Les violences d’après-match : un message adressé à la République

par Thierry Froment le 5 juin 2026
Dans cette tribune, Thierry Froment, ancien juge d’instruction et ancien codirecteur de l’Institut de sciences criminelles de Montpellier, livre son analyse personnelle des violences qui ont suivi la victoire du PSG en Ligue des champions. À rebours des explications qui n’y voient qu’un débordement spontané lié à l’émotion sportive, il s’interroge sur leur caractère répétitif, leur organisation apparente et les messages qu’elles peuvent adresser à la société et aux institutions. Une réflexion qui invite à regarder au-delà des faits eux-mêmes pour questionner les logiques de pouvoir, d’influence et de déstabilisation à l’œuvre dans l’espace public.
J’ai une intuition à vous confier. Les destructions d’après match ne peuvent pas, dans cette ampleur et cette organisation, n’être qu’une action collective spontanée de jeunes supporters, J’ai la conviction qu’elles sont un message. Voilà ce qu’elles nous disent.  Ces scènes de liesse mêlées de véritables émeutes, ne relèvent pas uniquement d’un débordement émotionnel spontané, mais constituent aussi un phénomène porteur d’un message politique, géopolitique, social ou d’intimidation criminelle. Je veux rester bien sûr très nuancé, mais il n’est plus possible de détourner le regard. Lorsque des violences, des pillages ou des destructions surviennent après certains événements sportifs, l’explication la plus fréquente est celle de l’explosion émotionnelle : l’euphorie de la victoire ou la frustration de la défaite, amplifiée par l’effet de foule et la consommation d’alcool. Ces facteurs existent indéniablement. Mais, lorsque les dégradations atteignent une telle ampleur, mobilisent des groupes organisés, se répètent selon des schémas similaires et visent certains symboles précis, il devient difficile de les considérer uniquement comme des réactions spontanées. Ces événements peuvent aussi parfois être interprétés comme l’expression d’un message social, politique ou identitaire adressé à la société. Pourquoi il est difficile de croire à une spontanéité native ? Parce que ce sont toujours les mêmes scénarios qui se répètent. Les mêmes phénomènes apparaissent régulièrement dans certaines villes et lors d’événements sportifs. Les regroupements sont rapides, ils organisent le ciblage de commerces ou d’équipements urbains. Les groupes qui arrivent sont équipés pour agir, les exactions sont diffusées immédiatement et méthodiquement sur les réseaux sociaux. Tous les déplacements de groupes sont coordonnés entre différents secteurs. La répétition de ces comportements suggère alors bien davantage qu’une simple réaction émotionnelle instantanée. L’existence de groupes préparés nous alerte aussi. Dans de nombreux cas, certains individus profitent de la concentration des forces de l’ordre et de l’anonymat de la foule pour mener des actions qu’ils avaient déjà envisagées. L’événement sportif devient alors une opportunité plutôt qu’une cause. Le choix des cibles est également une indication. Les dégradations ne touchent pas toujours des objets au hasard : les cibles sont souvent des symboles de l’autorité, des commerces représentant la réussite économique (banques, luxe…), ou des équipements publics et des lieux fortement médiatisés. Le choix des cibles traduit souvent une dimension symbolique. Curieux hasard, qui n’en n’est pas un, ce sont les matchs internationaux qui sont ciblés car ils offrent une visibilité exceptionnelle à l’étranger permettant de dire par exemple « la France est en feu », « c’est la révolution à Paris », « le désordre et l’insécurité règnent en France ». On voit bien, alors, quels intérêts cela peut servir. Les messages que ces violences peuvent transmettre sont d’une extrême gravité. Un sentiment d’impunité d’abord. Ce premier message est parfois le plus simple :« Nous pouvons agir collectivement sans être empêchés ». La démonstration de force devient une fin en soi. « Il nous suffit de le décider pour vous déborder et semer le chaos ». C’est aussi évidemment la contestation de l’ordre établi. Pour certains participants, les destructions expriment une hostilité envers les institutions, les élites, les forces de l’ordre et tous les symboles de la réussite économique. Le match n’est qu’un prétexte permettant de rendre visible cette contestation. Une partie des auteurs peut chercher à transmettre un autre message : « Nous existons et nous refusons l’invisibilité sociale. » Les violences deviennent alors un moyen de capter une attention médiatique que les voies ordinaires ne procurent pas. Enfin le message peut porter une affirmation identitaire. Dans certains cas, la mobilisation collective permet de renforcer l’appartenance à un groupe comme le quartier, la bande, la communauté de supporters radicaux, l’identité locale. La destruction devient un rituel de cohésion et de démonstration de puissance. Un objectif est forcément recherché. En premier lieu, occuper l’espace public. Il est de montrer qui contrôle momentanément la rue et imposer sa présence à l’ensemble de la société. Il est aussi de produire un impact médiatique. Une vitrine brisée ou une voiture incendiée génèrent davantage d’attention médiatique que des revendications ordinaires. On observe qu’une fois les images « dans la boîte » le phénomène se calme et cesse. Le lendemain de la finale de la Ligue des Champions, alors que les joueurs sont célébrés au cœur de Paris par plus de 100 000 personnes, il n’y quasiment plus de casse. Le message est passé. Il est encore de défier l’autorité. Les violences permettent de tester les capacités de réaction de l’État et des forces de sécurité. L’objectif est enfin de tirer profit du désordre. Pour certains émeutiers, l’objectif est plus opportuniste : le pillage, les vols, règlements de comptes, la recherche d’adrénaline, le buzz et la popularité sur les réseaux. Je n’oublie pas que pour quelque uns les dégradations peuvent exprimer un malaise social. Même lorsque les violences sont condamnables, elles peuvent révéler un sentiment plus profond de frustration, de déclassement d’absence de perspectives ou de rupture avec les institutions. Réduire les destructions d’après-match à une simple explosion de joie ou de colère serait une erreur lourde de conséquences face à leur ampleur, leur répétition et leur organisation qui deviennent manifestes. Ces événements peuvent être compris comme l’utilisation de plusieurs phénomènes, l’émotion collective, l’opportunisme criminel, la recherche de visibilité, l’affirmation identitaire et la contestation de l’ordre social. Mais avec un objectif qui se révèle :  la démonstration de force pour ceux qui sont à la manœuvre et qui en profitent. Qui organise ? Qui en profite ?Lorsque Paris, capitale, ville des lumières connaît des violences et des destructions importantes après un match du PSG, la question essentielle n’est pas seulement de savoir qui participe, mais aussi qui organise et qui tire avantage de la situation. Qui organise ? Dans la majorité des cas, on s’aperçoit qu’il n’existe pas une organisation centrale unique dirigeant l’ensemble des événements. Les phénomènes sont souvent composites. On repère des noyaux organisés. Autour de chaque épisode de violence apparaissent des groupes déjà constitués. Des bandes locales, des groupes de supporters radicaux, des délinquants habitués aux actions collectives et des réseaux utilisant les messageries instantanées et les réseaux sociaux. Ces groupes savent habilement exploiter le contexte pour mobiliser rapidement des participants. Des organisateurs invisibles tirent les ficelles. Cette architecture criminelle ne ressemble plus à une structure hiérarchique classique. Quelques personnes peuvent choisir les lieux de rassemblement, diffuser des consignes, signaler les mouvements des forces de l’ordre, désigner des cibles et coordonner les déplacements via les réseaux sociaux. Cela rappelle étrangement l’organisation spécifique des narcotrafics, et de tous les réseaux politico-criminels qu’ils appuient. Cela rappelle aussi les pratiques occultes des groupes d’influence, étatiques ou non, au service de puissances étrangères. On sait parfaitement qu’une organisation légère peut suffire à produire des effets importants. Un effet d’entraînement d’abord. Une fois les premiers actes commis, de nombreux participants rejoignent le mouvement sans préparation préalable. L’organisation initiale est alors amplifiée par la dynamique de foule. Ceux qui en profitent sont les délinquants opportunistes qui sont les bénéficiaires les plus immédiats des pillages, des dégradations servant de couverture à d’autres infractions et de l’affaiblissement temporaire du contrôle policier. Le désordre devient une ressource. Mais il y a aussi des groupes cherchant à démontrer leur puissance. Certaines bandes utilisent ces événements pour envoyer un signal : « Nous sommes capables d’occuper la rue et de défier l’autorité ». La visibilité et la réputation gagnées renforcent leur influence locale. Il y a sans nul doute les acteurs politiques extrêmes. Chaque épisode de violence nourrit les discours des extrêmes. Les uns, à l’extrême droite, y voient la preuve d’un effondrement de l’autorité. Les autres, des groupes d’extrême gauche, y voient la conséquence de fractures sociales profondes. La violence devient de cette façon un argument politique exploitable. N’oublions pas les réseaux sociaux. Les plateformes bénéficient indirectement de la diffusion massive de vidéos spectaculaires, d’images virales, d’une forte audience, avec la multiplication des interactions. Le choc visuel est un produit médiatique. Elon Musk l’utilise sans retenue. J’y vois aussi en bonne place les « entrepreneurs de colère ». Certaines personnalités publiques comme Jean Luc Mélenchon, des élus Insoumis ou proches du Rassemblement national, influenceurs ou militants construisent leur visibilité sur l’indignation permanente. Chaque épisode leur fournit du contenu, des audiences et parfois une légitimité renforcée auprès de leur public. Le véritable bénéficiaire est leur logique du désordre. Lorsque la violence devient prévisible, médiatisée et répétitive, la peur progresse et la confiance collective recule. Alors les citoyens se replient, les institutions sont fragilisées et les tensions sociales s’accentuent. On voit clairement que lorsque les motivations des participants sont diverses, le résultat produit un même effet qui est l’affaiblissement du lien civique et de l’autorité commune. La question n’est probablement plus de savoir s’il existe un « grand organisateur » unique. Les phénomènes actuels sont souvent plus diffus. Quelques groupes structurés, des relais numériques, des opportunistes et des foules entraînées peuvent suffire à produire un événement d’ampleur. La véritable interrogation est donc moins qui commande, que qui manipule et utilise le désordre, qui en tire un avantage et quel rapport de force cherche-t-on à démontrer ou imposer. Il existe une évidente conjonction d’intérêts géopolitiques, criminels et idéologiques à laquelle la République doit faire face. Elle ne doit ni céder à la violence, ni se contenter de la condamner. Elle doit comprendre, prévenir, sanctionner et surtout réaffirmer qu’aucune cause, aucune colère et aucune foule ne peuvent se substituer à la loi commune.  Devant un tel défi, le maintien de l’ordre, s’il est essentiel, ne sera pas une réponse suffisante. De même, monter le curseur répressif à l’encontre des mineurs interpellés ne pourra pas stopper le phénomène. L’État républicain doit agir avec lucidité et une stratégie fine. Le renfort des services de renseignement est impératif. Nous sommes les cibles d’une guerre aux multiples facettes que nous avons hésité à nommer. Une guerre informationnelle menée par des puissances étrangères hostiles telles que la Russie ou la République Islamique d’Iran et leurs proxys. Une guerre sécuritaire avec les opérateurs criminels du narcotrafic. Une guerre économique avec des puissances qui recherchent l’affaiblissement et la soumission de notre économie par notre déstabilisation comme les États-Unis de Trump ou la Chine. Une guerre idéologique des extrêmes qui veulent prospérer sur les images de chaos et ils ne se privent pas de le dire.  Faire face, identifier, nommer et agir. Le chemin est difficile mais l’enjeu est vital pour notre démocratie. La violence n’a pas d’excuse. Elle est le langage de ceux qui cherchent à imposer leur volonté par la force et se placent ainsi contre la République. Nous ne pouvons plus l’excuser. Et si, en même temps, nous engagions une guerre pacifique de contre-influence. Et si nous lancions un autre défi à nos jeunes pour les sortir de cet engrenage violent et des manipulations dont ils sont l’enjeu. Et si nous leur proposions, plutôt que de détruire, d’épater le monde ! Un projet d’engagement, un objectif positif, un challenge valorisant. Si des milliers de jeunes sont capables de se mobiliser en quelques heures pour semer le désordre, alors ils sont capables, demain, de se mobiliser pour accomplir des choses extraordinaires. Le défi de la République est de leur donner une œuvre plus grande que la colère : une raison d’être fiers d’eux-mêmes et admirés par le monde. Nous l’avons réussi collectivement pour les Jeux olympiques et paralympiques. Mobilisons, motivons, récompensons, ne doutons plus des forces de notre jeunesse. Elles seules pourront sauver durablement notre démocratie. J’en ai la conviction intime et puissante. Thierry Froment est ancien juge d’instruction et ex-codirecteur de l’Institut de sciences criminelles de Montpellier. Crédit photo : © Lou Benoist / AFP

Hommage à Edgar Morin, l’homme du siècle

par Jean-Michel Blanquer le 3 juin 2026
Edgar Morin, philosophe et sociologue, s’est éteint vendredi 29 mai. Dans La Tribune Dimanche, le président du Laboratoire de la République Jean-Michel Blanquer a retracé le parcours de ce passionné de la connaissance.
