Auteur : Christian Lequesne

Christian Lequesne : « Les Européens appellent de leurs vœux l’européanisation de la vie publique »

par Christian Lequesne le 21 mars 2022 Château de Versailles
Les dirigeants de l'Union européenne se sont retrouvés jeudi 10 et vendredi 11 mars derniers à Versailles pour un sommet des 27 historique dans le contexte de la guerre en Ukraine. L’occasion de s’interroger sur les conséquences que pourraient avoir, à court ou long terme, la guerre en Ukraine sur les politiques publiques européennes.
Les décisions prises à l'issue de ce sommet ont-elles été à la hauteur des circonstances et des enjeux ? Christian Lequesne : Je dirai non. Bien entendu, je comprends le souhait de ne pas se précipiter dans le contexte de la guerre en Ukraine, mais trop de déclarations restent des généralités ou des engagements de principe. Le plus révélateur est l'engagement à augmenter les dépenses consacrées à la défense. On aurait pu être précis, citer un seuil par rapport au PNB (comme celui des 2% à l'OTAN). Or rien. L'idée de confier à la Commission une étude sur les déficits d'investissement montrent que certains États membres ne veulent pas s'engager et cherchent à gagner du temps. On ne peut pas dire que le grand sursaut visant à rendre concret l'autonomie stratégique de l'UE soit déjà là. Une étude de l'European Council on Foreign Relations du 9 mars 2022 a montré que les Européens s'en remettaient de plus en plus à l'Union Européenne pour régler des enjeux politiques majeurs (sécurité, santé, niveau de vie). Assiste-t-on à un virage vers le fédéralisme ? Christian Lequesne : Je ne dirai pas cela. En effet, les Européens se rendent compte que de plus en plus de politiques publiques devraient mieux être traitées au niveau européen pour être efficaces. Ils appellent donc de leurs vœux cette européanisation de l'action publique. En même temps, ils ne veulent pas d'un gouvernement européen. Or dans un système fédéral vous avez un niveau central à côté des niveaux fédérés. C'est cela qui me fait dire que le virage vers le fédéralisme n'a pas lieu. Mais on peut parler d'une fédéralisation des politiques publiques. Une étude de l'IFOP pour la Fondation Jean Jaurès publiée le 9 mars montrait qu'Allemands, Italiens, Français et Polonais étaient favorables à 68% à la création d'une armée européenne. Les Allemands ont évolué très favorablement sur le sujet depuis 2014 (+22 pts), date de la dernière étude. Est-ce le signe que ce projet pourrait voir le jour ? Christian Lequesne : Je ne crois pas à l'idée d'une armée européenne du type de celle que prévoyait en 1952 la Communauté européenne de défense (projet enterré par l'Assemblée nationale française de l'époque) car cela supposerait l'existence d'un gouvernement européen qui n'existe pas encore. Mieux vaut penser à renforcer la défense européenne, c'est à dire l'interopérabilité des armées nationales pour pouvoir les mobiliser en cas de conflit. Cela suppose des dépenses militaires supérieures dans tous les États membres, une mutualisation de la fabrication des armements plus grande et un centre stratégique sous la forme d'un état-major européen (comme il en existe un pour l'OTAN). Cette évolution-là est faisable en tirant des leçons sérieuses de l'Ukraine. Christian Lequesne est professeur de sciences politiques à Sciences Po Paris et professeur invité au Collège d'Europe. Il a notamment publié La puissance par l'image. Les États et leur diplomatie publique, en 2021, aux Presses de Sciences Po.

« L’université doit rester un lieu de débat ».

par Christian Lequesne le 21 février 2022
Dans une tribune parue dans le journal Ouest France le 18 février dernier, Christian Lequesne, membre de la commission géopolitique du Laboratoire, rappelle l'urgence de l'analyse et du débat contradictoire à l'université, dans une époque très normative.
On se demande parfois si l’université n’est pas en train de perdre l’une de ses principales vertus : la liberté de dire et de débattre. Une sorte de police de la pensée s’est emparée des amphis, au point que les professeurs sont tentés de censurer leur expression. Ce qui doit pourtant caractériser l’université est de pouvoir tout y dire, à condition de débattre et de respecter la pensée de l’autre. L’université doit aussi être le lieu où l’on apprend à exercer sa raison et non à déchaîner ses émotions. Le retour en masse de l’émotion à l’université provient du fait que certains ont renoncé à penser l’autre en utilisant les outils de l’universalisme. On classe désormais son interlocuteur dans une boîte en s’appuyant essentiellement sur son identité : le genre, la couleur de peau, ou encore l’orientation sexuelle. D’origine américaine, le « wokisme » qui atteint nos campus veut que certaines identités entrent en combat contre d’autres identités au prétexte que les secondes seraient dominantes. On marche sur la tête. Il est évident que chacun de nous possède des identités et tant mieux. Il appartient à chacun de nous d’accepter que l’autre a des identités différentes sans jamais en faire une catégorie de jugement. En aucun cas, la différence identitaire doit nous faire renoncer au principe universel que face à nous, nous avons d’abord des individus qu’il convient de respecter. Une vérité exclusive ? La regrettable affaire de Sciences Po Grenoble est emblématique de ce climat délétère. D’un côté, une poignée d’étudiants et de professeurs obsédés par une lecture « décoloniale » de la société et soutenus par l’extrême gauche ; de l’autre, deux professeurs qui se complaisent en victimes de « l’islamo-gauchisme » en faisant les choux gras de l’extrême droite. Au milieu de cela, une directrice décontenancée parce que raisonnable, qui se fait malmener par les deux côtés mais, surtout, une grande majorité de professeurs et d’étudiants qui ne se retrouvent pas dans ce combat stérile visant leur établissement. Ces derniers sont évidemmenttotalement passés sous silence par une certaine presse qui aime à faire croire que l’université serait devenue le lieu où s’opposent uniquement les « décoloniaux » aux « fachos ». Rien n’est plus faux. L’université reste pour une large part une institution dans laquelle les professeurs et les étudiants veulent débattre respectueusement, quelle que soit l’identité de celui ou de celle qui s’exprime. Il est important que les professeurs et les étudiants résistent à ceux qui veulent censurer le débat avec des idéologies qu’il faut bien qualifier de totalitaires. Totalitaires, parce qu’elles sont convaincues de détenir une vérité exclusive. Plus que jamais, il faut que l’université insiste sur l’importance de l’analyse et du débat contradictoire. Notre époque est devenue très normative au sens où l’on préfère asséner plutôt qu’échanger. Les réseaux sociaux aggravent cette situation, car ils invitent à être percutants en quelques signes et empêchent ainsi toute nuance. Il n’y a pas de sujet ni de propos tabous à l’université, comme il ne saurait y avoir de groupes qui se transforment en censeurs et en accusateurs publics. Dans l’histoire, chaque fois que l’on a voulu transformer l’université en lieu de vérité imposée, lacatastrophe politique s’en est suivie assez rapidement. Cliquez sur le lien hypertexte pour voir la tribune parue dans Ouest France.

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