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Décentraliser pour mieux soigner : une nouvelle gouvernance de proximité au service des territoires et des patients

par David Smadja et Léa Behr le 9 juillet 2026
Face à l’aggravation des inégalités territoriales d’accès aux soins, au vieillissement de la population et aux nouveaux défis sanitaires liés au changement climatique, notre système de santé atteint les limites d’un pilotage essentiellement centralisé. Cette note de David Smadja et Léa Behr propose une réforme ambitieuse mais progressive de la gouvernance sanitaire : rattacher les Agences régionales de santé (ARS) à la région afin de rapprocher les décisions des réalités de terrain, sans remettre en cause les principes fondamentaux de solidarité nationale. En s’appuyant sur les expériences européennes et sur une trajectoire d’expérimentation encadrée, les auteurs défendent une nouvelle doctrine de « responsabilité territoriale », conciliant unité républicaine, efficacité de l’action publique et égalité d’accès aux soins.
La crise de l’accès aux soins ne relève plus seulement d’un manque de professionnels de santé ; elle révèle les limites de notre organisation institutionnelle. Alors que les élus locaux sont confrontés quotidiennement aux attentes des citoyens, ils disposent de peu de leviers pour agir. À l’inverse, les Agences régionales de santé exercent des responsabilités considérables sans véritable responsabilité politique devant les territoires. Cette dissociation entre décision, responsabilité et réalité du terrain nourrit les inégalités territoriales et affaiblit l’efficacité de l’action publique. Cette note propose une troisième voie entre le statu quo et la suppression des ARS : leur régionalisation. Il ne s’agit ni de désengager l’État ni de créer treize systèmes de santé autonomes, mais de distinguer clairement ce qui doit rester national (les droits des patients, le financement solidaire, les standards de qualité et les objectifs de santé publique) de ce qui gagnerait à être piloté au plus près des besoins des territoires : l’organisation des parcours de soins, la coordination entre médecine de ville, hôpital et secteur médico-social, la prévention ou encore la démographie médicale. Les auteurs proposent une réforme progressive en trois étapes : renforcer d’abord les marges d’action territoriales grâce à un Fonds d’intervention régional considérablement élargi ; créer ensuite des objectifs régionaux de dépenses d’assurance maladie (ORDAM) permettant une réelle capacité d’arbitrage locale ; enfin, transférer la responsabilité politique des ARS aux régions dans un cadre expérimental, avec une évaluation indépendante avant toute généralisation. L’analyse s’appuie également sur une comparaison approfondie de plusieurs modèles européens afin d’identifier les conditions d’une décentralisation réussie. Elle montre que la proximité décisionnelle n’est efficace que lorsqu’elle s’accompagne de solides mécanismes de péréquation financière, de standards nationaux contraignants et d’une responsabilité clairement identifiée. Enfin, la note insiste sur deux leviers essentiels pour préparer le système de santé aux défis du XXIᵉ siècle : faire de la prévention une priorité budgétaire territorialisée et mieux articuler la formation des professionnels de santé avec les besoins des territoires. Cette proposition dessine ainsi une nouvelle gouvernance sanitaire fondée sur un principe simple : une stratégie nationale, une solidarité financière garantie par l’État et une responsabilité territoriale pleinement assumée pour rendre enfin effective l’égalité d’accès aux soins. David Smadja est professeur d’hématologie à l’AP-HP et à l’Université Paris Cité, responsable de la Commission Santé du Laboratoire de la République. Léa Behr est CEO de RespublicIA et membre de la commission Santé du Laboratoire de la République. Note Décentraliser pour mieux soignerTélécharger

Repenser le financement de la santé pour mieux flécher l’innovation vers le territoire

par David Smadja et Léa Behr le 7 juillet 2026
Face au vieillissement de la population, aux tensions sur l’accès aux soins et à l’essor de l’intelligence artificielle, l’innovation en santé est autant une question d’organisation que de technologie. Dans cet entretien, Philippe Durand, président du groupe imaGen, partage sa vision d’une transformation du système de santé fondée sur une innovation utile, au service des patients, des professionnels et de l’efficience collective.
À l'heure où notre système de santé est confronté à des défis sans précédent, vieillissement de la population, pénurie de professionnels, innovation technologique, ou encore pression économique, la question de son organisation devient aussi importante que celle des progrès médicaux eux-mêmes. La qualité des soins ne dépend plus uniquement des compétences des professionnels ou des performances des technologies ; elle repose également sur la capacité à faire travailler ensemble les équipes, à fluidifier les parcours des patients et à intégrer l'innovation au service de l'efficience. Cette évolution a profondément transformé les entreprises du secteur de la santé. Longtemps perçues comme de simples fournisseurs de technologies ou de prestations, elles sont aujourd'hui appelées à devenir de véritables partenaires des établissements de santé, en contribuant à améliorer l'organisation des soins, la qualité des diagnostics et l'expérience des patients. Pour mieux comprendre ces mutations, nous avons rencontré Philippe Durand, Président du groupe imaGen, acteur majeur de la radiologie en France. À travers son parcours d'entrepreneur et sa vision du management, il revient sur les transformations du secteur, les enjeux de l'innovation, l'essor de l'intelligence artificielle, mais aussi sur un sujet souvent sous-estimé : l'importance de l'organisation dans la qualité des soins. Au fil de cet entretien, Philippe Durand partage une conviction forte : dans un système de santé de plus en plus complexe, la création de valeur ne repose pas uniquement sur les technologies, mais sur la capacité à mettre celles-ci au service des patients, des professionnels et des territoires. Son parcours : de l'entrepreneur au bâtisseur d'un projet médical Quel a été votre parcours avant la création ou le développement d'imaGen ? Diplômé d’une école de commerce (EM Lyon), j’ai démarré mon parcours professionnel en cabinet d’audit chez Arthur Andersen. Cela m’a permis de découvrir de nombreux modèles d’entreprises, petites et grandes, dans l’industrie comme dans les services. Cela m’a permis très vite de rencontrer des cadres et dirigeants d’entreprises, de différents profils, qui m’ont beaucoup appris et inspiré pour la suite. Je suis rentré dans le secteur de la santé au début des années 2000 avec l’envie d’apporter mes expériences à un secteur en pleine mutation face aux enjeux de qualité des soins et d’efficacité organisationnelle. J’ai eu la chance de pouvoir exercer au sein de Capio, groupe suédois spécialiste dans la gestion d’établissements de santé, qui apportait en France une vision scandinave qui s’est avérée fort utile à la transformation de nos organisations, en particulier par la réduction des séjours hospitaliers grâce à un meilleur accompagnement des patients. Y a-t-il eu un moment ou une rencontre qui a déclenché votre ambition entrepreneuriale ? Les différents entrepreneurs et dirigeants que j’ai côtoyés m’ont inspiré et donné envie. Après 25 ans de parcours comme salarié, j’ai voulu porter un projet de référence en imagerie médicale, pour lequel j’avais une véritable conviction, fort de mes expériences précédentes. Pourquoi avoir choisi le secteur de la radiologie plutôt qu'un autre domaine de la santé ? Parce que c’est un secteur qui est un véritable pivot du système de santé, dont le rôle ne cesse de grandir au fil des ans, par sa place essentielle dans la détection précoce, la prévention et le suivi des maladies. En plus de la dimension humaine toujours forte dans une entreprise de santé, la dimension technologique de l’imagerie présentait aussi un intérêt pour moi, car je suis convaincu que l’innovation technologique doit être au cœur des solutions d’efficience de notre système de santé.  