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Louis-Charles Viossat : « Changer de cap »

par Louis-Charles Viossat le 9 janvier 2026
Dans un monde lancé à vive allure mais privé de boussole, nos sociétés semblent avancer vers toujours plus de richesses apparentes au prix d’inégalités accrues, d’un épuisement écologique et d’une fragilisation démocratique profonde. Face aux crises qui s’additionnent - sociales, climatiques, géopolitiques, culturelles, Louis-Charles Viossat, responsable de la commission République sociale, appelle à changer de cap. Cette tribune esquisse les fondations d’une prospérité durable, réconciliant justice sociale, souveraineté économique, innovation, culture et exigence républicaine, pour redonner à la France un horizon commun et une stabilité à la hauteur des défis du siècle.
Chaque jour qui passe, une réalité s’impose en ce début d’année 2026 très particulier et si chaotique. Nos sociétés avancent vite, mais sans gouvernail, dans une fuite en avant : toujours plus de production, plus de richesses et plus de consommation, mais aussi toujours plus d’inégalités économiques et sociales, de tensions internes et désormais de désordre international majeur. Nous croyons toujours bâtir la prospérité mais nous creusons la dette écologique et sociale de notre monde et nous nous éloignons de plus en plus de la stabilité et de la paix. Cette course effrénée, qui se conjugue avec des mouvements migratoires croissants, une dépopulation qui s’accélère au Nord, des crises — financières, sanitaires, géopolitiques — toujours plus graves et fréquentes et des populismes désormais débridés nourris par des réseaux sociaux incontrôlés, met désormais en péril la santé démocratique de nos sociétés. Si nous continuons à vivre comme si nos ressources étaient infinies, nos institutions pérennes et nos nations indissolubles, nous allons droit vers la rupture et vers l’éclosion de conflits domestiques et internationaux majeurs. Il est temps de changer de cap. De dessiner un nouveau modèle qui réponde à des principes respectueux et garants des équilibres écologiques, économiques et sociaux. Un modèle qui réajuste le rapport de forces entre l’économique et le social, qui respecte les limites de la planète, et qui sache puiser dans la créativité des femmes et des hommes autant que dans la puissance des technologies pour recréer du lien social et une croissance soutenable. Intégrer les contraintes écologiques et les limites de la planète Il y a urgence à trouver les moyens d’une prospérité qui respecte les limites de la Terre et les besoins de l’homme : remplacer les énergies fossiles par des filières locales d’énergies renouvelables, conditionner les aides publiques aux entreprises à la réduction de leur empreinte carbone ou instaurer une fiscalité écologique dont les recettes financent directement la transition et la lutte contre la précarité énergétique sont des pistes sérieuses. Cela impose aussi d’investir massivement dans les projets de recherche et de développement des énergies nouvelles, de transformer profondément notre appareil de formation pour l’orienter vers les nouveaux métiers, en lien avec le changement climatique et la transition numérique et de l’intelligence artificielle générative, et de mobiliser les diplomaties européennes en direction des pays du Sud global pour prolonger les engagements de la COP en dépit du défaut américain. Les dérèglements climatiques et l’effondrement des écosystèmes ne sont pas des abstractions : ils frappent d’abord les plus vulnérables. C’est la vallée inondée qui chasse ses habitants, l’agricultrice surendettée après des années de sécheresse et d’inondations, le chauffeur-livreur et l’ouvrier du bâtiment qui suffoquent dans une ville surchauffée. Ils exacerbent les mouvements de populations, les conflits et obèrent la croissance. Chaque grande décision publique ou privée devrait être évaluée à l’aune des limites planétaires, de la préservation des ressources et de l’héritage que nous laisserons. Rééquilibrer le rapport de forces entre le social et l’économique Cette ambition n’oppose pas la liberté d’entreprendre à la solidarité, ni la compétitivité au progrès social. Elle revient à dépasser les clivages anciens entre État et marché pour bâtir un contrat national autour d’un objectif simple : que le travail et l’effort soient justement récompensés, que nul ne soit laissé de côté et que la mobilité sociale l’emporte sur la rente et l’héritage. Les décisions économiques ne peuvent plus être prises désormais comme si elles étaient détachées de leurs conséquences humaines. La santé d’une nation ne se mesure pas seulement au PIB, mais au bien-être de ses habitants, à la vitalité de ses territoires, à la cohésion de son peuple. La justice sociale peut redevenir notre boussole : nul ne doit être laissé dans l’angle mort de la République — ni l’ouvrier au salaire stagnant, ni l’aide-soignante épuisée, ni l’étudiant qui cumule études et petits boulots, ni l’agriculteur qui travaille sans relâche tous les jours de l’année. Cela suppose de garantir à chacun un socle effectif de droits fondamentaux : un logement digne à un prix accessible, un accès égal à une santé de qualité, à l’éducation et à la formation tout au long de la vie, ainsi qu’une protection sociale qui sécurise vraiment les parcours, en particulier pour les jeunes et les travailleurs précaires. Pour cela, nous avons besoin de partenaires sociaux forts, vraiment représentatifs, responsables et respectés par les pouvoirs publics, capables de négocier la modernisation du pays et des progrès pour tous les travailleurs, en sachant concéder sur certains points pour mieux se battre sur d’autres. Nous devrons également rechercher une fiscalité plus juste, qui encourage l’égalité des chances et empêche la concentration excessive des patrimoines comme aujourd’hui. L’impôt doit redevenir l’expression de la solidarité nationale, et la transmission du patrimoine doit servir la justice sociale. Sans justice fiscale, pas de cohésion sociale durable ; sans égalité des droits, pas de République digne de ce nom ; sans finances publiques assainies, pas de croissance équilibrée. Cela signifie qu’il n’y a pas d’alternative à des efforts importants et rapides d’économies sur les retraites et l’assurance maladie. Chaque euro investi par l’Etat doit être justifié par son efficacité sociale, écologique ou économique. Il ne faut promettre que ce que l’on peut financer, et financer effectivement ce qui a été promis. La solidarité nationale doit aussi aller de pair avec la responsabilité individuelle. Les droits sociaux ne sont pas des rentes, mais le fruit d’un effort collectif auquel chacun doit contribuer selon ses moyens. Une prospérité durable suppose aussi de libérer les énergies créatives. Cela veut dire simplifier les démarches pour les entrepreneurs, encourager l’investissement productif, et soutenir nos PME et ETI innovantes qui exportent le savoir-faire français. L’État devrait moins étouffer