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« Nous avons longtemps demandé aux soignants de s’adapter aux logiciels. Il est temps que les logiciels apprennent à mieux s’adapter aux soignants »

par David Smadja et Léa Behr le 20 octobre 2026
Pour ce nouveau rendez-vous des Mardis de l’innovation en santé, nous donnons la parole au Dr Arnaud Hansske, récemment nommé Directeur médical du groupe Softway Medical. Fort de son expérience hospitalière, il défend une vision exigeante et profondément humaine de l’innovation, où la technologie doit avant tout améliorer les pratiques médicales et l’expérience des patients. De l’intelligence artificielle au dossier patient de demain, il nous invite à dépasser les promesses technologiques pour replacer l’utilité clinique, la preuve de la valeur et l’humain au cœur de la transformation numérique en santé.
Pour ce nouveau rendez-vous des Mardis de l’Innovation de Demain, nous avons interrogé le Dr Arnaud Hansske, qui vient de rejoindre Softway Medical en tant que Directeur médical. Fort de son expérience du terrain et de sa connaissance des enjeux de transformation du système de santé, il porte une vision exigeante et profondément humaine de l’innovation. Une vision qui repose sur trois convictions fortes : Le professionnel de santé avant la technologie : concevoir le numérique à partir des besoins cliniques, du parcours patient et de la réalité quotidienne des soignants. La preuve avant la promesse : privilégier une innovation évaluée, mesurable, économiquement soutenable et créatrice de valeur réelle en santé. L’humain avant l’algorithme : faire de la technologie un levier au service du jugement médical, de la responsabilité, de la coopération et de la relation de soin. Comment passer de l'innovation technologique à l'innovation véritablement utile aux soignants et aux patients ? Comment réconcilier ambition numérique, exigence clinique et valeur en santé ? Autant de questions au cœur de cet entretien, qui nous invite à repenser une évidence : ce n'est pas à la médecine de s'adapter à la technologie, mais à la technologie de servir la médecine. Qu’est-ce qui vous a conduit à faire du numérique un axe central de votre parcours ? Je ne suis pas venu au numérique par fascination pour la technologie. J’y suis venu par la médecine, et plus précisément par la conviction que la qualité d’une décision médicale dépend aussi de la qualité de l’information dont dispose le médecin. Mes responsabilités dans l’information médicale m’ont rapidement fait comprendre qu’un établissement de santé était une organisation extraordinairement complexe, dans laquelle l’information constitue un élément essentiel de la qualité, de la sécurité et de la continuité des soins. A l’occasion de trois changements de Dossier Patient Informatisé (DPI), j’ai découvert que transformer un système d’information hospitalier, ce n’est pas seulement déployer des logiciels. C’est toucher aux organisations, aux métiers, aux relations entre professionnels et parfois même à la culture médicale. Finalement, mon parcours repose sur une conviction assez simple : la technologie n’a de sens que lorsqu’elle améliore la capacité des professionnels à mieux soigner. Quelle ambition portez-vous en rejoignant Softway Medical comme directeur médical groupe ? Après avoir passé une grande partie de ma carrière du côté des établissements de santé ou et de leurs fédérations, j’ai souhaité changer de perspective sans changer de conviction. J’ai longtemps été confronté à la distance qui peut exister entre les fonctionnalités imaginées par les éditeurs et les besoins réels des professionnels. Cette distance n’est pas une fatalité. Elle tient souvent à une compréhension insuffisante des organisations hospitalières et des contraintes quotidiennes des soignants. Mon ambition chez Softway Medical est précisément de contribuer à rapprocher ces deux mondes : celui de la médecine et celui de la technologie. Je souhaite apporter une vision médicale, organisationnelle et stratégique, nourrie par l’expérience du terrain. Il s’agit aussi d’anticiper les transformations à venir, notamment celles liées à l’intelligence artificielle, pour qu’elles ne soient pas simplement ajoutées aux logiciels existants, mais pensées comme de véritables évolutions innovantes des pratiques avec de la création de valeur (qualité, temps gagné, pour les soignants, facilitations…). Je ne viens pas expliquer aux ingénieurs comment développer un logiciel. Je viens contribuer à leur expliquer pourquoi, pour qui et dans quelles conditions il doit et peut être développé. Comment définissez-vous une innovation utile au système de santé ? Je me méfie de l’expression “innovation pour l’innovation”. Une technologie peut être spectaculaire sans être réellement utile. Pour moi, une innovation doit répondre à trois questions : quel problème concret résout-elle ? Quelle valeur apporte-t-elle au patient ou au professionnel ? Et cette valeur est-elle suffisamment démontrée pour justifier son coût et sa complexité ? J’ajouterais une quatrième dimension, souvent oubliée : son acceptabilité par les utilisateurs. Une innovation qui améliore théoriquement la performance mais désorganise le travail quotidien n’est pas nécessairement un progrès. Je défends donc une approche fondée sur la création de valeur en santé, qui intègre les résultats cliniques, l’expérience des patients, les conditions de travail des professionnels et l’efficience économique. Une bonne innovation n’est pas forcément celle dont on parle le plus. C’est celle dont on ne pourrait plus se passer après l’avoir adoptée ou qui a réellement changé une organisation en mieux. Pouvez-vous raconter une situation dans laquelle un outil numérique a réellement amélioré le travail d’une équipe ou le parcours d’un patient ? L’un des enseignements majeurs de mon expérience hospitalière concerne la transformation du dossier patient informatisé. Pendant longtemps, nous avons considéré que la réussite d’un projet informatique se mesurait à son déploiement : le logiciel fonctionnait, les utilisateurs étaient formés et les données étaient disponibles. Mais la véritable réussite se situe ailleurs : dans la capacité du système à fluidifier les échanges entre professionnels, à éviter les doubles saisis, à sécuriser les prescriptions et à rendre l’information disponible au bon moment. J’ai appris qu’un projet ne réussit pas parce qu’il est technologiquement performant. Il réussit parce que les professionnels se l’approprient et parce que l’organisation évolue avec lui. C’est pourquoi je crois profondément à la co-construction avec les équipes médicales et soignantes. Le changement ne se décrète pas depuis une direction informatique, même avec le meilleur logiciel du monde. Quelle transformation attendez-vous principalement de l’IA en santé ? Je ne crois pas qu’il faille opposer le temps médical retrouvé, l’amélioration des décisions et la transformation des parcours. Ces trois dimensions sont intimement liées. Mais si je devais choisir une priorité, ce serait de redonner du temps et de la disponibilité intellectuelle aux soignants. Nous avons progressivement transformé les professionnels de santé en producteurs de données. Ils passent une part considérable de leur activité à rechercher, saisir, vérifier ou transmettre des informations. L’intelligence artificielle pourrait inverser cette logique : faire travailler davantage les données au service des professionnels, plutôt que les professionnels au service des données. À terme, le véritable changement ne sera probablement pas une IA qui réalise quelques tâches plus rapidement, mais un système d’information capable de mieux comprendre les situations cliniques et d’accompagner les parcours en temps réel avec un « cœur IA » qui accompagne chaque étape (voire qui l’anticipe en allant chercher toutes les informations qui permettent de consolider le dossier). La finalité reste en lien avec le terrain et les utilisateurs : permettre au médecin de consacrer davantage d’attention à son patient. Quels usages de l’IA sont suffisamment solides pour entrer dans la pratique quotidienne ? Il faut distinguer la maturité technologique de la maturité clinique. Certains usages sont déjà bien documentés, notamment des applications ciblées d’analyse d’images médicales, dans des indications précises, avec des dispositifs évalués et un cadre réglementaire adapté (Mode Deep Learning sur les IA en Imagerie, Explorations fonctionnelles ou Anatomopathologie). D’autres usages, (IA génératives) comme l’aide à la rédaction, la structuration documentaire ou la recherche d’informations dans un dossier, présentent un potentiel opérationnel considérable. Mais leur fiabilité doit être appréciée selon le contexte clinique et les conséquences possibles des erreurs. Je suis plus prudent concernant les systèmes qui prétendent produire des raisonnements diagnostiques complexes ou proposer des décisions thérapeutiques de manière autonome. La fluidité d’une réponse ne constitue jamais une preuve de sa justesse. Nous devons sortir de la logique de démonstration technologique pour entrer dans une véritable culture de l’évaluation clinique. Une IA impressionnante n’est pas nécessairement une IA médicalement fiable, là où la garantie humaine trouve toute sa justification. Qu’avez-vous appris des travaux sur la synthèse du dossier patient par IA générative au Groupement des Hôpitaux de l’Institut Catholique de Lille ? Le besoin initial était très concret : permettre au médecin d’accéder rapidement à l’essentiel d’une histoire médicale parfois dispersée dans des dizaines, voire des centaines de documents. Le dossier patient informatisé est devenu extrêmement riche, mais cette richesse peut paradoxalement rendre l’information difficile à exploiter. L’objectif n’était donc pas simplement de résumer des documents. Il était de faire émerger les informations pertinentes pour une situation clinique donnée : les antécédents, les traitements, les événements récents, les examens déterminants ou les points de vigilance. Ces travaux m’ont conforté dans une conviction : la difficulté principale n’est pas seulement de produire un texte cohérent. C’est de produire une synthèse médicalement pertinente, fidèle aux sources et adaptée à la question du soignant. Il faut également veiller à ne pas créer une nouvelle forme de dépendance : le médecin doit pouvoir retrouver les informations originales et conserver son jugement critique. Une bonne synthèse ne remplace pas le dossier patient. Elle permet au médecin d’y accéder intelligemment, et quand elle fonctionne moins, les praticiens se signalent (exemple en Gériatrie). Comment évaluer la fidélité et la pertinence clinique d’une synthèse générée par IA ? C’est probablement l’une des questions les plus importantes. Une synthèse peut être parfaitement rédigée, agréable à lire, et pourtant médicalement dangereuse parce qu’elle omet une allergie, un antécédent ou une information contradictoire. Je considère qu’il faut évaluer ces outils selon trois dimensions distinctes. D’abord, la fidélité documentaire : ce qui est écrit correspond-il réellement aux informations du dossier ? Ensuite, la pertinence clinique : les informations retenues sont-elles celles dont le médecin a besoin pour prendre sa décision ? Enfin, le risque associé aux erreurs : toutes les omissions n’ont pas la même gravité. Oublier un élément administratif n’a pas les mêmes conséquences qu’omettre un traitement anticoagulant. L’absence d’info ne signifie pas « pas de problème » : exemple ; « ne fume pas », n’est pas équivalent à aucune mention sur le tabac. Cela suppose des protocoles d’évaluation impliquant des médecins, des cas cliniques représentatifs et une analyse structurée des erreurs. En médecine, la qualité d’un résumé ne se mesure pas seulement à ce qu’il dit, mais aussi à ce qu’il ne dit pas. Comment concevoir une IA qui préserve la maîtrise de la décision par les professionnels ? Je défends une intelligence artificielle explicable dans son usage, traçable dans ses sources et suffisamment transparente sur ses limites. Il ne s’agit pas nécessairement de rendre compréhensible chaque mécanisme mathématique du modèle. Il s’agit de permettre au professionnel de savoir d’où vient une information, à quelle date elle a été produite, quel degré d’incertitude lui est associé et si des données contradictoires existent. Le système doit faciliter le retour à la source, pas enfermer le médecin dans une réponse. Il faut également garder un droit au doute : une IA doit pouvoir indiquer qu’elle ne sait pas, qu’une information manque ou qu’une situation nécessite une vérification humaine. De son côté, le médecin doit rester responsable de son raisonnement clinique, mais l’éditeur a la responsabilité de concevoir un environnement qui permette réellement l’exercice de ce jugement. L’IA doit augmenter le discernement médical, pas le mettre en sommeil. Le dossier patient informatisé pourrait-il devenir un véritable outil d’anticipation ? Je pense que nous sommes à un moment charnière de l’histoire du dossier patient informatisé. Depuis plusieurs décennies, nous construisons des systèmes dont la fonction principale consiste à conserver et restituer des informations. Demain, le dossier patient pourrait devenir un système capable de comprendre une trajectoire de soins, de repérer des incohérences et d’anticiper certains risques. Imaginons un patient chronique dont le suivi biologique n’a pas été réalisé, une consultation spécialisée oubliée ou une interaction médicamenteuse qui apparaît après une modification thérapeutique. Le système pourrait signaler ces situations de manière contextualisée. Mais cette évolution suppose plusieurs conditions : des données fiables, structurées et interopérables facilement, une connaissance du contexte médical et surtout une maîtrise du risque de multiplication des alertes. Je crois que nous devons passer du dossier patient qui mémorise, ou numérise le papier au dossier patient qui accompagne, guide, puis qui anticipe. C’est une transformation majeure, qui pourrait redéfinir le rôle des