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Lettre d’Amérique latine (6) : Argentine, le vertige autoritaire d’une société en mutation

par Erévan Rebeyrotte le 12 mai 2025 Trump-Milei
Cette lettre constitue la dernière d’un cycle consacré à l’Amérique latine, rédigée par notre correspondant sur place, Erévan Rebeyrotte. C’est à la terrasse d’un café à Buenos Aires qu'il a rencontré Ariel Pennisi, professeur d’université, auteur et intellectuel engagé. Leur échange a donné naissance à cet article. À travers les propos d’Ariel Pennisi, nous offrons un éclairage sur la crise argentine contemporaine, bien au-delà des stéréotypes ou des lectures superficielles. Ce texte se veut à la fois une mise en garde et un appel à la vigilance : ce qui se joue en Argentine nous concerne tous.
Le problème le plus aigu de l’Argentine aujourd’hui reste la pauvreté. Elle touche plus de 50 % de la population, fragilise les classes moyennes et nourrit un sentiment d’abandon massif. Derrière les débats politiques spectaculaires, c’est la précarité quotidienne – alimentaire, sanitaire, éducative – qui mine le lien social et délégitime les institutions. L’individualisme de survie remplace peu à peu toute logique collective, et la colère monte. Dans ce contexte de crise profonde, la mort du Pape François, survenue le 4 avril 2025, a rappelé l’importance de la question sociale dans le pays. Le Pape, issu de Buenos Aires, a toujours prôné une Église pauvre pour les pauvres, enracinée dans les réalités sociales de l’Amérique latine. Ses propos et son engagement ont eu un impact majeur en Argentine, où il a toujours été perçu comme un défenseur des plus démunis, même si ses prises de position n’ont pas manqué de susciter des critiques, notamment dans les rangs des conservateurs qui aujourd’hui gouvernent le pays. L’accession au pouvoir de Javier Milei s’inscrit dans une tradition politique argentine où la droite n’a jamais été démocratique, mais toujours marquée par la violence, l’exclusion, voire le crime d’État. Depuis le premier coup d’État militaire de 1930 jusqu’à la dictature de 1976-1983 – la plus sanglante du continent avec plus de 30 000 disparus – la droite argentine a montré de quoi elle est capable quand elle n’est plus encadrée par les contre-pouvoirs. Aujourd’hui encore, cette culture persiste. La brutalité policière, la répression des manifestations pacifiques, la criminalisation des opposants et le recours aux décrets pour contourner le Parlement témoignent d’une démocratie en tension. Souvent présenté comme un « Trump latino », Javier Milei partage avec l’ancien président américain plusieurs traits fondamentaux : une communication fondée sur l’outrance, une fascination pour les « hommes forts », le rejet de la complexité démocratique, et une capacité à capter les colères populaires en les redirigeant vers des boucs émissaires. Mais à la différence de Trump, Milei pousse la logique jusqu’au bout : il ne fait même plus semblant de respecter les institutions. Il qualifie l’État de « bande criminelle », propose la suppression pure et simple de nombreux ministères, flatte les fantasmes technolibéraux (comme l’usage de l’IA en politique) et nomme à des postes clés des figures corrompues ou condamnées par la justice. Cette soumission intellectuelle à un modèle trumpiste exacerbé se double d’une subordination politique plus large aux puissances financières internationales, dans une Argentine de plus en plus dépendante et affaiblie. Selon Ariel Pennisi, ce que traverse l’Argentine dépasse la simple crise politique : c’est une « mutation anthropologique ». Les idéaux humanistes – progrès, justice, égalité, paix – semblent usés, inopérants. Le lien social se délite, les formes de socialisation se contractent. La précarité n’est plus seulement matérielle : elle est existentielle. Le travail devient instable, les collectifs éclatent, et l’action politique est remplacée par l’indignation solitaire. Face à ce vide, Milei s’impose non comme une réponse, mais comme le symptôme d’une société qui a cessé de croire au commun. Pourtant, tout n’est pas figé. Le 1er février 2025, la marche LGBTQI+ antifasciste à Buenos Aires a rassemblé une constellation de luttes : collectifs trans, féministes, migrants, artistes, syndicats, citoyens. Ce fut une « grève sociale incarnée », où la joie, les corps et la fête sont devenus des formes de résistance. Face à la brutalité de l’État, ces gestes affirment un autre rapport au politique : solidaire et créatif. Cette mobilisation montre que l’avenir ne se résume pas à un duel entre « autoritarisme et résignation ». Une réinvention démocratique, enracinée dans les pratiques, les affects et les solidarités concrètes, reste possible. Enfin, il serait naïf de penser que cette crise ne concerne que l’Argentine. La France, longtemps perçue comme un modèle d’émancipation, de culture et de résistance, suscite aujourd’hui une méfiance croissante parmi de nombreux Argentins. Cette image négative est alimentée par des incompréhensions mutuelles, un certain mépris postcolonial perçu dans nos discours diplomatiques, mais aussi par les violences que le pouvoir étatique exerce contre les étrangers et certains cultes religieux. À nous, Européens et Français, de ne pas céder à l’arrogance ni à l’indifférence. Car ce qui se joue en Argentine — l’érosion du bien commun, la banalisation de la haine, l’effacement du politique — pourrait bien annoncer ce qui nous attend si nous n’y prenons garde.

