Le mercredi 13 mai, le Laboratoire de la République recevait l'essayiste et journaliste Frédéric Martel à la Maison de l'Amérique latine, dans le cadre de ses « Conversations Éclairées ». Animée par Brice Couturier et Chloé Morin, la soirée a été l'occasion d'un échange exigeant et sans détours autour de son dernier ouvrage Occidents, Enquête sur nos ennemis, paru aux éditions Plon.
Une enquête de terrain contre le pessimisme de salonFrédéric Martel a d'emblée posé le cadre de sa démarche : plutôt que de produire un essai introspectif, il a choisi d'aller au contact direct de ceux qui critiquent, rejettent ou combattent les valeurs occidentales. « Face à un monde devenu incompréhensible, je prends le parti d'aller sur le terrain, au contact de nos ennemis, de nos détracteurs, plus ou moins méchants », a-t-il expliqué.Ce choix méthodologique n'est pas anodin. Il procède d'une conviction profonde : écouter ses adversaires est la meilleure façon de comprendre ce à quoi l'on tient. « À partir du moment où l'on écoute ce qui est dit par nos détracteurs, on arrive à comprendre à quoi on tient », a-t-il affirmé. Une posture intellectuelle rare, à rebours des débats où chacun se contente de parler à ses propres convictions.Le résultat est sans appel : ce voyage au cœur des discours hostiles à l'Occident l'a renvoyé plus convaincu que jamais. « J'en suis revenu encore plus convaincu par l'Union européenne et ses valeurs que quand je suis parti. »Décolonialisme, gauche anti-totalitaire et lucidité historiqueFrédéric Martel revendique une formation intellectuelle ancrée dans la gauche anti-totalitaire. Cette filiation le conduit à une lecture lucide et sans complaisance des décolonisations du XXe siècle. Si le mouvement décolonial mérite d'être pris au sérieux, il ne saurait faire l'économie d'un regard critique sur ses propres échecs. « On est obligé de prendre en compte le fait que certaines décolonisations ont échoué dans leur émancipation des peuples, l'Algérie avec le FLN, ou encore la Chine », a-t-il rappelé.Il souligne également la contradiction fondamentale de l'époque de Bandung : au moment même où l'Afrique et l'Asie s'émancipaient du joug colonial, l'URSS étendait son emprise sur de nouveaux territoires. Une tension que la pensée décoloniale contemporaine peine souvent à intégrer.Les sphères de justice : une grille de lecture pour notre époqueAu cœur de l'ouvrage se trouve une notion philosophique empruntée au penseur Michael Walzer : les sphères de justice. Pour Frédéric Martel, la démocratie ne se réduit pas au seul suffrage universel. Elle repose sur l'autonomie de sphères distinctes : politique, économique, intellectuelle, religieuse, culturelle, qui doivent rester indépendantes les unes des autres et ne pas être soumises à une domination unique.C'est à l'aune de ce critère qu'il évalue les régimes contemporains. « En Chine, toutes ces sphères sont dominées. En Iran aussi. Et c'est également ce qu'essaye de faire Donald Trump. » Un constat qui refuse toute forme de double standard et s'applique avec la même rigueur, qu'il s'agisse d'adversaires déclarés ou d'alliés encombrants.L'universalisme comme pari assuméLà où beaucoup hésitent, Frédéric Martel assume pleinement une position universaliste. « Je crois profondément, jusqu'à ce que les Chinois me prouvent le contraire, que les valeurs dont je parle sont universelles. » Liberté, démocratie, économie de marché honnête et non confisquée par les oligarchies ou les kleptocraties : autant d'aspirations qu'il croit communes à tous les peuples, par-delà les frontières culturelles.Cette conviction ne relève pas d'un impérialisme naïf, mais d'un pari intellectuel et politique : refuser de concéder aux régimes autoritaires le monopole de la définition de leur propre peuple.La guerre idéologique et nos divisions comme forceLa soirée s'est conclue sur une note à la fois lucide et résolument optimiste. Frédéric Martel n'esquive pas la réalité d'une guerre idéologique en cours, ni l'existence de ce qu'il appelle des « chevaux de Troie à domicile », des acteurs intérieurs qui relaient, consciemment ou non, les narratifs de nos adversaires.Mais il refuse d'en faire un motif de désespoir. Nos démocraties se distinguent précisément par leur capacité à se déchirer en débats, à critiquer leurs propres fondements. « En France, en Europe, nous nous battons tout le temps entre nous et c'est aussi ça la démocratie. Ces débats n'existent pas en Chine, à Cuba, en Russie. Au fond, c'est très bien que nous soyons divisés, tant que nous ne sommes pas dans la violence. »Quant aux propagandistes étrangers, il relativise leur puissance réelle : « Je ne crois pas qu'ils aient plus d'idées que nous. » Et de rappeler que les vrais intellectuels — ceux capables de critiquer les leurs se trouvent rarement au sein des régimes autoritaires, mais bien souvent en exil ou à l'international.
https://youtu.be/h8qz7LMYGHQ
Déclassement, panne de l’ascenseur social, défiance envers les élites : pour une majorité de Français, la promesse méritocratique républicaine ne fonctionne plus. Entre héritage social, inégalités de départ et concentration croissante des richesses, le débat sur le « mérite » revient au cœur des fractures françaises.
La dernière enquête de l’Insee sur la mobilité sociale (en principe favorisée par la « méritocratie[1]» républicaine) date de 2015. Elle faisait apparaître une légère augmentation de la mobilité ascendante (27,6% des Français étaient concernés, contre 23,5% lors de l’enquête de 1977), mais aussi un doublement de la mobilité descendante (15,0% contre 7,2% en 1977). Bien que le sujet soit essentiel à la compréhension du fonctionnement de notre société, l’enquête n’a malheureusement pas été reconduite depuis dix ans. Où en sommes-nous aujourd’hui ?
