L’antifascisme, tenue de camouflage d’un projet antirépublicain

par Jean-Éric Schoettl le 25 avril 2026 Schoettl-Laboratoiredelarepublique
Dans cette tribune, Jean-Éric Schoettl, ancien secrétaire général du Conseil constitutionnel et conseiller d’État honoraire, examine les recompositions doctrinales de l’extrême gauche française. Entre intersectionnalité et stratégie de conflictualisation, il analyse l’émergence d’un nouveau récit politique en rupture avec l’universalisme républicain.
Désertée par l’électorat populaire, privée de cet agent révolutionnaire qu’était le prolétariat ouvrier, l’extrême-gauche – LFI en tête - s’est cherché de nouveaux horizons. Elle les a trouvés dans l’exaltation des luttes minoritaires et l’écologie radicale. Cette reconversion vise à fédérer contre le « Système », par convergence intersectionnelle des luttes, des segments particuliers de nouveaux « dominés » : travailleurs intellectuels précaires, jeunes citadins, minorités ethno-religieuses et sexuelles. Elle compose avec l’islam politique un mélange tonnant, auquel il faut bien donner un nom : l’islamo-gauchisme. Une synthèse dans laquelle chaque composante exacerbe l’autre, tout en l’instrumentalisant en fonction de son propre agenda. L’islam politique est désormais secondé par un gauchisme qui, ayant troqué la lutte des classes contre la guerre des races, voit dans les musulmans un prolétariat de substitution et dans l’islamiste radical le nouveau visage de l’avant-garde révolutionnaire.  Et pourtant…. Reposant sur un pacte de discrétion des croyances et des origines dans l’espace public, la culture laïque et républicaine a longtemps été conçue – et vécue - comme la clé de l’intégration des nouveaux venus dans la Nation française. La France disait aux arrivants : ce sont vos talents et vos vertus qui m’intéressent et non la couleur de votre peau ; votre personne et non votre provenance. Et les nouveaux venus avaient à cœur de gommer la visibilité de celle-ci, notamment par la non ostentation des affiliations communautaires. Ce faisant, ils se sentaient en effet affranchis des assignations auxquelles les vouaient leurs sociétés d’origine. Par ce droit d’être différents de leur différence, par ce droit à l’indifférence, ils se sentaient promus à la dignité de citoyens autonomes. C’est encore, en grande partie, le cas aujourd’hui, malgré le vacarme orchestré par la France insoumise sur le thème de la « créolisation ». En témoigne la magnifique cohorte de ces amoureux de la langue et de la culture françaises, aux patronymes non hexagonaux, qui rejettent l’idéologie victimaire et la racialisation : Tahar Ben Jelloun, Sonia Mabrouk, Rachel Kahn, Fatiah Agag-Boudjahlat, Zineb El Rhazoui, Souâd Ayada, Ismaël Saïdi, Kamel Daoud, Razika Adnani, Lydia Guirous, Tarik Yildiz, Boualem Sansal, Mohamed Sifaoui, Abdennour Bidar, Ghaleb Bencheikh, Sarah El Haïry, Claire Koç, Naïma M’Faddel, Ferghane Azihari, Sabrina Medjebeur, Abdoulaye Kanté et tant d’autres, notamment dans le monde de l’entreprise, des arts, du sport et de l’administration... Toutefois, cette éthique républicaine, vécue comme libératrice par des générations entières d’immigrants, est désormais affaiblie avec les nouvelles vagues migratoires. Affaiblissement qui résulte, inexorablement, de la conjonction de trois phénomènes objectifs : l’intensification des flux, propice à la ghéttoisation ; l’écart culturel entre les nouveaux arrivants et la société d’accueil ; le grippage des facteurs traditionnels d’intégration (école, église, emploi industriel, service militaire, cohabitation urbaine, mariages mixtes…). C’est un fait : la culture laïque, l’universalisme républicain, l’égalité des droits, la méritocratie, vécus comme libérateurs par des générations entières d’immigrants, ont perdu de leur force intégratrice avec les nouvelles vagues migratoires. Belle occasion pour l’extrême gauche d’enfoncer un coin entre Français musulmans et Français « de souche » en convainquant les premiers qu’ils sont discriminés et qu’ils doivent désormais exiger des seconds contrition et allégeance. Ses militants présenteront donc la tradition républicaine et laïque au mieux comme une entrave au « vivre ensemble », plus sûrement comme une rémanence coloniale. Là où l’universalisme républicain pratiquait l’indifférence aux origines et la primauté des vertus et des talents, l’extrême-gauche « décoloniale » essentialise les « racisés » et creuse une balafre tribale dans la citoyenneté. Est ainsi remis en cause un habitus fondé sur la mise entre parenthèses des appartenances religieuses et communautaires dans les lieux de rencontre et de travail. Il se voit remplacé par son exact contraire : l’affirmation politique de l’ethnicité et les revendications identitaires. Votez pour ce que nous sommes en raison de ce que vous êtes. En conséquence, la France insoumise et ses compagnons de route traquent obsessionnellement l’islamophobie. Ils décèlent un projet xénophobe derrière la volonté d’assimilation des populations immigrées. Ils débusquent le néo-colonialisme derrière des fondamentaux de la République comme la méritocratie et l’égalité des droits. La laïcité est devenue pour eux le pavillon de complaisance d’un nouvel apartheid. Quant à la critique du discours communautariste, elle sera d’autant plus violemment taxée de raciste par leurs militants (et par ceux de nos dirigeants que les activistes intimident ou que tétanise la crainte d’être soupçonnés de complaisance avec le parti xénophobe) qu’elle s’adressera, à l’occasion, à tel ou tel élu issu de l’immigration. C’est ce qu’illustre le procès en racisme intenté contre les imprudents commentateurs ayant osé rapprocher clientélisme communautaire et virulence post électorale dans les communes de banlieue conquises en mars par l’extrême gauche. L’antiracisme dévoyé que pratique l’extrême gauche n’est en réalité que la version inversée du racisme classique. Il considère que l’identité de l’Autre, sous tous ses aspects, profanes ou religieux, est à valoriser et l’identité nationale à « déconstruire », en partie parce que l’identité nationale est haïssable (les croisades, l’esclavage, le colonialisme …), en partie pour ne pas encombrer la nouvelle France de Gaulois, de Romains, de cathédrales, de crèches de Noël et de philosophes des Lumières. On expliquera donc que l’assimilation est une violence ; qu’il n’est d’inclusion que de juxtaposition ; que le souci de l’Autre implique l’épuration de tout ce qui, dans notre histoire et nos usages, est susceptible de l’incommoder ; que les banquets du Canon français doivent être interdits pour franchouillardise ; que la science occidentale est souillée par le péché originel du suprématisme blanc ; que l’Occident doit abjurer son passé esclavagiste et colonial. Aussi, pour expier la traite négrière, faudra-t-il débaptiser les lycées Colbert, en attendant de déboulonner Bonaparte. Plus généralement, LFI fait son miel de tous les conflits clivant la société. Il s’y infiltre pour faire avancer son projet nihiliste. Il en est ainsi du conflit