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« Si on laisse l’IA décider de tout, on n’est plus dans le partage »

par David Smadja et Léa Behr le 14 juillet 2026
À l’occasion des Mardis de l’innovation en santé, David Smadja et Léa Behr donnent la parole au Professeur Florian Scotté, oncologue et directeur du département interdisciplinaire d’organisation des parcours patients de Gustave Roussy. Ensemble, ils explorent un enjeu majeur : comment faire de l’intelligence artificielle un levier d’innovation pour les parcours de soins tout en préservant la place du médecin, la décision partagée et l’humanité de la relation de soin.
En cancérologie, l'intelligence artificielle tient une part de ses promesses : diagnostics plus rapides, traitements affinés, parcours de soins mieux anticipés. Mais l'essentiel du débat public se concentre sur la performance des outils, en laissant dans l'ombre une question de fond : à mesure que la machine gagne en capacité, comment garantir que la décision médicale reste maîtrisée par l'humain ? La difficulté n'est pas seulement technique, elle est éthique et organisationnelle. C’est ce pan que nous allons aujourd’hui questionner. Avec nous pour y réfléchir, le Pr. Florian Scotté qui occupe une position privilégiée pour éclairer nos réflexions. Oncologue, spécialiste des soins de support, il dirige le département interdisciplinaire d'organisation des parcours patients de Gustave Roussy, premier centre de lutte contre le cancer en Europe. Professeur associé à l'Université Paris-Saclay et titulaire d'un doctorat en éthique médicale, il conjugue la pratique de la technique la plus avancée et la réflexion sur ses limites. Sa position tient dans une distinction qui structure l'ensemble de l'entretien : l'IA doit demeurer un outil au service du soignant, et non un effecteur qui déciderait à sa place. Ce déplacement, en apparence sémantique, engage en réalité plusieurs enjeux concrets, que nous avons abordés successivement : la relation entre le médecin et un patient parfois plus enclin à croire la machine, la sécurité et la propriété des données, le modèle de financement des solutions, la formation des professionnels. À chaque étape se pose la même question, celle du contrôle, et une conviction que le Professeur Scotté formule sans détour : la médecine est une science humaine et doit le rester. Organiser un parcours constitue bien plus qu’un diagnostic Vous dirigez un département entièrement dédié au parcours du patient. Avant même de parler d’intelligence artificielle, qu’est-ce que ça veut dire, concrètement, organiser ce parcours ? Et qu’est-ce qui fonctionne mal aujourd’hui ? Permettez-moi d’abord de corriger une chose : il ne se passe rien de mal aujourd’hui, il n’y a pas de déraillement, mais nous pouvons faire mieux. Le parcours, en réalité, commence avant même que la personne ne soit patiente, au moment où l’on s’oriente vers un diagnostic, puis il se déroule en plusieurs temps qui s’enchaînent : au diagnostic, pendant le traitement, à la fin des traitements, et longtemps encore après. L’organiser, c’est mettre en œuvre une approche diagnostique aussi optimale que possible ; j’emploie parfois des mots que l’on critique, comme celui d’efficience, mais derrière ce terme, il n’y a rien d’autre que trois exigences simples : être rapide, être juste, être adapté au patient. Cela suppose de prendre en compte non seulement les données de la maladie, mais aussi celles de la personne elle-même et de son environnement, en particulier ses vulnérabilités. C’est tout le sens de ce que nous avons mis en place à Gustave Roussy, où l’évaluation des besoins du patient se fait en parfaite connaissance de la pathologie, car nous sommes experts du cancer, de ses récepteurs, des traitements disponibles, mais aussi des risques de complications que l’on peut anticiper. Pendant le traitement, il s’agit de gérer au mieux les toxicités et de coordonner la prise en charge entre la ville et l’hôpital. À la fin des traitements, nous faisons face à des situations très différentes. Il y a parfois une évolution péjorative, où tout l’enjeu est d’accompagner la personne le mieux possible dans cette phase de sa vie. Il y a, de plus en plus, des patients en situation de chronicité, dont les traitements se prolongent sur des années et dont la maladie s’installe au très long cours. Et il y a, bien sûr, la guérison, qui appelle elle aussi une surveillance, celle de la maladie comme celle des séquelles éventuelles des traitements. Organiser le parcours, c’est embrasser tout cela d’un seul mouvement, du premier examen jusqu’au suivi post-thérapeutique. Et l’IA, vous l’utilisez déjà au quotidien ? Qu’est-ce qu’elle change ? L’intelligence artificielle, nous l’utilisons en réalité depuis fort longtemps sans toujours la nommer : songez qu’à bord d’un avion, l’essentiel des commandes est aujourd’hui géré par elle, et que cette sécurité, cette adaptation permanente, se sont construites au fil des décennies. À l’hôpital, une forme de gestion commence à s’installer, mais dans l’organisation des parcours, très honnêtement, nous n’y sommes pas encore pleinement. Cela se développe, des sociétés s’y intéressent, nous cherchons les bonnes interactions, et il ne fait aucun doute que nous l’utiliserons de plus en plus. Je pense que l’intelligence artificielle apportera surtout de la rapidité et de la sécurité, à la condition expresse qu’existe un véritable échange entre l’humain et la machine. C’est ce dont je parlais en évoquant l’efficience de la prise en charge : l’IA a vocation à être un outil, et j’insiste sur ce mot, un outil qui doit nous aider à optimiser et à mieux adapter ce que nous proposons au patient. Elle doit être considérée comme un outil, jamais comme un effecteur ; si on l’utilise comme un effecteur, elle finira par tourner en rond et nous faire reculer. On présente souvent l’IA comme un moyen de personnaliser les diagnostics. Êtes-vous d’accord avec cette idée ? Je le suis à moitié, et je préférerais parler d’affinement plutôt que de personnalisation. Car nous nous appuyons sur des algorithmes, eux-mêmes engendrés par une masse considérable d’informations ; or, à partir d’une telle masse, peut-on vraiment prétendre personnaliser ? La question reste ouverte, je n’ai pas de réponse tranchée, mais elle mérite d’être posée. Ce dont je suis certain, en revanche, c’est que l’IA doit être en permanence réévaluée et retravaillée, afin de s’ajuster au plus près des connaissances que l’humain lui transmet. Ce qu’elle autorise, en revanche, et c’est considérable, c’est d’aller plus vite et de regrouper une quantité de données que notre cerveau serait bien incapable d’agréger à cette vitesse. Elle nous donne les moyens d’aligner toutes les cibles potentielles et, ce faisant, de mieux adapter notre prise en charge, entendue dans son ensemble, et non le seul traitement. Quand le patient croit la machine plus que le médecin Vos patients vous parlent-ils d’intelligence artificielle ? Oui, ils commencent à en parler, et surtout ils l’utilisent avant même de franchir la porte de nos cabinets : ils préparent leur consultation sur les moteurs de recherche et arrivent avec une liste de questions qui épouse ce qu’ils y ont lu. C’est une bonne chose, à vrai dire, car cela améliore leur connaissance et facilite l’échange comme la compréhension. Le revers, c’est que l’on lit aussi quantité de choses totalement erronées, et que la parole de la machine finit parfois par s’imposer comme la vérité, tandis que celle de l’humain deviendrait, elle, suspecte par principe. C’est précisément là-dessus qu’il nous faut travailler. Ces erreurs, elles sont de quel type ? Elles dépendent des informations, lesquelles sont bien souvent générées par l’humain lui-même. Ce que l’on voit circuler sur les réseaux, ce sont des témoignages plutôt négatifs, émanant de personnes qui parfois manipulent l’information, ne s’appuient pas sur la science exacte, et diffusent des messages d’une grande dureté, très anxiogènes, sans rapport avec la réalité. Tout cela raisonne sur des statistiques. Or, lorsque j’ai un patient en face de moi, je ne suis plus dans la statistique : j’ai devant moi une personne singulière, à