Rubrique : Défi géopolitique

Élections en Allemagne : un « désastre » pour les partis traditionnels ?

par Christian Lequesne le 25 septembre 2026
La progression de l’AfD dans plusieurs Länder de l’est de l’Allemagne, conjuguée à l’affaiblissement de la CDU, du SPD et des Verts, confirme la profonde recomposition du paysage politique allemand. Dans cet article pour Conférence, le responsable de la commission Géopolitique du Laboratoire de la République Christian Lequesne analyse les ressorts de cette évolution et les fragilités des partis traditionnels en Allemagne. La poussée de l’extrême droite en Allemagne annonce-t-elle une transformation durable de l’équilibre politique allemand et, plus largement, européen ?
Après la victoire du parti d’extrême droite AfD aux élections régionales de Saxe-Anhalt le 7 septembre (43,7% des voix), l’Allemagne se réveille le 21 septembre avec une nouvelle défaite pour le parti du Chancelier Merz, l’Union chrétienne-démocrate (CDU). L’AfD est arrivée première aux élections régionales du Land de Mecklembourg-Poméranie, totalisant 38,2% des voix, contre 16,7 % au précédent scrutin de 2021. Elle est suivie par le parti social-démocrate (SPD) qui, grâce au jeu des coalitions, devrait conserver la présidence du Land. Pour la première fois depuis 1949, la CDU n’atteint pas la barre des 5% requises à toute élection en Allemagne pour avoir des élus. À Berlin, c’est le parti de gauche Die Linke qui réalise le meilleur score avec 25,7% des voix, soit le double de 2021. La CDU perd le poste de maire conquis en 2023 au profit de la tête de liste du parti Die Linke qui devrait gouverner en coalition avec le SPD et les Verts. Une montée de l'AfD qui se fait à l'échelle de toute l'Allemagne La montée de l’AfD est donc très nette dans les Länder orientaux qui ont fait partie de la RDA jusqu’en 1990. Mais elle reflète aussi une évolution plus générale à l’échelle de toute l’Allemagne. En mars 2026, le parti a réalisé 18,8% des voix aux élections du Bade-Wurtemberg, région très « ouest allemande ». Cette évolution traduit clairement un rejet des partis politiques traditionnels incarnés au niveau national par la grande coalition entre la CDU-CSU et le SPD. Les électeurs allemands, notamment des classes populaires et des petites classes moyennes, marquent ce rejet alors que l’Allemagne a recours à la main d’œuvre immigrée pour son emploi, que le prix du carburant augmente et que les doutes surgissent sur le financement futur de l’État Providence, notamment la santé et les retraites. Face à ces craintes, la Grande Coalition incarne une forme d’attentisme. Le chancelier chrétien-démocrate Merz, 70 ans, a lancé un programme de réformes qui a du mal à être mis en œuvre. Il a rappelé le soir du 20 septembre qu’il s’y attellera plus que jamais. Celles-ci portent sur l’allègement fiscal, un meilleur contrôle de la politique migratoire ou encore une débureaucratisation des démarches administratives.  De son côté, le SPD a vu son discours social compromis par trop de temps de coalition avec la CDU, mais aussi par la crise générale des idées social-démocrates partout en Europe. Les grands partis traditionnels subissent les résultats de leur attentisme La CDU est un parti dont les électeurs sont vieillissants, à l’image de la démographie déclinante qui marque l’Allemagne. Il a surtout peu de réalisations originales à son actif depuis vingt ans qu’il gouverne, à l’exception peut-être de l’ouverture de la chancelière Merkel en 2015 aux réfugiés, qui lui a toutefois valu des réactions contraires. En matière économique, le parti CDU s’est surtout attelé à défendre le statu quo budgétaire, sans encourager les investissements dans les secteurs innovants. Il a souvent accompagné l’industrie allemande dans sa gestion des acquis, au lieu de chercher à anticiper les changements mondiaux. Le résultat est une crise des secteurs phares de l’économie allemande, dont le symbole le plus fort est l’industrie automobile. Cette dernière pourrait perdre 100 000 emplois en continuant à produire des voitures thermiques, alors que la concurrence chinoise inonde les marchés de voitures électriques. La période Merkel est souvent analysée positivement pour sa stabilité. Elle fut aussi une ère de conservatisme au sens littéral du terme. La CDU, mais aussi le SPD, payent aujourd’hui les frais de leur attentisme auprès de l’électorat. Le chancelier Merz conservera sans nul doute son mandat après les mauvais résultats électoraux de septembre 2026, mais beaucoup pensent déjà à qui pourrait le remplacer pour incarner un souffle de renouveau et d’innovation. Si ce sursaut modernisateur n’intervient pas, la CDU continuera à perdre des voix au profit de l’AfD. L'AfD marque une rupture dans la tradition politique allemande Faut-il s’inquiéter du programme radical de l’AfD ? En Allemagne, toute montée de l’extrême droite revêt une signification alarmante en raison du passé. N’oublions jamais que la République fédérale d’Allemagne s’est entièrement reconstruite à partir de 1949 sur un message de résilience démocratique en réaction à l’expérience national-socialiste. Ce ne fut pas le cas en RDA où l’antifascisme officiel du régime communiste suffit à exorciser tous les péchés du national-socialisme. L’AfD présente un programme de rupture radicale qui a de quoi faire frémir tout démocrate en Allemagne et en Europe. Il prône un rejet complet de l’immigration, un oubli du passé national-socialiste et communiste, un éloignement de la construction européenne et une gestion corporatiste de l’économie. Le programme du parti AfD s’inscrit dans un mouvement qui n’est pas seulement allemand, mais plus largement européen. Il faudra observer de près comment le parti progresse aux prochaines élections régionales prévues en 2027, notamment dans le grand Land de Rhénanie du nord – Westphalie tenu par une figure marquante du CDU, Hendrik Wüst, qui peut prétendre remplacer Friedrich Merz à la chancellerie fédérale. Si l’AfD continue de progresser à ces élections, il faudra alors