12/05 : Conversations éclairées x Renée FREGOSI

par Brice Couturier , Chloé Morin , Renée Fregosi le 9 mai 2025
Renée Fregosi est docteur en philosophie et en science politique. Consultante en relations internationales, elle a été directrice de recherche à l’Université Paris-Sorbonne-Nouvelle et membre du Conseil Scientifique du Laboratoire de la République.
“Qu’appelle-t-on aujourd’hui le Sud global ? Ce terme désormais courant semble pourtant dénué de définition précise, voire mystérieux. De l’Amérique du Sud au Proche-Orient, quels sont les traits fédérateurs d’un ensemble si disparate ? Comment peut-on décrire l’unité et les positionnements du Sud global dans la géopolitique internationale ? Quel rôle y joue l’axe Moscou-Ankara-Téhéran ? Nouvel acteur de la scène diplomatique et politique, le Sud global se manifeste également par sa présence militante au sein du monde occidental, et s’affirme de plus en plus comme une figure idéologique impulsant une dynamique critique, héritière du tiers-mondisme et du mouvement des non-alignés. La politologue Renée Fregosi propose une description historique et conceptuelle du Sud global, de ses intérêts communs et des antagonismes qui le travaillent. En articulant le Sud global à l’actualité, elle examine notamment les réactions au massacre perpétré par le Hamas le 7 octobre 2023 afin d’évaluer le poids déterminant de la cause palestinienne et de l’islam politique dans cette galaxie, ainsi que celui des discours d’opposition à la « domination » occidentale. Quatre-vingts ans tout juste après la conférence de Bandung, les espoirs placés dans l’anticolonialisme et le non-alignement auraient-ils été sacrifiés, comme on les en accuse parfois, sur l’autel de l’antisémitisme et d’un anti-occidentalisme systématique ?” Quand ? Lundi 12 mai à 19h30 Où ? Maison de l’Amérique latine 217 bd St Germain, 75007, Paris Cliquer ici pour s'inscrire

Lettre d’Amérique latine (5) : Le Brésil sous tension : espoirs écologiques, divisions politiques

par Erévan Rebeyrotte le 22 avril 2025
Du sommet des collines de Rocinha aux plages lumineuses de Copacabana, le Brésil déploie ses paradoxes. Terre de contrastes et de luttes, il oscille entre aspirations sociales et urgence environnementale. Alors que la COP30 approche à grands pas et que le monde aura les yeux tournés vers Belém, le pays s’efforce de concilier développement économique, justice sociale et préservation de l’Amazonie. Dans les rues de Rio, les tensions politiques restent vives : Lula, revenu au pouvoir avec une promesse de réconciliation, suscite autant d’espoirs que de défiance. Entre les partisans du renouveau social et les nostalgiques d’un ordre autoritaire incarné par Bolsonaro, notre correspondant en Amérique latine, Erévan Rebeyrotte, prend le pouls de cette société brésilienne fragmentée.
