Désertée par l’électorat populaire, privée de cet agent révolutionnaire qu’était le prolétariat ouvrier, l’extrême-gauche – LFI en tête – s’est cherché de nouveaux horizons. Elle les a trouvés dans l’exaltation des luttes minoritaires et l’écologie radicale. Cette reconversion vise à fédérer contre le « Système », par convergence intersectionnelle des luttes, des segments particuliers de nouveaux « dominés » : travailleurs intellectuels précaires, jeunes citadins, minorités ethno-religieuses et sexuelles. Elle compose avec l’islam politique un mélange tonnant, auquel il faut bien donner un nom : l’islamo-gauchisme. Une synthèse dans laquelle chaque composante exacerbe l’autre, tout en l’instrumentalisant en fonction de son propre agenda. L’islam politique est désormais secondé par un gauchisme qui, ayant troqué la lutte des classes contre la guerre des races, voit dans les musulmans un prolétariat de substitution et dans l’islamiste radical le nouveau visage de l’avant-garde révolutionnaire.
Et pourtant…. Reposant sur un pacte de discrétion des croyances et des origines dans l’espace public, la culture laïque et républicaine a longtemps été conçue – et vécue – comme la clé de l’intégration des nouveaux venus dans la Nation française. La France disait aux arrivants : ce sont vos talents et vos vertus qui m’intéressent et non la couleur de votre peau ; votre personne et non votre provenance. Et les nouveaux venus avaient à cœur de gommer la visibilité de celle-ci, notamment par la non ostentation des affiliations communautaires. Ce faisant, ils se sentaient en effet affranchis des assignations auxquelles les vouaient leurs sociétés d’origine. Par ce droit d’être différents de leur différence, par ce droit à l’indifférence, ils se sentaient promus à la dignité de citoyens autonomes.
C’est encore, en grande partie, le cas aujourd’hui, malgré le vacarme orchestré par la France insoumise sur le thème de la « créolisation ». En témoigne la magnifique cohorte de ces amoureux de la langue et de la culture françaises, aux patronymes non hexagonaux, qui rejettent l’idéologie victimaire et la racialisation : Tahar Ben Jelloun, Sonia Mabrouk, Rachel Kahn, Fatiah Agag-Boudjahlat, Zineb El Rhazoui, Souâd Ayada, Ismaël Saïdi, Kamel Daoud, Razika Adnani, Lydia Guirous, Tarik Yildiz, Boualem Sansal, Mohamed Sifaoui, Abdennour Bidar, Ghaleb Bencheikh, Sarah El Haïry, Claire Koç, Naïma M’Faddel, Ferghane Azihari, Sabrina Medjebeur, Abdoulaye Kanté et tant d’autres, notamment dans le monde de l’entreprise, des arts, du sport et de l’administration…
Toutefois, cette éthique républicaine, vécue comme libératrice par des générations entières d’immigrants, est désormais affaiblie avec les nouvelles vagues migratoires. Affaiblissement qui résulte, inexorablement, de la conjonction de trois phénomènes objectifs : l’intensification des flux, propice à la ghéttoisation ; l’écart culturel entre les nouveaux arrivants et la société d’accueil ; le grippage des facteurs traditionnels d’intégration (école, église, emploi industriel, service militaire, cohabitation urbaine, mariages mixtes…).
C’est un fait : la culture laïque, l’universalisme républicain, l’égalité des droits, la méritocratie, vécus comme libérateurs par des générations entières d’immigrants, ont perdu de leur force intégratrice avec les nouvelles vagues migratoires. Belle occasion pour l’extrême gauche d’enfoncer un coin entre Français musulmans et Français « de souche » en convainquant les premiers qu’ils sont discriminés et qu’ils doivent désormais exiger des seconds contrition et allégeance.
Ses militants présenteront donc la tradition républicaine et laïque au mieux comme une entrave au « vivre ensemble », plus sûrement comme une rémanence coloniale. Là où l’universalisme républicain pratiquait l’indifférence aux origines et la primauté des vertus et des talents, l’extrême-gauche « décoloniale » essentialise les « racisés » et creuse une balafre tribale dans la citoyenneté. Est ainsi remis en cause un habitus fondé sur la mise entre parenthèses des appartenances religieuses et communautaires dans les lieux de rencontre et de travail. Il se voit remplacé par son exact contraire : l’affirmation politique de l’ethnicité et les revendications identitaires. Votez pour ce que nous sommes en raison de ce que vous êtes.
En conséquence, la France insoumise et ses compagnons de route traquent obsessionnellement l’islamophobie. Ils décèlent un projet xénophobe derrière la volonté d’assimilation des populations immigrées. Ils débusquent le néo-colonialisme derrière des fondamentaux de la République comme la méritocratie et l’égalité des droits. La laïcité est devenue pour eux le pavillon de complaisance d’un nouvel apartheid.
Quant à la critique du discours communautariste, elle sera d’autant plus violemment taxée de raciste par leurs militants (et par ceux de nos dirigeants que les activistes intimident ou que tétanise la crainte d’être soupçonnés de complaisance avec le parti xénophobe) qu’elle s’adressera, à l’occasion, à tel ou tel élu issu de l’immigration. C’est ce qu’illustre le procès en racisme intenté contre les imprudents commentateurs ayant osé rapprocher clientélisme communautaire et virulence post électorale dans les communes de banlieue conquises en mars par l’extrême gauche.