se poser sérieusement la question de sa possible victoire aux élections fédérales prévues en 2029. Une victoire pour Die Linke liée à la figure de Elif Eralp Il faut souligner le résultat faible des Verts aux élections de septembre 2026 (5,7% en Mecklenburg-Poméranie et 14,2 % à Berlin). Le parti bourgeois-bohême n’a jamais été très implanté à l’est de l’Allemagne. En revanche, dans son bastion historique de Berlin, le parti n’arrive qu’en quatrième position après die Linke, la CDU et l’AfD, perdant 4,5% des suffrages par rapport à 2021. La victoire de Die Linke à Berlin est largement due à la personnalité de sa leader, Elif Eralp, une Berlinoise née de parents turcs réfugiés, qui a joué à fond la carte du multiculturalisme dans une ville où 40% de la population est d’origine étrangère, mais plus encore celle de la crise du logement. Elif Eralp souhaite nationaliser le parc locatif détenu par des grands groupes immobiliers pour faciliter l’accès des plus modestes au logement. Il s’agit d’une mesure qui a séduit les milieux populaires et la jeunesse confrontés depuis plusieurs années à la difficulté de se loger dans une ville où ce ne fut pas du tout un problème pendant fort longtemps. Ce vote de gauche exprime une fois de plus le manque de confiance des classes populaires et des petites classes moyennes à l’égard des partis traditionnels, et notamment de la CDU. Les mensonges du maire CDU sortant, Kai Wegner, sur son emploi du temps, lors d’une méga-panne d’électricité en janvier 2026, n’ont pas arrangé la situation. Des élections locales qui illustrent la crise du libéralisme politique en Europe Bien entendu, l’Allemagne compte encore des partis traditionnels capables de mobiliser une partie des électeurs. Ils sont cependant en crise et n’apparaissent plus comme un rempart absolu à la montée de l’extrême droite. En Europe, le paysage politique de l’Allemagne s’est en quelque sorte « normalisé ». L’extrême droite, tabou absolu ne l’est plus. C’est évidemment dans un contexte européen qu’il faut considérer ces évolutions. Dans plusieurs États membres, les prochaines échéances électorales nationales laissent présager une augmentation des scores pour les extrêmes droites : France, Espagne et Pologne en 2027. Les partis d’extrême droite incarnent tous le refus des principes essentiels de la construction européenne : souverainisme national, protectionnisme économique, rejet de tout accueil des étrangers. En partant du local pour interroger le global, les élections régionales en Allemagne confirment bien la fin de l’ère du libéralisme politique qui a suivi la fin de la Guerre froide en Europe, voire plus largement dans le monde. Partout, l’ordre doit remplacer la démocratie, la fermeture des frontières, leur ouverture, le national se substituer à l’européen. Alors même que la configuration du monde devrait appeler logiquement les Européens à s’unir pour affronter de nouvelles concurrences de puissance, les évolutions politiques internes se situent totalement à l’encontre. Comme si l’Europe avait besoin de tester ces nouveaux replis nationaux voulus par les extrêmes-droites pour mieux s’enfoncer et disparaitre un peu plus du radar des puissances mondiales. On comprend pourquoi la Russie, la Chine, mais aussi les Etats-Unis de Trump, affichent une satisfaction au lendemain de scrutins qui viennent d’avoir lieu en Allemagne. Chaque pas en avant de l’extrême droite représente pour eux une victoire visant à à s’emparer de la gouvernance du monde. En Europe, la menace extérieure se nourrit complètement de la menace interne. Pour les partis traditionnels, il est difficile de faire de la menace extérieure un argument mobilisateur. Les électeurs allemands qui ont voté pour l’AfD ne perçoivent pas du tout de danger russe, malgré les provocations de Moscou sur le territoire allemand, dont le plus notable fut l’envoi d’un drone explosif sur l’aéroport de Leipzig en août 2026. L’électorat AfD vote d’abord pour des questions économiques et sociales, comme le coût de la vie, les retraites ou la fiscalité. Le seul contre-récit crédible de la part des partis traditionnels est à son tour l’utilisation du registre économique et social. C’est le choix qu’a fait le Chancelier Merz en déclarant, devant le désastre électoral de son parti, qu’il continuera les réformes. Mais dans son cas, il s’agit de les mener en appelant à des restrictions devant l’état critique de la démographie et des finances publiques. Et cela, beaucoup d’électeurs des extrêmes ne sont pas en mesure de l’entendre. Leur émotion face au changement est largement plus forte que leur raison. Ceci démontre plus que jamais qu’étudier la politique comme un phénomène de choix rationnels n’a strictement aucun sens. Christian Lequesne est responsable de la commission Géopolitique du Laboratoire de la République. Professeur de science politique, ancien directeur du Centre de recherches internationales (CERI) de Sciences Po. Spécialiste des politiques européennes et des pratiques diplomatiques, il est co-auteur de l'ouvrage La France et l'Union européenne (Presses de Sciences Po, 2026) et auteur de plusieurs ouvrages, dont La Puissance par l’image. Les États et leur diplomatie publique (dir.) (Presses de Sciences Po, 2021) et Le diplomate et les Français de l’étranger : comprendre les pratiques de l’État envers sa diaspora (Presses de Sciences Po, 2024). Retrouvez l'analyse de Christian Lequesne sur le site de Conférence.

La démocratie a besoin de l’Europe dans les Balkans

par Christian Lequesne le 3 juillet 2026
Alors que l’élargissement de l’Union européenne revient au premier plan sous l’effet de la guerre en Ukraine, le débat sur l’adhésion des pays des Balkans occidentaux suscite de nombreuses interrogations. Comme le souligne Christian Lequesne dans cette tribune publiée dans Ouest-France, au-delà des craintes économiques ou sécuritaires, cette question engage aussi l’avenir démocratique de la région et la capacité de l’Europe à affirmer son influence face aux puissances concurrentes.
