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L’IA déplace les frontières de notre vie privée

par Thierry Taboy le 7 septembre 2026
Que signifie encore « anonyme » à l’heure où l’intelligence artificielle permet de croiser et d’interpréter des volumes toujours plus importants d’informations dispersées ? Dans cette contribution, Thierry Taboy analyse la manière dont ces nouvelles capacités de rapprochement et d’inférence déplacent les frontières de notre vie privée. De la santé à la mobilité en passant par nos usages numériques, il invite à repenser l’anonymat et les conditions de confiance qui permettent aux données de circuler.
Santé, mobilité, usages numériques : les progrès de l’intelligence artificielle rendent beaucoup plus puissantes nos capacités de rapprochement entre des informations dispersées. Une évolution encore peu visible, qui oblige à réexaminer ce que nous appelons « anonyme » et les conditions de confiance qui permettent aux données de circuler. Prenons un dossier médical. Retirons le nom du patient, son adresse, son numéro de dossier et les éléments permettant de l’identifier directement. Que reste-t-il ? Beaucoup de choses. Un âge, une pathologie parfois rare, une succession de consultations, des traitements, une chronologie, quelques événements personnels. Pour un médecin ou un chercheur, ces informations font précisément l’intérêt du dossier. Pour un système capable de les rapprocher de milliers d’autres traces, elles peuvent aussi devenir des indices. Des chercheurs de Cornell Tech et de Weill Cornell Medicine ont récemment tenté l’expérience sur de véritables notes cliniques. Après avoir utilisé trois systèmes de désidentification différents pour retirer les informations personnelles, ils ont construit un dispositif chargé de faire exactement l’inverse : essayer de retrouver le patient. Le meilleur des trois systèmes de protection testés, ClinicalBERT, masquait les informations personnelles qu’il identifiait. Malgré cela, leur dispositif est encore parvenu à réidentifier correctement le patient correspondant dans 9 % des notes cliniques étudiées. Le problème n’était donc pas simplement qu’un nom avait été oublié quelque part. Le système travaillait aussi avec ce qui restait. Cette expérience médicale rejoint un travail beaucoup plus vaste présenté cet été à USENIX Security 2026. Simon Lermen, Daniel Paleka, Joshua Swanson, Michael Aerni, Nicholas Carlini et Florian Tramèr, chercheurs notamment à l’ETH Zurich et chez Anthropic, ont voulu mesurer la capacité des grands modèles de langage à retrouver des personnes à partir de contenus pseudonymisés disponibles sur Internet. Le principe est assez facile à comprendre. Imaginons quelqu’un qui écrit depuis plusieurs années sous pseudonyme. Il ne donne jamais explicitement son identité. Mais au fil de centaines de messages, il parle de son métier, d’une région dans laquelle il a vécu, d’une école, de ses centres d’intérêt, de films qu’il apprécie, d’un changement professionnel ou d’un événement personnel. Aucun de ces éléments ne permet nécessairement de savoir qui il est. Leur combinaison peut être beaucoup plus révélatrice. Les chercheurs demandent donc aux modèles d’extraire les informations susceptibles de caractériser une personne, de rechercher des profils compatibles, puis de raisonner sur les candidats pour déterminer lesquels correspondent le mieux. Ils testent cette méthode en rapprochant notamment des profils Hacker News et LinkedIn, des utilisateurs de différentes communautés Reddit ou encore deux périodes éloignées de l’historique d’un même utilisateur. Les performances varient selon les expériences et la taille de la population dans laquelle le système doit chercher. Le papier rapporte jusqu’à 68 % de rappel à 90 % de précision dans certaines configurations. Sur leur expérience à grande échelle, avec environ 89 000 candidats, les auteurs obtiennent encore 55 % de rappel à ce même niveau de précision. Ces chiffres ne signifient pas que 68 % des internautes pseudonymes pourraient aujourd’hui être identifiés. Ils ne signifient évidemment pas davantage que 68 % des dossiers médicaux anonymisés, des données administratives ou des consommations électriques seraient réidentifiables. Les auteurs eux-mêmes exposent les limites de leurs expériences. Leur résultat important est ailleurs : des opérations de rapprochement qui pouvaient nécessiter des heures de recherche humaine deviennent en partie automatisables. La donnée n’a pas changé. La puissance de celui qui la regarde, si. Nous étions aussi protégés par la difficulté. Cette idée mérite que l’on s’y arrête. Nous avons tendance à penser la confidentialité comme une propriété de l’information : une donnée serait publique, confidentielle, pseudonymisée ou anonyme. Notre protection repose pourtant aussi sur quelque chose de beaucoup plus banal : la difficulté de réunir les pièces d’un puzzle. Il était déjà possible de consacrer plusieurs soirées à parcourir les interventions d’un utilisateur sous pseudonyme, à reconstituer son parcours, son métier probable, ses centres d’intérêt, puis à rechercher une personne correspondant à ce portrait. Encore fallait-il avoir une bonne raison de le faire. Et beaucoup de temps. Les chercheurs de l’ETH parlent de practical obscurity : une forme de protection liée non à l’impossibilité absolue d’accéder à une information, mais au coût et à l’effort nécessaires pour la retrouver. Les grands modèles réduisent cette friction. Ils peuvent lire énormément de matière, conserver des indices faibles, rechercher des correspondances et recommencer l’opération sur des milliers de profils. C’est ce déplacement qui mérite notre attention. La santé permet d’en comprendre immédiatement l’enjeu. La recherche médicale a besoin de données. Elles permettent d’étudier des maladies, d’évaluer des traitements, de constituer des cohortes et, désormais, d’entraîner ou d’évaluer des systèmes d’intelligence artificielle. Le Laboratoire de la République l’a récemment rappelé en présentant les données de santé comme un « socle invisible de l’innovation ». Leur qualité et leur accessibilité conditionnent une partie des progrès médicaux futurs. Mais cette circulation repose sur la confiance. Un patient peut accepter que ses données contribuent à la recherche parce qu’un ensemble de garanties lui assure qu’elles ne seront pas utilisées pour l’exposer personnellement. L’expérience menée à Weill Cornell ne démontre nullement que les données médicales correctement anonymisées seraient devenues facilement identifiables. Elle porte sur un protocole précis, un environnement déterminé et des systèmes particuliers de désidentification. Elle démontre en revanche l’intérêt d’une autre manière d’évaluer la protection. Au lieu de vérifier uniquement si les éléments considérés comme identifiants ont correctement disparu, essayons effectivement de retrouver la personne. C’est une logique assez familière en cybersécurité : on éprouve une protection en tentant de la contourner. Appliquée à l’anonymisation, elle pourrait devenir de plus en plus utile. Quatre lieux et quatre moments La singularité de nos traces n’est d’ailleurs pas une découverte de l’intelligence artificielle. En 2013, bien avant les LLM actuels, une équipe de chercheurs avait étudié quinze mois de données de mobilité concernant 1,5 million de personnes. Le résultat était déjà saisissant : dans ce jeu de données, quatre points spatio-temporels — quatre lieux associés à quatre moments — suffisaient à distinguer 95 % des individus. Nous sommes beaucoup plus prévisibles et, simultanément, beaucoup plus singuliers que nous l’imaginons. Notre domicile, notre lieu de travail, un déplacement régulier, une activité inhabituelle composent rapidement une signature. L’IA n’a pas créé cette singularité. Elle augmente notre capacité à l’exploiter. Et c’est probablement la raison pour laquelle le sujet dépasse rapidement la médecine ou les pseudonymes utilisés sur Internet. Les transports, l’énergie, les télécommunications, les services financiers, les objets connectés ou les services publics produisent tous des traces. Cela ne signifie pas que ces traces permettraient systématiquement de nous identifier. Le risque dépend énormément de leur nature, de leur granularité, des protections appliquées et surtout des autres informations auxquelles celui qui cherche à effectuer un rapprochement peut accéder. C’est précisément ce dernier point qui évolue. Ce que la machine peut déduire Dans les organisations, nous avons appris à raisonner sur les accès. Qui peut consulter un dossier ? Quel collaborateur possède quelle habilitation ? À quelles bases un système informatique peut-il accéder ? Pendant combien de temps les informations sont-elles conservées ? Ces questions restent essentielles. Mais l’arrivée d’agents capables d’interroger plusieurs sources en introduit une autre : que peut déduire un système de ce qu’il est parfaitement autorisé à consulter ? Imaginons un agent d’intelligence artificielle travaillant dans une grande organisation. Il possède un accès légitime à plusieurs systèmes. Chacun respecte ses propres règles. Aucune des bases ne contient isolément une information particulièrement révélatrice. L’agent peut pourtant rapprocher ces sources. Il ne récupère pas nécessairement une information interdite. Il peut en produire une nouvelle par inférence. Ce phénomène n’est évidemment pas propre à l’IA. Les statisticiens, les enquêteurs et les spécialistes des données savent depuis longtemps effectuer des rapprochements. Ce qui change est l’échelle à laquelle des systèmes généralistes commencent à pouvoir le faire, le coût de l’opération et le nombre de personnes susceptibles d’utiliser ces capacités. La protection des données doit donc progressivement intégrer non seulement ce qui est contenu dans une base, mais aussi ce qu’il devient possible d’en apprendre lorsqu’elle rencontre d’autres informations. Ce que cela change pour le citoyen C’est ici que le sujet rejoint directement certaines des interrogations qui ont traversé les dernières Universités d’été du Laboratoire de la République. La transformation numérique de nos sociétés repose sur une forme de contrat de confiance. Nous acceptons que certaines informations circulent parce qu’elles permettent de soigner, de chercher, d’organiser les mobilités, d’améliorer les services publics ou de mieux comprendre la société. Cette circulation n’est possible durablement que si les citoyens conservent une compréhension raisonnable de ce qui est fait de leurs informations et peuvent avoir confiance dans les protections annoncées. L’enjeu n’est donc certainement pas de refermer les données. Dans la santé, ce serait même particulièrement contre-productif. La recherche a besoin de données nombreuses et de qualité. Il en va de même pour une partie de la recherche publique, de la transition énergétique ou de l’amélioration des services collectifs. La question consiste plutôt à préserver les conditions permettant cette circulation lorsque les capacités techniques évoluent. Elle concerne aussi le consentement. Nous pouvons accepter qu’une information soit utilisée dans un objectif donné. Mais si son rapprochement avec d’autres données permet de produire une connaissance nouvelle sur nous — que nous n’avons jamais explicitement communiquée — le périmètre de ce que nous pensions avoir autorisé devient moins évident. La question existait avant les LLM. Ils lui donnent une nouvelle échelle. L’Europe choisit précisément ce moment pour rouvrir le dossier Le calendrier est intéressant. Le 8 juillet 2026, le Comité européen de la protection des données a publié de nouvelles lignes directrices consacrées à l’anonymisation. Elles sont actuellement soumises à consultation publique jusqu’au 30 octobre. Le droit européen fait depuis longtemps une distinction essentielle entre anonymisation et pseudonymisation. Remplacer un nom par un numéro ne rend pas nécessairement une donnée anonyme. Une donnée pseudonymisée demeure une donnée personnelle au sens du RGPD. Pour parler réellement d’anonymisation, il faut notamment apprécier la possibilité d’identifier la personne en tenant compte des moyens raisonnablement susceptibles d’être utilisés. Cette formulation prend aujourd’hui une importance particulière. Car les moyens raisonnablement disponibles changent. L’IA ne vient donc pas invalider le droit européen ni rendre inutiles des décennies de recherche sur l’anonymisation. Elle oblige plus simplement à actualiser le modèle de menace. Ne jamais considérer l’anonymat comme acquis Nous savons déjà raisonner ainsi dans un autre domaine. Un système informatique audité il y a cinq ans n’est pas considéré comme sûr pour l’éternité. Les capacités d’attaque progressent, de nouvelles vulnérabilités apparaissent et nous le testons à nouveau. Certains jeux de données particulièrement sensibles méritent peut-être désormais la même discipline. Tester une anonymisation au moment de sa réalisation, bien sûr. Mais aussi pouvoir la réévaluer lorsque les moyens de rapprochement, de recherche et d’inférence progressent suffisamment pour modifier le risque. C’est finalement ce que racontent ces travaux. Ils ne démontrent pas la disparition de l’anonymat. Ils montrent que certaines des difficultés qui contribuaient à nous protéger peuvent diminuer très rapidement. Dans une démocratie qui a besoin de données pour soigner, chercher, décider et améliorer ses services publics, la réponse ne peut être de renoncer à leur circulation. Elle consiste à préserver la confiance qui la rend possible. Et cela suppose probablement de ne jamais considérer une donnée comme anonyme par habitude. Thierry Taboy est membre du conseil d’administration du think tank Impact AI.