laquelle je devrai tout adapter, en fonction de ses attentes et de sa capacité à recevoir ce que je lui dirai. Y a-t-il un risque que l’IA déshumanise la relation entre le médecin et le patient ? Le risque existe, bien sûr, car le patient peut arriver avec sa vérité, celle de la machine, et se fier davantage à elle qu’à l’humain qui lui fait face ; c’est à nous, précisément, qu’il revient de garder le contrôle et de continuer à partager la science et le savoir. Nous sommes passés, en quelques années à peine, d’une médecine paternaliste, où le médecin détenait le savoir et où le patient se contentait de le recevoir, à une véritable démarche de décision partagée ; et dans ce nouvel équilibre, l’information a une valeur considérable. Mais si je dois passer plus de temps à détricoter une information erronée qu’à expliquer les choses, alors l’IA n’aura pas tenu sa promesse de gain de temps, et un véritable problème de conscience se posera. C’est bien pourquoi il faut encadrer cette intelligence artificielle et veiller à ce que les professionnels conservent leur rôle d’humains. Où est la ligne à ne pas franchir ? Si la relation se réduit à sa seule dimension technique, de soignant à soigné, alors l’IA l’emportera, inévitablement. Mais si elle demeure un outil qui affine notre diagnostic, la précision du traitement, l’évaluation des fragilités et de l’environnement du patient, et si nous savons préserver ce contact, cette capacité à orienter, à guider, à réfléchir avec la personne et ses proches, alors nous aurons tout gagné, car nous n’en serons que plus performants. La décision médicale partagée est à ce prix : si on laisse l’IA décider de tout, on n’est plus dans le partage. Et c’est cet échange, profondément humain, que les patients doivent entendre. Éclairage. Le patient à l’ère de l’IASelon la deuxième vague du baromètre OpinionWay pour Orisha Healthcare (avril 2026, 1 014 Français et 200 médecins), 82 % des médecins estiment que les exigences de leurs patients ont augmenté ces cinq dernières années, et 79 % des patients expriment au moins une forme de doute médical (deuxième avis, diagnostic questionné). La confiance dans le médecin reste néanmoins très élevée : 95 % des Français jugent bonne leur relation avec leur généraliste. Le propos du Pr. Scotté rejoint ce constat : l’information circule, mais elle déplace la relation de soin sans la rompre.   Éthique : qui génère l’information, qui la contrôle, qui la finance Vous êtes aussi spécialiste d’éthique médicale. Quelles questions l’arrivée de l’IA vous semble-t-elle poser, et qu’on n’aborde pas assez ? Avant toute chose, il faut mesurer ce que l’IA rend possible : le passage d’une prise en charge réactive à une prise en charge prédictive, ce qui fait d’elle un outil d’une puissance remarquable. Mais cette puissance même soulève plusieurs questions, à la fois éthiques et sociétales. La première touche à l’origine de l’information et à son usage : qui la génère, et à quelles fins ? Vient ensuite la question de sa sécurité : nous sommes plus ou moins protégés par le RGPD, mais l’interrogation de fond demeure entière. Que fait-on de cette information, où est-elle stockée, et mes données personnelles sont-elles connues, de qui, par quels moyens ? Repère. Ce que dit le cadre européenLa question de la supervision humaine que soulève le Pr. Scotté est désormais au cœur du droit européen. Le règlement européen sur l’intelligence artificielle (AI Act, règlement UE 2024/1689) classe la plupart des logiciels d’aide au diagnostic comme systèmes « à haut risque », soumis à des exigences de gestion des risques, de gouvernance des données et de supervision humaine. Pour les dispositifs médicaux déjà marqués CE, ces obligations s’appliqueront de manière échelonnée à partir de 2027, un calendrier encore susceptible d’ajustements. En France, l’Agence du numérique en santé a publié dès juillet 2025 un guide d’implémentation de l’éthique dans les systèmes d’IA en santé.   La deuxième question, tout aussi cruciale, est celle du contact humain : allons-nous remplacer entièrement l’humain par la machine, ou saurons-nous garder une part de contrôle, et quelle place, au juste, laisserons-nous à l’humain ? La troisième, enfin, est celle du financement, que je résume d’une formule : qui gagne quoi, pour qui, pourquoi, comment ? À aucune de ces questions il n’existe de réponse toute faite aujourd’hui ; l’essentiel est que nous nous les posions, et que nous nous posions les bonnes. Car la place de l’humain, au cœur de la prise en charge, demeure fondamentale. L’hôpital a-t-il les moyens, humains et financiers, d’intégrer ces outils ? Actuellement, la réponse est non : les moyens sont rares, et cela vaut autant pour le public que pour le privé, car nous sommes tous soumis aux mêmes contraintes financières, à l’image de la société tout entière. Le véritable risque, du reste, ne se joue pas seulement entre les grands centres et les plus petits. Prenez la télésurveillance, qui intègre progressivement l’IA : si elle peut se déployer aujourd’hui, c’est grâce à un remboursement instauré voilà deux ou trois ans, une véritable révolution, puisqu’il finance à la fois l’outil et le rôle de coordination souvent dévolu aux infirmières, sans laisser de reste à charge ni au patient ni à l’établissement. Dans ce cadre-là, le système est performant. Sans financement, en revanche, chacun développe dans son coin un outil plus ou moins performant, plus ou moins sûr, plus ou moins contrôlé, et c’est alors qu’apparaît le risque d’une rupture entre les hôpitaux, entre les professionnels, entre les patients. Beaucoup de startups se créent, et l’on retrouve ici la question éthique que j’évoquais, celle du modèle de financement, qui gagne quoi et pour qui. Il ne s’agit pas d’imposer un outil unique qui détiendrait la vérité, mais d’encadrer le développement de ces solutions, au moyen d’une charte, pour éviter que ne s’installe une querelle d’outils insuffisamment maîtrisés. Éclairage. Les soignants veulent garder la mainLa conviction de Florian Scotté, l’IA comme outil et non comme décideur, est très largement partagée par la profession. Selon la première édition du Baromètre IA & Data en santé de l’ACSEL (2025), neuf professionnels de santé sur dix utilisent déjà des outils d’IA, mais seuls 7 % déclarent une confiance totale, et 96 % jugent indispensable ou préférable une supervision humaine. Côté patients, 84 % souhaitent être informés lorsque l’IA intervient dans leur prise en charge. La performance technique ne suffit pas : l’acceptabilité repose sur la transparence et le maintien de l’humain dans la décision.   Qui devrait décider qu’un outil d’IA entre à l’hôpital ? Tout le monde, mon capitaine. Mais vous oubliez une personne, et non des moindres : les patients et leurs représentants, qui doivent impérativement être associés à la réflexion, puisqu’ils sont les premiers usagers de l’outil, ceux-là mêmes qui en bénéficieront ou en pâtiront. Viennent ensuite les régulateurs, la Haute Autorité de santé, les agences régionales, l’Assurance maladie, la Direction générale de l’offre de soins, qui tous devraient siéger à la même table, sans oublier les directions d’établissement qui tranchent en dernier ressort, ni l’ensemble des professionnels, médecins, infirmiers, et toutes les professions qui gravitent autour du patient. La formation des médecins intègre-t-elle assez ces outils ? C’est une excellente question. À la faculté, l’enseignement est dispensé par des professeurs le plus souvent plus âgés que leurs étudiants, alors même que les jeunes générations se montrent bien plus à l’aise avec ces technologies : le décalage est manifeste, puisqu’il faudrait enseigner un outil à des jeunes qui, souvent, le maîtrisent déjà mieux que ceux qui l’enseignent. Aujourd’hui, cet enseignement ne se fait pas à la faculté, il se fait sur le terrain, et nous sommes en pleine phase de développement. Le véritable danger serait de nous retrouver soumis à de purs techniciens de l’informatique, concevant des outils sans doute ultra performants, mais déconnectés de la réalité du terrain, et par là même incapables d’entendre les risques comme les bénéfices réels pour le patient. Il faut