Les crises qui se sont succédé depuis 2008 ont ralenti le processus d’adhésion de nouveaux États membres à l’Union européenne (UE). L’intervention russe en Ukraine l’a relancé. Parmi les candidats à l’UE, il y a six pays des Balkans occidentaux. Cinq appartenaient jadis à la Yougoslavie : la Bosnie-Herzégovine, le Kosovo, la Macédoine du Nord, le Monténégro et la Serbie ; le sixième fut longtemps l’un des pays les plus fermés du monde : l’Albanie. Aujourd’hui, le Monténégro et l’Albanie sont les plus avancés dans les réformes qui permettraient de rejoindre l’UE à la fin de la décennie. Ce changement nécessitera cependant la ratification de traités d’adhésion dans les 27 États membres. En France, la Constitution prévoit une procédure référendaire, sauf si l’Assemblée nationale et le Sénat décident de s’en saisir, par un vote contraignant à la majorité des 3/5es. Les arguments que l’on pourra utiliser dans une campagne référendaire contre ces adhésions sont devinables : le différentiel économique risquant de nourrir le dumping social mais aussi la prolifération des mafias et du crime organisé. La France ignore souvent la réalité contemporaine des Balkans au-delà de quelques clichés simplistes. Parmi ces points ignorés se trouve la transformation des sociétés civiles. En Serbie, des milliers de citoyens manifestent depuis un an et demi contre le pouvoir semi-autoritaire du président Aleksandar Vučić. Ils en appellent chaque semaine à la démocratie et à l’État de droit, sur le modèle de l’UE. Une jeunesse mobilisée contre la corruption En Albanie, se déroule depuis plusieurs semaines la « Révolution des flamants roses », vague de manifestations qui s’opposent à la cession à la famille Trump par le gouvernement albanais du droit de construire un complexe balnéaire délétère pour la faune sauvage. Dans les deux cas, les manifestants de Belgrade et Tirana sont de jeunes gens qui veulent un avenir démocratique pour leurs pays. Ils en ont assez de l’appropriation clientéliste de la décision par les vieilles élites politiques et veulent sortir de la corruption. Il nous appartient d’entendre ces revendications démocratiques. Et notre meilleur soutien sera de dire « oui », le moment venu, à l’entrée de ces pays, car cela renforcera le contrôle de l’Union européenne sur l’État de droit. La conditionnalité européenne a fonctionné en Hongrie. Après les dérives populistes de Viktor Orbán, les Hongrois sont revenus à la démocratie pluraliste au nom des principes et des valeurs de l’UE. L’adhésion à l’UE représente aussi l’espoir des jeunes générations des Balkans, qui se sentent profondément ancrés à l’Europe. Si nos pays ne le comprennent pas et refusent les adhésions à l’Union européenne, d’autres sauront profiter de la déception des sociétés des Balkans. Ces pays s’appellent la Chine, la Russie ou la Turquie. Tous trois se sont dotés de politiques d’influence qui visent beaucoup d’objectifs (notamment économiques), sauf le soutien à la démocratisation. Voulons-nous qu’ils imposent leur modèle politique dans les Balkans au détriment de l’UE ? Une fois de plus, notre responsabilité citoyenne est engagée à l’égard de notre continent. Christian Lequesne est co-responsable de la commission Géopolitique du Laboratoire de la République. Professeur de relations internationales au CERI-Sciences Po, ancien directeur du CERI, il travaille sur la diplomatie, l’Europe et l’état de la démocratie. Il est l’auteur de plusieurs ouvrages, dont La Puissance par l’image. Les États et leur diplomatie publique (dir.) (Presses de Sciences Po, 2021) et Le diplomate et les Français de l'étranger : comprendre les pratiques de l'État envers sa diaspora (Presses de Sciences Po, 2024). Retrouvez la tribune de Christian Lequesne sur le site de Ouest-France.

Le chaos, le despotisme impérial ou l’universalisme libéral, démocratique et progressiste ?

par Jean-François Cervel le 10 mars 2026
À l’heure où les guerres se multiplient et où les régimes autoritaires contestent ouvertement les principes du droit international, une question fondamentale se pose : l’ordre mondial peut-il encore reposer sur les valeurs de liberté, de démocratie et d’universalité héritées des Lumières ? Dans ce texte, Jean-François Cervel analyse la montée des logiques de puissance, le retour des idéologies autoritaires et la fragilisation des institutions internationales créées après 1945. Face à ces dynamiques, il interroge le rôle que l’Europe peut encore jouer pour défendre l’État de droit, les droits humains et une conception universelle de la civilisation fondée sur la liberté, la démocratie et le progrès.
Dans toutes les régions du monde et tout au long de l’histoire telle que nous pouvons la connaître, les sociétés humaines ont toujours été en guerre, marquées par la violence et les tragédies. Les livres d’histoire sont pleins de ces épisodes successifs et des souvenirs des batailles et des massacres qui les ont illustrés. Ainsi, au long des siècles, l’Europe n’a cessé d’enchaîner les conflits jusqu’à générer, au XXe siècle, deux guerres devenues mondiales. Mais toujours, en contrepoint de cette fureur belliciste, il y avait des tentatives pacifiques, telles les « trêves de Dieu » établies pour essayer de limiter la durée des guerres féodales. Ainsi, à l’issue de chacune des deux guerres mondiales, après les horreurs qu’elles avaient engendrées et dans une logique de « plus jamais ça », des dispositifs de droit international ont été mis en place, la Société des Nations (SDN) en 1919, l’Organisation des Nations Unies (ONU) en 1945. La première n’a pu empêcher les folies de la guerre de 1939-1945. La seconde, après la période de la « guerre froide » entre le bloc communiste et le bloc libéral, est, à nouveau, confrontée, aujourd’hui, à un déferlement d’affrontements et à une véritable négation de sa mission majeure, la prévention et le traitement des conflits inséparable de la défense de l’universalité des droits humains. Le monde est à nouveau entré dans une phase de guerres, de rapports de forces et de rejet de toute approche par le droit des relations internationales. Chacun reproche aux autres le non-respect du droit international mais, en réalité, aucun des grands acteurs de la scène internationale ne respecte plus ni la Charte des Nations Unies ni la Déclaration universelle des droits de l’Homme. L’actualité nous donne, en effet, à voir un spectacle du monde chaotique et violent. Une nouvelle fois, depuis le 28 février, une guerre de haute intensité est engagée. Après des années de conflit feutré, elle oppose désormais de manière ouverte et totale Israël, soutenu par les États-Unis, à l’Iran et implique tous les pays du Proche-Orient, de part et d’autre du Golfe Persique. Mais elle n’est qu’un nouvel épisode, élargi, de la guerre qui oppose Israël aux palestiniens et plus largement au monde arabo-islamique depuis quelque 80 ans, après la destruction totale de la bande de Gaza à la suite de l’agression du 7 octobre 2023. Elle vient s’ajouter à celle qui dure, depuis maintenant plus de quatre ans, menée par la Russie contre l’Ukraine. Mais bien d’autres lieux du monde sont également porteurs de conflits particulièrement tragiques pour les populations des territoires concernés qu’il s’agisse des guerres internes aux pays de la Corne de l’Afrique, Soudan, Soudan du Sud, Éthiopie, Érythrée, Somalie, qu’il s’agisse de celles qui déchirent les pays du Sahel, Mali, Niger, Burkina-Faso, Tchad, ou de celles qui divisent certains États tels la Birmanie, la Libye ou la Syrie. Dans toutes ces régions, c’est le choix de la violence qui a été fait, c’est le refus d’essayer de traiter les problèmes posés par l’échange et la négociation, c’est l’affirmation de logiques de puissances affrontées qui s’affirment comme irréconciliables et qui ne peuvent exister que par la volonté de destruction de l’autre. Partout, les