Quelles ont été les principales difficultés rencontrées lors des premières années ? La principale difficulté pour une start-up, c’est de trouver ces clients. Dans les services à la santé, la problématique est différente. Les « clients » ne manquent pas. Il s’agit surtout de trouver les meilleurs médecins, qui ont à cœur de prodiguer la meilleure qualité pour leurs patients tout en partageant une vision de modernisation au service des patients mais aussi du système de santé. Cela permet de bien se comprendre et de constituer une base solide de valeurs d’entreprise, gage d’un bon fonctionnement de l’entreprise dans la durée. Quel conseil donneriez-vous aujourd'hui à un entrepreneur souhaitant se lancer dans la santé ? Toujours penser médical, qualité de services aux patients et réponse aux besoins du système de santé. L’entreprise de santé existe par la valeur qu’elle apporte aux principales parties prenantes : en premier lieu les patients et les autorités organisatrices, mais aussi les médecins et les personnels soignants. La vision d'imaGen imaGen affirme que « le projet médical est avant tout ». Que signifie concrètement cette formule ? Cette formule réaffirme la vision et les valeurs médicales de l’entreprise, sa raison d’être. Les dirigeants de chacune de nos plateformes sont des médecins radiologues exerçant dans leur structure, pleinement engagés et responsables. Comment concilier exigences médicales, croissance économique et attractivité pour les investisseurs ? Très simplement : un exercice médical de qualité, c’est-à-dire bien organisée par des équipes bien formées, c’est attractif pour les patients, c’est donc bon pour l’entreprise et son économie. Ceux qui ne visent pas cette exigence de qualité médicale et d’efficacité prennent des risques pour la pérennité de leur investissement. Quelle est votre ambition pour imaGen à horizon 5 ou 10 ans ? Notre perspective est de faire grandir le groupe dans le respect des valeurs fortes que nous avons posées avec les premières plateformes qui nous ont rejoint. Le potentiel en France est important car le secteur fait face à des enjeux d’attractivité et d’investissement auxquels seuls les acteurs bien préparés pourront faire face. Il y a aussi une opportunité pour nous de grandir dans d’autres pays européens, à la fois parce que notre modèle français est de grande qualité, mais aussi parce que nous pouvons apprendre des modèles étrangers.Comment mesurez-vous aujourd'hui l'impact réel d'imaGen sur le parcours des patients ? Nous travaillons en permanence à améliorer l’accueil des patients et la fluidité de leur parcours. Nous suivons régulièrement les taux de satisfaction qui nous permettent de repérer nos points de faiblesse et de nous adapter en conséquence. L'innovation en santé : sa définition et sa pratique Beaucoup d'acteurs parlent d'innovation. Quelle est votre propre définition de l'innovation en santé ? J’ai la même boussole depuis longtemps sur ce sujet : l’innovation doit être évaluée au regard des bénéfices qu’elle apporte au patient et à l’efficacité de notre système de santé. Dans le bénéfice pour les patients j’inclus toutes les formes de prédiction, prévention, détection précoce, traitement et suivi au long cours des maladies, ainsi que l’accompagnement des patients qui va de pair pour que celui-ci soit pleinement engagé. Dans l’efficacité du système j’inclus en premier lieu tout qui facilite l’exercice des médecins et des équipes soignantes : nous avons un devoir de trouver des solutions pour soulager la pression exercée sur eux par la demande croissante de soins du fait du vieillissement de la population. Selon vous, une innovation doit-elle être technologique ou peut-elle être organisationnelle ? Ces 2 piliers d’innovation doivent être mis en œuvre au service de la qualité et l’efficacité. D’une façon générale, la technologie permet de gagner du temps pour les patients comme pour les soignants (réservations en ligne, bornes d’accueil, résultats en ligne, suivi dynamique post-intervention), d’éviter les erreurs, les doublons, … Elle n’exclut pas l’humain qui reste indispensable en particulier pour les populations vulnérables. Cela rejoint l’innovation organisationnelle qui consiste, dans un marché de ressources tendu comme le nôtre, de mettre les bonnes qualifications au bon endroit au bon moment. Par exemple, un radiologue peut aujourd’hui prendre en charge les diagnostics sur plusieurs machines « en parallèle » car les tâches non médicales sont désormais largement déléguées grâce à des modèles organisationnels mieux définis. Quelle innovation mise en place chez imaGen a eu le plus d'impact sur les patients ou les professionnels ? Une des innovations les plus marquantes pour moi a été la mise en place d’un logiciel d’IA permettant de détecter les nodules pulmonaires et de calculer un score calcique lorsque vous venez passer certains types de scanner chez imaGen. Vous ressortez avec un diagnostic supplémentaire de votre état de santé. Comment identifiez-vous les innovations qui méritent réellement d'être déployées ? Pour le médical, le médecin radiologue est en première ligne. Il est sollicité pour des tests. Chez imaGen les médecins ont constitué des groupes de spécialités qui partagent leurs avis sur ces tests et décident des mises en œuvre au regard de la performance de ces nouveaux outils. Les équipes supports interviennent plus en aval, plutôt sur les aspects contractuels. Pour tout ce qui n’est pas strictement médical, l’identification et l’évaluation des innovations est plus partagée entre les médecins radiologues et les équipes supports. Quels freins réglementaires ou culturels ralentissent encore l'innovation en imagerie médicale ? Le fléchage des financements est le frein majeur. L’introduction de l’IA en imagerie diagnostique d’opportunité, citée plus haut, n’est pas financé par l’Assurance Maladie. Certes c’est le rôle des opérateurs les plus avancés de la mettre en place car il considère que c’est une amélioration qualitative pour les patients. Mais des financements fléchés, temporaires, sur la base de cahier des charges précis, permettraient d’élargir et d’accélérer la mise en œuvre de ces innovations… tout en incluant la mesure de leurs effets positifs. Intelligence artificielle et radiologie L'IA est souvent présentée comme une révolution pour la radiologie. Où en sommes-nous réellement ? Aujourd’hui l’IA assiste le radiologue dans son diagnostic, elle lui permet de l’alerter sur des points particuliers, elle permet d’éviter des erreurs. Quelles applications de l'IA utilisez-vous déjà ou envisagez-vous d'utiliser ? Les principaux usages diagnostics sont dans le domaine de l’ostéo articulaire (détections de fractures), en oncologie et en cardio-vasculaire (détection de lésions). On commence à tester des solutions d’assistance à l’élaboration des comptes-rendus. Dans le domaine administratif, la prise de rendez-vous va évoluer rapidement grâce aux assistants vocaux. L'IA va-t-elle transformer le métier du radiologue ou simplement l'augmenter ? Elle le transforme en continu. On peut tout à fait parler d’un radiologue augmenté. Elle ne remplace par le radiologue qui a la responsabilité du diagnostic et de la communication avec son patient. Comment garantir que ces technologies améliorent la qualité des soins sans déshumaniser la relation médicale ? Je pense gérer le système à iso-organisation est impossible à court/moyen terme. Cela ne ferait qu’accentuer les tensions sur nos ressources soignantes, donc les dysfonctionnements. Je suis convaincu que l’usage des technologies modernes est la clé essentielle permettant de concentrer nos ressources soignantes aux bons endroits aux bons moments auprès des personnes qui en ont le plus besoin. Le service patient sera meilleur, la pression sur les soignants sera allégée. Organisation des soins et accès aux patients La France fait face à des tensions croissantes sur l'accès aux soins. Quel rôle l'imagerie peut-elle jouer pour améliorer cette situation ? Un rôle crucial. En effet, un accès rapide à l’imagerie est indispensable à la détection précoce des maladies et permet d’éviter des surcoûts (séjours hospitaliers coûteux, arrêts maladie prolongés, …). Le rapport de l’Institut Sapiens publié en février 2026 montre, exemples et modélisation économique à l’appui, qu’un euro raboté dans les dépenses d’imagerie entraîne deux euros de dépenses supplémentaires ! Comment réduire les délais d'accès aux examens tout en maintenant un haut niveau de qualité ? C’est toujours pareil : il faut avoir le bon niveau de financement afin que les investissements soient réalisés et les ressources qualifiées soient mises en place. Quels modèles organisationnels innovants avez-vous développés pour répondre aux besoins des territoires ? Sur nos plateformes de Bourgogne-Franche-Comté, les équipes médicales ont développé 5 partenariats avec des hôpitaux locaux dans le Jura, la Haute-Saône et la Côte-d’Or. L’attractivité de notre projet médical permet d’attirer de nombreux jeunes médecins, ce qui nous permet d’intervenir physiquement de manière permanente auprès de ces établissements publics et de leur apporter des expertises médicales étendues. Comment voyez-vous évoluer la coopération entre hôpital public, médecine de ville et groupes d'imagerie ? Je pense que les coopérations tels que celle que nous menons chez imaGen continueront à se développer. Elles répondent à des besoins forts des hôpitaux et les groupes de radiologues libéraux sont bien organisés pour y répondre. Une très grande partie de l’activité d’imagerie est d’ailleurs purement ambulatoire et peut être réalisée en dehors de l’hôpital. Management et entrepreneuriat Comment attire-t-on et fidélise-t-on aujourd'hui des radiologues et des manipulateurs ? Par la qualité de la pratique que nous leur proposons. Ces professionnels ont besoin d’un environnement stable, qui leur permet d’exercer sereinement avec les moyens les plus modernes et efficaces pour eux et pour les patients. Quelle