Lors de mes pérégrinations à Rio de Janeiro, j’ai eu l’occasion d’échanger avec de nombreux habitants. Tous partagent la même ville, mais évoluent dans des réalités profondément contrastées. Ces rencontres m’ont permis de saisir une fracture marquée : d’un côté, ceux qui placent leurs espoirs en Lula ; de l’autre, ceux qui voient dans sa politique une source d’insécurité, estimant qu’elle favorise les favelas en leur apportant soutien et protection. Lors de mon voyage, j’ai d’abord exploré la favela de Rocinha, guidé par Renaldo, un habitant né et élevé dans ce quartier. Avec passion et lucidité, il m’a partagé son regard sur les transformations vécues sous la présidence de Lula. Selon lui, l’arrivée de ce dernier au pouvoir a marqué un tournant : des écoles, des hôpitaux et des gymnases ont vu le jour, offrant enfin des infrastructures essentielles à une population trop longtemps oubliée. Malgré la persistance d’une criminalité omniprésente — armes et drogues circulant presque librement — ces améliorations ont insufflé un nouvel espoir à de nombreux habitants. La présence de touristes y est paradoxalement protégée non par la loi, mais par la peur : celle que l’irruption de la police, à la suite d’un incident, ne déclenche une fusillade sanglante. Dans cette société parallèle, hors du cadre étatique, des règles strictes s’imposent : quiconque menace un visiteur risque des représailles sévères, comme la mutilation, tant les conséquences pourraient être dramatiques pour toute la communauté. Rocinha vit en marge du système, mais elle obéit à ses propres lois. Plus tard, dans un tout autre décor, sur la plage de Copacabana, j’ai rencontré Luis, un policier, et Anita, une avocate. Autour d’un café, face à l’océan, ils m’ont livré une vision radicalement opposée. Tous deux s’inquiètent du retour de Lula au pouvoir, qu’ils accusent de fermer les yeux sur la violence des cartels et des milices qui gangrènent le pays. À leurs yeux, sa politique est trop laxiste et contribue à fragiliser encore davantage les quartiers populaires. Pour cette raison, ils ont voté Bolsonaro lors des dernières élections, espérant une réponse plus ferme face à l’insécurité. Encore aujourd’hui, l’ombre de Jair Bolsonaro, reste omniprésente. Le 26 mars dernier, la Cour suprême brésilienne a décidé d’ouvrir un procès contre l’ancien président pour tentative de coup d’État. Bolsonaro, qui a gouverné de 2019 à 2022, se trouve désormais accusé d’avoir fomenté une conspiration pour conserver le pouvoir à tout prix après sa défaite en 2022 face à Luiz Inácio Lula da Silva. Selon les enquêteurs, il aurait même envisagé l’assassinat de Lula et d’autres figures politiques. Les charges contre lui, parmi lesquelles "coup d’État" et "organisation criminelle armée", pourraient lui valoir plus de 40 ans de prison. Enfin, la question écologique, notamment la gestion de l'Amazonie, constitue un autre champ de bataille pour le Brésil. Sous Jair Bolsonaro, la politique environnementale du pays avait sombré dans un abandon préoccupant. Un "laisser-faire" quasi officiel avait ouvert grand les portes à une déforestation galopante, dont l’ampleur devenait chaque jour plus dramatique. Mais l’arrivée de Lula au pouvoir a marqué un tournant. Entre août 2023 et juillet 2024, la déforestation a chuté de moitié. En un an, ce sont 6 288 kilomètres carrés de forêt qui ont disparu — l’équivalent de la Savoie — contre 13 000 km² en 2021, au paroxysme de l’ère Bolsonaro. Pourtant, malgré cette embellie relative, l’Amazonie continue de souffrir. La déforestation demeure à des niveaux alarmants, et les flammes, attisées par une sécheresse d’une rare intensité, poursuivent leur œuvre dévastatrice au cœur de la forêt. Pourtant, même sous Lula, l’Amazonie demeure une frontière entre développement économique et préservation écologique. Le président, tout en affichant une politique ambitieuse pour la sauvegarde de la forêt, soutient également des projets controversés, comme la construction d’une autoroute traversant l’Amazonie, pour faciliter l’accès aux ressources et au commerce. Cette contradiction entre les discours écologiques et les projets d’infrastructure illustre la complexité des choix auxquels le pays fait face à l’aube de la COP30, qui se tiendra à Belém en novembre prochain. Sources : https://www.lemonde.fr/international/article/2025/03/15/les-actions-de-lula-en-faveur-de-l-amazonie-ne-doivent-pas-masquer-le-fait-qu-il-a-cede-sur-d-autres-dossiers-environnementaux_6581387_3210.html https://reporterre.net/Au-Bresil-malgre-ses-promesses-ecologiques-Lula-promeut-le-petrole-et-la-deforestation https://www.francetvinfo.fr/monde/bresil/assaut-contre-des-lieux-de-pouvoir/l-ex-president-bresilien-jair-bolsonaro-sera-juge-pour-tentative-de-coup-d-etat_7153254.html Les dernières lettres : https://www.lelaboratoiredelarepublique.fr/debattre/lettre-damerique-4-la-bolivie-fete-ses-200-ans-dindependance-dans-une-annee-delections-et-de-crises/ https://www.lelaboratoiredelarepublique.fr/debattre/lettre-damerique-latine-3-le-perou-une-histoire-de-douleur-doubli-et-de-larmes/ https://www.lelaboratoiredelarepublique.fr/debattre/lettre-damerique-du-sud-2-la-colombie-entre-pacification-et-reconciliation-un-chemin-seme-dembuches/ https://www.lelaboratoiredelarepublique.fr/debattre/lettre-damerique-latine-1-le-mexique-face-aux-defis-internationaux-sous-la-reelection-de-donald-trump/

Mercredi 9 avril : Vers quel type de paix allons-nous entre l’Arménie et l’Azerbaïdjan ?

