Auteur : Brice Couturier

« La France est un empire qui a réussi à devenir une nation ». Entretien avec Baptiste Touverey.

par Baptiste Touverey , Brice Couturier le 22 septembre 2026
Et si l’histoire de France était celle d’un empire qui aurait réussi là où presque tous les autres ont échoué : se transformer en nation ? C’est la thèse singulière que défend Baptiste Touverey, reliant les siècles de l’Histoire française à travers un fil conducteur : « l’esprit chevaleresque », fait de liberté, d’égalité, d’honneur et de quête de grandeur. Pour le Laboratoire de la République, Brice Couturier, journaliste et éditorialiste, interroge l’essayiste sur cette traversée de notre histoire proposée dans son premier essai, Le Pays miraculeux. Une relecture qui pose une question très actuelle : comprendre ce que la France a été peut-il nous aider à penser ce qu’elle peut devenir ?
Dans cet entretien avec Brice Couturier, Baptiste Touverey propose une relecture du récit national, du « grand XIIIe siècle » à la construction européenne en passant par la Révolution française. Au cœur de sa thèse, une singularité française : l’alliance ancienne de la liberté et de l’égalité, à laquelle serait venu s’ajouter un « esprit chevaleresque » fait d’honneur, de prouesse et de quête de grandeur. Une grille de lecture qui conduit l’historien à revisiter quelques-uns des épisodes les plus disputés de notre Histoire et à interroger, au présent, le destin de la France en Europe. Brice Couturier : Deux thèses surprenantes semblent au cœur même de votre vision de notre histoire nationale :1° Le pays laborieusement rassemblé par les Capétiens ne constituait pas une nation, mais en réalité un empire. Qu’est-ce qui vous la fait soutenir ? Et pourquoi cet empire a-t-il échappé au théorème de Duroselle « tout empire périra » ?2° S’il y a bien un « esprit français », c’est l’esprit chevaleresque : « la quête du grand, de la prouesse », le « sens de l’honneur » - dont les croisades offriraient une déclinaison. Qu’est-ce que vous entendez par là ? Et comment pouvez-vous aller jusqu’à affirmer que cet esprit est à l’origine de notre Révolution elle-même ? Une « révolution bourgeoise » menée avec un état d’esprit… aristocratique ? Baptiste Touverey : Qu’est-ce qui définit un empire ? En gros, trois critères : la diversité, le gigantisme et une capitale disproportionnée. À partir du XIIIe siècle, la France, même si elle porte le nom de royaume, coche toutes ces cases. D’abord, la diversité : la plupart des historiens de la France l’ont relevée, aussi bien Michelet que Bainville ou Braudel. Celui-ci écrit que la France « est diversité » et évoque non pas une France, mais « cent mille France ». Or personne n’en a tiré la conséquence logique, à savoir que cette diversité s’expliquait par le fait que la France était un empire. Peut-être parce qu’à partir du XIXe siècle on ne perçoit plus la France comme un géant (notre deuxième critère), qu’on oublie à quel point elle l’a longtemps été. Il faut pourtant bien avoir en tête que, pendant plus d’un demi-millénaire, la France, c’est trois à quatre fois l’Angleterre, notre principal adversaire ! Démographiquement, la France, de Bouvines à Waterloo, c’est la Chine de l’Europe, un Gulliver cerné de Lilliputiens. Quant à la taille de Paris (200 000 habitants à la fin du XIIIe siècle), elle est hors-norme : c’est la plus grande ville d’Occident alors que, contrairement aux autres grandes villes, ce n’est pas un pôle commercial important. Comment l’expliquer ? En admettant qu’on a affaire au centre névralgique d’une construction impériale. J’ai conscience que qualifier la France médiévale d’empire heurte nos habitudes. Mais on parle bien de l’ « Empire Plantagenêt ». Or la France qui émerge au XIIIe siècle est plus vaste et plus diverse encore ! Ce qui fausse notre perception, c’est une vision anachronique, qui nous fait notamment nous imaginer que l’Angleterre d’alors équivalait à l’Angleterre d’aujourd’hui. L’Angleterre, jusqu’au XIXe, équivaut à une grosse province française, pas plus ! C’est pour ça, d’ailleurs, que Guillaume de Normandie a pu la conquérir au XIe siècle. Ce qui fausse notre perception, c’est aussi, bien entendu, le fait que la France a échappé à la malédiction des empires : elle n’a pas péri. Défiant les lois d’airain de l’histoire, elle est le seul empire à être parvenu à se muer en État-nation. Elle est un empire qui a tellement réussi qu’on a oublié qu’elle en était un au départ. Pourquoi ? Parce qu’elle était un empire atypique fondé sur les principes de liberté et d’égalité. Oui, déjà ! Bien avant 1789… Le centre conquérant capétien considérait les provinces annexées comme des égales et les traitait relativement bien, sans trop les brusquer. Il respectait leurs usages, leurs lois particulières, leurs langues. Les élites locales étaient peu à peu aspirées par ce centre tolérant et attractif, les populations séduites et de moins en moins portées au sécessionnisme. Le vrai test, c’est la guerre de Cent Ans : quand le nord du pays est occupé, le sud de la Loire offre un refuge au roi de France. Or ce sud avait là l’occasion rêvée de reprendre son indépendance. S’il ne le fait pas, comme cela aurait été le cas dans n’importe quel autre empire confronté à la même situation, c’est qu’il se sent déjà solidaire du nord et de son roi infortuné, qu’existe déjà un sentiment d’appartenance commune. Évidemment, à partir de là, se posent une question et un problème.  