par la norme et plus accompagner par la stratégie, en misant sur des filières d’avenir où nous pouvons exceller : hydrogène, biotechnologies, agriculture durable, économie circulaire. C’est en faisant confiance aux initiatives privées, tout en fixant un cap clair et en ayant une stratégie de finances publiques sérieuse et crédible que nous conjuguerons compétitivité et justice. Nous ne pourrons financer ni la solidarité ni la transition écologique sans une économie forte. S’appuyer sur l’innovation sociale autant que sur les nouvelles technologies L’intelligence artificielle, la robotique, les télécommunications ou l’industrie spatiale progressent à grand pas. C’est en aidant à la recherche, au développement et au bon usage de ces nouvelles technologies que nous trouverons des solutions et pas en freinant ou en faisant l’autruche. Mais le progrès ne réside pas seulement dans l’invention d’outils toujours plus puissants, il réside aussi dans la capacité à créer des solutions collectives qui changent la vie des gens. L’innovation sociale, c’est aussi l’entreprise qui associe ses salariés aux décisions, la collectivité qui relocalise l’alimentation scolaire, l’association qui forme les jeunes aux métiers de demain. Ces initiatives de la société civile peuvent devenir la norme plutôt que l’exception. Pour cela, l’essaimage des dispositifs de participation citoyenne à l’élaboration des choix publics permettant à tous, y compris aux plus modestes, de prendre part aux choix qui orientent l’avenir de leur territoire est un point clé : budgets participatifs, jurys citoyens, implication accrue des partenaires sociaux et des associations dans l’élaboration des politiques publiques. Faire de la souveraineté économique notre armure La souveraineté économique n’est pas un slogan, c’est une condition d’indépendance. Elle se traduit par la capacité à décider de notre destin productif, à préserver nos savoir-faire, à lutter contre les délocalisations qui vident nos villes et nos campagnes de leur substance. Produire mieux plutôt que produire plus ; privilégier la qualité, la durabilité, la relocalisation : c’est la filière bois qui renaît dans le Jura, l’atelier textile qui reprend vie à Roanne, le chantier naval qui embauche à Saint-Nazaire. A cette fin, la création d’un grand fonds souverain où investir une partie des ressources de l’assurance retraite, dessiller les yeux des autres pays de l’Union européenne sur l’utilité de tarifs douaniers plus adaptés à l’échelle européenne et privilégier les circuits courts de production et de consommation sont souhaitables. La souveraineté économique passe aussi par un bouclier de services publics dans tous les territoires : accès à la santé, à l’éducation, aux transports, afin d’éviter que des zones entières ne se sentent abandonnées par la République. La souveraineté économique exige également une politique migratoire lucide et maîtrisée. Accueillir doit rester un choix, non une fatalité subie. Nous pouvons mieux contrôler nos frontières communautaires, fixer des quotas adaptés à nos besoins sectoriels de main-d’œuvre, et conditionner le droit au séjour au respect des lois et des valeurs de la République. Mais la politique migratoire, c’est aussi une politique d’intégration courageuse et solidaire. Celle-ci se construit par l’apprentissage du français, l’accès au travail, la lutte acharnée contre les discriminations et une participation active à la vie civique. Il n’y a pas de paix sociale durable ni de développement économique si des pans entiers de la population vivent à l’écart de la communauté nationale. Préserver la culture comme notre ancre dans un monde en voie d’uniformisation La culture n’est pas un luxe : c’est ce qui nous relie à ce que nous avons de plus précieux, la mémoire des arts, la force de l’éducation, la liberté du débat. Elle vit dans la voix du libraire qui défend ses auteurs, dans la classe d’une institutrice qui initie ses élèves à la poésie, dans le geste de l’artisan qui perpétue un savoir-faire. Un pays qui perd sa voix devient une province anonyme du village global. Défendre la culture, c’est défendre notre capacité à penser librement, à dialoguer avec notre passé, à inventer notre avenir. Cela exige de faire de l’école et de l’université un grand chantier d’avenir, de promouvoir la création artistique sous toutes ses formes, de garantir un accès équitable aux arts et aux savoirs en soutenant financièrement les librairies indépendantes, en renforçant l’éducation artistique à l’école, en protégeant le financement public du cinéma et du théâtre… Préserver notre culture, c’est aussi affirmer ce qui nous unit : notre langue, notre histoire, nos paysages, notre art de vivre. Ces trésors ne sont pas tournés vers le passé, ils sont les fondations sur lesquelles nous bâtissons l’avenir. Un nouveau cap pour le pays ne passe donc ni par la colère facile de la démagogie, ni par les grands soirs dangereux de la révolution. Il suppose de réinventer une troisième voie : exigeante dans ses objectifs, réformiste dans ses méthodes, démocratique dans son esprit. De sortir du productivisme pour entrer dans l’âge où l’on juge la réussite d’une nation à la qualité de vie de ses habitants et au degré de cohésion nationale. Et de mettre en cohérence les valeurs collectives qui sont proclamées avec la réalité de nos actions d’une part, et avec les vertus individuelles des dirigeants comme des citoyens. Pour porter cette ambition, l’État devra se reconstruire et se réformer : moins centralisateur, plus agile, concentré sur ses missions régaliennes et stratégiques, et laissant plus de place aux initiatives locales et à la décentralisation, pourquoi pas dans le domaine de la santé et de l’éducation comme dans beaucoup d’autres pays. Il est grand temps de simplifier aussi le mille-feuille administratif. Sans sécurité, il n’y a ni liberté, ni prospérité, ni confiance. C’est pourquoi l’ordre public doit être garanti avec fermeté, en donnant aux forces de l’ordre les moyens matériels, juridiques et humains d’agir, tout en exigeant un respect strict des droits fondamentaux. La cohésion nationale ne se maintient pas seulement par des politiques sociales ou économiques efficaces : elle se défend aussi par une présence républicaine forte et de services publics dans chaque quartier, chaque village, chaque territoire et par la prévention de toutes les incivilités. Nous n’avons pas vocation à choisir entre justice et compétitivité, entre culture et économie, entre environnement et progrès. Nous avons vocation à les unir, dans un équilibre qui permette à chacun de s’accomplir, à la société de se tenir, à l’économie de prospérer sans détruire ce qui la rend possible. C’est cette ambition véritablement fraternelle qu’il nous faut réapprendre à inventer et à servir. Alors seulement nous pourrons dire que nous sommes fidèles à l’esprit de la République. Louis-Charles Viossat est responsable de la commission République sociale du Laboratoire de la République.