par L'antenne de Sciences Po le 31 mars 2025 Arménie 9 avril Sciences Po
Le 9 avril prochain, le Laboratoire de la République vous invite à assister à une conférence autour d’un sujet que les actualités dramatiques récentes n’ont pas permis de suffisamment mettre en lumière: la situation en Arménie dans un contexte de négociations de paix avec l’Azerbaïdjan. Alors que la finalisation prochaine d’un accord de paix a été annoncée le 14 mars dernier, comment juger ce tournant géopolitique, « vers quel type de paix allons-nous entre l’Arménie et l’Azerbaïdjan ? » Pour répondre à cette question et interroger le rôle des acteurs internationaux dans ce contexte, Jean-Michel Blanquer (Président du Laboratoire de la République) réunira autour de lui : le géopolitologue et essayiste Frédéric Encel, l’écrivain et aventurier Patrice Franceschi, Hovhannès Guévorkian (représentant du Haut-Karabagh en France), Franck Papazian (Président du groupe MediaSchool et coprésident du Conseil de coordination des organisations arméniennes de France) et Elisabeth Pierson (journaliste actualité/International au Figaro) qui rentrera d’Arménie. Notre conférence s'articulera en plusieurs temps afin d'offrir une analyse approfondie des dynamiques actuelles du conflit et de ses perspectives d'évolution, notamment autour d’un potentiel nouveau traité. La soirée se conclura par une session de questions-réponses avec le public.  Informations pratiques : Quand ? mercredi 9 avril, 19h30 Où ? Maison de l’Amérique latine, 217 Bd. Saint-Germain, 75006 Paris Tarif : Gratuit Inscription obligatoire en ligne COMPLET

Compte-rendu : Crise mondiale inédite, les leçons du virage américain

le 24 mars 2025 JMB + DOMENACH + TENZER
Mercredi 12 mars 2025, le Laboratoire de la République a organisé un grand débat à la Maison de l’Amérique Latine autour de la situation inédite que représente la prise de position américaine relativement au conflit russo-ukrainien. Pour analyser ce virage, le Laboratoire de la République a réuni Jean-Michel Blanquer, ancien ministre de l’Education Nationale, Nicolas Tenzer, philosophe et haut fonctionnaire et Murielle Domenach, ancienne représentante permanente de la France auprès de l’OTAN Nouvelle architecture de la sécurité européenne, positionnement vis-à-vis des Etats-Unis, avenir de l’OTAN, nouveau plan de paix… Autant de thèmes qui ont été abordés lors de cet évènement passionnant dont nous vous proposons de retrouver la retransmission vidéo ainsi que le compte-rendu écrit par Antonin Guillon, jeune membre de la commission démocratique du Laboratoire de la République.