israélo-arabe, dans lequel LFI épouse les vues « antisionistes » les plus radicales, en surfant sur un antisémitisme importé. C’est faire d’une pierre deux coups : fidéliser une clientèle communautaire et pourfendre l’Occident au travers de sa projection israélienne. La bannière palestinienne a remplacé le drapeau rouge dans les manifestations d’extrême gauche. Appeler à la révolte générale contre le Système consiste à ouvrir partout des fronts contre ses figures multiformes, tant celles antérieurement conspuées (capitalisme, impérialisme, colonialisme, héritage judéo-chrétien, appareil d’État, légalisme républicain) que celles nouvellement honnies (sionisme, racisme systémique, patriarcat, islamophobie, suprématisme blanc, hétéro-normativité)… D’où le florilège des actions promues par la France insoumise : zadification des assemblées délibératives où elle est minoritaire, mise en coupe réglée des universités, brutalisation des rapports politiques et sociaux, destruction d'équipements jugés préjudiciables à l'environnement, agit prop sociétale, imposition de codes langagiers (comme l'écriture inclusive)… Problème : l’intersectionnalité se heurte à d’évidentes contradictions. Difficile par exemple de concilier féminisme et charia ; difficile de jeter un pont entre la fluidité sexuelle revendiquée par le mouvement  LGBT et le rigorisme imposé par l’islam en matière de mœurs. Il faut donc proposer à la diversité des haines que l’on aspire à coaliser un dénominateur commun de détestation. Et placer ce dénominateur commun le plus loin possible des sujets quotidiens de friction entre conjurés. Le but est de cimenter les passions insurrectionnelles des fractions rebelles par un manichéisme transcendant leurs divisions. Selon la vieille recette bolchevique, elle-même reprise des chasses aux sorcières du Moyen-Âge, c’est dans la diabolisation que l’on trouvera le ressort de ce manichéisme fédérateur. Le diable, ici, c’est le fascisme. Il est postulé chez tous ceux qui s’opposent – activement ou passivement - au programme déconstructeur de la France insoumise. Peu importe qu’il s’agisse d’un fascisme fantasmatique au regard de ce que fut le fascisme historique. L’essentiel est que militants et sympathisants s’accordent à nommer fasciste l’ennemi commun. Ce fascisme-là étant partout (vous et moi), incarnant la Menace par excellence, la guerre finale que lui a déclarée le parti incarnant l’antifascisme pourra légitimement recourir à tous les moyens de la guerre. Face au fascisme, mal absolu, tout est permis. Censure, ostracisme, intimidation et violence physique ne sont que des instruments de légitime défense. De même, sont de nécessaires exorcismes la fermeture des médias mal pensants, les injures contre les opposants, le passage à tabac de militants adverses (forcément des fascistes) et le triomphalisme vengeur des soirées électorales dans les villes conquises par la France insoumise. Comme le dit Jean Szlamovicz (Atlantico, 7 avril 2026), « hyperboliser le danger représenté par l’adversaire, c’est se faire passer pour victime et gagner ainsi le droit d’exercer la violence ». Malheur aux suppôts de Satan, c’est-à-dire aux électeurs du RN, de l’UDR, de LR et du bloc central : deux Français sur trois sont voués à la géhenne. Mais pas de pitié non plus pour ceux qui, à gauche (PS, SOS Racisme), se démarquent des ardeurs inquisitoriales. Ils méritent d’être traités de « bourgeois visqueux » par le grand chef et d’être hués par ses troupes. Le vieux personnage du social-traître ne demande qu’à reprendre du service. L’antifascisme est la grande cause de la gauche et LFI a le monopole de la marque. L’exorcisme suprême c’est donc Mélenchon au second tour des présidentielles… ou au troisième (les législatives) ou au quatrième (la rue).

Protéger les mineurs sous emprise : sortir de l’impuissance organisée

par Thierry Froment le 20 avril 2026
Face à l’exploitation de mineurs pourtant placés sous protection publique, Thierry Froment, ancien juge d’instruction et ex-codirecteur de l’Institut de sciences criminelles de Montpellier, livre une analyse sans concession des failles du système français. Il appelle à un changement de doctrine : reconnaître l’emprise criminelle et agir sans délai. Entre diagnostic et propositions concrètes, cette tribune trace les lignes d’une réponse plus ferme pour protéger efficacement les enfants.
Ici des jeunes filles arrachées à la prostitution, là deux adolescents radicalisés revenus d’une campagne humanitaire en Afrique qui préparaient un projet d’attentat terroriste, là encore un jeune retrouvé sur un point de deal ; tous ont un point commun : ce sont des mineurs qui ont fait l’objet d’un placement en foyer sous la protection de l’Aide Sociale à l’Enfance et (ou) de la Protection Judiciaire de la Jeunesse. Nous avions évoqué cette question dans un article du Figaro publié le 1er juin 2025 intitulé « Les islamistes ont infiltré les foyers pour mineurs et les associations de protection de l’enfance » (Manon Sieraczek et Thierry Froment) avec des témoignages bouleversants de mineurs « protégés » et de professionnels qui révélaient ce contexte tragique. Les médias, depuis, ont mis le projecteur sur cette question insoutenable et inacceptable qui en dit long sur la ruine de notre système de protection de l’enfance qui prend l’eau de toute part et ne répond plus à ses missions fondamentales. Or il est des sujets qui testent une démocratie plus sûrement que les grands débats de principe. La protection des mineurs confiés à l’ASE ou suivis par la PJJ en fait partie. Derrière les sigles administratifs, il y a des visages : des adolescents qui fuient, décrochent, errent, s’épuisent, basculent, puis reviennent parfois déjà marqués par une emprise dont ils ne mesurent pas toujours eux-mêmes la violence. Le drame, ici, n’est pas seulement social. Il est aussi criminel. Et tant que l’on continuera à le traiter comme un simple empilement de fragilités individuelles, on laissera les réseaux faire leur œuvre avec une efficacité tranquille. La première erreur consiste à croire que ces mineurs relèvent d’un accompagnement ordinaire, seulement plus soutenu. C’est faux. Leur vulnérabilité est précisément exploitée par des organisations qui savent repérer les failles, promettre l’argent, l’appartenance, l’illusion amoureuse, la protection ou la puissance. Le droit français reconnaît déjà que les mineurs en danger doivent être protégés dès lors que leur santé, leur sécurité ou leur moralité sont menacées, et que le procureur peut agir en urgence lorsque le danger est grave et immédiat. Mais entre le cadre juridique et la réalité des foyers, des fugues et des recrutements numériques, un gouffre subsiste. Bien nommer le problème Il faut d’abord le dire sans détour : un mineur placé, fuguant à répétition, recruté sur les réseaux sociaux, approché par des adultes plus âgés, transporté d’un lieu à l’autre, isolé de ses repères, n’est pas seulement un jeune « en rupture ». Il est souvent déjà entré dans une mécanique d’emprise. Le langage compte ici, car il détermine