développer les connaissances, oui, mais sans jamais abandonner la maîtrise à ceux qui ne voient pas le malade. Dans dix ans : l’avion sans équipage, le scénario à fuir Dans dix ans, si tout se passe bien, à quoi ressemble le parcours d’un patient ? Je reprendrai volontiers l’image de l’aviation civile. À ses débuts, l’avion craquait de partout, un mécanicien siégeait dans le cockpit aux côtés du commandant et du copilote, on naviguait au compas : c’était long, c’était risqué, et il fallait parfois un véritable trait de génie pour éviter que l’appareil ne décroche. Aujourd’hui, vous choisissez votre place, vous commandez votre repas avant l’embarquement, une équipe vous accueille, un commandant et un copilote anticipent au plus juste les turbulences et savent exactement comment orienter l’avion. Demain, le parcours du patient en cancérologie ressemblera à cela. Le diagnostic gagnera considérablement en rapidité, porté par une évaluation des données plus fine qui nous aidera à prendre les bonnes décisions, une fois intégrées les vulnérabilités, les fragilités et l’environnement du patient comme de son entourage. Nous pourrons, dans un temps restreint, proposer la bonne solution et accompagner le malade en anticipation plutôt qu’en réaction, notamment face aux toxicités, en évitant les séquelles à long terme. C’est un gain réel, de quantité comme de qualité de vie, doublé d’un temps médical mieux concentré sur l’essentiel : plutôt que de passer des heures au téléphone, appeler à bon escient, guider comme il faut les patients et leurs proches, pour un parcours qui connaîtrait le moins de turbulences possible et arriverait à bon port. Et le piège, dans tout cela ? La question du coût, toujours. Optimiser, évaluer plus finement la pathologie et les fragilités pour aboutir à un traitement plus efficace et mieux toléré, voilà le bon chemin. Mais gardons-nous d’une dérive : si l’on place au premier plan la seule logique financière, en prétendant désescalader les traitements dans le but avoué de réduire les coûts, alors on se trompe de combat. Désescalader pour améliorer la prise en charge, la tolérance, pour éviter les séquelles, c’est le bon axe ; désescalader pour la seule récréation financière, c’est aller droit dans le mur. Qu’est-ce que vous voulez absolument éviter ? Un patient qui ne pourrait plus ni contacter ni voir les professionnels de santé, des décisions prises à cent pour cent par la machine, des effectifs réduits, et les rares soignants restants relégués derrière des écrans pour surveiller. Ce serait la tour de contrôle sans plus aucune équipe dans l’avion, celle qui vous accueille, vous dit bonjour et répond à vos attentes. Permettez-moi une autre allégorie, pour ancrer les choses dans le réel. Lorsque vous rencontrez un problème avec un opérateur aujourd’hui, vous passez de chatbot en chatbot, de réponse digitalisée en réponse digitalisée, sans jamais obtenir la réponse que vous cherchez, jusqu’à renoncer. Transposé au patient, cela donne ceci : j’ai mal, mais je n’attends plus de réponse, car je sais que je ne l’aurai pas. Et si l’on pousse le raisonnement à son terme : j’ai une boule qui grossit, je la vois grossir sous mes yeux, mais aucun des chatbots que j’interroge ne me répond, et je finis par la laisser. Voilà exactement ce qui nous attend si l’on laisse la machine prendre le pas sur l’humain : on fera fausse route, et il y aura de la casse. Certains vont jusqu’à dire qu’il faudrait fermer les facultés de médecine, ou que le médecin de demain ne sera qu’un orchestrateur d’IA. Les facs ont-elles encore un avenir ? Vous avez raison, c’est un risque, très clairement, et il ne concerne pas les seuls médecins : les infirmières, les brancardiers, l’accueil, toutes les professions de santé pourraient théoriquement être remplacées par la machine. Mais laissez-moi vous confier un souvenir. Le cours qui m’a le plus marqué, lorsque j’étais un tout jeune étudiant de deuxième année, fut la description d’une tamponnade péricardique par un vieux professeur de médecine interne, qui expliquait en gestes, en montrant où précisément placer l’aiguille, et ce que le patient éprouvait à cet instant. Cet enseignement-là, profondément humain, jamais la machine ne le remplacera ; dans les livres, je n’aurais rien compris. La médecine est technique, elle est science, mais elle est une science humaine, et qui dit science humaine dit humain. Derrière la technique, il faut savoir l’appliquer à la personne qui veut vivre. Car la vie ne se réduit pas à des neurones ni à des cellules que l’on pourrait guider par un cœur artificiel : tout autour, il y a de l’humain, et c’est lui que nous ne devons jamais perdre de vue. Si vous étiez ministre de la Santé demain, quelle serait votre première décision sur l’IA ? Ce serait une double décision tenue en une seule. Ne surtout pas freiner le développement de l’IA, donc le promouvoir et le soutenir, mais, dans le même mouvement, l’encadrer et le contrôler. Autrement dit, établir une véritable tour de contrôle, un comité de pilotage qui réunirait les décideurs, les acteurs, les usagers, les patients et leurs proches, ainsi que les professionnels de santé appelés à se servir de l’outil, des décideurs capables d’entendre, d’anticiper ce qui vient, et de mettre les moyens pour bâtir le système le plus efficient possible. Conclusion Au terme de cet entretien, une ligne de force se dégage, que le Pr. Scotté n’a cessé de tenir : l’intelligence artificielle doit rester un outil au service du soin, et jamais un effecteur qui déciderait à la place de l’humain. Toute la question se ramène alors à une seule : qui garde la main sur la décision médicale ? Cette exigence d’une « garantie humaine » n’est ni une précaution de langage ni une posture défensive de la profession ; elle rejoint désormais un cadre réglementaire qui se construit sous nos yeux, de l’AI Act européen aux premiers guides éthiques français, et elle épouse les attentes convergentes des soignants, qui veulent rester maîtres de l’acte, et des patients, qui demandent à savoir quand la machine intervient. C’est dire que la véritable bataille ne sera pas technologique, mais politique : elle se jouera sur le terrain de la gouvernance (qui décide, qui contrôle, qui finance, et pour qui) bien plus que sur celui de la performance des algorithmes. Là réside la responsabilité des pouvoirs publics : non pas arbitrer entre l’homme et la machine, mais organiser les conditions dans lesquelles la seconde demeurera au service du premier. Tel est le sens de l’engagement du Laboratoire de la République : faire de la garantie humaine une exigence inscrite dans les règles, les financements et les responsabilités. Car au terme de la chaîne, il n’y aura jamais une donnée de plus, mais une personne à soigner ; et la médecine, comme nous le rappelle le Pr Scotté, demeurera une science humaine. Rendez-vous mardi 21 juillet pour le prochain épisode « Les mardis de l’innovation en santé » David Smadja est professeur d’hématologie à l’AP-HP et à l’Université Paris Cité, responsable de la Commission Santé du Laboratoire de la République. Léa Behr est CEO de RespublicIA et membre de la commission Santé du Laboratoire de la République.

Décentraliser pour mieux soigner : une nouvelle gouvernance de proximité au service des territoires et des patients

par David Smadja et Léa Behr le 9 juillet 2026
Face à l’aggravation des inégalités territoriales d’accès aux soins, au vieillissement de la population et aux nouveaux défis sanitaires liés au changement climatique, notre système de santé atteint les limites d’un pilotage essentiellement centralisé. Cette note de David Smadja et Léa Behr propose une réforme ambitieuse mais progressive de la gouvernance sanitaire : rattacher les Agences régionales de santé (ARS) à la région afin de rapprocher les décisions des réalités de terrain, sans remettre en cause les principes fondamentaux de solidarité nationale. En s’appuyant sur les expériences européennes et sur une trajectoire d’expérimentation encadrée, les auteurs défendent une nouvelle doctrine de « responsabilité territoriale », conciliant unité républicaine, efficacité de l’action publique et égalité d’accès aux soins.