culture d'entreprise cherchez-vous à développer chez imaGen ? Une culture basée sur ces valeurs d’innovation et d’esprit d’équipe autour des projets de l’équipe médicale. C’est le moteur qualitatif du service aux patients. Regard sur l'avenir de la santé Quelle innovation transformera le plus profondément la santé dans les dix prochaines années ? Je rêve d’une application connectée au DMP qui pousse régulièrement des recommandations santé, propose des rendez-vous de prévention et de suivi. Cette application, et surtout l’éducation à la santé, pourraient être initiées dès le collège. Cela permettrait une prise de conscience aux enjeux de santé dès le plus jeune âge. Cela permettrait de toucher tous les publics, y compris les plus vulnérables, qui doivent être au cœur d’une stratégie de santé pro-active. Le Laboratoire de la République propose actuellement une réforme de la santé scolaire visant notamment à renforcer la prévention en faisant intervenir des étudiants en santé (externes et internes en médecine et pharmacie, étudiants en soins infirmiers etc…) directement dans les collèges et les lycées. Quel rôle pourraient jouer les outils numériques pour accompagner cette nouvelle politique de prévention auprès des jeunes ? Je crois que nous devons changer complètement notre manière de parler de santé aux jeunes. Aujourd'hui, la prévention est souvent vécue comme une succession de messages descendants, parfois culpabilisants. Il faut au contraire qu'elle devienne ludique, personnalisée et positive. Nous vivons dans une génération où le smartphone est devenu, d'une certaine manière, un troisième bras. Il serait paradoxal de vouloir faire de la prévention sans utiliser l'outil que les adolescents consultent plusieurs dizaines de fois par jour. Chaque action de prévention devrait désormais être accompagnée d'un outil numérique simple, interactif et utile : conseils personnalisés, rappels, questionnaires, vidéos, défis collectifs, suivi de ses progrès ou encore orientation vers un professionnel de santé si nécessaire. Je suis également très favorable à la création d'un Dossier Médical Partagé "Jeunes", ouvert symboliquement à l'entrée en classe de sixième. Il ne s'agirait pas simplement d'un dossier médical, mais d'un véritable compagnon numérique de prévention. Les vaccinations, les bilans de santé, les actions de prévention réalisées au collège, les conseils personnalisés, les rendez-vous de suivi ou les campagnes nationales pourraient y être intégrés progressivement. Ce serait un outil d'autonomisation plutôt qu'un simple espace documentaire. Naturellement, un tel dispositif ne pourrait fonctionner qu'en étant accompagné d'une véritable éducation à la santé. Les jeunes professionnels de santé auraient toute leur place dans cette démarche. Leur proximité générationnelle facilite le dialogue sur des sujets parfois difficiles : santé mentale, alimentation, sommeil, addictions, sexualité, vaccination ou encore désinformation sur les réseaux sociaux. Au fond, nous devons faire de la santé et notamment de la santé des jeunes un véritable projet de société, au même titre que l'éducation ou la transition écologique. Investir dans la prévention dès le collège, associer les jeunes professionnels de santé et utiliser intelligemment les outils numériques, c'est donner à chaque adolescent les moyens de devenir acteur de sa propre santé. La prévention ne doit plus être un rendez-vous ponctuel ; elle doit devenir un réflexe quotidien, intégré dans le parcours de vie de chacun. Quel changement réglementaire souhaiteriez-vous voir émerger pour accélérer l'innovation ? Je devrais pouvoir déposer un seul dossier d’innovation à l’ARS ou à la CNAM qui a la maitrise de la donnée en plus de la responsabilité de la « caisse ». Sous 60 jours, je devrais recevoir une réponse positive ou négative, avec le cas échéant un accord de financement sur une durée déterminée, de l’ordre de 3 à 5 ans. En fait, ce que vous proposez, c’est surtout l’idée d’un guichet unique de l’innovation en santé ? Oui tout à fait. Aujourd'hui, lorsqu'un acteur développe une innovation qui améliore réellement la prise en charge des patients, il ne sait pas à quelle porte frapper. Faut-il s'adresser à la HAS pour l'évaluation ? À la DGOS pour l'organisation des soins ? À la DGS pour la stratégie de santé publique ? À la DSS ou à la CNAM pour le financement ? Cette fragmentation ralentit considérablement l'accès à l'innovation. Je souhaiterais la création d'un guichet national unique de l'innovation en santé, réunissant dès l'origine l'ensemble des acteurs concernés : HAS, DGS, DGOS, DSS et Assurance Maladie (CNAM). Un innovateur déposerait un dossier unique présentant les bénéfices attendus pour les patients, l'organisation des soins, les indicateurs d'évaluation, les modalités de financement et les données en vie réelle à produire. Ce guichet national unique de l'innovation en santé pourrait instruire ce dossier selon un calendrier partagé, avec un engagement de réponse sous soixante jours. Si le projet est retenu, il bénéficierait d'un financement temporaire, de trois à cinq ans, permettant de produire les données médico-économiques et cliniques nécessaires avant une intégration éventuelle dans le droit commun. Nous devons passer d'une logique de guichets successifs à une logique de parcours unique de l'innovation. Ce changement simplifierait considérablement les démarches des entreprises, des établissements de santé et des professionnels tout en accélérant l'accès des patients aux innovations utiles. Quels sont les signaux faibles que vous observez aujourd'hui et qui pourraient devenir majeurs demain ? L’usure et le découragement des équipes me semblent être le risque majeur. Le système tient car les professionnels sont attachés à leur métier et se dévouent au service des patients. Mais la corde est très tendue, la pression est très forte, la reconnaissance est plutôt faible… Il faut alléger cette pression en transformant les modes de fonctionnement pour de meilleurs résultats. Comment imaginez-vous le parcours d'un patient en imagerie médicale en 2035 ? Robert vient d’avoir 65 ans et de prendre sa retraite. Son Appli DMP vient de lui envoyer une suggestion de check-up incluant une prise de sang et un scanner à basse dose, corps entier, assisté par l’IA, pour valider l’absence de pathologies détectables, après validation par un médecin radiologue. Ce check-up lui sera 100% remboursé par l’Assurance Maladie, qui s’assure ainsi de l’état de santé de Robert mais aussi de ses finances futures ! Si vous aviez un message à adresser aux décideurs publics, quel serait-il ? Pour faire face aux enjeux démographiques de santé, il nous faut passer d’un modèle essentiellement curatif à un modèle d’accompagnement tout au long de la vie, en particulier pour gérer au mieux les maladies chroniques. Seul un fléchage massif des financements vers des pratiques de prévention, de détection précoce, de suivi des populations, soutenu par la mise en œuvre de l’IA et accompagné d’indicateurs de mesures de résultats permettra une véritable transformation afin de faire face à ce challenge. En pratique, il faudra aussi régionaliser ces financements et la mise en œuvre opérationnelle pour que les résultats soient constatés au plus vite « sur le dernier kilomètre » par la population. Conclusion Si nous nous retrouvons dans dix ans, qu'aimeriez-vous que l'on retienne de l'aventure imaGen et de votre contribution à l'innovation en santé ? Que notre organisation a contribué à fortifier le secteur de l’imagerie et renforcé ses impacts positifs pour les patients et le système de santé. Les grandes innovations naissent souvent de rencontres, mais aussi de lectures. Existe-t-il un livre qui a changé votre regard sur la santé, l'innovation ou l'action collective ? En quoi a-t-il influencé votre manière de penser et d'agir aujourd'hui ? Mes 2 lectures récentes, Agnès Buzyn « Demain notre santé » et Nicolas Dufourcq « La dette sociale de la France » ont encore renforcé ma détermination à agir : c’est un véritable enjeu sociétal auxquels nous devons répondre, et nos entreprises de santé sont porteuses de solutions transformantes. Il faut faire bouger les lignes ! Rendez-vous mardi 14 juillet pour la prochaine note « Les mardis de l’innovation en santé » David Smadja est professeur d’hématologie à l’AP-HP et à l’Université Paris Cité, responsable de la Commission Santé du Laboratoire de la République. Léa Behr est CEO de RespublicIA et membre de la commission Santé du Laboratoire de la République.

La démocratie a besoin de l’Europe dans les Balkans

par Christian Lequesne le 3 juillet 2026
Alors que l’élargissement de l’Union européenne revient au premier plan sous l’effet de la guerre en Ukraine, le débat sur l’adhésion des pays des Balkans occidentaux suscite de nombreuses interrogations. Comme le souligne Christian Lequesne dans cette tribune publiée dans Ouest-France, au-delà des craintes économiques ou sécuritaires, cette question engage aussi l’avenir démocratique de la région et la capacité de l’Europe à affirmer son influence face aux puissances concurrentes.