extrémismes antagonistes s’auto-entretiennent. Ces situations sont aussi la démonstration de l’absence d’un arbitre supérieur capable de forcer les belligérants à se mettre autour de la table voire d’imposer des solutions. Toutes les valeurs et les règles posées par la Charte des Nations Unies et par la Déclaration universelle des droits de l’Homme sont ainsi bafouées qu’il s’agisse du règlement pacifique des conflits ou qu’il s’agisse du respect de la démocratie et des droits de l’homme. Outre le choix délibéré de la violence et de la guerre dans les relations inter-étatiques, on constate, en effet, également de manière flagrante, l’affirmation du despotisme le plus désinhibé se moquant totalement du respect des droits humains. Ainsi en Chine, des parodies de jugements notamment contre Jimmy Lai, à Hong Kong, ont définitivement fait disparaître toute idée de liberté d’expression et d’opinion dans ce territoire intégré de force sous la dictature du Parti communiste chinois. Le régime chinois réaffirme ainsi sans vergogne son caractère totalitaire alors même que s’affiche la corruption systématique qui règne au sein de l’oligarchie dirigeante comme le montrent les purges au plus haut sommet de la hiérarchie militaire du pays et les disparitions de ministres, même les plus récemment nommés. Tout chinois est un suspect qui s’ignore dans un système totalitaire. Ainsi en Iran, outre sa guerre contre Israël, l’oligarchie théocratique chiite n’hésite pas à massacrer son peuple qui ne supporte plus le totalitarisme religieux qu’elle lui impose depuis bientôt 50 ans. Ainsi, le despote russe débute une cinquième année de guerre contre l’Ukraine en n’hésitant pas à martyriser la population civile, à sacrifier nombre de ses propres citoyens et à consacrer des sommes énormes pour accroitre encore un arsenal militaire déjà gigantesque dans un système de plus en plus verrouillé où la population est totalement endoctrinée par une propagande nationalisto-identitaire systématique. Mais ces évènements les plus identifiés ne sont que les manifestations les plus voyantes d’une situation mondiale où les valeurs de la Déclaration universelle des droits de l’homme sont constamment bafouées. La grande majorité des pays du monde n’est pas dirigée par des gouvernements issus d’un processus démocratique réel. Ils sont aux mains de régimes autocratico-oligarchiques plus ou moins brutaux. C’est le cas des dictatures communistes dirigées par des oligarchie auto-entretenues comme en Chine ou au Viet-Nam, pouvant se transformer en véritable dynastie héréditaire comme en Corée du Nord où l’actuel autocrate prépare sa fille, adolescente, à une succession digne des monarchies les plus traditionnelles. C’est le cas des régimes militaires installés de longue date (Égypte, Pakistan, Birmanie….), ou des régimes militaires issus de coups d’États plus récents (pays du Sahel).  C’est le cas de tous les pays où des groupes à but crapuleux ou idéologiques veulent s’imposer par la force et développer leur propre puissance au détriment des autres et de l’intérêt général. Combien de pays respectent, aujourd’hui, la liste des droits dont doit disposer tout humain telle qu’elle apparaît dans la Déclaration de 1948 ? Ainsi tout le dispositif institutionnel international mis en place à l’issue de la tragédie de la seconde guerre mondiale est remis en cause par ceux-là même qui sont censés le faire fonctionner et notamment les trois maîtres du conseil de sécurité, Russie, Chine, États-Unis d’Amérique qui sont les premiers à violer et à contester les règles établies. Les actions menées par le nouveau président des États-Unis d’Amérique sont tragiquement éclairantes à cet égard. Quand on essaie de comprendre les raisons de tels déchainements de violence, on trouve toujours des organisations ou des régimes porteurs d’idéologies totalitaires ou d’objectifs de puissance et refusant de traiter les problèmes identifiés de manière pacifique et raisonnable. Chaque fois qu’il y a refus de la démocratie et idéologie totalitaire, il y a violence interne et guerre externe. Derrière ces politiques il y a toujours, en effet, des démarches idéologiques qui s’opposent au corpus de valeurs exprimé par la Déclaration universelle des droits de l’Homme. Qu’elles agissent au nom de la suprématie nationale, de la suprématie raciale, de la suprématie religieuse, de la suprématie de régimes politiques autoritaires, de la suprématie scientifico-technologique, ces idéologies visent à détruire les valeurs des droits de l’homme mises en place par la philosophie des Lumières. Elles sont à l’origine de tous les conflits partout ouverts à travers le monde aujourd’hui et de toutes les répressions internes sanglantes. Chez tous ces idéologues on trouve le même rejet de la démocratie, de la liberté et de l’égalité juridique entre les individus, le même refus des institutions de l’État de droit et l’affichage de l’affirmation de la seule logique de la force tant à l’intérieur qu’à l’extérieur. Ainsi, deux démarches opposées ne cessent de s’affronter. Il y a ceux pour qui les rapports entre humains ne peuvent être que conflictuels, ceux pour qui la violence est le seul élément capable de gérer les relations et qui, par conséquent, estiment que seuls des systèmes autoritaires, avec un cadre idéologique totalitaire contraignant, peuvent permettre l’action collective en mobilisant la masse de la population dans une démarche nationalisto-identitaire sous la férule d’autocrates entourés d’oligarchies aux ordres. Face à cette logique de l’autoritarisme et du rapport de force il y a ceux qui pensent, au contraire, qu’il est possible de faire confiance à la responsabilité des individus pour construire des institutions permettant une relation apaisée et ordonnée tant à l’échelle individuelle que collective. C’est tout le fruit du processus historique que d’arriver à établir des institutions que tout le monde reconnait, un État de droit, défini démocratiquement, avec une hiérarchie des normes, qui régit les relations entre les personnes, un État de droit que la Justice, la Police et les institutions politiques sont chargées de faire respecter. C’est le dispositif que l’on trouve dans tous les pays qui ont mis en place une véritable démocratie libérale avec une réelle séparation des pouvoirs et donc une indépendance de la justice permettant d’empêcher l’arbitraire. Et on cherche depuis longtemps à faire de même pour les relations collectives, les relations entre États. Et là aussi, il y a opposition entre la logique de normes collectives reconnues par tous et la logique d’indépendance nationale, au-dessus des lois et se traduisant par l’usage de la force au service de tel ou tel intérêt national, identitaire, religieux ou idéologique particulier. La civilisation, c’est essayer de rationaliser et de pacifier les rapports humains, tant à l’échelle individuelle qu’à l’échelle collective, par un État de droit qui vise à éviter ou, à tout le moins, à circonscrire, les conflits et le recours à la violence. Doivent être combattus tous ceux qui pratiquent ou qui prônent l’utilisation de la violence, quelles que soient les causes ou les raisons de conflit. Pour ce faire, il faut disposer d’une force publique qui seule peut faire usage de la violence sous l’autorité d’institutions qui ont autorité sur elle. Et ces institutions doivent être définies et instituées démocratiquement. La réalité brutale du monde actuel montre que c’est un travail de Sisyphe toujours renouvelé pour essayer de faire prévaloir la logique des règles visant à résoudre de manière pacifique tous les types de conflits qui peuvent apparaître entre les individus et les institutions par opposition à la logique de la violence et du rapport de forces. Peut-on se résoudre à la disparition, une fois encore, de toute régulation, définie collectivement, des relations mondiales ? La civilisation, c’est la maîtrise de la violence, la sûreté pour tous et la protection des plus faibles dans le cadre d’une société de liberté et de démocratie. C’est dans cette définition que se reconnait la civilisation européenne. C’est, en effet, cela qui est commun à l’ensemble des pays européens : liberté, solidarité, État de droit et fonctionnement politique assuré de manière démocratique, paix, progrès, toutes valeurs ayant une dimension universelle. Tout humain a la même dignité et a droit au même respect que tout autre humain et il faut veiller à l’intérêt collectif de l’ensemble de l’humanité. La démocratie libérale telle qu’elle est pratiquée dans les pays européens est le meilleur système pour maintenir l’équilibre entre la liberté individuelle créatrice et la défense de l’intérêt général, protectrice. Et c’est ce corpus de valeurs qui est commun à l’ensemble des pays européens. Ce qui unit les pays européens ce n’est pas le discours nationalisto-identitaire et réactionnaire porté par la nouvelle administration états-unienne.  