La crise de l’accès aux soins ne relève plus seulement d’un manque de professionnels de santé ; elle révèle les limites de notre organisation institutionnelle. Alors que les élus locaux sont confrontés quotidiennement aux attentes des citoyens, ils disposent de peu de leviers pour agir. À l’inverse, les Agences régionales de santé exercent des responsabilités considérables sans véritable responsabilité politique devant les territoires. Cette dissociation entre décision, responsabilité et réalité du terrain nourrit les inégalités territoriales et affaiblit l’efficacité de l’action publique. Cette note propose une troisième voie entre le statu quo et la suppression des ARS : leur régionalisation. Il ne s’agit ni de désengager l’État ni de créer treize systèmes de santé autonomes, mais de distinguer clairement ce qui doit rester national (les droits des patients, le financement solidaire, les standards de qualité et les objectifs de santé publique) de ce qui gagnerait à être piloté au plus près des besoins des territoires : l’organisation des parcours de soins, la coordination entre médecine de ville, hôpital et secteur médico-social, la prévention ou encore la démographie médicale. Les auteurs proposent une réforme progressive en trois étapes : renforcer d’abord les marges d’action territoriales grâce à un Fonds d’intervention régional considérablement élargi ; créer ensuite des objectifs régionaux de dépenses d’assurance maladie (ORDAM) permettant une réelle capacité d’arbitrage locale ; enfin, transférer la responsabilité politique des ARS aux régions dans un cadre expérimental, avec une évaluation indépendante avant toute généralisation. L’analyse s’appuie également sur une comparaison approfondie de plusieurs modèles européens afin d’identifier les conditions d’une décentralisation réussie. Elle montre que la proximité décisionnelle n’est efficace que lorsqu’elle s’accompagne de solides mécanismes de péréquation financière, de standards nationaux contraignants et d’une responsabilité clairement identifiée. Enfin, la note insiste sur deux leviers essentiels pour préparer le système de santé aux défis du XXIᵉ siècle : faire de la prévention une priorité budgétaire territorialisée et mieux articuler la formation des professionnels de santé avec les besoins des territoires. Cette proposition dessine ainsi une nouvelle gouvernance sanitaire fondée sur un principe simple : une stratégie nationale, une solidarité financière garantie par l’État et une responsabilité territoriale pleinement assumée pour rendre enfin effective l’égalité d’accès aux soins. David Smadja est professeur d’hématologie à l’AP-HP et à l’Université Paris Cité, responsable de la Commission Santé du Laboratoire de la République. Léa Behr est CEO de RespublicIA et membre de la commission Santé du Laboratoire de la République. Note Décentraliser pour mieux soignerTélécharger

Repenser le financement de la santé pour mieux flécher l’innovation vers le territoire

par David Smadja et Léa Behr le 7 juillet 2026
Face au vieillissement de la population, aux tensions sur l’accès aux soins et à l’essor de l’intelligence artificielle, l’innovation en santé est autant une question d’organisation que de technologie. Dans cet entretien, Philippe Durand, président du groupe imaGen, partage sa vision d’une transformation du système de santé fondée sur une innovation utile, au service des patients, des professionnels et de l’efficience collective.
À l'heure où notre système de santé est confronté à des défis sans précédent, vieillissement de la population, pénurie de professionnels, innovation technologique, ou encore pression économique, la question de son organisation devient aussi importante que celle des progrès médicaux eux-mêmes. La qualité des soins ne dépend plus uniquement des compétences des professionnels ou des performances des technologies ; elle repose également sur la capacité à faire travailler ensemble les équipes, à fluidifier les parcours des patients et à intégrer l'innovation au service de l'efficience. Cette évolution a profondément transformé les entreprises du secteur de la santé. Longtemps perçues comme de simples fournisseurs de technologies ou de prestations, elles sont aujourd'hui appelées à devenir de véritables partenaires des établissements de santé, en contribuant à améliorer l'organisation des soins, la qualité des diagnostics et l'expérience des patients. Pour mieux comprendre ces mutations, nous avons rencontré Philippe Durand, Président du groupe imaGen, acteur majeur de la radiologie en France. À travers son parcours d'entrepreneur et sa vision du management, il revient sur les transformations du secteur, les enjeux de l'innovation, l'essor de l'intelligence artificielle, mais aussi sur un sujet souvent sous-estimé : l'importance de l'organisation dans la qualité des soins. Au fil de cet entretien, Philippe Durand partage une conviction forte : dans un système de santé de plus en plus complexe, la création de valeur ne repose pas uniquement sur les technologies, mais sur la capacité à mettre celles-ci au service des patients, des professionnels et des territoires. Son parcours : de l'entrepreneur au bâtisseur d'un projet médical Quel a été votre parcours avant la création ou le développement d'imaGen ? Diplômé d’une école de commerce (EM Lyon), j’ai démarré mon parcours professionnel en cabinet d’audit chez Arthur Andersen. Cela m’a permis de découvrir de nombreux modèles d’entreprises, petites et grandes, dans l’industrie comme dans les services. Cela m’a permis très vite de rencontrer des cadres et dirigeants d’entreprises, de différents profils, qui m’ont beaucoup appris et inspiré pour la suite. Je suis rentré dans le secteur de la santé au début des années 2000 avec l’envie d’apporter mes expériences à un secteur en pleine mutation face aux enjeux de qualité des soins et d’efficacité organisationnelle. J’ai eu la chance de pouvoir exercer au sein de Capio, groupe suédois spécialiste dans la gestion d’établissements de santé, qui apportait en France une vision scandinave qui s’est avérée fort utile à la transformation de nos organisations, en particulier par la réduction des séjours hospitaliers grâce à un meilleur accompagnement des patients. Y a-t-il eu un moment ou une rencontre qui a déclenché votre ambition entrepreneuriale ? Les différents entrepreneurs et dirigeants que j’ai côtoyés m’ont inspiré et donné envie. Après 25 ans de parcours comme salarié, j’ai voulu porter un projet de référence en imagerie médicale, pour lequel j’avais une véritable conviction, fort de mes expériences précédentes. Pourquoi avoir choisi le secteur de la radiologie plutôt qu'un autre domaine de la santé ? Parce que c’est un secteur qui est un véritable pivot du système de santé, dont le rôle ne cesse de grandir au fil des ans, par sa place essentielle dans la détection précoce, la prévention et le suivi des maladies. En plus de la dimension humaine toujours forte dans une entreprise de santé, la dimension technologique de l’imagerie présentait aussi un intérêt pour moi, car je suis convaincu que l’innovation technologique doit être au cœur des solutions d’efficience de notre système de santé.  Quelles ont été les principales difficultés rencontrées lors des premières années ? La principale difficulté pour une start-up, c’est de trouver ces clients. Dans les services à la santé, la problématique est différente. Les « clients » ne manquent pas. Il s’agit surtout de trouver les meilleurs médecins, qui ont à cœur de prodiguer la meilleure qualité pour leurs patients tout en partageant une vision de modernisation au service des patients mais aussi du système de santé. Cela permet de bien se comprendre et de constituer une base solide de valeurs d’entreprise, gage d’un bon fonctionnement de l’entreprise dans la durée. Quel conseil donneriez-vous aujourd'hui à un entrepreneur souhaitant se lancer dans la santé ? Toujours penser médical, qualité de services aux patients et réponse aux besoins du système de santé. L’entreprise de santé existe par la valeur qu’elle apporte aux principales parties prenantes : en premier lieu les patients et les autorités organisatrices, mais aussi les médecins et les personnels soignants. La vision d'imaGen imaGen affirme que « le projet médical est avant tout ». Que signifie concrètement cette formule ? Cette formule réaffirme la vision et les valeurs médicales de l’entreprise, sa raison d’être. Les dirigeants de chacune de nos plateformes sont des médecins radiologues exerçant dans leur structure, pleinement engagés et responsables. Comment