Un fort sentiment de déclassement
A défaut de comparaisons précises sur le thème de la mobilité sociale, il faut se tourner vers les (rares) sondages récents portant sur des sujets voisins. Dans celui réalisé en janvier 2026 par Odoxa[2], 61 % des Français estimaient que leur situation sociale était moins bonne que celle de leurs parents à leur âge. Et 70 % prévoyaient que leurs enfants vivraient moins bien qu’eux, soit 3 points de plus qu’en 2025 et 22 points de plus qu’il y a environ 30 ans (1995) ! Le pessimisme des Français n’est pas nouveau ; il atteint même un record planétaire selon certaines études. Et il ne cesse de s’accroître...
Selon un autre sondage, réalisé par Ipsos en octobre 2025[3], les Français se donnaient en moyenne à eux-mêmes une note de 4,7 sur une échelle sociale de 0 à 10 (du plus bas de la pyramide sociale au plus haut). 17% seulement s’attribuaient une note entre 7 et 10 (en haut), et 24% une note entre 0 et 3 (en bas). Les autres (49%) se situaient eux-mêmes ; dans la zone moyenne (notes entre 4 et 6). Mais 12% seulement considéraient que leur situation dans la société française allait s’améliorer à l’avenir (notes de 7 à 10 sur une échelle de 0 à 10), 32% qu’elle allait se dégrader (notes de 0 à 3), 52% qu’elle resterait stable (notes de 4 à 6).
Ces chiffres confirment le sentiment général et traduisent le grand malaise actuel de notre société. Ils montrent que, pour la majorité des Français, la promesse républicaine faite à chaque citoyen de pouvoir se hisser aux étages supérieurs de la pyramide sociale par ses « mérites » personnels (intelligence, talents, ambition, travail, effort, réussite...) n’est pas tenue. Beaucoup se considèrent même en situation de « déclassement » (mobilité descendante). Parmi eux, les moins « dotés » dès le début de leur vie (à la naissance puis lors de leur développement personnel dans leur milieu social) parviennent moins facilement que les autres à monter dans l’« ascenseur social ». La belle idée républicaine de méritocratie est pour eux un leurre.
Le « mérite », réalité ou prétexte ?
L’argent étant le principal étalon de mesure en matière de « réussite », les détenteurs des revenus et des patrimoines élevés justifient la leur par leurs qualités personnelles : volonté, ambition, effort, travail, ténacité, dons, créativité, capacité à prendre des risques, etc. C’est-à-dire par leurs « mérites », qui leur ont permis de « créer de la valeur », des emplois, des inventions, des audiences monétisables, etc. Mais la « méritocratie » qu’ils invoquent n’est-elle pas un prétexte, un alibi pour se justifier aux yeux des autres et pour se rassurer eux-mêmes sur la légitimité de leur réussite ? Il est utile de s’interroger sur ce qu’est réellement le mérite, historiquement mis en avant par la République[4] pour promettre à chaque citoyen qu’il peut « réussir » s’il fait les efforts nécessaires. Mais comment se mesure le mérite ? Est-il en mesure de compenser les différences engendrées par le milieu social d’origine ?
Ces questions ne sont guère abordées dans le débat public contemporain. Économiquement, (mais aussi philosophiquement et moralement, les deux termes étant en principe liés), elles peuvent être résumées en pratique par une seule : un être humain (patron d’une grande entreprise, sportif de haut niveau, personnalité connue en tant qu’acteur, chanteur, animateur, ou riche héritier...) peut-il dans certains cas « valoir » à lui seul plusieurs milliers de simples citoyens, du simple fait qu'il dispose de talents particuliers qui lui ont permis de se hisser dans le peloton de tête des revenus et de la fortune, de la puissance ou de la gloire ?
Beaucoup considèrent encore que ces disparités sont acceptables, ou même indispensables au bon fonctionnement de la société. Ils justifient généralement leur conviction par l'existence de « marchés » concurrentiels, qui font monter les « enchères » pour recruter les « élites » ou « célébrités » susceptibles de créer pour la société des richesses, emplois, investissements, innovations, divertissements, œuvres d’art, etc. Ces apports étant le résultat de capacités rares, elles doivent être valorisées, selon la « loi » de l'offre et de la demande. Mais n'existe-t-il pas des limites à ce qui est « acceptable » par les citoyens ? La « loi » ne dit rien à ce propos...
Même si tous les individus naissent en principe « égaux » selon l’article 1 de la Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen, les différences de capacités entre les individus et leurs conséquences en termes d’apports à la collectivité (globale ou partielle) ne sauraient être niées. Mais le simple raisonnement, aidé par l’observation, permet de relativiser ce fait. Certaines de ces qualités rares sont souvent innées, que ce soit en matière physique qu'intellectuelle ou mentale, et ne sont donc pas imputables au « mérite ». D’autres sont acquises au cours de l’enfance et le fait est qu’elles le sont plus facilement dans un milieu familial favorable, grâce aux moyens financiers et matériels dont bénéficient les enfants concernés. Les autres ont donc un « handicap » par rapport à eux, que l’on retrouve notamment lors de leurs études.
Aux différences matérielles peuvent aussi s’ajouter des différences culturelles qui limitent la progression sociale et professionnelle. L’absence (ou l’insuffisance) de maîtrise des « codes » en usage dans les groupes sociaux privilégiés, peut ainsi empêcher les moins dotés d’y être admis. Le manque de réseaux relationnels peut aussi retarder, parfois interdire l’accès aux étages les plus élevés de la pyramide sociale. Et de parvenir à la « réussite », telle qu’elle est aujourd’hui inscrite dans l’inconscient collectif : argent ; assurance ; succès ; notoriété ; statut ; respect...
Y a-t-il un réel mérite à être intelligent, séduisant ou volontaire ?