La question : d’où venaient ces principes de liberté et d’égalité ? Sans trop entrer dans les détails, on peut dire qu’ils remontaient à la conquête romaine de la Gaule. Les Gaulois avaient, comme la plupart des peuples primitifs, la valeur de liberté, qui est, pour ainsi dire, « naturelle ». Mais les Romains ont ajouté celle d’égalité, qui est davantage une construction. Le problème est que cette association entre liberté et égalité qui, à nous autres Français, semble aller de soi est, en réalité, assez dysfonctionnelle. Il est très compliqué de bâtir un État digne de ce nom avec des individus « libres et égaux ». Car comment instaurer une hiérarchie entre eux ? Comment décider qui commande et prend les décisions ? C’est là qu’intervient ce que j’appelle l’ « esprit chevaleresque », esprit typiquement français et sans lequel la France n’aurait pas pu exister : cet esprit chevaleresque est ce qui a permis à nos individus libres et égaux d’accepter d’obéir à des ordres et de servir la collectivité. Il l’a fait en ajoutant aux valeurs de liberté et d’égalité le sens de l’honneur. L’esprit chevaleresque permet l’obéissance et la soumission si, en échange, l’honneur est sauf et qu’on peut espérer obtenir de la gloire. C’est une mentalité qui est née au sein d’une petite élite : la chevalerie, groupe social dont, faut-il le rappeler ?, le foyer d’origine est la France du nord. Mais, au fil des siècles, elle se répand dans toutes les strates de la population. Elle explique, par exemple, l’attachement de nos paysans à la propriété foncière, autre singularité française. Car qu’est-ce que la propriété ? C’est un moyen d’affirmer son indépendance, l’expression la plus concrète de l’honneur. Michelet l’a bien compris quand il écrit, dans Le Peuple : « Que la propriété soit grande ou soit petite, elle relève le cœur. Tel qui ne se serait point respecté pour lui-même se respecte et s’estime pour sa propriété. […] ‘‘Tu auras de la terre’’, cela veut dire : ‘‘Tu ne seras point un mercenaire qu’on prend et qu’on renvoie demain ; tu ne seras point serf pour ta nourriture quotidienne, tu seras libre ! » Par ailleurs, la chevalerie présente déjà des traits méritocratiques : tous les chevaliers sont égaux entre eux. En tant que chevalier, un roi ne vaut pas plus qu’un petit hobereau. Ce qui les distingue, c’est leur valeur personnelle. Je ne dis pas que c’est l’esprit chevaleresque qui a provoqué la Révolution française, qui a d’autres causes. En revanche, il a contribué à lui donner sa teinte si singulière. En un sens, la Révolution française, c’est la possibilité pour tous d’être chevaliers, c’est l’adoubement de la nation tout entière. Cela se traduit, très concrètement, par l’ouverture à tous de tous les emplois et l’abolition de la différence entre terre noble et terre roturière, autrement dit la propriété privée pleine et entière pour tous. À vos yeux, le véritable « Grand Siècle » n’est pas celui de Louis XIV –  qui finit assez mal et qui doit tout à de très grands ministres – mais le XIIIe siècle, entamé sous Philippe-Auguste, qui a considérablement agrandi son domaine, et poursuivi par Louis IX qui ne l’a guère augmenté, lui. En quoi le XIIIe siècle français vous semble-t-il si remarquable ? C’est la seule période de son histoire où la France est la première en tout ou presque. Elle est le pôle archi dominant d’une zone, l’Europe occidentale, qui, depuis le XIe siècle, peut être considérée comme la plus dynamique et la plus prometteuse du monde (même si ça ne se voit pas trop encore !) Elle pèse un tiers de cet ensemble : entre 15 et 20 millions d’habitants pour 50 à 60 millions d’habitants. Jamais son poids relatif ne sera aussi considérable. La civilisation ouest-européenne se confond quasiment alors avec la civilisation française. Au sein des élites, on parle français de l’Écosse à la Hongrie. L’Angleterre est une colonie culturelle française. Nos histoires littéraires ont souvent tendance à débuter au XVIe siècle avec Rabelais et les poètes de la Pléiade, et si elles évoquent la période médiévale, c’est de manière anecdotique et sans prendre la mesure du rayonnement des œuvres françaises de l’époque. Or le Moyen-Âge central est déjà un apogée de notre littérature. La Chanson de Roland est le premier grand chef-d’œuvre dans une langue vernaculaire issue du latin. Chrétien de Troyes est rien de moins que le plus extraordinaire romancier du Moyen Âge. Même sous-évaluation rétrospective en ce qui concerne l’architecture. Le XIIIe siècle est le grand siècle du gothique. Or ce style grandiose, à l’origine de monuments parmi les plus spectaculaires jamais bâtis par l’homme, est né, comme son nom de l’indique pas, en Île-de-France. Au Moyen-Âge, on l’appelait le style « français ». J’évoquais plus haut la mentalité chevaleresque. Je crois que le XIIIe siècle a été un moment d’adéquation quasi parfaite entre des structures socio-économiques et une mentalité. Par la suite, l’argent et le commerce se sont mis à occuper une place de plus en plus prépondérante. Ce n’est pas mal en soi. Simplement, cela correspondait moins à notre tempérament. Nous nous sommes adaptés, mais je crois que nous ne nous y sommes jamais complètement faits. Vous citez souvent des historiens conservateurs, comme Gaxotte et Bainville. Mais contrairement à eux, vous faites preuve d’une étrange indulgence envers la Révolution. Vous allez jusqu’à accepter la thèse, combattue par Furet, selon laquelle la Terreur aurait été imposée par la guerre… Est-ce parce que notre Révolution vous semble créer la nation française ? Parce que les armées révolutionnaires sont victorieuses ? Je ne cache rien des excès révolutionnaires. Mais je ne peux pas me contenter comme les historiens conservateurs, que, par ailleurs, j’admire, de les énumérer pour les déplorer. Il est très facile de donner une image épouvantable de la Révolution en égrenant toutes les horreurs auxquelles elle a donné lieu. Taine le faisait déjà très bien. C’est très convaincant. Mais c’est aussi très trompeur. Je trouve qu’en l’espèce c’est faire preuve d’un manque de profondeur et même d’intelligence. C’est s’arrêter à l’écume des événements, refuser d’essayer de les comprendre, de prendre du recul. Les historiens contre-révolutionnaires pensent que la Révolution aurait pu être évitée, qu’elle résulte d’un malheureux concours de circonstances. Je ne le crois pas. Plusieurs facteurs de fond ont favorisé l’avènement d’une révolution telle qu’elle s’est produite. Au XVIIIe siècle, la France est le seul pays à