Intervention américaine au Venezuela : entretien avec Jean-Michel Blanquer

le 5 janvier 2026 Crédit photo : "Les forces américaines ont mené des frappes sur la capitale vénézuélienne", Caracas, le 3 décembre 2026. ©AFP - STR.
Après l’intervention militaire américaine au Venezuela et la capture de Nicolás Maduro, les équilibres politiques, juridiques et régionaux du continent latino-américain sont profondément ébranlés. Entre risque de fragmentation interne, crise de légalité internationale et résurgence du spectre de l’interventionnisme américain, l’événement ouvre une séquence lourde d’incertitudes. Jean-Michel Blanquer, président du Laboratoire de la République, professeur de droit public et ancien président de l’Institut des Amériques, a répondu aux questions de La Nouvelle Revue Politique sur les conséquences immédiates de l’opération, ses implications pour l’ordre international et les voies possibles d’une transition démocratique crédible.
"Les forces américaines ont mené des frappes sur la capitale vénézuélienne", Caracas, le 3 janvier 2026. ©AFP - STR. Le 3 janvier 2026, le président du Laboratoire de la République, professeur de droit public et ancien président de l'Institut des Amériques, Jean-Michel Blanquer, a répondu aux questions de La Nouvelle Revue Politique sur l'intervention américaine au Venezuela. Après l’opération américaine et la capture de Maduro, quelles conséquences immédiates pour le Venezuela ?  La première conséquence est institutionnelle : on crée un vide brutal au sommet de l’exécutif, mais pas forcément un vide du pouvoir réel. Les appareils chavistes– forces armées, services de renseignement, ministère de l’Intérieur, réseaux politico-économiques– peuvent chercher à tenir l’État malgré l’absence du chef, au nom de la “continuité”. Les réactions initiales des autorités vénézuéliennes vont déjà dans ce sens, en contestant l’opération et en appelant à la résistance.  La deuxième conséquence est sécuritaire : dans ce type d’épisode, le risque n’est pas seulement l’“effondrement”, mais la fragmentation (chaînes de commandement concurrentes, milices, “collectivos”, factions militaires). C’est là que se joue, dans les 72 heures, la différence entre une transition contrôlée et une spirale de violences. La troisième conséquence est humanitaire et économique : les frappes semblent avoir touché des infrastructures civiles et provoqué des dégâts importants dans certains sites (et de la panique à Caracas), tandis que des sources indiquent que les installations pétrolières seraient restées en grande partie opérationnelles, mais dans un contexte de pression et de blocage maritime antérieurs.  On doit donc anticiper : déplacements internes, besoins médicaux, ruptures de services, et une bataille immédiate sur qui contrôle les ports, la douane, la liquidité. Que faut-il penser et que faut-il faire face à une telle intervention militaire ? Maduro a truqué l’élection et violé gravement les droits fondamentaux. Cela ne pose néanmoins pas une base légale pour une intervention militaire directe d’une puissance extérieure. Le respect de la souveraineté des États doit rester le principe fondamental. Il est consacré par l’article 2.4 de la Charte des Nations unies. Les exceptions classiques sont la légitime défense (article 51) en cas “d’attaque armée” et l’autorisation du Conseil de sécurité. Si l’opération est bien “unilatérale” (sans mandat du Conseil) et si la justification n’est pas une légitime défense stricto sensu, l’argument de l’illégalité est puissant, d’où les premières réactions comme celles du Mexique renvoyant explicitement à l’article 2.4. À cela s’ajoute, au niveau régional, la Charte de l’OEA : principe de non-intervention (article 19 : “No State… has the right to intervene… for anyreason whatever”). Et, en toile de fond, la jurisprudence CIJ Nicaragua c. États-Unis (1986), qui rappelle la portée coutumière du principe de non-intervention et de non-recours à la force.  On doit le rappeler et partir de la situation de facto pour préconiser unetransition démocratique rapide, avec une figure de continuité institutionnelle reconnue par les Vénézuéliens et la région. On doit donc plaider pour un rôle maximal des États latino-américains et un retrait des Etats-Unis. Il y a un président élu en 2024, reconnu par de nombreux États, Edmundo González. Il bénéficiera de nombreux soutiens à commencer par la prix Nobel de la paix María Corina Machado. La meilleure façon de faire contrepoids au risque d’impérialisme américain n’est pas de protester stérilement mais de concevoir une suite avec les États d’Amérique latine qui puisse se réaliser avec un retrait des forces américaines. Cette intervention hors de tout cadre juridique international aura-t-elle un impact sur la relation des États-Unis avec l’ensemble sud-américain ?  