage, ô désespoir, ô vieillesse ennemie ?

par Dr Olivier de Ladoucette le 2 février 2022 photo de personne âgée devant une fenêtre
"La parole soulève plus de terre que le fossoyeur ne le peut" avait écrit René Char. Dernier exemple en date : la publication, le 26 janvier dernier, d'une enquête fouillée (Les Fossoyeurs, de Victor Castanet, publié chez Fayard), sur le quatrième âge et sur le traitement des personnes âgées dépendantes. Etat des lieux avec le Dr Olivier de Ladoucette.
Le Dr Olivier de Ladoucette est psychiatre, gériatre et Président de la Fondation Recherche Alzheimer et co-fondateur de SOS EHPAD. La situation des EHPAD, décrite dans cette enquête ainsi que dans « anéantir » le dernier ouvrage de M. Houellebecq, est-elle, comme le suggère l’auteur, le signe d’un affaiblissement du lien intergénérationnel? Dr Olivier de Ladoucette : Oui sans doute. Ce qui est derrière tout ça, est une forme d’âgisme, c’est-à-dire une intolérance vis-à-vis du sujet âgé (le racisme anti-vieux) qui traverse nos sociétés contemporaines et qui a pour origine un certain nombre de facteurs culturels et sociologiques. Le premier est le refus de la mort. Les personnes âgées, étant le plus proche de la mort, nous renvoient à notre propre finitude. Le deuxième point concerne la différence. Le sujet âgé est différent par son comportement, son physique et sa compréhension des choses. Souvent victime de la fracture numérique, il a du mal à s’adapter au monde actuel et les plus jeunes ont du mal à le comprendre. Cela participe également de cette exclusion. Enfin les contraintes de logement, les difficultés financières rendent plus difficiles le contact étroit avec un parent vieillissant A un niveau individuel les liens intergénérationnels peuvent exister, certaines personnes âgées ont d’excellents rapports avec leurs proches, y compris les plus jeunes. Cela va dépendre beaucoup d’eux et de la manière dont ils ont interagi avec leur entourage dans le passé. Les rapports ne se font plus sur le mode du devoir mais de la réciprocité : « je te rends ce que tu m’as donné ». Est-ce, selon vous, la seule explication aux dérives constatées dans certains EHPAD ? Dr Olivier de Ladoucette : Les EHPAD sont une mauvaise solution posée à un vrai problème. Le vrai problème c’est la dépendance des personnes âgées. Cette dépendance augmente avec le vieillissement de la population. Même si on vit de plus en plus longtemps en bonne santé, nous allons tous à un moment décliner et mourir. Cette période de déclin, qui dure plus ou moins longtemps, a besoin d’être gérée. Aujourd’hui en France et dans de nombreux pays développés, la solution retenue passe par la construction d’établissements d’accueil pour personnes dépendantes. Par définition ces structures sont maltraitantes, puisqu’on y accueille à 50% des personnes qui présentent des troubles cognitifs plus ou moins graves, donc peu conscientes des raisons pour lesquelles on les conduit dans ces établissements. Quand elles sont lucides, peu sont consentantes. Elles y vont contraintes et forcées, pour raisons de santé. On ne va plus, comme autrefois, en maison de retraite pour des raisons sociales, on va en EHPAD pour des motifs médicaux. Les EHPAD sont des lieux d’enfermement thérapeutiques où l’on vient pour mourir. Quand on a réalisé cela, on comprend aussi que pour les équipes, éviter de rendre ces endroits trop mortifères, est un challenge extrêmement compliqué. La grande majorité des établissements font ce qu’ils peuvent. Ce livre dénonce certainement des dérives mais il ne faut pas en faire une généralité. L’EHPAD bashing c’est très facile, mais en réalité des progrès importants ont été faits si on compare avec la situation il y a 20 - 30 ans. Certes il reste encore des progrès à faire. Il faudrait réinventer le concept même de l’EHPAD. A votre avis, le modèle actuel est-il tenable ? Quelles mesures devraient être mises en place pour améliorer la prise en charge des personnes âgées dépendantes ? Dr Olivier de Ladoucette : En France la politique du vieillissement a toujours été à la traîne. C’est une « patate chaude » que les différents gouvernements se refilent sans savoir comment vraiment résoudre le problème. Dans le gouvernement actuel il n’y a même pas de secrétariat d’Etat aux personnes âgées, et, dans le passé, on a rarement nommé des secrétaires d’Etat qui connaissaient vraiment le sujet. On n’a donc pas de politique du vieillissement et on n’a pas non plus de financement pour cette filière. Dans les pays d’Europe du Nord comme la Suède et le Danemark, plutôt que de grands établissements, ils ont mis en place des logements d’accueil sous forme d’appartements disséminés sur tout le territoire. Ils ont en moyenne 10 soignants pour 10 patients, soit un ratio de 1. En France le ratio est de 0,6. Le personnel est sous-payé, peu valorisé et chroniquement en sous effectifs. Les EHPAD privés représentent 30% des EHPAD en France. Les situations conduisant à la maltraitance dans les autres établissements (publics et associatifs), qui manquent de moyens, y sont hélas aussi certainement présentes. Il faut absolument revaloriser la filière gériatrique, la refinancer, lui donner un peu d’éclat pour attirer du personnel. Il faut aussi restructurer la prise en charge des personnes âgées et essayer de trouver des solutions pour les maintenir à domicile dans de bonnes conditions le plus longtemps possible. Et enfin il faut trouver de nouveaux modes d’accueil du sujet âgé très dépendant.