Un retour aux rapports de rapports mondiaux, insufflés par une politique américaine brutale et immédiate avec des revirements et des modifications de caps permanents. Des mutations profondes dans les relations internationales qui réinterrogent a paix mondiale. Face à cette nouvelle donne, il est nécessaire de « fixer un cap dans la tempête » et de rester lucide. Retrouvez la vidéo de l'évènement dans son intégralité. https://www.youtube.com/watch?v=d9ZJkm3NVYc Retrouvez également le compte-rendu d'Antonin Guillon, jeune membre des commissions du Laboratoire de la République. Compte-rendu - Les leçons du virage américain - Laboratoire de la RépubliqueTélécharger

Jean-François Cervel : Les Empereurs

par Jean-François Cervel le 21 mars 2025 Chine USA Russie
Jean-François Cervel, ancien directeur du CNOUS et co-responsable de la commission géopolitique, s'interroge sur la place de l'Europe dans un paysage géopolitique où les trois grands empires semblent vouloir se partager le monde. Il insiste sur la nécessité pour l’Union Européenne de mettre en place en urgence les différents moyens institutionnels, scientifiques et économiques qui lui permettront de rivaliser.
Pour les trois empereurs, l’Union européenne est l’ennemi à abattre. Depuis l’arrivée de Donald Trump au pouvoir, à la tête des Etats-Unis d’Amérique pour un second mandat, le paysage géopolitique mondial change à vitesse accélérée. Et dans ce maelstrom, l’Union européenne semble être devenue l’ennemi public numéro un, l’ennemi qu’il convient d’abattre. Jusque-là le monde apparaissait divisé en trois grands ensembles, le bloc des systèmes totalitaires, le bloc des démocraties libérales et le bloc des non-alignés, nouvellement appelés pays du Sud-global. Le premier de ces blocs était organisé autour de l’alliance entre la Russie et la Chine augmentée de leurs vassaux immédiats, Biélorussie, Corée du Nord, et de quelques états clients, Iran, Vénézuéla, Cuba, Erythrée .…. Le deuxième était organisé autour des Etats-Unis d’Amérique, de la plupart des pays de l’Europe et d’un certain nombre d’autres pays du monde, de la région pacifique, Japon, Corée du Sud, Australie, Nouvelle-Zélande plus le cas particulier d’Israël, ces différents pays étant liés par des alliances diverses et notamment l’Organisation du traité de l’Atlantique Nord qui avait assuré, pendant des décennies,  la protection de l’Europe de l’Ouest par les Etats-Unis contre l’URSS communiste et le pacte de Varsovie. Les pays du premier bloc étaient caractérisés par une idéologie nationaliste, identitariste, autoritaire-autocratique, profondément anti-libérale et diffusaient cette vision du monde et de la société au sein de l’ensemble des pays du sud global. Le bloc des pays libéraux défendait au contraire une vision du monde articulée autour de la liberté individuelle, des droits de l’homme et de l’universalisme, de l’état de droit et de la démocratie et tendait à soutenir les mouvements défendant cette idéologie à travers le monde, contre les pouvoirs autoritaires et les différentes idéologies totalitaires qu’elles soient communiste, religieuses ou nationalisto-militaires. Les pays du « sud-gloabal » étaient soumis à une forte pression du bloc des pays totalitaires pour les pousser à le rejoindre dans une logique d’opposition au bloc des pays de démocratie libérale, qualifié de bloc « occidental » constitué des anciennes puissances coloniales et porteur d’une idéologie présentée comme celle de l’individualisme décadent, totalement étrangère aux diverses cultures du reste du monde. Le bloc des pays totalitaires avait réussi à associer un nombre très significatif de ces pays dans l’ensemble dit des « BRICS élargi » composé d’une dizaine de membres très importants, les deux grandes puissances totalitaires, Russie et Chine d’une part, de grands acteurs du « Sud-global », dont l’Inde, le Brésil, l’Afrique du Sud et divers associés en voie d’intégration d’autre part. Ce dispositif, qui prolongeait celui connu pendant la période de la « guerre froide » ( bloc communiste, bloc occidental, « non-alignés ») connaissait certes diverses variantes et nuances mais il caractérisait assez bien l’état du monde d’après la phase de la « mondialisation » ayant suivi l’effondrement de l’union soviétique et l’ouverture de la Chine post-maoïste.  