Quel est le véritable « mérite » personnel de celui qui est doté depuis sa naissance d’atouts tels que l’intelligence, la beauté, la volonté et autres qualités, s’il « réussit » mieux sa vie (professionnelle ou personnelle) que celui qui ne les a pas reçus en cadeau à sa naissance ou au cours de son développement personnel ? Peut-on prétendre que chaque individu est véritablement maître de son apparence, de son caractère, de ses dispositions ou dons particuliers (expression orale, écrite, artistique, commandement, organisation, etc.) ?
Nous pouvons tous, certes, nous améliorer au cours de notre existence. Reconnaissons cependant que la tâche est plus facile pour ceux qui ont acquis certaines qualités personnelles directement dans leurs gènes : détermination, ambition, optimisme, persévérance, confiance en soi... Ou qui ont disposé des moyens nécessaires pour les acquérir pendant leur enfance (et souvent pendant toute leur vie). On se développe plus facilement et l’on progresse plus rapidement dans un environnement familial favorable.
On en revient alors à la question initiale, qui peut être reformulée ainsi : celui qui a eu le plus de « chance » par sa naissance doit-il être en plus récompensé pour cela, par l’argent qu’il gagne, la notoriété et l’autorité que cela lui confère, l’admiration qu’on lui porte ou les « passe-droits » que cela lui autorise ? Ne devrait-il pas plutôt faire preuve de gratitude envers le sort qui lui a été favorable, d'humilité et d'empathie à l'égard de ceux qui ont été moins chanceux que lui ? S'il ne se comporte pas spontanément ainsi, la société ne doit-elle pas lui suggérer de « rendre » une partie de ses avantages, en contribuant davantage que les autres au maintien et à l’accroissement du bien commun ?
C’est ce que font par exemple certains milliardaires américains, sans qu’on les y oblige. 16 d’entre eux ont ainsi adhéré au Giving Pledge (Promesse de dons), une campagne lancée en 2010 par Warren Buffett, Bill et Melinda Gates pour inciter leurs « pairs » à faire don de la moitié au moins de leur fortune. À ce jour, 3 des 25 milliardaires de ce « club » ont déjà atteint le seuil des 50%. Autre exemple, encore américain : le gouvernement de Californie a déposé en 2026 une proposition de loi[5] visant à imposer une taxe unique de 5 % aux résidents possédant plus d’un milliard de dollars d’actifs financiers. Son objectif est de lever 100 milliards de dollars pour compenser les coupes budgétaires prévues dans le secteur de la santé. En France, le débat sur une éventuelle « taxe Zucman » (présentée de façon trop punitive et pas assez contributive) montre combien les initiatives de ce type se heurtent à de fortes oppositions. De même, les débats sur les économies possibles en matière de santé (et dans d’autres secteurs) n’ont débouché que sur des « mesurettes », loin de permettre d’équilibrer les dépenses.
Les nombreux avantages accordés à ceux qui sont déjà privilégiés par leur hérédité et leur milieu d'origine constituent autant de « primes » supplémentaires souvent attribuées sans raison évidente par la République. D’un simple point de vue « moral[6] » , elles peuvent être considérées comme excessives ou injustes par ceux qui n’en bénéficient pas. Surtout dans le contexte actuel d’accroissement des écarts de revenu et de patrimoine entre les Tranquilles[7], peu touchés personnellement par la conjoncture économique et sociale et les difficultés qu'elle engendre) et les Fragiles, qui se situent aux marges d’une société qui n’est plus « centripète » mais « centrifuge », et tend à les rejeter. La fracture qui les sépare est en train de se creuser.
Quelques pistes d’action financières
Plutôt que de récompenser la chance de certains (les Tranquilles, ou « gagnants » dans la compétition sociale) par des revenus qui parfois indécents, des patrimoines parfois mirobolants, complétés par des avantages en nature importants et d’autres marques de considération, la société pourrait compenser la malchance (ou la moindre chance) des autres (les Fragiles ou « perdants »). Elle le fait certes, partiellement, avec la redistribution. Mais celle-ci, très coûteuse, s'avère aujourd'hui impuissante à réduire les écarts matériels entre les individus.
Parmi les pistes « financières », la première consiste à recourir à l’impôt. Là encore, l’exemple vient des États-Unis. Franklin D. Roosevelt, président démocrate de 1993 à 1945, déclara en 1942 : « Aucun citoyen américain ne doit avoir un revenu (après impôt) supérieur à 25 000 $ par an » (soit 315 000 $ actuels). Il fixa alors le taux d’imposition sur la tranche la plus élevée à 88 %, puis à 94 % en 1944‑45 (pour les revenus supérieurs à 5,9 millions de dollars). Le taux s’élevait encore à 91 % pour les revenus supérieurs à 400 000 $ entre 1951 et 1964, avant de redescendre à 70-75 % jusqu’en 1980, puis à 50% de 1981 à 1987. Il est fixé à 35% depuis 2017. La France ne pourrait-elle pas s’inspirer de cet exemple ? A situation critique, solution courageuse.
Dans le même esprit, pourquoi ne pas accroître la progressivité des droits de succession sur les donations et les héritages transmis par les plus aisés à leurs enfants (au-delà sans doute d’un certain seuil, afin de ne pas ne pas toucher aux « petits » héritages, qui affectent moins l’égalité des chances... et rapportent moins d’agent à l’État). Cette méthode serait d’autant plus « morale » que l’héritage ne peut se justifier par aucun « mérite » attribuable à l’héritier. On sait en revanche qu’il constitue le principal facteur d’inégalité entre les citoyens. Il peut aussi avoir un effet contre-productif lorsque l’héritier est assuré de recevoir de grosses sommes d’argent à certains moments de sa vie et les attend sans rien faire, en continuant de bénéficier du confort familial.