l’action. Si l’on parle de « comportements à risque », on « éducativise » le problème. Si l’on parle d’exploitation, on le criminalise à juste titre. Cette distinction n’est pas de style ; elle est de méthode. Le système actuel souffre de trois aveuglements. Le premier est la lenteur. Une logique criminelle se déploie en heures, parfois en minutes ; une chaîne administrative réagit en jours, en semaines, parfois en mois. Le deuxième est la fragmentation. ASE, PJJ, parquet, police, santé, école, département : chacun connaît une partie du dossier, mais rarement l’ensemble vivant de l’enfant. Le troisième est le déficit de spécialisation. Les signaux de prostitution des mineurs, de trafic, de grooming1 ou de radicalisation sont encore trop souvent traités par des équipes débordées, généralistes, changées trop vite, épuisées par l’urgence permanente. Or un éducateur seul, même remarquable, ne peut pas combattre une économie criminelle structurée. L’urgence d’une doctrine claire Le modèle français doit reposer sur un principe simple : tout mineur exploité, recruté ou gravement exposé doit être considéré d’abord comme un mineur sous emprise à protéger, extraire et stabiliser. Cette doctrine n’efface pas la réponse pénale ; elle la réordonne. Elle place la protection avant la confusion, la lisibilité avant l’hésitation, la fermeté contre les réseaux avant la moralisation du comportement du jeune. Concrètement, cela signifie que l’on cesse de regarder la fugue comme un incident éducatif isolé. Le droit français prévoit déjà l’alerte à la CRIP, l’intervention de l’ASE, le signalement à la justice en cas de danger grave et immédiat, puis le relais du juge des enfants si nécessaire. Mais il faut aller plus loin : toute fugue répétée d’un mineur à risque doit déclencher une alerte immédiate, une recherche active, une évaluation d’exploitation, puis un entretien de retour standardisé. La fugue est souvent la porte d’entrée dans les réseaux ; elle doit donc devenir un indicateur de risque majeur, non un simple écart de conduite. Une protection d’urgence réellement immédiate La République sait déjà faire de l’urgence lorsqu’elle le décide. Le cadre juridique de l’accueil provisoire d’urgence pour les mineurs prévoit une mise à l’abri rapide, une évaluation dans un temps limité et une articulation avec le procureur. Cette logique doit être amplifiée pour les mineurs sous emprise criminelle. Je propose ici une mesure-phare : un « placement de protection immédiate anti-emprise », décidé en moins de vingt-quatre heures lorsqu’il existe des indices sérieux d’exploitation sexuelle, de trafic ou de radicalisation. Le seuil d’intervention ne doit pas être la preuve pénale complète ; il doit être l’indice sérieux de danger. C’est le seul moyen de casser l’emprise avant qu’elle ne se solidifie. Cette protection d’urgence doit pouvoir éloigner géographiquement le mineur, le placer dans une unité sécurisée, geler les contacts à risque et activer aussitôt une cellule opérationnelle réunissant ASE, PJJ, parquet, police et santé. Cette mesure n’est pas une fuite vers le sécuritaire. Elle est une réponse de protection ferme à des réseaux qui, eux, ne doutent jamais. Un mineur sous emprise n’attend pas que l’administration se mette d’accord sur sa gravité : il a besoin d’être soustrait immédiatement à la pression qui le tient. Rebâtir les foyers On ne sort pas de l’emprise dans des structures qui l’entretiennent involontairement. Trop de grands foyers sont trop grands, trop mouvants, trop bruyants, trop changeants. L’enfant qui y arrive après une violence, une rupture, un recrutement ou une fugue n’y trouve pas toujours de la sécurité ; il y rencontre parfois le vacarme d’un collectif instable, la fatigue des équipes, la porosité des entrées et sorties, l’anonymat des couloirs. La réforme doit donc être architecturale. Il faut multiplier les petites unités de 6 à 8 jeunes, avec présence adulte renforcée la nuit, stabilité des équipes, supervision spécialisée et protocole de sûreté clair. L’accueil d’urgence doit être sécurisé, temporaire, capable d’éloigner le mineur du réseau. Puis viennent des unités de stabilisation pensées pour le trauma, l’addiction, la dépendance affective, la pression numérique et la reconstruction du lien. Enfin, un parcours de transition doit permettre de passer du secours à l’autonomie sans rupture brutale. Ce n’est pas du luxe. C’est la condition minimale d’une sortie durable. Une politique de protection qui ne pense pas l’espace finit toujours par échouer dans le temps. Sortir des réseaux Le plus grand malentendu consiste à croire qu’il suffit de « rassurer » un jeune pour le soustraire à un réseau. Les réseaux, eux, travaillent l’affect, la dette, la honte, le désir de reconnaissance, la peur, la promesse de gain. Ils savent rendre la servitude supportable, voire désirée. Il faut donc des réponses qui travaillent la même matière, mais dans le sens inverse : la relation stable, le cadre, la répétition, la parole, la protection, l’éloignement, la preuve concrète que l’institution tient. D’où la nécessité « d’équipes spécialisées de sortie d’emprise ». Ces équipes devraient être formées à la prostitution des mineurs, aux trafics, au grooming, à l’emprise psychologique et aux logiques de radicalisation. Leur rôle ne serait pas seulement d’accompagner ; il serait d’arracher le jeune au récit du réseau, de reconstruire sa perception du danger, de traiter les attaches toxiques, d’anticiper les rechutes et de tenir dans la durée. Un mineur peut mentir, minimiser, revenir, disparaître de nouveau. Il faut accepter cette réalité sans renoncer. C’est le prix de la fidélité éducative. Le numérique comme champ de bataille Il serait naïf de croire que les foyers sont le seul lieu de la lutte. Le recrutement passe désormais massivement par le numérique : messageries, réseaux sociaux, vidéos, faux profils, promesses de cadeaux, demandes de photo, chantage, géolocalisation, diffusion de contenus compromettants. La protection d’un mineur exposé passe donc par un diagnostic numérique systématique et par des outils de blocage, de repérage et de coordination. Il faut aussi cesser de considérer la technologie comme un domaine réservé aux spécialistes. Chaque équipe éducative exposée devrait disposer d’un appui numérique identifié : lecture des signaux de grooming, repérage des applications à risque, analyse des échanges suspects, capacité à coopérer avec les enquêteurs. La société qui laisse ses mineurs être captés en ligne sans réponse organisée n’est pas en retard technologique ; elle est en retard de protection. Renforcer les moyens humains Aucune réforme sérieuse ne sera crédible sans un choc humain. Les structures sensibles ont besoin de davantage d’éducateurs, de psychologues, de travailleurs sociaux, de personnels de nuit, d’infirmiers, de référents numériques, de juristes et d’intervenants stables. Le turnover ne doit plus être la norme. La fatigue institutionnelle est un facteur de risque. Un professionnel qui change tous les trois mois n’incarne ni le