Les crises qui se sont succédé depuis 2008 ont ralenti le processus d’adhésion de nouveaux États membres à l’Union européenne (UE). L’intervention russe en Ukraine l’a relancé. Parmi les candidats à l’UE, il y a six pays des Balkans occidentaux. Cinq appartenaient jadis à la Yougoslavie : la Bosnie-Herzégovine, le Kosovo, la Macédoine du Nord, le Monténégro et la Serbie ; le sixième fut longtemps l’un des pays les plus fermés du monde : l’Albanie. Aujourd’hui, le Monténégro et l’Albanie sont les plus avancés dans les réformes qui permettraient de rejoindre l’UE à la fin de la décennie. Ce changement nécessitera cependant la ratification de traités d’adhésion dans les 27 États membres. En France, la Constitution prévoit une procédure référendaire, sauf si l’Assemblée nationale et le Sénat décident de s’en saisir, par un vote contraignant à la majorité des 3/5es. Les arguments que l’on pourra utiliser dans une campagne référendaire contre ces adhésions sont devinables : le différentiel économique risquant de nourrir le dumping social mais aussi la prolifération des mafias et du crime organisé. La France ignore souvent la réalité contemporaine des Balkans au-delà de quelques clichés simplistes. Parmi ces points ignorés se trouve la transformation des sociétés civiles. En Serbie, des milliers de citoyens manifestent depuis un an et demi contre le pouvoir semi-autoritaire du président Aleksandar Vučić. Ils en appellent chaque semaine à la démocratie et à l’État de droit, sur le modèle de l’UE. Une jeunesse mobilisée contre la corruption En Albanie, se déroule depuis plusieurs semaines la « Révolution des flamants roses », vague de manifestations qui s’opposent à la cession à la famille Trump par le gouvernement albanais du droit de construire un complexe balnéaire délétère pour la faune sauvage. Dans les deux cas, les manifestants de Belgrade et Tirana sont de jeunes gens qui veulent un avenir démocratique pour leurs pays. Ils en ont assez de l’appropriation clientéliste de la décision par les vieilles élites politiques et veulent sortir de la corruption. Il nous appartient d’entendre ces revendications démocratiques. Et notre meilleur soutien sera de dire « oui », le moment venu, à l’entrée de ces pays, car cela renforcera le contrôle de l’Union européenne sur l’État de droit. La conditionnalité européenne a fonctionné en Hongrie. Après les dérives populistes de Viktor Orbán, les Hongrois sont revenus à la démocratie pluraliste au nom des principes et des valeurs de l’UE. L’adhésion à l’UE représente aussi l’espoir des jeunes générations des Balkans, qui se sentent profondément ancrés à l’Europe. Si nos pays ne le comprennent pas et refusent les adhésions à l’Union européenne, d’autres sauront profiter de la déception des sociétés des Balkans. Ces pays s’appellent la Chine, la Russie ou la Turquie. Tous trois se sont dotés de politiques d’influence qui visent beaucoup d’objectifs (notamment économiques), sauf le soutien à la démocratisation. Voulons-nous qu’ils imposent leur modèle politique dans les Balkans au détriment de l’UE ? Une fois de plus, notre responsabilité citoyenne est engagée à l’égard de notre continent. Christian Lequesne est co-responsable de la commission Géopolitique du Laboratoire de la République. Professeur de relations internationales au CERI-Sciences Po, ancien directeur du CERI, il travaille sur la diplomatie, l’Europe et l’état de la démocratie. Il est l’auteur de plusieurs ouvrages, dont La Puissance par l’image. Les États et leur diplomatie publique (dir.) (Presses de Sciences Po, 2021) et Le diplomate et les Français de l'étranger : comprendre les pratiques de l'État envers sa diaspora (Presses de Sciences Po, 2024). Retrouvez la tribune de Christian Lequesne sur le site de Ouest-France.

Université d’été 3ème édition – Faire sens ensemble

par L'équipe du Lab' le 1 juillet 2026
À Sens, les 28 et 29 août, le Laboratoire de la République organise sa troisième Université d’été. Un rendez-vous structurant de la rentrée politique et intellectuelle, conçu pour confronter les visions et faire émerger des propositions concrètes au service d’un projet républicain.
Université d'été 3ème édition Faire sens ensemble  Rendez-vous les 28 & 29 août à Sens ! Les 28 et 29 août 2026, le Laboratoire de la République vous donne rendez-vous à Sens, dans l'Yonne, pour deux journées de réflexion, d'échanges et de débats autour d'une question fondamentale :  "Quel projet de société pour la France au 21ème siècle ?" À quelques mois d'échéances politiques décisives pour notre pays, cette Université d'été sera l'occasion de prendre du recul sur les transformations en cours et de réfléchir collectivement aux réponses à apporter aux défis économiques, sociaux, éducatifs, démocratiques et environnementaux qui se présentent à la France. Durant deux jours, responsables politiques, experts, universitaires, acteurs de la société civile, élus locaux et citoyens engagés se retrouveront pour confronter leurs analyses, partager leurs expériences et nourrir le débat public. Car face à la complexité de notre époque et au risque de fragmentation, la confrontation des idées ne suffit plus : il nous faut bâtir une vision commune. C’est tout l’enjeu de cette édition : "Faire sens ensemble" pour redonner une direction claire et partagée à notre avenir collectif. Au programme :- Une soirée d'ouverture dès le 27 août au soir placée sous le signe de la culture- Tables rondes et débats avec des personnalités issues du monde politique, intellectuel, économique et associatif- Échanges et rencontres conviviales avec les membres et partenaires du Laboratoire- Village républicain : salon du livre et dédicaces, stands d'associations partenaires Informations pratiques :📅 Vendredi 28 et samedi 29 août 2026 (avec soirée d'ouverture le jeudi 27 août à 20h00)📍 Sens (Yonne)⚠️ Inscription obligatoire - Places limitées ! Les informations détaillées concernant le programme, les horaires précis, et les modalités d'accueil seront communiquées aux inscrits avant l'événement. Rejoignez-nous à Sens les 28 et 29 août prochains pour imaginer et débattre du projet de société dont la France a besoin à l'horizon 2027 et au-delà ! Je m'inscris

« L’innovation diagnostique est un investissement, pas un coût »

par David Smadja et Léa Behr le 30 juin 2026
À l’occasion de ce nouvel épisode des Mardis de l’innovation en santé, le Laboratoire de la République donne la parole au Dr Mathieu Kuentz, biologiste médical et praticien hospitalier, pour éclairer les enjeux de l’innovation diagnostique. À travers cet entretien, il défend l’idée que la biologie médicale, portée par les progrès de la génomique et de l’intelligence artificielle, constitue un investissement stratégique au service de la qualité des soins, de l’efficience du système de santé et de la souveraineté sanitaire.