Parmi les contributions financières des ménages les plus aisés, l’augmentation des droits de succession (et/ou de donation) sur les patrimoines (avec par exemple un seuil de 10 millions d’euros pour les héritages) serait la plus « indolore ». Elle ne changerait rien en effet au train de vie des personnes concernées (le donateur comme le donataire). Elle serait aussi la plus « juste », puisque les héritiers n’ont aucun « mérite ». Mais la logique de « marché » qui prévaut aboutit au résultat inverse : elle accroît les écarts de patrimoine entre les groupes sociaux. En période de gros temps, tous les moyens sont bons à prendre, si l’on veut à la fois équilibrer les budgets, arrêter l’inqiétante dérive de la dette nationale, financer des investissements d’avenir,tout en amélioran la justice sociale.
Ces contributions financières seraient bien sûr perçues très positivement par ceux qui se situent en bas de la pyramide sociale. Elles les inciteraient aussi à faire aussi des efforts de leur côté, à croire davantage en l’existence d’un « ascenseur social » accessible à tous. Pour les « donateurs », dont la réussite a été facilitée par la naissance, ces mesures seraient un moyen de se rassurer sur leur statut et de rendre à la « chance (l’autre nom du hasard) une partie de ce qu’ils ont reçu d’elle. Il est d’ailleurs connu et documenté que l’on se sent généralement mieux lorsqu’on donne (et que l’on en est remercié) que lorsqu’on reçoit et que l’on est redevable). Ceux qui préféreront s’exiler pour échapper à leurs obligations (au moins morales) sont de mauvais citoyens ; ils devront être considérés comme tels. Il ne serait pas anormal qu’ils assument leurs contributions en France plutôt que de s’en exempter en partant à l’étranger. Au moins tant qu’ils conserveront la nationalité française.
Quelques pistes d’action non financières
La « discrimination positive », qui consiste à donner la priorité à des candidats « méritants » issus des milieux défavorisés (à l’université, dans les entreprises ou autres lieux de compétition) est une autre piste possible. Elle est cependant apparue insuffisante partout où elle a été tentée. Il serait peut-être plus efficace d’inciter ceux qui ont « réussi » en ayant eu plus de « chance » que les autres, à faire des efforts supplémentaires (en complément de ceux à caractère financier, évoqués plus haut) pour rééquilibrer les chances. En réduisant ou en plafonnant par exemple certains de leurs avantages non financiers (à définir avec les interlocuteurs concernés). Les Tranquilles se montreraient aussi plus solidaires envers les Fragiles « méritants » en s’impliquant davantage dans des actions humanitaires, environnementales ou autres œuvres utiles à la collectivité. On pourrait dans ce but développer des formes nouvelles de tutorat permettant d’aider ceux qui ne savent comment ouvrir les bonnes portes pour améliorer leur statut social.
La société, dans son ensemble, devrait attacher moins d’importance aux diplômes, à la maîtrise des « codes sociaux » que les Tranquilles apprennent dès l’enfance dans les « bonnes familles », et qui leur confèrent une certaine aisance dans la vie professionnelle, sociale et familiale. Les recruteurs devraient aussi privilégier davantage l’imagination et la créativité des Fragiles, leur volonté et à leur aptitude à résoudre les problèmes pratiques, à apporter des points de vue différents issus de leurs expériences personnelles. Mais il faudra admettre que tous les postulants ne disposent pas, même en étant aidés, des qualités nécessaires pour devenir des « hauts potentiels ». Le rééquilibrage des chances est une idée noble, qui a des limites à ne pas pas dépasser.
Un débat de fond à engager hors du champ politique
Faut-il donc récompenser la « chance » des uns ou compenser la « malchance » des autres ? La formulation de cette question-clé sera sans doute jugée provocante par certains. Elle me paraît essentielle si l’on veut inventer un avenir acceptable à notre pays. Il ne s’agit en aucune façon de « punir » ceux qui ont « réussi » leur vie sur le plan professionnel, matériel, intellectuel ou dans tout autre domaine, mais de donner de l’espoir à ceux qui ne peuvent y parvenir pour des raisons liées au milieu familial dans lequel ils sont nés et ont grandi. Beaucoup ont en effet le sentiment qu’ils ne pourront jamais prendre l’« ascenseur social » pour améliorer leur condition. Qu’on le veuille ou non, la « reproduction des élites » décrite et dénoncée en 1970 par Pierre Bourdieu et Jean-Claude Passeron[8] reste d’actualité. Le « capital » initial de chacun (familial, culturel et financier) reste prépondérant dans son parcours de vie. Son poids s’est même accru au cours des dernières années.
L’objectif de cette réflexion n’est surtout pas de politiser le débat. En opposant par exemple une droite qui serait principalement guidée par l’idée de liberté (et donc responsable des inégalités qui en découlent) à une gauche qui serait essentiellement éprise d’égalité. Rappelons que ces deux valeurs figurent tout en haut du triptyque de la République. Elles ne doivent donc pas faire l’objet d’un choix, qui rendrait ceux qui le font « hémiplégiques ». La liberté et l’égalité s’imposent avec la même force à tous les républicains. Chacun d’eux doit donc débattre de la méritocratie avec la plus grande la plus grande ouverture d’esprit. Tout en respectant pleinement la troisième valeur fondatrice de la République, la solidarité.
Il s’agit en effet de conduire une réflexion d’ordre philosophique et moral , en se situant en amont de la notion de mérite. La méritocratie, présentée comme la reconnaissance de l’effort individuel, ne doit pas être un prétexte permettant aux soi-disant « méritants » de justifier leur statut social, lié en grande partie à leur chance initiale d’être « bien-né ». Montesquieu l’avait bien compris en son temps : « Quand il s’agit d’obtenir des honneurs, on rame avec le mérite personnel, et on vogue à pleines voiles avec la naissance[9] ».