cadre ni la confiance. Il faut aussi revaloriser ces métiers. On ne demande pas à des équipes sous-payées, épuisées et fragmentées d’affronter des phénomènes criminels sophistiqués. Une politique ambitieuse commence par des effectifs adaptés, des formations obligatoires, des supervision régulières et une reconnaissance réelle. Là où l’on veut de la vigilance, on ne peut pas entretenir l’usure. Une coordination totale La protection des mineurs ne peut plus être un puzzle où chacun garde sa pièce. Il faut une cellule départementale 24/7, un référent unique par mineur à haut risque, un tableau de bord partagé, un pilotage national et des indicateurs publics. Le droit français prévoit déjà que le département, la justice et les services compétents s’articulent autour du signalement et de la protection. Mais cette articulation doit devenir un commandement opérationnel. Un mineur exposé ne doit pas circuler d’un service à l’autre comme un dossier en attente. Il doit avoir un chef de file. Ce chef de file doit pouvoir décider, coordonner, alerter, réunir, relancer, et surtout ne jamais laisser un angle mort s’installer. Agir contre les réseaux Il faut aussi changer de focale : ne plus seulement surveiller les jeunes, mais frapper les réseaux autour d’eux. Cela implique des brigades spécialisées, des contrôles ciblés autour des foyers, une attention aux hôtels, aux gares, aux appartements relais, aux véhicules, aux adultes qui gravitent autour des structures, et une coopération beaucoup plus dense avec les plateformes numériques. La responsabilité des lieux de passage et des plateformes doit être clairement engagée. Les hôtels doivent signaler les situations suspectes. Les plateformes doivent détecter et bloquer les recruteurs identifiés. Les points fixes par lesquels passent les mineurs exploités ne sont jamais neutres ; ils sont souvent les relais invisibles d’une économie de l’ombre. Tant qu’on les laissera tranquilles, on demandera aux éducateurs de réparer ce que l’environnement détruit. Une politique de la durée La vraie question n’est pas seulement celle du choc initial. C’est celle de la durée. Comment éviter que le jeune revienne au réseau six semaines plus tard, six mois plus tard, ou au premier abandon ? La réponse tient en trois mots : soins, école, insertion. Un mineur extrait d’une emprise ne doit jamais rester sans activité structurante. Sous soixante-douze heures, il doit retrouver une forme de rythme : scolarité, atelier, sport, formation, internat relais, mentorat, accompagnement psychologique. Il faut aussi un adulte référent extérieur à l’institution, stable, non interchangeable, capable d’incarner une présence fiable. Beaucoup de mineurs n’attendent pas un programme ; ils attendent quelqu’un qui tienne. Le système de protection doit donc être capable d’offrir ce que le réseau contrefait : la constance. Une vision de la République Le sujet n’est pas marginal. Il dit quelque chose de la République elle-même. Soit nous acceptons que les plus vulnérables soient captés, exploités, déplacés, consumés dans les angles morts de nos institutions ; soit nous décidons que la protection des enfants est une fonction souveraine, immédiate et prioritaire. Il n’y a pas de compromis acceptable entre les deux. La puissance publique doit cesser de confondre complexité et impuissance. Oui, les situations sont complexes. Oui, les parcours sont cabossés. Oui, les histoires familiales sont douloureuses. Mais la complexité ne doit pas servir d’alibi à l’inaction. Une République adulte n’explique pas seulement ; elle protège. Elle ne décrit pas seulement le mal ; elle l’entrave. Elle ne s’habitue pas aux fugues, elle les lit comme des alarmes. Elle ne traite pas l’exploitation comme un détail de parcours, mais comme une atteinte à l’ordre même de la protection. Il faut sortir du temps mou. Il faut sortir de la réponse générale à des violences spécialisées. Il faut sortir de la plainte compassionnelle qui console sans agir. Face aux mineurs de l’ASE et de la PJJ exposés aux réseaux, la République doit redevenir une force de protection, de rupture et de reconstruction. Le cap est clair : protection immédiate, structures sécurisées, équipes spécialisées, coordination totale, action contre les réseaux, soins et insertion. Ce n’est pas un supplément d’âme. C’est le minimum exigible d’un État qui refuse de laisser ses enfants devenir la monnaie d’échange d’économies criminelles. La question, au fond, n’est pas de savoir si nous avons les moyens d’agir. C’est de savoir combien de temps encore nous accepterons de ne pas le faire. Sortir de la naïveté d’un prétendu humanisme qui n’en n’est pas vraiment un. Qui autorise de détourner le regard au prétexte de ne pas abîmer des libertés fondamentales, considérer qu’une fugue n’est pas une liberté d’aller et venir mais une mise en danger ; admettre qu’un contrôle serré des réseaux sur le téléphone portable d’un enfant ou la géolocalisation d’un adolescent fugueur et exposé, n’est pas une entorse à son intimité mais une mesure de protection évidente à la main d’un établissement d’accueil pour mineurs comme à celle de n’importe quel parent responsable.  Entre la liberté d’un enfant et celles de ceux qui l’exploitent, la République a choisi son camp. Plan d’action et propositions opérationnelles Il convient alors de proposer une traduction opérationnelle de notre vision : un plan d’action en 30 / 60 / 90 jours, l’identification des failles du système actuel, les enseignements les plus transférables des expériences étrangères et les arguments d’une note politique destinée à soutenir une décision rapide. Ce qu’il faut faire dans les 30 premiers jours Mettre tous les départements en « mode protection renforcée » sur les mineurs placés à risque. Une instruction nationale immédiate doit être adressée aux présidents de conseils départementaux, préfets, procureurs, directions territoriales de la PJJ et ARS pour imposer un protocole unique « mineur placé à haut risque » : fugue, soupçon d’exploitation sexuelle, implication dans un trafic, bascule violente ou radicale. Les pratiques restent aujourd’hui trop hétérogènes alors même que la coordination locale est identifiée comme le maillon faible. Ouvrir partout une cellule départementale 24/7 « fugues-emprise-réseaux ». Dès qu’un mineur ASE ou PJJ disparaît, la situation ne doit plus être traitée comme une simple absence éducative, mais comme un possible événement criminel. Cette cellule doit réunir ASE, PJJ, parquet des mineurs, police ou gendarmerie, CRIP, 119, association spécialisée, santé mentale et référent numérique. Sanctuariser immédiatement des places d’accueil sécurisées. Des places dédiées, à effectif réduit, doivent permettre d’extraire en urgence un mineur d’un foyer ou d’un territoire où il est sous emprise. Le bon niveau de réponse est de multiplier ce modèle, non de le laisser à l’état d’expérimentation ponctuelle. Nommer un référent unique « risque criminel » pour chaque mineur exposé. Un mineur à risque ne doit plus avoir une multiplicité d’intervenants sans pilote