expérimenter un double phénomène de déchristianisation et d’alphabétisation passant la barre des 50 % pour les hommes dans le nord du pays. Il faut essayer de se figurer l’énormité du bouleversement mental que cela a représenté. Nous avions une population majoritairement analphabète dont le sens de la vie était donné depuis des siècles, des millénaires, par une certaine croyance religieuse. Cette croyance s’effondre alors que, dans le même temps, le progrès de l’alphabétisation permet aux esprits, plutôt que de sombrer dans l’apathie et le désespoir, de former de nouvelles croyances, profanes celles-ci, ce qu’on appelle communément des idéologies. Comment ces mêmes esprits égarés, déstabilisés, grisés bientôt, n’entreraient-ils pas en ébullition au premier prétexte venu ? En l’occurrence, l’étincelle fut la crise économique des années 1780, qui culmine à la suite des mauvaises récoltes de 1788-1789. Cela ne dédouane en rien les individus responsables de la Terreur ou de la répression vendéenne. En la matière, je suis sur la ligne de la phrase des Évangiles : « Il faut que le scandale arrive, mais malheur à celui par qui le scandale arrive. » Simplement, cela permet de mettre en perspective la Révolution : elle a été la modalité française d’entrée dans la modernité démocratique. La plupart des pays, quand leurs croyances religieuses se dissipent et sont supplantées par des idéologies profanes, connaissent de fortes perturbations. En Russie, ce fut le communisme, en Allemagne, le nazisme. La variante française d’une liberté et d’une égalité qu’on doit imposer y compris par la force n’est pas la plus antipathique de toutes. Car, au fond, c’est de cela qu’il s’agit avec la Révolution : c’est le moment où la France se révèle à elle-même. Les valeurs de liberté et d’égalité, dont elle était porteuse depuis très longtemps, mais de façon souvent latente, inconsciente, sont enfin explicitées et traduites dans les lois. On met fin aux inégalités juridiques, fiscales, territoriales, qui étaient des reliquats impériaux du royaume de France. Et, ce faisant, on devient une nation. La nation française était en gestation avant la Révolution. Mais la Révolution c’est, pour ainsi dire, l’accouchement, qui, comme on sait, peut parfois être douloureux. Sur ma « justification » de la Terreur par la guerre, j’en appelle au simple bon sens : il est évident qu’un régime neuf et fragile, attaqué de toutes parts, dans un pays menacé à la fois par des armées étrangères et par des rébellions intérieures, est susceptible de réagir avec violence. Pour autant, je note que les révolutionnaires sont les premiers responsables de la guerre ! La situation critique où ils se retrouvent, ils s’y sont mis tout seuls ! Ça, je l’admets volontiers. Mais, encore une fois, le messianisme révolutionnaire dont ils ont fait preuve, ce désir de libérer les peuples d’Europe des tyrans, même quand ils ne vous ont rien demander, résulte de facteurs profonds qui dépassent largement la volonté de tel ou tel individu. Vous semblez estimer que la France était comme prédestinée à devenir républicaine. Et pourquoi n’aurait-elle pas pu emprunter la voie libérale britannique, celle d’une démocratisation progressive sous un régime de monarchie constitutionnelle ? Louis-Philippe était sur le point d’y réussir. Quid de la libéralisation du Second Empire ? Sans la guerre avec la Prusse, ce régime modernisateur n’était-il pas promis à la durée ? Il y a une valeur fondamentale qui différencie la France de l’Angleterre : l’égalité. On en revient toujours là. Les Anglais y sont indifférents, sans quoi, depuis tous ces siècles, ils auraient fini d’assimiler les Gallois, les Écossais et les Irlandais, d’en faire des Anglais comme les autres, à la manière dont la France a fait des Normands, des Poitevins, des Languedociens, etc., des Français comme les autres. Mais l’égalité n’est pas que la condition de l’intégration réussie de plusieurs peuples divers. Associée à la liberté, elle implique un rapport problématique à l’autorité. Elle forme un terreau anarchique. J’ai dit que l’esprit chevaleresque avait constitué un antidote très efficace. J’ai dit aussi qu’à partir de la fin du XVIIIe siècle, entre en jeu un autre élément : tandis que le pays se déchristianise, on passe le seuil des 50 % d’hommes sachant lire et écrire dans la France du Nord. Il se trouve que ce seuil est suffisant pour permettre à une population de s’organiser et de renverser un pouvoir en place. Il ne l’est pas assez pour bâtir une démocratie stable. Celle-ci supposait, dans le cas de la France, que le seuil de 50 % d’hommes alphabétisés soit franchi dans la quasi-totalité du pays, que le Sud rattrape le Nord. Cela ne se produit que dans les années 1860. C’est ce qui rend cette période allant de 1789 à 1870 si chaotique, ce qui explique qu’entre ces deux dates, on assiste à une valse des régimes et des monarques. Sur la libéralisation du Second Empire, je vous suis complètement. Il me semble tout à fait envisageable que, sans la débâcle de 1870, l’Empire aurait pu continuer à évoluer progressivement comme il avait commencé de le faire dès les années 1860. On aurait pu arriver à une forme de république présidentielle ou semi-présidentielle. On aurait, d’une certaine façon, fait l’impasse sur la IIIe et la IVe République pour arriver directement sur la Ve. Je pense toutefois qu’un peuple porteur des valeurs de liberté et d’égalité, à partir du moment où il est suffisamment alphabétisé et donc capable d’animer une démocratie fonctionnelle, ne peut s’accommoder longtemps d’un monarque – roi ou empereur. La république s’impose alors d’elle-même. En ce sens, les historiens de la IIIe République, qui voyaient dans la République le couronnement de l’histoire de France, n’avaient pas tort. Sur l’entreprise coloniale menée par la IIIe République, vous écrivez, à rebours du politiquement correct, qu’elle n’eut pas que des défauts, puisqu’elle mit fin à la pratique de l’esclavage, qu’elle apporta la médecine et