éditeurs de logiciels médicaux. Jusqu’où confier des actions aux agents d’intelligence artificielle ? L’arrivée des agents d’intelligence artificielle constitue probablement une rupture plus profonde qu’on ne l’imagine. Jusqu’à présent, nous demandions essentiellement aux logiciels de présenter des informations ou d’exécuter des commandes. Les agents peuvent désormais envisager une succession d’actions pour atteindre un objectif. Dans un établissement de santé, on peut imaginer des agents capables de préparer un dossier de consultation, (c’est souvent une tâche laborieuse et chronophage demandée aux secrétaires ou pire à des soignants) de vérifier la présence d’examens, de proposer une programmation ou de faciliter la coordination d’un parcours. Je distinguerais toutefois trois niveaux : l’agent qui informe, celui qui propose et celui qui agit. Plus nous avançons vers l’action autonome, plus les exigences de sécurité, de traçabilité et de contrôle doivent augmenter. Une action administrative réversible n’a pas les mêmes conséquences qu’une modification de prescription ou qu’une décision d’orientation médicale. Je suis favorable à une autonomie progressive, proportionnée aux risques, avec des mécanismes explicites de validation humaine car l’autonomisation de la machine ne doit jamais signifier l’abandon de la responsabilité humaine. Comment démontrer qu’une IA améliore réellement les soins ? Nous avons parfois tendance à évaluer les innovations numériques comme si elles étaient uniquement des performances informatiques. On mesure la précision d’un algorithme, sa sensibilité, sa spécificité ou sa vitesse de traitement. Ces indicateurs sont indispensables, mais ils ne suffisent pas à démontrer une amélioration des soins. Il faut aller plus loin et mesurer les conséquences réelles de son utilisation : les erreurs évitées, les délais réduits, les décisions améliorées, les hospitalisations potentiellement évitables, mais aussi la charge de travail des professionnels et l’expérience des patients. Je crois beaucoup à une approche inspirée des principes de la Value-Based Healthcare : la valeur produite doit être appréciée au regard des résultats obtenus pour les patients et des ressources mobilisées. Il faut également accepter qu’une innovation ne produise pas les bénéfices attendus. C’est précisément l’intérêt d’une évaluation indépendante et rigoureuse. Le véritable indicateur de réussite d’une IA médicale n’est pas son intelligence supposée, mais son impact démontré sur la santé. Comment s’assurer que le temps gagné grâce à l’IA bénéficie réellement aux patients ? C’est une question fondamentale, et peut-être même une question politique au sens noble du terme. Nous pourrions parfaitement imaginer une intelligence artificielle qui améliore la productivité des établissements sans améliorer les conditions de travail des soignants ni la qualité de la relation avec les patients. Le temps gagné pourrait être immédiatement absorbé par une augmentation de l’activité, de nouvelles obligations administratives ou de nouvelles exigences de reporting. Je crois donc qu’il faut penser simultanément la transformation technologique et la transformation organisationnelle. Lorsqu’un outil permet de réduire le temps consacré à une tâche, il faut définir collectivement comment ce gain sera utilisé : davantage de temps clinique, une meilleure coordination, une diminution de la charge cognitive ou une amélioration des conditions de travail. La technologie ne décide pas de la destination des gains de productivité. Ce sont les organisations et leurs dirigeants qui le font. L’IA nous fera peut-être gagner du temps. Mais c’est à nous de décider ce que nous voulons faire de ce temps. Quelle formation proposer aux professionnels de santé ? Nous devons former les professionnels de santé à l’intelligence artificielle, mais certainement pas avec l’ambition de transformer tous les médecins en informaticiens ou en spécialistes des algorithmes. Il me paraît essentiel qu’ils comprennent les principes de fonctionnement des outils, leurs domaines de validité, leurs limites et les risques liés à leur utilisation. Cela suppose notamment de savoir reconnaître une hallucination, identifier une information insuffisamment documentée, comprendre les biais possibles et conserver une capacité d’analyse indépendante. Mais il faut aussi préserver, et probablement renforcer, certaines compétences proprement médicales : le raisonnement clinique, la sémiologie, l’écoute, la capacité à hiérarchiser les informations et l’aptitude à décider dans l’incertitude. J’ajouterais une dimension souvent négligée : la formation des dirigeants hospitaliers. L’IA transforme les métiers, les organisations et les responsabilités. Elle ne peut pas être considérée comme un simple sujet informatique. En revenants d’UN Himss aux USA en 2022, où j’avais vu les premiers impacts de l’IA générative, j’ai convaincu le DG dubitatif initialement de former tout le Codir à l’IAG. Ce fut un véritable succès, qui a permis d’enclencher une dynamique positive, portée par des directeurs désormais convaincus par les résultats concrets observés sur le terrain. Comment partager les responsabilités entre l’éditeur, l’établissement et le professionnel ? La responsabilité ne peut pas être concentrée sur un seul acteur, et encore moins être reportée systématiquement sur le médecin utilisateur. L’éditeur doit assumer la qualité, la sécurité et la conformité de ce qu’il développe. Il doit documenter les usages prévus, les limites du système, les conditions de fonctionnement et les risques identifiés. L’établissement doit, pour sa part, organiser le déploiement, former les professionnels, définir les conditions d’utilisation et assurer une surveillance des incidents. Enfin, le professionnel conserve une responsabilité propre dans l’exercice de son métier, dans les limites de son rôle et des moyens dont il dispose. Le cadre européen, notamment le règlement sur les dispositifs médicaux et le règlement sur l’intelligence artificielle, contribue à structurer ces obligations, selon la qualification et les usages des systèmes concernés. Mais au-delà du droit, je crois à une responsabilité partagée, explicite et organisée. On ne peut pas demander à un médecin de faire confiance à une IA si personne n’est capable d’expliquer précisément qui répond de son fonctionnement, on est dans un cadre d’éthique médicale, où le Bien doit être à la base des réflexions ; notamment à travers la Bienveillance, la Non-malfaisance, la Justesse-justice et la Transparence. Quelle place donner aux patients dans la conception et l’évaluation de ces outils ? Nous avons longtemps conçu les systèmes d’information de santé pour les professionnels, parfois pour les gestionnaires, mais insuffisamment pour les patients. C’est une erreur qu’il est aujourd’hui essentiel de corriger. Le patient doit être pleinement associé à la conception des outils numériques en santé, en particulier lorsqu’ils touchent à son parcours de soins, à son information ou aux décisions qui concernent sa santé. Nous disposons pour cela d’une ressource précieuse : les patients experts, dont l’expérience et le regard sont indispensables pour développer des solutions réellement adaptées aux besoins des utilisateurs. Cette démarche a notamment été mise en œuvre à Lille dans le cadre du projet Brain Motion, dédié à la rééducation des patients atteints de sclérose en plaques (SEP). Un exemple concret de ce que peut apporter la co-construction avec les patients à une innovation en santé plus pertinente, plus utile et plus humaine. Il faut également lui expliquer simplement ce que fait l’intelligence artificielle : contribue-t-elle à organiser son rendez-vous, à analyser une image, à préparer une synthèse ou à assister une décision médicale ? La transparence est indispensable, mais elle ne doit pas se transformer en discours technique incompréhensible. Je crois surtout qu’il est essentiel de préserver la confiance, qui demeure le fondement de la relation de soin. Le patient doit avoir la certitude que la technologie est là pour améliorer sa prise en charge, éclairer les décisions médicales et renforcer la qualité des soins, jamais pour substituer une relation automatisée à la relation humaine. La technologie doit rester à sa juste place : celle d’un outil d’aide à la décision, au service du médecin, qui conserve pleinement son discernement, sa responsabilité et le dernier mot dans la décision médicale. Cette question me paraît rejoindre une préoccupation philosophique et éthique essentielle : le patient ne doit jamais devenir un simple objet de traitement algorithmique. Il demeure une personne, avec son histoire, ses préférences, ses émotions et son autonomie, c’est la base de la relation et du colloque singulier médical. Comment faire circuler les informations entre l’hôpital, la ville, la biologie et l’imagerie ? L’interopérabilité est un sujet ancien, mais elle demeure l’une des conditions fondamentales de la transformation numérique en santé. Nous avons construit des systèmes souvent performants à l’intérieur de leurs propres périmètres, mais qui communiquent encore imparfaitement entre eux même si les EAI ont bien fait avancer les choses. Or, un patient ne vit pas dans un logiciel. Il circule entre la médecine de ville, l’hôpital, les laboratoires, les centres d’imagerie et les structures médico-sociales. Les standards comme HL7, FHIR, DICOM ou les terminologies médicales communes constituent des leviers essentiels. Mais l’interopérabilité ne se réduit pas à la capacité technique de transmettre un message. Il faut aussi que les informations soient comprises de la même manière, qu’elles soient pertinentes, actualisées et accessibles aux professionnels autorisés. Je crois à une approche dans laquelle les éditeurs doivent pouvoir se différencier par la qualité de leurs services, et non par leur capacité à enfermer les données dans des environnements propriétaires : la donnée de santé doit suivre le parcours du patient, et non les frontières des logiciels. Quelles garanties attendez-vous en matière de souveraineté numérique ? La souveraineté numérique est devenue un enjeu stratégique pour notre système de santé, mais je crois qu’il faut dépasser les slogans. La question n’est pas seulement de savoir où sont hébergées les données. Il faut aussi examiner qui contrôle les infrastructures, quelles législations peuvent s’appliquer, comment les données sont utilisées et dans quelle mesure nous dépendons de fournisseurs technologiques. Avec l’intelligence artificielle, de nouvelles questions apparaissent : les données de santé servent-elles à entraîner les modèles ? D’où viennent-ils ? Pouvons-nous changer de fournisseur ? Sommes-nous capables d’auditer les traitements et de garantir leur confidentialité ? Je pense qu’une souveraineté pragmatique, fondée sur des garanties vérifiables : maîtrise des données, conformité réglementaire, sécurité, réversibilité, transparence contractuelle et limitation des dépendances critiques doit être l’objectif de tous. Il ne s’agit pas de refuser les innovations internationales, mais de conserver notre liberté de choix : la souveraineté ne consiste pas à tout produire soi-même. Elle consiste à ne pas perdre la maîtrise de ce dont on dépend. Comment faire bénéficier les petits établissements des mêmes avancées que les grandes structures ? C’est un sujet qui me tient particulièrement à cœur, car je connais les contraintes des établissements de santé qui ne disposent ni des moyens financiers ni des équipes techniques des grands centres hospitaliers universitaires. Je me souviens avec été interne dans ces hôpitaux qui déjà disposaient de peu de moyens. Nous devons éviter que l’intelligence artificielle ne crée une nouvelle fracture numérique entre établissements : ceux qui pourraient se l’offrir et les autres. La mutualisation constitue une première réponse : plateformes partagées, services industrialisés, référentiels communs et évaluations collectives. Les éditeurs jouent également un rôle majeur. Ils peuvent rendre accessibles des innovations complexes en les intégrant directement dans les logiciels utilisés quotidiennement par les professionnels. Il faut enfin réfléchir aux modèles économiques. Une innovation qui exige des investissements considérables en infrastructure, en compétences et en maintenance restera inaccessible à de nombreux établissements. Je suis convaincu que la démocratisation de l’IA en santé passera moins par la multiplication de projets expérimentaux isolés que par l’intégration progressive de fonctionnalités éprouvées dans les outils existants. L’IA peut-elle aider notre système à intervenir plus tôt, avant la maladie ou ses complications ? Autrement dit l’IA peut être nous aider à faire une vraie politique de prévention ? Notre système de santé reste très largement organisé autour de la prise en charge de la maladie déclarée, alors qu’une partie de ses enjeux futurs réside dans la prévention et l’anticipation. Les parcours de soins seraient un bon axe de démarrage dans ce cadre. L’intelligence artificielle pourrait contribuer à accompagner cette logique en identifiant plus précocement certains risques, à partir d’informations cliniques, biologiques et longitudinales tout au long su suivi notamment des pathologies chroniques. Je pense notamment aux maladies chroniques, comme le diabète, l’insuffisance cardiaque, respiratoire, ou les maladies rénales ou inflammatoires, pour lesquelles une rupture de suivi ou une évolution biologique défavorable peut précéder une complication. Tout ceci est tout à fait possible si on accepte de lancer l’ide de forfaits de suivis pilotés par l’IA et des structures habituées à suivre les parcours patients (Mutuelles par exemple). Dans la santé des jeunes, comment articuler numérique, éducation et accompagnement humain ? Les jeunes générations grandissent dans un environnement où l’information médicale est immédiatement accessible, mais où sa qualité est extrêmement variable. Avec l’intelligence artificielle générative qu’ils connaissent déjà très bien, cette situation