réel. Il faut un chef de file identifiable, joignable jour et nuit, chargé de coordonner placement, santé, école, police, magistrat et famille lorsque cela est possible. Faire une revue de sûreté de tous les foyers les plus exposés. Dans les foyers où se multiplient fugues, violences, allées et venues suspectes ou phénomènes de recrutement, une inspection flash doit être menée sous 30 jours : organisation de nuit, contrôle des sorties, accès aux téléphones, partenariats avec les forces de sécurité, protocole fugue, sécurisation des abords et formation des équipes. Dans les 60 jours Basculer d’une logique de placement à une logique anti-emprise. Il faut créer des équipes mobiles spécialisées « sortie de réseau » réunissant éducateurs, psychologues, addictologie, numérique, victimologie et appui judiciaire. Beaucoup de jeunes reviennent vers les réseaux parce que l’offre éducative classique n’est pas conçue pour le proxénétisme, les trafics ou la radicalisation. Créer un protocole national de réponse après fugue. Toute fugue doit entraîner, au retour, un entretien structuré : hébergement, transports, contacts numériques, dettes, cadeaux, violences, consommations, photos ou vidéos compromettantes. L’objectif n’est pas de sanctionner la fugue, mais de remonter le réseau et d’objectiver l’emprise. Mettre en place un dépistage numérique systématique du risque. Les réseaux recrutent via Snapchat, Instagram, messageries chiffrées, annonces, « petits services » et promesses affectives. Une évaluation numérique standardisée doit donc être déclenchée à l’admission, après fugue et après chaque incident grave. Renforcer immédiatement la présence adulte la nuit et le week-end. Les périodes de rupture sont connues : soirées, week-ends, vacances, changements de lieu et sorties non encadrées. Il faut des renforts ciblés sur ces créneaux, avec primes d’astreinte, binômes fixes et recours à des professionnels expérimentés. Lancer un filet de protection sanitaire et psychique obligatoire. Un mineur exploité ou en voie de bascule ne relève pas seulement de l’éducatif ou du pénal. Il faut un accès prioritaire à la pédopsychiatrie, au psycho-trauma, à l’addictologie, aux soins somatiques, à la santé sexuelle et au sommeil. Dans les 90 jours Rendre obligatoire un pilotage départemental unique contre l’exploitation sexuelle des mineurs. Il faut accélérer la mise en place d’une coordination locale formalisée, avec textes d’application, calendrier, référents nommés et reporting public. Créer une doctrine commune ASE-PJJ-parquets-forces de sécurité. Un même jeune ne doit plus être vu comme victime, délinquant, fugueur, perturbateur ou mineur en danger selon le guichet d’entrée. La doctrine doit être unique : un mineur placé recruté dans un trafic ou dans la prostitution est d’abord un mineur sous emprise à protéger. Imposer un suivi national des indicateurs critiques. Chaque département devrait publier mensuellement : nombre de fugues de mineurs placés, réitérations, récupérations en moins de 24 heures, signalements d’exploitation sexuelle, mises à l’abri sécurisées, jeunes recrutés dans des trafics, incidents graves en foyer, temps d’accès aux soins et taux de scolarisation effective. Lancer un plan national de formation obligatoire. Il faut une formation certifiante pour cadres ASE, directeurs de structures, éducateurs, assistants familiaux, magistrats pour enfants, policiers référents mineurs, infirmiers scolaires et équipes de santé, intégrant prostitution, trafics, radicalisation et emprise numérique. Réserver des réponses scolaires et d’insertion ultra-rapides. Un jeune qui sort d’un réseau et passe plusieurs semaines sans école, sans stage, sans sport ni revenu légal retourne très vite à l’emprise. Il faut des sas de remobilisation sous 72 heures : retour à l’école, atelier, mission locale, chantier éducatif, sport, mentorat et formation rémunérée. Ce plan d’action répond aux trois failles majeures du système actuel Première faille : des signaux encore trop souvent traités comme de simples problèmes de comportement. Fugue, téléphone caché, argent inexpliqué, sexualisation précoce, absentéisme, conduites addictives : ces signaux restent trop souvent lus comme de la déviance, alors qu’ils constituent fréquemment les portes d’entrée des réseaux. Deuxième faille : la dispersion des responsabilités. L’État, les départements, les parquets, la police, la PJJ, les ARS et l’Éducation nationale se partagent l’enfant sans pilote unique. Le défaut de coordination produit des angles morts, des pertes d’information et une dilution de la responsabilité. Troisième faille : des réponses trop faibles face à des logiques criminelles fortes. Les réseaux sont rapides, mobiles, numériques et lucratifs. En face, les foyers manquent souvent d’effectifs, de stabilité, de formation spécialisée et de capacités de mise à l’abri. Cette asymétrie explique une partie de l’impuissance actuelle. Ainsi cinq décisions politiques les plus fortes sont à prendre immédiatement Imposer par décret ou instruction nationale une cellule départementale 24/7 « fugues-emprise-réseaux ». Créer immédiatement des places sécurisées dédiées dans chaque grande région. Rendre obligatoire un référent unique pour chaque mineur ASE ou PJJ à haut risque. Lancer une inspection flash des foyers les plus exposés et financer en urgence les renforts de nuit. Rendre obligatoire un pilotage départemental de la lutte contre l’exploitation sexuelle des mineurs, avec indicateurs publics mensuels. Dans un temps suivant, criminaliser certaines infractions lorsqu’elles ciblent des victimes mineures : proxénétisme, corruption de mineurs, manipulation sexuelle de mineur en ligne, harcèlement et harcèlement numérique en bande organisée, mise de danger de mineur par abandon moral ou éducatif, travail illégal de mineur en bande organisée, mendicité organisée, … Ce qui inspire à l’étranger En Suède : un modèle abolitionniste et une protection forte des mineurs Pénalisation des clients et lisibilité absolue : le mineur prostitué est toujours une victime. Unités spécialisées associant forces de sécurité et travailleurs sociaux. Intervention rapide dès la suspicion d’exploitation. À retenir pour la France : arrêter toute ambiguïté et consacrer une doctrine simple « Un mineur exploité = une victime », et donc mise en place d’une protection immédiate. Au Royaume-Uni : des équipes spécialisées « Child Exploitation » Équipes mixtes permanentes réunissant police, social, santé et école. Cartographie des réseaux, en particulier dans les logiques de « county lines ». Mesures juridiques rapides pour bloquer les recruteurs. À retenir pour la France : créer des équipes opérationnelles mixtes locales permanentes, et non de simples réunions de coordination. Aux Pays-Bas : une sortie de la prostitution et un accompagnement intensif Petites structures sécurisées avec très peu de jeunes. Suivi psychologique intensif sur le trauma et l’emprise. Accompagnement long et individualisé vers le logement, la formation et l’autonomie. À retenir pour la France : les grands foyers généralistes ne suffisent pas ; il faut des structures spécialisées de sortie d’emprise. Au Québec : une approche trauma et une protection active Approche systématique fondée sur le trauma. Équipes mobiles capables d’intervenir dans la rue, les hôtels ou les lieux de passage. Lien direct avec police et justice, dans une logique d’aller-vers. À retenir pour la France : ne pas attendre que le jeune revienne ; aller le chercher activement là où il se trouve. En Allemagne : la sécurisation et un cadre structuré Cadre éducatif fort et très lisible. Insertion rapide par l’apprentissage, les métiers et les parcours structurés. Interventions fermes en cas de mise en danger. À retenir pour la France : donner vite un cadre et un avenir concret, faute de quoi le trafic reste plus attractif. Finalement tous les modèles efficaces ont en commun : Une réaction rapide : intervention en heures ou en jours, non en semaines. Une spécialisation réelle sur l’emprise, la prostitution, les trafics et le numérique. Un travail intégré entre police, social, santé, justice et école. Des structures adaptées, petites et sécurisées. Une stratégie visant les réseaux et les recruteurs, pas seulement le comportement des jeunes. Cette politique déterminée doit s’affirmer sur plusieurs engagements solides : Un principe directeur. Tout mineur impliqué dans une situation de prostitution, de trafic ou de radicalisation doit être considéré en priorité comme un mineur sous emprise à protéger, extraire et stabiliser. Une architecture claire et lisible du modèle proposé. Le modèle français doit reposer sur une cellule départementale unique, opérationnelle 24/7, un référent unique pour chaque mineur à haut risque, des structures d’accueil spécialisées en trois niveaux - extraction, stabilisation, transition -, un protocole national « fugue = risque criminel », une stratégie offensive contre les réseaux, un volet numérique systématique, un parcours sanitaire et psychique obligatoire et une reprise immédiate du parcours scolaire ou professionnel. Des conditions de réussite assumées. Cette stratégie suppose un renforcement massif des moyens humains, une formation spécialisée obligatoire, un pilotage départemental renforcé avec indicateurs publics mensuels et une stabilité réelle des équipes et des parcours. Un message central. Un mineur sous emprise n’est pas libre. La République doit intervenir immédiatement. Une justification politique non équivoque. Le système actuel fonctionne dans un temps administratif face à un temps criminel. La réforme proposée change de logique : dès les premiers signes d’emprise, sans attendre la preuve pénale complète, la puissance publique agit pour protéger, extraire, soigner, stabiliser et remonter vers les réseaux. La mesure est forte, mais elle est encadrée : contrôle judiciaire rapide, durée limitée, critères traçables et formation des professionnels. La vraie atteinte aux libertés n’est pas l’intervention protectrice de l’État ; c’est l’emprise des réseaux sur un enfant. Nous refusons que des enfants confiés à l’État soient livrés à des réseaux criminels. Quand un mineur est sous emprise, nous n’attendons pas. Nous intervenons immédiatement. Une mesure phare proposée : le placement de protection immédiate anti-emprise (PPIAE) La création d’un régime juridique et opérationnel d’urgence permettant de placer immédiatement un mineur de l’ASE ou de la PJJ dans un dispositif sécurisé dès qu’il existe un indice sérieux d’emprise criminelle, de prostitution, de trafic ou de radicalisation. Une décision en moins de 24 heures, fondée sur des indices sérieux de danger et non sur la preuve pénale complète. Une mise à l’abri sécurisée, un éloignement géographique si nécessaire et restriction des contacts identifiés à risque. L’activation automatique d’une cellule opérationnelle associant ASE, PJJ, parquet, police et santé. L’ouverture ciblée d’une enquête destinée à identifier le réseau et à protéger d’éventuelles autres victimes. Une mesure limitée dans le temps, renouvelable, sous contrôle du juge des enfants et avec réévaluation régulière. Un mineur sous emprise n’attend pas. La République intervient immédiatement. Au fond, la question posée n’est pas seulement celle de l’efficacité de nos dispositifs, ni même celle de la protection de quelques milliers d’enfants particulièrement vulnérables. Elle engage bien davantage : elle interroge notre capacité collective à faire vivre, concrètement, le pacte républicain là où il est le plus fragile. Car la République se juge moins à la force de ses principes proclamés qu’à la réalité de la protection qu’elle offre aux siens, et d’abord à ses enfants. Ceux qui nous sont confiés ne sont pas des dossiers, ni des statistiques, ni des parcours à “gérer”. Ils sont des vies en devenir, des consciences en construction, des libertés encore fragiles que nous avons le devoir de rendre possibles. Refuser l’emprise, c’est refuser que l’enfance soit une zone de capture. Protéger, c’est rendre à chacun la possibilité de choisir sa vie, et non de la subir. Reconstruire, c’est permettre à ces jeunes de retrouver non seulement un cadre, mais une dignité, une confiance, une place. Il ne s’agit pas d’opposer protection et liberté, mais de rappeler une évidence trop souvent oubliée : il n’y a pas de liberté réelle sans sécurité, surtout pour un enfant. Et il n’y a pas de République forte sans une promesse tenue envers les plus vulnérables. L’avenir de ces enfants n’est pas écrit d’avance. Il dépend de notre capacité à agir vite, à agir ensemble, et à agir juste. Il dépend de notre volonté de ne plus tolérer l’intolérable, de ne plus expliquer ce que nous pouvons empêcher, de ne plus accompagner ce que nous devons combattre. Faire ce choix, c’est réaffirmer une ligne claire : aucun enfant ne doit être abandonné aux logiques d’exploitation. Aucun mineur ne doit être laissé seul face à des réseaux qui organisent sa chute. Et chaque fois que l’un d’entre eux vacille, la République doit être là immédiatement, fermement, durablement. C’est à cette condition que nous serons fidèles à ce que nous sommes. Non pas seulement une organisation politique, mais une communauté de destin, fondée sur la protection, la justice et la promesse faite à chaque enfant de pouvoir grandir librement. Et c’est peut-être là, finalement, la mesure la plus juste de notre avenir commun : la manière dont nous aurons su, aujourd’hui, protéger ceux qui en sont l’avenir.   Thierry Froment est ancien juge d’instruction et ex-codirecteur de l’Institut de sciences criminelles de Montpellier. Crédit photo : © Khorzhevska - stock.adobe.com

Tribune : « Vouloir devenir président de la République ne peut ni ne doit être la principale qualité d’un gouvernant »

par Collectif le 14 avril 2026
Un collectif d’universitaires déplore, dans une tribune au « Monde », que la scène politique, notamment lors des campagnes électorales, ressemble davantage à un « théâtre d’affirmation » où les effets d’annonce et la personnification du pouvoir l’emportent sur les débats de fond.