Edgar Morin est mort. Cette phrase sonne comme un oxymore que j’ai peine à écrire tant il a incarné le principe de vie. Il y a quelques jours encore, il me tendait sa main comme pour boxer la mienne, accompagnant le geste d’une petite blague qui voulait dire « j’ai encore un peu de force et j’ai envie de vie, d’amitié et de rire ». Cette vitalité l’a amené jusqu’à sa cent cinquième année et elle habite son existence comme son œuvre. Elle était peut-être le fruit d’une résistance farouche initiale contre les forces du néant. Donné pour mort à sa naissance – le 8 juillet 1921 –, il finit quand même par pousser des cris grâce à l’acharnement du médecin. Il était déjà le survivant d’une tentative d’avortement de sa mère. Cette mère adorée décèdera lorsqu’il avait dix ans et cet événement « atomique » qu’il a narré dans plusieurs livres créera un vide insondable qu’il cherchera à combler durant toute son existence. Il le fera par la pensée et l’action. Il est, dans les années 1930, un gamin de Paris, fils d’un commerçant du Sentier issu d’une lignée de juifs de Salonique (histoire familiale et paternelle qu’il raconte magnifiquement dans Vidal et les siens). Il arpente Paname, avec toujours des journaux ou des livres sous le bras, en amoureux de ses rues, de ses chansons et de tous ses charmes. C’est dans ces années adolescentes qu’il découvre le cinéma et, déjà grand lecteur, il devient dévoreur de films. Je me souviens, un jour où je regardais Marius avec lui, de son introduction lumineuse pour exalter le génie de Pagnol, le lien avec la tragédie grecque, les déchirements des personnages. Il nous emportait. Questionner Edgar Morin, c’était ouvrir une fenêtre sur le XXe siècle Je le regardais et c’était le petit garçon de dix ans, encore émerveillé par la lanterne magique, que je voyais parler. N’était-il pas lui-même Marius, cet orphelin de mère attiré par le grand large ? De cet enfant avait surgi au cours des décennies suivantes un intellectuel dont la générosité de l’être donnait des analyses originales qui transcendait les disciplines et les chapelles. Il n’était pas qu’un interprète éclairé des enjeux inconscients et cachés de l’art cinématographique. Il alla jusqu’à se faire cinéaste, présentant avec Jean Rouche, à Cannes Chronique d’un été, splendide documentaire sociologique qui touche au but par sa façon bien morinienne de relier le simple et l’essentiel. « Comment vis-tu ? » était la question récurrente posée aux gens. Et le résultat était à son image : un moment doux et puissant de « cinéma-vérité » qui n’a pas vieilli. Entre l’adolescent pacifiste des années 1930 et le jeune homme des années 1950, l’épreuve fondamentale de la guerre avait forgé l’adulte par le bain de fer de la Résistance. Edgar était passé du patronyme de Nahoum à celui de Morin. Et cette métamorphose n’était pas que nominale. Il disait souvent que l’occupation l’avait façonné : « Nous avions à peine 20 ans et nous mettions nos vies dans la balance. » L’étudiant s’était prouvé son courage, son sens de l’organisation, sa capacité à créer du compagnonnage. Parfaitement décrit par Emmanuel Lemieux (« Le Réseau », Cerf, 2023), le réseau Charette – pseudonyme de Michel Cailliau, neveu de De Gaulle - fut une école de la vie où des amitiés et un amour essentiels se constituèrent. Je n’aimais rien tant que l’interroger à brûle-pourpoint sur les personnages de l’époque, Philippe Dechartre, Marguerite Duras, François Mitterrand… Questionner Edgar Morin, c’était ouvrir une fenêtre sur le XXe siècle. Personne n’illustrait mieux que lui que les divergences politiques ne devraient pas séparer les hommes C’était voir Sartre dans le désordre de son bureau, entendre Camus dans la clarté de son jugement, écouter Jankélévitch dans une leçon clandestine à Toulouse, sentir l’amitié de Breton, se promener avec Duras et Mascolo rue Saint-Benoît, mieux comprendre les ambiguïtés de Mitterrand… La politique, la littérature, les théories, les sentiments s’entremêlaient comme des fils formant un tissu de vie. L’aventure de la Résistance se continua par sa participation épique à la campagne d’Allemagne jusqu’à pénétrer dans le bureau de Hitler peu après la chute de Berlin. Buriné par la guerre Dans la vie intellectuelle et artistique des années 1950, Morin est ami de beaucoup par son esprit empathique et fâché avec certains par son indépendance d’esprit. C’est l’heure de la séparation du Parti communiste, qu’il analysera dans l’un de ses plus grands livres, Autocritique. C’était sa boucle de rétroaction à lui, sa manière de tirer une leçon de ses propres erreurs pour être utile aux autres et à lui-même. Ses engagements n’étaient pas toujours dépourvus de naïveté. C’était le plus souvent le corollaire de sa générosité. Nous eûmes bien des vues différentes. Au moins pouvait-on en discuter en toute fraternité. Personne n’illustrait mieux que lui que les divergences politiques ne devraient pas séparer les hommes. Morin est définitivement un franc-tireur, un explorateur. Son entrée au CNRS après-guerre, possible à cette époque pour l’autodidacte touche-à-tout buriné par la guerre qu’il était, lui avait donné le cadre permettant d’exercer toutes ses curiosités. Son livre sur la mort avait été un premier exemple extraordinaire de sa capacité à approfondir les questions les plus cruciales par de nouvelles approches permises par l’interdisciplinarité. Pas de conformisme, pas d’inhibition, pas de snobisme chez Morin. Plutôt une curiosité d’enfant qu’il revendiquait comme telle. « On n’est pleinement humain que si, adulte, on a gardé de l’enfance les tendresses, les curiosités, les jeux et de l’adolescence les aspirations » disait-il. Autant de vaccins contre la stérilité de l’académisme et contre la tentation du mépris venue des nouveaux sociologues installés, faux rebelles prompts à la vraie domination et dont il eut à souffrir parfois des réflexes d’excommunication. Morin est définitivement un franc-tireur, un explorateur Morin s’internationalise aussi dans ces années-là, notamment par le continent américain. Long séjour au Chili, voyages dans de nombreux pays d’Amérique latine puis moment Californien. Il fait au cours des années 1960 et 1970 des rencontres décisives, par exemple celle du brésilien Candido Mendes dans le cadre de l’Unesco. C’est autant de graines qui donneront des arbres. Morin sera ainsi très actif dans l’Académie de la latinité créée par Mendes pour le dialogue des cultures de socle méditerranéen, avec ses amis Alain Touraine, Mario Soares, Federico Mayor et bien d’autres. Nous y renforçâmes notre amitié. La fréquentation des scientifiques américains le conduit à des approches analogiques. Curieux de tout, il veut être à l’avant-garde des enjeux scientifiques et technologiques nouveaux et de ce qu’ils permettent de mieux comprendre pour les sciences de l’homme. Cette volonté de construire des ponts entre les savoirs le conduit à écrire dans les années 1970 son œuvre centrale, La Méthode, qui, en six volumes, cherche à fonder une nouvelle épistémologie. De là vint ma première rencontre, livresque, avec lui lorsque je travaillais à ma thèse sur Les méthodes du juge constitutionnel. Lire Morin sous cet angle, c’est frotter sans arrêt sa cervelle à des perspectives jusque-là inenvisagées. Morin a créé là non une encyclopédie nouvelle mais une grille de lecture inédite et perpétuellement utile, traduite par la notion de complexité qui devint son fétiche. Il tenait à ce que l’on forme l’enfant à une pensée critique, consciente que des prismes différents pouvaient s’appliquer à une même réalité Sa passion pour la connaissance et surtout pour la « connaissance de la connaissance » devait le mener inévitablement à se pencher sur les questions éducatives. Ce fut, avec l’Amérique latine, notre autre point de rencontre. Avec Les sept savoirs nécessaires à l’éducation du futur, publié sous l’égide de l’Unesco en 2000, Morin présente une vision de l’homme car une société saine est une société qui calque sa vision de l’éducation sur l’idée qu’elle se fait d’elle-même en tant que civilisation. C’est pourquoi il insiste tant sur la notion d’erreur. Il tenait à ce que l’on forme l’enfant à une pensée critique, consciente que des prismes différents pouvaient s’appliquer à une même réalité. Anticipant les enjeux cruciaux de nos temps actuels au regard des problèmes posés par la post-vérité, il voulait prémunir l’élève contre les certitudes mortifères, les passions anti-démocratiques, les manipulations multiples. Bref, il visait ce que doit chercher toute philosophie de l’éducation : la liberté. Un jour, tandis que je visitais Montpellier, je lui fis signe bien tardivement, car il y séjournait à cette époque. Comme toujours, il répondit oui. Et le voici avec Sabah m’accompagnant dans un lycée préparant les élèves au baccalauréat professionnel de cuisine. Il les interroge, disserte sur les vertus du sens gustatif, du geste de la main, de la gastronomie française. Bonhommie, simplicité, générosité, spontanéité, bonté, profondeur des vues… Tout était là et les élèves le percevaient avec l’enthousiasme des grands jours. La cohérence splendide de Morin entre sa théorie et sa vie se voyait dans ces moments-là. Il disait à la suite de Beethoven qu’il ne s’inclinait que devant la bonté. Dans La Méthode, le principe hologrammatique correspond à l’idée que le tout est fait de parties, mais que l’on trouve aussi le tout dans chacune des parties. Il s’est nourri de tout ce qui l’entourait tout en devenant partie intégrante de tous ceux qui l’ont absorbé. Et c’est ainsi qu’il pouvait affirmer : « J’ai pu grâce à vous tous devenir Edgar Morin ». Jean-Michel Blanquer Cet hommage est paru dans La Tribune Dimanche le 31 mai 2026. Crédit photo : Laurent CERINO/REA

Méritocratie républicaine : faut-il récompenser la « chance » des uns ou compenser la « malchance » des autres ?