prend une dimension nouvelle. Il devient possible d’obtenir une réponse instantanée, personnalisée et convaincante à presque toutes les questions de santé. C’est une opportunité pédagogique considérable, mais aussi un risque si cette réponse est prise pour une vérité médicale. Je crois que nous devons développer une véritable éducation à l’information de santé, qui associe connaissances scientifiques, compréhension des outils numériques et apprentissage de l’esprit critique. L’IA pourrait devenir un accompagnateur pédagogique intéressant, à condition d’être adaptée à l’âge, aux besoins et à la vulnérabilité des jeunes, et de préserver la place des parents, des enseignants et des professionnels de santé. Mais attention :  l’éducation ne consiste pas simplement à transmettre des réponses, mais à développer la capacité de jugement. Une IA utile à la santé des jeunes devrait les rendre progressivement plus autonomes, et non plus dépendants de ses réponses. Quel modèle de financement permettrait de soutenir les innovations réellement utiles ? Nous devons probablement faire évoluer notre manière de financer l’innovation numérique en santé. Aujourd’hui, nous raisonnons encore trop souvent en coût d’acquisition, en budget de projet ou en investissement technologique, sans toujours prendre en compte l’ensemble des coûts et des bénéfices. Une innovation doit être évaluée sur son cycle de vie : développement, intégration, formation, conduite du changement, maintenance, cybersécurité, évaluation et évolution. Mais il faut également s’intéresser à la valeur qu’elle produit : amélioration des résultats de santé, diminution des complications, réduction des tâches inutiles, amélioration des conditions de travail et efficience organisationnelle : ROI et création de valeur, pas que financière, mais aussi de QVT, de baisse de pression mentale, de gain de temps… Je serais favorable à des mécanismes de financement associant une phase d’expérimentation rigoureuse, une évaluation indépendante et un déploiement progressif lorsque les bénéfices sont démontrés. Il faudrait également éviter que chaque établissement finance isolément les mêmes expérimentations. Si je devais demander une évolution prioritaire aux pouvoirs publics, ce serait de mieux articuler financement, évaluation et diffusion des innovations, avec des dispositifs pérennes plutôt qu’une succession d’appels à projets. Nous devons apprendre à financer non seulement l’innovation, mais aussi la preuve de son utilité et les conditions de son adoption. Le problème n’est pas uniquement de savoir combien coûte une innovation. C’est aussi de savoir combien coûte le fait de ne pas adopter une innovation réellement utile. Dans dix ans, quel changement vous ferait dire que l’intégration de l’IA en santé a été une réussite ? Je vais peut-être vous surprendre, mais j’aimerais que, dans dix ans, nous parlions beaucoup moins d’intelligence artificielle dans les hôpitaux. Non pas parce qu’elle aurait disparu, mais parce qu’elle serait devenue une composante naturelle, fiable et discrète de notre environnement de travail. J’aimerais voir un professionnel de santé qui n’a plus besoin de consacrer une partie importante de son temps avec un patinet à rechercher des informations dans un dossier ou à documenter des tâches administratives. J’aimerais voir un patient qui n’a plus à répéter son histoire médicale à chaque étape de son parcours, et dont les professionnels disposent des informations pertinentes au bon moment. J’aimerais également que les outils puissent contribuer à prévenir certaines complications, faciliter les décisions et améliorer la coordination des soins. Mais surtout, j’aimerais que le temps gagné se traduise par davantage d’écoute, de dialogue et d’attention. Nous avons parfois présenté le progrès technologique comme une course à la performance. Je crois qu’en médecine, le véritable progrès se mesure aussi à la qualité de la relation humaine. Si, dans dix ans, les patients ont le sentiment d’être mieux écoutés et les soignants celui de pouvoir mieux exercer leur métier, alors nous pourrons dire que l’intelligence artificielle a véritablement réussi son entrée dans le système de santé. Pour terminer, je pose toujours a nos invités cette même dernière question : y a-t-il un livre qui changé votre regard sur la médecine, la technologie ou l’action collective ? Je citerais La Peste, d’Albert Camus. Ce n’est évidemment pas un ouvrage consacré à l’intelligence artificielle ou aux technologies médicales. Mais c’est un livre qui nous interroge profondément sur la médecine, la responsabilité individuelle et l’action collective. Ce qui me touche particulièrement dans le personnage du docteur Rieux, c’est sa manière d’agir. Il ne prétend pas posséder toutes les réponses, il ne recherche pas l’héroïsme et il ne s’abrite pas derrière de grandes certitudes. Il fait simplement ce qu’il considère comme son devoir, avec lucidité et persévérance. Je retrouve dans cette attitude quelque chose d’essentiel pour notre époque. Face à l’intelligence artificielle, nous pouvons être tentés par deux attitudes excessives : la fascination pour une technologie qui résoudrait tous nos problèmes, ou la peur d’une technologie qui menacerait notre humanité. Je crois qu’il faut choisir une troisième voie, celle de la responsabilité, de l’action éclairée et du discernement. Camus nous rappelle aussi que l’action collective est indispensable face à des problèmes qui dépassent les individus. C’est une conviction qui a accompagné ma vie professionnelle : aucune transformation importante d’un établissement de santé ne peut réussir durablement sans intelligence collective, sans confiance et sans engagement des équipes. Finalement, la question essentielle n’est peut-être pas de savoir jusqu’où ira l’intelligence artificielle, mais ce que nous choisirons collectivement d’en faire. David Smadja est professeur d’hématologie à l’AP-HP et à l’Université Paris Cité, responsable de la Commission Santé du Laboratoire de la République. Il est l’auteur de « La République de la prévention » aux éditions LEH. Léa Behr est CEO de RespublicIA et membre de la Commission Santé du Laboratoire de la République. Rendez-vous mardi 27 octobre pour la prochaine note « Les mardis de l’innovation en santé »

L’information est-elle une marchandise comme une autre ? Discours de Nathalie Sonnac à Blois

par Nathalie Sonnac le 13 octobre 2026
L’information est une marchandise, mais elle n’est pas une marchandise comme les autres. À l’heure où les plateformes numériques et l’intelligence artificielle bouleversent les médias, cette distinction revêt une importance démocratique majeure à l'aube de la campagne présidentielle de 2027. Dans sa conférence inaugurale des Rendez-vous de l’histoire de Blois, Nathalie Sonnac retrace la marchandisation de l’information, de l’essor de la presse de masse à l’économie de l’attention. Elle interroge le pouvoir des plateformes, les menaces sur le pluralisme et les défis de l’IA générative. Rappelant que la valeur démocratique de l’information ne se réduit pas à son prix, elle appelle à préserver des médias pluralistes, à renforcer le service public audiovisuel et à encadrer les acteurs technologiques pour garantir notre liberté de penser et de juger.
Le 9 octobre 2026, à l’occasion de la 29e édition des Rendez-vous de l’histoire organisée à Blois autour du thème « Les Marchands », Nathalie Sonnac a prononcé la conférence inaugurale intitulée « L’information est-elle une marchandise comme une autre ? ». Responsable de la commission Culture et Espace public du Laboratoire de la République et spécialiste reconnue de l’économie des médias, elle a proposé une réflexion croisant histoire, économie et enjeux démocratiques pour interroger la place de l’information dans nos sociétés et les profondes transformations de son écosystème à l’ère numérique. https://www.youtube.com/watch?v=QBwlzP5aWps&t=4325s Nous reproduisons ci-dessous l’intégralité de son intervention. Discours de la conférence inaugurale par Nathalie Sonnac « L’information est-elle une marchandise comme une autre ? »29e édition – Les Rendez-vous de l’histoireBlois, le 9 octobre 2026 Bonjour à toutes et à tous, C’est un immense honneur, non sans une certaine émotion, que d’être devant vous aujourd’hui pour cette conférence inaugurale. Je remercie infiniment et très sincèrement les membres du Conseil scientifique et son président de m’avoir fait l’honneur de me choisir pour ouvrir cette nouvelle édition des Rendez-vous de l’Histoire. Je suis également très heureuse de partager ce moment avec vous, dans un lieu où l’histoire vient précisément éclairer les questions les plus contemporaines. Oscar Wilde, dans sa pièce de théâtre L’Éventail de Lady Windermere créée en 1892, définissait le cynique comme celui qui « connaît le prix de toute chose et la valeur d’aucune ». J’aimerais partir de cette expression pour poser la question qui m’a été proposée aujourd’hui : l’information est-elle une marchandise comme une autre ? C’est une question qui paraît plus simple qu’elle ne l’est au fond. L’information répond à un besoin humain, celui de savoir. Elle est un moyen de comprendre le monde qui nous entoure, d’apprendre au-delà de notre expérience directe et personnelle. L’information joue un rôle essentiel dans nos sociétés démocratiques, car elle permet aux individus de prendre des décisions éclairées sur ce qu’ils souhaitent soutenir ou contester, défendre une cause ou choisir leur vote. Elle permet de se tenir au courant des événements actuels, de se forger une opinion et de participer au débat. En un mot, l’information nous permet d’être des citoyens libres. L’information se produit, elle s’échange, se vend et se distribue. Elle a un coût et un prix. Des entreprises investissent pour la produire, d’autres pour la diffuser ; des consommateurs acceptent de payer pour y accéder et des annonceurs financent les médias qui parviennent à réunir autour d’elle une audience. L’information appartient donc bien au monde économique ; l’information est une marchandise. Et pourtant, nous savons intuitivement que sa valeur ne se réduit pas à son prix. Une enquête journalistique peut coûter très cher, être lue par relativement peu de personnes et pourtant produire des effets considérables pour toute une société. Une information locale peut être insuffisamment rentable pour justifier économiquement le maintien d’une rédaction et être néanmoins indispensable aux habitants d’un territoire. Par là même, elle participe à la cohésion nationale. À l’inverse, une information fausse, spectaculaire ou outrageusement simplifiée peut coûter très peu à produire, circuler massivement et générer beaucoup de valeur publicitaire. Prix et valeur ne coïncident donc pas nécessairement : c’est par cette tension que je voudrais commencer mon intervention. Je le ferai avec mon regard de spécialiste en économie des médias mais surtout en qualité de chercheure en sciences humaines et sociales. Car l’économie ne suffit pas. Parler de l’information, c’est nécessairement parler d’histoire, de droit, de sociologie et de politique. Et c’est précisément ce qui rend la question passionnante dans le cadre de ces Rendez-vous de l’Histoire dont l’édition cette année est consacrée aux Marchands. Qui sont les marchands de l’information ? Que vendent-ils ? À qui ? Et surtout : les marchands d’aujourd’hui vendent-ils la même chose que ceux d’hier ? Et qui sont-ils ces marchands aujourd’hui ? Pour tenter d’y répondre, je procéderai en quatre temps. Dans un premier temps, je repartirai de l’histoire pour montrer comment le marché a contribué à démocratiser l’information et à faire émerger les médias de masse. Dans un deuxième temps, nous verrons pourquoi l’information n’est pas une marchandise comme les autres, et pourquoi cette singularité pose directement la question du pluralisme et du service public audiovisuel. Dans un troisième temps, nous regarderons ce qui change avec les nouveaux marchands de l’information : les plateformes et les réseaux sociaux, l’économie de l’attention, la désinformation et désormais l’intelligence artificielle. Enfin, dans un dernier temps, j’aborderai les choix politiques et démocratiques que ces transformations nous imposent aujourd’hui. Commençons donc par le premier point de cette histoire : Comment le marché a-t-il contribué à démocratiser l’information ? Produire de l’information coûte cher. Il faut recueillir des faits, les vérifier, disposer de journalistes, de correspondants, de rédactions. Il faut du temps. Il faut également des moyens pour distribuer cette information et lui permettre de rencontrer un public. L’information n’a pas toujours été un bien destiné à tous. Dans son Histoire des médias, le professeur et historien Jean-Noël Jeanneney, président de cette honorable Assemblée, nous rappelle qu’à la Renaissance, les Avvisi circulaient entre marchands, banquiers, diplomates et puissants. L’information est alors rare, coûteuse, stratégique, réservée aux élites économiques et politiques. Dès l’origine, l’information est donc à la fois une marchandise et un pouvoir. Sa valeur économique tient aussi à l’avantage qu’elle procure à celui qui la possède, avant les autres, ou à l’exclusion des autres. Savoir ce que les autres ignorent. Toute l’histoire qui va suivre peut d’ailleurs se lire comme une transformation des formes de ce pouvoir. Le XIXe siècle renverse progressivement cette logique. Avec l’industrialisation de la presse et surtout l’essor de la publicité, il devient possible d’abaisser le prix des journaux et de les diffuser à une échelle jusque-là inconnue. Émile de Girardin en 1836, avec son journal La Presse, l’illustre parfaitement : compte tenu du coût très élevé de production de l’information, il fait financer une partie du journal par la publicité afin d’en diminuer le prix de vente et d’élargir son lectorat. Il donne naissance à un modèle économique appelé à devenir déterminant dans l’histoire des médias. Dès lors, la marchandisation de l’information n’a pas seulement constitué une menace pour sa démocratisation, comme on a