l’hygiène. Et dans le cas du Maroc, qu’elle fut même largement positive. Comment expliquer que la crise algérienne, par contre, ait contribué à porter le coup de grâce à la IVe République ? Selon nos critères actuels, l’entreprise coloniale est peut-être indéfendable. Mais selon les critères du temps, qui sont les seuls qui comptent, elle était une nécessité. De même qu’on ne pouvait pas attendre de la France de la deuxième moitié du XVe siècle, redevenue après la fin de la guerre de Cent Ans la première puissance d’Europe, qu’elle ne se jette pas sur la brillante, mais faible Italie, de même est-il puéril de penser que l’Europe du XIXe siècle, tellement en avance sur le reste du monde, n’en profiterait pas pour faire main basse sur lui. Il y avait un appel d’air. Dans ce contexte, la France ne pouvait que suivre les autres, sous peine de déchoir. Je noterais tout de même que le colonialisme à la française fut sans doute le moins pire de tous. Il restait animé d’un idéal universaliste et généreux de liberté et d’égalité, certes souvent bafoué. Évidemment notre grand échec colonial a été l’Algérie, une catastrophe du début à la fin. La situation algérienne ne pouvait pas donner lieu à une solution satisfaisante. Il y avait un million de colons, dix millions d’autochtones musulmans. L’écart culturel entre eux était trop grand pour espérer une fusion des deux communautés. Cet écart, je le précise, était beaucoup moins lié à l’islam qu’au système familial arabe, qui est communautaire endogame et qui interdit donc l’échange des femmes. La seule solution digne d’une démocratie comme l’était la France de l’après-guerre, était l’indépendance pleine et entière de l’Algérie. Mais cette solution impliquait de léser un million de pieds-noirs. Pour l’imposer il fallait une immense autorité. Aucun des hommes de la IVe république de l’avait. De Gaulle seul, dont, par ailleurs, le projet d’une république reposant davantage sur l’appel direct au peuple s’adaptait bien aux circonstances. Pour légitimer l’abandon de l’Algérie française, il put recourir, à deux reprises, au procédé le plus démocratique qui soit : le référendum. La seule Europe qui trouve grâce à vos yeux est une « France en plus grand », une Union européenne sous direction française…. À ce titre, vous déplorez l’arrivée dans notre club des anciens satellites de l’URSS, libérés du joug soviétique. Mais ne croyez-vous pas que, réunifiée ou non, l’Allemagne ne pouvait pas continuer à accepter le principe : « la France décide et l’Allemagne paye » ? Je pense que la seule Europe unifiée qui vaille est une Europe qui serait un État-nation. Car l’État-nation est le seul cadre possible de la démocratie, laquelle me semble le régime le plus souhaitable, notamment parce qu’il est le plus efficace. J’ai longtemps fantasmé sur cette Europe unie, nouveau géant mondial. Je suis germaniste, ma famille a été décimée par la Première Guerre mondiale et très éprouvée par la Seconde. L’idée d’une fusion entre l’Allemagne et la France m’a longtemps semblé l’avenir le plus souhaitable qu’on puisse imaginer. En 2002, lors des premières élections présidentielles où j’ai été en âge de voter, j’ai dû être un des rares à le faire pour François Bayrou. C’est dire mon européisme quasi fanatique ! En 2005, j’ai voté pour le traité européen. Simplement, à partir des années 2010, j’ai commencé à déchanter. J’ai constaté que décidément ça ne fonctionnait pas. Et j’ai cherché à comprendre pourquoi. Si j’en suis venu à regretter l’élargissement à l’Est, et même, je ne m’en cache pas, la réunification allemande, c’est parce que je suis arrivé à la conclusion que c’est ce qui a tué le mince espoir qu’il pouvait y avoir d’unir, à moyen terme, sinon l’Europe entière, du moins sa part occidentale. La chute du mur de Berlin a bouleversé l’équilibre qui prévalait depuis la fin de la Deuxième Guerre mondiale. L’Allemagne est redevenue un géant, elle a récupéré son arrière-cour en Europe de l’Est. La France s’est retrouvée marginalisée, affaiblie. Or je ne crois pas qu’il était possible de construire une Europe-nation autrement que sous pilotage français. C’est une question de savoir-faire. La France a prouvé, au cours de son histoire, qu’elle était capable d’amalgamer des peuples fort divers, elle a su, d’empire, devenir une nation. L’Allemagne, non. Les empires sous domination allemande n’ont jamais fonctionné, que ce soit le Saint Empire romain germanique ou l’Autriche-Hongrie (par charité, je n’évoquerais pas le IIIe Reich). Pour une raison simple : contrairement aux Français, les Allemands n’ont jamais été capables de considérer les autres peuples comme des égaux.  Je ne crois donc pas que l’Europe puisse s’unir sous l’égide de l’Allemagne. Un Européiste sérieux mais capable de rêveries à très long terme devrait se dire que, pour que l’Europe se fasse un jour, il faut une France forte, capable d’imposer ses choix et son point-de-vue. Dans l’Europe telle qu’elle existe, cette France forte est impossible. Elle doit donc, tactiquement, s’en désengagée, retrouver son autonomie, redevenir un État-nation fonctionnel. Dans x temps, quand, par un protectionnisme intelligent, des dévaluations compétitives, un contrôle des capitaux, autant d’actions que le cadre européen lui interdit pour l’heure, elle aura débloqué et relancé son économie, que, grâce à ce déblocage, elle aura pu mener une politique nataliste ambitieuse, refondé son école, qu’elle sera redevenue ce qu’elle a été pendant quasiment toute son histoire, le pays le plus peuplé et le plus puissant d’Europe, alors peut-être sera-t-il temps d’envisager de nouveau une unification de l’Europe. Je sais que j’en demande beaucoup à des gens très pressés. Mais Rome ne s’est pas faite en un jour. L’Europe-nation vaut bien quelques siècles de patience. Baptiste Touverey est essayiste, auteur de Le pays miraculeux (Albin Michel, 2026). Brice Couturier est journaliste et éditorialiste, auteur de 1979, le grand basculement du monde (Perrin, 2024).