Données de santé : le socle invisible de l’innovation

par David Smadja et Léa Behr le 1 septembre 2026
À l’heure où l’intelligence artificielle promet de transformer la médecine, une infrastructure essentielle reste dans l’ombre : les données de santé. Qualité, accès, protection, hébergement et gouvernance conditionnent pourtant notre capacité à faire de l’innovation un véritable progrès médical. Entre la migration de la Plateforme des données de santé vers un cloud français et la mise en œuvre prochaine de l’Espace européen des données de santé (EHDS), la France se trouve à un moment charnière. Comment mieux exploiter ce patrimoine exceptionnel sans renoncer à notre souveraineté ni à la confiance des citoyens ? Pour ce nouvel épisode des Mardis de l’innovation en santé, Léa Behr et David Smadja explorent ce socle invisible mais décisif de l’innovation en santé.
Alors que l’IA s’impose comme l’un des grands récits de transformation du système de santé, un angle pourtant décisif demeure trop souvent relégué au second plan : celui des données qui la rendent possible. Leur qualité, leur disponibilité, leur protection et leur gouvernance conditionneront la capacité de la France à convertir la promesse technologique en progrès médical, industriel et démocratique. Deux échéances en font désormais un sujet stratégique : la migration de la Plateforme des données de santé vers un hébergeur français et l’entrée en application progressive de l’Espace européen des données de santé. Depuis plusieurs années, le débat public s’est concentré sur la performance des algorithmes, leurs promesses diagnostiques, leurs risques éthiques et leur capacité à transformer les pratiques médicales. Cette focale est nécessaire, mais insuffisante. Une IA de santé n’a de valeur que par la donnée qui l’alimente : son origine, son niveau de qualité, ses conditions d’accès, son hébergement, ses usages autorisés et la confiance qu’elle inspire aux citoyens. En somme, parler uniquement des algorithmes, revient à disserter de manière exclusive sur la couleur du véhicule en oubliant ce qui le fait avancer : son carburant, les données qui l’alimente. Les professionnels interrogés au fil de cette série convergent vers un même constat. Qu’il s’agisse du Pr Florian Scotté, attaché à préserver la décision partagée et la place du soignant, de la Dr Marie Sockeel, qui relie directement innovation, accès au marché et souveraineté numérique, ou du Pr Cécile Badoual, qui insiste sur le temps médical et le doute clinique, tous rappellent que l’IA en santé ne se résume pas à une performance technique. Les questions de souveraineté, de protection, de financement de l’accès aux données et de structuration des prélèvements ne sont pas périphériques : elles constituent l’infrastructure même de l’innovation en santé. Un trésor que nous exploitons trop peu La France se trouve face à un paradoxe stratégique. Avec le Système national des données de santé (SNDS), elle dispose d’un patrimoine médico-administratif d’une ampleur exceptionnelle, couvrant la quasi-totalité de la population et souvent présenté comme l’un des plus riches au monde. Créé par la loi de modernisation de notre système de santé du 26 janvier 2016, puis élargi par la loi du 24 juillet 2019, le SNDS agrège notamment les remboursements de l’Assurance maladie, l’activité hospitalière et les causes médicales de décès. Un tel actif devrait constituer un avantage comparatif majeur pour la recherche, l’évaluation des politiques publiques, la pharmacovigilance et le développement d’innovations fondées sur des preuves en vie réelle. Il demeure pourtant insuffisamment exploité. La difficulté n’est pas seulement juridique ; elle est aussi technique, organisationnelle et culturelle. Détenir une donnée n’équivaut pas à pouvoir l’utiliser : encore faut-il qu’elle soit qualifiée, documentée, interopérable et accessible dans des conditions prévisibles. Repère · Le SNDS, mémoire administrative de notre système de santé Le Système national des données de santé est l’un des grands actifs invisibles de la puissance sanitaire française. Il relie les principales bases médico-administratives du pays (remboursements de l’Assurance maladie, activité hospitalière, causes médicales de décès) et couvre la quasi-totalité de la population. Sa valeur ne tient pas seulement à son volume, mais à sa continuité : il permet de suivre les parcours de soin, d’évaluer les pratiques et de produire des connaissances en vie réelle. Parce qu’il porte sur des données particulièrement sensibles, son accès reste strictement encadré : les données mises à disposition ne comportent pas, en principe, d’identifiants directement lisibles, et leur réutilisation suppose des autorisations, des finalités définies et des garanties de sécurité. La souveraineté sort enfin du discours La question de la souveraineté numérique en santé illustre le passage d’un débat de principe à une décision industrielle. Depuis sa création en 2019, la Plateforme des données de santé s’appuyait sur l’infrastructure cloud de Microsoft Azure, choix qui avait nourri une controverse durable en raison des risques associés à l’extraterritorialité du droit américain. Pour des données aussi sensibles que les données de santé, la localisation juridique et opérationnelle de l’hébergement n’est pas un détail technique : elle participe directement de la confiance publique. Le choix annoncé le 23 avril 2026 de confier l’hébergement à Scaleway, filiale française du groupe Iliad, marque une inflexion politique nette. La migration vers un cloud souverain vise à renforcer la sécurité, la maîtrise technologique et la confiance des acteurs de la recherche comme des citoyens. Elle ne règle pas à elle seule l’ensemble des questions : la trajectoire de qualification SecNumCloud, les exigences de sécurité, la résilience opérationnelle et la capacité à accompagner des usages scientifiques à grande échelle devront être suivies dans la durée. Mais elle transforme la souveraineté numérique en donnée concrète de politique publique. Cette dimension est d’autant plus centrale que l’innovation française se heurte à une concurrence internationale déjà structurée. La Dr Marie Sockeel le soulignait dans cette série à propos de l’anatomopathologie : les outils existent, les besoins cliniques sont avérés, mais l’accès au marché, l’évaluation médico-économique et le financement hospitalier conditionnent leur diffusion réelle. La souveraineté ne consiste donc pas seulement à héberger les données en France : elle suppose aussi de donner aux innovations utiles les moyens d’être évaluées, financées et déployées sur le territoire. Un cadre européen qui rebat les cartes Cette inflexion nationale s’inscrit dans un mouvement européen plus large. Le règlement relatif à l’Espace européen des données de santé, publié au Journal officiel de l’Union européenne le 5 mars 2025 et entré en vigueur le 26 mars 2025, crée le premier cadre sectoriel européen destiné à organiser l’accès, le partage et la réutilisation des données de santé. Le règlement distingue deux usages structurants : l’usage primaire vise à permettre aux citoyens d’accéder plus facilement à leurs données et à améliorer la continuité des soins, notamment dans un cadre transfrontalier. l’usage secondaire organise la réutilisation des données pour la recherche, l’innovation, les politiques publiques et les activités réglementaires, dans des environnements sécurisés et sous contrôle. Ce compromis européen repose sur une ligne de crête : faciliter l’accès aux données sans affaiblir les droits des personnes ni la protection des usages sensibles. Les principaux actes d’exécution doivent être adoptés d’ici 2027, tandis que l’application des obligations les plus structurantes s’échelonnera à partir de 2029. Or les capacités requises (qualité des données, interopérabilité, gouvernance des accès, traçabilité, sécurisation des environnements) ne se construisent pas en quelques mois. Les États, établissements et acteurs industriels qui anticiperont cette transition disposeront d’un avantage décisif. En France, cette mise en œuvre suppose de désigner l’organisme responsable de l’accès aux données (ORAD), pendant national du Health Data Access Body prévu par le règlement. Cette désignation, attendue dans le cadre d’un projet de loi en 2026 et à notifier à la Commission européenne d’ici mars 2027, n’est pas encore tranchée : les missions concernées sont aujourd’hui réparties entre la CNIL, la Plateforme des données de santé et le comité éthique et scientifique compétent. La Plateforme des données de santé apparaît comme l’acteur le mieux placé, mais rien n’est encore acté. L’EHDS marque ainsi un changement de doctrine : après une séquence dominée par la protection et la mise en conformité, l’Europe affirme que la circulation encadrée des données peut devenir un instrument de puissance scientifique, industrielle et sanitaire. Le RGPD demeure le socle ; l’EHDS ajoute une ambition d’usage. La difficulté consistera à faire coexister protection, efficacité administrative et capacité d’innovation. Repère · L’EHDS, le pari européen de la circulation encadrée Avec l’Espace européen des données de santé, l’Union européenne tente de résoudre une tension centrale : mieux faire circuler les données de santé sans affaiblir la protection des personnes. Le règlement crée un cadre commun pour deux usages : l’accès des citoyens à leurs propres données et leur réutilisation, sous contrôle, pour la recherche, l’innovation, les politiques publiques et les activités réglementaires. Le changement est considérable : l’Europe ne considère plus seulement la donnée de santé comme une information à protéger, mais aussi comme une ressource d’intérêt général à gouverner. Le RGPD demeure le socle, tandis que l’EHDS ajoute une ambition d’usage, d’interopérabilité et de circulation sécurisée. Son application sera progressive : les actes d’exécution sont attendus d’ici 2027, avant une première vague d’obligations à partir de 2029, puis une seconde à partir de 2031, notamment pour l’imagerie médicale, les résultats de laboratoire et les données génomiques. Le calendrier laisse du temps, mais pas de marge d’improvisation. Ouvrir, protéger, structurer : l’équation à trois termes Les prochaines années imposeront de tenir ensemble trois impératifs que le débat public oppose trop souvent : le premier est l’ouverture : sans accès effectif aux données, la recherche, l’évaluation et les entreprises innovantes resteront dépendantes de jeux fragmentés, insuffisants ou difficilement comparables. le deuxième est la confiance : sans garanties fortes sur la sécurité, les finalités d’usage et la transparence, l’acceptabilité sociale de l’innovation s’érodera. le troisième est la gouvernance : sans règles lisibles, délais prévisibles et responsabilités clairement établies, les meilleures intentions se heurteront à l’inertie institutionnelle. Le modèle économique de cet accès sera également décisif. Les détenteurs de données ne peuvent être traités comme de simples réservoirs passifs : ils supportent des coûts de production, de documentation, de sécurisation et de mise à disposition. En reconnaissant la possibilité de redevances et de garanties relatives à la propriété intellectuelle comme au secret des affaires, le cadre européen ouvre la voie à un partage plus soutenable, à condition que celui-ci ne reconstitue pas des barrières d’accès excessives. Reste l’enjeu le moins visible, mais probablement le plus déterminant : la structuration. Une donnée de santé n’a de valeur collective que si elle peut être comprise, comparée, reliée et réutilisée. Cela suppose des standards, des investissements, des compétences et un accompagnement des équipes qui produisent la donnée au plus près du soin. La souveraineté de l’hébergement et l’ambition européenne ne produiront leurs effets que si la France investit dans cette infrastructure ordinaire de la qualité. Cette exigence rejoint également l’idée d’un « soignant augmenté » : non pas un professionnel remplacé par la machine, mais un clinicien capable de gagner du temps sans renoncer au doute. C’est dans cette articulation entre données de qualité, outils compréhensibles et responsabilité humaine que l’IA peut devenir un instrument de soin plutôt qu’un facteur d’automatisation aveugle. Le socle d’une République de la prévention L’innovation en santé ne se jouera donc pas uniquement dans les laboratoires, les start-up ou les modèles d’intelligence artificielle. Elle se jouera dans une infrastructure moins spectaculaire, mais plus décisive : la capacité collective à gouverner les données de santé comme un bien stratégique. Les protéger, les rendre accessibles, les documenter, les héberger dans des conditions maîtrisées et les mettre au service de finalités d’intérêt général : tel est le véritable agenda des prochaines années. Comme le rappelait le Pr Florian Scotté, l’IA ne doit pas devenir un effecteur qui décide à la place du médecin ; elle doit demeurer un outil au service d’une décision médicale partagée. Cette exigence rejoint une ambition plus large : passer d’un système centré sur la réparation à une République de la prévention. La répartition actuelle des dépenses, massivement orientée vers le curatif (80% pour le curatif, 20% pour le préventif), ne pourra durablement soutenir les besoins sanitaires et démographiques des prochaines décennies. Donner corps à cette ambition suppose de détecter plus tôt, de comprendre les trajectoires de santé, d’identifier les signaux faibles et d’évaluer les politiques publiques sur des bases objectivées. Sans données fiables, gouvernées et exploitables, cette ambition restera déclarative ; avec elles, la France peut transformer son patrimoine de santé en un levier de prévention, de souveraineté et de progrès médical. David Smadja est professeur d’hématologie à l’AP-HP et à l’Université Paris Cité, responsable de la Commission Santé du Laboratoire de la République. Il est l’auteur de « La République de la prévention » aux éditions LEH. Léa Behr est CEO de RespublicIA et membre de la Commission Santé du Laboratoire de la République. Rendez-vous mardi 8 septembre pour le prochain épisode « Les mardis de l’innovation en santé » Sources Commission européenne, « Règlement relatif à l’espace européen des données de santé (EHDS) », health.ec.europa.eu (calendrier, usages primaire et secondaire, estimations économiques). Règlement (UE) 2025/327 du Parlement européen et du Conseil du 11 février 2025 relatif à l’espace européen des données de santé, Journal officiel de l’UE, 5 mars 2025. Ministère de la Santé (sante.gouv.fr) et Délégation au numérique en santé : mise en œuvre de l’EHDS en France, concertation publique de 2025, calendrier national. Doctrine du numérique en santé et G_NIUS (esante.gouv.fr) : usage secondaire, Organisme responsable de l’accès aux données (ORAD), statut de détenteur de données, redevances et garanties. Choix de Scaleway pour l’hébergement du SNDS, annonce du ministère de la Santé et du Health Data Hub, 23 avril 2026. Assurance maladie (ameli.fr), CNIL, Inserm, DREES : présentation du SNDS, périmètre, bases constitutives et cadre légal (lois n° 2016-41 du 26 janvier 2016 et n° 2019-774 du 24 juillet 2019). Entretiens « Les mardis de l’innovation en santé » : Pr Florian Scotté, « Si on laisse l’IA décider de tout, on n’est plus dans le partage », 14 juillet 2026 ; Dr Marie Sockeel, « Nos concurrents internationaux sont féroces, ils ne vont pas laisser passer le marché », 21 juillet 2026 ; Pr Cécile Badoual, « Le soignant augmenté : gagner du temps sans perdre le doute ».