souvent tendance à le penser. Elle en a aussi été l’une des conditions : le marché n’a pas seulement fait de l’information une marchandise ; il a aussi contribué à en faire un bien accessible au plus grand nombre. Ce recours à la publicité fonde une particularité essentielle du modèle économique des médias : vendre deux fois un même bien. Les lecteurs accèdent à l’information sans en payer l’intégralité du coût tandis que les annonceurs achètent un lectorat. Les médias retirent leurs gains en facilitant l’interaction entre lecteurs et annonceurs. C’est ce que nous appelons en économie un marché à deux versants (two-sided markets). L’agence Havas, créée en 1835 comme première agence de presse internationale, puis dotée d’une branche publicité à partir de 1852, est l’incarnation même de ce modèle de marché. On le retrouve ensuite dans la presse, la radio et la télévision, puis, plus tard, sur les plateformes numériques. Pendant une très longue période, ce modèle permet une forme d’équilibre : ceux qui tirent une valeur économique de l’accès aux publics contribuent, par la publicité, au financement de l’information. Le XXe siècle introduit cependant une nouvelle configuration. Avec la radio, puis la télévision, l’information n’est plus seulement imprimée et vendue exemplaire par exemplaire : elle peut être diffusée simultanément à des millions de personnes. Et cette diffusion repose sur une ressource rare : les fréquences hertziennes. Tout le monde ne peut pas émettre. À la question de l’accès à l’information s’ajoute donc celle de l’accès aux moyens de diffusion. Cette rareté justifie une intervention beaucoup plus forte de la puissance publique. En France, elle prend d’abord la forme d’un monopole public de la radio et de la télévision. Puis, avec l’ouverture progressive du secteur à des acteurs privés, apparaissent avec une acuité nouvelle les questions d’attribution des fréquences, de concentration et de pluralisme. Avec l’avènement des médias de masse, leur organisation devient ainsi une question démocratique autant qu’économique. Ce détour historique est important : à mesure que les conditions de production et de diffusion de l’information se transforment, les formes de rareté, et avec elles les formes de pouvoir, se déplacent. Cette histoire nous invite donc à ne pas nous tromper de procès. Le marché n’est pas en soi l’ennemi de l’information. Une presse sans modèle économique est une presse fragile ; une rédaction sans ressources suffisantes ne peut être durablement indépendante. La rentabilité n’est donc pas un gros mot : elle est une condition de l’existence des entreprises médiatiques. Le problème commence ailleurs : lorsque le marché devient seul juge de l’information qui mérite d’être produite. Nous venons de voir comment le marché a contribué à démocratiser l’accès à l’information. Mais cela ne répond qu’à la première partie de la question. Car si l’information est une marchandise, est-elle une marchandise comme une autre ? Et pour cela, revenons à Oscar Wilde : le marché est un formidable mécanisme pour mettre en relation une offre et une demande, et pour révéler des prix. Mais ce prix, peut-il mesurer toute la valeur d’une information ? L’économie elle-même nous apprend que non. L’information en tant que bien présente en effet des caractéristiques économiques particulières. En 1954, le futur prix Nobel d’économie Paul Samuelson publie un article devenu classique, intitulé « The Pure Theory of Public Expenditure ». Il montre qu’un bien public se distingue d’un bien privé par deux propriétés. La première est celle que les économistes appellent la non-rivalité : si je consomme une information, je n’empêche pas quelqu’un d’autre de la consommer à son tour. Une même information peut être lue, entendue ou regardée par des milliers, voire des millions de personnes. La seconde caractéristique est la non-exclusion : une fois l’information produite et diffusée, il peut être difficile d’empêcher ceux qui ne l’ont pas payée d’y accéder, même si cet accès peut bien sûr être limité par un abonnement. Ainsi, l’information ne constitue donc pas toujours un bien public pur, mais elle possède, comme la connaissance, la caractéristique d’être non rivale. Prenons l’enquête de Victor Castanet sur les mauvais traitements dans les Ehpad, publiée dans Les Fossoyeurs, ou celle des Panama Papers, enquête internationale qui a mis au jour des mécanismes d’évasion fiscale. Dans les deux cas, il a fallu rémunérer le ou les journalistes, consacrer du temps à l’enquête, prendre des risques juridiques. Quelques milliers ou quelques centaines de milliers de personnes ont éventuellement payé pour lire cette enquête. Mais leur valeur ne s’arrête pas à ses acheteurs, celles-ci peuvent déclencher une enquête judiciaire, modifier une politique publique, conduire une entreprise à changer ses pratiques, permettre à des citoyens de mieux comprendre les décisions qui les concernent. L’économiste dira que l’information produit des externalités positives. Ainsi, celui qui la produit en supporte le coût, mais une partie de sa valeur bénéficie à toute la société. Nous l’avons dit, une information de qualité contribue à l’instruction des citoyens, à la compréhension du monde, à la formation des opinions et au débat public. Voilà le premier décalage fondamental entre prix et valeur. Et ce décalage produit une défaillance de marché. Parce que l’information coûte cher à produire, alors que ses bénéfices profitent souvent bien au-delà de ceux qui la paient, le marché a tendance à en produire moins que ce qui serait souhaitable pour la collectivité. Ainsi, il peut devenir rationnel pour une entreprise de fermer une rédaction locale parce qu’elle n’est plus rentable ; il peut devenir rationnel de réduire le nombre de correspondants étrangers ; il peut devenir rationnel de consacrer moins de ressources à une enquête de six mois qu’à des contenus moins coûteux et capables de générer immédiatement davantage d’audience. Ces décisions peuvent être économiquement rationnelles pour chacune des entreprises et collectivement dommageables pour la société. C’est pourquoi nos démocraties, celles qui ont pour principe fondamental la liberté d’expression pour tous, n’ont jamais abandonné l’information au seul marché. Nos sociétés européennes ont en réalité compris depuis longtemps cette singularité. Elles n’ont jamais considéré l’information comme une marchandise absolument semblable aux autres. Elles ont garanti la liberté de la presse. Elles ont limité la concentration. Elles ont instauré des aides publiques à la presse. Elles ont réglementé l’usage de fréquences rares. Elles ont imposé des obligations de pluralisme. Et elles ont créé des médias de service public. Pourquoi ? Non parce qu’il faudrait protéger les médias de l’économie de marché. Mais parce que le marché, laissé à lui-même, ne garantit ni la quantité, ni la diversité, ni la qualité, ni l’accessibilité de l’information dont une démocratie a besoin. Nous avons aussi, comme citoyens, une part de responsabilité. Aujourd’hui, 83 % des Français ne paient pas pour s’informer. Or cette gratuité n’est jamais neutre : son financement repose ailleurs, sur la publicité, la captation de l’attention, les plateformes. À force de considérer que l’information doit être gratuite, nous fragilisons ceux qui supportent le coût de sa production. Mais la question du financement n’épuise pas le problème. Reste celle de la diversité des informations et des points de vue auxquels les citoyens ont accès. C’est ainsi que la question du pluralisme occupe une place essentielle dans notre problématique. Elle était au centre des débats lors de la Commission d’enquête consacrée à l’audiovisuel public. Une démocratie suppose précisément que puissent coexister des opinions différentes, des interprétations opposées voire des désaccords profonds. Mais pour que ces désaccords puissent exister démocratiquement, encore faut-il que les citoyens aient accès à une diversité de sources d’informations et de points de vue. C’est la raison pour laquelle le pluralisme n’est pas simplement une vertu journalistique. Il est une condition du fonctionnement démocratique. Et depuis 1984 pour la presse écrite et 1986, pour le secteur de l’audiovisuel, le pluralisme est un objectif de valeur constitutionnelle, c’est-à-dire protégé au plus haut niveau du droit français. À travers le pluralisme des opinions, chaque citoyen peut être confronté à une diversité de points de vue, se forger son propre jugement et, le moment venu, faire ses choix politiques. Les médias ne se contentent donc pas de transmettre et de diffuser des informations nécessaires à la formation de l’opinion collective. Non. Ils les sélectionnent, les vérifient, les hiérarchisent et contextualisent. Ils assurent également la médiation entre société civile, experts et institutions politiques. Ce sont les raisons pour lesquelles ils sont considérés dans nos sociétés comme des vecteurs de démocratie. Cela leur donne évidemment un pouvoir considérable, et ce pouvoir doit lui-même être contrôlé. D’où les règles de pluralisme, d’éthique et de déontologie qui sont imposées à l’ensemble des médias, privés comme publics. Les médias traditionnels produisent aussi quelque chose de difficile à mesurer économiquement : un monde informationnel en partie commun que l’on appelle espace public. Nous ne lisons pas tous le même journal et nous n’avons évidemment pas tous les mêmes opinions. Mais une part importante des citoyens peut être exposée aux mêmes événements, aux mêmes faits, aux mêmes rendez-vous d’information. L’espace public n’est pas uniforme, mais il est en partie partagé. Pour le célèbre théoricien en sciences sociales, disparu récemment, Jürgen Habermas, il est ce lieu, matériel ou symbolique, où circulent les informations et les arguments, où se confrontent les opinions, où les questions d’intérêt collectif deviennent visibles et peuvent être discutées. Ainsi, pendant une grande partie du XXe siècle, les médias ont contribué à constituer l’une de ses principales infrastructures. Aujourd’hui, l’espace public est fragilisé sous l’effet de plusieurs mouvements qui se cumulent. Les médias privés subissent une concurrence exacerbée depuis l’arrivée du numérique liée à la multiplication du nombre d’acteurs (plateformes, réseaux sociaux, médias en ligne, services de vidéo à la demande…) qui se traduit par une très forte tension sur les ressources publicitaires. Le modèle économique des médias privés est en crise, celle-ci est largement passée sous silence. L’audiovisuel public est soumis à des attaques récurrentes et à une instabilité financière qui affaiblit sa capacité à remplir durablement ses missions. Et une part croissante de l’accès à l’information est désormais organisée par des plateformes qui s’appuient sur des systèmes algorithmiques de recommandation, susceptibles aussi de devenir des vecteurs de manipulation et d’ingérences étrangères. Nous y reviendrons. Ce qui est en jeu n’est donc plus seulement l’avenir économique des médias : ce sont les conditions mêmes de notre vie démocratique. Ce pluralisme suppose évidemment un écosystème médiatique diversifié, dans lequel des médias privés solides et indépendants, des médias associatifs et un service public fort ont chacun un rôle essentiel à jouer. C’est précisément pour répondre aux limites du marché et garantir le pluralisme que nos démocraties ont construit des institutions spécifiques. Parmi elles, le service public de l’audiovisuel occupe une place singulière. Il est présenté par certains comme une survivance du monde ancien : un système conçu à l’époque de la rareté des fréquences et qui aurait perdu sa justification dans un monde où chacun dispose gratuitement, sur son téléphone, d’une quantité pratiquement infinie de contenus. Cette manière de poser le problème me paraît erronée. D’abord, parce que le service public répond à une défaillance économique. Le marché ne produit pas spontanément, ou pas dans des quantités suffisantes, tous les biens informationnels dont une société a besoin : l’investigation, l’information locale, les correspondants internationaux, certains programmes culturels qui sont souvent coûteux et pas toujours rentables. Le service public permet donc de produire ce que le marché risque de sous-produire. En France, le coût de production de l’information est estimé, par l’Arcom et la Dgmic, à 2,9 milliards d’euros. Les deux groupes publics, France Télévisions et Radio France, assument près d’un tiers de cette production et assurent 44 % de la diffusion totale. Ensuite, sans eux, une part substantielle de cette information ne serait pas produite ou diffusée, notamment dans les territoires locaux, régionaux et ultramarins. Pourquoi ? Parce que les forces du marché ne permettent pas d’en garantir ni le volume ni la couverture des territoires. Et c’est ici qu’il faut regarder la réalité économique en face. Le marché publicitaire télévisé est sous pression, et la valeur se déplace massivement vers les acteurs du numérique. Des études montrent qu’ils captaient plus de la moitié des recettes publicitaires nettes en 2022, ils pourraient en capter les deux tiers en 2030. C’est cette crise économique des médias privés que j’évoquais précédemment. Dans ces conditions, présenter la privatisation de l’audiovisuel public comme une simple source d’économies constitue à mes yeux un contresens économique. On ne peut pas retirer plusieurs milliards de financement public d’un écosystème et supposer que le marché publicitaire prendra naturellement le relais. La question n’est donc pas seulement combien coûte le service public ? Elle est aussi, que coûterait sa disparition en information, en création et en souveraineté culturelle ? Vous l’aurez compris, le service public participe de cet espace commun, et demeure l’un des endroits où des millions de citoyens peuvent encore être confrontés aux mêmes faits et aux mêmes questions. Un rôle difficile à traduire en prix, alors même qu’il possède une valeur démocratique considérable. Mais défendre le service public ne signifie pas le soustraire à la critique. Et