Oui, parce que l’Amérique latine lit cet événement avec une mémoire longue. Depuis 1823 et la doctrine Monroe, l’Amérique latine a subi l’interventionnisme des Etats-Unis. À l’origine, cette doctrine visait à empêcher les puissances européennes d’étendre leur emprise dans l’hémisphère. Mais elle a été transformée, surtout avec la politique Roosevelt au tournant du XXème siècle, en logique de “police régionale”. Il est intéressant de voir que le gouvernement vénézuélien dans son communiqué fait référence à un usage coercitif de la force (blocus/bombardements) en 1902-1903 par des puissances extérieures(Royaume-Uni, Allemagne, Italie) pour dettes et créances, affaire qui a nourri la doctrine Drago puis la convention Drago-Porter (La Haye, 1907) sur la limitation du recours à la force pour recouvrement. Les Etats-Unis avaient joué à l’époque un rôle de médiateur. Cette fois, les rôles sont inversés. Il y aura une vague de défiance accentuée envers les Etats-Unis, sauf pour certains gouvernements très liés à Trump comme celui de Milei en Argentine. Lula parle d’une “ligne inacceptable” et d’un “précédent dangereux”, et rattache explicitement cela aux “pires moments de l’ingérence”. Rappelons en particulier que les Etats-Unis ont souvent pratiqué l’intervention militaire directe en Amérique latine mais toujours au nord de Panama. Autrement dit, cela avait concerné jusqu’à présent uniquement l’Amérique centrale, le Mexique et les Caraïbes, jamais l’Amérique du sud (même s’il y avait de l’ingérence indirecte comme lors du coup d’Etat au Chili). Il y a donc quelque chose de nouveau dans ce qui vient de se passer, d’autant plus que, depuis 2004 et le renversement du président Aristide en Haïti, les Etats-Unis semblaient avoir délaissé ce type de méthode. Quelle peut-être et que devrait être la ligne de l’Europe après cette intervention ?  L’Europe doit tenir une ligne en trois étages, précisément pour ne pas répéter les erreurs du passé. Le premier étage consiste à réaffirmer le droit  sans ambiguïté.Dire clairement : le recours unilatéral à la force et la capture d’un dirigeant hors mandat multilatéral posent un problème majeur au regard de la Charte des Nations Unies et des principes interaméricains de non-intervention. Le deuxième étage consiste à reconnaître la réalité politique : la crise de légitimité du régime, contestation de l’élection 2024, répression, exil, etc., tout en disant que la réponse doit être juridique et politique, pas militaire.  Elle doit donc pousser une transition articulée autour d’Edmundo González comme pivot institutionnel  et d’une garantie civique portée par María Corina Machado, désormais Nobel de la paix, pour crédibiliser l’orientation démocratique et la réconciliation.  Le troisième étage consistera à « outiller » l’aide latino-américaine au peuple vénézuélien. Cela peut passer par exemple par uneinitiative conjointe France–Espagne de soutien à une médiation conduite par Brésil et Mexique (format “groupe de contact”) ou par une démarche du président du Conseil européen, Antonio Costa en lien avec l’un des formats latino-américains d’intégration régionale comme la CELAC ou l’UNASUR) ; offrir une assistance électorale (listes, observation, audit, cybersécurité) ; préparer un paquet “urgence humanitaire + stabilisation” relié à une feuille de route de transition. Que laisse augurer la conférence de presse de Donald Trump ? L’intervention de Trump laisse augurer trois évolutions majeures préoccupantes sur le plan du droit international, ambiguës sur le plan politique, et risquées sur le plan régional. Premièrement, elle consacre un basculement assumé hors du cadre multilatéral international et même hors du cadre constitutionnel américain. Par ses déclarations, Trump revendique une action unilatérale, fondée sur une lecture politique et morale de la situation vénézuélienne : dénonciation d’un régime illégitime, accusé de violations massives des droits fondamentaux et de criminalité organisée. Or, même si ce diagnostic est largement partagé, la méthode annoncée affaiblit un peu plus l’architecture juridique internationale, déjà fragilisée. Deuxièmement, elle installe une logique de fait accompli plutôt qu’un projet politique stabilisé. Trump décrit une opération « efficace » et « rapide », mais sans dessiner clairement l’architecture d’une transition démocratique crédible. L’idée d’une prise en charge américaine « temporaire » du pays, sans mandat international explicite ni leadership régional clairement identifié, crée une zone grise : on écarte un pouvoir illégitime, sans garantir encore l’émergence ordonnée d’une légitimité nouvelle. Le risque est celui d’un vide politique, ou d’une transition perçue comme imposée de l’extérieur, donc contestée de l’intérieur. Le fait qu’il écarte l’hypothèse de faire confiance à l’opposante, prix Nobel de la paix, Maria Corina Machado et qu’il ne cite pas non plus le président élu Edmundo Gonzalez est inquiétant. Troisièmement, elle ravive les vieux démons de l’histoire interaméricaine. Les références explicites au pétrole et au rôle futur d’entreprises américaines brouillent gravement le message politique. Elles réactivent, dans l’imaginaire latino-américain, le souvenir des interventions du XXᵉ siècle justifiées au nom de l’ordre, mais souvent associées à des intérêts économiques. Même si l’objectif proclamé est la stabilisation et la reconstruction, cette rhétorique affaiblit la crédibilité morale de l’opération et nourrit un réflexe de défiance régionale. Si une issue positive est encore possible, elle suppose désormais un infléchissement rapide : internationalisation du cadre notamment par des acteurs latino-américains, centralité d’une transition démocratique portée par des dirigeants civils vénézuéliens légitimes, et rôle des États-Unis réduit à celui d’un garant discret et non d’un administrateur de fait. Retrouvez l'entretien de Jean-Michel Blanquer sur le site de La Nouvelle Revue Politique.