Pendant la crise du Covid-19, les biologistes médicaux sont sortis de l'ombre. Les Français ont découvert la PCR, le séquençage des variants et compris qu'avant de soigner, il fallait diagnostiquer. Pourtant, une fois la crise passée, la biologie médicale est redevenue discrète, alors même qu'elle est au cœur des grandes révolutions de la médecine. Pour ce nouvel épisode des Mardis de l'innovation en santé du Laboratoire de la République, nous recevons Mathieu Kuentz, biologiste médical, praticien hospitalier, président de la Commission médicale d'établissement du Centre hospitalier Henri-Mondor d'Aurillac et président de la Commission médicale de groupement du GHT du Cantal. Auteur d'un mémoire à Sciences Po Paris consacré au financement de l'innovation en biologie médicale, il défend une idée simple : un diagnostic plus précoce et plus précis n'est pas une dépense supplémentaire, c'est un investissement qui améliore les soins, renforce notre système de santé et participe à notre souveraineté sanitaire. Avec lui, nous reviendrons sur cinq questions essentielles : pourquoi la biologie médicale est devenue un levier stratégique de la médecine de précision ; comment financer l'innovation diagnostique dans un système sous contraintes ; en quoi les nouvelles technologies, de l'intelligence artificielle aux biomarqueurs, transforment déjà la prise en charge des patients ; quels enjeux de souveraineté industrielle et de santé publique se jouent derrière ces innovations ; et enfin, quelles réformes sont nécessaires pour que la France ne prenne pas de retard. 1. Comprendre les mutations en cours Le Laboratoire de la République : Vous observez depuis plusieurs années les évolutions de la biologie médicale. Quelles sont, selon vous, les innovations qui vont transformer le plus profondément la santé dans les dix prochaines années ? Mathieu Kuentz : Je commencerais par rappeler un chiffre qui résume tout : la biologie médicale représente moins de 3 % des dépenses de santé, mais elle conditionne environ 70 % des décisions médicales. C'est le poste le plus stratégique et le plus sous-estimé de la médecine. Et ce n'est pas nouveau : depuis deux siècles, c'est la biologie qui fait avancer la santé, sur le versant diagnostique comme sur le versant thérapeutique : du dosage de la glycémie qui a rendu le diabète traitable à l'antibiogramme qui guide l'antibiothérapie, jusqu'au séquençage du génome humain. À chaque saut technologique, c'est elle qui a déplacé la frontière du possible. Les dix prochaines années ne feront pas exception, et trois ruptures vont y peser. La première, c'est la génomique appliquée au soin courant : le séquençage haut débit, qui fait passer l'oncologie et la génétique des maladies rares d'une logique de symptôme à une logique de cible moléculaire. La deuxième, c'est la biologie moléculaire infectieuse rapide : ces PCR syndromiques multiplex qui, en quelques heures, identifient un agent pathogène et potentiellement un gène de résistance, là où il fallait attendre des jours : un levier majeur contre l'antibiorésistance. La troisième, et c'est sans doute la plus transversale, c'est l'irruption de l'intelligence artificielle, dans toutes ses dimensions : l'exploitation des métadonnées biologiques à l'échelle des populations, le traitement des séquençages génomiques, l'analyse d'image en cytologie ou en microbiologie, jusqu'à la prévention et le repérage précoce des patients à risque. L'IA ne remplace pas la biologie ; elle démultiplie sa capacité à transformer la donnée en décision. Mais le vrai changement n'est pas technologique, il est conceptuel. Ce qui compte, ce n'est plus le coût d'un test, c'est son informativité : sa capacité à réduire l'incertitude d'une décision. Un dosage à quelques dizaines d'euros qui oriente une greffe à plusieurs centaines de milliers d'euros n'a rien d'un acte « bon marché » : c'est un acte décisionnel. Tant qu'on ne raisonnera pas ainsi, on continuera à payer ces innovations comme des prestations techniques, et non comme ce qu'elles sont — des décisions médicales. La médecine personnalisée est souvent présentée comme une révolution. Où en sommes-nous réellement aujourd'hui ? Elle est déjà là, et ce n'est pas une promesse : c'est une pratique quotidienne. Le cœur, c'est l'oncologie et l'oncohématologie. Le séquençage haut débit, ou NGS, permet aujourd'hui d'identifier, sur la tumeur ou sur la moëlle, les mutations qui prédisent la réponse ou la résistance à une chimiothérapie, et donc d'orienter d'emblée vers la bonne molécule au lieu de traiter à l'aveugle. On ne donne plus le même traitement à tout le monde : on le choisit en fonction du profil moléculaire de la maladie. Et la même logique gagne l'infectiologie : l'identification moléculaire rapide d'un pathogène et de ses résistances permet de sortir au plus vite de l'antibiothérapie probabiliste : ce traitement « au cas où », à la fois coûteux et l'un des moteurs de l'antibiorésistance. Personnaliser, c'est exactement cela : le bon traitement, pour le bon patient, au bon moment. Le problème, ce n'est donc pas la technique : c'est le financement et la diffusion. Aujourd'hui, plus de six cents actes innovants sont coincés dans un dispositif dérogatoire en voie d'extinction, et les forfaits de séquençage les plus lourds (entre 880 et 2 200 euros l'acte) ne sont remboursés qu'à hauteur de 43 % de leur valeur théorique pour l'hôpital. Autrement dit : la France sait faire la médecine personnalisée, mais elle n'a pas encore construit le modèle économique qui permet de la rendre accessible à tous les patients, partout sur le territoire, en conservant la soutenabilité du système sans détruire nos capacités d'innovation. C'est exactement le sujet sur lequel j'ai travaillé dans le cadre du master Gestion et Politiques de Santé à Sciences Po Paris. L'intelligence artificielle fait beaucoup parler d'elle. Dans quels domaines de la biologie médicale apporte-t-elle déjà des résultats concrets ? L'IA en biologie, c'est moins le grand soir que beaucoup d'usages concrets qui s'installent. Elle est performante là où il y a de l'image et du volume : la pré-classification des cellules sanguines en hématologie, l'aide à l'interprétation des antibiogrammes en microbiologie. Elle est utile aussi en post-analytique : détection d'incohérences, contrôles de cohérence d'un résultat par rapport à l'historique du patient, repérage des prescriptions redondantes ou non pertinentes. Mais le plus prometteur est ailleurs, dans le travail sur les grandes masses de données. L'IA sait croiser des dizaines de biomarqueurs que l'œil humain ne peut corréler, et faire basculer la biologie du descriptif vers le prédictif : non plus seulement constater un résultat, mais anticiper une évolution. Elle est aussi devenue indispensable au séquençage : sans elle, on ne saurait ni traiter ni interpréter, à un coût raisonnable, les volumes considérables de données qu'un NGS génère — elle réduit à la fois le coût et la difficulté d'interprétation. Et elle ouvre un champ entièrement nouveau : la découverte de biomarqueurs inédits, des signatures qu'aucun œil clinique n'aurait isolées sans la puissance de calcul appliquée à de larges cohortes. Mais je veux être précis, l'IA n'est pas un biologiste. Elle amplifie la valeur informationnelle de l'acte, elle ne se substitue ni à la validation biologique ni au dialogue avec le clinicien. La vraie question qu'elle pose n'est pas « est-ce que ça marche ? » ; souvent oui ; mais « qui valide, qui est responsable, et comment finance-t-on un outil qui améliore la pertinence sans générer de recette à l'acte ? ». L'IA bute exactement sur le même mur que le reste de l'innovation diagnostique : un système de tarification qui paie le geste technique et reste aveugle à la valeur produite. 2. L'innovation diagnostique : un angle mort des politiques de santé ? Pourquoi parle-t-on beaucoup des innovations thérapeutiques mais encore relativement peu des innovations diagnostiques ? Parce que le médicament a tout ce qui rend une innovation visible : un industriel qui le porte, un prix de marché, un Comité économique des produits de santé qui le négocie, une liste en sus pour les molécules onéreuses, un mécanisme d'accès précoce qui le finance avant même son inscription définitive, et surtout une visibilité et un bénéfice tangibles pour le patient. Le diagnostic, lui, n'a rien de tout cela de visible et reste invisible. Pour la biologie, le forfait innovation a été conçu pour les dispositifs médicaux, pas pour nos actes ; l'article 51 finance des organisations, pas des cotations d'actes ; il ne reste, en pratique, qu'un seul outil, le RIHN (le référentiel des actes innovants hors nomenclature). Et, bien que perfectible, ce n'est pas le développement de l'innovation qui souffre le plus : c'est son passage en droit commun, son entrée en routine dans la prise en charge des patients. Le diagnostic souffre aussi d'une invisibilité comptable : à l'hôpital public, le coût d'un examen réalisé pendant un séjour est noyé dans le tarif global du séjour, sans facturation séparée. La biologie hospitalière, c'est 40 % des dépenses de biologie du pays (environ 3,4 milliards d'euros) et pourtant l'Inspection générale des affaires sociales et l'Inspection générale des finances (IGAS-IGF) la décrivent comme « moins connue, dans ses coûts comme dans sa production » que la biologie de ville. On ne défend bien que ce qu'on voit : l'innovation diagnostique est un angle mort parce qu'elle est, littéralement, invisible dans nos comptes comme aux yeux des patients. Peut-on considérer qu'un diagnostic