L’art et la culture, cœur battant de l’universalisme

par Rachel Khan le 24 janvier 2022 photo de visiteurs devant la Victoire de Samothrace, au Louvre
« L’origine d’un écrivain, c’est la bibliothèque » disait il y a peu Dany Laferrière. C’est précisément pour cela que l’artiste est un « sujet » pour les ennemis de la République et de l’humanisme, explique Rachel Khan dans cet éloge des artistes au cœur de la cité.
« L’origine d’un écrivain, c’est la bibliothèque » disait il y a peu Dany Laferrière. C’est précisément pour cela que l’artiste est un « sujet » pour les ennemis de la République et de l’humanisme.  « Ils sont les législateurs de l’ombre » Il ne faut jamais oublier que les régimes totalitaires sont ceux qui réussissent à terroriser dans toutes les sphères de la vie, jusqu’à l’imaginaire. Ainsi, ils tuent la communication par les mots, par les sens et tuent le sens même de la politique, dont l’incessante conquête de la liberté est le principe fondamental. Les racistes autant que la nouvelle vague - qui se dit antiraciste - enferment l’artiste.   Pourtant, créer en liberté n’est pas un déni mais au contraire la traduction de l’inconsolable, de l’intraduisible en dépassant les identités carcérales. En donnant naissance à une nouvelle matière, la création est l’alliée de la réparation. Les artistes prédisent, influent sur les avancées, font bouger les lignes, permettent d’anticiper bien avant que les parlements ne se positionnent et préparent le terrain de la conscience. Gouvernants de l’imaginaire, dirigeants de l’indicible, ils sont les législateurs de l’ombre.  La création est une souffrance et prend un temps qui ne correspond pas à la vie d’un hashtag. Elle prend les douleurs de l’Histoire comme matière première. Elle les domine pour les enjamber. Cette volonté de réparation, présente dans toutes les disciplines artistiques, les rend poreuses entre elles. La réparation offre une cohésion du champ artistique et culturel, autant qu’un sentiment d’appartenance à notre patrimoine universel d’interrogations.  L’artiste est « embarqué » malgré lui Certaines esthétiques ont été essentielles pour la lutte contre les violences, contre les inégalités. Le hip-hop témoigne depuis les années 80 d’une liberté, d’une volonté d’égalité, d’une profondeur poétique qui se place bien au-dessus des tentatives de censure et de castration. C’est grâce au hip-hop que des talents représentants toute la France ont émergé. C’est grâce à lui que la lumière a été faite sur certains territoires, que la culture gay a fait son entrée dans les cités via le voguing notamment, c’est grâce à lui que des jeunes filles prennent confiance en elles pour créer et s’émanciper. Le hip-hop est un art de liberté, inféodé à aucun dogme. Il se bat avec des valeurs de loyauté et de dépassement de soi, sans victimisation. Sans le conscientiser, c’est bien l’universalisme que la création défend.  