Enfin, ce débat ne pourra déboucher sur des initiatives efficaces, consensuelles (ou au moins majoritaires) que s’il est conduit de façon apaisée, réaliste, rationnelle, responsable... et productive. Pour cela, il devra se tenir hors des partis politiques, et des idéologies qu’ils portent. Hors également des réflexes de leurs adhérents ou sympathisants et des postures de leurs dirigeants. Il devra privilégier l'éthique de responsabilité plutôt que celle de conviction. Et se situer sur le terrain de la justice et de l’équité. À ces conditions, les Français pourront non seulement se réconcilier avec les « élites » de la nation, mais aussi entre eux. Cette « utopie » apparente est à la fois nécessaire et possible.
Gérard Mermet, sociologue, président du caninet d’études et de conseil Francoscopie.
[1] La notion est ancienne, mais le mot a été introduit en mai 1956 par le sociologue Britannique Alan Fox, dans un article intitulé Class and equality”publié dans le magazine Socialist Commentary. Fox l’utilisait alors de façon ironique et négative pour critiquer l’idée qu’une société puisse légitimer la domination des « méritants ». C’est la publication d’un autre sociologue britannique, Michaël Young, dans son ouvrage The Rise of the Meritocracy (1958) qui a popularisé le terme et l’a introduit dans le discours public.
[2] Sondage réalisé pour Challenges-Agipi-BFM Business.
[3] Baromètre « Fractures françaises » pour Cesi école d'ingénieurs.
[4] C’est après la Révolution française qu’a été reconnu le mérite. L’abolition des privilèges nobiliaires s’est accompagnée de la Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen, dont l’article premier proclame l’égalité de tous. La notion de mérite est retenue comme critère d’accès aux fonctions publiques et militaires. Bonaparte crée en 1802 la Légion d’Honneur. La Troisième République étend le principe méritocratique aux fonctions publiques civiles. L’Ordre national du Mérite est créé en 1963, en complément de la Légion d’honneur. Le mérite devient un critère important dans les concours de la fonction publique, les écoles d’ingénieurs et les grandes écoles.
[5] 2026 Billionaire Tax Act. Cette taxe serait un prélèvement ponctuel, avec la possibilité pour les milliardaires concernés d’étaler le paiement sur cinq ans. Elle sera soumise à référendum en novembre 2026 et adoptée si elle obtient la majorité de voix favorable auprès des électeurs californiens.
[6] Ce mot est presque devenu tabou dans notre pays. Au motif que nul ne serait en mesure de dire ce qui est « bien » et ce qui est « mal »., la morale pouvant être différente selon les cultures, les pays ou les individus. Le mot et la notion qu’il exprime, me paraissent pourtant nécessaires dans une période particulièrement difficile et incertaine, où le droit international est bafoué et la violence omniprésente. Certaines valeurs et principes de notre République ont vocation à être universels. Il est souhaitable de s’y conformer. Le relativisme est paralysant.
[7] La typologie entre les Tranquilles et les Fragiles (auxquels s’ajoutent les Agiles, groupe intermédiaire capable de s’adapter aux accidents de la vie et aux changements sociétaux) a été proposée par l’auteur pour la première fois dans un article publié par la Tribune, le 18 février 2009.
[8] Éléments pour une théorie du système d’enseignement, Éditions de Minuit, Le sens commun, 1970.
[9] Dans Mes Pensées (1725-1727).
Cet article a été publié initialement sur le site Atlantico
Dans cette tribune, Jean-Éric Schoettl, ancien secrétaire général du Conseil constitutionnel et conseiller d’État honoraire, examine les recompositions doctrinales de l’extrême gauche française. Entre intersectionnalité et stratégie de conflictualisation, il analyse l’émergence d’un nouveau récit politique en rupture avec l’universalisme républicain.
Désertée par l’électorat populaire, privée de cet agent révolutionnaire qu’était le prolétariat ouvrier, l’extrême-gauche – LFI en tête - s’est cherché de nouveaux horizons. Elle les a trouvés dans l’exaltation des luttes minoritaires et l’écologie radicale. Cette reconversion vise à fédérer contre le « Système », par convergence intersectionnelle des luttes, des segments particuliers de nouveaux « dominés » : travailleurs intellectuels précaires, jeunes citadins, minorités ethno-religieuses et sexuelles. Elle compose avec l’islam politique un mélange tonnant, auquel il faut bien donner un nom : l’islamo-gauchisme. Une synthèse dans laquelle chaque composante exacerbe l’autre, tout en l’instrumentalisant en fonction de son propre agenda. L’islam politique est désormais secondé par un gauchisme qui, ayant troqué la lutte des classes contre la guerre des races, voit dans les musulmans un prolétariat de substitution et dans l’islamiste radical le nouveau visage de l’avant-garde révolutionnaire.
Et pourtant…. Reposant sur un pacte de discrétion des croyances et des origines dans l’espace public, la culture laïque et républicaine a longtemps été conçue – et vécue - comme la clé de l’intégration des nouveaux venus dans la Nation française. La France disait aux arrivants : ce sont vos talents et vos vertus qui m’intéressent et non la couleur de votre peau ; votre personne et non votre provenance. Et les nouveaux venus avaient à cœur de gommer la visibilité de celle-ci, notamment par la non ostentation des affiliations communautaires. Ce faisant, ils se sentaient en effet affranchis des assignations auxquelles les vouaient leurs sociétés d’origine. Par ce droit d’être différents de leur différence, par ce droit à l’indifférence, ils se sentaient promus à la dignité de citoyens autonomes.
C’est encore, en grande partie, le cas aujourd’hui, malgré le vacarme orchestré par la France insoumise sur le thème de la « créolisation ». En témoigne la magnifique cohorte de ces amoureux de la langue et de la culture françaises, aux patronymes non hexagonaux, qui rejettent l’idéologie victimaire et la racialisation : Tahar Ben Jelloun, Sonia Mabrouk, Rachel Kahn, Fatiah Agag-Boudjahlat, Zineb El Rhazoui, Souâd Ayada, Ismaël Saïdi, Kamel Daoud, Razika Adnani, Lydia Guirous, Tarik Yildiz, Boualem Sansal, Mohamed Sifaoui, Abdennour Bidar, Ghaleb Bencheikh, Sarah El Haïry, Claire Koç, Naïma M’Faddel, Ferghane Azihari, Sabrina Medjebeur, Abdoulaye Kanté et tant d’autres, notamment dans le monde de l’entreprise, des arts, du sport et de l’administration...