Faire vivre la neutralité en entreprise

par la Commission République laïque , Pascale d'Artois , Théo Fouquer le 30 août 2026
Comment concilier liberté de conviction, bon fonctionnement de l’entreprise et respect du droit ? La Commission République laïque du Laboratoire de la République publie un guide pratique consacré à la neutralité dans l’entreprise privée. Destiné notamment aux employeurs, responsables RH et managers, il rappelle une distinction essentielle entre laïcité et neutralité et propose une méthode concrète pour encadrer l’expression des convictions au travail, mettre en place, lorsque cela est justifié, une clause de neutralité conforme au droit et répondre aux situations rencontrées sur le terrain.
Synthèse Le guide pratique « Faire vivre la neutralité en entreprise – Mettre en place un règlement intérieur conforme et opérationnel », publié par la Commission République laïque du Laboratoire de la République, accompagne employeurs, responsables RH et managers dans la gestion du fait religieux au travail. À la fois juridique et opérationnel, il rappelle les règles applicables et propose une méthode pour concilier liberté de conviction, exigences professionnelles et bon fonctionnement du collectif de travail.  Le premier enjeu est de distinguer clairement laïcité et neutralité. Dans le service public, les agents sont soumis à une obligation de neutralité. Dans l’entreprise privée, en revanche, la liberté de manifester ses convictions religieuses est le principe et les restrictions demeurent l’exception. Une entreprise privée ne peut donc pas invoquer la laïcité pour imposer à l’ensemble de ses salariés de rendre leurs convictions invisibles. Les restrictions doivent être justifiées par la nature de la tâche à accomplir et proportionnées au but recherché.   Depuis la loi de 2016, l’employeur dispose toutefois de la faculté d’introduire une clause de neutralité dans son règlement intérieur. Celle-ci n’est pas obligatoire et doit correspondre à un besoin réel de l’entreprise. Pour être valable, elle doit respecter plusieurs conditions fixées par les jurisprudences française et européenne : répondre à un besoin véritable, être appliquée de manière cohérente et systématique, concerner toutes les convictions religieuses, philosophiques et politiques sans distinction et rester limitée au strict nécessaire. Lorsqu’elle est motivée par une politique de neutralité à l’égard de la clientèle, son champ d’application doit être circonscrit aux salariés concernés.   Le guide insiste aussi sur la nécessité de construire cette politique dans le dialogue. La consultation du Comité social et économique (CSE) est obligatoire avant l’introduction d’une clause dans le règlement intérieur. Une concertation en amont avec les représentants du personnel est également recommandée afin d’identifier les situations concrètes, de prévenir les contestations et de favoriser l’appropriation des règles. Les managers doivent eux aussi être associés et sensibilisés pour assurer une application cohérente du dispositif.   Une large place est consacrée aux situations rencontrées au quotidien : port de signes religieux, demandes de congés pour fêtes religieuses, prière, alimentation, prosélytisme ou refus d’exécuter certaines tâches. Le guide invite à distinguer les manifestations de convictions qui ne perturbent pas le fonctionnement de l’entreprise de celles qui contreviennent aux obligations professionnelles. Le recrutement fait également l’objet d’une vigilance particulière : aucune candidature ne peut être écartée en raison d’une conviction religieuse et les questions portant sur la religion ou la pratique du candidat sont proscrites. L’employeur peut en revanche s’assurer de sa disponibilité et de son aptitude à répondre aux exigences professionnelles du poste, ainsi que l’informer de l’existence d’une clause de neutralité.  Enfin, le guide se veut avant tout un outil d’aide à la décision. Modèle de clause, réponses aux cas concrets, tableau de bord, références jurisprudentielles et checklist finale permettent aux entreprises de sécuriser leur démarche. Son objectif : fournir un cadre permettant de respecter la liberté de conviction tout en donnant aux employeurs et aux managers les moyens d’agir lorsque l’organisation du travail, la sécurité, les relations professionnelles ou les obligations contractuelles sont en jeu.   Pascale d’Artois est présidente du cabinet Movimentia (Stratégie RH & Compétences), ancienne directrice générale de l’Agence pour la Formation Professionnelle des Adultes (Afpa). Théo Fouquer est sherpa de la commission République laïque du Laboratoire de la République. Sous la direction de Michel Lalande, préfet honoraire, responsable de la commission République laïque du Laboratoire de la République. Guide Neutralité en entrepriseTélécharger

La laïcité, pilier de la République

par Manuel Valls le 30 août 2026
Le vendredi 28 août 2026, à l’occasion de l'Université d’été du Laboratoire de la République, Manuel Valls, ancien Premier ministre, a prononcé un discours consacré à la laïcité, pilier essentiel du modèle républicain. Revenant sur ses fondements historiques et juridiques, les menaces auxquelles elle est selon lui confrontée et les combats qu’elle impose aujourd’hui, il appelle à défendre une laïcité « sans adjectif et sans exception », garante de la liberté de conscience, de l’égalité et de la fraternité.
Seul le prononcé fait foi. Mesdames, Messieurs, Chers amis, Laissez-moi d’abord vous remercier pour votre invitation et la qualité de vos travaux. Vous avez évoqué tout au long de cette table ronde un mot que l’on brandit, que l’on accuse, que l’on adjective — laïcité « ouverte », laïcité « apaisée », laïcité « positive », laïcité « inclusive » — comme si le mot nous faisait peur. Comme s’il fallait, à chaque fois, s’excuser de le prononcer. Je ne m’excuserai pas. Je ne me suis jamais excusé. La laïcité n’a pas besoin d’adjectif. Elle a besoin d’être comprise et défendue. Les deux vont ensemble. Ce discours sera donc une leçon et un combat. Ce que la laïcité est — et ce qu’elle n’est pas. Le premier ennemi de la laïcité, c’est l’ignorance de ce qu’elle est. La laïcité tient en trois principes. Premier principe : la liberté de conscience. Chacun est libre de croire, de ne pas croire, de changer de croyance, de la pratiquer, de l’abandonner. C’est l’article 1er de la loi de 1905 : « La République assure la liberté de conscience. Elle garantit le libre exercice des cultes. » Assure. Garantit. Des verbes de protection, pas d’interdiction. Deuxième principe : la séparation. L’État ne reconnaît, ne salarie ni ne subventionne aucun culte. C’est l’article 2. L’État ne dit pas ce qu’il faut croire ; les religions ne disent pas ce qu’il faut légiférer. Chacun chez soi. Troisième principe : l’égalité. Devant la loi, il n’y a ni catholique, ni juif, ni musulman, ni protestant, ni athée. Il y a des citoyens. Aucune conviction ne donne de droits en plus ; aucune n’en donne en moins. Liberté, séparation, égalité. Voilà la laïcité. Ce n’est pas une opinion. Ce n’est pas une idéologie. C’est le cadre politique, juridique et moral qui permet à des gens qui ne croient pas la même chose de vivre sous les mêmes lois sans s’entre-tuer. Rien de moins. Disons maintenant ce qu’elle n’est pas, parce que c’est là que la confusion prospère. La laïcité n’est pas l’effacement du religieux de l’espace public. On confond trop souvent l’espace public – la rue, le café, le parc, où chacun s’habille et s’exprime comme il l’entend – et le service public – l’école, la mairie, l’hôpital, le tribunal, où les fonctionnaires et les agents de l’État au sens le plus large doivent la neutralité parce qu’ils incarnent l’État. La laïcité n’est pas non plus l’athéisme d’État. Elle n’est pas hostile aux religions. Certes, je n’oublie ni les excès révolutionnaires ni le culte de l’« Être suprême » : « l’homme nouveau » et la « table rase » conduisent toujours au pire.   J’ai vécu, comme maire d’Évry, au cœur d’une ville qui a vu s’élever la seule cathédrale construite au XXe siècle, un temple évangéliste, une grande mosquée, une synagogue, une pagode immense. J’y ai entretenu un dialogue exigeant avec chacun des cultes, sans jamais céder sur les valeurs communes de la République. J’ai retrouvé ce modèle de tolérance, forcément fragile, à la Réunion. Personne n’a demandé à personne de se cacher. Dans un pays laïque, on peut être curé, rabbin, imam ou pasteur et ne devoir de comptes à personne sur sa foi – seulement sur ses actes. La laïcité n’est donc pas une arme contre une religion. Forgée face une Église qui prétendait régenter la République et les consciences, elle s’applique aujourd’hui à tous, sans exception et sans exemption. D’où elle vient : la mémoire d’un combat On voudrait nous faire croire que la laïcité serait un caprice récent, une crispation identitaire, une invention de circonstance. C’est faux, et il faut le dire avec force : la laïcité est au cœur de l’idéal républicain. Elle commence en 1789, avec l’article 10 de la Déclaration des droits de l’homme : « Nul ne doit être inquiété pour ses opinions, même religieuses. » Même religieuses : la religion cesse d’être la norme obligatoire pour devenir une opinion protégée comme telle. Elle continue avec Jules Ferry en 1882 : l’école devient laïque. Non pour chasser Dieu de l’école ; c’est pour que l’école appartienne à tous les enfants de France, quelle que soit la maison d’où ils viennent. Elle s’accomplit en 1905, dans un climat de violence oublié : les inventaires des biens d’Église ont provoqué des émeutes. Et pourtant, Aristide Briand, rapporteur de la loi, soutenu par Jean Jaurès à la Chambre des Députés et Georges Clemenceau au Sénat a tenu une ligne de crête : ni la loi de combat des anticléricaux les plus durs, ni la capitulation. Une loi de compromis et de liberté. Cette loi, l’Église catholique l’a d’abord rejetée. Pie X l’a condamnée. Il a au moins fallu vingt ans, et une guerre mondiale où catholiques, anticléricaux et bien d’autres sont morts dans les mêmes tranchées, pour que la réconciliation vienne. Aujourd’hui, l’Église de France défend la loi de 1905. Voilà la preuve historique : la laïcité ne détruit pas les religions ; elle les libère de la tentation du pouvoir, et l’État de la tentation de la tutelle. Il faut le rappeler à ceux qui prétendent que la laïcité serait discriminatoire envers les musulmans. En 1905, l’islam ne pesait rien en métropole. La loi a été écrite dans un face à face avec la religion majoritaire, dominante, installée. Et c’est précisément pour cela qu’elle est juste : elle a imposé à la plus puissante ce qu’elle demande aujourd’hui à toutes. Bien sûr, il y a eu des anachronismes, par exemple à la construction de la Mosquée de Paris décidée par une loi en 1920 d’abord pour rendre hommage aux musulmans morts dans les tranchées et pour incarner un geste vis-à-vis de l’empire colonial. Il reste aussi le Concordat en Alsace-Moselle puisque ces départements étaient prussiens en 1905. Pourquoi la laïcité est-elle un pilier, et pas un simple principe ? Parce que la laïcité porte les trois mots de notre devise. Elle porte la liberté, et d’abord la première de toutes : celle de penser par soi-même. Là où le religieux dicte la loi, il y a une orthodoxie et des hérétiques. La laïcité est la garantie que l’hérésie n’existe pas en droit français. Elle porte l’égalité. Pas seulement l’égalité entre les croyants, entre les croyants et les non-croyants. L’égalité entre les femmes et les hommes. C’est là que le débat se durcit, et je ne l’esquiverai pas – je ne l’ai jamais esquivé. À l’été 2016, à Colomiers, en pleine polémique sur le burkini, j’ai dit : « Marianne a le sein nu parce qu’elle nourrit le peuple. Elle n’est pas voilée parce qu’elle est libre. » Que n’avais-je dit ! On m’a raillé, y compris au sein du gouvernement. On m’a accusé de diviser, de fracturer. Dix ans ont passé. Regardez la pression