le statu quo conduirait à terme à la faillite de l’écosystème médiatique dans son ensemble. Plusieurs freins entravent sa transformation : l’instabilité de son financement, mais également une gouvernance trop complexe, des logiques administratives qui freinent sa capacité d’adaptation, des difficultés à conquérir les publics plus jeunes. Il ne s’agit pas de singer les codes de TikTok ou d’Instagram, mais d’apporter précisément ce que ces plateformes ne produisent pas : du contexte, de la profondeur, de la fiabilité. Le service public doit se réformer pour se renforcer. Ce n’est plus une option. Une démocratie ne repose pas uniquement sur la liberté de chacun de parler, elle suppose également que nous disposions d’un monde commun à propos duquel nous pouvons être en désaccord. Voilà pourquoi la contradiction contemporaine est si frappante. Au moment même où l’information devient plus abondante, où nos parcours informationnels se fragmentent et où les références communes s’affaiblissent, certains concluent que le service public serait devenu moins nécessaire. Je défends ici la proposition inverse : ce n’est pas malgré la transformation de l’espace informationnel que le service public demeure nécessaire ; c’est en raison même de cette transformation que sa place est essentielle. Plus l’information est abondante, plus nous avons besoin d’institutions capables de produire une information vérifiée, indépendante et accessible à tous. Nous avons regardé jusqu’ici comment l’information était produite, financée et organisée par les médias traditionnels. Nous entrons maintenant dans le troisième temps de cette histoire. Qui sont les nouveaux marchands de l’information ? Depuis une vingtaine d’années, les plateformes numériques – Google, YouTube – et les réseaux sociaux – Facebook, Instagram, X ou encore TikTok – se sont progressivement intercalés entre les producteurs d’information et leurs publics. Ils reposent eux aussi sur une structure de marché à deux versants, mais avec des audiences qui se comptent en centaines de millions, voire en milliards d’utilisateurs. Leur modèle repose sur la collecte massive de données, sur des systèmes algorithmiques de recommandation et, de plus en plus, sur l’intelligence artificielle. Les entreprises qui les contrôlent disposent d’une puissance économique et financière très supérieure à celle des médias traditionnels. Et d’ailleurs parfois même plus puissants que certains États. Cette nouvelle intermédiation déplace le centre de gravité de l’espace médiatique. En redistribuant la valeur au profit des plateformes : les médias continuent de supporter les coûts de production de l’information tandis que ceux qui organisent l’accès aux contenus captent une part croissante des revenus publicitaires et de l’attention des publics, sans produire eux-mêmes l’information journalistique originale. Ils ne sont donc pas soumis au régime de responsabilité éditoriale des éditeurs alors même qu’ils disposent d’un pouvoir déterminant sur l’accès, la circulation et la visibilité de l’information. Cette asymétrie réglementaire, plusieurs fois dénoncée, n’est toujours pas réglée. Nous ne pouvons plus traiter les plateformes comme de simples intermédiaires techniques dès lors qu’elles exercent un pouvoir majeur sur l’organisation de l’espace public. Prenons YouTube, que sa direction présente elle-même comme « la première chaîne de télévision en France ». Or la plateforme n’est pas soumise, en tant que telle, au même régime d’obligations que les chaînes de télévision conventionnées par le régulateur de l’audiovisuel, l’Arcom, notamment en matière de pluralisme et de temps de parole. Il devient difficile de revendiquer la puissance et l’audience d’une chaîne de télévision sans en assumer les mêmes responsabilités. Mais la conséquence n’est pas seulement économique. Les plateformes numériques sont devenues des infrastructures d’accès à l’information et des lieux où se forme une part du débat collectif. En effet, ces grandes entreprises numériques redessinent ainsi les conditions dans lesquelles l’information circule. Ce mouvement dépasse d’ailleurs le seul champ de l’information, puisqu’elles organisent également une part croissante de l’accès aux œuvres culturelles. Dès lors, à la concentration des groupes médiatiques s’ajoute celle de quelques entreprises technologiques mondiales qui sont devenues des points de passage entre une multitude de producteurs et des milliards d’utilisateurs. Le vocabulaire juridique est assez parlant : le règlement européen sur les marchés numériques qualifie certaines de ces grandes entreprises de gatekeepers, « contrôleurs d’accès ». Ce qui se joue ici est donc aussi un déplacement du pouvoir informationnel, qui ne réside plus seulement dans la capacité à produire ou à posséder l’information, mais également dans la capacité à en organiser l’accès, le contrôle, la circulation et la visibilité. Pour comprendre ce nouveau pouvoir, interrogeons-nous à présent sur ce que vendent réellement ces nouveaux marchands. Lorsque nous ouvrons un réseau social, nous ne payons généralement rien. Cela signifie-t-il que nous sommes sortis de l’univers marchand ? Évidemment non. Cela signifie simplement que la marchandise a changé. La ressource rare n’est plus l’information, car elle est une ressource abondante et omniprésente dans le monde numérique, on parle même d’infobésité ou de fatigue informationnelle. Ce qui est rare, c’est notre attention. L’attention est devenue l’une des nouvelles monnaies du monde numérique. Notre connectivité addictive produit chaque jour des milliers de traces, sous forme de données, qui alimentent les systèmes algorithmiques de recommandation qui apprennent progressivement de nos comportements et permettent de monétiser cette connaissance auprès des annonceurs. Nous ne sommes évidemment pas passifs dans ce processus : ces systèmes se nourrissent précisément de nos choix, de nos clics, de nos partages et de nos interactions. Mais ces comportements individuels deviennent à leur tour la matière à partir de laquelle les plateformes organisent la visibilité des contenus. Une nouvelle cybernétique est en train de se dessiner… Cela entraîne une conséquence décisive pour l’information. Une rédaction hiérarchise théoriquement l’information en fonction de critères éditoriaux : qu’est-ce qui est important ? Qu’est-ce qui doit être approfondi ? Qu’est-ce qui mérite d’être porté à la connaissance du public ? L’infrastructure des modèles des plateformes numériques et des réseaux sociaux tend à répondre à une autre question : quel contenu a le plus de chances de retenir cet utilisateur, de susciter une réaction, un partage, un commentaire ? La logique n’est pas immorale, elle est économique. Mais ses conséquences sont politiques. Ce qui capte le mieux notre attention et nous fait réagir n’est pas nécessairement ce qui nous informe le mieux. L’émotion, l’indignation, la colère, la peur, la surprise ou la polémique nourrissent une économie fondée sur l’engagement : dès lors que l’engagement est monétisable, provoquer une réaction devient économiquement rentable. Ainsi, la valeur informative d’un contenu peut ainsi diverger de sa valeur d’attention : l’émotion concurrence la hiérarchisation et la vérification de l’information. À ce transfert de valeur s’ajoute un pouvoir de sélection : le marché ne détermine plus seulement comment financer l’information, il contribue désormais à décider quelle information sera visible. Cela doit changer notre manière de penser le pluralisme. Pendant longtemps, nous avons pensé la régulation des médias en nous demandant essentiellement : qui possède les journaux ? Combien existe-t-il de chaînes ? Quel degré de concentration peut-on accepter ? Comment garantir la diversité des opinions ? Ces questions demeurent essentielles. En effet, le secteur des médias est aujourd’hui fortement concentré, en France comme dans de nombreux pays. La situation n’est pas nouvelle, mais elle s’est accentuée ces dernières années sans que les pouvoirs publics aient véritablement pris la mesure de ses conséquences sur le pluralisme, ni profondément repensé les règles destinées à encadrer cette concentration. Désormais une part importante des médias est détenue par quelques grands groupes industriels et financiers. Or la concentration économique peut aussi conduire à une concentration du pouvoir éditorial et idéologique, avec des effets directs sur le pluralisme. Mais aujourd’hui, ces questions ne suffisent plus. Car nous pouvons avoir cent journaux, des dizaines de chaînes, des milliers de sites d’information et pourtant voir une grande partie de l’accès à cette diversité organisée par quelques intermédiaires. Ainsi, le pluralisme ne dépend donc plus seulement de l’existence d’une diversité de médias, il dépend également des conditions dans lesquelles cette diversité devient accessible et visible. Nous devons prendre conscience que cette transformation est majeure : nous passons progressivement d’un problème de pluralisme des médias à un problème de pluralisme de l’espace informationnel plus fragmenté, plus personnalisé et, de plus en plus organisé par des infrastructures privées, principalement américaines et chinoises. C’est ce qui aurait dû conduire à déplacer les termes du débat récent sur le pluralisme : la question n’est pas seulement de savoir si les journalistes sont de gauche ou de droite ; elle est de savoir si chacun de nous reste réellement exposé à des points de vue différents des siens. Or, dans un environnement de plus en plus polarisé, les algorithmes peuvent favoriser des formes d’entre-soi informationnels, qui rendent cette confrontation plus difficile. Et le service public lui-même peut se laisser prendre à cette logique, alors que sa mission devrait précisément être de garantir cette diversité des points de vue. Concrètement, deux citoyens vivant dans un même pays peuvent aujourd’hui être exposés à des messages politiques radicalement différents, sans jamais en avoir conscience. L’un allume le journal télévisé du soir ; l’autre fait défiler son fil d’actualité sur son téléphone. Tous deux s’informent, pensent-ils. Pourtant, les faits qu’ils voient, les sujets mis en avant, les émotions sollicitées ne sont pas les mêmes. Nous pouvons ainsi voir se multiplier des parcours informationnels fortement différenciés, parfois peu perméables les uns aux autres. Cette différenciation croissante fragilise l’existence d’un espace informationnel véritablement commun. Nous avions construit la régulation du XXe siècle autour de l’idée de rareté des moyens de diffusion. Le problème contemporain est presque inverse : nous sommes confrontés à l’abondance de l’information. Dans cette nouvelle abondance, la visibilité devient un enjeu décisif. Et ceux qui contrôlent les mécanismes de visibilité exercent une capacité considérable à déterminer ce qui sera vu, et par là même, à peser sur le débat démocratique. La question qui nous réunit porte sur l’information comme marchandise. J’aimerais m’arrêter, avec vous, quelques instants, changer de focale et regarder l’envers : quelle est la valeur de la désinformation ? C’est intéressant car elle constitue presque un cas d’école de cette nouvelle économie de l’attention. Du point de vue du marché de l’attention, le coût de production de la désinformation peut être extrêmement faible avec une valeur d’attention relativement élevée. Rappelons qu’elle ne présente rien de nouveau. Le libelle, ce petit livre d’injures qui s’opposait à la satire et à la critique, fut une arme de prédilection du siècle des Lumières. La presse à grand tirage en a changé l’échelle. Mais le numérique marque un tournant quantitatif majeur : la viralité démultiplie la circulation de la désinformation, qui suscite de l’émotion, génère du trafic et de l’engagement, donc des revenus publicitaires. Du point de vue de la société, le coût de la désinformation peut au contraire être considérable avec des conséquences concrètes : augmentation du coût d’accès à l’information fiable et asséchement de la demande d’information indépendante ; altération de la confiance et polarisation des débats ou encore, manipulation des opinions et déstabilisation des scrutins. Elle produit ce que l’économiste appellerait des externalités négatives. Nous nous retrouvons alors face à un paradoxe presque symétrique. L’information de qualité est coûteuse à produire, difficile à rentabiliser et génératrice d’externalités démocratiques positives. La désinformation, à l’inverse, est peu coûteuse à produire, très performante dans l’économie de l’attention et génératrice d’externalités démocratiques négatives. Même si ce n’est évidemment pas toujours le cas, la possibilité même de cette inversion doit nous alerter : elle signifie que les incitations économiques de l’espace informationnel peuvent parfois être à rebours de l’intérêt démocratique. Le problème de la désinformation ne tient pas à la seule circulation du faux. Il tient aussi au brouillage progressif de la frontière entre le vrai et le faux. Dans Les Cahiers, Paul Valéry écrivait « le mélange du vrai et du faux est énormément plus toxique que le faux pur ». Cette intuition me paraît particulièrement éclairante aujourd’hui. Une désinformation efficace n’est pas nécessairement une pure invention. Elle peut s’appuyer sur un fait exact, une image réelle, une statistique authentique, puis être décontextualisée, associée à une interprétation trompeuse ou mêlée à des éléments inventés. C’est dans cet espace que se joue la guerre des récits à laquelle nous assistons depuis plusieurs années. Le doute et la défiance se sont immiscés au fil du temps dans le lien de confiance, laborieusement tissé entre les citoyens et les médias ; une confiance pourtant indispensable au bon fonctionnement démocratique. Dans son ouvrage Pour les faits, la philosophe et socio-historienne Géraldine Muhlmann nous rappelle que les fake news sont « une mine toujours posée sous la confiance du public ». Que nous a appris ce changement de pied ? La crise de l’information de qualité ne tient pas évidemment à la seule présence de