Toutefois, cette éthique républicaine, vécue comme libératrice par des générations entières d’immigrants, est désormais affaiblie avec les nouvelles vagues migratoires. Affaiblissement qui résulte, inexorablement, de la conjonction de trois phénomènes objectifs : l’intensification des flux, propice à la ghéttoisation ; l’écart culturel entre les nouveaux arrivants et la société d’accueil ; le grippage des facteurs traditionnels d’intégration (école, église, emploi industriel, service militaire, cohabitation urbaine, mariages mixtes…).
C’est un fait : la culture laïque, l’universalisme républicain, l’égalité des droits, la méritocratie, vécus comme libérateurs par des générations entières d’immigrants, ont perdu de leur force intégratrice avec les nouvelles vagues migratoires. Belle occasion pour l’extrême gauche d’enfoncer un coin entre Français musulmans et Français « de souche » en convainquant les premiers qu’ils sont discriminés et qu’ils doivent désormais exiger des seconds contrition et allégeance.
Ses militants présenteront donc la tradition républicaine et laïque au mieux comme une entrave au « vivre ensemble », plus sûrement comme une rémanence coloniale. Là où l’universalisme républicain pratiquait l’indifférence aux origines et la primauté des vertus et des talents, l’extrême-gauche « décoloniale » essentialise les « racisés » et creuse une balafre tribale dans la citoyenneté. Est ainsi remis en cause un habitus fondé sur la mise entre parenthèses des appartenances religieuses et communautaires dans les lieux de rencontre et de travail. Il se voit remplacé par son exact contraire : l’affirmation politique de l’ethnicité et les revendications identitaires. Votez pour ce que nous sommes en raison de ce que vous êtes.
En conséquence, la France insoumise et ses compagnons de route traquent obsessionnellement l’islamophobie. Ils décèlent un projet xénophobe derrière la volonté d’assimilation des populations immigrées. Ils débusquent le néo-colonialisme derrière des fondamentaux de la République comme la méritocratie et l’égalité des droits. La laïcité est devenue pour eux le pavillon de complaisance d’un nouvel apartheid.
Quant à la critique du discours communautariste, elle sera d’autant plus violemment taxée de raciste par leurs militants (et par ceux de nos dirigeants que les activistes intimident ou que tétanise la crainte d’être soupçonnés de complaisance avec le parti xénophobe) qu’elle s’adressera, à l’occasion, à tel ou tel élu issu de l’immigration. C’est ce qu’illustre le procès en racisme intenté contre les imprudents commentateurs ayant osé rapprocher clientélisme communautaire et virulence post électorale dans les communes de banlieue conquises en mars par l’extrême gauche.
L’antiracisme dévoyé que pratique l’extrême gauche n’est en réalité que la version inversée du racisme classique. Il considère que l’identité de l’Autre, sous tous ses aspects, profanes ou religieux, est à valoriser et l’identité nationale à « déconstruire », en partie parce que l’identité nationale est haïssable (les croisades, l’esclavage, le colonialisme …), en partie pour ne pas encombrer la nouvelle France de Gaulois, de Romains, de cathédrales, de crèches de Noël et de philosophes des Lumières. On expliquera donc que l’assimilation est une violence ; qu’il n’est d’inclusion que de juxtaposition ; que le souci de l’Autre implique l’épuration de tout ce qui, dans notre histoire et nos usages, est susceptible de l’incommoder ; que les banquets du Canon français doivent être interdits pour franchouillardise ; que la science occidentale est souillée par le péché originel du suprématisme blanc ; que l’Occident doit abjurer son passé esclavagiste et colonial. Aussi, pour expier la traite négrière, faudra-t-il débaptiser les lycées Colbert, en attendant de déboulonner Bonaparte.
Plus généralement, LFI fait son miel de tous les conflits clivant la société. Il s’y infiltre pour faire avancer son projet nihiliste. Il en est ainsi du conflit israélo-arabe, dans lequel LFI épouse les vues « antisionistes » les plus radicales, en surfant sur un antisémitisme importé. C’est faire d’une pierre deux coups : fidéliser une clientèle communautaire et pourfendre l’Occident au travers de sa projection israélienne. La bannière palestinienne a remplacé le drapeau rouge dans les manifestations d’extrême gauche.
Appeler à la révolte générale contre le Système consiste à ouvrir partout des fronts contre ses figures multiformes, tant celles antérieurement conspuées (capitalisme, impérialisme, colonialisme, héritage judéo-chrétien, appareil d’État, légalisme républicain) que celles nouvellement honnies (sionisme, racisme systémique, patriarcat, islamophobie, suprématisme blanc, hétéro-normativité)… D’où le florilège des actions promues par la France insoumise : zadification des assemblées délibératives où elle est minoritaire, mise en coupe réglée des universités, brutalisation des rapports politiques et sociaux, destruction d'équipements jugés préjudiciables à l'environnement, agit prop sociétale, imposition de codes langagiers (comme l'écriture inclusive)…
Problème : l’intersectionnalité se heurte à d’évidentes contradictions. Difficile par exemple de concilier féminisme et charia ; difficile de jeter un pont entre la fluidité sexuelle revendiquée par le mouvement LGBT et le rigorisme imposé par l’islam en matière de mœurs. Il faut donc proposer à la diversité des haines que l’on aspire à coaliser un dénominateur commun de détestation. Et placer ce dénominateur commun le plus loin possible des sujets quotidiens de friction entre conjurés. Le but est de cimenter les passions insurrectionnelles des fractions rebelles par un manichéisme transcendant leurs divisions. Selon la vieille recette bolchevique, elle-même reprise des chasses aux sorcières du Moyen-Âge, c’est dans la diabolisation que l’on trouvera le ressort de ce manichéisme fédérateur.