Dans la Grèce antique, les sophistes excellaient dans l’art de convaincre les assemblées par la force du discours. L’Éloge d’Hélène, de Gorgias, illustre parfaitement cette toute-puissance du logos : « Le logos est un grand souverain qui, avec un corps très petit et invisible, accomplit les œuvres les plus divines. » Pour ces spin doctors de l’Antiquité que sont les sophistes, ce qui comptait n’est pas d’abord la réalité, mais la capacité du discours à produire un effet sur l’auditoire. Platon opposait aux sophistes la figure du philosophe-roi, capable non seulement de parler, mais de gouverner selon la connaissance du réel, sans laquelle les maux des cités ne peuvent pas être connus et résolus. La tension entre le pouvoir des mots sur les émotions et le pouvoir des mots sur le réel est ancienne. Pourtant, persuader n’est pas diriger. Gagner l’adhésion des uns ne signifie pas savoir exercer le pouvoir, ni même savoir garder le consensus des citoyens, qui oublient vite leurs caprices d’électeurs face à l’impéritie, le mensonge ou l’impuissance du politique. Notre élection présidentielle semble parfois rejouer cette vieille querelle, amplifiée et dramatisée par les agoras médiatiques et l’emprise du momentum. La campagne présidentielle est de plus en plus un théâtre d’affirmation, l’espace d’une subjectivité exaspérée. Pour émerger ou dominer le bruit et la fureur des temps, le candidat à l’élection simplifie, tranche, promet. Le doute est aboli ; la nuance disparaît sous les impératifs de l’audience. Le « je » s’impose alors comme gage d’autorité. Dans un univers saturé de commentaires, la formule vaut plus que la démonstration, la posture plus que la méthode, l’affirmation plus que l’argumentation. Vouloir devenir président de la République ne peut ni ne doit être la principale qualité d’un gouvernant. Un président ne devrait jamais oublier que, comme le rappelle Cicéron, « la chose publique est la chose du peuple » ; il ne l’incarne pas tout seul mais en assure le gouvernement au nom du peuple. Le président doit certes savoir composer un gouvernement, mais également composer avec lui ainsi qu’avec le Parlement, les juridictions, les corps intermédiaires, les partenaires européens. Il doit savoir que la décision est moins un geste qu’un processus. Dans ce processus démocratique, la collégialité ne doit pas être vue comme une faiblesse ou une démission, mais comme une condition à la fois d’honnêteté intellectuelle et d’efficacité politique. Le décalage entre la parole donnée et la parole réalisée est au cœur de la crise de confiance démocratique. La promesse facile peut mobiliser avant et convaincre pendant quelques mois ; la réalité complexe oblige à expliquer et si besoin corriger. Mais lorsque la correction n’est ni anticipée ni expliquée, elle est vécue par le citoyen comme un reniement. Et ce reniement apparaît d’autant plus insupportable que le Français y reconnaît son propre aveuglement d’électeur. Il ne s’agit pas d’opposer de manière manichéenne le pathos au logos, mais de comprendre qu’il faut écouter le second pour bien apprécier le premier. Décider sans humilier Un seul exemple permet d’illustrer les risques que nous courons lorsque nous préférons un candidat audible à un président crédible. La dynamique démographique sera au cœur de la communauté de destin que nous voudrons bâtir ensemble. Vieillissement accéléré, baisse de la natalité, tensions sur le financement des retraites et de la dépendance dessinent une France qui ne sera ni la « douce France » des « trente glorieuses » ni celle d’aujourd’hui. Un candidat qui voudrait se faire moins comprendre qu’entendre pourrait être tenté d’avancer une solution simple, unique. En voici une liste non exhaustive : relance massive de la natalité, appel accru à l’immigration, réforme paramétrique rapide des retraites. Or, la réalité impose presque toujours une approche systémique. La démographie interagit avec le marché du travail, la productivité, l’innovation. Les transformations liées à l’intelligence artificielle et à la robotique modifieront profondément la structure de l’emploi, et la productivité pourrait croître sans augmentation proportionnelle du nombre d’actifs. Imaginer que seule une politique migratoire quantitative puisse répondre aux besoins démographiques serait ignorer ces mutations technologiques majeures. La question n’est pas seulement combien nous serons, mais comment nous travaillerons. Plus largement, si l’État de droit semble incapable d’évoluer pour répondre à ces défis, s’il se fige en une société des droits parfois inconciliables avec l’intérêt commun, il devient une cible idéale pour les discours populistes. Un candidat qui souhaiterait se faire entendre en criant plus fort pourrait être tenté d’en faire une critique expéditive ; le président, lui, doit en préserver les principes tout en le rendant plus efficace. Tenir ensemble l’autorité et la liberté, l’unité de la nation et les libertés locales, l’efficacité et la garantie des droits suppose une approche complexe que la logique de campagne privilégie rarement. La République n’a pas besoin d’un conquérant médiatique. Elle a besoin d’un chef de l’État capable d’expliquer les contraintes sans s’y réfugier, de corriger sans se dédire, de décider sans humilier, d’incarner dans le « je » le « nous » du peuple. Entre le sophiste et le philosophe-roi, le choix n’est pas seulement théorique : il conditionne la solidité de nos institutions, l’avenir de notre pays. Élire un président devrait consister moins à couronner un esprit brillant ou un tribun persuasif qu’à choisir un homme ou une femme d’État responsable. Si, en 2027, nous continuons à préférer le talent du sophiste à la responsabilité du gouvernant, nous nourrirons nous-mêmes la déception démocratique dont nous feindrons de nous étonner plus tard, sans doute trop tard. Albert-Claude Benhamou, président du conseil d’administration de l’institut hospitalo-universitaire de Strasbourg ; Jean-Michel Blanquer, président du cercle de réflexion Laboratoire de la République ; Pierre Caye, philosophe, directeur de recherche au CNRS ; Thierry Coulhon, mathématicien ; Claudio Galderisi, président du conseil scientifique du Laboratoire de la République ; Pierre Jourde, universitaire et écrivain ; Gilles Kepel, universitaire et essayiste ; Benjamin Morel, maître de conférences en droit public à l’université Paris Panthéon-Assas ; Nathalie Sonnac, professeure en sciences de l’information à l’université Paris Panthéon-Assas ; Astrid Von Busekist, politiste, professeure à Sciences Po.

Municipales 2026 – Vers un pacte communal de cohésion et de défense

par Guy Lavocat , Loïc Hervé , Thomas Gassilloud le 10 mars 2026
Face aux crises climatiques, sécuritaires ou informationnelles, la résilience nationale ne se joue pas seulement au sommet de l’État. Elle s’ancre aussi dans les territoires, là où se tissent les solidarités concrètes et où s’organise la première réponse aux situations d’urgence. Dans cette treizième et dernière note de notre série consacrée aux municipales, Guy Lavocat, Loïc Hervé et Thomas Gassilloud plaident pour un renforcement du rôle des communes dans la cohésion et la défense du pays, en faisant du niveau municipal un pilier de la résilience démocratique et civique.