12/05 : Conversations éclairées x Renée FREGOSI

par Brice Couturier , Chloé Morin , Renée Fregosi le 9 mai 2025
Renée Fregosi est docteur en philosophie et en science politique. Consultante en relations internationales, elle a été directrice de recherche à l’Université Paris-Sorbonne-Nouvelle et membre du Conseil Scientifique du Laboratoire de la République.
“Qu’appelle-t-on aujourd’hui le Sud global ? Ce terme désormais courant semble pourtant dénué de définition précise, voire mystérieux. De l’Amérique du Sud au Proche-Orient, quels sont les traits fédérateurs d’un ensemble si disparate ? Comment peut-on décrire l’unité et les positionnements du Sud global dans la géopolitique internationale ? Quel rôle y joue l’axe Moscou-Ankara-Téhéran ? Nouvel acteur de la scène diplomatique et politique, le Sud global se manifeste également par sa présence militante au sein du monde occidental, et s’affirme de plus en plus comme une figure idéologique impulsant une dynamique critique, héritière du tiers-mondisme et du mouvement des non-alignés. La politologue Renée Fregosi propose une description historique et conceptuelle du Sud global, de ses intérêts communs et des antagonismes qui le travaillent. En articulant le Sud global à l’actualité, elle examine notamment les réactions au massacre perpétré par le Hamas le 7 octobre 2023 afin d’évaluer le poids déterminant de la cause palestinienne et de l’islam politique dans cette galaxie, ainsi que celui des discours d’opposition à la « domination » occidentale. Quatre-vingts ans tout juste après la conférence de Bandung, les espoirs placés dans l’anticolonialisme et le non-alignement auraient-ils été sacrifiés, comme on les en accuse parfois, sur l’autel de l’antisémitisme et d’un anti-occidentalisme systématique ?” Quand ? Lundi 12 mai à 19h30 Où ? Maison de l’Amérique latine 217 bd St Germain, 75007, Paris Cliquer ici pour s'inscrire

Compte-rendu : Conversation éclairée x Benjamin Morel

par Benjamin Morel , Brice Couturier le 29 avril 2025
Le jeudi 24 avril 2025, dans le cadre des Conversations éclairées organisées par le Laboratoire de la République, Brice Couturier a reçu Benjamin Morel, maître de conférences en droit public à l’université Panthéon-Assas. L’échange portait sur son dernier ouvrage, Le nouveau régime ou l’impossible parlementarisme, dans lequel il analyse les évolutions récentes de la vie politique française. À partir du constat des fractures traversant le pays, des déséquilibres politiques accentués depuis 2022 (montée des populismes, tripolarisation...), Benjamin Morel s’interroge sur l’effectivité des institutions actuelles. Plusieurs pistes ont été évoquées : la parlementarisation du régime, l’établissement d’un mode de scrutin proportionnel…
Benjamin Morel propose dans son livre une analyse approfondie de la situation politique française actuelle, marquée par des bouleversements institutionnels et une recomposition profonde du paysage partisan. Au cœur de l’échange : la crise de fonctionnement des institutions de la Ve République, illustrée récemment par la dissolution engagée par Emmanuel Macron. Cette décision, selon Benjamin Morel, révèle moins une crise institutionnelle qu’une dégradation de la vie politique. L’absence de majorité claire menace la stabilité gouvernementale et favorise une montée des mouvements populistes. L’auteur interroge la pertinence du présidentialisme tel qu’il fonctionne aujourd’hui. Il rappelle que sous la Troisième République, le président disposait paradoxalement de pouvoirs plus étendus qu’actuellement, et que la notion de "domaine réservé" n’a jamais eu d’existence juridique précise. Ce constat le conduit à formuler une question centrale : le présidentialisme est-il encore viable dans un contexte de tripolarisation du champ politique, aggravée par des conflits intrapartisans croissants ? Selon Benjamin Morel, le maintien du rôle prépondérant du Président suppose impérativement l’existence d’une majorité parlementaire stable. À défaut, c’est l’impasse. Mais cette impasse, insiste-t-il, ne justifie pas nécessairement un changement de régime : elle appelle plutôt à une réforme du fonctionnement des institutions. Il s’agit moins de refonder que de réajuster pour éviter de retomber dans l’instabilité chronique connue sous la Quatrième République. La discussion a également porté sur les modalités de représentation électorale. Aux yeux de Benjamin Morel, le mode de scrutin majoritaire à deux tours semble désormais inapte à produire une majorité efficace, compte tenu d’une tripartition stable de l’électorat — chacun des trois blocs politiques représentant environ un tiers des voix, avec une faible porosité entre eux. Ces réflexions sur le mode de scrutin ont fait l'objet de points de vue divergents, justifiant la nécessité d'un tel débat. Cette configuration, loin d’être spécifiquement française, est observable en Allemagne et tend à s’étendre à l’échelle de l’Europe occidentale. Benjamin Morel a écarté plusieurs pistes de réforme (scrutin à un tour, relèvement du seuil de qualification, élargissement des circonscriptions) au profit d’une réflexion plus large sur le recours à un scrutin proportionnel. Il rappelle que celui-ci existe sous de nombreuses formes – entre 50 et 80 variantes – et pourrait permettre une représentation plus fidèle du paysage politique. Toutefois, il souligne que le mode de scrutin, en tant qu’outil, ne peut à lui seul résoudre la question de la polarisation et de la stabilité politique. Enfin, l’auteur insiste sur le caractère systémique de la crise actuelle. Elle ne touche pas uniquement la France, mais l’ensemble du monde occidental. Il s’agit d’une crise de l’action politique, doublée d’une crise de l’espace public démocratique. Les institutions, dans cette dynamique, jouent un rôle aggravant mais ne sont pas la cause unique du malaise. Pour Benjamin Morel, l’urgence est claire : des décisions rapides et lucides doivent être prises pour éviter l’affaiblissement durable de notre capacité à gouverner. Retrouvez sur Youtube l’intégralité de la conversation menée par Brice Couturier et Chloé Morin : https://www.youtube.com/watch?v=GsgPeONwakk

La méritocratie, une idée en discussion

par Brice Couturier le 4 février 2022 photo de salle de classe
La méritocratie a été longtemps considérée comme l’une des expressions de l’idéal républicain lui-même. On parle d’ailleurs encore de « méritocratie républicaine ». La sélection d’une élite par les compétences plutôt que par la naissance (aristocratie) ou par l’argent (ploutocratie) est apparue comme un effet de la démocratisation de la société. Dans la mesure où elle tend à considérer le citoyen dans son individualité propre, en faisant abstraction de ses appartenances, et à récompenser ses mérites et ses efforts en raison de ce qu’il apporte à la collectivité nationale, cette formule paraissait illustrer la philosophie des Lumières et prolonger les principes de la Révolution de 1789. Pourquoi est-elle devenue, de nos jours, la cible de nombreuses critiques ?