Le diable, ici, c’est le fascisme. Il est postulé chez tous ceux qui s’opposent – activement ou passivement - au programme déconstructeur de la France insoumise. Peu importe qu’il s’agisse d’un fascisme fantasmatique au regard de ce que fut le fascisme historique. L’essentiel est que militants et sympathisants s’accordent à nommer fasciste l’ennemi commun. Ce fascisme-là étant partout (vous et moi), incarnant la Menace par excellence, la guerre finale que lui a déclarée le parti incarnant l’antifascisme pourra légitimement recourir à tous les moyens de la guerre. Face au fascisme, mal absolu, tout est permis.
Censure, ostracisme, intimidation et violence physique ne sont que des instruments de légitime défense. De même, sont de nécessaires exorcismes la fermeture des médias mal pensants, les injures contre les opposants, le passage à tabac de militants adverses (forcément des fascistes) et le triomphalisme vengeur des soirées électorales dans les villes conquises par la France insoumise. Comme le dit Jean Szlamovicz (Atlantico, 7 avril 2026), « hyperboliser le danger représenté par l’adversaire, c’est se faire passer pour victime et gagner ainsi le droit d’exercer la violence ».
Malheur aux suppôts de Satan, c’est-à-dire aux électeurs du RN, de l’UDR, de LR et du bloc central : deux Français sur trois sont voués à la géhenne. Mais pas de pitié non plus pour ceux qui, à gauche (PS, SOS Racisme), se démarquent des ardeurs inquisitoriales. Ils méritent d’être traités de « bourgeois visqueux » par le grand chef et d’être hués par ses troupes. Le vieux personnage du social-traître ne demande qu’à reprendre du service. L’antifascisme est la grande cause de la gauche et LFI a le monopole de la marque. L’exorcisme suprême c’est donc Mélenchon au second tour des présidentielles… ou au troisième (les législatives) ou au quatrième (la rue).
Face à l’exploitation de mineurs pourtant placés sous protection publique, Thierry Froment, ancien juge d’instruction et ex-codirecteur de l’Institut de sciences criminelles de Montpellier, livre une analyse sans concession des failles du système français. Il appelle à un changement de doctrine : reconnaître l’emprise criminelle et agir sans délai. Entre diagnostic et propositions concrètes, cette tribune trace les lignes d’une réponse plus ferme pour protéger efficacement les enfants.
À l’heure où les tensions sociales et les débats sur la neutralité s’invitent de plus en plus dans le monde du travail, le Laboratoire de la République organise un colloque à Cité internationale de la langue française pour ouvrir un espace de dialogue et faire émerger des solutions concrètes. Cette rencontre se veut à la fois exigeante, accessible et tournée vers l’action.
Le colloque consacré à la neutralité en entreprise, organisé à Villers-Cotterêts par le Laboratoire de la République, a pour ambition de contribuer à l’apaisement du débat démocratique en proposant des pistes concrètes et opérationnelles pour le monde professionnel.
Pensée comme un moment d’échange ouvert, cette journée réunira des acteurs aux profils variés afin de croiser les regards, confronter les expériences et faire émerger des solutions partagées.
Un événement pour tous :
Cette rencontre est conçue pour favoriser le dialogue entre plusieurs publics :
Le monde professionnel : dirigeants de TPE, PME et grands groupes, élus locaux, acteurs du développement territorial
La jeunesse en formation : lycéens, jeunes issus de l’EPIDE, afin de les sensibiliser aux réalités et aux enjeux du monde de l’entreprise
Le colloque réunira des acteurs économiques (cadres dirigeants de l'industrie, de la banque, du logement social et des services), des experts (chercheurs spécialistes en droit du travail, éthique des affaires, politologues) ainsi que des acteurs publics et de la formation (représentants de la DREETS, de France Travail, du Rectorat).
En amont du colloque, les participants qui le souhaitent pourront découvrir la Cité internationale de la langue française à travers une visite guidée thématique « Langue et Citoyenneté ». Il est possible de participer uniquement au colloque ou opter pour un billet couplé visite + colloque (dans la limite des places disponibles)
La journée se clôturera par un cocktail dînatoire, propice à la poursuite des échanges dans un cadre convivial.
Informations pratiques :
🗓️ Mercredi 29 avril
16h00 : visites guidées « Langue et Citoyenneté »
17h30 : table ronde et échanges avec la salle
19h00 : cocktail dînatoire
📍 Lieu : Cité internationale de la langue française, 1 place Aristide Briand, 02600 Villers-Cotterêts
🚆 Accès : 50 minutes en train depuis Paris Gare du Nord puis 10 minutes à pied (750 m) depuis la gare de Villers-Cotterêts
Inscription obligatoire sur ce formulaire. Nous espérons vous y retrouver nombreux !
Un collectif d’universitaires déplore, dans une tribune au « Monde », que la scène politique, notamment lors des campagnes électorales, ressemble davantage à un « théâtre d’affirmation » où les effets d’annonce et la personnification du pouvoir l’emportent sur les débats de fond.
Dans la Grèce antique, les sophistes excellaient dans l’art de convaincre les assemblées par la force du discours. L’Éloge d’Hélène, de Gorgias, illustre parfaitement cette toute-puissance du logos : « Le logos est un grand souverain qui, avec un corps très petit et invisible, accomplit les œuvres les plus divines. » Pour ces spin doctors de l’Antiquité que sont les sophistes, ce qui comptait n’est pas d’abord la réalité, mais la capacité du discours à produire un effet sur l’auditoire. Platon opposait aux sophistes la figure du philosophe-roi, capable non seulement de parler, mais de gouverner selon la connaissance du réel, sans laquelle les maux des cités ne peuvent pas être connus et résolus.