Guy Lavocat, Loïc Hervé et Thomas Gassilloud défendent l’idée que les communes constituent le premier cercle de protection de la Nation. Loin de transformer les municipalités en structures militarisées, il s’agit de reconnaître leur rôle central dans la préparation et la gestion des crises, ainsi que dans le maintien de la cohésion sociale. La note rappelle que le maire occupe déjà une position stratégique dans la gestion des situations d’urgence. En tant qu’autorité de police et directeur des opérations de secours, il coordonne la réponse locale face aux crises. Les auteurs encouragent ainsi les communes à renforcer leurs capacités de préparation et d’anticipation, notamment à travers le Plan communal de sauvegarde et la création ou le développement de réserves communales de sécurité civile mobilisant des citoyens volontaires. Au-delà de la gestion des crises, les auteurs appellent à réhabiliter une culture de l’engagement et de l’esprit de défense à l’échelle locale. Les communes peuvent jouer un rôle actif dans le renforcement du lien Armée-Nation, dans l’accompagnement de la jeunesse après les dispositifs nationaux de sensibilisation à la défense, et dans la promotion des formes d’engagement civique telles que les réserves, la sécurité civile ou le service civique. Enfin, la note insiste sur la dimension quotidienne de la cohésion nationale. La tranquillité publique, la protection des agents et des élus, le soutien aux associations et la prévention des violences constituent autant de conditions nécessaires pour préserver la confiance civique. En proposant une boussole en trois verbes (protéger, relier, rassembler), les auteurs invitent les communes à assumer pleinement leur rôle dans la résilience démocratique et sociale du pays à l’approche des élections municipales de 2026. Guy Lavocat est ancien député européen, colonel en retraite et expert sur les questions de service national. Loïc Hervé est sénateur de la Haute-Savoie, responsable de la commission Défense du Laboratoire de la République. Thomas Gassilloud est député du Rhône, président de la commission de la défense nationale et des forces armées de l’Assemblée nationale de 2022 à 2024. Municipales 2026 - Vers un pacte communal de cohésion et de défenseTélécharger

Municipales 2026 – Désinformation, IA et territoires : la nouvelle vulnérabilité démocratique

par Thierry Taboy le 9 mars 2026
À l’ère des réseaux sociaux et de l’intelligence artificielle générative, la désinformation change d’échelle et de nature. Longtemps associée aux grandes campagnes électorales nationales, elle touche désormais aussi les territoires, où les moyens de veille sont plus limités et les débats publics plus vulnérables aux manipulations. Dans cette douzième note de notre série consacrée aux municipales, Thierry Taboy, responsable de la commission Technologie du Laboratoire de la République, analyse l’émergence d’une nouvelle fragilité démocratique locale face à la désinformation amplifiée par l’intelligence artificielle.
Dans cette note, Thierry Taboy montre comment l’écosystème informationnel contemporain fragilise l’une des conditions fondamentales de la démocratie : l’existence d’une réalité partagée permettant le débat public. La combinaison des réseaux sociaux, de l’intelligence artificielle générative et d’opérations d’influence étatiques a profondément transformé les stratégies de manipulation de l’information, désormais organisées à grande échelle. L’auteur revient notamment sur les campagnes d’ingérence documentées par VIGINUM, comme l’opération « Doppelgänger », qui consiste à imiter l’apparence de médias reconnus pour diffuser de faux contenus crédibles. L’objectif n’est pas toujours de convaincre, mais souvent de saturer l’espace informationnel et d’installer un doute généralisé quant à la fiabilité des informations disponibles. Thierry Taboy souligne que ces stratégies ne visent plus seulement les grandes élections nationales. Les territoires deviennent un terrain d’expérimentation privilégié : les débats locaux sont moins médiatisés, les dispositifs de veille plus faibles et les sujets (urbanisme, environnement, sécurité) particulièrement sensibles. Dans ce contexte, les réseaux sociaux jouent un rôle d’amplificateur, leurs algorithmes favorisant les contenus émotionnels qui circulent plus rapidement que les informations vérifiées. Enfin, l’auteur met en garde contre une réponse exclusivement technologique. Si les outils de détection et la régulation des plateformes sont nécessaires, la résilience démocratique repose aussi sur des facteurs sociaux : l’éducation aux médias, la vitalité de la presse locale et l’existence d’espaces de discussion dans les territoires. À l’heure où l’intelligence artificielle facilite la production massive de contenus trompeurs, le véritable enjeu consiste à préserver les conditions mêmes d’un débat démocratique fondé sur des faits partagés. Thierry Taboy est responsable de la commission Technologie du Laboratoire de la République, membre du conseil d’administration du think tank Impact AI. Municipales 2026 - Désinformation, IA et territoiresTélécharger

Municipales 2026 – Investir dans l’intelligence artificielle et dans les citoyens

par David Lacombled le 6 mars 2026
L’intelligence artificielle s’impose progressivement comme un nouvel outil de l’action publique locale. Des services administratifs à la gestion urbaine, en passant par la sécurité ou l’information des citoyens, elle promet des gains d’efficacité mais soulève aussi des questions démocratiques et sociales. Dans cette onzième note de notre série consacrée aux municipales, David Lacombled, président de La villa numeris, analyse la place croissante de l’IA dans les programmes municipaux et plaide pour une approche équilibrée : investir dans les technologies, mais surtout dans les citoyens qui devront les comprendre, les utiliser et en encadrer les usages.
David Lacombled montre que l’intelligence artificielle est désormais au cœur des stratégies d’attractivité et de modernisation des communes. Les élections municipales reflètent cette évolution : comme hier les sites web, les réseaux sociaux ou la visioconférence, l’IA devient un marqueur de modernité politique. Pour les collectivités, ne pas s’approprier ces technologies comporte un risque de déclassement économique et territorial, alors que les habitants et les entreprises y recourent déjà massivement. La note passe en revue les principaux usages envisagés par les candidats : vidéosurveillance algorithmique, mairies « augmentées » grâce aux outils génératifs, agents conversationnels capables de répondre aux questions des administrés, ou encore optimisation de la gestion publique par l’analyse automatisée des données. Ces promesses technologiques s’inscrivent toutefois dans un débat politique plus large, notamment autour des questions de sécurité, de protection des libertés et de qualité du service public. David Lacombled souligne également un paradoxe : alors que les citoyens utilisent de plus en plus les outils numériques, beaucoup perçoivent une dégradation du lien avec les services publics. L’IA ne doit donc pas devenir un facteur supplémentaire de distance administrative. Elle doit au contraire améliorer l’accès aux services tout en maintenant la possibilité d’un contact humain, ce qui implique de former les agents publics et d’accompagner les usages. Enfin, la note insiste sur la dimension sociale et éducative de la transition numérique. Dans un pays où une part importante de la population demeure en difficulté face au numérique, les communes ont un rôle essentiel à jouer pour éviter l’exclusion. Développement de tiers-lieux, initiatives locales de sensibilisation, émergence future de « Maisons de l’IA » : l’enjeu n’est pas seulement technologique. Il est démocratique. Pour les élus locaux, investir dans l’intelligence artificielle n’a de sens que s’ils investissent d’abord dans les citoyens. David Lacombled est président de La villa numeris. Municipales 2026 - Investir dans l'IA et dans les citoyensTélécharger

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