Cette note est destinée à lancer la réflexion des membres du Laboratoire de la République à ce sujet. Elle appelle critiques et commentaires et n’engage pas le Laboratoire. Un thème qui rassemblait les républicains sous la III° République Sous la III° République, nombre de membres des « couches nouvelles » identifiées par Gambetta dans son fameux « discours de Grenoble » (1872) lui doivent à l’accession aux responsabilités publiques à la méritocratie républicaine. Dans La République des professeurs(1927), Albert Thibaudet consacre un chapitre à la mise en parallèle de deux types humains caractéristiques de la France de cette époque : « les héritiers » et « les boursiers ». Il rappelle que la République a trouvé nombre de ses cadres parmi les professeurs et que ceux-ci étaient bien souvent des boursiers méritants et provinciaux, issus de familles désargentées, comme Edouard Herriot. La méritocratie était censée récompenser les talents et les efforts individuels, fournis dans le cadre du cursus scolaire, puis universitaire, à l’opposé des privilèges héréditaires qui caractérisaient la société d’ancien régime. Dans les années 1980/90, l’invocation de la méritocratie est devenue un des signes de ralliement du camp dit « républicain », face au courant « démocrate », selon une dichotomie, proposée, à cette époque, par Régis Debray. Celui qui prônait le modèle des « hussards noirs de la III° république » contre les « pédagogistes »… Mais force est de constater que l’idéal méritocratique est aujourd’hui l’objet de critiques renouvelées – et parfois légitimes. Tentons de les résumer. 1) Une partie de la gauche française oppose la logique du mérite à celle de l’inclusion. Voir Jean-Christophe Torres sur educavox Notre système scolaire lui apparaît comme trop axé vers la sélection des meilleurs éléments, fléchés vers les filières traditionnelles d’excellence, au prix d’une certaine négligence vis-à-vis de la masse des autres élèves. De ce côté, on estime que notre système scolaire a été conçu à une époque où seule, une petite minorité au sein d’une classe d’âge accédait aux études supérieures. Notre système scolaire, excessivement tourné vers la sélection des meilleurs, serait inadapté à la massification des études. Cette critique est déjà ancienne. Le système scolaire actuel a été profondément modifié. 2) La méritocratie suppose une introuvable égalité des chances. On trouve un bon résumé des critiques plus récentes, inspirées par les réflexions anglo-saxonnes sur la théorie de la justice, sous la plume de François Dubet. Dans le numéro d’avril-mai 2019 de la revue du SGEN-CFDT, ce sociologue résumait ses arguments de la manière suivante : notre méritocratie repose sur la théorie de l’égalité des chances. On peut résumer celle-ci comme un système visant à « construire des inégalités de résultats justes » dans le cadre d’une « compétition méritocratique équitable », en « hiérarchisant les mérites » individuels des élèves et des étudiants, tout au long de leur parcours. Or, une telle compétition, pour être réellement équitable, supposerait une égalité parfaite des points de départ et donc une redistribution tout aussi égalitaire des acquis initiaux en termes d’héritages économiques, sociaux et culturels. C’est une utopie, puisque les facultés ne sont pas également réparties entre les individus et que le milieu social d’origine joue un rôle déterminant, tant dans l’acquisition du capital culturel initial que dans la valeur attribuée à l’investissement éducatif lui-même. Une société d’égalité des chances idéale impliquerait une mobilité sociale absolue, soit de 100 % à chaque génération. 3) Les techniques d’affirmative action bénéficient aux rejetons de la bourgeoisie (de couleur). En outre, les remèdes imaginés pour diversifier l’origine sociale du recrutement de certaines filières d’excellence (Sciences Po) font également l’objet de critiques : les compensations, imaginées pour aider les élèves les plus méritants, issus de catégories sociales marginalisées (enfants d’immigrés, en particulier), aboutissent à concentrer les moyens disponibles en faveur d’une élite réduite – au détriment de la plus grande masse de leurs camarades, habitant les mêmes quartiers. La même critique vise, aux Etats-Unis, l’affirmative action. Censée favoriser l’accès aux universités des élèves issus des minorités ethniques noires et latinos, elle bénéficie surtout, dans les faits, à des étudiants issus de familles appartenant aux classes moyennes et supérieures. Une thèse défendue depuis longtemps par l’économiste Thomas Sowell. 4) La méritocratie, en humiliant ceux qu’elle écarte en fait des adversaires de la démocratie Enfin, le mythe de l’égalité des chances « conduit les élèves à se percevoir comme les auteurs de leurs succès comme de leurs échecs », ce qui ne favorise guère l’estime de soi de ceux qui sont repoussés hors de filières classiques, les humilie et leur inspire un ressentiment envers le système social dangereux pour la démocratie. « On devrait s’interroger sur le fait que la défiance envers la démocratie est d’autant plus forte que les individus ont le sentiment d’avoir échoué dans la compétition scolaire », écrit Dubet 5) La méritocratie est, depuis quelques années, l’objet de vives critiques dans le monde intellectuel anglo-saxon – alors qu’il en est le véritable inventeur... Le principe méritocratique faisait pourtant du « rêve américain » tel qu’il a été formulé par le créateur de cette expression, James Truslow Adams dans Epic of America (1931) : « la possibilité pour tout homme et toute femme de réaliser son potentiel, sans les entraves et barrières artificielles érigées par les sociétés plus anciennes et plus stratifiées » (ce qui vise les sociétés européennes). En Grande-Bretagne, aussi, le principe de méritocratie commence à être mis en cause de multiples côtés. Ce sont pourtant des Britanniques qui l’ont conçu. Et c’est un Anglais qui a créé le mot «meritocracy», que nous avons traduit. Le principe selon lequel il est préférable de recruter les fonctionnaires sur la base d’examens, voire de concours, plutôt que parmi les amis politiques ou les relations personnelles des ministres a été, pour la première fois, introduit par le fameux rapport Northcote-Trevelyande 1854. C’est l’acte fondateur du Civil Service. Ses signataires, tous deux ministres importants, ne cachaient pas qu’ils s’inspiraient du système impérial chinois des mandarins. 