concilier exigences médicales, croissance économique et attractivité pour les investisseurs ? Très simplement : un exercice médical de qualité, c’est-à-dire bien organisée par des équipes bien formées, c’est attractif pour les patients, c’est donc bon pour l’entreprise et son économie. Ceux qui ne visent pas cette exigence de qualité médicale et d’efficacité prennent des risques pour la pérennité de leur investissement. Quelle est votre ambition pour imaGen à horizon 5 ou 10 ans ? Notre perspective est de faire grandir le groupe dans le respect des valeurs fortes que nous avons posées avec les premières plateformes qui nous ont rejoint. Le potentiel en France est important car le secteur fait face à des enjeux d’attractivité et d’investissement auxquels seuls les acteurs bien préparés pourront faire face. Il y a aussi une opportunité pour nous de grandir dans d’autres pays européens, à la fois parce que notre modèle français est de grande qualité, mais aussi parce que nous pouvons apprendre des modèles étrangers.Comment mesurez-vous aujourd'hui l'impact réel d'imaGen sur le parcours des patients ? Nous travaillons en permanence à améliorer l’accueil des patients et la fluidité de leur parcours. Nous suivons régulièrement les taux de satisfaction qui nous permettent de repérer nos points de faiblesse et de nous adapter en conséquence. L'innovation en santé : sa définition et sa pratique Beaucoup d'acteurs parlent d'innovation. Quelle est votre propre définition de l'innovation en santé ? J’ai la même boussole depuis longtemps sur ce sujet : l’innovation doit être évaluée au regard des bénéfices qu’elle apporte au patient et à l’efficacité de notre système de santé. Dans le bénéfice pour les patients j’inclus toutes les formes de prédiction, prévention, détection précoce, traitement et suivi au long cours des maladies, ainsi que l’accompagnement des patients qui va de pair pour que celui-ci soit pleinement engagé. Dans l’efficacité du système j’inclus en premier lieu tout qui facilite l’exercice des médecins et des équipes soignantes : nous avons un devoir de trouver des solutions pour soulager la pression exercée sur eux par la demande croissante de soins du fait du vieillissement de la population. Selon vous, une innovation doit-elle être technologique ou peut-elle être organisationnelle ? Ces 2 piliers d’innovation doivent être mis en œuvre au service de la qualité et l’efficacité. D’une façon générale, la technologie permet de gagner du temps pour les patients comme pour les soignants (réservations en ligne, bornes d’accueil, résultats en ligne, suivi dynamique post-intervention), d’éviter les erreurs, les doublons, … Elle n’exclut pas l’humain qui reste indispensable en particulier pour les populations vulnérables. Cela rejoint l’innovation organisationnelle qui consiste, dans un marché de ressources tendu comme le nôtre, de mettre les bonnes qualifications au bon endroit au bon moment. Par exemple, un radiologue peut aujourd’hui prendre en charge les diagnostics sur plusieurs machines « en parallèle » car les tâches non médicales sont désormais largement déléguées grâce à des modèles organisationnels mieux définis. Quelle innovation mise en place chez imaGen a eu le plus d'impact sur les patients ou les professionnels ? Une des innovations les plus marquantes pour moi a été la mise en place d’un logiciel d’IA permettant de détecter les nodules pulmonaires et de calculer un score calcique lorsque vous venez passer certains types de scanner chez imaGen. Vous ressortez avec un diagnostic supplémentaire de votre état de santé. Comment identifiez-vous les innovations qui méritent réellement d'être déployées ? Pour le médical, le médecin radiologue est en première ligne. Il est sollicité pour des tests. Chez imaGen les médecins ont constitué des groupes de spécialités qui partagent leurs avis sur ces tests et décident des mises en œuvre au regard de la performance de ces nouveaux outils. Les équipes supports interviennent plus en aval, plutôt sur les aspects contractuels. Pour tout ce qui n’est pas strictement médical, l’identification et l’évaluation des innovations est plus partagée entre les médecins radiologues et les équipes supports. Quels freins réglementaires ou culturels ralentissent encore l'innovation en imagerie médicale ? Le fléchage des financements est le frein majeur. L’introduction de l’IA en imagerie diagnostique d’opportunité, citée plus haut, n’est pas financé par l’Assurance Maladie. Certes c’est le rôle des opérateurs les plus avancés de la mettre en place car il considère que c’est une amélioration qualitative pour les patients. Mais des financements fléchés, temporaires, sur la base de cahier des charges précis, permettraient d’élargir et d’accélérer la mise en œuvre de ces innovations… tout en incluant la mesure de leurs effets positifs. Intelligence artificielle et radiologie L'IA est souvent présentée comme une révolution pour la radiologie. Où en sommes-nous réellement ? Aujourd’hui l’IA assiste le radiologue dans son diagnostic, elle lui permet de l’alerter sur des points particuliers, elle permet d’éviter des erreurs. Quelles applications de l'IA utilisez-vous déjà ou envisagez-vous d'utiliser ? Les principaux usages diagnostics sont dans le domaine de l’ostéo articulaire (détections de fractures), en oncologie et en cardio-vasculaire (détection de lésions). On commence à tester des solutions d’assistance à l’élaboration des comptes-rendus. Dans le domaine administratif, la prise de rendez-vous va évoluer rapidement grâce aux assistants vocaux. L'IA va-t-elle transformer le métier du radiologue ou simplement l'augmenter ? Elle le transforme en continu. On peut tout à fait parler d’un radiologue augmenté. Elle ne remplace par le radiologue qui a la responsabilité du diagnostic et de la communication avec son patient. Comment garantir que ces technologies améliorent la qualité des soins sans déshumaniser la relation médicale ? Je pense gérer le système à iso-organisation est impossible à court/moyen terme. Cela ne ferait qu’accentuer les tensions sur nos ressources soignantes, donc les dysfonctionnements. Je suis convaincu que l’usage des technologies modernes est la clé essentielle permettant de concentrer nos ressources soignantes aux bons endroits aux bons moments auprès des personnes qui en ont le plus besoin. Le service patient sera meilleur, la pression sur les soignants sera allégée. Organisation des soins et accès aux patients La France fait face à des tensions croissantes sur l'accès aux soins. Quel rôle l'imagerie peut-elle jouer pour améliorer cette situation ? Un rôle crucial. En effet, un accès rapide à l’imagerie est indispensable à la détection précoce des maladies et permet d’éviter des surcoûts (séjours hospitaliers coûteux, arrêts maladie prolongés, …). Le rapport de l’Institut Sapiens publié en février 2026 montre, exemples et modélisation économique à l’appui, qu’un euro raboté dans les dépenses d’imagerie entraîne deux euros de dépenses supplémentaires ! Comment réduire les délais d'accès aux examens tout en maintenant un haut niveau de qualité ? C’est toujours pareil : il faut avoir le bon niveau de financement afin que les investissements soient réalisés et les ressources qualifiées soient mises en place. Quels modèles organisationnels innovants avez-vous développés pour répondre aux besoins des territoires ? Sur nos plateformes de Bourgogne-Franche-Comté, les équipes médicales ont développé 5 partenariats avec des hôpitaux locaux dans le Jura, la Haute-Saône et la Côte-d’Or. L’attractivité de notre projet médical permet d’attirer de nombreux jeunes médecins, ce qui nous permet d’intervenir physiquement de manière permanente auprès de ces établissements publics et de leur apporter des expertises médicales étendues. Comment voyez-vous évoluer la coopération entre hôpital public, médecine de ville et groupes d'imagerie ? Je pense que les coopérations tels que celle que nous menons chez imaGen continueront à se développer. Elles répondent à des besoins forts des hôpitaux et les groupes de radiologues libéraux sont bien organisés pour y répondre. Une très grande partie de l’activité d’imagerie est d’ailleurs purement ambulatoire et peut être réalisée en dehors de l’hôpital. Management et entrepreneuriat Comment attire-t-on et fidélise-t-on aujourd'hui des radiologues et des manipulateurs ? Par la qualité de la pratique que nous leur proposons. Ces professionnels ont besoin d’un environnement stable, qui leur permet d’exercer sereinement avec les moyens les plus modernes et efficaces pour