Aujourd’hui ce paysage mondial est profondément bouleversé par un contexte idéologique nouveau qui voit s’affirmer tous les mouvements divers qui ont en commun leur hostilité à l’idéologie des droits de l’Homme et leur volonté de combattre les sociétés de démocratie libérale, ouvertes et pluralistes. Le nouveau pouvoir à la tête des Etats-Unis affiche clairement qu’il n’est pas là pour défendre le corpus des valeurs de la démocratie libérale mais qu’il est au seul service de la puissance des Etats-Unis. Les conséquences de ce choix sont immédiates pour ses alliés traditionnels européens qui sont vus comme des « exploiteurs » des Etats-Unis. L’Union européenne est présentée, contre toute réalité historique, comme une création destinée à « e…..der » et exploiter les Etats-Unis, en outre porteuse d’une idéologie progressiste hostile aux « vrais valeurs » traditionnelles de la famille, de la religion et de la patrie. D’où le rapprochement immédiat du président Trump avec le pouvoir poutinien dans un pacte qui ressemble furieusement au pacte germano-soviétique d’août 1939 conclu alors par-dessus la tête de la France et du Royaume-Uni, au détriment immédiat des pays de l’Europe orientale, hier la Pologne, la Finlande et les Pays Baltes, aujourd’hui l’Ukraine au premier chef, en attendant les suivants. Les Etats-Unis votent, à l’ONU, avec la Russie et la Corée du Nord contre ses alliés traditionnels des démocraties libérales. Et  le président Trump choisit d’affaiblir les capacités de résistance de l’Ukraine et d’humilier son président démocratiquement élu. Il veut ainsi se venger du Parti démocrate à l’intérieur des Etats-Unis, des pays de démocratie libérale en Europe et du président Zelenski en Ukraine, tous coupables de s’être opposés à lui, plus ou moins directement, lors de son premier mandat puis lors de ses campagnes pour sa réélection. Les Etats-Unis du président Trump affichent désormais sans pudeur vouloir s’inscrire dans la logique des puissances impériales, dans une idéologie où seuls comptent les rapports de forces tant à l’échelle individuelle et sociale qu’à l’échelle géopolitique et qui n’ont que mépris pour les valeurs issues de la philosophie des Lumières comme le répètent tous les idéologues du pouvoir poutinien et les dirigeants du Parti communiste chinois. Et dans ce contexte, l’Union européenne devient l’ennemi à abattre pour chacun des trois grands empires. Il s’agit, d’une part, de l’empêcher de devenir une réelle puissance qui pourrait porter ombrage à leur primauté et, d’autre part, de détruire le corpus de valeurs qu’elle défend. Trois empereurs dominent aujourd’hui le monde. Par ordre d’ancienneté, il s’agit de Vladimir Poutine, empereur de Russie depuis plus de 25 ans, Xi Jin Ping, empereur de Chine depuis plus de 12 ans, l’un et l’autre s’étant organisés pour continuer à régner pendant encore de longues années, et Donald Trump, à nouveau dirigeant des Etats-Unis d’Amérique, après déjà un premier mandat et qui souhaite agir comme un véritable empereur. Comme dans tout pouvoir impérial, ces trois souverains s’appuient sur une forte oligarchie. Bien que les modèles ne soient pas identiques en raison de l’histoire particulière de chacune des trois puissances concernées, ces oligarchies sont, avant tout, des oligarchies scientifico-technologico-économiques. Il s’agit, en effet, pour cette nouvelle aristocratie de maîtriser tous les outils de la puissance, tant en matière économique qu’en matière militaire, et ceux-ci dépendent, aujourd’hui plus que jamais, des avancées des technosciences. Chacun de ces trois empereurs a, évidemment, comme ambition de dominer le monde. A tout le moins, et pour l’instant, ils veulent se le partager. Il s’agit d’abord de conquêtes territoriales comme lors des guerres d’antan. Ainsi, l’empereur russe veut reconstituer, au moins, l’empire tel qu’il existait du temps des tsars puis des soviets, l’empereur chinois qui a définitivement annexé le Tibet et le Xin Jiang en conduisant un ethnocide des populations d’origine, veut étendre sa domination sur l’Asie du sud-est et le Pacifique, et l’empereur états-uniens veut étendre sa domination sur toute l’Amérique du nord et centrale. Dans toutes les régions du monde on les voit se situer dans une logique à la fois de compétition et de partage, en utilisant tous les moyens de la guerre hybride. Dans cette situation d’affrontement des empires, tous les autres pays du monde essaient de se situer au mieux de leurs intérêts propres. Dans les régions qui ne sont pas directement