qui s’exerce sur le corps des femmes – dans les quartiers, plages, piscines, stades – au nom d’une pudeur qui vise à effacer la femme de l’espace public. Le burkini n’a jamais été un maillot de bain ; c’était et c’est toujours un drapeau, une revendication politique. Comme le voile que l’on impose aux jeunes filles. Je l’ai dit. J’avais raison. Toutes les grandes religions, au cours de l’histoire et encore aujourd’hui dans leurs versions les plus rigoristes, ont produit des règles qui assignent les femmes à un statut inférieur : le corps à couvrir, la parole à taire, l’espace à ne pas partager. La République laïque dit : la loi civile prime, et la loi civile dit que la femme est l’égale de l’homme. Point. Ce n’est négociable au nom d’aucune tradition, d’aucun texte sacré. Cette bataille-là doit être menée avec pédagogie mais sans compromission. Enfin, la laïcité porte la fraternité. Parce que la fraternité suppose un commun. Une nation n’est pas une juxtaposition de communautés qui se tolèrent ; c’est un peuple qui partage des lois, une école, un destin. La laïcité est ce qui permet au fils d’immigré et à la petite-fille de paysan berrichon, au catholique pratiquant et à l’athée militante, de s’asseoir a priori sur le même banc d’école et d’y apprendre la même chose : dans la sphère publique, ils sont d’abord des citoyens – même si je sais qu’il reste beaucoup à faire pour redresser notre école publique. Retirez la laïcité, et le pilier tombe. Ce qui reste, c’est le modèle communautaire, où l’on naît, vit et meurt dans son groupe, où la loi commune recule devant les accommodements, où l’individu n’est plus protégé contre sa propre communauté. Ce modèle abandonne les plus faibles — la jeune fille qui ne veut pas du voile, l’homosexuel, l’apostat, le libre penseur — à la loi du groupe. Ce n’est pas notre modèle. Ce ne le sera jamais. Les attaques — nommer les adversaires Un pilier ne s’effondre pas d’un coup. Il est rongé. Sur trois fronts à la fois. Première attaque : l’offensive islamiste. Il faut la nommer sans peur et sans confusion. L’islam est une religion de France, pratiquée par des millions de nos concitoyens, qui ont droit à la même liberté et au même respect que les autres. L’islamisme est un projet politique, qui veut que la loi religieuse (la charia) l’emporte sur la loi civile et retourne nos libertés contre nous. Confondre les deux est une faute. Refuser de voir le second au nom du premier est une lâcheté.   Cette offensive a un visage : la pression sur les jeunes filles, la contestation des programmes d’histoire ou de biologie, les certificats de virginité, les piscines séparées, les menus exigés, les enseignants intimidés, la haine des Juifs, matrice de cette idéologie totalitaire. Elle a eu ses martyrs : Charb et la rédaction de Charlie ; les victimes de Paris, de Nice, de Toulouse et de Montauban ; Samuel Paty, décapité pour avoir enseigné la liberté d’expression ; Dominique Bernard, égorgé devant son lycée ; le père Hamel dans son église ; le colonel Beltrame en prenant la place d’un otage. Je prononce ces noms, parmi d’autres, pour rappeler que cette guerre-là n’est pas une abstraction. Cette offensive n'est pas une somme de faits divers. C'est une stratégie. Elle a une doctrine, celle des Frères musulmans, qui ne cherchent plus la rupture violente mais la conquête lente : investir les associations, les clubs, les conseils municipaux, les syndicats étudiants, les prisons ; se rendre indispensable ; puis exiger. Le rapport remis au gouvernement l'an dernier a décrit cet entrisme avec une précision clinique. Il n'a été suivi de presque rien. Nous avons désormais la carte ; il nous manque la volonté. Et cette épreuve n'est pas seulement française. Elle est européenne. À Bruxelles, à Manchester, à Vienne, à Nice, à Solingen, ce sont les mêmes tueurs, les mêmes prêches, les mêmes réseaux. À Hambourg, on a vu défiler des centaines d'hommes réclamant le califat en plein cœur d'une démocratie. En Angleterre, des tribunaux islamiques rendent des « jugements » en matière de famille et de divorce que l'État tolère depuis des années, et des milliers de jeunes filles ont été livrées à des gangs pendant que les autorités se taisaient par peur d'être accusées de racisme. En Suède, en Belgique, aux Pays-Bas, des quartiers entiers échappent à la loi commune. Partout, la même mécanique : le renoncement au nom de la tolérance, puis la sécession au nom de la diversité, puis la peur. La France est en première ligne parce qu'elle est vue comme la seule à opposer un principe à cette entreprise. C'est pour cela qu'on nous hait, et c'est pour cela qu'on nous regarde. Les islamistes savent que si la laïcité française tombe, que si son école publique cède, plus rien ne tiendra en Europe. Ils ne se trompent pas de cible. Ne nous trompons pas d'ennemi. Deuxième attaque : le renoncement. Elle est plus discrète et dangereuse, parce qu’elle vient de nos rangs. Souvenez-vous de janvier 2015. Quatre millions de Français dans la rue. Et déjà, dans les marges, ceux qui n’étaient « pas Charlie ». Qui trouvaient que les caricatures étaient « de trop ». Qui expliquaient, les morts encore dans la salle de rédaction, que les dessinateurs « l’avaient un peu cherché ». Qui refusaient la minute de silence dans les collèges et qu’on a excusés au nom de la « diversité des ressentis ». Ceux-là n’étaient pas des naïfs. Ils avaient choisi : les assassins contre les assassinés, le blasphème comme délit contre le blasphème comme droit. Et ceux-là, dix ans plus tard, siègent, enseignent, éditent, et se présentent comme les gardiens de la « laïcité apaisée ». Je ne leur accorde aucune excuse. On ne négocie pas avec ceux qui cherchent des circonstances atténuantes aux tueurs. On ne s’allie pas avec LFI, qui s’accorde avec les islamistes par calcul électoral et instrumentalise la haine des Juifs et d’Israël. Plus que jamais nous devons « être Charlie », revendiquer le crayon des dessinateurs comme l’un des plus beaux symboles de notre pays. Il a fait le tour du monde. N’oublions pas que le 11 janvier 2015, Paris était la capitale du monde et de la liberté.   C’est le même discours qui décrète depuis quelques années que la laïcité serait devenue « islamophobe », qui invente une laïcité « ouverte » pour excuser des accommodements que la loi refuse. Une partie de la gauche – politique, syndicale, médiatique, féministe – pourtant mère de la laïcité, a déserté ce combat. Elle a troqué l’universalisme contre les identités, Jaurès contre le clientélisme. Elle a trahi. Il n’y a pas d’autre mot. Troisième attaque : la récupération, et l’ambiguïté d’en haut. Il y a ceux qui découvrent la laïcité tardivement et n’y voient qu’un instrument pour désigner un ennemi ; qui la brandissent contre l’islam mais s’accommoderaient volontiers d’une France « chrétienne » où les racines l’emporteraient sur les lois. Je n’ignore pas nos racines chrétiennes – admirons la cathédrale gothique de Sens et ses vitraux – mais notre pays est une sédimentation, une histoire, une culture et une langue. Et il a fait un choix qu’il faut protéger : la République universelle. L'extrême droite identitaire ne veut pas la laïcité. Derrière le mot « identité », il y a une doctrine, et elle a un nom : le suprémacisme. L'idée qu'il existerait un peuple de souche, défini par la couleur et le sang, seul légitime à dire qui est français. Cette doctrine n'a rien à faire de la loi de 1905 ; elle s'en sert. Elle réclame la neutralité pour l'imam et l'exception pour le curé, parce que le crucifix est pour elle un marqueur ethnique. Elle veut remettre la crèche dans la mairie, pour dire que l'on est d'abord de sa « race » ou de sa religion, et citoyen ensuite, s'il reste de la place. Quand elle parle de « grand remplacement », elle dit exactement ce que disent les prêcheurs salafistes : qu'un musulman ne peut pas être français. Les uns ont besoin des autres. Chaque attentat nourrit l'identitaire ; chaque discours identitaire nourrit le recruteur. Et la « remigration », l'expulsion de Français selon leur origine, nie la République dans ce qu'elle a de plus profond, l'idée que la nation est un contrat et non une race. Regardez ce qu'ils admirent : des régimes où l'on a marié l'État à l'Église, où l'on gouverne au nom du Dieu contre ses concitoyens. Ce n'est pas la laïcité. La laïcité est universaliste ou elle n'est rien. Qui la veut pour les autres et pas pour les siens la salit. Je ne laisserai pas Marianne servir d'enseigne à ceux qui, en 1905, auraient été du côté des évêques rebelles et auraient célébré leur revanche avec Pétain en 1940. Et il y a ceux qui ont eu la charge de l’État et qui ont vacillé alors qu’ils avaient juré de défendre la République. Le 20 décembre 2007, au Latran, un Président de la République française a déclaré que l’instituteur ne pourrait jamais remplacer le curé ou le pasteur dans la transmission des valeurs. Mesurez cette phrase. Un chef de l’État qui place, sous les ors du Vatican, le catéchisme au-dessus de l’école de la République. Pauvre Jules Ferry. Ce n’était pas une maladresse ; c’était une doctrine, la « laïcité positive » qui n’était que la réhabilitation du religieux comme fondement de la morale publique. Nous l’avons combattue alors. Nous la combattons encore. Onze ans plus tard, en avril 2018, aux Bernardins, un autre Président est venu dire aux évêques de France que le lien entre l’Église et l’État s’était « abîmé » et qu’il lui appartenait de le « réparer ». Réparer quoi ? La séparation n’est pas une blessure ; c’est la loi. Un Président de la République ne « répare » pas un lien avec un culte ; il garantit à tous les cultes la même distance. Et ce même Président a remercié le ministre qui avait, sur l’école, tenu la ligne la plus ferme depuis longtemps — Jean-Michel Blanquer, à qui je veux rendre hommage ici — pour le remplacer par le contraire. Le signal a été reçu cinq sur cinq par tous ceux qui attendaient que l’État baisse la garde. La laïcité ne se découpe pas. Elle vaut pour le voile et pour la crèche dans la mairie, pour le prêche de l’imam et pour celui de l’évêque quand il s’invite à l’Élysée. Voilà la tenaille. D’un côté, ceux qui veulent la briser. De l’autre, ceux qui veulent la vider. Contre tous, une seule réponse : la laïcité intégrale, celle de 1905, sans adjectif et sans exception. Agir, maintenant Un discours offensif n’a de sens que s’il débouche sur une action. Voici nos sept chantiers. D’abord, l’école – volontairement non traitée dans cette table ronde, et j’y reviens car elle est le sanctuaire. La loi de 2004 sur les signes religieux, grâce à Jacques Chirac et François Baroin, a été majeure ; la décision sur l’abaya, préparée par le travail de Jean-Michel Blanquer et prise par Gabriel Attal en a été le prolongement nécessaire. Mais une loi ne suffit pas : chaque enseignant doit savoir qu’il sera soutenu, immédiatement et sans réserve, quand il enseignera Darwin, la Shoah, la liberté de caricaturer ou l’égalité des sexes. L’enseignement de la laïcité doit être une colonne vertébrale.  