eux et pour les patients. Quelle culture d'entreprise cherchez-vous à développer chez imaGen ? Une culture basée sur ces valeurs d’innovation et d’esprit d’équipe autour des projets de l’équipe médicale. C’est le moteur qualitatif du service aux patients. Regard sur l'avenir de la santé Quelle innovation transformera le plus profondément la santé dans les dix prochaines années ? Je rêve d’une application connectée au DMP qui pousse régulièrement des recommandations santé, propose des rendez-vous de prévention et de suivi. Cette application, et surtout l’éducation à la santé, pourraient être initiées dès le collège. Cela permettrait une prise de conscience aux enjeux de santé dès le plus jeune âge. Cela permettrait de toucher tous les publics, y compris les plus vulnérables, qui doivent être au cœur d’une stratégie de santé pro-active. Le Laboratoire de la République propose actuellement une réforme de la santé scolaire visant notamment à renforcer la prévention en faisant intervenir des étudiants en santé (externes et internes en médecine et pharmacie, étudiants en soins infirmiers etc…) directement dans les collèges et les lycées. Quel rôle pourraient jouer les outils numériques pour accompagner cette nouvelle politique de prévention auprès des jeunes ? Je crois que nous devons changer complètement notre manière de parler de santé aux jeunes. Aujourd'hui, la prévention est souvent vécue comme une succession de messages descendants, parfois culpabilisants. Il faut au contraire qu'elle devienne ludique, personnalisée et positive. Nous vivons dans une génération où le smartphone est devenu, d'une certaine manière, un troisième bras. Il serait paradoxal de vouloir faire de la prévention sans utiliser l'outil que les adolescents consultent plusieurs dizaines de fois par jour. Chaque action de prévention devrait désormais être accompagnée d'un outil numérique simple, interactif et utile : conseils personnalisés, rappels, questionnaires, vidéos, défis collectifs, suivi de ses progrès ou encore orientation vers un professionnel de santé si nécessaire. Je suis également très favorable à la création d'un Dossier Médical Partagé "Jeunes", ouvert symboliquement à l'entrée en classe de sixième. Il ne s'agirait pas simplement d'un dossier médical, mais d'un véritable compagnon numérique de prévention. Les vaccinations, les bilans de santé, les actions de prévention réalisées au collège, les conseils personnalisés, les rendez-vous de suivi ou les campagnes nationales pourraient y être intégrés progressivement. Ce serait un outil d'autonomisation plutôt qu'un simple espace documentaire. Naturellement, un tel dispositif ne pourrait fonctionner qu'en étant accompagné d'une véritable éducation à la santé. Les jeunes professionnels de santé auraient toute leur place dans cette démarche. Leur proximité générationnelle facilite le dialogue sur des sujets parfois difficiles : santé mentale, alimentation, sommeil, addictions, sexualité, vaccination ou encore désinformation sur les réseaux sociaux. Au fond, nous devons faire de la santé et notamment de la santé des jeunes un véritable projet de société, au même titre que l'éducation ou la transition écologique. Investir dans la prévention dès le collège, associer les jeunes professionnels de santé et utiliser intelligemment les outils numériques, c'est donner à chaque adolescent les moyens de devenir acteur de sa propre santé. La prévention ne doit plus être un rendez-vous ponctuel ; elle doit devenir un réflexe quotidien, intégré dans le parcours de vie de chacun. Quel changement réglementaire souhaiteriez-vous voir émerger pour accélérer l'innovation ? Je devrais pouvoir déposer un seul dossier d’innovation à l’ARS ou à la CNAM qui a la maitrise de la donnée en plus de la responsabilité de la « caisse ». Sous 60 jours, je devrais recevoir une réponse positive ou négative, avec le cas échéant un accord de financement sur une durée déterminée, de l’ordre de 3 à 5 ans. En fait, ce que vous proposez, c’est surtout l’idée d’un guichet unique de l’innovation en santé ? Oui tout à fait. Aujourd'hui, lorsqu'un acteur développe une innovation qui améliore réellement la prise en charge des patients, il ne sait pas à quelle porte frapper. Faut-il s'adresser à la HAS pour l'évaluation ? À la DGOS pour l'organisation des soins ? À la DGS pour la stratégie de santé publique ? À la DSS ou à la CNAM pour le financement ? Cette fragmentation ralentit considérablement l'accès à l'innovation. Je souhaiterais la création d'un guichet national unique de l'innovation en santé, réunissant dès l'origine l'ensemble des acteurs concernés : HAS, DGS, DGOS, DSS et Assurance Maladie (CNAM). Un innovateur déposerait un dossier unique présentant les bénéfices attendus pour les patients, l'organisation des soins, les indicateurs d'évaluation, les modalités de financement et les données en vie réelle à produire. Ce guichet national unique de l'innovation en santé pourrait instruire ce dossier selon un calendrier partagé, avec un engagement de réponse sous soixante jours. Si le projet est retenu, il bénéficierait d'un financement temporaire, de trois à cinq ans, permettant de produire les données médico-économiques et cliniques nécessaires avant une intégration éventuelle dans le droit commun. Nous devons passer d'une logique de guichets successifs à une logique de parcours unique de l'innovation. Ce changement simplifierait considérablement les démarches des entreprises, des établissements de santé et des professionnels tout en accélérant l'accès des patients aux innovations utiles. Quels sont les signaux faibles que vous observez aujourd'hui et qui pourraient devenir majeurs demain ? L’usure et le découragement des équipes me semblent être le risque majeur. Le système tient car les professionnels sont attachés à leur métier et se dévouent au service des patients. Mais la corde est très tendue, la pression est très forte, la reconnaissance est plutôt faible… Il faut alléger cette pression en transformant les modes de fonctionnement pour de meilleurs résultats. Comment imaginez-vous le parcours d'un patient en imagerie médicale en 2035 ? Robert vient d’avoir 65 ans et de prendre sa retraite. Son Appli DMP vient de lui envoyer une suggestion de check-up incluant une prise de sang et un scanner à basse dose, corps entier, assisté par l’IA, pour valider l’absence de pathologies détectables, après validation par un médecin radiologue. Ce check-up lui sera 100% remboursé par l’Assurance Maladie, qui s’assure ainsi de l’état de santé de Robert mais aussi de ses finances futures ! Si vous aviez un message à adresser aux décideurs publics, quel serait-il ? Pour faire face aux enjeux démographiques de santé, il nous faut passer d’un modèle essentiellement curatif à un modèle d’accompagnement tout au long de la vie, en particulier pour gérer au mieux les maladies chroniques. Seul un fléchage massif des financements vers des pratiques de prévention, de détection précoce, de suivi des populations, soutenu par la mise en œuvre de l’IA et accompagné d’indicateurs de mesures de résultats permettra une véritable transformation afin de faire face à ce challenge. En pratique, il faudra aussi régionaliser ces financements et la mise en œuvre opérationnelle pour que les résultats soient constatés au plus vite « sur le dernier kilomètre » par la population. Conclusion Si nous nous retrouvons dans dix ans, qu'aimeriez-vous que l'on retienne de l'aventure imaGen et de votre contribution à l'innovation en santé ? Que notre organisation a contribué à fortifier le secteur de l’imagerie et renforcé ses impacts positifs pour les patients et le système de santé. Les grandes innovations naissent souvent de rencontres, mais aussi de lectures. Existe-t-il un livre qui a changé votre regard sur la santé, l'innovation ou l'action collective ? En quoi a-t-il influencé votre manière de penser et d'agir aujourd'hui ? Mes 2 lectures récentes, Agnès Buzyn « Demain notre santé » et Nicolas Dufourcq « La dette sociale de la France » ont encore renforcé ma détermination à agir : c’est un véritable enjeu sociétal auxquels nous devons répondre, et nos entreprises de santé sont porteuses de solutions transformantes. Il faut faire bouger les lignes ! Rendez-vous mardi 14 juillet pour la prochaine note « Les mardis de l’innovation en santé » David Smadja est professeur d’hématologie à l’AP-HP et à l’Université Paris Cité, responsable de la Commission Santé du Laboratoire de la République. Léa Behr est CEO de RespublicIA et membre de la commission Santé du Laboratoire de la République.