désinformation, mais à la difficulté croissante de produire et de rendre visibles des contenus vérifiés, contextualisés et pluralistes. Il ne s’agit plus seulement de savoir si telle information est vraie ou fausse ; c’est notre capacité collective à établir ce qui peut être tenu pour vrai qui se fragilise. Dans cette ère de post-vérité, les faits tendent à perdre leur capacité à arbitrer les désaccords, concurrencés par des récits, des émotions ou des croyances. Or, une démocratie a besoin pour fonctionner de faits sur lesquels on s’entende et d’une réalité commune à partir de laquelle débattre. L’expérience du monde repose sur notre capacité à distinguer le réel de l’imaginaire. J’aimerais reprendre ici les mots de la philosophe Hannah Arendt : « Ce qui permet à une dictature totalitaire ou à une autre dictature de régner, c’est que les gens ne sont pas informés ; comment pouvez-vous avoir une opinion si vous n’êtes pas informé ? Quand tout le monde vous ment en permanence, le résultat n’est pas que vous croyez ces mensonges, mais que plus personne ne croit plus en rien. Et un peuple qui ne peut plus rien croire, ne peut plus se faire une opinion. Il est privé de sa capacité d’agir mais aussi de sa capacité de penser et de juger. Et l’on peut faire ce que l’on veut d’un tel peuple ». Nous avons vu comment ces nouveaux marchands, plateformes et réseaux sociaux, ont transformé la circulation, la hiérarchisation et la visibilité de l’information. Une dernière transformation nous fait franchir aujourd’hui une nouvelle frontière : l’arrivée de l’intelligence artificielle générative. Fabrice Fries, président de l’AFP, dans son discours à l’École Normale supérieure en mai dernier propose de lire les mutations de l’information en trois temps : d’abord Internet a fait perdre aux médias le contrôle exclusif de la distribution ; puis les réseaux sociaux et le smartphone ont installé les plateformes et leurs algorithmes au cœur de l’accès à l’information ; avec ChatGPT, une troisième étape s’ouvre : les systèmes d’IA peuvent désormais produire directement des réponses synthétiques à grande échelle. Ainsi, une nouvelle couche d’intermédiation se superpose à la précédente : l’intermédiaire ne se contente plus de nous conduire vers une information, il fabrique lui-même une réponse, sans nécessairement renvoyer vers les sources d’origine et leurs producteurs. Google lui-même a franchi cette étape avec ses AI Overviews, les « Aperçus IA » : pour certaines requêtes, le moteur ne se contente plus d’ordonner des liens, il produit en tête de page une réponse synthétique générée par l’intelligence artificielle. Plus généralement, ces systèmes peuvent produire du texte, du son, de l’image et inventer un contenu inédit. L’IA fabrique son « propre langage dégagé de toute référentialité » nous dit Mazarine Pingeot dans son ouvrage Inappropriable : ce que fait l’humain à l’IA. Et cette évolution se traduit déjà dans les usages : selon une étude de la Fondation Jean-Jaurès et de ses partenaires, à paraître prochainement, 17 % des Français utilisent chaque jour l’IA pour s’informer sur l’actualité. Autrement dit, l’utilisateur pose une question, le système lui répond. Nous assistons depuis l’arrivée des agents conversationnels à un nouveau déplacement de valeur : après avoir vu les grandes plateformes numériques absorber une partie de leurs audiences et, avec elles, siphonner une part substantielle de leurs recettes publicitaires, les médias voient désormais leurs contenus nourrir les réponses générées par l’IA, sans qu’un accord ou une négociation préalable n’ait eu lieu, au risque de perdre un peu plus encore leur relation directe avec leurs publics. Certains titres font déjà état de baisses de trafic de 40 %. Et même lorsque ces usages donnent lieu à une rémunération, celle-ci ne garantit pas le financement du journalisme : un même article peut alimenter de nombreuses réponses, tandis que les revenus éventuels sont amputés des commissions des intermédiaires puis répartis entre les médias dont les contenus ont été utilisés. Ainsi, l’IA vient consolider encore un peu plus le pouvoir de domination des acteurs de la tech dans l’espace informationnel. Relevons que tous les médias ne disposent pas non plus des mêmes armes : une marque reconnue, des archives riches ou une expertise rare renforcent son pouvoir de négociation. Les revenus tirés de l’IA risquent ainsi de se concentrer chez les médias les mieux placés pour négocier. Au-delà de l’enjeu économique, si seuls les médias capables de négocier trouvent leur place dans ces nouveaux circuits, une partie de l’information produite par les autres risque tout simplement de devenir moins visible, voire de disparaître des réponses. Et avec elle, une part du pluralisme. L’IA nous oblige donc à nous poser de nouvelles questions : Qui produit ce que je lis ? D’où vient cette information ? Qui l’a vérifiée ? Qui en répond ? Sur quelles informations l’IA s’appuie-t-elle pour construire sa réponse ? Jamais il n’a été aussi facile de produire des contenus, mais, noyée dans cette abondance, l’information fiable risque de devenir difficile à repérer. Que pouvons-nous tirer politiquement et démocratiquement de ces transformations ? Pour cela, revenons à notre question de départ : l’information est-elle une marchandise comme une autre ? L’information est une marchandise. Mais elle n’est pas une marchandise comme une autre. Nous l’avons longtemps considérée comme un produit, puis comme un marché, ensuite comme une industrie. Nous devons désormais apprendre à la considérer comme une infrastructure démocratique. Sa fonction est suffisamment importante pour la collectivité, pour que nous nous préoccupions de sa production, de son accessibilité et de ses conditions de gouvernance. Il ne s’agit pas de choisir entre subventions publiques et rendements de marché. Ce que certains appellent une troisième voie qui consiste précisément à repenser la manière dont nous valorisons, finançons et protégeons, l’information indépendante d’intérêt public, comme un bien commun. Au XXIe siècle, dans un monde où l’information est surabondante, la question devient alors : qui détient le pouvoir de hiérarchiser les informations, d’en organiser l’accès et de les rendre visibles ? C’est peut-être là que se situe aujourd’hui une part essentielle du pouvoir informationnel. Il demeure celui des rédactions, mais est désormais partagé avec de grandes entreprises de la tech qui organisent l’accès à l’information et déterminent en partie sa visibilité. Ce sont elles qui définissent les nouvelles règles du jeu – technologiques, algorithmiques, économiques avec des médias qui adaptent leurs contenus pour exister dans cet environnement. Ce sont ces entreprises les marchands d’aujourd’hui : elles monétisent moins l’information elle-même que l’attention qu’elles parviennent à capter. Elles sont devenues des acteurs structurants de la production de l’information même si elles ne produisent pas directement les contenus journalistiques. L’Europe a commencé à prendre acte de ce déplacement du pouvoir et constitue aujourd’hui le lieu principal de débat et de réflexion sur le sujet. En effet, le Règlement sur les services numériques (Digital Services Act, DSA) constitue de ce point de vue une étape importante : la régulation ne porte plus uniquement sur les contenus ou ceux qui les produisent ; elle commence aussi à prendre en compte les systèmes de recommandation et les risques liés à leur fonctionnement qui peuvent peser sur le débat civique, le pluralisme ou les processus électoraux. Autrement dit, nous ne régulons pas seulement ceux qui parlent, mais commençons à réguler les infrastructures qui déterminent qui sera entendu. C’est un changement considérable et il est important de le souligner. Et j’en profite ici pour saluer le rôle clé et salutaire de Thierry Breton. Mais encadrer la recommandation ne garantit pas que l’information fiable dont une démocratie a besoin sera effectivement produite et financée, ni qu’elle bénéficiera de la même visibilité qu’un contenu particulièrement performant dans l’économie de l’attention. Le DSA peut agir sur les conditions de production de l’information, mais pas sur sa fabrique. Et d’ailleurs, aucune régulation ne pourra, à elle seule, répondre à ces transformations. Encore faut-il que les pouvoirs publics en fassent une véritable politique et donnent aux citoyens les moyens de comprendre l’environnement informationnel dans lequel ils évoluent. Se forger un esprit critique ne se décrète pas. Il faut pouvoir identifier une source, comprendre les mécanismes de recommandation, distinguer une information d’une opinion ou d’un commentaire, repérer une désinformation ou une manipulation. C’est une condition ordinaire de la citoyenneté. Et c’est tout l’enjeu de l’éducation aux médias et à l’information, désormais directement lié aux conditions de formation du jugement démocratique. Des choix politiques doivent être pris : à qui voulons-nous confier notre espace informationnel et culturel ? Il ne s’agit pas seulement de savoir comment corriger les excès d’un marché, mais de déterminer quel espace informationnel nous voulons collectivement organiser. Quelle pluralité de producteurs voulons-nous préserver ? Comment financer l’information dont la valeur démocratique est élevée alors que sa rentabilité est faible ? Quelle fonction voulons-nous assigner au service public dans cet environnement nouveau ? Voulons-nous une société démocratique qui souhaite conserver sa souveraineté culturelle avec une capacité de production, de financement et de rendre visibles les informations et les œuvres à partir desquelles elle comprend le monde et construit son avenir ? Et c’est peut-être ici qu’Oscar Wilde nous aide une dernière fois. Le marché peut donner un prix à l’information, mais la valeur que nous accordons au pluralisme, à l’existence de faits suffisamment communs pour pouvoir en débattre et à notre capacité de décider ensemble dans un espace informationnel apaisé ne se forme pas seulement sur un marché. Elle relève d’un choix démocratique. Pour ma part, ces choix n’ont rien d’abstrait. Ils supposent de soutenir la production d’une information indépendante, De préserver un écosystème de médias privés solides et indépendants aux côtés d’un service public audiovisuel fort, D’encadrer le pouvoir des plateformes et de supprimer les asymétries réglementaires entre elles et les médias, De donner à chacun, par l’éducation aux médias et à l’information, les moyens de comprendre l’environnement informationnel dans lequel il évolue, Et désormais d’encadrer l’IA. Nous avons besoin d’une véritable volonté politique. Ces leviers d’action relèvent de choix politiques parce qu’ils engagent les conditions mêmes de notre vie démocratique. La question de l’information est, au fond, une question éminemment politique. L’essor de l’IA donne aujourd’hui à cette responsabilité une urgence nouvelle, avec une priorité : garantir l’intégrité du processus de production et de diffusion de l’information. À mesure que nous déléguons une part de ce que nous voyons, de ce que nous lisons et peut-être demain de ce que nous tiendrons pour vrai, quelle part de notre propre capacité de jugement sommes-nous prêts à lui déléguer ? Juger, penser, agir et décider par nous-mêmes sont précisément les facultés qui font de nous des citoyens libres. Il est donc temps de sortir de la phase de sidération, de dépasser le constat et de reprendre la main : non pour refuser la technologie, mais pour rester maîtres de ce que nous choisissons de lui confier. Je terminerai mon propos avec Georges Bernanos. En 1947, dans son ouvrage La France contre les robots, il lançait cet avertissement : « Le monde risque de perdre la liberté, de la perdre irréparablement, faute d’avoir perdu l’habitude de s’en servir… Je voudrais avoir un moment le contrôle de tous les postes de radio de la planète pour dire aux hommes : “Attention ! Prenez garde ! La Liberté est là, sur le bord de la route, mais vous passez devant elle sans tourner la tête ; personne ne reconnaît l’instrument sacré, les grandes orgues tour à tour furieuses ou tendres. On vous fait croire qu’elles sont hors d’usage. Ne le croyez pas ! Si vous frôliez seulement du bout des doigts le clavier magique, la voix sublime remplirait de nouveau la terre… Ah ! n’attendez pas trop longtemps, ne laissez pas trop longtemps la machine merveilleuse exposée au vent, à la pluie, à la risée des passants ! Mais, surtout, ne la confiez pas aux mécaniciens, aux techniciens, aux accordeurs, qui vous assurent qu’elle a besoin d’une mise au point, qu’ils vont la démonter. Ils la démonteront jusqu’à la dernière pièce et ils ne la remonteront jamais ! ». Je vous remercie de votre attention. Nathalie Sonnac est professeure en sciences de l’information et de la communication à l’Université Paris Panthéon-Assas et ancienne membre du collège du Conseil supérieur de l’audiovisuel (CSA). Responsable de la commission Culture et Espace public du Laboratoire de la République, elle est l’auteure de Le Nouveau Monde des médias : une urgence démocratique (Odile Jacob, 2023) et Qui veut la peau de l'audiovisuel public ? (Éditions de l'Observatoire et Le Laboratoire de la République, collection Alerte !, 2026).

Liberté de communication et pluralisme des courants de pensée et d’opinion

par Jean-Éric Schoettl le 12 octobre 2026
Le pluralisme de l’information constitue une exigence fondamentale de notre démocratie. Mais comment doit-il s’appliquer dans un paysage audiovisuel marqué par la multiplication des chaînes et des supports ? Dans cette contribution, Jean-Éric Schoettl, ancien directeur général du Conseil supérieur de l’audiovisuel, revient sur les décisions du Conseil d’État des 13 février 2024 et 4 juillet 2025 et interroge l’obligation de pluralisme imposée aux chaînes privées. Distinguant pluralisme interne et pluralisme externe, il défend la liberté éditoriale des médias et plaide pour une clarification de la loi du 30 septembre 1986 afin de mieux concilier diversité des courants de pensée et liberté de communication.