Et je reste convaincu que ces mêmes règles – notamment la loi de 2004 – doivent s’appliquer à l’université où depuis trop longtemps on cède à la pression des islamistes et de leurs complices. Ensuite, le service public. La neutralité des agents est acquise en droit ; elle doit être appliquée partout, sans exception. Et elle doit être étendue là où le doute subsiste : aux accompagnateurs de sorties scolaires, qui participent à l’acte éducatif ; aux organismes privés qui exercent une mission de service public. Troisièmement, l’entreprise. C’est la loi Travail de 2016 - mon gouvernement, notamment avec Myriam El Khomri - qui a inscrit dans le Code du travail le droit pour l’employeur de fixer, dans le règlement intérieur, un principe de neutralité, justifié et proportionné. J’ai encore le souvenir de mon combat pour soutenir la courageuse directrice de la crèche privée Babyloup aux côtés d’Elisabeth Badinter, Richard Malka ou Caroline Fourest. La Cour de Justice de l’Union européenne a confirmé ce droit. Il est trop peu utilisé, parce que les directions ont peur, le fameux « pas de vague ». La loi est avec vous : exiger que l’on serve les clients, que l’on travaille avec des femmes, que l’on ne transforme pas un atelier en salle de prière, ce n’est pas discriminer. C’est faire respecter la vie commune. Quatrièmement, le sport. Le stade n’est pas neutre parce qu’on y joue selon les mêmes règles. Le Conseil d’État a validé le refus du voile sur les terrains de football. Étendons cette neutralité à toutes les compétitions fédérales, et cessons de plier devant les fédérations internationales qui, au nom de l’« inclusion », importent sur nos pelouses le marquage religieux des corps. Le sport a été, avec l’école, le grand creuset de la République. On ne le laissera pas devenir le laboratoire de la sécession. Cinquièmement, l’espace public. Il ne s’agit pas d’interdire un foulard dans la rue – j’y reviendrai pour les jeunes filles. Il s’agit de ne rien céder sur ce qui contredit la loi : voile intégral, prières de rue, séparation des sexes dans les équipements publics. La loi de 2021 contre le séparatisme a donné des outils : contrat d’engagement républicain, contrôle des financements étrangers, fermeture des lieux de culte qui prêchent la haine. Utilisons-les pleinement. Et adaptons l'arsenal à l’ère numérique : 1905 a été pensée pour un monde de chaires et de sacristies, pas pour l'endoctrinement en ligne, invisible aux familles. Je vais être franc avec vous sur un sujet complexe sur le plan juridique mais clair sur le plan des valeurs. Celui du voile imposé aux jeunes filles dans l’espace public. D’une manière ou d’une autre, il faudra légiférer, agir face à une provocation qui teste la République. Nous ne pouvons pas abandonner ces fillettes. Sixièmement, l’organisation du culte musulman. Ce n’est pas à l’État de le faire — ce serait contraire à 1905. Mais c’est à l’État d’exiger que l’islam de France cesse de dépendre d’Alger, de Rabat, d’Ankara ou de Doha. Un imam formé et payé en France, parlant français, ne prêche pas comme un imam détaché par un État étranger. La fin des imams détachés était un premier pas. Allons au bout.  Mais un débat plus fondamental est posé à l’Islam quant à sa capacité de se réformer dans nos sociétés occidentales et démocratiques. Nous ne pouvons pas ignorer les enquêtes d’opinion qui reflètent chez nos concitoyens musulmans, notamment parmi les plus jeunes, un éloignement à l’égard de nos principes républicains et laïcs qui va au-delà de la radicalité de la jeunesse, de l’aspiration spirituelle et de la crise identitaire par laquelle nous sommes tous passés.   Septièmement, la parole. Cessons de nous taire. Cessons de laisser le mot « islamophobie » servir de bâillon—critiquer une religion est un droit ; discriminer ses fidèles est un délit, et la loi sait distinguer les deux. Cessons de considérer que défendre la laïcité serait « faire le jeu » de qui que ce soit. La laïcité ne fait le jeu que de la République. Conclusion Je vous ai parlé de lois, de dates, de principes. Je terminerai par une conviction. La laïcité n’est pas un compromis fatigué entre des forces qui se sont lassées de se battre. C’est une conquête. C’est l’idée, folle en 1789, révolutionnaire en 1905, encore fragile aujourd’hui, que l’on peut bâtir une nation sur autre chose que le sang, le sol ou le dieu. Sur la citoyenneté. Sur la loi que l’on se donne à soi-même. Cette idée, le monde nous l’envie et ne la comprend pas. Les Anglo-Saxons y voient une intolérance ; les théocraties y voient une impiété ; les relativistes y voient une arrogance. Pourtant, elle a fait que ce pays, qui a connu les guerres de religion, la Saint-Barthélemy, la révocation de l’édit de Nantes, l’affaire Dreyfus, a fini par se donner une paix civile dont il ne mesure plus le prix. Ce prix, d’autres l’ont payé. Il nous revient de ne pas le gaspiller. Alors, quand on vous dira que la laïcité est dépassée, répondez qu’elle est la modernité même. Quand on vous dira qu’elle est contre les religions, répondez qu’elle les a toutes libérées. Quand on vous dira qu’elle est contre les musulmans, répondez qu’elle est la meilleure protection des musulmans de France contre ceux qui veulent parler en leur nom. Et quand on vous dira qu’elle est une crispation, répondez qu’elle est ce qui reste quand on a renoncé à la guerre civile. La laïcité n’a pas besoin d’adjectif. Elle a besoin de nous tous. Manuel Valls est ancien Premier ministre.

Redressement choisi ou austérité subie ? On peut le faire !

par Stéphane Boujnah le 28 août 2026
À l’occasion de l’Université d’été du Laboratoire de la République organisée à Sens, Stéphane Boujnah, président du directoire d'Euronext, a appelé à regarder avec lucidité la situation des finances publiques françaises et à retrouver une capacité d’action collective. Face à l’accumulation de la dette et aux défis économiques, sociaux et démographiques, il défend le choix d’un redressement construit dans la durée, fondé sur un effort partagé et une délibération dépassant les clivages partisans. Une conviction traverse son intervention : la France peut encore choisir son destin plutôt que subir demain une austérité imposée.
Les faits sont connus et documentés. Récemment, l’OCDE, la Cour des comptes, puis la mission de Xavier Jaravel, Xavier Ragot, Jean-Luc Tavernier et Natacha Valla, ont établi un constat implacable sur la situation alarmante des comptes publics de la France. Ce document n’ajoute rien à ces analyses précises, dont d’ailleurs il s’inspire en partie. En revanche, il essaye de dégager une compréhension de notre situation qui peut être largement partagée, et surtout de proposer un chemin collectif opérationnel pour choisir le redressement maintenant et éviter de subir l’austérité bientôt. Les analyses contenues dans ce document sont évidemment perfectibles, et elles peuvent être contestées, mais elles permettent d’engager un dialogue avec tous ceux qui veulent sincèrement préserver la capacité de délibération démocratique en France pour pouvoir encore faire demain des choix collectifs. 1 - Il nous faut désormais faire ensemble plus avec moins. C’est frustrant mais c’est la réalité incontestable. Et c’est cette frustration qui nourrit la colère, et souvent une forme de radicalité, chez une partie croissante de nos concitoyens.Il nous faut faire beaucoup plus, car nous devons résoudre les problèmes d’hier et d’aujourd’hui, notamment rétablir la promesse républicaine de l’école et l'excellence de notre recherche, adapter le fonctionnement de la santé au vieillissement, garantir le fonctionnement de la justice de plus en plus sollicitée, réinventer la cohésion des territoires et des centres-villes, moderniser des infrastructures de transport et énergétiques qui vieillissent, ou encore accompagner les transitions agricoles.Mais nous devons aussi résoudre les problèmes d’aujourd’hui et de demain, comme l’adaptation massive au changement climatique, la défense de nos libertés sur le continent européen qui requiert la construction de capacités de défense adaptées à de nouvelles menaces, le rétablissement de notre compétitivité technologique et de nos ambitions de développement de l’intelligence artificielle et de l’informatique quantique, la réindustrialisation du pays dans un contexte de compétition sauvage avec la Chine et de tensions durables avec les États-Unis, la lutte contre la narco-criminalité qui pénètre notre société, et surtout l’adaptation à un vieillissement démographique inéluctable. Il est aisé d’oublier les réalités démographiques, car ce sont des processus lents, mais ces réalités n’en sont pas moins massives et certaines dans leurs effets.Or, il nous faut faire beaucoup plus avec beaucoup moins, car nos capacités de choix collectifs, et donc d’action publique, se réduisent. Certes, notre pays est celui qui prélève le plus d’impôts parmi des 38 pays les plus développés de la planète, plus de 44% du PIB, la richesse que nous créons chaque année. Et, dans ce même groupe, notre pays est aussi celui qui consacre à la dépense publique la plus grande part du PIB, plus de 57%. Alors, pourquoi, si on prélève plus d’impôts que les autres, et si on dépense plus d’argent public que les autres, ne parvient-on pas à résoudre nos problèmes d’hier, d’aujourd’hui et de demain ? Parce que nous avons fait des choix collectifs, implicites ou explicites, qui créent une impasse. 2 - Nous avons choisi ensemble le présent plutôt que l’avenir, c’est à dire transférer des revenus à la génération présente plutôt qu’investir pour préparer un avenir meilleur aux jeunes d’aujourd’hui et aux générations futures. Nous avons, par exemple, préféré garantir la progression des pensions de retraite plutôt que de préserver nos capacités de recherche spatiale. Nous avons privilégié un généreux système d'arrêts maladie au détriment de nos capacités de recherche médicale. Nous nous sommes habitués à ce qu'un enseignant à la retraite qui ne travaille plus perçoive une pension plus élevée que le traitement d’un enseignant qui travaille en début de carrière.Nous avons préféré installer progressivement une société de consommateurs plutôt que construire une nation de producteurs agiles. Nos choix de financement de la protection sociale qui pèsent essentiellement sur les entreprises et les salariés, ou l'acceptation résignée à des échanges asymétriques avec la Chine, ou encore l'accoutumance à un niveau, sans équivalent sur la planète, des réglementations qui frappent les activités industrielles, disent notre préférence collective pour consommer pas cher plutôt que produire de manière compétitive. Notre préférence pour le présent a aussi nourri une croissance faible à laquelle nous semblons nous habituer. Or notre modèle ne fonctionne durablement que si la croissance de notre économie est plus forte que la croissance de nos dépenses publiques. Et nous nous sommes habitués progressivement à financer, avec l’argent des autres, des choix que nous ne pouvions plus nous payer, c’est à dire en empruntant l’argent que nous redistribuons. Nous avons coutume de dire que les Français ne veulent pas faire de sacrifices. C’est faux. Il est un sacrifice que nous faisons collectivement avec méthode et constance, c’est le sacrifice de nos enfants à qui nous laissons chaque année une dette de plus en plus importante et un espace de plus en plus réduit de délibération démocratique pour qu’ils puissent faire des choix demain. Notre préférence pour le présent nous a conduit à rechercher partout, et le plus souvent, auprès de l’État, une protection contre les risques extérieurs. L’euro nous affranchit largement de l’angoisse de la dévaluation, et de la baisse du pouvoir d’achat qu’elle entrainait. Les Français ont aussi la particularité d’être peu sensibles à la hausse des taux d’intérêt. En effet, pour acheter leur logement, quand ils le peuvent, ils empruntent à taux fixe, contrairement à la plupart des pays d’Europe où les crédits immobiliers sont à taux variable. Et quand les taux d’intérêt augmentent, c’est largement le problème de la banque prêteuse. Nous sommes aussi beaucoup plus abrités que les autres pays de l’inflation mondiale grâce à de généreuses interventions publiques, à l’image du bouclier énergétique. Nous avons donc créé les conditions pour que beaucoup de Français pensent que nous vivons sur une île isolée des réalités mondiales. Car nous avons choisi de construire une véritable bulle pour isoler les Français des évolutions du monde qui nous entoure afin de préserver le confort présent. Mais cette bulle est coûteuse, et elle est de plus en plus financée par nos créanciers. Bien sûr, l’emprunt et la dette ne sont pas, en eux-mêmes, toxiques, d’abord si leur produit est affecté à la préparation de l’avenir, et ensuite si la société génère assez de ressources pour en assurer