par Gérard Mermet le 11 mai 2026
Déclassement, panne de l’ascenseur social, défiance envers les élites : pour une majorité de Français, la promesse méritocratique républicaine ne fonctionne plus. Entre héritage social, inégalités de départ et concentration croissante des richesses, le débat sur le « mérite » revient au cœur des fractures françaises.
La dernière enquête de l’Insee sur la mobilité sociale (en principe favorisée par la « méritocratie[1]»  républicaine) date de 2015. Elle faisait apparaître une légère augmentation de la mobilité ascendante (27,6% des Français étaient concernés, contre 23,5% lors de l’enquête de 1977), mais aussi un doublement de la mobilité descendante (15,0% contre 7,2% en 1977). Bien que le sujet soit essentiel à la compréhension du fonctionnement de notre société, l’enquête n’a malheureusement pas été reconduite depuis dix ans.  Où en sommes-nous aujourd’hui ? Un fort sentiment de déclassement A défaut de comparaisons précises sur le thème de la mobilité sociale, il faut se tourner vers les (rares) sondages récents portant sur des sujets voisins. Dans celui réalisé en janvier 2026 par Odoxa[2], 61 % des Français estimaient que leur situation sociale était moins bonne que celle de leurs parents à leur âge. Et 70 % prévoyaient que leurs enfants vivraient moins bien qu’eux, soit 3 points de plus qu’en 2025 et 22 points de plus qu’il y a environ 30 ans (1995) ! Le pessimisme des Français n’est pas nouveau ; il atteint même un record planétaire selon certaines études. Et il ne cesse de s’accroître... Selon un autre sondage, réalisé par Ipsos en octobre 2025[3], les Français se donnaient en moyenne à eux-mêmes une note de 4,7 sur une échelle sociale de 0 à 10 (du plus bas de la pyramide sociale au plus haut). 17% seulement s’attribuaient une note entre 7 et 10 (en haut), et  24% une note entre 0 et 3 (en bas). Les autres (49%) se situaient eux-mêmes ; dans la zone moyenne (notes entre 4 et 6).  Mais 12% seulement considéraient que leur situation dans la société française allait s’améliorer à l’avenir (notes de 7 à 10 sur une échelle de 0 à 10), 32% qu’elle allait se dégrader (notes de 0 à 3), 52% qu’elle resterait stable (notes de 4 à 6). Ces chiffres confirment le sentiment général et traduisent le grand malaise actuel de notre société. Ils montrent que, pour la majorité des Français, la promesse républicaine faite à chaque citoyen de pouvoir se hisser aux étages supérieurs de la pyramide sociale par ses « mérites » personnels (intelligence, talents, ambition, travail, effort, réussite...) n’est pas tenue. Beaucoup se considèrent même en situation de « déclassement » (mobilité descendante). Parmi eux, les moins « dotés » dès le début de leur vie (à la naissance puis lors de leur développement personnel dans leur milieu social) parviennent moins facilement que les autres à monter dans l’« ascenseur social ». La belle idée républicaine de méritocratie est pour eux un leurre. Le « mérite », réalité ou prétexte ? L’argent étant le principal étalon de mesure en matière de « réussite », les détenteurs des revenus et des patrimoines élevés justifient la leur par leurs qualités personnelles : volonté, ambition, effort, travail, ténacité, dons, créativité, capacité à prendre des risques, etc. C’est-à-dire par leurs « mérites », qui leur ont permis de « créer de la valeur », des emplois, des inventions, des audiences monétisables, etc. Mais la « méritocratie » qu’ils invoquent n’est-elle pas un prétexte, un alibi pour se justifier aux yeux des autres et pour se rassurer eux-mêmes sur la légitimité de leur réussite ? Il est utile de s’interroger sur ce qu’est réellement le mérite, historiquement mis en avant par la République[4] pour promettre à chaque citoyen qu’il peut  « réussir » s’il fait les efforts nécessaires. Mais comment se mesure le mérite ? Est-il en mesure de compenser les différences engendrées par le milieu social d’origine ? Ces questions ne sont guère abordées dans le débat public contemporain. Économiquement, (mais aussi philosophiquement et moralement, les deux termes étant en principe liés), elles peuvent être résumées en pratique par une seule : un être humain (patron d’une grande entreprise, sportif de haut niveau, personnalité connue en tant qu’acteur, chanteur, animateur, ou riche héritier...) peut-il dans certains cas « valoir » à lui seul plusieurs milliers de simples citoyens, du simple fait qu'il dispose de talents particuliers qui lui ont permis de se hisser dans le peloton de tête des revenus et de la fortune, de la puissance ou de la gloire ?  Beaucoup considèrent encore que ces disparités sont acceptables, ou même indispensables au bon fonctionnement de la société. Ils justifient généralement leur conviction par l'existence de « marchés » concurrentiels, qui font monter les « enchères » pour recruter les « élites » ou « célébrités » susceptibles de créer pour la société des richesses, emplois, investissements, innovations, divertissements, œuvres d’art, etc. Ces apports étant le résultat de capacités rares, elles doivent être valorisées, selon la « loi » de l'offre et de la demande. Mais n'existe-t-il pas des limites à ce qui est « acceptable » par les citoyens ? La « loi » ne dit rien à ce propos... Même si tous les individus naissent en principe « égaux » selon l’article 1 de la Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen, les différences de capacités entre les individus et leurs conséquences en termes d’apports à la collectivité (globale ou partielle) ne sauraient être niées. Mais le simple raisonnement, aidé par l’observation, permet de relativiser ce fait. Certaines de ces qualités rares sont souvent innées, que ce soit en matière physique qu'intellectuelle ou mentale, et ne sont donc pas imputables au « mérite ». D’autres sont acquises au cours de l’enfance et le fait est qu’elles le sont plus facilement dans un milieu familial favorable, grâce aux moyens financiers et matériels dont bénéficient les enfants concernés. Les autres ont donc un « handicap » par rapport à eux, que l’on retrouve notamment lors de leurs études. Aux différences matérielles peuvent aussi s’ajouter des différences culturelles qui limitent la progression sociale et professionnelle. L’absence (ou l’insuffisance) de maîtrise des « codes » en usage dans les groupes sociaux privilégiés, peut ainsi empêcher les moins dotés d’y être admis. Le manque de réseaux relationnels peut aussi retarder, parfois interdire l’accès aux étages les plus élevés de la pyramide sociale. Et de parvenir à la « réussite », telle qu’elle est aujourd’hui inscrite dans l’inconscient collectif : argent ; assurance ; succès ; notoriété ; statut ; respect... Y a-t-il un réel mérite à être intelligent, séduisant ou volontaire ? Quel est le véritable « mérite » personnel de celui qui est doté depuis sa naissance d’atouts tels que l’intelligence, la beauté, la volonté et autres qualités, s’il « réussit » mieux sa vie (professionnelle ou personnelle) que celui qui ne les a pas reçus en cadeau à sa naissance ou au cours de son développement personnel ? Peut-on prétendre que chaque individu est véritablement maître de son apparence, de son caractère, de ses dispositions ou dons particuliers (expression orale, écrite, artistique, commandement, organisation, etc.) ? Nous pouvons tous, certes, nous améliorer au cours de notre existence. Reconnaissons cependant que la tâche est plus facile pour ceux qui ont acquis certaines qualités personnelles directement dans leurs gènes : détermination, ambition, optimisme, persévérance, confiance en soi... Ou qui ont disposé des moyens nécessaires pour les acquérir pendant leur enfance (et souvent pendant toute leur vie). On se développe plus facilement et l’on progresse plus rapidement dans un environnement familial favorable. On en revient alors à la question initiale, qui peut être reformulée ainsi : celui qui a eu le plus de « chance » par sa naissance doit-il être en plus récompensé pour cela, par l’argent qu’il gagne, la notoriété et l’autorité que cela lui confère, l’admiration qu’on lui porte ou les « passe-droits » que cela lui autorise ? Ne devrait-il pas plutôt faire preuve de gratitude envers le sort qui lui a été favorable, d'humilité et d'empathie à l'égard de ceux qui ont été moins chanceux que lui ? S'il ne se comporte pas spontanément ainsi, la société ne doit-elle pas lui suggérer de « rendre » une partie de ses avantages, en contribuant davantage que les autres au maintien et à l’accroissement du bien commun ? C’est ce que font par exemple certains milliardaires américains, sans qu’on les y oblige. 16 d’entre eux ont ainsi adhéré au Giving Pledge (Promesse de dons), une campagne lancée en 2010 par Warren Buffett, Bill et Melinda Gates pour inciter leurs « pairs » à faire don de la moitié au moins de leur fortune. À ce jour, 3 des 25 milliardaires de ce « club » ont déjà atteint le seuil des 50%. Autre exemple, encore américain : le gouvernement de Californie a déposé en 2026 une proposition de loi[5] visant à imposer une taxe unique de 5 % aux résidents possédant plus d’un milliard de dollars d’actifs financiers. Son objectif est de lever 100 milliards de dollars pour compenser les coupes budgétaires prévues dans le secteur de la santé. En France, le débat sur une éventuelle « taxe Zucman » (présentée de façon trop punitive et pas assez contributive) montre combien les initiatives de ce type se heurtent à de fortes oppositions. De même, les débats sur les économies possibles en matière de santé (et dans d’autres secteurs) n’ont débouché que sur des « mesurettes », loin de permettre d’équilibrer les dépenses. Les nombreux avantages accordés à ceux qui sont déjà privilégiés par leur hérédité et leur milieu d'origine constituent autant de « primes » supplémentaires souvent attribuées sans raison évidente par la République. D’un simple point de vue « moral[6] » , elles peuvent être considérées comme excessives ou injustes par ceux qui n’en bénéficient pas. Surtout dans le contexte actuel d’accroissement des écarts de revenu et de patrimoine entre les Tranquilles[7], peu touchés personnellement par la conjoncture économique et sociale et les difficultés qu'elle engendre) et les Fragiles, qui se situent aux marges d’une société qui n’est plus « centripète » mais « centrifuge », et tend à les rejeter. La fracture qui les sépare est en train de se creuser. Quelques pistes d’action financières Plutôt que de  récompenser la chance de certains (les Tranquilles, ou « gagnants » dans la compétition sociale) par des revenus qui parfois indécents, des patrimoines parfois mirobolants, complétés par des avantages en nature importants et d’autres marques de considération, la société pourrait compenser la malchance (ou la moindre chance) des autres (les Fragiles ou « perdants »). Elle le fait certes, partiellement, avec la redistribution. Mais celle-ci, très coûteuse, s'avère aujourd'hui impuissante à réduire les écarts matériels entre les individus. Parmi les pistes « financières », la première consiste à recourir à l’impôt. Là encore, l’exemple vient des États-Unis. Franklin D. Roosevelt, président démocrate de 1993 à 1945, déclara en 1942 : « Aucun citoyen américain ne doit avoir un revenu (après impôt) supérieur à 25 000 $ par