"La mémoire, ce passé conjugué au présent" écrivait François Chalais. Par sa complexité historique et l'importance des logiques mémorielles, la guerre d'Algérie illustre les défis auxquels l'école et la République font face, selon Yannick Clavé.
Comment enseigner la guerre d’Algérie aujourd’hui ? Le sujet est-il trop présent ou trop absent dans les programmes scolaires ?
Yannick Clavé : Contrairement à une idée reçue, la guerre d’Algérie est présente depuis déjà plusieurs décennies dans les programmes du secondaire. Aujourd’hui, tous les élèves en ont entendu parler : elle est enseignée en 3e, en Terminale générale (dans le tronc commun et dans la spécialité géopolitique) et en Terminale technologique. L’enjeu de cet enseignement apparaît d’autant plus important que la guerre d’Algérie fait partie de ces questions socialement vives, qui portent en elles une intense charge émotionnelle pour beaucoup d’élèves.
La question n’est pas tant quantitative – trop ou pas assez – que, surtout, la manière dont elle est abordée. La guerre d’Algérie a eu trop tendance à être évoquée uniquement sous l’angle de l’histoire de France (les IVe et Ve Républiques) et de la décolonisation. C’est ce qui a empêché de l’appréhender dans une complexité plus globale, en particulier celle de la longue durée des relations entre la France et l’Algérie dès 1830 voire avant. D’ailleurs, l’expression même de « guerre d’Algérie » que nous continuons à utiliser par commodité montre que nous nous inscrivons dans un point de vue résolument français, alors que les historiens ont désormais plutôt tendance à parler de « guerre d’indépendance algérienne ». C’est aussi pour eux une manière de mieux souligner que l’enjeu de cette lutte armée était d’abord et avant tout politique. Cette expression ne figure certes pas encore dans les programmes, mais leurs rédacteurs ont fait des efforts ces dernières années pour mieux prendre en compte les acquis les plus récents de la recherche historique.
Que signifie réconcilier les mémoires ?
Yannick Clavé : Réconcilier les mémoires ne signifie pas entrer dans la logique mémorielle de tel ou tel groupe pour répondre à ses revendications, mais exige de regarder l’Histoire en face et de ne plus laisser aucun sujet sous le tapis. Pour les historiens, rien n’est tabou et tout peut faire l’objet d’un travail scientifique sérieux et le plus objectif possible.
Le rôle du politique est aussi important, car par ses gestes et ses paroles il peut contribuer à apporter un apaisement social, indispensable pour permettre aux historiens de travailler en toute sérénité. Le Président Chirac avait été le premier à prendre des décisions importantes, inaugurant par exemple un Mémorial en 2002 aux morts pour la France en Afrique du Nord puis en reconnaissant officiellement l’année suivante le rôle joué par les harkis. C’est aussi le sens à donner aux décisions prises récemment par le Président Macron, par exemple lorsqu’il a reconnu, en 2018, la responsabilité de l’État et celle de l’armée française dans l’assassinat de Maurice Audin ; ou lorsqu’il a honoré le 17 octobre 2021 la mémoire des victimes du 17 octobre 1961. Bien entendu, tout ne peut pas se régler en quelques années : il faudra sans doute encore beaucoup de temps. C’est cette « politique des petits pas » qu’appelle de ses vœux Benjamin Stora dans son rapport remis en 2020. D’autant plus que le travail mémoriel n’en est pas du tout au même stade des deux côtés de la Méditerranée : en Algérie, malgré des historiens courageux et talentueux, le pouvoir politique continue à entretenir une confusion entre l’histoire et la mémoire, voire à instrumentaliser une « rente mémorielle » qui n’a guère évolué depuis les années 1960.
Comment sortir du « symptôme de hantise » mémorielle (Paul Ricoeur) ?
Yannick Clavé : La recherche historienne sur la guerre d’Algérie est aujourd’hui très dynamique. Le rapport Stora et d’autres publications montrent le chemin qu’il reste à parcourir, même si beaucoup a déjà été fait. Des initiatives intéressantes ont vu le jour, ainsi des collaborations entre historiens français et algériens, convaincus qu’il est possible d’en finir avec ce passé franco-algérien empoisonné pour construire, au contraire, une histoire partagée des deux côtés de la Méditerranée. D’autres initiatives ont permis de replacer la guerre d’Algérie dans la longue durée des relations franco-algériennes depuis le début du XIXe siècle, permettant ainsi, justement, de ne pas réduire ces relations à ce seul conflit armé.