le remboursement sans transférer des charges disproportionnées aux générations futures. Ainsi, une famille emprunte à juste titre pour entreprendre des travaux d’isolation de son logement, ou pour financer la location ou l’achat d’une chambre pour un enfant qui va préparer son avenir dans une ville universitaire. Mais nous faisons collectivement exactement le contraire, nous empruntons, majoritairement au reste du monde, pour pérenniser un niveau de protection sociale que nous ne pouvons plus nous payer. Cette situation est le produit d'un empilage de petits renoncements, devenus des habitudes, où chacun a sa part de responsabilité. Les responsables politiques qui ont souvent préféré regarder les urnes plutôt que les berceaux, et qui ont donc préféré parler aux électeurs plutôt qu’aux citoyens. Mais aussi chacun d’entre nous qui constate, sans en tirer les conséquences, que ce système de protection sociale, inventé en 1945, il y a plus de trois générations, reposait sur des conditions économiques et démographiques qui n'existent plus. Dans 19 ans, la Sécurité Sociale aura un siècle, et en un siècle la France et le monde qui nous entoure ont changé. Ainsi, la plupart des Français se souviennent de leur enfance comme une période où il y avait, le jour de Noël, plus d’enfants qui ouvraient des cadeaux sous le sapin que d’adultes et de personnes âgées qui restaient autour de la table, alors que, désormais, il y a sous le même sapin, quelques enfants qui ouvrent les cadeaux pendant que beaucoup d’adultes, et surtout de plus en plus de personnes âgées, observent tendrement les enfants devenus plus rares. Alors pourquoi notre somnambulisme collectif ne peut-il plus durer ? Et pourquoi cette fois-ci est-ce différent ? Parce que certains problèmes quand ils évoluent trop longtemps sans traitement, finissent par changer, non pas de degré, mais de nature. Ainsi, le traitement tardif du cancer qui a beaucoup évolué est plus lourd et incertain que le traitement précoce de la tumeur initiale. Nous y sommes. Il est tard. Mais il n'est pas trop tard. 3 - Nous sommes entrés ensemble dans un processus d’asphyxie qui s’accélère et qui peut conduire à une austérité subie.Certains pensent que l’on peut procrastiner, que des solutions anciennes sont possibles, puisque finalement il y a toujours des gens qui achètent la dette française, et donc qu’il n’y a pas de problème à s’endetter davantage. Ceci est une erreur quand ceux qui le croient ne connaissent pas la réalité des faits. Mais c'est un mensonge quand ceux qui le disent connaissent les faits et les chiffres. Car, si nous sommes probablement à l’abri d’une coupure soudaine d’oxygène, nous sommes indéniablement entrés dans un processus d’asphyxie progressive. Et le mensonge en cette matière, c’est la trahison. Trahison à l’égard de nos enfants, sur qui nous faisons peser le poids demain de nos renoncements et de nos facilités d’aujourd’hui. Trahison à l’égard des salariés à qui il est demandé de financer aujourd’hui un niveau de vie plus élevé pour les retraités, alors que les salariés savent qu’eux-mêmes n’auront pas accès dans l’avenir aux mêmes pensions. Trahison à l’égard des retraités qui ne comprennent pas pourquoi les règles du jeu changent quand on ne peut répartir plus que ce que l’on produit, parce qu’on ne produit plus assez. Les faits sont en effet cruels. Il y a deux ans, la France empruntait à 10 ans à un taux d’intérêt, certes plus élevé que l'Allemagne mais à un taux inférieur à ce que payaient pour s'endetter sur la même période le Portugal, l'Espagne, l'Italie et la Grèce. Aujourd’hui, la France emprunte, majoritairement au reste du monde, plus cher que tous ces pays européens. Pourquoi ? D’abord, parce que le stock de notre dette augmente plus vite qu’ailleurs. La France est le troisième pays le plus endetté de la zone euro, avec plus de 118% du PIB, derrière la Grèce (146%) et l'Italie (137%). Mais notre pays est le seul dans la zone euro à ne pas avoir fait refluer sa dette depuis la fin de la crise sanitaire. Tout au contraire, nous augmentons chaque année en France notre stock de dette d’environ 3% du PIB, alors que les quelques pays encore plus endettés que nous réduisent, eux, leur stock de dette. C’est le cas en particulier de la Grèce. En France, nous allons augmenter la dette publique de plus de 160 milliards d’euros en 2026, et nous devrons à nos créanciers à la fin de cette année un montant total de 3 620 milliards d’euros. Dans ces conditions, plusieurs rapports publics envisagent même un stock de dette, au milieu du prochain quinquennat, qui pourrait atteindre 130% du PIB. Ensuite, parce que nos créanciers demandent des taux d’intérêt de plus en plus élevés pour continuer à nous prêter. Le taux moyen à l'émission de la dette de la France s'élevait en 2025 à 3,35%, alors qu'il n'était que de 1,70% en 2022 et nul en moyenne en 2021. En d’autres termes, comme la maturité moyenne de la dette française est de 8,5 années, il nous faut refinancer les montants souscrits entre 0% et 2%, quand ils arrivent à échéance aujourd’hui, à des taux d’intérêt supérieurs à 4,1%. Et ces taux n’ont aucune raison de baisser si le débat budgétaire au parlement en 2026 demeure aussi confus et indécis qu’en 2025, si se confirme la perspective d’un déficit en 2026 supérieur à 5% pour la troisième année consécutive, et si la probabilité se renforce de voir deux candidats des partis de la colère qualifiés au deuxième tour des élections présidentielles en mai 2027. La combinaison de l’augmentation continue du stock de notre dette, d’une part, et de l’augmentation rapide des taux d’intérêt qu’exigent nos prêteurs, d’autre part, conduisent à une situation où la charge de la dette aura doublé entre 2020 et 2026. Ainsi, nous paierons cette année au moins 78 milliards d'euros à nos créanciers. C’est-à-dire environ 12 milliards d'euros de plus que l'an dernier. En d’autres termes, un montant plus élevé que la totalité du budget de la Justice est versé cette année à nos créanciers. Nous aurions donc pu doubler le nombre de juges, de procureurs et de gardiens de prisons, si nous avions maintenu notre charge d'endettement au niveau de l’année passée. En 2027, nous devrons verser à nos créanciers entre 85 et 90 milliards d’euros, c’est-à-dire plus que toutes les sommes que nous consacrons à l’instruction et l’éducation des enfants et des jeunes qui vivent dans notre pays de l’école maternelle à la classe terminale. Le véritable coût de l’endettement incontrôlé réside dans le fait que nos créanciers, qui sont payés avant que nous décidions quoi faire de nos des impôts que nous collectons, préemptent une part croissante de nos impôts. Pour comprendre l’ordre de grandeur de nos difficultés, il peut être utile de rappeler qu’en 2028, la première année complète du prochain quinquennat, la charge de la dette dépassera 90 milliards d’euros, et absorbera donc presque l’intégralité de l’impôt sur le revenu payé par toutes les personnes physiques en France cette année-là. A la question fréquente de nos concitoyens, « à quoi servent mes impôts ? » nous pourrons tous répondre en 2028, et sans contestation possible, « d’abord à payer des intérêts aux créanciers qui nous prêtent l’argent que nous redistribuons ».Notre pays découvre le piège du surendettement. C’est-à-dire une situation où le déficit budgétaire augmente même sans décision sur des dépenses nouvelles, car la charge de la dette absorbe une part toujours croissante de tous les prélèvements obligatoires. Puisque ce sont désormais les charges d'intérêt qui tirent principalement la croissance des dépenses publiques. Les entreprises connaissent ces situations ; quand tous les efforts opérationnels pour améliorer la performance sont engloutis dans des charges financières qui finissent pas asphyxier l’entreprise. Les ménages surendettés vivent aussi ce type de situations, quand les créanciers captent presque tous les revenus, car il faut payer les dettes, intérêt et capital. Alors que l’État lui ne paye principalement que des intérêts et refinance la quasi-totalité du capital. Mais, si les taux d’intérêts exigés par nos créanciers pour continuer à nous prêter ne dépendent pas de nous. L’ampleur de nos déficits, quant à elle, dépend de nous seuls. Alors pourquoi, nous résignons-nous à accumuler, année après année des rivières de dépenses publiques supplémentaires, qui alimentent des fleuves de déficits qui finissent dans un estuaire ensablé et boueux d’endettement ? Ces dernières années, les dépenses de l’État sont celles qui ont le moins progressé et qui, dans certains secteurs ont même beaucoup baissé. Les dépenses des collectivités ont été, au cours des dernières années, mieux maitrisées qu’elles ne le furent dans le passé. En revanche les dépenses sociales, au premier rang desquelles les retraites et la santé, progressent dans des proportions très supérieures à la croissance du PIB. Nous avons décidé d’emprunter pour maintenir, et même augmenter, d’abord le niveau des retraites, puis des prestations de santé, parce que nous ne voulons pas renoncer à un modèle social que nous ne pouvons plus nous payer. Désormais, la protection sociale représente non seulement la très large majorité de la dépense publique, mais surtout c’est celle qui progresse le plus vite. Pourtant, la persistance de déficits massifs de la sécurité sociale est peu justifiable dès lors que notre économie n’est pas en bas de cycle. Car les dépenses sociales sont constituées de prestations versées aux ménages qui, comme c’est le cas depuis de nombreuses années, quand elles ne sont pas couvertes par des impôts ou des cotisations sociales, pèsent sur les générations suivantes qui devront rembourser cette dette sociale. Enfin, le contexte international dégradé depuis le début de l’année conduit à envisager une aggravation des déficits publics qui pourraient pour la troisième année consécutive être supérieurs à 5% du PIB. Quand le niveau nécessaire pour stabiliser l’emballement du stock de dette doit être nécessairement inférieur à 3%. 4 - Nous pouvons sortir ensemble de cette impasse, parce que nous l’avons fait dans le passé, et parce que d’autres pays européens l’ont fait plus récemment.Nous l’avons fait dans le passé. En 1958, avec le général De Gaulle et le plan Pinay-Rueff. En 1983, avec le tournant de la rigueur opéré par Pierre Mauroy et Jacques Delors. Mais aussi pendant la période 1997-1999 pour qualifier la France au passage à l’euro, quand l’action du gouvernement de majorité plurielle de Lionel Jospin était guidée par l’objectif de respecter les seuils de 60% de dette et 3% de déficit prévus par le traité de Maastricht. Le plus souvent, nous pensions que c’était impossible, mais nous l’avons fait. Face à l’ampleur de la tâche, le général De Gaulle associa au projet de redressement, au moins de mai 1958 à janvier 1959, la plupart des forces politiques du moment. En 1997, la dissolution de l’Assemblée nationale fut décidée très largement pour rechercher un mandat politique fort pour engager le redressement nécessaire pour qualifier la France à l’euro. Les Français, avec des majorités politiques très différentes, ont su trouver dans le passé les énergies pour rétablir nos comptes publics, alors même que beaucoup pensaient que c’était impossible. D’autres pays européens l’ont fait plus récemment.Le Danemark et la Suède dans les années 1990 ont mené des ajustements budgétaires spectaculaires pour réinventer totalement le modèle social très avancé de ces pays en l’adaptant à des contraintes extérieures devenues insoutenables. Aujourd’hui, le Danemark emprunte à 10 ans à 3,04%, c’est-à-dire à un niveau plus faible que l‘Allemagne (3,22%).L’Allemagne tout au long de la décennie 2010 a dégagé des excédents primaires, c’est-à-dire un excédent budgétaire avant les charges financières liées à la dette, qui lui ont permis de réduire de 22,3 points de PIB son ratio de dette publique entre 2010 et 2019 et d’entrer dans