Après Monsieur J.D. Vance, vice-président des États-Unis d’Amérique, l’an dernier, Monsieur Marco Rubio, Secrétaire d’État du gouvernement du président Donald Trump, vient de faire la leçon aux pays européens, à l’occasion du sommet de Munich, au nom de la défense d’une civilisation commune, occidentale. Mais de quoi parle-t-il et quelle est cette civilisation que les « occidentaux » sont censés défendre collectivement ? Pour ces deux hauts dirigeants de la nouvelle administration américaine, il s’agit clairement d’un corpus de valeurs qui sont explicitement identifiées comme opposées aux valeurs portées par la philosophie des Lumières. Elles se résument dans la formule « Dieu, Famille, Patrie » qui dicte toute la politique conduite par le président des États-Unis depuis son retour au pouvoir. Elles se traduisent par la réaffirmation de la puissance américaine et par une définition de la liberté qui est celle du fort au détriment des plus faibles. Ce n’est pas là le corpus de valeurs porté par les pays européens. Lorsque le Conseil de l’Europe est institué en 1949, il a pour but, après les horreurs de la période de domination du nazisme sur le continent européen, de rassembler les États qui veulent défendre la démocratie et les Droits de l’Homme. « La Convention européenne des droits de l’Homme de 1950 est un véritable pacte civilisationnel qui incarne la force de la civilisation européenne » (Mattias Guyomar, Président de la Cour européenne des droits de l’homme). C’est ce qui doit faire l’unité et la force des pays européens face à des réalités et des discours idéologiques qui contestent ouvertement cette idéologie de la liberté, de la solidarité et du droit que la Cour européenne des droits de l’homme, établie en 1959, est chargée de faire respecter. Même si personne ne nie l’importance de la religion chrétienne dans l’histoire de l’Europe et sa contribution à sa civilisation, la civilisation européenne ce n’est pas « Dieu-Famille-Patrie » comme veut le faire croire Monsieur Orbán soutenu par l’administration américaine. La civilisation européenne d’aujourd’hui c’est la civilisation issue du mouvement des Lumières, « Liberté, Universalité, Démocratie, Progrès ». Ce n’est pas l’affirmation des rapports de forces à l’échelle mondiale, c’est la civilisation de l’universel et de la paix. Certes, il y a des différences entre les 46 pays membres du Conseil de l’Europe et même entre ceux qui sont membres de l’Union européenne. Beaucoup se complaisent à mettre en lumière ces différences et à souligner les originalités, linguistique, évidemment, institutionnelle, juridique, culturelle entre ces différents nations…. Il ne s’agit évidemment pas de les faire disparaître. Mais il s’agit de retrouver ce qui leur est commun, fruit d’une longue et tragique histoire. Il s’agit de mettre en lumière tout ce qui rassemble et qui est beaucoup plus fort que ce qui sépare. Et le corpus de valeurs qui nous est commun, organisé autour de la liberté individuelle - et tout ce que cela implique en matière de liberté d’opinion, liberté d’expression, liberté politique, liberté économique - de la gestion démocratique de l’intérêt général et du progrès, fait de l’ensemble européen une référence mondiale pour tous ceux qui rêvent de vivre dans une société qui respecte à la fois la libre créativité individuelle et le fonctionnement collectif solidaire de la société. Face aux idéologies de l’intolérance et de la contrainte qui façonnent des sociétés totalitaires et qui s’expriment partout à travers le monde jusque, désormais, aux États-Unis d’Amérique, l’Europe unie doit affirmer sa volonté de continuer à porter les valeurs des Lumières seules capables d’assurer une relation apaisée tant au niveau des individus qu’au niveau collectif.  C’est la défense de ces valeurs universelles qui fait, aujourd’hui, de l’Europe un havre de paix et de sécurité pour tous les individus pourchassés par les régimes autoritaires à travers le monde et qui doit rester le drapeau et l’ambition de l’Union européenne. Pour y parvenir et ne pas être simplement l’un des terrains de jeu des trois grands empires, il faut que l’Europe se dote des institutions et des moyens politiques et militaires indispensables. Il s’agit donc de s’organiser pour être suffisamment fort pour peser face aux trois grands empires et à leur volonté de puissance hégémonique et d’idéologie de forces. Si elle ne défend pas ses valeurs, l’Europe n’existera plus et ses différents États entreront dans l’ensemble d’un « Quart Monde » constitué de tous les vassaux des trois empires dominants. Le programme est donc clair. Il faut afficher haut et fort le corpus de valeurs de la philosophie des Lumières. Il ne faut pas hésiter à le défendre partout à travers le monde et à soutenir tous ceux qui le portent dans tous les pays totalitaires, qu’il s’agisse des Iraniens contre la dictature théocratique des mollahs, qu’il s’agisse des Ukrainiens contre le despotisme poutinien, qu’il s’agisse des Taïwanais, des Hong-Kongais, des Tibétains ou des Ouïgours contre le régime totalitaire du parti communiste chinois, qu’il s’agisse des Palestiniens contre la volonté de conquête israélienne, qu’il s’agisse de toutes les populations martyrisées par des régimes militaires tyranniques. Ainsi, la guerre engagée contre l’Iran devrait-elle avoir pour objectif d’imposer un processus démocratique pour la définition du gouvernement de ce grand pays, en même temps qu’un processus démocratique similaire pour définir le gouvernement d’un État palestinien clairement établi. Une telle volonté ferait disparaître la source d’une guerre permanente qui approche du siècle. Si l’Europe, en lien avec les autres pays qui, à travers le monde, veulent défendre ce corpus de valeurs, ne le fait pas alors s’en sera fini de la liberté individuelle, de la gestion pacifique des relations internationales et du développement harmonieux de l’humanité. Certes, on sait le réalisme nécessaire des relations d’État à État dans un monde de plus en plus éloigné de ces valeurs, mais l’Europe peut être assez puissante, si elle le veut, pour continuer à les porter sans hésitations. Face au renouveau des fanatismes religieux, islamistes chiites, islamistes sunnites, chrétiens orthodoxes, chrétiens évangéliques, juifs millénaristes et aux brutalités nationalistes, il ne faut pas hésiter à réaffirmer les valeurs de la liberté, de la tolérance et de la démocratie.  A tous les peuples européens de faire la démonstration que l’Europe est capable de faire prévaloir ces valeurs universelles face à ceux qui veulent les fouler aux pieds. Jean-François Cervel est co-responsable de la commission Géopolitique du Laboratoire de la République, ancien inspecteur général de l’Éducation nationale, ancien directeur du Centre national des œuvres universitaires et scolaires (CNOUS).