plus rapide ou plus précis constitue déjà en lui-même une innovation majeure pour le patient ? Absolument, et plusieurs exemples peuvent l'illustrer. Tout d'abord en cardiologie, avec les troponines ultrasensibles : la Société européenne de cardiologie a validé des algorithmes à une heure. Si le taux est bas à l'arrivée et n’évolue pas significativement une heure plus tard, on écarte l'infarctus avec une valeur prédictive négative supérieure à 99 %. Le patient sort en une heure au lieu de douze ou vingt-quatre. Les études montrent une réduction du temps de passage aux urgences de 33 à 50 %, et une étude britannique chiffre l'économie à plus de 2 000 livres par patient, essentiellement en évitant des séjours en soins intensifs. Là, le « plus rapide » n'est pas un confort : c'est l'innovation. Mais l'exemple qui illustre le mieux cette valeur, c'est le panel PCR multiplex sur liquide céphalo-rachidien, aux urgences. Face à une suspicion de méningite, il permet d'identifier l'agent responsable en moins de deux heures, là où une culture classique demande cinq jours. Et si l'on fait le micro-costing (reconstruire le gain réel, poste par poste) cet acte coté 270 euros génère de l'ordre de 1 700 euros d'économies par patient soit un rapport de 1 à 6. Voilà ce que « plus rapide » veut dire concrètement. Et enfin, un dernier exemple : l'identification des résistances aux thérapeutiques anticancéreuses réduit les pertes de chances liées à l'usage d'une thérapeutique de première ligne inefficace. En biologie et à bon escient, le temps, c'est la réduction d'une perte de chance, mais aussi des coûts pour notre système de santé et c'est précisément ce que les restructurations industrielles de la dernière décennie ont oublié. En consolidant les laboratoires loin des patients, on a allongé les délais de rendu sans jamais les mesurer. Un diagnostic juste qui arrive trop tard a perdu une grande partie de sa valeur. Vous défendez l'idée que les tests diagnostiques génèrent des économies pour le système de santé. Comment mesurer cette valeur ? En reconstituant la chaîne complète des coûts évités, et non en regardant le seul prix du test. Le cas d'école, c'est le dépistage prénatal non invasif de la trisomie 21 (DPNI), une innovation qui a, en quelques années, transformé tout un pan du dépistage. Avant, on confirmait un risque élevé par amniocentèse, un geste invasif porteur d'un risque de fausse couche de 0,5 à 1 %. Aujourd'hui, une simple prise de sang à environ 390 euros, qui détecte l'ADN fœtal circulant avec une spécificité supérieure à 99 %, a divisé par deux le nombre de gestes invasifs : on est passé d'environ 24 400 amniocentèses en 2016 à 13 400 en 2023, soit près de 11 000 actes invasifs évités chaque année. Rien que pour l'Assurance maladie, l'amniocentèse et son cortège (l'acte lui-même, la consultation, le caryotype, l'échoguidage, la surveillance) c'est de l'ordre de 700 euros par geste, donc environ 7,7 millions d'euros d'économies directes par an. Mais l'essentiel n'est pas là. Il est dans deux dimensions que la tarification à l'acte ne voit jamais. D'abord le risque de fausse couche : sur 24 000 gestes, l'amniocentèse provoquait de l'ordre de 120 pertes fœtales par an soit 120 grossesses désirées interrompues par le geste de confirmation lui-même. Ces fausses couches évitées, leur coût médical est modeste, quelques dizaines de milliers d'euros, mais le coût humain et psychologique, lui, est tout simplement hors de prix. Ensuite les coûts sociaux : chaque amniocentèse évitée, ce sont des arrêts de travail en moins. Au total, environ 22 000 journées d'arrêt évitées par an, un peu plus d'un million d'euros d'indemnités pour l'Assurance maladie, mais surtout près de 4,4 millions d'euros de productivité préservée pour les employeurs. Personne, dans la nomenclature, ne « voit » ces 4,4 millions. Quand on agrège tout cela, le bilan devient parlant. La collectivité investit 46,8 millions d'euros pour rembourser le test aux 120 000 femmes éligibles chaque année. En face, le bilan strict de l'Assurance maladie reste négatif (de l'ordre de 33 millions d'euros nets) parce que le test coûte plus cher que les seules amniocentèses qu'il remplace. Mais le bilan sociétal élargi, lui, est positif et incontesté : intégrez les gains de productivité, les fausses couches évitées, l'anxiété maternelle épargnée, et le coût par année de vie pondérée par la qualité tombe très en dessous des seuils d'acceptabilité usuels. Le DPNI démontre tout : mesurer la valeur d'un diagnostic, ce n'est pas regarder son prix, c'est suivre la valeur sur toute la chaîne médicale, humaine, sociale bien au-delà du flux comptable d'un seul payeur. Et c'est valable partout. Prenez la maladie rénale chronique : un suivi au stade 3 coûte environ 3 000 euros par an, la dialyse au stade terminal en coûte 80 000. Deux examens simples (la créatinine et le rapport albumine/créatinine) suffisent à repérer tôt le risque et à changer la trajectoire. Là encore, l'acte est dérisoire, la valeur évitée colossale. Reste une difficulté : éviter une réadmission est bénéfique pour le payeur, mais pas forcément pour l'établissement, dont la réadmission aurait été une recette. C'est tout l'enjeu du micro-costing et de l'évaluation médico-économique : changer d'échelle, raisonner en valeur pour le système entier. Tant que chacun reste dans son silo comptable, la valeur du diagnostic échappe à tout le monde. 3. Le financement de l'innovation Le dispositif RIHN a permis l'accès à de nombreux actes innovants. Pourquoi est-il aujourd'hui nécessaire de le réformer ? Le RIHN a été conçu en 2015 comme un sas transitoire, le temps qu'un acte innovant fasse ses preuves avant d'entrer dans le droit commun. Il est devenu un régime structurel, et il s'est grippé pour deux raisons. D'abord, c'est une enveloppe fermée : plus les volumes augmentent, plus le taux de couverture s'effondre : il est passé de 83 % en 2016 à 43 % en 2023. Ensuite, le décret de mars 2024 a programmé son extinction par une décote annuelle, initialement de 20 % par an, ce qui revenait à éteindre le financement en cinq ans. Finalement, cette décote a été ramenée à 10 % par an pour les actes non évalués favorablement par la Haute Autorité de santé (HAS). L'entrée de nouveaux actes innovants passe désormais par un « RIHN 2.0 » plus exigeant. Le RIHN historique inscrivait des actes sur un dossier scientifique parfois mince, voire, pour la liste complémentaire, sur simple demande de gestion comptable. Le nouveau cadre, désormais ancré dans le Code de la sécurité sociale, doit conditionner le financement dérogatoire à la production d'études en vie réelle documentées : durée de séjour évitée, antibiothérapie épargnée, complications prévenues, mesurées sur des cohortes réelles. Autrement dit, transformer la période dérogatoire (qui n'était qu'une salle d'attente) en une véritable phase de démonstration de la valeur, pour que le passage en droit commun se décide enfin sur la preuve, et rapidement. Mais le réel problème, c'est l'impact du passage en droit commun. Dans les conditions actuelles, ce passage est devenu un piège pour l'hôpital public : source de déficit, de déstructuration d'une partie de ses laboratoires de biologie médicale, de ses compétences, et de sa capacité à faire émerger les innovations de demain. Les examens intégrés à la NABM (la Nomenclature des actes de biologie médicale) sont absorbés dans le GHS, le groupe homogène de séjour, des établissements publics : ils deviennent une charge, de surcroît totalement invisible pour nos tutelles, et ne constituent une recette que lorsqu'ils sont réalisés en externe. La conséquence est systémique : l'incapacité de conserver en routine des actes innovants pour nos établissements publics, donc d'en faire bénéficier nos patients et de faire émerger de nouvelles innovations. Devant des déficits croissants, l'abandon de ces actes induira une perte de chance pour les patients, un allongement de la durée moyenne de séjour et une fragilisation de nos plateaux techniques. Nos CHU sont les incubateurs de l'innovation diagnostique du pays : quand l'acte qui faisait vivre leur plateau devient déficitaire, la mécanique est implacable : on réduit l'activité, puis on externalise, puis on ferme le laboratoire. Et en détruisant les laboratoires de biologie médicale de nos CHU, on ne perd pas seulement une recette : on casse la chaîne qui produit les données biologiques, forme les biologistes, découvre les nouveaux biomarqueurs et valide les nouveaux tests avec les industriels. On scie la branche sur laquelle repose toute notre capacité d'innovation. C'est cela, le vrai danger d'un passage en droit commun mal pensé. Quels sont les principaux risques si la France ne parvient pas à mieux financer l'innovation diagnostique ? Le premier risque est chiffrable, service par service. Quand plus du tiers des recettes d'une activité dépend d'un financement qui s'éteint, les comptes basculent : pour un seul service réalisant 200 panels de séquençage par an, la perte nette atteint 171 000 euros, l'équivalent d'un poste de praticien hospitalier. Trois disciplines sont en première ligne, parce qu'elles concentrent l'activité innovante : l'oncogénétique, la génétique et la microbiologie. Mais le risque le plus grave dépasse la comptabilité : il est stratégique. C'est cette chaîne d'incubation (production de données cliniques, formation des biologistes, validation des tests avec les industriels) qui se rompt, et avec elle notre capacité collective à produire l'innovation de demain. D'autres pays l'ont compris et l'ont institutionnalisée : le Québec a inscrit dans son organisation publique cette fonction d'incubateur que la France, elle, laisse reposer sur l'autofinancement d'hôpitaux déjà déficitaires. Au fond, c'est une question de souveraineté diagnostique : voulons-nous rester un pays qui conçoit ses tests, ou devenir un pays qui se contente de les acheter ? Vous insistez sur l'importance des données de vie réelle et des évaluations médico-économiques. Pourquoi sont-elles devenues indispensables ? Parce que la valeur d'un acte diagnostique n'est pas dans son coût de production, elle est en aval : dans la durée de séjour qu'il raccourcit, les complications qu'il évite, l'antibiothérapie qu'il permet de désescalader. Une méta-analyse sur 27 études et plus de 17 000 patients montre qu'une PCR multiplex rapide réduit la durée de séjour d'environ un jour. Au Canada, le couplage d'une plateforme microbiologique automatisée à un programme de bon usage des antibiotiques a réduit de 28 % les dépenses d'antibiotiques. Ces bénéfices, aucune nomenclature française ne sait aujourd'hui les capter. Or on ne valorise que ce qu'on mesure. Tant qu'on ne relie pas chaque acte de biologie au séjour pour lequel il a été réalisé, on est incapable de démontrer la durée de séjour évitée. C'est pourquoi je propose un « FICHCOMP biologique » : une infrastructure de traçabilité reliant chaque acte au séjour, qui rendrait enfin mesurable l'impact réel. Sans cette donnée de vie réelle, le passage d'une tarification par le coût à une tarification par la valeur reste un vœu pieux. Le micro-costing est encore peu connu du grand public. En quoi cette approche peut-elle changer la manière d'évaluer les innovations de santé ? Le micro-costing, c'est l'art de reconstituer le coût réel et complet d'une prise en charge, poste par poste, au lieu de se contenter d'un forfait moyen. J'en donnais l'exemple avec le panel infectieux des urgences : on ne mesure sa vraie valeur qu'en additionnant la réanimation évitée, l'antibiothérapie épargnée et les complications prévenues, et non en regardant le seul prix de l'acte. C'est seulement à ce niveau de finesse qu'apparaît la valeur d'une innovation. Cette approche change la donne parce qu'elle déplace le débat. Aujourd'hui, on fixe le tarif d'un acte sur son coût analytique (réactifs, automate, main-d'œuvre). C'est un paradigme appauvri : il ignore tout ce que l'acte fait économiser ailleurs. Le micro-costing rend ces externalités visibles et chiffrables. La condition, c'est de disposer de bases de coûts homogènes : la Base d'Angers existe, mais elle est volontaire et hétérogène. Je propose un référentiel national standardisé, piloté par l'Agence technique de l'information sur l'hospitalisation (ATIH) et la Direction générale de l'offre de soins (DGOS), sans lequel toute tarification par la valeur restera théorique. 4. Santé publique et souveraineté sanitaire La crise du Covid a mis en lumière l'importance des capacités diagnostiques. Avons-nous tiré toutes les leçons de cette période ? En partie seulement. Le Covid a d'abord prouvé une évidence qu'on avait oubliée : sans capacité diagnostique, un pays est aveugle. L'État a solvabilisé pour 7 milliards d'euros de tests PCR en deux ans, et ce n'était pas du gaspillage : c'est cet acte innovant, déployé en quelques semaines, qui a permis de gérer pour partie les vagues successives. La PCR ne servait pas seulement à dire à un patient s'il était positif : agrégée, via des plateformes comme SI-DEP, elle a donné une veille épidémiologique en temps réel, capable de suivre la circulation du virus territoire par territoire. Et le séquençage a ajouté une couche décisive : détecter l'apparition des variants (Alpha, Delta, Omicron) et anticiper les vagues à venir. La biologie a été, là, l'instrument de pilotage de la crise. Mais c'est précisément là qu'on n'a pas tiré la leçon. Ce que le Covid a démontré, c'est que la France sait aller vite quand elle le décide : en quelques semaines, on a déployé une technique nouvelle, financé des actes, levé des verrous réglementaires. La capacité d'innovation existe. Le problème, c'est qu'en temps normal ce ressort est bloqué. Il a fallu une pandémie pour faire émerger ces avancées, et la crise passée, le système s'est refermé : un goulet d'évaluation de plusieurs années, une décote qui éteint les financements, une nomenclature figée. Autrement dit, nous ne savons faire émerger l'innovation que sous la contrainte de l'urgence ; le reste du temps, nous restons sclérosés. Voilà la vraie leçon mal tirée : on a vu que la capacité diagnostique était un bien stratégique, mais on n'a rien construit pour la faire vivre hors crise. Le Covid a aussi montré que ces capacités ne s'opposent pas : elles doivent être à la fois centralisées et de proximité. D'un côté, les vagues ont exigé des plateaux lourds, automatisés, à très haute cadence, et des plateformes de séquençage concentrées : c'est la centralisation. De l'autre, le dépistage de masse n'a fonctionné que parce qu'on a rapproché le test du citoyen, au plus près du terrain. Les deux logiques sont complémentaires : un diagnostic spécialisé consolidé sur des plateaux de référence, et un diagnostic courant rendu en proximité, au plus proche du patient. C'est exactement le modèle d'organisation territoriale qu'il faut bâtir. Enfin, et c'est peut-être le plus frustrant : le Covid a rendu la biologie visible. Pour la première fois, tout le pays parlait de PCR, de seuils, de sensibilité. Mais elle n'est devenue visible que comme un geste technique : l'écouvillon, le tube, le résultat positif ou négatif. On a réduit la discipline à sa prestation analytique, alors qu'elle a été bien davantage pendant la crise : un outil de décision collective, de pilotage de santé publique. Et elle peut être bien plus encore demain : un acteur clinique du parcours de soins, et non un simple fournisseur de résultats. Tant qu'on regardera la biologie comme un acte technique et non comme une spécialité médicale, on continuera de sous-estimer ce qu'elle apporte. La France dispose-t-elle encore des moyens nécessaires pour rester à la pointe de l'innovation en biologie médicale ? Sur le plan scientifique, oui : nos CHU savent faire, le plan France Médecine Génomique a structuré des plateformes de pointe, et le coût de production de notre biologie hospitalière publique (CHU comme centres hospitaliers) est compétitif, souvent inférieur au tarif de remboursement. Le savoir-faire n'est pas en cause. Ce qui menace, c'est le financement et les hommes. La démographie est alarmante : moins de 10 000 biologistes en France, en baisse de près de 7 % en dix ans, un âge moyen de 49,5 ans, et une spécialité tombée au 43e rang sur 44 dans le choix des internes en médecine. On forme moins, on attire moins, au moment précis où la discipline devient la plus technologique et la plus innovante. Donc oui, nous avons encore les moyens d'être à la pointe : mais c'est une fenêtre qui se referme. Si on laisse la décote éteindre les plateformes et la démographie s'effondrer, on aura, dans dix ans, accès à la science sans les moyens de la déployer, et surtout, nous n'en serons plus à l'origine. Comment concilier innovation, maîtrise des dépenses publiques et égalité d'accès aux soins ? Ces trois objectifs ne sont contradictoires que si l'on raisonne en coûts. Si l'on raisonne en valeur, ils convergent. Premier levier, la pertinence : l'OCDE estime que 20 % des examens de biologie sont non pertinents en France. L'Assistance publique-Hôpitaux de Paris (AP-HP), avec son programme « juste prescription », a dégagé 23,6 millions d'euros d'économies, sans réforme, par la seule gouvernance interne. C'est de la maîtrise des dépenses qui finance l'innovation. Deuxième levier, valoriser par l'impact plutôt que comprimer le coût : payer un acte pour ce qu'il fait économiser, pas pour ce qu'il coûte. Troisième levier, la structuration territoriale : mutualiser les plateaux spécialisés tout en gardant en proximité l'ensemble des examens nécessaires, comme le Québec l'a fait avec son modèle OPTILAB : 500 unités regroupées en 11 grappes. C'est ce type de consolidation qui garantit qu'un patient du Cantal accède aux mêmes innovations qu'un patient parisien, via un partenariat avec son CHU de référence, celui de Clermont-Ferrand, tout en conservant un délai de rendu inférieur à une heure pour les urgences médicales. L'égalité d'accès n'est pas l'ennemie de l'efficience : bien organisée, elle en est la condition. 