La tension entre le pouvoir des mots sur les émotions et le pouvoir des mots sur le réel est ancienne. Pourtant, persuader n’est pas diriger. Gagner l’adhésion des uns ne signifie pas savoir exercer le pouvoir, ni même savoir garder le consensus des citoyens, qui oublient vite leurs caprices d’électeurs face à l’impéritie, le mensonge ou l’impuissance du politique. Notre élection présidentielle semble parfois rejouer cette vieille querelle, amplifiée et dramatisée par les agoras médiatiques et l’emprise du momentum.
La campagne présidentielle est de plus en plus un théâtre d’affirmation, l’espace d’une subjectivité exaspérée. Pour émerger ou dominer le bruit et la fureur des temps, le candidat à l’élection simplifie, tranche, promet. Le doute est aboli ; la nuance disparaît sous les impératifs de l’audience. Le « je » s’impose alors comme gage d’autorité. Dans un univers saturé de commentaires, la formule vaut plus que la démonstration, la posture plus que la méthode, l’affirmation plus que l’argumentation. Vouloir devenir président de la République ne peut ni ne doit être la principale qualité d’un gouvernant. Un président ne devrait jamais oublier que, comme le rappelle Cicéron, « la chose publique est la chose du peuple » ; il ne l’incarne pas tout seul mais en assure le gouvernement au nom du peuple.
Le président doit certes savoir composer un gouvernement, mais également composer avec lui ainsi qu’avec le Parlement, les juridictions, les corps intermédiaires, les partenaires européens. Il doit savoir que la décision est moins un geste qu’un processus. Dans ce processus démocratique, la collégialité ne doit pas être vue comme une faiblesse ou une démission, mais comme une condition à la fois d’honnêteté intellectuelle et d’efficacité politique.
Le décalage entre la parole donnée et la parole réalisée est au cœur de la crise de confiance démocratique. La promesse facile peut mobiliser avant et convaincre pendant quelques mois ; la réalité complexe oblige à expliquer et si besoin corriger. Mais lorsque la correction n’est ni anticipée ni expliquée, elle est vécue par le citoyen comme un reniement. Et ce reniement apparaît d’autant plus insupportable que le Français y reconnaît son propre aveuglement d’électeur. Il ne s’agit pas d’opposer de manière manichéenne le pathos au logos, mais de comprendre qu’il faut écouter le second pour bien apprécier le premier.
Décider sans humilier
Un seul exemple permet d’illustrer les risques que nous courons lorsque nous préférons un candidat audible à un président crédible. La dynamique démographique sera au cœur de la communauté de destin que nous voudrons bâtir ensemble. Vieillissement accéléré, baisse de la natalité, tensions sur le financement des retraites et de la dépendance dessinent une France qui ne sera ni la « douce France » des « trente glorieuses » ni celle d’aujourd’hui. Un candidat qui voudrait se faire moins comprendre qu’entendre pourrait être tenté d’avancer une solution simple, unique. En voici une liste non exhaustive : relance massive de la natalité, appel accru à l’immigration, réforme paramétrique rapide des retraites.
Or, la réalité impose presque toujours une approche systémique. La démographie interagit avec le marché du travail, la productivité, l’innovation. Les transformations liées à l’intelligence artificielle et à la robotique modifieront profondément la structure de l’emploi, et la productivité pourrait croître sans augmentation proportionnelle du nombre d’actifs. Imaginer que seule une politique migratoire quantitative puisse répondre aux besoins démographiques serait ignorer ces mutations technologiques majeures. La question n’est pas seulement combien nous serons, mais comment nous travaillerons.
Plus largement, si l’État de droit semble incapable d’évoluer pour répondre à ces défis, s’il se fige en une société des droits parfois inconciliables avec l’intérêt commun, il devient une cible idéale pour les discours populistes. Un candidat qui souhaiterait se faire entendre en criant plus fort pourrait être tenté d’en faire une critique expéditive ; le président, lui, doit en préserver les principes tout en le rendant plus efficace. Tenir ensemble l’autorité et la liberté, l’unité de la nation et les libertés locales, l’efficacité et la garantie des droits suppose une approche complexe que la logique de campagne privilégie rarement.
La République n’a pas besoin d’un conquérant médiatique. Elle a besoin d’un chef de l’État capable d’expliquer les contraintes sans s’y réfugier, de corriger sans se dédire, de décider sans humilier, d’incarner dans le « je » le « nous » du peuple. Entre le sophiste et le philosophe-roi, le choix n’est pas seulement théorique : il conditionne la solidité de nos institutions, l’avenir de notre pays.
Élire un président devrait consister moins à couronner un esprit brillant ou un tribun persuasif qu’à choisir un homme ou une femme d’État responsable. Si, en 2027, nous continuons à préférer le talent du sophiste à la responsabilité du gouvernant, nous nourrirons nous-mêmes la déception démocratique dont nous feindrons de nous étonner plus tard, sans doute trop tard.
Albert-Claude Benhamou, président du conseil d’administration de l’institut hospitalo-universitaire de Strasbourg ; Jean-Michel Blanquer, président du cercle de réflexion Laboratoire de la République ; Pierre Caye, philosophe, directeur de recherche au CNRS ; Thierry Coulhon, mathématicien ; Claudio Galderisi, président du conseil scientifique du Laboratoire de la République ; Pierre Jourde, universitaire et écrivain ; Gilles Kepel, universitaire et essayiste ; Benjamin Morel, maître de conférences en droit public à l’université Paris Panthéon-Assas ; Nathalie Sonnac, professeure en sciences de l’information à l’université Paris Panthéon-Assas ; Astrid Von Busekist, politiste, professeure à Sciences Po.
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