L’artiste ne peut plus être seulement engagé, il est « embarqué » comme le disait Camus, devant des notions de citoyenneté et de laïcité qui se confrontent aux replis, aux mépris, à la haine en ligne. « Créer aujourd’hui, c’est créer dangereusement ...Toute publication et acte expose aux passions d’un siècle qui ne pardonne rien […] La question […] est seulement de savoir comment, parmi les polices de tant d’idéologies, l’étrange liberté de la création reste possible. » Il faut protéger nos artistes !  La peinture, l’écriture, la musique sont des partages qui rapiècent le monde par mille chemins singuliers et autant de nuances d’un cœur vers d’autres. Les extrêmes des deux bords ne sont pas des éveillés, ils sont un cauchemar de l’imaginaire, de la création et s’organisent pour menacer la République et la démocratie. Or, grâce à ses fondamentaux, la France est le dernier bastion de résistance face aux extrêmes. Nous sommes regardés à travers le monde ! L’artiste œuvre toujours vers des chemins de traverse. Pour cela, il a comme outil, au-delà de l’encre et de ses pinceaux, la Déclaration de 1789, préambule de notre Constitution. Romain Gary, Dibango, Gainsbourg, Glissant, Rabelais, de Balzac, de Camus, d’Hannah Arendt, Senghor, Brassens sont des signatures à l’identité infinie. Loin de la déconstruction, la liberté de leurs mots est créatrice de nous-mêmes. Il faut protéger nos artistes, petits poucets qui savent retrouver le chemin de notre République.  Soutenir la création par la défense des idées  Le monde n’est pas humain pour avoir été créé par des femmes et des hommes, il devient humain par les mots et créations, qui permettent le dialogue, nécessaire à l’universalisme et à la démocratie. Si les soutiens publics à la création ne sont pas exigeants sur nos fondamentaux, les artistes vont disparaître pour laisser place aux influenceurs (de haine). On parle beaucoup de bataille culturelle, celle-ci implique d’être aux côtés des artistes et des lieux qui doivent rester ouverts et citoyens. Toute bataille culturelle met les artistes au centre, puisque tout théâtre est un hémicycle. 

École ouverte, le dernier ouvrage de Jean-Michel Blanquer

par L'équipe du Lab' le 10 octobre 2021 photo de pile de livres
Dans cet ouvrage, Jean-Michel rappelle l’importance d’avoir maintenu les écoles ouvertes et défini une nouvelle alliance du monde avec l’école. « Je fais et ferai tout pour que cette épidémie ait eu au moins ce mérite : nous obliger à retrouver le sens de l’École. Il y a encore dix-huit mois, avant que le virus ne barre le chemin des salles de classe aux enfants, l'effet de l'habitude avait comme dilué ce sens. La fermeture des écoles, à l'échelle de la France comme à celle du monde, a constitué un point de bascule historique. Dans cette situation incertaine s'est joué le choix entre une École vue comme notre institution fondamentale ou comme la variable d'ajustement de nos peurs. C'est pourquoi, dans ce livre comme dans la vie, je l'écrirai avec une majuscule en tant que référence centrale de notre existence collective. » En savoir plus : http://www.gallimard.fr/Catalogue/GALLIMARD/Hors-serie-Connaissance/Ecole-ouverte

Le Laboratoire
de la République

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