6) Dès 1958, l’un des principaux théoriciens du Labour mettait en cause de manière prémonitoire les dérives du système méritocratique Michael Young, qui est l’auteur du livre The Rise of Meritocracy (1958), a été l’un des principaux idéologues du Parti travailliste. Il fut notamment l’auteur du manifeste qui permit au Labour de remporter les élections en 1945 contre les tories de Winston Churchill. Son livre est une dystopie située en l’année 2033. L’auteur y raconte, à la manière d’un essai de sociologie, comment l’arrogance d’une classe dirigeante, fondée sur l’acquisition de diplômes, provoque la révolte des exclus du système. Les dominants se sentent légitimes comme jamais auparavant puisqu’ils estiment ne devoir leurs avantages qu’à leurs seules capacités intellectuelles. Les « cancres » sont encouragés à exceller dans les disciplines sportives et à se soumettre à une autorité fondée sur la rationalité de ses détenteurs. Mais après avoir longtemps intériorisé l’idée qu’ils méritaient leur sort misérable, ces « cancres » se rebiffent. Dès cette époque, Young avait mis en lumière un phénomène aujourd’hui bien documenté : le fait d’avoir le sentiment de ne devoir son pouvoir et ses privilèges qu’à ses propres mérites peut rendre une classe dirigeante plus insolente et méprisante que celles d’autrefois, fondées sur la naissance ou sur l’argent. 7) On doit reconnaître au sociologue Christopher Lasch d’avoir donné le coup d’envoi d’une série d’essais critiquant la méritocratie Dans The Revolt of the Elites and the Betrayal of Democracy(1994), on trouve, en effet, la plupart des grands thèmes qui seront développés ultérieurement par une série d’essais. Les élites, y écrivait-il, se sont isolées dans des ghettos dorés, des quartiers sécurisés. Elles s’assurent contre les risques auprès de compagnies d’assurance privées et rechignent à financer les services publics et les systèmes d’assurance sociale. Contrairement aux élites d’autrefois, elles n’éprouvent pas de sentiment de responsabilité ni de solidarité envers les communautés locales ou nationales. Ce sont des « touristes dans leurs propres pays ». Ces classes managériales, à l’aise avec la mondialisation comme avec les nouvelles technologies, contrôlent la circulation des flux financiers et informationnels et en bénéficient de manière disproportionnée. Aux Etats-Unis, où elles se concentrent dans les métropoles des deux côtes, ces élites méprisent « l’Amérique du milieu » qu’elles jugent arriérée et rétrograde. Alors que cette classe ne compte tout au plus qu’un cinquième de la population du pays, c’est elle qui fixe les termes du débat public : elle décide de ce qui est acceptable ou non. Paradoxalement, ce ne sont donc plus les pauvres qui sont entrés en rébellion contre le système, mais les plus riches : ils font sécession. Et Lasch développait un thème déjà présent chez Young : le renouvellement sociologique des élites, leur relative ouverture envers les membres les plus méritants des classes moyennes et populaires n’empêche ni leur arrogance, ni leur irresponsabilité sociale. Au contraire, c’est un facteur supplémentaire de légitimation de leurs statuts et privilèges. « De hauts degrés de mobilité sociale ne sont en aucune façon incompatibles avec un système de stratification concentrant pouvoir et privilèges entre les mains d’une élite dirigeante. De fait, la circulation des élites renforce le principe même de cette hiérarchie, car elle fournit aux élites des talents neufs et elle légitime leur domination comme étant fonction du mérite, plutôt que de la naissance. » Comme on le voit, c’est l’idée même de stratification sociale, de hiérarchie sociale qui a commencé à être mise en cause. Elle est de plus en plus jugée incompatible avec le processus démocratique d’égalité des conditions, comme l’avait prédit Tocqueville. 8) Le philosophe ghanéen Kwame Anthony Appia a été l’un des premiers à mettre en évidence le rôle joué par le ressentiment d’une majorité envers les élites sociales dans la montée actuelle du populisme « Un des moteurs qui a propulsé Donald Trump au pouvoir, c’est le ressentiment envers une classe définie par son éducation et ses valeurs ; la population cosmopolite, bardée de diplômes, qui domine les médias, la culture publique et les emplois supérieurs, aux Etats-Unis », écrit-il. La fermeture des élites sur elles-mêmes, la manière dont elles ont eu tendance à monopoliser la discussion démocratique serait l’une des causes de la montée du populisme. 