Le pluralisme de l’information - et, plus largement, le pluralisme des courants de pensée et d’opinion - sont une exigence première en matière de communication. Encore faut-il définir cette notion de pluralisme avec une précision suffisante, car, selon la vision qu’on en a, l'impératif de pluralisme amplifiera ou restreindra la liberté d’expression au sens usuel du terme : celle de l’émetteur du message. Dans le silence des textes sur le contenu de la notion de pluralisme des courants de pensée et d’opinion (s’apprécient-ils globalement ou service par service ?), on ne peut exiger de chaque service de communication audiovisuelle, sauf s’il s’agit d’une chaîne de service public, qu’il respecte le « pluralisme interne », c’est-à-dire que ses programmes reflètent toute la diversité des courants de pensée et d’opinion ! Ce serait une interprétation trop restrictive pour la liberté de communication, que l’on se place du point de vue d’une radio ou d’une télévision déterminée (pourquoi lui serait-il interdit d’être une radio ou une télévision d’opinion, comme il existe des journaux d’opinion ?) ou du point de vue des auditeurs et téléspectateurs (désireux de trouver, dans un éventail d’offres d’information suffisamment ouvert, de quoi satisfaire leurs attentes et leurs sensibilités). Ni la Constitution, ni la loi du 30 septembre 1986 n’exigent le pluralisme interne de chaque service de communication audiovisuelle. Ce n’est qu’en faisant découler l’obligation de pluralisme interne, de façon prétorienne, de l’article 10 de la Convention européenne des droits de l’homme que le Conseil d’État a découvert, dans son arrêt du 13 février 2024, une base légale à cette obligation. Ce que la loi du 30 septembre 1986 relative à la liberté de communication, complétée par les conventions conclues avec les opérateurs, impose à chaque service en matière d’information ce sont des exigences particulières : exactitude des informations diffusées (et donc renoncement au tri tendancieux des faits), équité dans le traitement des campagnes électorales, temps de parole équilibrés des personnalités politiques invitées à l’antenne, attention minimale accordée à certains sujets, respect des principes inscrits dans la loi du 29 juillet 1881 sur la liberté de la presse (interdiction de l’injure et de la diffamation), bonne tenue de l’antenne… C’est déjà contraignant, difficile à contrôler et mal supporté par les professionnels. Mais le pluralisme interne ! Ce serait une gageure. On n’arrive déjà pas à y soumettre le service public, qui, pourtant, a une vocation native à le respecter ! Exiger le pluralisme interne de chaque chaîne d’information privée n’est ni souhaitable, ni faisable. Ce n’est pas souhaitable car le pluralisme véritable suppose une diversité de chaînes ayant chacune sa couleur et sa tonalité propres, et couvrant l’éventail des sensibilités,  plutôt qu’une même chaîne d’information neutre, clonée en plusieurs exemplaires, qui serait un robinet d’eau tiède. L’obligation de pluralisme interne avait un sens lorsqu’il n’y avait qu’un petit nombre de chaînes hertziennes. Elle n’est plus adaptée à un environnement marqué par la multiplication des supports, par voie terrestre, satellitaire et en ligne. Exiger le pluralisme interne de chaque chaîne n’est pas non plus faisable, car le contrôle d’une telle obligation exigerait de monter une usine à gaz inquisitoriale en termes de qualification des intervenants et de comptabilisation de leurs propos. La décision du Conseil d’État du 13 février 2024 est singulière à plusieurs égards. Singulière, en premier lieu, parce qu’elle condamne la doctrine raisonnable, acceptée et constamment appliquée depuis trente-sept ans par le CSA, puis par l’Arcom, en matière de pluralisme de l’information. Fondée sur la loi du 30 septembre 1986 relative à la liberté de communication, cette doctrine distinguait soigneusement pluralisme interne et externe. Elle considérait que le pluralisme de l’information, s’agissant des chaînes privées, s’appréciait globalement (pluralisme externe) : un équilibre doit être assuré par l’offre audiovisuelle dans son ensemble, de manière à ce que les auditeurs ou téléspectateurs disposent d’un éventail suffisamment ouvert et puissent librement opérer leurs choix. C’est dans cet esprit qu’étaient (et sont encore) conçus les appels à candidatures pour l’usage des fréquences radiophoniques. Chaque opérateur a certes des obligations propres en matière de pluralisme, mais elles sont principalement circonscrites à l’honnêteté de l’information (exactitude et complétude des informations diffusées, règles spéciales en période électorale, mise en valeur de certains sujets…) et à l’équilibre des temps de parole entre personnalités politiques. Il avait toujours été admis en revanche que chaque antenne privée avait sa couleur propre et il n’avait jamais été exigé que les animateurs, journalistes, chroniqueurs et personnalités invitées à l’antenne représentent eux-mêmes toute la diversité des points de vue politiques. Par ailleurs, l’indépendance d’un média s’entend essentiellement à l’égard de l’extérieur : il n’avait donc jamais été exigé de ses actionnaires qu’ils se désintéressent de sa ligne éditoriale, comme semble le requérir la décision du 13 février 2024 du Conseil d’État. On ne peut reprocher à un investisseur d’avoir à cœur l’objet de son investissement. Si on le lui interdisait, pourquoi investirait-il ? La décision du Conseil d’État du 13 février 2024 relative à CNews, qui impose à l’Arcom de faire régner le pluralisme au niveau de chaque chaîne d’information, même tempérée par sa décision ultérieure du 4 juillet 2025, met donc à bas quarante ans de pratiques éprouvées du régulateur de la communication audiovisuelle (CSA, puis Arcom). Elle ajoute aux textes en imposant des exigences et des ingérences sans équivalent dans le monde. Les exigences formulées par le Conseil d’État en 2024 par leur irréalisme, leur rigidité et leur effet homogénéisant, entraveraient la liberté d’expression et la liberté d’entreprise dans le domaine audiovisuel. L’arrêt du 13 février 2024 va en outre à rebours d’un principe simple, dégagé par la jurisprudence européenne : plus s’exerce le pluralisme externe, moins doit être bridée la liberté éditoriale.  Ainsi, dans son arrêt NIT c. Moldavie du 5 avril 2022, la Cour européenne des droits de l’homme juge que « les dimensions du pluralisme interne et externe doivent se combiner ». Dans le cadre d’un régime national de licences, un manque de pluralisme interne peut être compensé par l’existence d’un pluralisme externe effectif. C’est le cas si l’autorité de régulation fait en sorte que « les programmes offerts au public, considérés dans leur ensemble, assurent une diversité qui reflète la variété des courants d’opinion qui existent dans la société ». L’arrêt du 13 février 2024 du Conseil d’État rompt même avec sa propre jurisprudence, qui combinait jusque-là libéralement pluralisme et liberté éditoriale, excluant par exemple que soit imposé à une radio exprimant un courant de pensée particulier d’ouvrir son antenne à d’autres courants (27 novembre 2015, Radio Solidarité). En désavouant l’organe de régulation, le Conseil d’État fait preuve, par ailleurs, d’une singulière légèreté à l’égard d’une autorité détentrice, en matière de pluralisme de l’information audiovisuelle, d’une expertise qu’il n’a pas. Il impose à cette autorité administrative indépendante une forme de contrôle qui, non seulement contredit sa pratique éprouvée, mais encore dépasse ses ressources humaines et ses moyens techniques. Le Conseil d’État juge en effet que l’Arcom devra veiller à ce que les chaînes assurent l’expression pluraliste des courants de pensée et d’opinions « en tenant compte des interventions de l’ensemble des participants aux programmes diffusés, y compris les chroniqueurs, animateurs et invités ». On souhaite bon courage à l’Arcom pour déférer à pareille injonction. Une chose est en effet de comptabiliser les temps de parole des personnalités politiques, spécificité française qui est déjà délicate et compliquée à mettre en œuvre, mais non impossible puisque les intéressés publient eux-mêmes leur affiliation ; autre chose serait de mesurer l’équilibre des sensibilités entre toutes les personnes (journalistes, chroniqueurs, animateurs, invités etc) participant aux émissions des chaînes d’information. Ce serait non seulement beaucoup plus lourd et plus coûteux, mais hors d’atteinte. Comment en effet apprécier la sensibilité de chaque intervenant ? Par ses attaches politiques, associatives et philosophiques ? Par ses déclarations ? Par ses fréquentations ? Et comment classifier des personnes inclassifiables ou des intervenants dépourvus de notoriété ? Comment étiqueter des positions se rattachant à des courants de pensée éclectiques ou variant selon les thématiques ? L’Arcom devrait résoudre un véritable casse-tête pour catégoriser les interventions à l’antenne, tantôt opérant au « doigt mouillé », tantôt menant des enquêtes plus ou moins occultes, dans tous les cas pratiquant un fichage matériellement, intellectuellement et moralement contestable. Un fichage qui, portant sur des informations sensibles – les opinions philosophiques et politiques - serait en outre hautement problématique au regard des législations française et européenne sur la protection des données personnelles… Un contrôle exhaustif des points de vue exprimés à l’antenne, décomptant les interventions de tous les participants aux programmes diffusés par l’opérateur, y compris les chroniqueurs, animateurs et invités, serait à la fois choquant et techniquement impossible. Aussi le Conseil d'État, dans un nouvel arrêt du 4 juillet 2025 (association Cercle Droit & Liberté), exclut-il ce décompte individuel. Mais il continue de faire peser sur chaque chaîne privée, sans base textuelle, une obligation de pluralisme interne, dont le respect doit être apprécié sur la totalité de ses programmes. Répétons-le : dès lors qu’il existe une pluralité de chaînes privées couvrant tout l’éventail des sensibilités et que, sur chacune, les exigences relatives à l’honnêteté de l’information sont respectées – sur quoi veille l’Arcom en vertu de la loi du 30 septembre 1986 relative à la liberté de communication et que peut sanctionner le juge pénal en application de la loi sur la liberté de la presse du 29 juillet 1881 –, pourquoi une chaîne d’information continue ne pourrait-elle être une chaîne d’opinion ? On l’admet tellement pour la presse écrite que l’État renfloue le journal L’Humanité au nom du pluralisme. Pourquoi cette différence de traitement entre titres de presse écrite et chaînes de radio-télévision ? L’argument de la rareté des fréquences ne tient plus à l’heure de la TNT et de la multiplication des canaux numériques. N’est-ce pas alors tout simplement parce que le monopole de la bien-pensance – qui régnait sans partage sur les ondes – cède du terrain depuis quelques années et que les gardiens du temple se dressent contre l’intrus ? En imposant (malgré le correctif de juillet 2025) le pluralisme interne à un média comme CNews, le Conseil d'État – et l’Arcom pour déférer à ses injonctions - ne remplissent-ils pas (fût-ce inconsciemment) une fonction d’anticorps au profit du monopole des idées convenables ? En conclusion, le Conseil d’État et, à sa suite, l’Arcom s’égarent en exigeant d’une chaîne d’information privée comme CNews que ses programmes « reflètent toute la diversité des courants de pensée et d’opinion ». Cela, c’est le « pluralisme interne » et c’est la vocation spécifique des chaînes de service public, paradoxalement moins contrôlé par l’Arcom. Pourquoi serait-il interdit à CNews d’être une télévision d’opinion, comme il existe des journaux d’opinion ? Or c’est bien à une telle prohibition que l’on arrive avec la mise en demeure récemment adressée par l’Arcom à CNews. L’Arcom y reproche en effet à CNews « la prédominance d’un même cadre d’interprétation de l’actualité,  (…) ce qui se traduit, sur la période concernée, par la surreprésentation d’un même courant de pensée et d’opinion par rapport à d’autres perspectives et opinions également présentes dans le débat public ». Autrement dit, l’Arcom fait grief à CNews d’être une chaîne d’opinion. Comme il est hors de question que CNews renie sa nature de chaîne d’opinion, ni qu’elle résilie le contrat moral passé avec son public, l’escalade des sanctions se poursuivra selon la gradation inexorable prévue par la loi du 30 septembre 1986. Maxime Saada le souligne dans une tribune parue dans la presse : « Après la mise en demeure viendront les sanctions financières. Puis la menace de la fermeture de la chaîne (…) Ce n’est pas une hypothèse : c’est une trajectoire évidente. Nous ne la connaissons (hélas) que trop bien pour avoir vécu la fermeture de C8. » (Figaro du 25 juin). Est-ce à cette catastrophe que l’on veut aboutir ? L’émotion publique causée par la fermeture de C8 n’a-t-elle pas suffi à nous alerter des dangers que présente cet interventionnisme institutionnel ? Veut-on creuser encore le fossé qui sépare les élites et les citoyens ordinaires ? Veut-on nourrir le populisme ? Tant pour prévenir les effets pervers de l’arrêt du 13 février 2024 que pour dissiper les ambigüités grevant la notion de pluralisme de l’information (ou des courants d’opinion et de pensée), il conviendrait que le législateur affirme, en l’inscrivant à la place idoine dans la loi du 30 septembre 1986 relative à la communication audiovisuelle, le principe selon lequel, dans le respect des autres dispositions de ladite loi, les éditeurs de services de communication audiovisuelle (autres que ceux du service public) choisissent librement leur ligne éditoriale et leurs intervenants. Il est temps de préciser la loi de 1986 pour éviter qu’une conception biaisée, malthusienne et purement jurisprudentielle du pluralisme n’asphyxie la liberté de communication audiovisuelle. Jean-Eric Schoettl est ancien directeur général du Conseil supérieur de l’audiovisuel (CSA) et ancien secrétaire général du Conseil constitutionnel.

27/10 : Conversation éclairée avec Jean-Michel Blanquer

par L'équipe du Lab' le 12 octobre 2026
De quoi Donald Trump est-il le symptôme ? Derrière les bouleversements de la démocratie américaine se dessine une crise plus profonde qui traverse l’ensemble de nos sociétés : celle du collectif, des institutions et de notre rapport à la vérité. Brice Couturier en débat avec Jean-Michel Blanquer à l’occasion des « Conversations éclairées » du Laboratoire de la République, autour de son nouvel essai La démocratie et la fureur.