sous emprise de l’un ou l’autre des empires, des royaumes tentent de jouer leur jeu propre. Ils sont dirigés soit par des souverains en titre, issues de dynasties installées, soit par des autocrates qui tentent eux-mêmes de créer des dynasties en fonction des circonstances locales et de leurs rapports avec les grands empires. Des potentats locaux profitent des circonstances pour étendre leur pouvoir, comme le montrent les exemples de la Turquie, de l’Arabie Saoudite, d’Israël ou du Rwanda. A l’exception sans doute des plus grands, Inde ou Brésil, tous se trouveront à un moment ou à un autre, en fonction des circonstances, dans des situations de vassalisation, plus ou moins heureuse, plutôt moins que plus…. Certains ensembles essaient de s’organiser pour tenter de faire le poids par rapport aux trois puissances et à leur volonté de domination. Ainsi le monde arabo-islamique tente depuis longtemps d’organiser le panarabisme. Ses mouvements religieux intégristes, Al-Qaïda puis l’Etat islamique, essaient de reconstituer le califat dont ils rêvent. Mais les divisions multiples de ce grand ensemble ont, pour l’instant, empêché son unification. De même, les tentatives d’union en Afrique subsaharienne, en Amérique latine ou en Asie centrale, ne se sont pas, pour l’instant, concrétisées. Reste l’Europe, un ensemble géographique pas totalement unifié et pas totalement homogène. L’Union européenne qui regroupe 27 des 46 pays du Conseil de l’Europe a certes beaucoup progressé depuis quelque 75 ans. Avec 450 millions d’habitants, 17% du PIB mondial et un modèle socio-politique trouvant un équilibre entre la liberté individuelle et la défense de l’intérêt général, elle reste une zone très attractive pour tous ceux qui ne se résignent pas à vivre sous le joug de systèmes totalitaires, prédateurs et bellicistes. Elle est, de ce fait, la cible de tous les régimes et de toutes les idéologies totalitaires du monde, qu’elles soient religieuses et notamment islamiste, communistes ou nationalistes. Mais elle n’a pas voulu se donner les moyens de devenir une véritable puissance capable de se mesurer aux trois grands empires parce que la volonté politique a manqué pour créer véritablement les Etats-Unis d’Europe indispensables. Tous les Etats qui constituent l’Union n’ont pas voulu choisir entre souveraineté nationale et souveraineté européenne. Face à des puissances hostiles, ils sont désormais au pied du mur. Il s’agit de franchir le pas d’une véritable Europe fédérale dont il faut définir les modalités. Comme lors des grandes étapes précédentes, marché unique, élection des députés du Parlement européen au suffrage universel, monnaie unique, il faut définir un pouvoir politique européen qui puisse faire le poids face aux grands empereurs mondiaux. Les modalités de désignation d’un Président des Etats-Unis d’Europe ayant un réel pouvoir en matière diplomatique et militaire doivent être débattues et arrêtées au plus vite. Les opinions publiques des pays de l’Union sont-elles prêtes à ce débat alors que les différents pays sont affaiblis, avec une population vieillissante, qu’ils sont socialement et politiquement divisés, avec des communautés issues de l’immigration récente mal intégrées car souvent originaires de cultures très différentes de celle de l’Europe, avec des populations jeunes très perturbées par l’influence des réseaux sociaux et des substances addictives ? Alors que les régimes totalitaires n’hésitent pas à endoctriner et enrégimenter leurs populations – et notamment les plus jeunes - et n’hésitent pas à les envoyer à la guerre et à la mort, les démocraties libérales répugnent toujours à le faire parce qu’elles sont porteuses de valeurs de liberté, pacifistes et universalistes. Les populations européennes sont-elles prêtes à aller se battre et à mourir pour défendre leurs valeurs et leur système socio-politique ? Plutôt rouge que mort disait-on, autrefois, à propos de la menace de la Russie communiste… Face à des régimes impériaux qui rêvent de la coloniser enfin en jouant sur l’éparpillement des différents Etats-Nations qui la constituent, l’Union Européenne doit décider de mettre en place en urgence les différents moyens institutionnels, scientifiques et économiques qui lui permettront de devenir une véritable puissance. C’est le sujet vital qui doit être soumis à l’ensemble des citoyens de l’Europe.

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