9) Depuis 2016, la méritocratie est l’objet d’attaques venues de toute part Les attaques contre la méritocratie se sont cristallisées dans un certain nombre d’essais récemment parus : Robert H Frank : Success and Luck : Good Fortune and the Myth of Meritocracy (Princeton University Press, 2016), Mark Bovens and Anchrit Wille : Diploma Democracy : The Rise of Political Meritocracy (Oxford University Press, 2017), La tyrannie du mérite de Michael Sandel (Albin Michel, 2021), The Meritocracy Trap : What’s Become of the Common Good de Daniel Markovits (Penguin, 2019) et La tête, la main et le cœur. La lutte pour la dignité et le statut social au XXI° siècle de David Goodhart (Les Arènes, 2020). Robert H Frank entend rabaisser la prétention des élites sociales. En étudiant des trajectoires comme celle de Bill Gates, il montre que le succès tient bien moins au talent personnel ou à l’expertise qu’au fait de s’être trouvé « au bon endroit au bon moment ». Il relève à ce propos que l’héritage familial et le lieu de résidence jouent un rôle fondamental dans la distribution des avantages sociaux. Bovens et Wille sont néerlandais. Ils estiment que le populisme, qui menace les démocraties européennes, a notamment pour cause le récent recrutement des élites politiques parmi les surdiplômés. Dans les années soixante encore, le diplôme était loin de constituer la seule voie d’accès à la réussite professionnelle, notent-ils. Le Parlement comportait de nombreux enseignants et des responsables syndicaux issus de la classe ouvrière y avaient toute leur place. Mais les élites politiques actuelles, recrutées dans un milieu étroit, et sur la base d’études poussées, sont insuffisamment représentatives de la société au nom de laquelle elles prennent des décisions la concernant. Depuis quelques dizaines d’années, la complexité croissante des problèmes à résoudre a réservé de fait les mandats électifs nationaux et surtout les portefeuilles ministériels à des experts qualifiés. Un « fossé éducatif » s’est ainsi formé entre représentés et représentants. Ils préconisent le recours fréquent au référendum afin de mieux associer la société civile aux prises de décision la concernant. On retrouve chez Sandel l’idée selon laquelle l’hubris des vainqueurs du système méritocratique provoque, en réaction, du côté des « déplorables » de Hillary Clinton (les électeurs de Trum), un ressentiment qui alimente le populisme. Mais le plus grave, c’est l’impression que les élites sociales, quel que soit leur mode de recrutement, ont tendance à favoriser leurs propres intérêts au détriment de la société auxquelles elles appartiennent. L’écartèlement des rémunérations, sous l’influence du principe « the winners takes all », est devenu insupportable. Car la notoriété, la richesse et la puissance apparaissent de plus en plus sans rapport avec l’utilité sociale. Comment justifier qu’un directeur de casino de Las Vegas gagne plus en un mois qu’un professeur du secondaire en un an ? Markovits, pur produit lui-même du système méritocratique qu’il critique, est passé par les universités d’Oxford, de Harvard et la fameuse Law School de Yale ; il y a accumulé les doctorats… Il estime que la méritocratie, en contradiction avec ses prétentions d’ouverture sociale, a tourné à un système de pure reproduction : il démontre, chiffres à l’appui, que les universités américaines d’élite sélectionnent majoritairement les rejetons des classes les plus fortunées. C’est parce que les enfants des 1 % les plus riches sont dressés comme des bêtes à concours dès leur plus jeune âge. Au SAT (qui évalue les capacités à suivre des études supérieures), les élèves en fin du cycle secondaire dont les parents ont revenu annuel égal ou supérieur à 200 000 $ annuels obtiennent 250 points de plus que ceux de la classe moyenne (entre 40 000 et 60 000 dollars annuels). Il est l’un des rares à plaindre les membres de cette élite pour leurs conditions de vie : le travail absorbe toute leur vie, plus de 12 heures par jour et 6 jours sur 7. D’où frustrations, burn-outs… et parfois décisions catastrophiques pour la société, comme on a pu s’en rendre compte lors de la crise des subprimes. Les membres de l’élite ayant, de plus, tendance à se marier entre eux, ils donnent naissance à des enfants héritant souvent d’un capital non seulement culturel, mais aussi génétique, très supérieur à la moyenne. Bref, la soi-disant « méritocratie » est devenue une machine à auto-reproduire les élites en place. Elles sont redevenues héréditaires, comme l’étaient les aristocraties ! 10) La critique du Britannique David Goodhart est peut-être plus radicale encore Pour lui, le problème que pose la méritocratie, c’est que les élites sociales sont recrutées uniquement parmi « la classe cognitive », « la tête ». Il critique la politique de Tony Blair (dont il a été l’un des conseillers) consistant à faire passer la moitie d’une classe d’âge par l’enseignement supérieur. Cela provoque, en effet, une grande frustration chez l’autre moitié qui se sent méprisée et rejetée. Et cela nourrit de fausses espérances : le marché du travail n’offre pas suffisamment d’emplois qualifiés pour cette énorme masse de diplômés. Goodhart prédit « l’élimination par les nouvelles technologies de beaucoup d’emplois cognitifs intermédiaires et la fin de l’âge d’or de l’enseignement supérieur de masse ». Et il plaide pour un élargissement des rangs des élites aux meilleurs des métiers « de la main » (artisans, techniciens, etc.) et « du cœur » (care, services à la personne). 11) L’actualité semble lui donner raison La pandémie a été l’occasion de réévaluer des métiers dits « de première ligne », et en particulier les métiers de la santé et du soin. On remarque aussi cette année, aux Etats-Unis, que les jeunes hommes, en particulier, se présentent en moins grand nombre à la porte des universités. Beaucoup ont quitté des colleges ou des universités où ils étaient parvenus à se faire inscrire : à quoi bon payer des droits d’inscription faramineux pour suivre des cours en ligne, isolés dans une chambre d’étudiant ? Etant donnés les débouchés professionnels offerts aux diplômés, très nombreux, le jeu en vaut-il la chandelle ? Aux Etats-Unis, à la fin de l’année universitaire 2020-2021, les effectifs de l’enseignement supérieur étaient à 59,5 % féminins... Un signe des temps ? Cette féminisation aussi devrait interroger. Car si le recrutement des élites continue à être, dans l’avenir, assuré par la qualité des diplômes acquis dans l’enseignement supérieur, leur renouvellement devrait être très favorable aux femmes. Encore un sujet que nous devrions mettre à l’étude.

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