la période de crises sanitaire puis inflationniste du début des années 2020 avec un espace budgétaire confortable. Aujourd’hui, l’Allemagne a un niveau de dette sur PIB d’environ 64% alors que celui de la France atteindra cette année 118%. Les principales réformes qui ont permis ce rétablissement des comptes publics en Allemagne furent une réduction d’accès à l’assurance chômage en 2003, l’allongement décidé en 2007 de l’âge de départ à la retraite jusqu’à 67 ans à horizon 2031 , et l’augmentation de trois points du taux normal de TVA, dont un tiers du rendement fut affecté à des réductions de cotisations sociales et deux tiers au désendettement.L’Italie, en dépit d’une croissance faible, notamment liée à une démographie défavorable, a mené d’ambitieuses réformes depuis les années 2010 qui ont permis de stabiliser son niveau de dette élevé (133% du PIB). En deux ans, l’Italie a ramené son déficit de 7,2% à 3,4%, puis à 3,1% en 2025, avec des excédents primaires constants ; ce qui a permis une hausse de la note souveraine de l’Italie de BBB à BBB+. D’importants programmes de soutien public à l’investissement ont été interrompus, le marché du travail a été assoupli et le report progressif de l’âge de la retraite à 67 ans se poursuit.La Grèce célèbre en 2026 sa troisième année d’excédents budgétaires. Le pays affiche une croissance supérieure à la moyenne européenne et un chômage en net recul. Cette situation est le fruit d’efforts immenses pour sortir de la crise de liquidité et de solvabilité du début des années 2010. L’âge de la retraite a été porté à 67 ans et les dépenses de santé de confort ont été plafonnées. La masse salariale publique a été massivement réduite. Une ambitieuse réforme territoriale, portant notamment sur la fusion des communes, a permis de générer des économies d’échelle avec désormais 332 municipalités dans un pays de 130 000 km2 et de 11 millions d’habitants. Mais surtout, le discours politique des équipes aux responsabilités repose sur le slogan systématiquement répété par le ministre des finances, Kyriakos Pierrakakis : « Nous ne passerons pas la facture à la génération suivante ».Le Portugal est passé en dix ans d’un déficit chronique à un excédent de plus de 2% du PIB. Le ratio de dette publique sur PIB est passé de 134% en 2014 à 89% en 2025. Deux tiers du programme d’ajustement engagé depuis 2012 a porté sur une réduction des dépenses publiques et un tiers sur une augmentation des recettes. Les dépenses publiques ont été réduites par des coupes claires dans les services de santé de confort, le gel des pensions et un relèvement de l’âge de départ à la retraite à 66 ans. Dans une perspective de relance de l’activité, le marché du travail a été flexibilisé par l’allongement du temps de travail, la suppression de quatre jours fériés et des programmes de réinsertion des chômeurs de longue durée. Un consensus politique s’est établi entre la droite et la gauche qui ont alterné au pouvoir autour du slogan « Plus jamais ça ». Cette convergence des forces politiques sur l’équilibre des comptes publics a permis la constance des programmes de redressement.5 - Nous pouvons sortir ensemble de cette impasse précisément si nous le faisons ensemble.Nous devons, et nous pouvons, expliquer que nous devons renoncer à certains aspects du monde d’hier que ni notre démographie, ni notre productivité, ni notre croissance ne rendent soutenables, pour réinventer notre modèle social et en préserver l’essentiel. Comment ? Il y a d’abord des méthodes qui ne fonctionnent plus, car elles ne sont plus adaptées à l’ampleur du redressement que nous devons conduire. C’est le cas notamment des choix des vainqueurs imposés aux vaincus pendant l’été qui suit l’élection présidentielle, sans effort d’inclusion de ceux qui ne pensent pas comme les vainqueurs.Il nous faut donc inventer une délibération collective, respectueuse des convictions de chacun, mais exigeante et lucide face aux réalités. C’est une délibération qui permet de faire des choix sans avoir l’impression de faire des sacrifices. C’est possible, car il y a dans toutes les forces politiques du pays des hommes et des femmes prêts à agir en responsabilité. Cela peut paraître naïf à certains, mais aucun effort de redressement, à l’échelle de ce que nous devons accomplir, ne sera possible sans construire une coalition de projet qui devra réunir « ceux qui croyaient au ciel et ceux qui n’y croyaient pas ».Cette inclusion, sinon de tous, du moins de beaucoup, est nécessaire car le redressement nécessitera un effort constant pendant plus de cinq ans. Aucun redressement n’est possible sans une trajectoire pluriannuelle, crédible, réaliste et volontaire. Il faut donc construire dans la durée une forme, sinon de consensus, mais au moins d’accord sur un projet de redressement, qui dépasse les limites partisanes traditionnelles. Pour que l’effort soit durable, ses prémices doivent être largement partagées. Alors comment construire ce rassemblement autour d’une ambition collective de redressement ?Pour réaliser un redressement choisi, il y a trois solutions : augmenter les prélèvements, réduire les dépenses publiques et augmenter la croissance en augmentant la productivité et la quantité de travail. La facilité pavlovienne a consisté pour chaque force politique à vouloir concentrer l’effort sur l’un seulement des trois leviers. La réalité implacable est que nous devrons agir sur les trois leviers pour deux raisons. D'abord parce que l’ampleur du redressement nécessaire ne permet d’atteindre l’objectif avec un seul levier. Ensuite, et surtout, parce que l’adhésion collective à un effort partagé nécessite précisément que les efforts soient partagés. Alors comment fait-on ? Premier levier : augmenter les prélèvements, qui est la solution française par défaut dans ce type de circonstances. Ainsi, en 2025, la réduction du déficit fut exclusivement imputable à des hausses d’impôts, principalement sur les grandes entreprises et sur les ménages les plus aisés. Mais nous devrons commencer l’exercice de redressement avec le taux de prélèvements obligatoires le plus élevé de la zone euro, et même des 38 pays de l’OCDE. Il nous faudra donc délibérer ensemble de ce que sont les impôts supplémentaires qui auraient le moins d’impact sur notre productivité et notre croissance. Sans doute, les impôts qui touchent les successions sont-ils les moins toxiques à ce titre. Sans doute aussi, devrons-nous augmenter la TVA de 2 ou 3 points comme l’ont fait tous les pays européens qui ont conduit des programmes ambitieux de redressement. Mais surtout parce que, dans notre pays où les déficits commerciaux se creusent, la TVA est en réalité le seul moyen de faire contribuer aux charges communes la consommation de produits importés. Beaucoup objecteront que la TVA frappe de manière disproportionnée les ménages les plus modestes qui consacrent l’intégralité de leurs revenus à la consommation, alors que les ménages les plus aisés, eux, épargnent beaucoup et consomment une part plus faible de leurs revenus. C’est pourquoi, comme l’ont fait les allemands, il faudra donc sans doute affecter une partie de cette augmentation de la TVA à la réduction du coût du travail, en rapprochant le salaire brut du salaire net par une réduction des cotisations sociales qui pèsent essentiellement sur le travail. Choisir le travail et la production plutôt que la consommation nous obligera à augmenter la TVA pour permettre de gagner plus avant de consommer moins cher. Deuxième levier : réduire la dépense sera la nouvelle priorité. Car là aussi, nous commencerons l’exercice avec 57% du PIB consacré à la dépense publique. Il nous faudra délibérer ensemble de la manière la plus efficace de remodeler l’empilement de nos collectivités locales, héritage d’une structure administrative fixée il y a plus de deux siècles et massivement alourdie depuis cinquante ans, mais que nous ne pouvons plus nous payer. Nous devrons délibérer ensemble des interventions publiques que, là aussi, nous ne pouvons plus nous payer, et qui devront être abandonnées, soit définitivement, soit jusqu’à ce que nos comptes publics soient revenus à l’équilibre. Nous devrons aussi délibérer ensemble pour distinguer ce qui est nécessaire, en matière de santé, et doit être renforcé, et ce qui doit désormais relever des dépenses personnelles de confort, car le système actuel n’est pas soutenable. Nous devrons délibérer ensemble de la période pendant laquelle la plupart des pensions de retraite cesseront d’augmenter, puisque l’INSEE a démontré l’an dernier que la quasi-totalité de l’augmentation des pensions était affectée à l’épargne. Troisième levier : augmenter le potentiel de croissance, c’est-à-dire augmenter la compétitivité de notre économie et la quantité de travail. Toute augmentation des impôts et toute réduction significative des dépenses porte à court terme des risques de récession. C’est pourquoi tout programme de redressement devra déployer des mesures permettant d’accroitre la compétitivité des entreprises et les investissements dans le capital humains, mais aussi dans les mutations technologiques en cours. Mais il faudra aussi délibérer ensemble des conditions dans lesquelles nous devrons tous travailler plus d’heures, plus de journées et plus d’années. Car, dans la durée, seul le rétablissement d’une croissance forte, reposant sur une productivité accrue et une compétitivité retrouvée, pourra permettre de rendre soutenable notre système social.La seule manière de rendre l’effort de redressement collectif acceptable par tous et supportable par chacun est d’agir sur les trois leviers en même temps.La construction d’une forme d’accord assez large, et reposant sur la mobilisation de ces trois leviers, est nécessaire pour rétablir la crédibilité de nos engagements européens. Depuis de nombreuses années, la France ne respecte pas les engagements de rétablissement de nos comptes publics que nous avons souscrits auprès de nos partenaires européens qui ont mis en commun leur monnaie avec nous. Personne ne peut raisonnablement penser que les pays d’Europe qui travaillent plus d’heures par an que chez nous, qui partent à la retraite à 67 ans, et où les pensions de retraite ne sont pas indexées, vont se cotiser pour nous aider à vivre sans faire les efforts qu'eux ont faits et que nous ne voulons pas faire. Nous ne convaincrons personne de nous aider sans changer nos habitudes. L’immense majorité des Français est certainement disposée à éviter l’austérité subie, et est prête à accepter un peu de sueur maintenant pour éviter beaucoup de sang et beaucoup de larmes plus tard. Car la majorité des Français préfère rester maître de son destin dans un cadre démocratique plutôt que se résigner à voir des décisions nécessaires imposées par nos créanciers. D’ailleurs, le taux d’épargne dans notre pays est très élevé et croissant ; c’est bien là le signe que les Français, en épargnant pour des jours sombres, considèrent que le système actuel n’est plus soutenable, et qu’ils sont beaucoup plus prêts à entendre la vérité et à entrer dans un redressement où les efforts seront véritablement partagés. Nous pouvons le faire, pas seulement parce que nous devons le faire, mais surtout parce que nous l’avons déjà fait, et parce que d’autres l’ont fait. Mais alors il faut le faire ensemble et en confiance. Donc, si on peut le faire, faisons-le ! Stéphane Boujnah est président du directoire d'Euronext.

Et si nos données publiques étaient volées parce que nous en collectons trop ?

par Léa Behr le 26 août 2026
Le 14 août 2026, la Direction générale des finances publiques reconnaissait deux intrusions dans ses systèmes, survenues fin juin et fin juillet, ayant conduit à l'extraction des données fiscales de 678 000 particuliers et professionnels. Cet incident n'est pas un accident isolé. Il est le dernier épisode d'un motif que la République répète depuis quinze ans, et dont il devient urgent d'interroger la racine.