120 ans de la loi de 1905 : « Les nouvelles frontières de la laïcité » 

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À l’occasion du 120ᵉ anniversaire de la loi de 1905, le Laboratoire de la République et le Parti radical ont réuni, le 6 décembre 2025, universitaires, acteurs associatifs et praticiens pour interroger « les nouvelles frontières de la laïcité ». Entre héritage historique et défis contemporains, les intervenants ont rappelé que la laïcité demeure au cœur du pacte républicain. De l’école à l’espace public, du sport aux entreprises, les débats ont mis en lumière l’urgence de sortir de la défensive et de réaffirmer un projet commun capable de réunir tous les citoyens autour de l’idéal républicain.
Le 6 décembre 2025, le Laboratoire de la République et le Parti radical ont organisé, avec l’appui de la LICRA et du Comité Laicité République, un colloque consacré aux 120 ans de la loi de 1905. La présidente du Parti Radical, Nathalie Delattre a introduit la matinée en rappelant les mots d’Aristide Briand, « La laïcité n’est pas une arme, c’est une prudence » et en insistant sur l’importance de bien définir la laïcité. Pour elle, la laïcité n’est pas contre les religions mais contre les privilèges, elle n’est pas contre les croyants mais contre les ingérences, elle n’est pas contre la diversité, mais au service de la liberté de tous. La loi de 1905, une loi de libertés Jacqueline Lalouette, historienne, a rappelé que l'article 1er de la loi de 1905 proclame la liberté de conscience, donnant l'impression qu'elle n'existait pas auparavant, et démontre qu’elle existait bien avant 1905 en s’appuyant notamment sur le discours du 30 juillet 1904 de Jean Jaurès à Castres. Cependant, des failles subsistaient sur le budget des cultes et sur les questions liées à la mort. Elle a longuement rappelé l’évolution des règles en vigueur sur l’organisation des cimetières (décret du 23 prairial de l’An XII – 12 juin 1804 – imposant des divisions par culte, aboli par la loi municipale du 5 avril 1884) et la liberté des funérailles (loi du 15 novembre 1887), ainsi que le rôle de la laïcité dans la conquête de ces libertés nouvelles. Galina Elbaz, avocate et première vice-présidente de la LICRA, a identifié les limites contemporaines de la loi de 1905 et plus particulièrement la perception négative de la laïcité chez les jeunes : la laïcité est parfois perçue par eux comme liberticide et raciste, notamment via l'accusation d'islamophobie. Cette confusion entre critique de la religion et racisme est entretenue par des mouvements communautaristes. Cette perception est nourrie par des discriminations réelles (emploi, contrôles au faciès, …) et par des applications à géométrie variable de la laïcité. Elle propose d’articuler laïcité et lutte contre les discriminations pour réenchanter la laïcité comme loi d'émancipation et d'égalité, notamment pour les femmes (droit à l'avortement, divorce, contraception). Benjamin Morel, constitutionnaliste et secrétaire général du Laboratoire de la République, a analysé la constitutionnalisation imparfaite de la laïcité dans la décision du Conseil constitutionnel de 2013 et son figement juridique actuel. Il a souligné son application à géométrie variable (Alsace-Moselle, Guyane, Mayotte) et les confusions avec des lois récentes qui relèvent de l’ordre public et non de la laïcité, comme la loi de 2010 sur la dissimulation du visage. Après avoir comparé les trois grands modèles de rapport État/religion en Europe (sécularisme anglo-saxon, régimes concordataires allemand ou autrichien, laïcité française), il a insisté sur le fait qu’ils étaient tous en crise, pour les mêmes raisons. Dans le cas de la France, il a pointé trois grandes dérives concernant la laïcité : Considérer la laïcité comme une valeur coercitive ; Considérer la laïcité comme un instrument pour lutter contre l’islam ; Considérer que la radicalisation des jeunes de toutes religions est une radicalisation religieuse, quand elle est bien plutôt une quête identitaire des jeunes face à laquelle les religions (comme les régionalismes et autres mouvement identitaires) deviennent un marqueur identitaire face à l'anomie sociale. Il a notamment proposé d’inscrire une Charte de la laïcité dans notre bloc de constitutionnalité, à l’instar de la Charte de l'environnement de 2004, tant pour installer ce principe clairement que pour relancer un grand débat national sur le sujet et définir la manière dont notre communauté politique se définit et se projette. Sortir d’une posture défensive : quelles nouvelles perspectives ? Delphine Girard, professeure et membre du Conseil des sages de la laïcité, a démontré que l’école de la République était assiégée, rendant hommage à Samuel Paty et Dominique Bernard, enseignants assassinés dans l’exercice de leur métier et regrettant que trop peu ne soit fait pour lutter contre l’autocensure des enseignants qui, pour la moitié d’entre eux, craignent l’anathème moral d’islamophobie. Elle a insisté sur la nécessité de contrer les discours essentialistes qui définissent la religion comme une identité, soulignant que si la religion est un héritage familial, il doit être possible de le renier, de s’en départir ou d’en choisir un autre. Concernant la jeunesse, elle décrit la montée de la radicalité qui touche toutes les jeunesses : Celle des centres-villes, perméable à l’idéologie communautariste anglo-saxonne ; Celle des banlieues périurbaines, qui est gagnée par le rigorisme religieux et qui a pour épouvantail la laïcité ; Celle des campagnes rurales, abreuvée d’un