an » (soit 315 000 $ actuels). Il fixa alors le taux d’imposition sur la tranche la plus élevée à 88 %, puis à 94 % en 1944‑45 (pour les revenus supérieurs à 5,9 millions de dollars). Le taux s’élevait encore à 91 % pour les revenus supérieurs à 400 000 $ entre 1951 et 1964, avant de redescendre à 70-75 % jusqu’en 1980, puis à 50% de 1981 à 1987. Il est fixé à 35% depuis 2017. La France ne pourrait-elle pas s’inspirer de cet exemple ? A situation critique, solution courageuse. Dans le même esprit, pourquoi ne pas accroître la progressivité des droits de succession sur les donations et les héritages transmis par les plus aisés à leurs enfants (au-delà sans doute d’un certain seuil, afin de ne pas ne pas toucher aux « petits » héritages, qui affectent moins l’égalité des chances... et rapportent moins d’agent à l’État). Cette méthode serait d’autant plus « morale » que l’héritage ne peut se justifier par aucun « mérite » attribuable à l’héritier. On sait en revanche qu’il constitue le principal facteur d’inégalité entre les citoyens. Il peut aussi avoir un effet contre-productif lorsque l’héritier est assuré de recevoir de grosses sommes d’argent à certains moments de sa vie et les attend sans rien faire, en continuant de bénéficier du confort familial. Parmi les contributions financières des ménages les plus aisés, l’augmentation des droits de succession (et/ou de donation) sur les patrimoines (avec par exemple un seuil de 10 millions d’euros pour les héritages) serait la plus « indolore ». Elle ne changerait rien en effet au train de vie des personnes concernées (le donateur comme le donataire). Elle serait aussi la plus « juste », puisque les héritiers n’ont aucun « mérite ». Mais la logique de « marché » qui prévaut aboutit au résultat inverse : elle accroît les écarts de patrimoine entre les groupes sociaux. En période de gros temps, tous les moyens sont bons à prendre, si l’on veut à la fois équilibrer les budgets, arrêter l’inqiétante dérive de la dette nationale, financer des investissements d’avenir,tout en amélioran la justice sociale. Ces contributions financières seraient bien sûr perçues très positivement par ceux qui se situent en bas de la pyramide sociale. Elles les inciteraient aussi à faire aussi des efforts de leur côté, à croire davantage en l’existence d’un « ascenseur social » accessible à tous. Pour les « donateurs », dont la réussite a été facilitée par la naissance, ces mesures seraient un moyen de se rassurer sur leur statut et de rendre à la « chance (l’autre nom du hasard) une partie de ce qu’ils ont reçu d’elle. Il est d’ailleurs connu et documenté que l’on se sent généralement mieux lorsqu’on donne (et que l’on en est remercié) que lorsqu’on reçoit et que l’on est redevable). Ceux qui préféreront s’exiler pour échapper à leurs obligations (au moins morales) sont de mauvais citoyens ; ils devront être considérés comme tels. Il ne serait pas anormal qu’ils assument leurs contributions en France plutôt que de s’en exempter en partant à l’étranger. Au moins tant qu’ils conserveront la nationalité française. Quelques pistes d’action non financières  La « discrimination positive », qui consiste à donner la priorité à des candidats « méritants » issus des milieux défavorisés (à l’université, dans les entreprises ou autres lieux de compétition) est une autre piste possible. Elle est cependant apparue insuffisante partout où elle a été tentée. Il serait peut-être plus efficace d’inciter ceux qui ont « réussi » en ayant eu plus de « chance » que les autres, à faire des efforts supplémentaires (en complément de ceux à caractère  financier, évoqués plus haut) pour rééquilibrer les chances. En réduisant ou en plafonnant par exemple certains de leurs avantages non financiers (à définir avec les interlocuteurs concernés). Les Tranquilles se montreraient aussi plus solidaires envers les Fragiles « méritants » en s’impliquant davantage dans des actions humanitaires, environnementales ou autres œuvres utiles à la collectivité. On pourrait dans ce but développer des formes nouvelles de tutorat permettant  d’aider ceux qui  ne savent comment ouvrir les bonnes portes pour améliorer leur statut social.    La société, dans son ensemble, devrait attacher moins d’importance aux diplômes, à la maîtrise des « codes sociaux » que les  Tranquilles  apprennent dès l’enfance dans les « bonnes familles », et qui leur confèrent une certaine aisance dans la vie professionnelle, sociale et familiale. Les recruteurs devraient aussi privilégier davantage l’imagination et la créativité des Fragiles, leur volonté et à leur aptitude à résoudre les problèmes pratiques, à apporter des points de vue différents issus de leurs expériences personnelles. Mais il faudra admettre que tous les postulants ne disposent pas, même en étant aidés, des qualités nécessaires pour devenir des « hauts potentiels ». Le rééquilibrage des chances est une idée noble, qui a des limites à ne pas pas dépasser. Un débat de fond à engager hors du champ politique Faut-il donc récompenser la « chance » des uns ou compenser la « malchance » des autres ? La formulation de cette question-clé sera sans doute jugée provocante par certains. Elle me paraît essentielle si l’on veut inventer un avenir acceptable à notre pays. Il ne s’agit en aucune façon de « punir » ceux qui ont « réussi » leur vie sur le plan professionnel, matériel, intellectuel ou dans tout autre domaine, mais de donner de l’espoir à ceux qui ne peuvent y parvenir pour des raisons liées au milieu familial dans lequel ils sont nés et ont grandi. Beaucoup ont en effet le sentiment qu’ils ne pourront jamais prendre l’« ascenseur social » pour améliorer leur condition. Qu’on le veuille ou non, la « reproduction des élites » décrite et dénoncée en 1970 par Pierre Bourdieu et Jean-Claude Passeron[8] reste d’actualité. Le « capital » initial de chacun (familial, culturel et financier) reste prépondérant dans son parcours de vie. Son poids s’est même accru au cours des dernières années. L’objectif de cette réflexion n’est surtout pas de politiser le débat. En opposant par exemple une droite qui serait principalement guidée par l’idée de liberté (et donc responsable des inégalités qui en découlent) à une gauche qui serait essentiellement éprise d’égalité. Rappelons que ces deux valeurs figurent tout en haut du triptyque de la République. Elles ne doivent donc pas faire l’objet d’un choix, qui rendrait ceux qui le font « hémiplégiques ». La liberté et l’égalité s’imposent avec la même force à tous les républicains. Chacun d’eux doit donc débattre de la méritocratie avec la plus grande la plus grande ouverture d’esprit. Tout en respectant pleinement la troisième valeur fondatrice de la République, la solidarité. Il s’agit en effet de conduire une réflexion d’ordre philosophique et moral , en se situant en amont de la notion de mérite. La méritocratie, présentée comme la reconnaissance de l’effort individuel, ne doit pas être un prétexte permettant aux soi-disant « méritants » de justifier leur statut social, lié en grande partie à leur chance initiale d’être « bien-né ». Montesquieu l’avait bien compris en son temps : « Quand il s’agit d’obtenir des honneurs, on rame avec le mérite personnel, et on vogue à pleines voiles avec la naissance[9] ». Enfin, ce débat ne pourra déboucher sur des initiatives efficaces, consensuelles (ou au moins majoritaires) que s’il est conduit de façon apaisée, réaliste, rationnelle, responsable... et productive. Pour cela, il devra se tenir hors des partis politiques, et des idéologies qu’ils portent. Hors également des réflexes de leurs adhérents ou sympathisants et des postures de leurs dirigeants. Il devra privilégier l'éthique de responsabilité plutôt que celle de conviction. Et se situer sur le terrain de la justice et de l’équité. À ces conditions, les Français pourront non seulement se réconcilier avec les « élites » de la nation, mais aussi entre eux. Cette « utopie » apparente est à la fois nécessaire et possible. Gérard Mermet, sociologue, président du caninet d’études et de conseil Francoscopie. [1] La notion est ancienne, mais le mot a été introduit en mai 1956 par le sociologue Britannique Alan Fox, dans un article intitulé Class and equality”publié dans le magazine Socialist Commentary. Fox l’utilisait alors de façon ironique et négative pour critiquer l’idée qu’une société puisse légitimer la domination des « méritants ». C’est la publication d’un autre sociologue britannique, Michaël Young, dans son ouvrage The Rise of the Meritocracy (1958) qui a popularisé le terme et l’a introduit dans le discours public. [2] Sondage réalisé pour Challenges-Agipi-BFM Business. [3] Baromètre « Fractures françaises » pour Cesi école d'ingénieurs. [4] C’est après la Révolution française qu’a été reconnu le mérite. L’abolition des privilèges nobiliaires s’est accompagnée de la Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen, dont l’article premier proclame l’égalité de tous. La notion de mérite est retenue comme critère d’accès aux fonctions publiques et militaires. Bonaparte crée en 1802 la Légion d’Honneur. La Troisième République étend le principe méritocratique aux fonctions publiques civiles. L’Ordre national du Mérite est créé en 1963, en complément de la Légion d’honneur. Le mérite devient un critère important dans les concours de la fonction publique, les écoles d’ingénieurs et les grandes écoles. [5] 2026 Billionaire Tax Act. Cette taxe serait un prélèvement ponctuel, avec la possibilité pour les milliardaires concernés d’étaler le paiement sur cinq ans. Elle sera soumise à référendum en novembre 2026 et adoptée si elle obtient la majorité de voix favorable auprès des électeurs californiens.   [6] Ce mot est presque devenu tabou dans notre pays. Au motif que nul ne serait en mesure de dire ce qui est « bien » et ce qui est « mal »., la morale pouvant être différente selon les cultures, les pays ou les individus. Le mot et la notion qu’il exprime, me paraissent pourtant nécessaires dans une période particulièrement difficile et incertaine, où le droit international est bafoué et la violence omniprésente. Certaines valeurs et principes de notre République ont vocation à être universels. Il est souhaitable de s’y conformer. Le relativisme est paralysant. [7] La typologie entre les Tranquilles et les Fragiles (auxquels s’ajoutent les Agiles, groupe intermédiaire capable de s’adapter aux accidents de la vie et aux changements sociétaux) a été proposée par l’auteur pour la première fois dans un article publié par la Tribune, le 18 février 2009. [8] Éléments pour une théorie du système d’enseignement, Éditions de Minuit, Le sens commun, 1970. [9] Dans Mes Pensées (1725-1727). Cet article a été publié initialement sur le site Atlantico

L’antifascisme, tenue de camouflage d’un projet antirépublicain

par Jean-Éric Schoettl le 25 avril 2026 Schoettl-Laboratoiredelarepublique
Dans cette tribune, Jean-Éric Schoettl, ancien secrétaire général du Conseil constitutionnel et conseiller d’État honoraire, examine les recompositions doctrinales de l’extrême gauche française. Entre intersectionnalité et stratégie de conflictualisation, il analyse l’émergence d’un nouveau récit politique en rupture avec l’universalisme républicain.