Dans le cadre des « Conversations éclairées » du Laboratoire de la République, Brice Couturier recevra Jean-Michel Blanquer pour un échange autour de son nouvel ouvrage « La démocratie et la fureur » publié aux éditions Plon. Et si Tocqueville revenait en Amérique pour juger notre avenir démocratique ? En faisant parler un Tocqueville ressuscité, confronté à l’Amérique de Donald Trump, le président du Laboratoire de la République et l’ancien ministre de l’Éducation nationale décrypte les dérives des démocraties modernes, de la « spectaclocratie » à l’« autocratie ». Un essai qui fait écho à la vision du Laboratoire : penser la République du XXIe siècle, son bien commun, ses institutions et la responsabilité des citoyens face à la désagrégation du lien républicain. L’échange sera suivi d’un moment de convivialité, avec un cocktail et une séance de dédicaces. Informations pratiques :🗓️ Mardi 27 octobre 2026🕖 19h00📍 Maison de l’Amérique latine, 217 boulevard Saint-Germain, 75007 Paris. S'inscrire

Décentraliser : subsidiarité contre vetocratie

par Benjamin Morel le 10 septembre 2026
Comment redonner à l’État comme aux collectivités territoriales une véritable capacité d’action ? Dans cette étude publiée conjointement par le Laboratoire de la République et l’Institut Terram, Benjamin Morel analyse les impasses du modèle français de décentralisation. À l’enchevêtrement des compétences et des responsabilités s’ajoute, selon lui, une multiplication des pouvoirs de blocage qui transforme progressivement notre organisation territoriale en « vetocratie ». Face aux solutions souvent avancées de la différenciation territoriale ou du fédéralisme, l’auteur défend une autre voie : celle de la subsidiarité. Un principe qui ne consiste pas à opposer l’État aux territoires, mais à déterminer, pour chaque politique publique, le niveau le plus à même d’agir efficacement, avec les compétences, les moyens et la responsabilité correspondants.
La crise de l’action publique française ne tient pas seulement au manque de moyens ou aux difficultés politiques. Elle tient aussi à l’organisation même de la décision. Au fil des réformes de décentralisation, les responsabilités se sont enchevêtrées entre État, régions, départements, communes, intercommunalités et opérateurs. Une même politique peut ainsi dépendre de plusieurs niveaux de décision, sans qu’aucun ne dispose véritablement de l’ensemble des leviers nécessaires pour agir. L’étude rappelle que le coût de cet enchevêtrement a été évalué par la mission Ravignon à au moins 6 milliards d’euros par an pour les collectivités et 1,5 milliard pour l’État.  Pour caractériser cette situation, Benjamin Morel mobilise la notion de « vetocratie », forgée par le politiste Francis Fukuyama : un système dans lequel le pouvoir s’exerce moins par la capacité de décider que par celle d’empêcher la décision. Dans l’organisation territoriale française, cette logique prend trois formes principales : le veto de compétence, lorsqu’un échelon peut opposer à un autre les limites de son domaine d’intervention ; le veto de procédure, lorsque toute décision suppose une succession d’accords et de négociations ; et le veto de financement, lorsque celui qui fixe l’objectif n’est pas celui qui dispose ou assume les moyens de sa réalisation.  L’énergie ou la mise en œuvre du « zéro artificialisation nette » illustrent cette difficulté. Plusieurs documents et niveaux de collectivités interviennent successivement, avec pour conséquence de multiplier les possibilités de retard, de contestation ou de dérogation. La responsabilité politique devient alors difficile à identifier : chacun possède une partie de la décision, mais personne n’en répond pleinement.  Face à cette situation, deux réponses sont régulièrement avancées : la différenciation territoriale et le fédéralisme. L’auteur considère pourtant qu’elles risquent d’aggraver le problème. La première transforme la dérogation en mode ordinaire de gouvernement : une politique nationale peut être rediscutée ou adaptée territoire par territoire. Le fédéralisme, de son côté, tend à sanctuariser des blocs de compétences alors même que les grandes politiques contemporaines (transition écologique, logement, énergie, mobilités...) sont par nature transversales. Dans les deux cas, la capacité d’empêcher risque de l’emporter sur la capacité d’agir.  Benjamin Morel propose donc de changer de logique en faisant de la subsidiarité le principe directeur de la décentralisation. Contrairement à la différenciation, qui intervient a posteriori pour déterminer qui peut déroger à une règle, la subsidiarité pose la question en amont : qui doit agir, à quel niveau, avec quels moyens et sous quel contrôle ? Elle consiste à confier la décision au niveau capable de l’exercer utilement et à réserver au niveau supérieur ce qui ne peut être efficacement accompli en dessous. Elle peut donc conduire aussi bien à décentraliser davantage certaines décisions qu’à en faire remonter d’autres.  À partir de ce principe, l’étude dessine une nouvelle architecture territoriale autour de quatre fonctions : initier, coordonner, outiller et trancher. Il s’agirait d’abord de réhabiliter la clause générale de compétence pour les départements et les régions afin de restaurer leur capacité d’initiative. Ensuite, pour chaque grande politique publique, la loi désignerait un chef de file chargé d’organiser la coordination entre les différents acteurs.  Mais la liberté d’agir ne peut être réelle sans moyens. L’auteur propose donc que la loi nationale se concentre davantage sur la définition des objectifs et des garanties d’égalité, tandis que les modalités d’exécution relèveraient davantage du niveau local. Cette autonomie devrait s’accompagner de ressources fiscales, d’une péréquation renforcée et d’un « État ressource », capable d’apporter ingénierie et expertise aux collectivités qui en disposent le moins.  Enfin, la subsidiarité suppose un arbitre. Benjamin Morel propose une clause d’intérêt national supérieur, placée sous le contrôle du juge, permettant à l’État d’intervenir lorsque sont en jeu un engagement européen ou international, la cohérence d’une politique systémique, la garantie d’un droit fondamental ou d’une continuité essentielle, ou encore la prévention d’une rupture grave d’égalité entre les territoires.  L’enjeu dépasse ainsi la seule réforme administrative. Il s’agit de rétablir une chaîne claire entre décision, moyens et responsabilité démocratique. Ni retour à un État décidant de tout, ni fragmentation du pouvoir entre des territoires disposant chacun de leur domaine réservé : l’étude plaide pour une République décentralisée dans laquelle le pouvoir est attribué au niveau pertinent, mais où celui qui décide dispose effectivement des moyens d’agir et peut répondre de ses résultats devant les citoyens. À l’approche de l’élection présidentielle de 2027, cette question devient, pour Benjamin Morel, une condition de l’efficacité démocratique elle-même : un programme politique, aussi ambitieux soit-il, ne peut produire d’effets si la puissance publique n’est plus en mesure de transformer la décision issue des urnes en action. La subsidiarité est ainsi présentée non comme une nouvelle étape quantitative de la décentralisation, mais comme un principe permettant de rendre à nouveau gouvernable la République décentralisée.  Benjamin Morel est constitutionnaliste, docteur en sciences politiques a l'ENS Paris-Saclay et maitre de conférences à l'université Paris Panthéon-Assas. Il dirige le conseil scientifique de la Fondation Res Publica, occupe le poste de secrétaire général du Laboratoire de la Republique et est membre du comité scientifique de l'Institut Terram. Ses recherches se concentrent principalement sur le fonctionnement du Parlement, les dynamiques des collectivités territoriales et les évolutions du système politique français. Étude subsidiarité contre vetocratieTélécharger

Université d’été de Sens 2026 : revivez les débats du samedi !

par L'équipe du Lab' le 8 septembre 2026
Revivez les débats du samedi 29 août tenus lors de la troisième Université d’été du Laboratoire de la République, à Sens, autour de la question « Quel projet de société pour la France au XXIe siècle ? ».
Le samedi 29 août, la dernière journée de l’Université d’été du Laboratoire de la République a donné une place particulière au débat politique. En direct de Sens et sur l’antenne de LCI, deux rencontres ont prolongé les réflexions menées pendant trois jours par responsables politiques, experts, universitaires et acteurs de la société civile autour des défis économiques, sociaux, éducatifs et démocratiques auxquels la France est confrontée.   Sébastien Lecornu et Jean-Michel Blanquer : qu'est-ce qu'être souverain pour la France aujourd'hui ? La première séquence a réuni le Premier ministre Sébastien Lecornu et Jean-Michel Blanquer, président du Laboratoire de la République et ancien ministre de l’Éducation nationale. Présenté par Darius Rochebin, ce grand entretien d’un peu plus d’une heure a été diffusé en direct de Sens dans le cadre de l’Université d’été.   Qu'est-ce qu'être souverain pour la France aujourd'hui ? Entretien avec Jean-Michel Blanquer et Sébastien Lecornu https://www.youtube.com/watch?v=bIrSXhIfLhE François Hollande et Édouard Philippe : France 2027, quelles perspectives ? La seconde séquence a pris la forme d’un face-à-face entre François Hollande, ancien président de la République et député de Corrèze, et Édouard Philippe, ancien Premier ministre, président d’Horizons et maire du Havre. Annoncée autour de la question « France 2027, quelles perspectives ? », la rencontre avait pour vocation de confronter deux visions politiques et deux projets pour le pays, à l’approche de l’élection présidentielle de 2027. Elle a ainsi constitué l’un des temps forts de clôture d’une Université d’été conçue comme un espace de confrontation des idées et d’élaboration de propositions pour la France du XXIe siècle.   France 2027, quelles perspectives ? Débat entre François Hollande et Édouard Philippe https://www.youtube.com/watch?v=x4OOZbc76cM Le discours de clôture de Jean-Michel Blanquer Après trois jours de débats et de rencontres, Jean-Michel Blanquer, président du Laboratoire de la République, a prononcé le discours de clôture de la troisième Université d’été, samedi 29 août à Sens. Des territoires à l’économie, de l’école à la laïcité, de la santé aux institutions, de l’intelligence artificielle à la souveraineté, les différentes séquences de l’Université d’été avaient pour ambition de confronter les diagnostics et de faire émerger des propositions concrètes. Pendant deux jours, responsables politiques, experts, universitaires, élus et acteurs de la société civile ont ainsi été invités à dépasser les constats pour contribuer à l’élaboration d’une vision commune.   Le discours de clôture de Jean-Michel Blanquer s’inscrit dans cette ambition générale et vient refermer une Université d’été placée sous le mot d’ordre « Faire sens ensemble » : créer les conditions du dialogue entre différentes sensibilités républicaines et contribuer à construire une direction commune pour la France à l’approche des échéances de 2027.   Discours de clôture de l'Université d'été par Jean-Michel Blanquer https://www.youtube.com/watch?v=f4ZxS3tOdpE Baromètre de la République, économie, immigration : quelles réponses pour la France ? La matinée du samedi 29 août a permis de croiser les regards sur plusieurs des grands défis auxquels la France est confrontée. La matinée s’est ouverte par la présentation du Baromètre de la République 2026, modérée par Maxime Bigot, directeur des études du Laboratoire de la République. Brice Teinturier, directeur général délégué d’Ipsos BVA, et le philosophe Pierre-Henri Tavoillot ont analysé les valeurs auxquelles les Français restent attachés et proposé un décryptage de la situation politique, mettant en lumière les attentes, les préoccupations et les évolutions qui traversent aujourd’hui la société française. Présentation du Baromètre de la République 2026 et décryptage de la situation politique https://www.youtube.com/watch?v=Y4KOqjL4IXk Les échanges se sont ensuite concentrés sur les enjeux économiques. Après une intervention de Philippe Aghion, prix Nobel d’économie, consacrée à la politique économique à conduire pour la France en 2027, une table ronde consacrée à la construction d’un nouveau pacte économique a réuni Roland Lescure, Yves Perrier, Emmanuel Combe, Stéphanie Dameron et Philippe Aghion, modérée par Anne de Guigné. Quelle nouvelle politique économique pour la France en 2027 ? https://www.youtube.com/watch?v=bFLe-O0RZCs Un nouveau pacte économique pour la France https://www.youtube.com/watch?v=JJyRaURDT-g La matinée s’est poursuivie autour d’un autre enjeu majeur : « Immigration et intégration : comment refaire Nation ? » Sarah El Haïry, Guillaume Larrivé et Valérie Pécresse ont débattu de cette question sous la modération de Didier Leschi. Immigration et intégration : comment refaire Nation ? https://www.youtube.com/watch?v=Ti4JES5cd44 Enfin, Bernard Cazeneuve, ancien Premier ministre, est intervenu sur la question « Quelle coalition pour quelle réconciliation républicaine ? ». Quelle coalition pour quelle réconciliation républicaine ? Discours de Bernard Cazeneuve https://www.youtube.com/watch?v=-5FfDlyAHP0 Quel projet pour réenchanter la France ? L’après-midi a été marqué par un débat intitulé « Quel projet pour réenchanter la France ? ». Une question destinée à dépasser le seul constat des difficultés du pays pour mettre en discussion les orientations susceptibles de redonner une perspective collective à la France.  Karim Bouamrane, maire de Saint-Ouen-sur-Seine et vice-président du conseil départemental de la Seine-Saint-Denis a débattu avec Natacha Polony, directrice de la revue L’Audace ! et essayiste. Quel projet pour réenchanter la France ? Débat avec Karim Bouamrane et Natacha Polony https://www.youtube.com/watch?v=f4hB7i9Aka8 Un second débat a réuni Aurore Bergé, ministre de l’Égalité entre les femmes et les hommes et de la Lutte contre les discriminations et Jérôme Guedj, député de l’Essonne, sous la modération d’Ambre Xerri. Quel projet pour réenchanter la France ? Débat avec Aurore Bergé et Jérôme Guedj https://www.youtube.com/watch?v=ocQLTd9BkNg

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