identitarisme fantasmé et nationaliste qui puise dans le déclassement. Elle a notamment proposé de faire de la laïcité à l'école une grande cause nationale, en créant un secrétariat d'État à la laïcité rattaché au ministre de l'Éducation nationale, avec budget et feuille de route propres. Gilbert Abergel, président du Comité Laïcité République, a alerté sur le sport comme terrain privilégié de l'entrisme islamiste. Il a illustré son propos à travers plusieurs situations observées dans des structures sportives proposant des adaptations particulières, tout en soulignant l’hétérogénéité des règles et la difficulté de certaines fédérations à soutenir clairement les principes de laïcité, à l’exception de la fédération de football. Il a notamment proposé d’étendre la loi de 2004 sur la neutralité à l’école au secteur sportif associatif délégataire de service public. Michel Lalande, ancien préfet et président de la commission République laïque du Laboratoire de la République, a tiré trois enseignements des échanges de la matinée. Il a rappelé d’abord que « un État neutre est un État pleutre » : par nature, l’État doit être engagé et défendre activement les valeurs républicaines. Il a ensuite souligné que la laïcité est une bataille et que nous devons être capables de répondre sur tous les terrains, y compris les plus imprévisibles. À ce titre, il a évoqué notamment le secteur privé, où TPE et PME se trouvent parfois démunies face aux revendications religieuses et ont un réel besoin d’accompagnement juridique et de formation. Enfin, il a insisté sur l’urgence de sortir du silence, de porter un engagement politique affirmé, de renforcer les dispositifs de contrôle et d’assurer un véritable pilotage des politiques publiques. Cet engagement doit être soutenu par les intellectuels et les universitaires, qui peuvent donner à la laïcité le sens du XXIᵉ siècle, car, selon lui, elle ne peut plus s’écrire avec l’encre du XIXᵉ siècle. Les questions/réponses avec le public ont permis d’apporter des compléments sur plusieurs points, comme par exemple le fait que de nombreuses victoires avaient été remportées, et que le tableau n’était pas exclusivement négatif : sur l’adhésion des enseignants aux principes de la République, le concours comprend une épreuve orale obligatoire sur les principes républicains ; le plan des mille a permis de former 1 000 référents laïcité qui, à leur tour, forment des enseignants dans toute la France ; Pierre-Henri Tavoillot a créé un diplôme universitaire sur la laïcité et l’initiative a été reprise dans d’autres universités. Répondant à une question sur le caractère religieux de nos jours fériés, Jacqueline Lalouette a rappelé que seuls quatre jours fériés en France sont des jours chrétiens (Noël, l’Ascension, le 15 août et la Toussaint). Tous les autres sont non-religieux, y compris les lundis de Pâques et de la Pentecôte qui ont été votés sont difficulté en 1886 (à une époque de grande laïcisation du droit) pour des raisons commerciales, en lien avec les protêts bancaires et le fonctionnement des autres banques européennes. C’est d’autant plus vrai aujourd’hui, depuis que le Vatican a renoncé à faire de ces deux jours des jours d’obligation religieuse. Jean-Michel Blanquer, président du Laboratoire de la République, a conclu en revenant sur les idées fortes qui ont traversé la matinée. Il a rappelé d’abord l’importance de l’universalisme : nous sommes avant tout des êtres humains, puis des citoyens, et c’est à partir de cette base commune que se construisent nos différences, ce qui fonde l’importance de la Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen. Il a ensuite souligné que la force du droit est déterminante : la loi doit être claire, appliquée avec constance, et soutenue par un signal politique fort. Le combat pour la laïcité est à la fois juridique et culturel et il ne peut être gagné que si ces deux dimensions avancent ensemble. Il a également insisté sur la nécessité de nommer les choses : l’islamisme représente aujourd’hui un défi, comme le catholicisme en posait un en 1905, et ne pas le reconnaître reviendrait à tomber dans une forme de paternalisme qui ne respecte pas les citoyens. La laïcité doit être comprise non comme une contrainte, mais comme une liberté et une source d’émancipation. Dans cette optique, les mots comptent : il ne faut pas craindre d’élaborer nos propres concepts et de défendre une vision du monde face à ceux qui cherchent à l’influencer autrement. Enfin, cette réflexion s’inscrit dans une histoire longue : la loi de 1905 est l’héritière de siècles de distinction entre le temporel et le spirituel, et d’un héritage à la fois gréco-romain et judéo-chrétien. Jean-Michel Blanquer a ainsi conclu par un appel final sur l’importance de sauver la laïcité pour préserver notre devise républicaine, liberté, égalité, fraternité. https://youtu.be/yxJP8L-Ufoc

06/12 : « Les nouvelles frontières de la laïcité » : un rendez-vous essentiel pour les 120 ans de la loi de 1905

le 24 novembre 2025 event-6dec
Il y a cent vingt ans, la France adoptait la loi du 9 décembre 1905, établissant la séparation des Églises et de l’État. Ce texte, devenu pilier de notre pacte républicain, continue de structurer notre vision collective de la liberté, de l’égalité et de la neutralité de l’État. Alors que s’ouvre l'anniversaire, le Laboratoire de la République, en partenariat avec le Parti Radical, la LICRA et le Comité Laïcité République, organise une conférence exceptionnelle intitulée « Les nouvelles frontières de la laïcité », le 6 décembre à 9h30.