Municipales 2026 – Les fonds européens, une opportunité négligée par les communes françaises

par Olivier Costa le 23 février 2026
À l’approche des élections municipales de 2026, la question du financement des projets locaux s’impose comme un enjeu central. Dans cette troisième note de notre série consacrée aux élections municipales, Olivier Costa, directeur de recherche au CNRS (CEVIPOF / Sciences Po), montre que les fonds européens constituent un levier stratégique encore trop peu mobilisé par les communes françaises. Entre contraintes budgétaires croissantes et besoin d’investissements structurants, ces dispositifs représentent pourtant une opportunité majeure pour les territoires.
Dans cette note, Olivier Costa revient sur les fondements et les objectifs de la politique européenne de cohésion, qui mobilise plus de 20 % du budget de l’Union européenne. Conçue pour réduire les écarts de développement entre régions et accompagner les grandes transformations économiques et sociales, elle s’appuie notamment sur le FEDER, le FSE+ et le FEADER qui permettent de cofinancer des projets locaux dans des domaines clés : transition écologique, développement économique, inclusion sociale ou encore innovation territoriale. Loin d’être marginale, cette politique produit un effet de levier significatif pour les territoires. L’auteur souligne toutefois le paradoxe français : alors que les communes disposent d’un accès facilité aux fonds européens depuis plusieurs années, la France demeure en situation de sous-consommation par rapport à la moyenne européenne. Les petites et moyennes communes, en particulier, déposent moins de projets et captent une part plus faible des financements. Complexité des procédures, manque d’ingénierie, culture administrative centralisée et appréhensions face aux contrôles expliquent en partie cette situation. Au-delà des enjeux techniques et budgétaires, la note met en lumière la dimension politique et démocratique de ces financements. S’engager dans les programmes européens, c’est non seulement moderniser les pratiques locales (transparence, évaluation, partenariats), mais aussi rendre visible l’apport concret de l’Union européenne dans la vie quotidienne des citoyens. Dans un contexte de tensions budgétaires et de prudence fiscale à l’approche des municipales de 2026, les fonds européens apparaissent ainsi comme un levier non partisan pour financer des projets structurants sans alourdir la fiscalité locale. Olivier Costa est directeur de recherche au CNRS, CEVIPOF, Sciences Po. Il est notamment auteur, avec Nathalie Brack, de « Le fonctionnement de l’Union européenne » (Éditions de l’Université de Bruxelles). Retrouvez l'ensemble de ses travaux sur le site internet : www.olivier-costa.com Municipales 2026 - Note GéopolitiqueTélécharger

ICE au Minnesota : vers un laboratoire de l’autocratie ?

par Vincent Michelot le 27 janvier 2026
Au Minnesota, les opérations menées par l’agence fédérale ICE dépassent désormais la seule question migratoire. Entre raids spectaculaires, morts survenues lors d’interventions armées d'ICE, conditions de détention dénoncées et affrontements ouverts avec les autorités locales, l’Administration Trump semble tester les limites de l’État de droit. Et si cet État progressiste du Midwest était en train de devenir le terrain d’expérimentation d’un pouvoir exécutif sans contrepoids, un véritable « laboratoire de l’autocratie » ? Une analyse de Vincent Michelot, professeur d’histoire politique des États-Unis à Sciences Po Lyon.