Désertée par l’électorat populaire, privée de cet agent révolutionnaire qu’était le prolétariat ouvrier, l’extrême-gauche – LFI en tête - s’est cherché de nouveaux horizons. Elle les a trouvés dans l’exaltation des luttes minoritaires et l’écologie radicale. Cette reconversion vise à fédérer contre le « Système », par convergence intersectionnelle des luttes, des segments particuliers de nouveaux « dominés » : travailleurs intellectuels précaires, jeunes citadins, minorités ethno-religieuses et sexuelles. Elle compose avec l’islam politique un mélange tonnant, auquel il faut bien donner un nom : l’islamo-gauchisme. Une synthèse dans laquelle chaque composante exacerbe l’autre, tout en l’instrumentalisant en fonction de son propre agenda. L’islam politique est désormais secondé par un gauchisme qui, ayant troqué la lutte des classes contre la guerre des races, voit dans les musulmans un prolétariat de substitution et dans l’islamiste radical le nouveau visage de l’avant-garde révolutionnaire.  Et pourtant…. Reposant sur un pacte de discrétion des croyances et des origines dans l’espace public, la culture laïque et républicaine a longtemps été conçue – et vécue - comme la clé de l’intégration des nouveaux venus dans la Nation française. La France disait aux arrivants : ce sont vos talents et vos vertus qui m’intéressent et non la couleur de votre peau ; votre personne et non votre provenance. Et les nouveaux venus avaient à cœur de gommer la visibilité de celle-ci, notamment par la non ostentation des affiliations communautaires. Ce faisant, ils se sentaient en effet affranchis des assignations auxquelles les vouaient leurs sociétés d’origine. Par ce droit d’être différents de leur différence, par ce droit à l’indifférence, ils se sentaient promus à la dignité de citoyens autonomes. C’est encore, en grande partie, le cas aujourd’hui, malgré le vacarme orchestré par la France insoumise sur le thème de la « créolisation ». En témoigne la magnifique cohorte de ces amoureux de la langue et de la culture françaises, aux patronymes non hexagonaux, qui rejettent l’idéologie victimaire et la racialisation : Tahar Ben Jelloun, Sonia Mabrouk, Rachel Kahn, Fatiah Agag-Boudjahlat, Zineb El Rhazoui, Souâd Ayada, Ismaël Saïdi, Kamel Daoud, Razika Adnani, Lydia Guirous, Tarik Yildiz, Boualem Sansal, Mohamed Sifaoui, Abdennour Bidar, Ghaleb Bencheikh, Sarah El Haïry, Claire Koç, Naïma M’Faddel, Ferghane Azihari, Sabrina Medjebeur, Abdoulaye Kanté et tant d’autres, notamment dans le monde de l’entreprise, des arts, du sport et de l’administration... Toutefois, cette éthique républicaine, vécue comme libératrice par des générations entières d’immigrants, est désormais affaiblie avec les nouvelles vagues migratoires. Affaiblissement qui résulte, inexorablement, de la conjonction de trois phénomènes objectifs : l’intensification des flux, propice à la ghéttoisation ; l’écart culturel entre les nouveaux arrivants et la société d’accueil ; le grippage des facteurs traditionnels d’intégration (école, église, emploi industriel, service militaire, cohabitation urbaine, mariages mixtes…). C’est un fait : la culture laïque, l’universalisme républicain, l’égalité des droits, la méritocratie, vécus comme libérateurs par des générations entières d’immigrants, ont perdu de leur force intégratrice avec les nouvelles vagues migratoires. Belle occasion pour l’extrême gauche d’enfoncer un coin entre Français musulmans et Français « de souche » en convainquant les premiers qu’ils sont discriminés et qu’ils doivent désormais exiger des seconds contrition et allégeance. Ses militants présenteront donc la tradition républicaine et laïque au mieux comme une entrave au « vivre ensemble », plus sûrement comme une rémanence coloniale. Là où l’universalisme républicain pratiquait l’indifférence aux origines et la primauté des vertus et des talents, l’extrême-gauche « décoloniale » essentialise les « racisés » et creuse une balafre tribale dans la citoyenneté. Est ainsi remis en cause un habitus fondé sur la mise entre parenthèses des appartenances religieuses et communautaires dans les lieux de rencontre et de travail. Il se voit remplacé par son exact contraire : l’affirmation politique de l’ethnicité et les revendications identitaires. Votez pour ce que nous sommes en raison de ce que vous êtes. En conséquence, la France insoumise et ses compagnons de route traquent obsessionnellement l’islamophobie. Ils décèlent un projet xénophobe derrière la volonté d’assimilation des populations immigrées. Ils débusquent le néo-colonialisme derrière des fondamentaux de la République comme la méritocratie et l’égalité des droits. La laïcité est devenue pour eux le pavillon de complaisance d’un nouvel apartheid. Quant à la critique du discours communautariste, elle sera d’autant plus violemment taxée de raciste par leurs militants (et par ceux de nos dirigeants que les activistes intimident ou que tétanise la crainte d’être soupçonnés de complaisance avec le parti xénophobe) qu’elle s’adressera, à l’occasion, à tel ou tel élu issu de l’immigration. C’est ce qu’illustre le procès en racisme intenté contre les imprudents commentateurs ayant osé rapprocher clientélisme communautaire et virulence post électorale dans les communes de banlieue conquises en mars par l’extrême gauche. L’antiracisme dévoyé que pratique l’extrême gauche n’est en réalité que la version inversée du racisme classique. Il considère que l’identité de l’Autre, sous tous ses aspects, profanes ou religieux, est à valoriser et l’identité nationale à « déconstruire », en partie parce que l’identité nationale est haïssable (les croisades, l’esclavage, le colonialisme …), en partie pour ne pas encombrer la nouvelle France de Gaulois, de Romains, de cathédrales, de crèches de Noël et de philosophes des Lumières. On expliquera donc que l’assimilation est une violence ; qu’il n’est d’inclusion que de juxtaposition ; que le souci de l’Autre implique l’épuration de tout ce qui, dans notre histoire et nos usages, est susceptible de l’incommoder ; que les banquets du Canon français doivent être interdits pour franchouillardise ; que la science occidentale est souillée par le péché originel du suprématisme blanc ; que l’Occident doit abjurer son passé esclavagiste et colonial. Aussi, pour expier la traite négrière, faudra-t-il débaptiser les lycées Colbert, en attendant de déboulonner Bonaparte. Plus généralement, LFI fait son miel de tous les conflits clivant la société. Il s’y infiltre pour faire avancer son projet nihiliste. Il en est ainsi du conflit israélo-arabe, dans lequel LFI épouse les vues « antisionistes » les plus radicales, en surfant sur un antisémitisme importé. C’est faire d’une pierre deux coups : fidéliser une clientèle communautaire et pourfendre l’Occident au travers de sa projection israélienne. La bannière palestinienne a remplacé le drapeau rouge dans les manifestations d’extrême gauche. Appeler à la révolte générale contre le Système consiste à ouvrir partout des fronts contre ses figures multiformes, tant celles antérieurement conspuées (capitalisme, impérialisme, colonialisme, héritage judéo-chrétien, appareil d’État, légalisme républicain) que celles nouvellement honnies (sionisme, racisme systémique, patriarcat, islamophobie, suprématisme blanc, hétéro-normativité)… D’où le florilège des actions promues par la France insoumise : zadification des assemblées délibératives où elle est minoritaire, mise en coupe réglée des universités, brutalisation des rapports politiques et sociaux, destruction d'équipements jugés préjudiciables à l'environnement, agit prop sociétale, imposition de codes langagiers (comme l'écriture inclusive)… Problème : l’intersectionnalité se heurte à d’évidentes contradictions. Difficile par exemple de concilier féminisme et charia ; difficile de jeter un pont entre la fluidité sexuelle revendiquée par le mouvement  LGBT et le rigorisme imposé par l’islam en matière de mœurs. Il faut donc proposer à la diversité des haines que l’on aspire à coaliser un dénominateur commun de détestation. Et placer ce dénominateur commun le plus loin possible des sujets quotidiens de friction entre conjurés. Le but est de cimenter les passions insurrectionnelles des fractions rebelles par un manichéisme transcendant leurs divisions. Selon la vieille recette bolchevique, elle-même reprise des chasses aux sorcières du Moyen-Âge, c’est dans la diabolisation que l’on trouvera le ressort de ce manichéisme fédérateur. Le diable, ici, c’est le fascisme. Il est postulé chez tous ceux qui s’opposent – activement ou passivement - au programme déconstructeur de la France insoumise. Peu importe qu’il s’agisse d’un fascisme fantasmatique au regard de ce que fut le fascisme historique. L’essentiel est que militants et sympathisants s’accordent à nommer fasciste l’ennemi commun. Ce fascisme-là étant partout (vous et moi), incarnant la Menace par excellence, la guerre finale que lui a déclarée le parti incarnant l’antifascisme pourra légitimement recourir à tous les moyens de la guerre. Face au fascisme, mal absolu, tout est permis. Censure, ostracisme, intimidation et violence physique ne sont que des instruments de légitime défense. De même, sont de nécessaires exorcismes la fermeture des médias mal pensants, les injures contre les opposants, le passage à tabac de militants adverses (forcément des fascistes) et le triomphalisme vengeur des soirées électorales dans les villes conquises par la France insoumise. Comme le dit Jean Szlamovicz (Atlantico, 7 avril 2026), « hyperboliser le danger représenté par l’adversaire, c’est se faire passer pour victime et gagner ainsi le droit d’exercer la violence ». Malheur aux suppôts de Satan, c’est-à-dire aux électeurs du RN, de l’UDR, de LR et du bloc central : deux Français sur trois sont voués à la géhenne. Mais pas de pitié non plus pour ceux qui, à gauche (PS, SOS Racisme), se démarquent des ardeurs inquisitoriales. Ils méritent d’être traités de « bourgeois visqueux » par le grand chef et d’être hués par ses troupes. Le vieux personnage du social-traître ne demande qu’à reprendre du service. L’antifascisme est la grande cause de la gauche et LFI a le monopole de la marque. L’exorcisme suprême c’est donc Mélenchon au second tour des présidentielles… ou au troisième (les législatives) ou au quatrième (la rue).

Protéger les mineurs sous emprise : sortir de l’impuissance organisée

par Thierry Froment le 20 avril 2026
Face à l’exploitation de mineurs pourtant placés sous protection publique, Thierry Froment, ancien juge d’instruction et ex-codirecteur de l’Institut de sciences criminelles de Montpellier, livre une analyse sans concession des failles du système français. Il appelle à un changement de doctrine : reconnaître l’emprise criminelle et agir sans délai. Entre diagnostic et propositions concrètes, cette tribune trace les lignes d’une réponse plus ferme pour protéger efficacement les enfants.