La laïcité n’est pas un principe figé : elle est un cadre vivant, toujours réinterrogé par les évolutions sociales, politiques et culturelles de notre époque. Cette conférence entend précisément éclairer les tensions, les défis et les nouveaux horizons qui se dessinent autour de ce principe fondateur. Elle sera introduite par Nathalie Delattre, présidente du Parti Radical. La matinée s’articulera autour de deux tables rondes : 1. Une loi de libertés Avec : Benjamin Morel, constitutionnaliste et secrétaire général du Laboratoire de la République Jacqueline Lalouette, historienne Galina Elbaz, avocate et vice-présidente de la LICRA Cette première séquence reviendra sur l’esprit de la loi de 1905, sur sa cohérence interne et sur la manière dont elle continue de garantir un espace commun fondé sur la liberté de conscience et l’égalité de traitement. 2. Sortir d’une posture défensive : quelles nouvelles perspectives ? Avec : Delphine Girard, membre du Conseil des sages de la laïcité Michel Lalande, responsable de la Commission Laïcité du Laboratoire de la République, préfet honoraire Gilbert Abergel, président du Comité Laïcité République Cette seconde table ronde se penchera sur les transformations sociétales récentes, les pressions auxquelles la laïcité est confrontée et les réponses à inventer pour mieux la transmettre, la faire comprendre et la réaffirmer. La conférence sera conclue par Jean-Michel Blanquer, président du Laboratoire de la République. Plus qu’un simple anniversaire, cette rencontre se veut être un moment d’intelligence collective, où experts, acteurs publics et citoyens pourront explorer ensemble les nouvelles frontières d’un principe qui demeure au cœur de notre vie démocratique. Quand ? Samedi 6 décembre 2025 de 9h30 à 12hOù ? 1 Place de Valois, Paris 1er S'inscrire

Productivité, emploi, jeunesse : l’IA face à l’épreuve du réel

par Thierry Taboy le 31 octobre 2025 Thierry Taboy LAB
L’intelligence artificielle ne détruit pas l’emploi, elle le réinvente. En transformant les tâches et en libérant du temps, elle promet des gains de productivité tout en révélant une nouvelle fracture entre savoir automatisé et intelligence humaine. Alors que la majorité des projets d’IA échouent faute d’une approche réfléchie, la clé réside désormais dans la formation et le dialogue avec la technologie. L’avenir du travail appartiendra à ceux qui sauront donner du sens à ces outils, car l’IA ne sera éthique que si nous la rendons telle.
L’intelligence artificielle redistribue silencieusement les cartes du travail. Pas en supprimant des métiers, mais en redessinant les tâches qui les composent.La productivité augmente sous conditions, les marges suivent et s’élargissent, mais la question essentielle demeure : à quoi servira le temps libéré ? Les études convergent : les entreprises qui adoptent l’IA avec une gouvernance adaptée enregistrent une croissance supérieure de 6 % de l’emploi et de 9,5 % des ventes. Mais 95 % des projets échouent encore faute d’usage maîtrisé. La technologie est prête. Ce sont les humains qui ne le sont pas. Derrière les courbes de performance, un paradoxe : les emplois les plus exposés à l’automatisation ne sont plus ceux de l’industrie, mais ceux de l’information — comptables, développeurs, analystes. Et ce sont surtout les jeunes diplômés qui en subissent le choc. Les 22-25 ans dans ces métiers ont vu leur emploi chuter de 13 % depuis 2022. Pourquoi ? Parce que l’IA imite bien la connaissance codifiée, celle qu’on enseigne à l’école. Mais elle n’imite pas encore l’intelligence vivante : le discernement, la créativité, la capacité à relier les faits à leur contexte humain. Or cette fracture cognitive pourrait devenir le nouveau fossé social. Si nous laissons l’IA décider sans comprendre, nous remplaçons la pensée par la procédure. C’est là que se joue le véritable enjeu : non pas une guerre entre l’homme et la machine, mais une discipline d’usage, une hygiène de l’intelligence artificielle. Avec un triangle d’or : Acculturation, pour comprendre les algorithmes et leurs biais économiques ; Dialogue éclairé, pour savoir interroger l’IA sans s’y soumettre ; Mise à jour permanente, pour que le temps gagné serve à apprendre se confronter à l'autre dans ses différences, se cultiver , pas à s’endormir. Mais cette hygiène suppose aussi de repenser la formation des jeunes. L’école et l’université doivent enseigner moins la maîtrise d’outils que la capacité à incarner l’humain dans le management. Cela passe par le développement de l’écoute, de la coopération et de la réflexivité : des qualités qu’aucun algorithme ne remplacera. Le futur du travail n’appartiendra pas à ceux qui savent exécuter, mais à ceux qui savent faire grandir les autres. Le leadership de demain sera horizontal : un leader qui relie, anime des collectifs hétérogènes, croise les savoirs et fait circuler l’intelligence au lieu de la concentrer. Cette posture n’est pas un renoncement à l’autorité : c’est sa transformation en influence partagée. L’IA ne sera ni responsable, ni fiable, ni digne de confiance sans cette hygiène collective. Elle ne sauvera ni la planète ni l’emploi si nous n’investissons pas d’abord dans la conscience critique de ceux qui la manient. Jensen Huang, PDG de NVIDIA, le dit sans détour : « les électriciens et les plombiers seront les grands gagnants de la révolution IA ». Parce qu’ils construisent l’infrastructure du futur. Mais la vraie infrastructure reste humaine : notre capacité à penser ce que nous faisons. Productivité, emploi, jeunesse : l’équation ne se résoudra pas par la technologie seule, mais par l’éducation du regard. L’éthique ne viendra pas de la machine — elle viendra de notre façon de rester humains en l’utilisant.

À l’heure de la défiance généralisée ?