ICE (Immigration and Customs Enforcement) est une agence fédérale qui dépend du Department of Homeland Security, un ministère créé en 2002 dans une réorganisation administrative qui faisait suite aux attentats du 11 Septembre 2001 pour unifier l’ensemble des services fédéraux chargés de la protection de la sécurité intérieure, des gardes côtes au cyberterrorisme en passant par le contrôle de l’immigration et des frontières. Comme toutes les agences fédérales aux États-Unis, sa visibilité dans la sphère publique et son importance sont étroitement liées aux priorités politiques du président et de l’administration en place. On le sait, Donald Trump, dès son premier mandat (2017-2021), avait mis le contrôle de l’immigration et l’expulsion des étrangers en situation irrégulière sur le territoire des États-Unis au cœur de son projet politique, notamment en proposant la construction d’un mur le long de la frontière avec le Mexique, mais aussi en conduisant une série de raids ou de rafles dans des communautés qui étaient soupçonnées d’abriter de nombreux immigrés illégaux. Lors du premier mandat de Donald Trump, ICE avait été au cœur du débat sur les « villes sanctuaires », ces municipalités dont les autorités refusaient toute forme de collaboration avec l’agence fédérale, qui était accusée de violations des droits civiques et d’application sélective de la loi, notamment par l’utilisation du profilage ethnique. Étaient aussi remises en question les méthodes brutales des agents de ICE (qui ne portent pas d’uniforme et circulent généralement dans des véhicules banalisés mais sont toujours surarmés, ce qui donne une image visuelle inquiétante de milice d’occupation), leur peu de respect pour les formes du droit et l’usage fréquent et disproportionné de la force dans le cadre de ses missions. Après une campagne électorale de 2024 dans laquelle Donald Trump avait focalisé l’attention sur la question de l’immigration illégale, avec notamment des propos injurieux et déshumanisants sur un certain nombre de communautés étrangères accusées « d’empoisonner » la nation américaine, il était logique que ICE soit confortée et renforcée dans le projet politique du deuxième mandat. Dotée aujourd’hui de presque 22000 agents, elle a vu son budget augmenter de plus de 2 milliards de dollars entre 2025 et 2026 (de 9,13 à 11,3 milliards USD). Depuis la prise de fonction de Donald Trump en janvier 2025, ICE a conduit un certain nombre d’opérations de grande ampleur, le plus souvent dans des grands centres urbains gouvernés par des maires démocrates et soupçonnés par l’Administration Trump d’abriter un nombre important d’immigrés en situation irrégulière, menant à Portland, Chicago, Memphis ou encore Washington à des confrontations à la fois avec la population et avec les autorités locales (municipalité, comté, État…). Si ICE est aujourd’hui au centre de l’attention, y compris internationale, c’est bien sûr en raison des deux décès récents dans le cadre de l’Opération Metro Surge dans le Minnesota et en particulier à Minneapolis mais aussi à cause des conditions dégradantes de détention des personnes arrêtées lors de ces raids dans des centres de rétention administrative où les récits de violences physiques, psychologiques et sexuelles, de menaces et de rétorsion vis-vis des détenus qui refusent d’être expulsés, de malnutrition et d’humiliations confirment une volonté de faire des États-Unis « un enfer » pour les immigrés illégaux. Le Minnesota n’a pas été ciblé par hasard. C’est un État à forte tradition progressiste dans une région des États-Unis qui est par ailleurs de plus en plus conservatrice. Son gouverneur, Tim Walz, a été le colistier de Kamala Harris lors de l’élection présidentielle de 2024 mais le facteur déclencheur de cette intervention massive de ICE a été la révélation de fraudes de grande ampleur aux prestations sociales dans lesquelles la communauté somalienne de l’État aurait été très impliquée. Face à un État parmi les plus généreux du pays en matière de couverture sociale et médicale et pointant du doigt des délits supposément commis par des immigrés en situation irrégulière, l’Administration Trump a saisi cette occasion de dénoncer ce qu’elle présente comme un État Providence dévoyé par des délinquants étrangers. Il s’agissait donc de faire du Minnesota un exemple, à la fois sur la thématique de la lutte contre l’immigration illégale et sur l’affirmation emphatique des pouvoirs illimités de l’exécutif fédéral. Le grand juriste américain Louis Brandeis, qu’on avait surnommé « l’avocat du peuple », avait au début du siècle eu cette belle formule pour qualifier l’inventivité politique des États fédérés, les qualifiant de « laboratoires de la démocratie. » Dans une forme de sombre inversion, on pourrait dire que l’Administration Trump tente de faire du Minnesota « un laboratoire de l’autocratie ». Cela se traduit concrètement par le refus de toute limite constitutionnelle ou juridique à l’action de ICE, qu’il s’agisse d’arrestations arbitraires, de fouilles et saisies qui s’opèrent sans mandat, d’utilisation disproportionnée de la force, de répression violente des manifestations ou tout simplement de tirs mortels. La différence dans le Minnesota par rapport à d’autres opérations de ICE tient au fait que l’Administration Trump utilise désormais systématiquement une rhétorique de l’hyperbole pour qualifier la résistance à ICE et justifier la violence létale de la réponse, en témoigne le recours très fréquent au terme de « terrorisme domestique » ou encore ce communiqué officiel du Department of Homeland Security dans lequel il est dit que Alex Pretti, qui venait d’être abattu de dix balles, avait l’intention de « massacrer » les agents de ICE. Si l’on ajoute que l’enquête sur la mort de Renée Good a de fait été préventivement bloquée, forçant à la démission un agent du FBI qui en était chargé, on fait là le constat d’une administration qui s’affranchit désormais de toute forme de contre-pouvoir et qui s’est, de fait, enfermée dans une logique inarrêtable de l’escalade de la violence. Comment pourrait-on en effet imaginer que dans les jours qui viennent Donald Trump retire les agents de ICE des rues de Minneapolis et mette fin à l’Opération Metro Surge ? Dans la réalité, en entretenant délibérément un climat d’affrontement et violence dans les rues de Minneapolis, Donald Trump crée un climat juridique dans lequel il pourra invoquer l’Insurrection Act de 1807, une loi qui permet au président des États-Unis d’utiliser l’armée pour des opérations de maintien de l’ordre intérieur et de fédéraliser (c’est-à-dire de placer sous son commandement) la garde nationale des États. On est donc bien au-delà d’un « simple » affrontement partisan, d’une confrontation somme toute assez traditionnelle entre un État fédéré progressiste et un État fédéral conservateur autour de la question des compétences respectives en matière de maintien de l’ordre et de contrôle de l’immigration ou encore d’une nouvelle tentative du président américain d’exercer contre ses adversaires politiques une forme de vindicte personnelle conduite par le bras armé de l’État, mais bien plutôt face à un projet autrement plus ambitieux de réécrire la constitution des États-Unis pour y installer la notion d’un « exécutif unitaire » sur lequel ne pourrait agir aucun frein ou contre-pouvoir. On le sait, cet exécutif unitaire se construit à partir d’un recours systématique à la