Ici des jeunes filles arrachées à la prostitution, là deux adolescents radicalisés revenus d’une campagne humanitaire en Afrique qui préparaient un projet d’attentat terroriste, là encore un jeune retrouvé sur un point de deal ; tous ont un point commun : ce sont des mineurs qui ont fait l’objet d’un placement en foyer sous la protection de l’Aide Sociale à l’Enfance et (ou) de la Protection Judiciaire de la Jeunesse. Nous avions évoqué cette question dans un article du Figaro publié le 1er juin 2025 intitulé « Les islamistes ont infiltré les foyers pour mineurs et les associations de protection de l’enfance » (Manon Sieraczek et Thierry Froment) avec des témoignages bouleversants de mineurs « protégés » et de professionnels qui révélaient ce contexte tragique. Les médias, depuis, ont mis le projecteur sur cette question insoutenable et inacceptable qui en dit long sur la ruine de notre système de protection de l’enfance qui prend l’eau de toute part et ne répond plus à ses missions fondamentales. Or il est des sujets qui testent une démocratie plus sûrement que les grands débats de principe. La protection des mineurs confiés à l’ASE ou suivis par la PJJ en fait partie. Derrière les sigles administratifs, il y a des visages : des adolescents qui fuient, décrochent, errent, s’épuisent, basculent, puis reviennent parfois déjà marqués par une emprise dont ils ne mesurent pas toujours eux-mêmes la violence. Le drame, ici, n’est pas seulement social. Il est aussi criminel. Et tant que l’on continuera à le traiter comme un simple empilement de fragilités individuelles, on laissera les réseaux faire leur œuvre avec une efficacité tranquille. La première erreur consiste à croire que ces mineurs relèvent d’un accompagnement ordinaire, seulement plus soutenu. C’est faux. Leur vulnérabilité est précisément exploitée par des organisations qui savent repérer les failles, promettre l’argent, l’appartenance, l’illusion amoureuse, la protection ou la puissance. Le droit français reconnaît déjà que les mineurs en danger doivent être protégés dès lors que leur santé, leur sécurité ou leur moralité sont menacées, et que le procureur peut agir en urgence lorsque le danger est grave et immédiat. Mais entre le cadre juridique et la réalité des foyers, des fugues et des recrutements numériques, un gouffre subsiste. Bien nommer le problème Il faut d’abord le dire sans détour : un mineur placé, fuguant à répétition, recruté sur les réseaux sociaux, approché par des adultes plus âgés, transporté d’un lieu à l’autre, isolé de ses repères, n’est pas seulement un jeune « en rupture ». Il est souvent déjà entré dans une mécanique d’emprise. Le langage compte ici, car il détermine l’action. Si l’on parle de « comportements à risque », on « éducativise » le problème. Si l’on parle d’exploitation, on le criminalise à juste titre. Cette distinction n’est pas de style ; elle est de méthode. Le système actuel souffre de trois aveuglements. Le premier est la lenteur. Une logique criminelle se déploie en heures, parfois en minutes ; une chaîne administrative réagit en jours, en semaines, parfois en mois. Le deuxième est la fragmentation. ASE, PJJ, parquet, police, santé, école, département : chacun connaît une partie du dossier, mais rarement l’ensemble vivant de l’enfant. Le troisième est le déficit de spécialisation. Les signaux de prostitution des mineurs, de trafic, de grooming1 ou de radicalisation sont encore trop souvent traités par des équipes débordées, généralistes, changées trop vite, épuisées par l’urgence permanente. Or un éducateur seul, même remarquable, ne peut pas combattre une économie criminelle structurée. L’urgence d’une doctrine claire Le modèle français doit reposer sur un principe simple : tout mineur exploité, recruté ou gravement exposé doit être considéré d’abord comme un mineur sous emprise à protéger, extraire et stabiliser. Cette doctrine n’efface pas la réponse pénale ; elle la réordonne. Elle place la protection avant la confusion, la lisibilité avant l’hésitation, la fermeté contre les réseaux avant la moralisation du comportement du jeune. Concrètement, cela signifie que l’on cesse de regarder la fugue comme un incident éducatif isolé. Le droit français prévoit déjà l’alerte à la CRIP, l’intervention de l’ASE, le signalement à la justice en cas de danger grave et immédiat, puis le relais du juge des enfants si nécessaire. Mais il faut aller plus loin : toute fugue répétée d’un mineur à risque doit déclencher une alerte immédiate, une recherche active, une évaluation d’exploitation, puis un entretien de retour standardisé. La fugue est souvent la porte d’entrée dans les réseaux ; elle doit donc devenir un indicateur de risque majeur, non un simple écart de conduite. Une protection d’urgence réellement immédiate La République sait déjà faire de l’urgence lorsqu’elle le décide. Le cadre juridique de l’accueil provisoire d’urgence pour les mineurs prévoit une mise à l’abri rapide, une évaluation dans un temps limité et une articulation avec le procureur. Cette logique doit être amplifiée pour les mineurs sous emprise criminelle. Je propose ici une mesure-phare : un « placement de protection immédiate anti-emprise », décidé en moins de vingt-quatre heures lorsqu’il existe des indices sérieux d’exploitation sexuelle, de trafic ou de radicalisation. Le seuil d’intervention ne doit pas être la preuve pénale complète ; il doit être l’indice sérieux de danger. C’est le seul moyen de casser l’emprise avant qu’elle ne se solidifie. Cette protection d’urgence doit pouvoir éloigner géographiquement le mineur, le placer dans une unité sécurisée, geler les contacts à risque et activer aussitôt une cellule opérationnelle réunissant ASE, PJJ, parquet, police et santé. Cette mesure n’est pas une fuite vers le sécuritaire. Elle est une réponse de protection ferme à des réseaux qui, eux, ne doutent jamais. Un mineur sous emprise n’attend pas que l’administration se mette d’accord sur sa gravité : il a besoin d’être soustrait immédiatement à la pression qui le tient. Rebâtir les foyers On ne sort pas de l’emprise dans des structures qui l’entretiennent involontairement. Trop de grands foyers sont trop grands, trop mouvants, trop bruyants, trop changeants. L’enfant qui y arrive après une violence, une rupture, un recrutement ou une fugue n’y trouve pas toujours de la sécurité ; il y rencontre parfois le vacarme d’un collectif instable, la fatigue des équipes, la porosité des entrées et sorties, l’anonymat des couloirs. La réforme doit donc être architecturale. Il faut multiplier les petites unités de 6 à 8 jeunes, avec présence adulte renforcée la nuit, stabilité des équipes, supervision spécialisée et protocole de sûreté clair. L’accueil d’urgence doit être sécurisé, temporaire, capable d’éloigner le mineur du réseau. Puis viennent des unités de stabilisation pensées pour le trauma, l’addiction, la dépendance affective, la pression numérique et la reconstruction du lien. Enfin, un parcours de transition doit permettre de passer du secours à l’autonomie sans rupture brutale. Ce n’est pas du luxe. C’est la condition minimale d’une sortie durable. Une politique de protection qui ne pense pas l’espace finit toujours par échouer dans le temps. Sortir des réseaux Le plus grand malentendu consiste à croire qu’il suffit de « rassurer » un jeune pour le soustraire à un réseau. Les réseaux, eux, travaillent l’affect, la dette, la honte, le désir de reconnaissance, la peur, la promesse de gain. Ils savent rendre la servitude supportable, voire désirée. Il faut donc des réponses qui travaillent la même matière, mais dans le sens inverse : la relation stable, le cadre, la répétition, la parole, la protection, l’éloignement, la preuve concrète que l’institution tient. D’où la nécessité « d’équipes spécialisées de sortie d’emprise ». Ces équipes devraient être formées à la prostitution des mineurs, aux trafics, au grooming, à l’emprise psychologique et aux logiques de radicalisation. Leur rôle ne serait pas seulement d’accompagner ; il serait d’arracher le jeune au récit du réseau, de reconstruire sa perception du danger, de traiter les attaches toxiques, d’anticiper les rechutes et de tenir dans la durée. Un mineur peut mentir, minimiser, revenir, disparaître de nouveau. Il faut accepter cette réalité sans renoncer. C’est le prix de la fidélité éducative. Le numérique comme champ de bataille Il serait naïf de croire que les foyers sont le seul lieu de la lutte. Le recrutement passe désormais massivement par le numérique : messageries, réseaux sociaux, vidéos, faux profils, promesses de cadeaux, demandes de photo, chantage, géolocalisation, diffusion de contenus compromettants. La protection d’un mineur exposé passe donc par un diagnostic numérique systématique et par des outils de blocage, de repérage et de coordination. Il faut aussi cesser de considérer la technologie comme un domaine réservé aux spécialistes. Chaque équipe éducative exposée devrait disposer d’un appui numérique identifié : lecture des signaux de grooming, repérage des applications à risque, analyse des échanges suspects, capacité à coopérer avec les enquêteurs. La société qui laisse ses mineurs être captés en ligne sans réponse organisée n’est pas en retard technologique ; elle est en retard de protection. Renforcer les moyens humains Aucune réforme sérieuse ne sera crédible sans un choc humain. Les structures sensibles ont besoin de davantage d’éducateurs, de psychologues, de travailleurs sociaux, de personnels de nuit, d’infirmiers, de référents numériques, de juristes et d’intervenants stables. Le turnover ne doit plus être la norme. La fatigue institutionnelle est un facteur de risque. Un professionnel qui change tous les trois mois n’incarne ni le cadre ni la confiance. Il faut aussi revaloriser ces métiers. On ne demande pas à des équipes sous-payées, épuisées et fragmentées d’affronter des phénomènes criminels sophistiqués. Une politique ambitieuse commence par des effectifs adaptés, des formations obligatoires, des supervision régulières et une reconnaissance réelle. Là où l’on veut de la vigilance, on ne peut pas entretenir l’usure. Une coordination totale La protection des mineurs ne peut plus être un puzzle où chacun garde sa pièce. Il faut une cellule départementale 24/7, un référent unique par mineur à haut risque, un tableau de bord partagé, un pilotage national et des indicateurs publics. Le droit français prévoit déjà que le département, la justice et les services compétents s’articulent autour du signalement et de la protection. Mais cette articulation doit devenir un commandement opérationnel. Un mineur exposé ne doit pas circuler d’un service à l’autre comme un dossier en attente. Il doit avoir un chef de file. Ce chef de file doit pouvoir décider, coordonner, alerter, réunir, relancer, et surtout ne jamais laisser un angle mort s’installer. Agir contre les réseaux Il faut aussi changer de focale : ne plus seulement surveiller les jeunes, mais frapper les réseaux autour d’eux. Cela implique des brigades spécialisées, des contrôles ciblés autour des foyers, une attention aux hôtels, aux gares, aux appartements relais, aux véhicules, aux adultes qui gravitent autour des structures, et une coopération beaucoup plus dense avec les plateformes numériques. La responsabilité des lieux de passage et des plateformes doit être clairement engagée. Les hôtels doivent signaler les situations suspectes. Les plateformes doivent détecter et bloquer les recruteurs identifiés. Les points fixes par lesquels passent les mineurs exploités ne sont jamais neutres ; ils sont souvent les relais invisibles d’une économie de l’ombre. Tant qu’on les laissera tranquilles, on demandera aux éducateurs de réparer ce que l’environnement détruit. Une politique de la durée La vraie question n’est pas seulement celle du choc initial. C’est celle de la durée. Comment éviter que le jeune revienne au réseau six semaines plus tard, six mois plus tard, ou au premier abandon ? La réponse tient en trois mots : soins, école, insertion. Un mineur extrait d’une emprise ne doit jamais rester sans activité structurante. Sous soixante-douze heures, il doit retrouver une forme de rythme : scolarité, atelier, sport, formation, internat relais, mentorat, accompagnement psychologique. Il faut aussi un adulte référent extérieur à l’institution, stable, non interchangeable, capable d’incarner une présence fiable. Beaucoup de mineurs n’attendent pas un programme ; ils attendent quelqu’un qui tienne. Le