De l'incident au symptôme Il y a encore quelques années, la préoccupation première des ministères portait sur le niveau de protection à atteindre des outils utilisés. Fallait-il généraliser l'authentification renforcée, à quel rythme, pour quels coûts, avec quelles frictions acceptables pour les agents ? Personne, à l'époque, n'imaginait sérieusement que les identifiants d'un agent puissent servir pendant plusieurs semaines à extraire méthodiquement les données fiscales de centaines de milliers de contribuables sans que rien ne s'en aperçoive. Cette hypothèse n'est hélas plus théorique, elle est devenue notre actualité, et risque d’être nourrie à court terme faute de changement de cap. Le 14 août dernier, la Direction générale des finances publiques (DGFIP) reconnaissait par communiqué que deux intrusions successives, survenues fin juin puis fin juillet, avaient permis l'extraction des données fiscales de 678 000 particuliers et professionnels. Le mécanisme de l'intrusion, rendu public dans les jours suivants, ne relevait d'aucune prouesse technique : il s'agissait de l'utilisation frauduleuse des identifiants d'un agent de la DGFiP et d'un tiers habilité, permettant aux attaquants de se comporter comme des utilisateurs légitimes. Revendiquée par un groupe se désignant sous le nom de ZeroBytes, l’attaque s'est prolongée par la mise en vente des données extraites sur les marchés clandestins spécialisés. Contrairement à ce que l'expression pudique de vol de données fiscales pourrait laisser entendre, les données collectées dépassent très largement la seule identification comptable des contribuables : identification fiscale, état civil complet, coordonnées postales, téléphoniques et électroniques, situation fiscale intégrale, composition familiale, nombre de parts, revenu fiscal de référence, taux de prélèvement à la source. Jusqu'à la totalité des messages échangés avec l'administration par messagerie sécurisée. En somme, tout ce qui permet à un tiers malintentionné de reconstituer la vie financière et personnelle d'une famille, et de construire des scénarios d'escroquerie d'une crédibilité que les tentatives de hameçonnage ordinaires n'atteignent que très rarement, pour ne pas dire jamais. La structure derrière la conjoncture La tentation demeure évidemment grande de traiter cet épisode comme la manifestation d'une conjoncture défavorable, ou comme la conséquence de l'audace croissante de groupes cybercriminels dont la sophistication progresserait plus vite que nos défenses. Fréquemment opposée, cette lecture présente le mérite d'être rassurante mais comporte l’énorme défaut d'être fausse. L'illustration la plus frappante de ce qui se joue réellement se trouve dans la simple mise en regard des quatre grandes affaires qui ont rythmé les quinze dernières années. En février 2021, la société Dedalus Biologie (prestataire de plusieurs centaines de laboratoires de biologie médicale) voyait s'échapper les données de santé de près de 500 000 patients, résultats d'analyses et pathologies incluses. L'enquête de la Commission nationale de l'informatique et des libertés (CNIL), conclue par une sanction de 1,5 millions d'euros en avril 2022, établissait que l'incident résultait de vulnérabilités applicatives non corrigées et d'une architecture de stockage centralisé conçue sans segmentation ni chiffrement suffisants. En février 2024, les sociétés Viamedis et Almerys (opérateurs du tiers payant) subissaient à quelques jours d'écart deux intrusions qui exposaient les données de 33 millions de Français, soit près d'un habitant sur deux. La faille exploitée reposait sur l'usurpation d'identifiants d'utilisateurs professionnels disposant d'accès légitimes. En février 2026, la DGFiP elle-même subissait un premier incident affectant plus d'un million de comptes bancaires référencés dans le fichier FICOBA, à la suite déjà de l'usurpation des identifiants d'un fonctionnaire. Six mois plus tard, l'affaire de cet été venait clore provisoirement la série, avec un mécanisme d'intrusion structurellement identique. Bien que touchant trois secteurs différents, ces quatre affaires majeures présentent donc un seul et même motif. Le Premier ministre lui-même reconnaissait d'ailleurs, en mai 2026, dans un communiqué officiel publié sur info.gouv.fr, que la France enregistrait depuis le début de l'année une moyenne de trois vols de données par jour visant les systèmes d'information de l'État. Cet aveu, qui mérite d'être considéré comme tel, prouve que les incidents qui se succèdent ne sont pas des accidents sans lien entre eux, mais la manifestation répétée d'un choix conceptuel et budgétaire qui a été fait, année après année, dans un climat général où la logique de constitution des bases prévalait sur la logique de leur protection, et où la question de la légitimité de leur constitution même n'était pour ainsi dire jamais posée. L’impensé de la collecte publique Deux racines qu’il convient d’examiner en miroir convergent pour expliquer cette répétition. La première racine est celle du sous-investissement chronique dans la sécurisation des SI publics, non pas seulement financier mais peut-être et surtout humain. Dans la plupart des ministères et des grandes administrations, les équipes RSSI sont structurellement sous-dotées au regard du périmètre qu'elles doivent couvrir et de la sophistication des menaces auxquelles elles font face, tandis que leurs compétences sont prisées par le secteur privé qui offre des niveaux de rémunération que les grilles indiciaires des administrations ne peuvent égaler. Les cycles budgétaires du numérique public, tels qu'ils ont été pratiqués depuis 20 ans, ont privilégié le déploiement de fonctionnalités nouvelles, visibles et politiquement valorisables, au détriment de l'entretien souterrain des infrastructures existantes, dont la vétusté silencieuse s'accumule d'exercice en exercice sans jamais donner lieu aux arbitrages douloureux que la prudence patrimoniale imposerait. Une mission d'information de l'Assemblée nationale, rendue publique en juillet 2026, ajoutait à ce tableau une donnée qui en aggrave la portée, en documentant qu’en 2025 79% des dépenses logicielles publiques françaises étaient orientées vers des éditeurs américains. Dès lors, quelles sont les capacités de notre administration pour sécuriser souverainement des systèmes dont les briques essentielles échappent à son contrôle direct ? La seconde racine est plus profonde encore : il s’agit du syndrome du « trop de collecte ». Depuis plus de 15 ans, la conception des grandes infrastructures numériques publiques a été guidée par un présupposé implicite selon lequel il fallait collecter le plus possible pour ne pas se priver des potentialités analytiques futures. Ce présupposé, qui s'est enraciné à la faveur de la vague de l'open data au début des années 2010 et de celle de l’IA depuis 2020, a produit un empilement de bases dont la finalité initiale a parfois été perdue de vue, et dont la conservation alimente aujourd'hui des risques disproportionnés au regard de leur utilité opérationnelle réelle. Dans son article 5, le RGPD pose pourtant le principe de minimisation qui impose que les données collectées soient adéquates, pertinentes et limitées à ce qui est nécessaire au regard des finalités poursuivies. Ce principe, dont la CNIL rappelle régulièrement l'importance, n'a jamais été véritablement opérationnalisé au niveau de la conception des grandes infrastructures publiques, comme si son application ne devait concerner que les traitements privés, et non les fichiers régaliens dont l'utilité présumée dispensait de tout examen critique. Chaque fichier centralisé constitué par la République engage pourtant une promesse implicite de protection. Quand cette promesse ne peut plus être tenue à la hauteur du risque que le fichier génère, la lucidité impose de rouvrir la question de sa légitimité même, plutôt que de se contenter d'annoncer des mesures de renforcement qui en l'état de nos moyens humains et budgétaires, ne suffiront pas à enrayer les survenues. Refonder la doctrine : minimisation, investissement, architecture Un constat n'a de valeur que s'il débouche sur des propositions. Trois leviers relèvent de la responsabilité conjointe des pouvoirs publics, des directions des systèmes d'information (DSI) et des acteurs privés qui les accompagnent. Si ces trois leviers ne prétendent pas à l'exhaustivité, ils constituent cependant les chantiers les plus urgents à ouvrir pour rompre avec ces funestes répétitions. Le premier levier est celui d'une politique qui applique enfin aux fichiers publics l'exigence de minimisation imposée par le droit européen. Les instruments existent, puisque l'article 30 du RGPD oblige la tenue d'un registre documentant finalités, destinataires et durées de conservation de chaque traitement, et que l’article 35 commande une analyse d'impact pour tout traitement à risque élevé, dont la CNIL a outillé la conduite. Leur limite tient donc à leur temporalité : conduits à la création du traitement, ces exercices sont rarement repris ensuite, si bien que les grands fichiers régaliens conçus des décennies avant l'entrée en application du règlement n'ont jamais été rejugés à l'aune du principe de minimisation. Des clauses de réexamen conduiraient cependant à des décisions difficiles mais qu’il conviendrait d’assumer : supprimer les collectes qui ne se justifient plus, réduire les durées de conservation, recomposer les architectures fondées sur des présupposés que nous ne partageons plus. La question posée à chaque nouveau projet ne peut plus être seulement quelles données allons-nous collecter et comment allons-nous les protéger, mais quelles données pouvons-nous ne pas collecter tout en atteignant les finalités qui nous sont assignées ? Le deuxième levier est celui du rééquilibrage des investissements humains et financiers en faveur d'une sécurisation effective, supposant tant une revalorisation durable des équipes RSSI publiques que le passage à l'opposabilité d'un outillage d'achat aujourd’hui facultatif. Le cahier des clauses simplifiées de cybersécurité, approuvé par l'arrêté du 18 septembre 2018, ne s'applique en effet qu'aux marchés qui y renvoient expressément ; la circulaire du 5 février 2026 sur la souveraineté numérique dans la commande publique recommande d'intégrer des critères de notation sur la sécurité et la protection des informations sans en faire une obligation ; la proposition de loi sénatoriale relative à la sécurisation des marchés publics numériques n'entrerait en vigueur qu'au 1er janvier 2030, en exemptant les communes de moins de 30 000 habitants. Le problème français n'est donc pas l'absence de doctrine d'achat, mais son caractère non contraignant et le délai que nous nous accordons pour l'appliquer. Le troisième levier est celui d'une architecture repensée, rompant avec la centralisation systématique héritée des 20 dernières années par la segmentation des grandes bases, des zones de confiance différenciées selon la sensibilité des données, un chiffrement au repos et en transit avec cloisonnement des clés, et des habilitations traçables pour les accès les plus sensibles. Ces chantiers n'ont rien de spéculatif, et existent déjà ailleurs en Europe. L'Estonie a fondé son administration numérique dès 2001 sur la plateforme X-Road, où chaque organisme conserve ses propres données, qui transitent sans jamais être stockées dans une base unique, et où chaque citoyen peut savoir qui a consulté ses informations et pour quel motif. Déployé aujourd'hui dans plus de 25 pays, ce modèle démontre qu'une architecture distribuée n'est pas un renoncement à l'efficacité administrative, mais plutôt sa condition en environnement de menace élevée. La France en maîtrise du reste la grammaire, puisque le principe « dites-le-nous une fois » fait circuler la donnée entre administrations sans la dupliquer. Nous savons donc bâtir des architectures d'échange qui n'accumulent pas, sans pour autant l'avoir appliqué à nos grands fichiers historiques qui continuent de fonctionner selon la logique du silo constitué une fois pour toutes et dont l'affaire de l'été a rappelé tant la vulnérabilité que la dangerosité. La responsabilité de l’État collecteur La protection des données publiques n'est pas exclusivement un enjeu technique, mais plutôt un enjeu politique au sens le plus rigoureux du terme : elle engage la manière dont notre République conçoit la relation entre son administration et les citoyens dont elle traite les données. Cette relation repose sur une culture du geste sûr et de la manipulation prudente des informations, que les administrations les plus sensibles ont su construire sur des décennies, et qui demande aujourd'hui à être étendue à l'ensemble de l'appareil public, à la mesure des risques que la période fait peser sur lui. L'action collective engagée par plusieurs centaines de victimes du piratage de la DGFiP, sur le fondement de l'article 82 du RGPD, constitue à cet égard un signal qu'il serait imprudent d'ignorer : si les décisions à venir venaient à concéder un droit à indemnisation pour la seule crainte de l'usage frauduleux des données compromises, elle ouvrirait une jurisprudence dont la portée pourrait transformer profondément la constitution des grandes bases publiques. Il serait d'une ironie cruelle que la République, qui a su bâtir sur des décennies la confiance de ses citoyens dans son administration fiscale, la laisse s'éroder faute d'avoir posé à temps la seule question qui vaille : celle de la proportion entre ce que nous collectons et ce que nous savons réellement protéger. S’obliger à cette lucidité n’est en rien défaitiste, et c’est même son exact contraire. Parce que cette lucidité refuse la fuite en avant qui consiste à multiplier et empiler les annonces sans questionner les choix conceptuels qui produisent les incidents au long cours. Nos données publiques ne sont pas volées parce que nous les protégeons mal, mais parce que nous en collectons trop au regard des investissements faits pour les protéger. Il est de la responsabilité collective des décideurs publics, des directions des systèmes d'information, des entrepreneurs du numérique et de la fonction publique dans son ensemble de faire en sorte que la promesse faite à chaque citoyen dont les données sont confiées à notre administration soit enfin traitée pour ce qu'elle est : un engagement de la République. Léa Behr est CEO de RespublicIA. Sources citées Communiqué de la Direction générale des finances publiques du 14 août 2026 relatif aux deux intrusions survenues fin juin et fin juillet 2026, affectant 678 000 particuliers et professionnels. Question écrite n° 13231 de Mme Marie-France Lorho à l'Assemblée nationale, relative au piratage du fichier FICOBA de février 2026 et à la sécurité des systèmes de la DGFiP. Communiqué du Premier ministre, « Cybersécurité : plan d'action pour renforcer la protection numérique de l'État », info.gouv.fr, mai 2026. Sanction de la CNIL à l'encontre de Dedalus Biologie, avril 2022, à la suite de la fuite de données de santé de près de 500 000 patients révélée en février 2021. Chronique des attaques contre Viamedis et Almerys de février 2024, exposant les données de 33 millions de Français ; enquêtes de la CNIL et communiqués officiels des deux sociétés. Mission d'information de l'Assemblée nationale sur la souveraineté numérique publique, publiée en juillet 2026 : 79 % des dépenses logicielles publiques françaises orientées vers des éditeurs américains en 2025. Règlement (UE) 2016/679 du Parlement européen et du Conseil du 27 avril 2016, dit RGPD, en particulier son article 5 relatif au principe de minimisation et son article 82 relatif au droit à réparation. Recommandations de la Commission nationale de l'informatique et des libertés sur la minimisation des données dans les traitements publics, publiées sur cnil.fr.

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