par Olivia Leboyer le 1 octobre 2025
Docteur en science politique, Olivia Leboyer réfléchit sur le caractère fortement symbolique de la condamnation de l’ancien président de la République Nicolas Sarkozy à une peine de cinq ans de prison, assortie d’une exécution provisoire. Les responsables politiques rendent des comptes, comme n’importe qui, devant la justice. L’emprisonnement à titre d’exécution provisoire, délibérément frappant, surprend et interroge. A quoi correspond une telle exposition ? Est-elle destinée à servir d’exemple ? Aux yeux de qui ?
Une indifférence généralisée Assez curieusement, la nouvelle de la condamnation, abondamment commentée dans les médias, n’a pas suscité de réaction vive dans l’opinion, relativement placide. À un sondage réalisé pour Macommune.info, à la question « Estimez-vous normal qu’un président de la République puisse être condamné à 5 ans de prison comme n’importe qui ? », 81% des répondants disent oui. Cependant, ce sondage pose la question de la possibilité d’une condamnation dans l’absolu, sans interroger sur cette affaire précise, ni s’interroger sur l’exécution provisoire. Pour autant, les citoyens ont bien à l’esprit l’événement du jour et ne paraissent pas s’en émouvoir plus que cela. Comme si le sort des hommes et des femmes politiques laissait les citoyens plutôt indifférents. S’agissant de Nicolas Sarkozy, au tempérament tempétueux et affectif, c’est assez étonnant. Les mystères de la confiance Pour être élu, un homme ou une femme politique doit inspirer confiance. Au-delà des idées, quelque chose dans sa personnalité doit rassurer, laisser penser que les promesses énoncées seront, cette fois, tenues. L’élite politique a ceci d’ambigu qu’elle s’efforce d’inspirer la confiance aux citoyens, tout en sachant qu’elle suscite inévitablement, dans le même temps, un sentiment de défiance qui tient quasiment du réflexe. Que l’on suspecte la nature des individus ou bien celle du pouvoir, il n’en reste pas moins que la notion d’élite appelle la défiance. De fait, la défiance politique à l’égard des institutions et le discrédit des élites politiques sont des phénomènes que l’on observe souvent en interférence et de manière plutôt saine. Cela s’appelle la vigilance démocratique. Il n’y a pas si longtemps, cette tension était dynamique, comme un élastique que l’on tend. Tocqueville remarque notamment que les citoyens aiment et respectent le pouvoir, mais que, dans le même temps, ils n’ont souvent guère d’illusions sur les motivations des hommes politiques, qu’ils jugent corruptibles. L’incarnation du pouvoir leur pose problème, tout en les fascinant. Tocqueville le constate : le pardon n’est jamais loin, car la confiance placée dans les hommes politiques, même sérieusement ébranlée, tient bon. Le plus souvent, comme un chien, la confiance publique revient dès qu’on l’appelle. Parfois, la confiance demeure, alors même qu’elle a été mise à mal ou trahie. Cependant, il semble qu’aujourd’hui, la relation entre les citoyens et les élus se soit sérieusement distendue. La distance se serait creusée au point de faire perdre de vue aux citoyens ce que les représentants ont de commun avec eux. A l’égard de leurs élites, les gouvernés n’éprouvent plus tant une défiance avertie qu’une sorte d’indifférence lasse. La défiance envers les institutions « Tous pourris », corrompus par la nature même du pouvoir, on ne leur en voudrait pas tant à eux, les dirigeants, personnellement, qu’à la structure du système. La célèbre phrase de Lord Acton, en 1887, « Le pouvoir corrompt. Le pouvoir absolu corrompt absolument » serait de mise ici. Où l’on en voudrait moins aux politiques qu’à la position élevée qui leur a permis, naturellement, de succomber aux tentations faciles. Emmanuel Kant écrit ainsi : Détenir le pouvoir corrompt inévitablement le libre jugement de la raison.[1] L’assertion a l’allure d’une maxime, Kant affirmant que l’exercice du pouvoir entraîne nécessairement la corruption du jugement. Gouverner inciterait immanquablement au cynisme et à la domination. Comme si le pouvoir en lui-même sécrétait un principe corrupteur. Loin d’inspirer aux hommes politiques le respect et la grandeur de la tâche qui leur est confiée, la possession du pouvoir ferait automatiquement naître des sentiments désordonnés. Les uns incriminent le présidentialisme de la Ve République, qui pousse aux excès, d’autres l’impartialité de la justice. D’autres encore estiment que l’homme, Nicolas Sarkozy, a fait de la politique à l’ancienne, comme un Jean Tiberi ou un Patrick Balkany, à leur échelle, qui n’avaient rien contre une certaine dose de manœuvres politiques pour mener des campagnes. Pour d’autres encore, la gravité d’un financement libyen est réelle. Tous jugent la peine sévère, emblématique, et assez troublante sur ce qu’elle entend dénoncer : encore une fois, l’exécution provisoire, surtout en l’absence de preuves attestées, ne s’imposait pas. [1] Emmanuel Kant, Paix perpétuelle, Vrin, 1795, p.51. Docteur en science politique, Olivia Leboyer enseigne la science politique à Sciences Po Paris. Elle est l’auteur de l’ouvrage Élite et Libéralisme, (Éditions du CNRS, 2012, prix de thèse de la Maison d'Auguste Comte). Elle travaille sur la confiance, et a notamment publié "La confiance au sein de l'armée" (Laboratoire de l'IRSEM, n°19), “L'énigme de la confiance" et "Littérature et confiance" (co-écrit avec Jean-Philippe Vincent) dans la revue Commentaire (n°159 et 166). Elle est également membre de la commission République démocratique du Laboratoire de la République et critique cinéma pour le webzine "Cult.news".

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