système de protection doit donc être capable d’offrir ce que le réseau contrefait : la constance. Une vision de la République Le sujet n’est pas marginal. Il dit quelque chose de la République elle-même. Soit nous acceptons que les plus vulnérables soient captés, exploités, déplacés, consumés dans les angles morts de nos institutions ; soit nous décidons que la protection des enfants est une fonction souveraine, immédiate et prioritaire. Il n’y a pas de compromis acceptable entre les deux. La puissance publique doit cesser de confondre complexité et impuissance. Oui, les situations sont complexes. Oui, les parcours sont cabossés. Oui, les histoires familiales sont douloureuses. Mais la complexité ne doit pas servir d’alibi à l’inaction. Une République adulte n’explique pas seulement ; elle protège. Elle ne décrit pas seulement le mal ; elle l’entrave. Elle ne s’habitue pas aux fugues, elle les lit comme des alarmes. Elle ne traite pas l’exploitation comme un détail de parcours, mais comme une atteinte à l’ordre même de la protection. Il faut sortir du temps mou. Il faut sortir de la réponse générale à des violences spécialisées. Il faut sortir de la plainte compassionnelle qui console sans agir. Face aux mineurs de l’ASE et de la PJJ exposés aux réseaux, la République doit redevenir une force de protection, de rupture et de reconstruction. Le cap est clair : protection immédiate, structures sécurisées, équipes spécialisées, coordination totale, action contre les réseaux, soins et insertion. Ce n’est pas un supplément d’âme. C’est le minimum exigible d’un État qui refuse de laisser ses enfants devenir la monnaie d’échange d’économies criminelles. La question, au fond, n’est pas de savoir si nous avons les moyens d’agir. C’est de savoir combien de temps encore nous accepterons de ne pas le faire. Sortir de la naïveté d’un prétendu humanisme qui n’en n’est pas vraiment un. Qui autorise de détourner le regard au prétexte de ne pas abîmer des libertés fondamentales, considérer qu’une fugue n’est pas une liberté d’aller et venir mais une mise en danger ; admettre qu’un contrôle serré des réseaux sur le téléphone portable d’un enfant ou la géolocalisation d’un adolescent fugueur et exposé, n’est pas une entorse à son intimité mais une mesure de protection évidente à la main d’un établissement d’accueil pour mineurs comme à celle de n’importe quel parent responsable.  Entre la liberté d’un enfant et celles de ceux qui l’exploitent, la République a choisi son camp. Plan d’action et propositions opérationnelles Il convient alors de proposer une traduction opérationnelle de notre vision : un plan d’action en 30 / 60 / 90 jours, l’identification des failles du système actuel, les enseignements les plus transférables des expériences étrangères et les arguments d’une note politique destinée à soutenir une décision rapide. Ce qu’il faut faire dans les 30 premiers jours Mettre tous les départements en « mode protection renforcée » sur les mineurs placés à risque. Une instruction nationale immédiate doit être adressée aux présidents de conseils départementaux, préfets, procureurs, directions territoriales de la PJJ et ARS pour imposer un protocole unique « mineur placé à haut risque » : fugue, soupçon d’exploitation sexuelle, implication dans un trafic, bascule violente ou radicale. Les pratiques restent aujourd’hui trop hétérogènes alors même que la coordination locale est identifiée comme le maillon faible. Ouvrir partout une cellule départementale 24/7 « fugues-emprise-réseaux ». Dès qu’un mineur ASE ou PJJ disparaît, la situation ne doit plus être traitée comme une simple absence éducative, mais comme un possible événement criminel. Cette cellule doit réunir ASE, PJJ, parquet des mineurs, police ou gendarmerie, CRIP, 119, association spécialisée, santé mentale et référent numérique. Sanctuariser immédiatement des places d’accueil sécurisées. Des places dédiées, à effectif réduit, doivent permettre d’extraire en urgence un mineur d’un foyer ou d’un territoire où il est sous emprise. Le bon niveau de réponse est de multiplier ce modèle, non de le laisser à l’état d’expérimentation ponctuelle. Nommer un référent unique « risque criminel » pour chaque mineur exposé. Un mineur à risque ne doit plus avoir une multiplicité d’intervenants sans pilote réel. Il faut un chef de file identifiable, joignable jour et nuit, chargé de coordonner placement, santé, école, police, magistrat et famille lorsque cela est possible. Faire une revue de sûreté de tous les foyers les plus exposés. Dans les foyers où se multiplient fugues, violences, allées et venues suspectes ou phénomènes de recrutement, une inspection flash doit être menée sous 30 jours : organisation de nuit, contrôle des sorties, accès aux téléphones, partenariats avec les forces de sécurité, protocole fugue, sécurisation des abords et formation des équipes. Dans les 60 jours Basculer d’une logique de placement à une logique anti-emprise. Il faut créer des équipes mobiles spécialisées « sortie de réseau » réunissant éducateurs, psychologues, addictologie, numérique, victimologie et appui judiciaire. Beaucoup de jeunes reviennent vers les réseaux parce que l’offre éducative classique n’est pas conçue pour le proxénétisme, les trafics ou la radicalisation. Créer un protocole national de réponse après fugue. Toute fugue doit entraîner, au retour, un entretien structuré : hébergement, transports, contacts numériques, dettes, cadeaux, violences, consommations, photos ou vidéos compromettantes. L’objectif n’est pas de sanctionner la fugue, mais de remonter le réseau et d’objectiver l’emprise. Mettre en place un dépistage numérique systématique du risque. Les réseaux recrutent via Snapchat, Instagram, messageries chiffrées, annonces, « petits services » et promesses affectives. Une évaluation numérique standardisée doit donc être déclenchée à l’admission, après fugue et après chaque incident grave. Renforcer immédiatement la présence adulte la nuit et le week-end. Les périodes de rupture sont connues : soirées, week-ends, vacances, changements de lieu et sorties non encadrées. Il faut des renforts ciblés sur ces créneaux, avec primes d’astreinte, binômes fixes et recours à des professionnels expérimentés. Lancer un filet de protection sanitaire et psychique obligatoire. Un mineur exploité ou en voie de bascule ne relève pas seulement de l’éducatif ou du pénal. Il faut un accès prioritaire à la pédopsychiatrie, au psycho-trauma, à l’addictologie, aux soins somatiques, à la santé sexuelle et au sommeil. Dans les 90 jours Rendre obligatoire un pilotage départemental unique contre l’exploitation sexuelle des mineurs. Il faut accélérer la mise en place d’une coordination locale formalisée, avec textes d’application, calendrier, référents nommés et reporting public. Créer une doctrine commune ASE-PJJ-parquets-forces de sécurité. Un même jeune ne doit plus être vu comme victime, délinquant, fugueur, perturbateur ou mineur en danger selon le guichet d’entrée. La doctrine doit être unique : un mineur placé recruté dans un trafic ou dans la prostitution est d’abord un mineur sous emprise à protéger. Imposer un suivi national des indicateurs critiques. Chaque département devrait publier mensuellement : nombre de fugues de mineurs placés, réitérations, récupérations en moins de 24 heures, signalements d’exploitation sexuelle, mises à l’abri sécurisées, jeunes recrutés dans des trafics, incidents graves en foyer, temps d’accès aux soins et taux de scolarisation effective. Lancer un plan national de formation obligatoire. Il faut une formation certifiante pour cadres ASE, directeurs de structures, éducateurs, assistants familiaux, magistrats pour enfants, policiers référents mineurs, infirmiers scolaires et équipes de santé, intégrant prostitution, trafics, radicalisation et emprise numérique. Réserver des réponses scolaires et d’insertion ultra-rapides. Un jeune qui sort d’un réseau et passe plusieurs semaines sans école, sans stage, sans sport ni revenu légal retourne très vite à l’emprise. Il faut des sas de remobilisation sous 72 heures : retour à l’école, atelier, mission locale, chantier éducatif, sport, mentorat et formation rémunérée. Ce plan d’action répond aux trois failles majeures du système actuel Première faille : des signaux encore trop souvent traités comme de simples problèmes de comportement. Fugue, téléphone caché, argent inexpliqué, sexualisation précoce, absentéisme, conduites addictives : ces signaux restent trop souvent lus comme de la déviance, alors qu’ils constituent fréquemment les portes d’entrée des réseaux. Deuxième faille : la dispersion des responsabilités. L’État, les départements, les parquets, la police, la PJJ, les ARS et l’Éducation nationale se partagent l’enfant sans pilote unique. Le défaut de coordination produit des angles morts, des pertes d’information et une dilution de la responsabilité. Troisième faille : des réponses trop faibles face à des logiques criminelles fortes. Les réseaux sont rapides, mobiles, numériques et lucratifs. En face, les foyers manquent souvent d’effectifs, de stabilité, de formation spécialisée et de capacités de mise à l’abri. Cette asymétrie explique une partie de l’impuissance actuelle. Ainsi cinq décisions politiques les plus fortes sont à prendre immédiatement Imposer par décret ou instruction nationale une cellule départementale 24/7 « fugues-emprise-réseaux ». Créer immédiatement des places sécurisées dédiées dans chaque grande région. Rendre obligatoire un référent unique pour chaque mineur ASE ou PJJ à haut risque. Lancer une inspection flash des foyers les plus exposés et financer en urgence les renforts de nuit. Rendre obligatoire un pilotage départemental de la lutte contre l’exploitation sexuelle des mineurs, avec indicateurs publics mensuels. Dans un temps suivant, criminaliser certaines infractions lorsqu’elles ciblent des victimes mineures : proxénétisme, corruption de mineurs, manipulation sexuelle de mineur en ligne, harcèlement et harcèlement numérique en bande organisée, mise de danger de mineur par abandon moral ou éducatif, travail illégal de mineur en bande organisée, mendicité organisée, … Ce qui inspire à l’étranger En Suède : un modèle abolitionniste et une protection forte des mineurs Pénalisation des clients et lisibilité absolue : le mineur prostitué est toujours une victime. Unités spécialisées associant forces de sécurité et travailleurs sociaux. Intervention rapide dès la suspicion d’exploitation. À retenir pour la France : arrêter toute ambiguïté et consacrer une doctrine simple « Un mineur exploité = une victime », et donc mise en place d’une protection immédiate. Au Royaume-Uni : des équipes spécialisées « Child Exploitation » Équipes mixtes permanentes réunissant police, social, santé et école. Cartographie des réseaux, en particulier dans les logiques de « county lines ». Mesures juridiques rapides pour bloquer les recruteurs. À retenir pour la France : créer des équipes opérationnelles mixtes locales permanentes, et non de simples réunions de coordination. Aux Pays-Bas : une sortie de la prostitution et un accompagnement intensif Petites structures sécurisées avec très peu de jeunes. Suivi psychologique intensif sur le trauma et l’emprise. Accompagnement long et individualisé vers le logement, la formation et l’autonomie. À retenir pour la France : les grands foyers généralistes ne suffisent pas ; il faut des structures spécialisées de sortie d’emprise. Au Québec : une approche trauma et une protection active Approche systématique fondée sur le trauma. Équipes mobiles capables d’intervenir dans la rue, les hôtels ou les lieux de passage. Lien direct avec police et justice, dans une logique d’aller-vers. À retenir pour la France : ne pas attendre que le jeune revienne ; aller le chercher activement là où il se trouve. En Allemagne : la sécurisation et un cadre structuré Cadre éducatif fort et très lisible. Insertion rapide par l’apprentissage, les métiers et les parcours structurés. Interventions fermes en cas de mise en danger. À retenir pour la France : donner vite un cadre et un avenir concret, faute de quoi le trafic reste plus attractif. Finalement tous les modèles efficaces ont en commun : Une réaction rapide : intervention en heures ou en jours, non en semaines. Une spécialisation réelle sur l’emprise, la prostitution, les trafics et le numérique. Un travail intégré entre police, social, santé, justice et école. Des structures adaptées, petites et sécurisées. Une stratégie visant les