La démocratie a besoin de l’Europe dans les Balkans

par Christian Lequesne le 3 juillet 2026
Alors que l’élargissement de l’Union européenne revient au premier plan sous l’effet de la guerre en Ukraine, le débat sur l’adhésion des pays des Balkans occidentaux suscite de nombreuses interrogations. Comme le souligne Christian Lequesne dans cette tribune publiée dans Ouest-France, au-delà des craintes économiques ou sécuritaires, cette question engage aussi l’avenir démocratique de la région et la capacité de l’Europe à affirmer son influence face aux puissances concurrentes.
Les crises qui se sont succédé depuis 2008 ont ralenti le processus d’adhésion de nouveaux États membres à l’Union européenne (UE). L’intervention russe en Ukraine l’a relancé. Parmi les candidats à l’UE, il y a six pays des Balkans occidentaux. Cinq appartenaient jadis à la Yougoslavie : la Bosnie-Herzégovine, le Kosovo, la Macédoine du Nord, le Monténégro et la Serbie ; le sixième fut longtemps l’un des pays les plus fermés du monde : l’Albanie. Aujourd’hui, le Monténégro et l’Albanie sont les plus avancés dans les réformes qui permettraient de rejoindre l’UE à la fin de la décennie. Ce changement nécessitera cependant la ratification de traités d’adhésion dans les 27 États membres. En France, la Constitution prévoit une procédure référendaire, sauf si l’Assemblée nationale et le Sénat décident de s’en saisir, par un vote contraignant à la majorité des 3/5es. Les arguments que l’on pourra utiliser dans une campagne référendaire contre ces adhésions sont devinables : le différentiel économique risquant de nourrir le dumping social mais aussi la prolifération des mafias et du crime organisé. La France ignore souvent la réalité contemporaine des Balkans au-delà de quelques clichés simplistes. Parmi ces points ignorés se trouve la transformation des sociétés civiles. En Serbie, des milliers de citoyens manifestent depuis un an et demi contre le pouvoir semi-autoritaire du président Aleksandar Vučić. Ils en appellent chaque semaine à la démocratie et à l’État de droit, sur le modèle de l’UE. Une jeunesse mobilisée contre la corruption En Albanie, se déroule depuis plusieurs semaines la « Révolution des flamants roses », vague de manifestations qui s’opposent à la cession à la famille Trump par le gouvernement albanais du droit de construire un complexe balnéaire délétère pour la faune sauvage. Dans les deux cas, les manifestants de Belgrade et Tirana sont de jeunes gens qui veulent un avenir démocratique pour leurs pays. Ils en ont assez de l’appropriation clientéliste de la décision par les vieilles élites politiques et veulent sortir de la corruption. Il nous appartient d’entendre ces revendications démocratiques. Et notre meilleur soutien sera de dire « oui », le moment venu, à l’entrée de ces pays, car cela renforcera le contrôle de l’Union européenne sur l’État de droit. La conditionnalité européenne a fonctionné en Hongrie. Après les dérives populistes de Viktor Orbán, les Hongrois sont revenus à la démocratie pluraliste au nom des principes et des valeurs de l’UE. L’adhésion à l’UE représente aussi l’espoir des jeunes générations des Balkans, qui se sentent profondément ancrés à l’Europe. Si nos pays ne le comprennent pas et refusent les adhésions à l’Union européenne, d’autres sauront profiter de la déception des sociétés des Balkans. Ces pays s’appellent la Chine, la Russie ou la Turquie. Tous trois se sont dotés de politiques d’influence qui visent beaucoup d’objectifs (notamment économiques), sauf le soutien à la démocratisation. Voulons-nous qu’ils imposent leur modèle politique dans les Balkans au détriment de l’UE ? Une fois de plus, notre responsabilité citoyenne est engagée à l’égard de notre continent. Christian Lequesne est co-responsable de la commission Géopolitique du Laboratoire de la République. Professeur de relations internationales au CERI-Sciences Po, ancien directeur du CERI, il travaille sur la diplomatie, l’Europe et l’état de la démocratie. Il est l’auteur de plusieurs ouvrages, dont La Puissance par l’image. Les États et leur diplomatie publique (dir.) (Presses de Sciences Po, 2021) et Le diplomate et les Français de l'étranger : comprendre les pratiques de l'État envers sa diaspora (Presses de Sciences Po, 2024). Retrouvez la tribune de Christian Lequesne sur le site de Ouest-France.

Université d’été 3ème édition – Faire sens ensemble

par L'équipe du Lab' le 1 juillet 2026
À Sens, les 27, 28 et 29 août, le Laboratoire de la République organise sa troisième Université d’été. Un rendez-vous structurant de la rentrée politique et intellectuelle, conçu pour confronter les visions et faire émerger des propositions concrètes au service d’un projet républicain.
Université d'été 3ème édition Faire sens ensemble  Rendez-vous les 27, 28 et 29 août à Sens ! Du 27 au 29 août 2026, le Laboratoire de la République vous donne rendez-vous à Sens, dans l’Yonne. Cette troisième édition s’ouvrira le 27 août en soirée par une projection-débat, avant deux journées d'échanges et de réflexion, les 28 et 29 août, autour d’une question fondamentale : « Quel projet de société pour la France au 21ème siècle ? » À quelques mois d'échéances politiques décisives pour notre pays, cette Université d'été sera l'occasion de prendre du recul sur les transformations en cours et de réfléchir collectivement aux réponses à apporter aux défis économiques, sociaux, éducatifs, démocratiques et environnementaux qui se présentent à la France. Durant deux jours, responsables politiques, experts, universitaires, acteurs de la société civile, élus locaux et citoyens engagés se retrouveront pour confronter leurs analyses, partager leurs expériences et nourrir le débat public. Car face à la complexité de notre époque et au risque de fragmentation, la confrontation des idées ne suffit plus : il nous faut bâtir une vision commune. C’est tout l’enjeu de cette édition : "Faire sens ensemble" pour redonner une direction claire et partagée à notre avenir collectif. Au programme :- Une soirée d'ouverture dès le 27 août au soir placée sous le signe de la culture- Tables rondes et débats avec des personnalités issues du monde politique, intellectuel, économique et associatif- Échanges et rencontres conviviales avec les membres et partenaires du Laboratoire- Village républicain : salon du livre et dédicaces, stands d'associations partenaires Informations pratiques :📅 Vendredi 28 et samedi 29 août 2026 (avec soirée d'ouverture le jeudi 27 août à 20h30)📍 Sens (Yonne)⚠️ Inscription obligatoire - COMPLET Programme de l'Université d'été Pour préparer votre venue, retrouvez le programme de l’Université d’été en consultant la page dédiée : Je consulte le programme Le guide du participant de l'Université d'été Retrouvez dans ce guide toutes les informations pratiques pour préparer au mieux votre venue à la troisième Université d’été du Laboratoire de la République à Sens. Déplacements vers/depuis Sens, horaires des navettes pour vous déplacer à Sens, restauration, salon du livre et village républicain... Tout y est réuni pour vous accompagner tout au long de l’événement. Le programme ci-dessous a été mis à jour le 27 août 2026.Il est communiqué à titre indicatif et demeure susceptible d’évoluer d’ici à l’Université d’été. Guide du participant - 27 aoûtTélécharger Où aura lieu l'Université d'été ? Se déplacer à Sens Le jeudi 27 et le vendredi 28 août, les tables rondes auront lieu dans les salles suivantes : Théâtre de Sens (n°1 sur la carte) : 21 Boulevard des Garibaldi, 89100 Sens Hôtel de Ville de Sens (n°2 sur la carte) : 100 rue de la République, 89100 Sens Salle Poterne (n°3 sur la carte) : 21 boulevard du 14 juillet, 89100 Sens Salle Europe (n°4 sur la carte) : 14 boulevard du 14 juillet, 89100 Sens La répartition des tables rondes dans les quatre salles est précisée dans le programme. Les salles Théâtre, Hôtel de Ville, Poterne et Europe sont situées à proximité les unes des autres et sont facilement accessibles à pied via la rue de la République et le boulevard du 14 Juillet. Le samedi 29 août, toutes les tables rondes auront lieu à la Salle des fêtes de Sens (n°5 sur la carte), 58 rue René Binet, 89100 Sens. Des navettes gratuites seront mises à disposition pendant toute la durée de l’événement afin de faciliter vos déplacements entre : La gare de Sens (avec des rotations adaptées aux principaux trains en provenance et à destination de Paris) Le centre-ville (Théâtre, Hôtel de Ville, Poterne, Europe et hôtel Epona) Les hôtels situés en périphérie (Ibis, Ibis Budget et Kyriad) La Salle des Fêtes (le samedi uniquement). Le service est adapté aux horaires d’arrivée et de départ des trains, ainsi qu’au début et à la fin des tables rondes, afin de faciliter les correspondances des participants entre les différents lieux de la manifestation. Les horaires détaillés des navettes sont indiqués dans le guide du participant (ci-dessus). Venir et se loger à Sens Pour vos déplacements, pensez au covoiturage ! Rejoignez notre boucle WhatsApp dédiée : Je veux covoiturer Espace Presse Pour toute demande relative à la couverture médiatique de l’événement ou aux accréditations presse, retrouvez les informations sur l'espace dédié.