L’antiracisme dévoyé que pratique l’extrême gauche n’est en réalité que la version inversée du racisme classique. Il considère que l’identité de l’Autre, sous tous ses aspects, profanes ou religieux, est à valoriser et l’identité nationale à « déconstruire », en partie parce que l’identité nationale est haïssable (les croisades, l’esclavage, le colonialisme …), en partie pour ne pas encombrer la nouvelle France de Gaulois, de Romains, de cathédrales, de crèches de Noël et de philosophes des Lumières. On expliquera donc que l’assimilation est une violence ; qu’il n’est d’inclusion que de juxtaposition ; que le souci de l’Autre implique l’épuration de tout ce qui, dans notre histoire et nos usages, est susceptible de l’incommoder ; que les banquets du Canon français doivent être interdits pour franchouillardise ; que la science occidentale est souillée par le péché originel du suprématisme blanc ; que l’Occident doit abjurer son passé esclavagiste et colonial. Aussi, pour expier la traite négrière, faudra-t-il débaptiser les lycées Colbert, en attendant de déboulonner Bonaparte.
Plus généralement, LFI fait son miel de tous les conflits clivant la société. Il s’y infiltre pour faire avancer son projet nihiliste. Il en est ainsi du conflit israélo-arabe, dans lequel LFI épouse les vues « antisionistes » les plus radicales, en surfant sur un antisémitisme importé. C’est faire d’une pierre deux coups : fidéliser une clientèle communautaire et pourfendre l’Occident au travers de sa projection israélienne. La bannière palestinienne a remplacé le drapeau rouge dans les manifestations d’extrême gauche.
Appeler à la révolte générale contre le Système consiste à ouvrir partout des fronts contre ses figures multiformes, tant celles antérieurement conspuées (capitalisme, impérialisme, colonialisme, héritage judéo-chrétien, appareil d’État, légalisme républicain) que celles nouvellement honnies (sionisme, racisme systémique, patriarcat, islamophobie, suprématisme blanc, hétéro-normativité)… D’où le florilège des actions promues par la France insoumise : zadification des assemblées délibératives où elle est minoritaire, mise en coupe réglée des universités, brutalisation des rapports politiques et sociaux, destruction d’équipements jugés préjudiciables à l’environnement, agit prop sociétale, imposition de codes langagiers (comme l’écriture inclusive)…
Problème : l’intersectionnalité se heurte à d’évidentes contradictions. Difficile par exemple de concilier féminisme et charia ; difficile de jeter un pont entre la fluidité sexuelle revendiquée par le mouvement LGBT et le rigorisme imposé par l’islam en matière de mœurs. Il faut donc proposer à la diversité des haines que l’on aspire à coaliser un dénominateur commun de détestation. Et placer ce dénominateur commun le plus loin possible des sujets quotidiens de friction entre conjurés. Le but est de cimenter les passions insurrectionnelles des fractions rebelles par un manichéisme transcendant leurs divisions. Selon la vieille recette bolchevique, elle-même reprise des chasses aux sorcières du Moyen-Âge, c’est dans la diabolisation que l’on trouvera le ressort de ce manichéisme fédérateur.
Le diable, ici, c’est le fascisme. Il est postulé chez tous ceux qui s’opposent – activement ou passivement – au programme déconstructeur de la France insoumise. Peu importe qu’il s’agisse d’un fascisme fantasmatique au regard de ce que fut le fascisme historique. L’essentiel est que militants et sympathisants s’accordent à nommer fasciste l’ennemi commun. Ce fascisme-là étant partout (vous et moi), incarnant la Menace par excellence, la guerre finale que lui a déclarée le parti incarnant l’antifascisme pourra légitimement recourir à tous les moyens de la guerre. Face au fascisme, mal absolu, tout est permis.
Censure, ostracisme, intimidation et violence physique ne sont que des instruments de légitime défense. De même, sont de nécessaires exorcismes la fermeture des médias mal pensants, les injures contre les opposants, le passage à tabac de militants adverses (forcément des fascistes) et le triomphalisme vengeur des soirées électorales dans les villes conquises par la France insoumise. Comme le dit Jean Szlamovicz (Atlantico, 7 avril 2026), « hyperboliser le danger représenté par l’adversaire, c’est se faire passer pour victime et gagner ainsi le droit d’exercer la violence ».
Malheur aux suppôts de Satan, c’est-à-dire aux électeurs du RN, de l’UDR, de LR et du bloc central : deux Français sur trois sont voués à la géhenne. Mais pas de pitié non plus pour ceux qui, à gauche (PS, SOS Racisme), se démarquent des ardeurs inquisitoriales. Ils méritent d’être traités de « bourgeois visqueux » par le grand chef et d’être hués par ses troupes. Le vieux personnage du social-traître ne demande qu’à reprendre du service. L’antifascisme est la grande cause de la gauche et LFI a le monopole de la marque. L’exorcisme suprême c’est donc Mélenchon au second tour des présidentielles… ou au troisième (les législatives) ou au quatrième (la rue).