5. Regards sur l'avenir Si vous aviez une réforme prioritaire à proposer pour accélérer l'accès des patients aux innovations diagnostiques, laquelle serait-elle ? Sur le plan technique, plusieurs mesures d'urgence s'articulent. D'abord, créer une véritable traçabilité de l'ensemble des examens de biologie médicale en les rattachant au séjour, afin d'évaluer au plus juste les GHS et de permettre leur évolution. Ensuite, créer une « liste en sus » biologique temporaire pour les actes onéreux, exactement comme on l'a fait pour les médicaments innovants au moment de l'hépatite C, ce qui rendrait possible ce travail sur les GHS. Enfin, débloquer le goulet d'évaluation de la HAS en y intégrant les données de vie réelle. C'est ce qui permettrait à l'hôpital de réaliser un séquençage à 1 500 euros sans absorber la perte dans le tarif du séjour. J'y ajoute, pour les actes infectieux à fort volume, un « Forfait Infectiologique Hospitalier » dédié, qui compenserait le coût du forfait biologique réalisé aux urgences. Mais s'il ne fallait en retenir qu'une, ce serait moins une mesure qu'un changement de paradigme : cesser de tarifer le diagnostic à son coût de production, et le tarifer à sa valeur, à la décision qu'il permet, au séjour qu'il évite, à la complication qu'il prévient. Reconnaître, en somme, que le laboratoire n'est pas un centre de coût mais un centre de décision. Toutes les réformes techniques découlent de cette inversion — d'où la nécessité de tracer chaque acte et de le rattacher au séjour du patient. Comment imaginez-vous la biologie médicale en 2035 ? Je l'imagine, ou je l'espère, médicalisée, consolidée, augmentée et valorisée par l'impact. Médicalisée : le biologiste redevenu un acteur clinique du parcours de soins, qui conseille la prescription, interprète les résultats complexes, siège dans les réunions pluriprofessionnelles, et dont ce temps médical est enfin reconnu. Consolidée : des plateaux spécialisés mutualisés à l'échelle territoriale, des examens courants rendus au plus près du patient, permettant sa prise en charge au plus près de son domicile. Augmentée : ayant intégré tout ce que l'intelligence artificielle permet en matière de traitement de données, faisant émerger de nouvelles valeurs informatives : préventives, diagnostiques et thérapeutiques. Et valorisée par l'impact : un système qui paie l'information médicale produite, pas le tube. C'est le scénario favorable. Le scénario défavorable, c'est l'autre branche de l'alternative : des plateformes qui ferment une à une sous l'effet de la décote, se concentrant toujours davantage et s'éloignant des équipes de soins ; une externalisation croissante vers quelques groupes privés ; une discipline qui n'attire plus ; une démographie qui s'éteint. Entre les deux, ce ne sont pas les technologies qui trancheront, elles seront là, ce sont les choix politiques des cinq prochaines années. Quel message souhaiteriez-vous adresser aux décideurs publics qui travaillent aujourd'hui sur les réformes du système de santé ? Un message tient dans le titre de cet entretien : l'innovation diagnostique est un investissement, pas un coût. Quand un acte à quelques dizaines d'euros conditionne 70 % des décisions médicales, le réduire ligne à ligne dans un tableau budgétaire, c'est une fausse économie qui se paie ailleurs, plus tard, et plus cher. Je leur dirais aussi : ne laissez pas s'éteindre par une simple décote comptable ce qu'il a fallu vingt ans de recherche clinique hospitalière à construire. La fragmentation entre trois directions ministérielles (la santé, l'offre de soins, la sécurité sociale) fait qu'aujourd'hui personne ne porte une politique d'ensemble de la biologie hospitalière. Le premier acte de courage politique, ce serait de désigner un pilote et de reconnaître la biologie médicale pour ce qu'elle est : non pas une prestation technique à comprimer, mais le système nerveux informationnel de toute la médecine. Conclusions En une phrase : quelle innovation aujourd'hui émergente pourrait avoir demain l'impact le plus important sur la santé des Français ? Le séquençage de l'ADN tumoral sur une simple prise de sang, la biopsie liquide, va redéfinir le diagnostic, le traitement et le suivi des cancers, et demain, peut-être, leur dépistage. Existe-t-il un livre qui a changé votre regard sur la santé, l'innovation, la biologie ou l'action collective ? En quoi a-t-il influencé votre manière de penser et d'agir aujourd'hui ? Il y en a bien sûr plusieurs, mais je pense à la série S.A.R.R.A. de David Gruson. C'est un roman d'anticipation qui met en scène une crise sanitaire majeure pilotée par une intelligence artificielle. L'auteur y pose la question qui me paraît la plus juste sur l'IA en santé : non pas « la machine est-elle performante ? », elle l'est, mais « comment garder l'humain, et la décision médicale, au cœur du dispositif ? ». C'est ce qu'il appelle la garantie humaine de l'intelligence artificielle, un principe qu'il a contribué à faire reconnaître jusque dans la loi française. Ce livre a changé mon regard parce qu'il m'a fait comprendre que le vrai enjeu de l'innovation n'est pas seulement technologique : il est éthique et organisationnel. L'intelligence artificielle, le séquençage, la biologie de demain ne valent que si le biologiste médical reste celui qui interprète, valide et décide ; la technologie doit amplifier le jugement, jamais le confisquer. Je crois qu'il vaut toujours mieux anticiper, organiser et réguler l'innovation en amont que la subir une fois qu'elle est là. Rendez-vous mardi 7 juillet pour la prochaine note « Les mardis de l’innovation en santé » David Smadja est professeur d’hématologie à l’AP-HP et à l’Université Paris Cité, responsable de la Commission Santé du Laboratoire de la République. Léa Behr est CEO de RespublicIA et membre de la commission Santé du Laboratoire de la République.

Marc Bloch, l’historien stoïcien : la leçon de la parrêsia

par Claudio Galderisi le 27 juin 2026
Claudio Galderisi, président du Conseil scientifique du Laboratoire de la République, rend hommage à Marc Bloch en mettant en lumière la cohérence entre son œuvre d’historien, son engagement intellectuel et son action civique. À travers la figure d’un « historien stoïcien », il souligne que la quête de la vérité historique repose sur la rigueur méthodologique, l’exercice de l’esprit critique et le courage de la parrêsia, cette parole libre qui engage autant la pensée que l’action. Marc Bloch apparaît comme un modèle d’exigence scientifique et de responsabilité citoyenne, dont l’héritage demeure d’une profonde actualité.
« L’homme, seul, se découvre dans la vérité », rappelle Marc Bloch dans son Apologie pour l’histoire. Grâce à lui nous sommes moins seuls dans la recherche de cette vérité dont il a fait la raison d’être de son œuvre et de sa vie. Bloch n’est pas seulement un historien majeur du xxᵉ siècle. Il incarne la tension permanente entre transmission des savoirs, liberté intellectuelle et passion civique, en nous rappelant que l’histoire n’est pas un ensemble de connaissances à ordonner et juger, mais une approche qui permet de comprendre les sociétés humaines dans leur complexité. Son œuvre historiographique illustre sa rigueur méthodologique, fondée sur l’analyse critique des sources et la contextualisation des phénomènes sociaux et politiques. Pour lui, et je le cite ici depuis Les Rois thaumaturges, « L’histoire n’est pas un simple enchaînement d’événements, mais un développement continu, un processus où la vérité se construit en dépassant les idées reçues et les apparences ». Bloch fait ainsi de l’historien non le procureur du passé, mais l’analyste rigoureux de ses régimes de vérité. Ce même regard se déploie dans La Société féodale, où il passe en revue sans indulgence les hiérarchies d’une civilisation, sans pour autant soumettre les legs du passé à ces procès anachroniques qui confondent recherche et expiation. Cette exigence scientifique trouve son prolongement dans l’Apologie pour l’histoire, où Bloch insiste sur la nécessité de confronter le présent au passé pour aiguiser le jugement critique face aux situations complexes. Rigueur et vérité sont les deux faces de ce Janus bifrons que doit être tout historien. Il l’écrit sans détours dans son Apologie : « La vérité historique, c’est la vérité qui a été découverte par la méthode scientifique. Et cette vérité, on ne l’atteint qu’au prix de la rigueur. » Bloch ne s’est jamais interdit de penser contre les idées reçues, non par snobisme intellectuel mais comme un devoir. Il le prouvera dans L’Étrange défaite, en disséquant à la fois avec une lucidité impitoyable et la douleur du patriote les faillites de l’élite face au désastre de 1940. Son texte sur « Le problème de l’agrégation », qui date de 1937, en est un exemple prémonitoire : il y dénonce la reproduction mécanique des savoirs, la transformation de la doxa en connaissance immuable. Cette unité du courage, qui n’appartient selon Socrate qu’à l’homme de bien, constitue le cœur de son action et son principal legs. Dans un monde où la transmission des savoirs et la pensée critique sont parfois submergées par l’écume des choses, nous pouvons tirer de Bloch l’exigence de rigueur et la parrêsia, le courage des convictions nécessaires pour penser et agir de manière autonome. Car penser par soi-même n’est pas pour lui un luxe intellectuel mais une exigence morale. Seule une conscience libre et critique peut nourrir la passion de la res publica, c’est-à-dire la défense de la vie de la cité comme espace de dialectique et de décision partagée. La méthode historique devient ainsi un entraînement à la responsabilité civique. Il écrit en historien stoïcien : « La vérité, c’est ce qui résulte de la rigueur de l’histoire, mais c’est aussi ce qui doit guider l’action civile, pour que celle-ci ne soit pas aveugle. » Au moment de conclure, me viennent à l’esprit les derniers vers d’un poème que Marc Bloch aurait aimé selon ses proches et dans lequel on pourrait reconnaître la trajectoire d’une existence, le témoignage vivant que l’historien de l’acribie nous a légué. C’est La Mort du loup, c’est Alfred de Vigny : « Fais énergiquement ta longue et lourde tâche. / Dans la voie où le sort a voulu t’appeler, / Puis, // après, comme moi, souffre et meurs sans parler ». Sans parler, comme en témoigne son sacrifice ultime, et par-delà les spéculations qui sont à l’histoire ce que la rumeur est aux faits ; sans bavardage surtout, mais toujours en cultivant l’esprit critique et en participant à la construction d’une communauté de destin. Claudio Galderisi est président du Conseil scientifique du Laboratoire de la République.

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