Retour sur la conversation éclairée d’Antonio Rodriguez Castiñeira

par L'équipe du Lab' le 30 juin 2026
Pour sa dernière « Conversation éclairée » de l’année 2025-2026, le Laboratoire de la République recevait Antonio Rodriguez Castiñeira, journaliste à l’AFP et auteur du Chemin de la colère. De la Galice à la Suisse, son récit suit les routes de l’émigration et raconte une autre Europe : celle de la désindustrialisation, du déclassement et des territoires qui se sentent abandonnés. Une plongée dans les racines économiques et sociales d’une colère devenue politique.
De la crise financière à la colère politique : une Europe vue depuis ses marges Pourquoi la colère sociale s’est-elle installée durablement en Europe ? Et comment expliquer qu’elle nourrisse aujourd’hui les votes populistes et d’extrême droite ? Pour la dernière « Conversation éclairée » de l’année 2025-2026, le Laboratoire de la République a choisi de partir du terrain, avec Antonio Rodriguez Castiñeira, journaliste à l’AFP et auteur du Chemin de la colère. Son livre est d’abord un voyage. De la Côte de la Mort, en Galice, jusqu’au lac Léman, en Suisse, l’auteur emprunte les routes suivies depuis des décennies par les travailleurs espagnols partis chercher un emploi au nord de l’Europe. Un road trip placé sous le patronage des Raisins de la colère de John Steinbeck : à la Grande Dépression américaine répond ici la Grande Récession provoquée par la crise financière de 2008. Quand l’émigration recommence Pour Antonio Rodriguez Castiñeira, l’histoire est aussi familiale. Fils d’un émigré galicien, né en Suisse, il raconte avoir longtemps vu dans la construction européenne une promesse de progrès et de convergence. L’entrée de l’Espagne dans la Communauté européenne, en 1986, avait représenté un immense espoir. La crise de 2008 marque une rupture. Alors que l’émigration économique espagnole semblait appartenir au passé, de jeunes Galiciens reprennent la route de leurs parents et grands-parents, notamment vers la Suisse. C’est de ce retour en arrière que naît la colère racontée dans le livre. Sur ces routes circulent encore des taxis collectifs, parfois des Mercedes, qui transportent directement les travailleurs galiciens sur près de 2 000 kilomètres jusqu’à leur lieu de travail en Suisse. Antonio Rodriguez Castiñeira a voyagé avec eux et recueilli les témoignages de celles et ceux qui ont vécu la crise loin des salles de réunion de Bruxelles, Francfort ou Washington. Le prix humain de la crise La discussion est revenue sur les choix effectués après la crise financière : sauvetage des banques, politiques d’austérité, hausse des taux de la BCE en 2011 ou encore traitement réservé aux pays du sud de l’Europe. L’auteur ne nie pas les réponses apportées par l’Union européenne. Il rend notamment hommage à l’action de Mario Draghi et à son « whatever it takes », qui a contribué à stabiliser la zone euro. Mais son propos se situe ailleurs : dans le temps qui sépare la décision économique de ses conséquences humaines. Pendant que les institutions cherchaient une réponse à la crise, rappelle-t-il, des Européens perdaient leur emploi ou leur logement et se retrouvaient parfois à dormir dans leur voiture, dans des campings ou des auberges de jeunesse. Le sauvetage d’établissements bancaires continuant, dans certains cas, à distribuer des bonus a également nourri un profond sentiment d’injustice. C’est ce décalage entre rationalité économique et expérience vécue qui constitue l’un des fils rouges du Chemin de la colère. Des territoires qui décrochent Au-delà de la crise de 2008, la rencontre a élargi la réflexion à la désindustrialisation et à la métropolisation. Emplois, habitants et services se concentrent dans les grandes villes tandis que certains territoires connaissent une perte progressive d’activité, de services publics et de perspectives. La question industrielle occupe à ce titre une place centrale. Antonio Rodriguez Castiñeira défend le maintien d’une capacité de production en Europe et souligne le contraste avec la Suisse, où l’industrie conserve une place importante et où l’apprentissage contribue à maintenir des savoir-faire et des emplois. Le débat a également porté sur le libre-échange. L’auteur en critique les effets lorsqu’il conduit à privilégier systématiquement le prix le plus bas au détriment de l’emploi, des conditions sociales ou de l’environnement. Quand le déclassement se transforme en vote Reste une question politique : pourquoi cette colère profite-t-elle aujourd’hui autant aux formations populistes et à l’extrême droite ? Antonio Rodriguez Castiñeira rappelle que la crise économique a d’abord produit des réponses politiques diverses. En Espagne, elle a notamment favorisé l’émergence de Podemos. Mais dans plusieurs territoires français frappés par la désindustrialisation, le vote en faveur du Rassemblement national s’est progressivement installé. L’auteur évoque notamment La Souterraine, dans la Creuse, et le combat des salariés de l’équipementier automobile GM&S en 2017. À l’époque, certains ouvriers s’interrogeaient sur l’opportunité d’inviter Marine Le Pen sur le site, non nécessairement par adhésion, mais pour attirer l’attention des médias sur leur situation. Quelques années plus tard, le territoire a basculé électoralement vers le RN. L’exemple résume une partie du propos de la soirée : lorsque le sentiment d’abandon perdure, la colère économique peut finir par trouver une traduction électorale. Faire remonter le terrain Face à cette fracture, Antonio Rodriguez Castiñeira revendique moins une théorie qu’une méthode : celle du journaliste qui retourne sur le terrain. Prendre les routes, entrer dans les usines, écouter les travailleurs, comprendre ce que les grandes transformations économiques produisent dans les vies quotidiennes. Regarder l’Europe non seulement depuis ses institutions et ses métropoles, mais depuis ses périphéries. Le chemin de la colère raconte ainsi l’Europe de ceux qui, selon l’image de l’auteur, voient passer les TGV sans pouvoir y monter et finissent dans les TER. Une formule qui résume l’enjeu de cette dernière « Conversation éclairée » : derrière la montée de la colère politique se trouvent des trajectoires individuelles, des territoires et un sentiment de déclassement que les démocraties européennes ne peuvent se permettre de ne plus entendre. https://www.youtube.com/watch?v=Gbh_KRwvDcI

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