notion « d’urgence », qu’il s’agisse de licencier des gouverneurs de la Réserve fédérale, de supprimer certaines agences fédérales ou d’en réduire de manière drastique le budget jusqu’à les rendre inopérantes, de s’affranchir des droits des accusés dans les arrestations et expulsions de personnes en situation irrégulière, de recours aux barrières douanières ou encore, dans le cas du Minnesota, de créer les conditions qui rendent possible l’instauration d’un état de siège. L’urgence, qu’elle soit économique, sanitaire, militaire ou de maintien de l’ordre est ce qui permet à l’administration de proposer une lecture de la Constitution et des lois dans laquelle l’exécutif n’est plus soumis aux mêmes exigences de responsabilité, de transparence et de protection des libertés individuelles. Cela signifie que l’opposition à ce que l’on pourrait qualifier de « coup d’État constitutionnel » ne peut venir que d’une forme d’étrange alliance entre un bloc progressiste aujourd’hui profondément divisé et un camp conservateur pour lequel l’Opération Metro Surge bat en brèche deux des convictions profondes de la droite étatsunienne : d’abord, lorsqu’ICE considère que le port d’une arme représente une menace grave et immédiate pour ses agents et justifie donc l’utilisation préventive de la force, y compris létale, elle se trouve en opposition frontale à l’un des droits fondamentaux dans la hiérarchie conservatrice, le port d’arme ; ensuite, les conservateurs américains ont toujours fait preuve d’une suspicion extrême vis-à-vis de toute forme d’intervention de l’État fédéral dans le domaine réservé des États fédérés, l’ordre public. Quand bien même il existe encore aujourd’hui un consensus très fort à l’intérieur du Parti républicain sur la question de l’immigration, les modalités pratiques de mise en œuvre d’une politique visant à arrêter puis à expulser massivement les personnes en situation irrégulière sur le territoire des États-Unis font l’objet de débats au Congrès et chez les élus locaux, un questionnement qui fragilise les Républicains dans la perspective des élections de mi-mandat de novembre 2026 et rend difficile toute forme de compromis sur les questions budgétaires. C’est pour cette raison qu’il faut prêter attention cette procédure judiciaire en cours dans laquelle un magistrat fédéral examine la constitutionnalité de l’Opération Metro Surge qui, pour certains juristes, contrevient au Dixième Amendement à la Constitution (1) et va à l’encontre de l’équilibre des pouvoirs entre fédéral et fédéré. Plus généralement, cette opération policière dans le Minnesota est à l’origine de multiples procédures judiciaires, notamment sur le respect des garanties fondamentales des justiciables. Quand bien même les juges n’interviendront qu’ex post facto, leurs décisions ne pourront que limiter la capacité d’action future de ICE à mener de telles opérations en bénéficiant préventivement d’une impunité ou d’une immunité totale. C’est alors dans la position de l’Administration Trump de respecter ces décisions, de faire appel, ou tout simplement de les ignorer que l’on jugera s’il y a encore un État de droit aux États-Unis. Dans le laboratoire de l’autocratie, il semble que toutes les réactions chimiques n’aient pas été anticipées. (1) Les pouvoirs non délégués aux États-Unis par la Constitution, ni prohibés aux États, sont réservés aux États respectivement, ou au peuple. Vincent Michelot est professeur d'histoire politique des Etats-Unis à Sciences Po Lyon. Crédit photo : Des agents de ICE arrêtent une personne près du lycée Roosevelt à l'heure de la sortie des classes, à Minneapolis, dans le Minnesota, le 7 janvier 2026. ©AFP - Kerem Yucel.

Tribune libre : Nos alliés, nos amis meurent. Et nous regardons ailleurs.

par Katell Faria le 23 janvier 2026
Alors que les Kurdes de Syrie, alliés historiques de l’Occident dans la lutte contre le terrorisme islamiste, sont aujourd’hui abandonnés à leurs ennemis, Katell Faria signe un texte de colère et de lucidité. Elle y dénonce le reniement moral et stratégique des puissances occidentales, le silence des médias et l’illusion dangereuse selon laquelle ce drame ne concernerait pas directement la France. Un appel à regarder en face une tragédie dont les conséquences nous rattraperont.
Depuis deux semaines, j’assiste impuissante, effondrée et consternée, au lâchage des Kurdes par les Occidentaux – les États-Unis en tête, et la France à leur suite – dans l’indifférence quasi généralisée des médias, des politiques et des peuples que cette tragédie concerne pourtant directement. Il y a dix ans, pendant la bataille de Kobané, les combattants kurdes des unités YPG-YPJ étaient nos héros : ceux qui, avec l’appui de la coalition internationale, avaient défait le terrorisme islamique dont les attaques, commanditées depuis Raqqa, nous frappaient jusque sur nos terrasses de cafés, nos stades et nos salles de concert. Nous souvenons-nous à quel point nous avions peur, alors ? À l’époque, nos journaux affichaient en couverture les yapajas, ces amazones à longues tresses qui mourraient pour un idéal fondé sur la démocratie, l’égalité des sexes, le respect des minorités et la laïcité. Un idéal qu’elles et leurs camarades masculins du YPG avaient construit en s’inspirant de l’Occident, dont elles admiraient nombre de penseurs et de valeurs. Aujourd’hui, nous les abandonnons aux mains de leurs pires ennemis, qui sont aussi les nôtres : les islamistes, téléguidés par la Turquie. Les voilà tristement éclairées sur ce que nous sommes devenus : des ingrats, des suiveurs, des lâches. Des gens aveugles et perdus. Sans épaisseur ni conviction profonde. Les islamistes, en plus d’être redoutablement intelligents, sont habités par une détermination absolue. Tacticiens autant que stratèges, ils ont une vision très claire de leur avenir et apprennent de leurs erreurs. Le califat de l’État Islamique a été anéanti en 2019 ? Peu importe : ils le ressusciteront d’une autre manière. Ce qu’ils n’ont eu par le djihad, ils l’obtiendront par la ruse et la taqîya, à l’usure, avec la bénédiction de cet Occident qu’ils honnissent. Cela prendra simplement plus de temps que prévu… À ceux qui pensent que ce qui se passe aujourd’hui en Syrie ne concerne pas la France, je veux dire qu’ils se trompent gravement : ce n’est qu’une question de temps avant que la victoire de l’islamisme en Syrie ne galvanise les nombreux disciples qu’il compte sur notre territoire. À ceux qui invoquent le pragmatisme ou pire, revendiquent le cynisme, je veux dire qu’ils s’illusionnent s’ils pensent que la prise de pouvoir d’Al-Joulani dit Al-Charaa nous sera bénéfique sur le long terme : les gens comme lui nous haïssent pour ce que nous sommes, et notre abandon des Kurdes nous rendra encore plus méprisables à leurs yeux. À quoi nous servira que la Syrie soit prétendument unifiée, si elle est unifiée contre nous ? Pendant ce temps, les civils issus des minorités se pressent aux frontières, les djihadistes sortent des camps de détention, et les combattants kurdes sont massacrés. Nos alliés, nos amis meurent. Et nous regardons ailleurs. Honte à nous. Katell Faria dite « Kewê » est une écrivaine française engagée auprès des Kurdes de Syrie depuis 2018. Cette tribune est l’expression d’un cri de colère d'une actrice engagée sur le terrain. Sur cette photo prise en 2019, elle apparaît en deuxième position à gauche.

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