réseaux et les recruteurs, pas seulement le comportement des jeunes. Cette politique déterminée doit s’affirmer sur plusieurs engagements solides : Un principe directeur. Tout mineur impliqué dans une situation de prostitution, de trafic ou de radicalisation doit être considéré en priorité comme un mineur sous emprise à protéger, extraire et stabiliser. Une architecture claire et lisible du modèle proposé. Le modèle français doit reposer sur une cellule départementale unique, opérationnelle 24/7, un référent unique pour chaque mineur à haut risque, des structures d’accueil spécialisées en trois niveaux - extraction, stabilisation, transition -, un protocole national « fugue = risque criminel », une stratégie offensive contre les réseaux, un volet numérique systématique, un parcours sanitaire et psychique obligatoire et une reprise immédiate du parcours scolaire ou professionnel. Des conditions de réussite assumées. Cette stratégie suppose un renforcement massif des moyens humains, une formation spécialisée obligatoire, un pilotage départemental renforcé avec indicateurs publics mensuels et une stabilité réelle des équipes et des parcours. Un message central. Un mineur sous emprise n’est pas libre. La République doit intervenir immédiatement. Une justification politique non équivoque. Le système actuel fonctionne dans un temps administratif face à un temps criminel. La réforme proposée change de logique : dès les premiers signes d’emprise, sans attendre la preuve pénale complète, la puissance publique agit pour protéger, extraire, soigner, stabiliser et remonter vers les réseaux. La mesure est forte, mais elle est encadrée : contrôle judiciaire rapide, durée limitée, critères traçables et formation des professionnels. La vraie atteinte aux libertés n’est pas l’intervention protectrice de l’État ; c’est l’emprise des réseaux sur un enfant. Nous refusons que des enfants confiés à l’État soient livrés à des réseaux criminels. Quand un mineur est sous emprise, nous n’attendons pas. Nous intervenons immédiatement. Une mesure phare proposée : le placement de protection immédiate anti-emprise (PPIAE) La création d’un régime juridique et opérationnel d’urgence permettant de placer immédiatement un mineur de l’ASE ou de la PJJ dans un dispositif sécurisé dès qu’il existe un indice sérieux d’emprise criminelle, de prostitution, de trafic ou de radicalisation. Une décision en moins de 24 heures, fondée sur des indices sérieux de danger et non sur la preuve pénale complète. Une mise à l’abri sécurisée, un éloignement géographique si nécessaire et restriction des contacts identifiés à risque. L’activation automatique d’une cellule opérationnelle associant ASE, PJJ, parquet, police et santé. L’ouverture ciblée d’une enquête destinée à identifier le réseau et à protéger d’éventuelles autres victimes. Une mesure limitée dans le temps, renouvelable, sous contrôle du juge des enfants et avec réévaluation régulière. Un mineur sous emprise n’attend pas. La République intervient immédiatement. Au fond, la question posée n’est pas seulement celle de l’efficacité de nos dispositifs, ni même celle de la protection de quelques milliers d’enfants particulièrement vulnérables. Elle engage bien davantage : elle interroge notre capacité collective à faire vivre, concrètement, le pacte républicain là où il est le plus fragile. Car la République se juge moins à la force de ses principes proclamés qu’à la réalité de la protection qu’elle offre aux siens, et d’abord à ses enfants. Ceux qui nous sont confiés ne sont pas des dossiers, ni des statistiques, ni des parcours à “gérer”. Ils sont des vies en devenir, des consciences en construction, des libertés encore fragiles que nous avons le devoir de rendre possibles. Refuser l’emprise, c’est refuser que l’enfance soit une zone de capture. Protéger, c’est rendre à chacun la possibilité de choisir sa vie, et non de la subir. Reconstruire, c’est permettre à ces jeunes de retrouver non seulement un cadre, mais une dignité, une confiance, une place. Il ne s’agit pas d’opposer protection et liberté, mais de rappeler une évidence trop souvent oubliée : il n’y a pas de liberté réelle sans sécurité, surtout pour un enfant. Et il n’y a pas de République forte sans une promesse tenue envers les plus vulnérables. L’avenir de ces enfants n’est pas écrit d’avance. Il dépend de notre capacité à agir vite, à agir ensemble, et à agir juste. Il dépend de notre volonté de ne plus tolérer l’intolérable, de ne plus expliquer ce que nous pouvons empêcher, de ne plus accompagner ce que nous devons combattre. Faire ce choix, c’est réaffirmer une ligne claire : aucun enfant ne doit être abandonné aux logiques d’exploitation. Aucun mineur ne doit être laissé seul face à des réseaux qui organisent sa chute. Et chaque fois que l’un d’entre eux vacille, la République doit être là immédiatement, fermement, durablement. C’est à cette condition que nous serons fidèles à ce que nous sommes. Non pas seulement une organisation politique, mais une communauté de destin, fondée sur la protection, la justice et la promesse faite à chaque enfant de pouvoir grandir librement. Et c’est peut-être là, finalement, la mesure la plus juste de notre avenir commun : la manière dont nous aurons su, aujourd’hui, protéger ceux qui en sont l’avenir.   Thierry Froment est ancien juge d’instruction et ex-codirecteur de l’Institut de sciences criminelles de Montpellier. Crédit photo : © Khorzhevska - stock.adobe.com

Tribune : « Vouloir devenir président de la République ne peut ni ne doit être la principale qualité d’un gouvernant »

par Collectif le 14 avril 2026
Un collectif d’universitaires déplore, dans une tribune au « Monde », que la scène politique, notamment lors des campagnes électorales, ressemble davantage à un « théâtre d’affirmation » où les effets d’annonce et la personnification du pouvoir l’emportent sur les débats de fond.
Dans la Grèce antique, les sophistes excellaient dans l’art de convaincre les assemblées par la force du discours. L’Éloge d’Hélène, de Gorgias, illustre parfaitement cette toute-puissance du logos : « Le logos est un grand souverain qui, avec un corps très petit et invisible, accomplit les œuvres les plus divines. » Pour ces spin doctors de l’Antiquité que sont les sophistes, ce qui comptait n’est pas d’abord la réalité, mais la capacité du discours à produire un effet sur l’auditoire. Platon opposait aux sophistes la figure du philosophe-roi, capable non seulement de parler, mais de gouverner selon la connaissance du réel, sans laquelle les maux des cités ne peuvent pas être connus et résolus. La tension entre le pouvoir des mots sur les émotions et le pouvoir des mots sur le réel est ancienne. Pourtant, persuader n’est pas diriger. Gagner l’adhésion des uns ne signifie pas savoir exercer le pouvoir, ni même savoir garder le consensus des citoyens, qui oublient vite leurs caprices d’électeurs face à l’impéritie, le mensonge ou l’impuissance du politique. Notre élection présidentielle semble parfois rejouer cette vieille querelle, amplifiée et dramatisée par les agoras médiatiques et l’emprise du momentum. La campagne présidentielle est de plus en plus un théâtre d’affirmation, l’espace d’une subjectivité exaspérée. Pour émerger ou dominer le bruit et la fureur des temps, le candidat à l’élection simplifie, tranche, promet. Le doute est aboli ; la nuance disparaît sous les impératifs de l’audience. Le « je » s’impose alors comme gage d’autorité. Dans un univers saturé de commentaires, la formule vaut plus que la démonstration, la posture plus que la méthode, l’affirmation plus que l’argumentation. Vouloir devenir président de la République ne peut ni ne doit être la principale qualité d’un gouvernant. Un président ne devrait jamais oublier que, comme le rappelle Cicéron, « la chose publique est la chose du peuple » ; il ne l’incarne pas tout seul mais en assure le gouvernement au nom du peuple. Le président doit certes savoir composer un gouvernement, mais également composer avec lui ainsi qu’avec le Parlement, les juridictions, les corps intermédiaires, les partenaires européens. Il doit savoir que la décision est moins un geste qu’un processus. Dans ce processus démocratique, la collégialité ne doit pas être vue comme une faiblesse ou une démission, mais comme une condition à la fois d’honnêteté intellectuelle et d’efficacité politique. Le décalage entre la parole donnée et la parole réalisée est au cœur de la crise de confiance démocratique. La promesse facile peut mobiliser avant et convaincre pendant quelques mois ; la réalité complexe oblige à expliquer et si besoin corriger. Mais lorsque la correction n’est ni anticipée ni expliquée, elle est vécue par le citoyen comme un reniement. Et ce reniement apparaît d’autant plus insupportable que le Français y reconnaît son propre aveuglement d’électeur. Il ne s’agit pas d’opposer de manière manichéenne le pathos au logos, mais de comprendre qu’il faut écouter le second pour bien apprécier le premier. Décider sans humilier Un seul exemple permet d’illustrer les risques que nous courons lorsque nous préférons un candidat audible à un président crédible. La dynamique démographique sera au cœur de la communauté de destin que nous voudrons bâtir ensemble. Vieillissement accéléré, baisse de la natalité, tensions sur le financement des retraites et de la dépendance dessinent une France qui ne sera ni la « douce France » des « trente glorieuses » ni celle d’aujourd’hui. Un candidat qui voudrait se faire moins comprendre qu’entendre pourrait être tenté d’avancer une solution simple, unique. En voici une liste non exhaustive : relance massive de la natalité, appel accru à l’immigration, réforme paramétrique rapide des retraites. Or, la réalité impose presque toujours une approche systémique. La démographie interagit avec le marché du travail, la productivité, l’innovation. Les transformations liées à l’intelligence artificielle et à la robotique modifieront profondément la structure de l’emploi, et la productivité pourrait croître sans augmentation proportionnelle du nombre d’actifs. Imaginer que seule une politique migratoire quantitative puisse répondre aux besoins démographiques serait ignorer ces mutations technologiques majeures. La question n’est pas seulement combien nous serons, mais comment nous travaillerons. Plus largement, si l’État de droit semble incapable d’évoluer pour répondre à ces défis, s’il se fige en une société des droits parfois inconciliables avec l’intérêt commun, il devient une cible idéale pour les discours populistes. Un candidat qui souhaiterait se faire entendre en criant plus fort pourrait être tenté d’en faire une critique expéditive ; le président, lui, doit en préserver les principes tout en le rendant plus efficace. Tenir ensemble l’autorité et la liberté, l’unité de la nation et les libertés locales, l’efficacité et la garantie des droits suppose une approche complexe que la logique de campagne privilégie rarement. La République n’a pas besoin d’un conquérant médiatique. Elle a besoin d’un chef de l’État capable d’expliquer les contraintes sans s’y réfugier, de corriger sans se dédire, de décider sans humilier, d’incarner dans le « je » le « nous » du peuple. Entre le sophiste et le philosophe-roi, le choix n’est pas seulement théorique : il conditionne la solidité de nos institutions, l’avenir de notre pays. Élire un président devrait consister moins à couronner un esprit brillant ou un tribun persuasif qu’à choisir un homme ou une femme d’État responsable. Si, en 2027, nous continuons à préférer le talent du sophiste à la responsabilité du gouvernant, nous nourrirons nous-mêmes la déception démocratique dont nous feindrons de nous étonner plus tard, sans doute trop tard. Albert-Claude Benhamou, président du conseil d’administration de l’institut hospitalo-universitaire de Strasbourg ; Jean-Michel Blanquer, président du cercle de réflexion Laboratoire de la République ; Pierre Caye, philosophe, directeur de recherche au CNRS ; Thierry Coulhon, mathématicien ; Claudio Galderisi, président du conseil scientifique du Laboratoire de la République ; Pierre Jourde, universitaire et écrivain ; Gilles Kepel, universitaire et essayiste ; Benjamin Morel, maître de conférences en droit public à l’université Paris Panthéon-Assas ; Nathalie Sonnac, professeure en sciences de l’information à l’université Paris Panthéon-Assas ; Astrid Von Busekist, politiste, professeure à Sciences Po.

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