Dans les classes, le rôle du professeur est essentiel. Non seulement il faut continuer à former les enseignants, mais il faut les inciter à aborder la guerre d’Algérie de manière incarnée, pour susciter l’intérêt des élèves et les faire réfléchir, d’autant plus lorsque ces derniers se revendiquent d’une mémoire particulière et peuvent se montrer virulents dans leurs propos. Le recours à la diversité des témoignages des anciens combattants (appelés, rappelés, engagés), des combattants ou descendants du FLN, des harkis et de leurs descendants, mais aussi des pieds-noirs, permet de confronter les élèves à la complexité de la réalité historique, loin des simplifications mémorielles et des instrumentalisations idéologiques. Tout ceci peut s’articuler avec un travail autour de la pédagogie de projet, permettant d’impliquer les élèves tout en maintenant un haut niveau d’exigences dans la transmission des connaissances et l’apprentissage de l’esprit critique.
Après l’intervention militaire américaine au Venezuela et la capture de Nicolás Maduro, les équilibres politiques, juridiques et régionaux du continent latino-américain sont profondément ébranlés. Entre risque de fragmentation interne, crise de légalité internationale et résurgence du spectre de l’interventionnisme américain, l’événement ouvre une séquence lourde d’incertitudes. Jean-Michel Blanquer, président du Laboratoire de la République, professeur de droit public et ancien président de l’Institut des Amériques, a répondu aux questions de La Nouvelle Revue Politique sur les conséquences immédiates de l’opération, ses implications pour l’ordre international et les voies possibles d’une transition démocratique crédible.
Longtemps considérés comme de simples infrastructures techniques, les réseaux d’eau, d’énergie, de mobilité ou de télécommunications sont devenus des objets éminemment politiques. Ils conditionnent la résilience des territoires, leur attractivité et la continuité des services essentiels face aux crises climatiques et aux tensions économiques. Dans cette dixième note de notre série consacrée aux municipales, Nicolas Burblis défend une conviction : gouverner les réseaux est désormais un impératif de démocratie locale.
Les infrastructures en réseau structurent le quotidien des habitants et engagent le temps long. À ce titre, elles ne peuvent plus être laissées à une approche exclusivement technicienne. Les choix d’investissement, d’entretien et de modernisation relèvent pleinement de la responsabilité politique des élus, devant les citoyens.
Nicolas Burblis, responsable de la commission Territoire du Laboratoire de la République, met en lumière une exigence centrale : la lisibilité démocratique. Face à des réseaux vulnérables et à des investissements massifs à engager pour renforcer leur résilience, les citoyens attendent des décisions claires, expliquées et assumées. Gouverner les réseaux suppose donc un effort pédagogique, une transparence accrue et une capacité à inscrire les arbitrages techniques dans un projet territorial cohérent.
Dans cette note, il met également en garde contre la tentation récurrente de rechercher un « bon échelon » institutionnel en déplaçant les compétences vers des niveaux plus éloignés. Il défend au contraire le rôle du bloc communal et de l’intercommunalité, soulignant que la mutualisation des moyens ne doit pas conduire à un affaiblissement de la responsabilité politique locale, mais en être le prolongement.
Enfin, il appelle l’État à stabiliser le cadre normatif et institutionnel. Dans un domaine où les décisions engagent plusieurs décennies, l’instabilité législative et l’inflation normative fragilisent l’action publique. Stabiliser, réguler avec cohérence et laisser aux élus locaux les moyens d’assumer leurs compétences : telle est la condition d’une gouvernance des réseaux à la fois efficace et pleinement démocratique.
Nicolas Burblis est responsable de la commission Territoire du Laboratoire de la République.
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L’intelligence artificielle s’impose progressivement comme un nouvel outil de l’action publique locale. Des services administratifs à la gestion urbaine, en passant par la sécurité ou l’information des citoyens, elle promet des gains d’efficacité mais soulève aussi des questions démocratiques et sociales. Dans cette onzième note de notre série consacrée aux municipales, David Lacombled, président de La villa numeris, analyse la place croissante de l’IA dans les programmes municipaux et plaide pour une approche équilibrée : investir dans les technologies, mais surtout dans les citoyens qui devront les comprendre, les utiliser et en encadrer les usages.
David Lacombled montre que l’intelligence artificielle est désormais au cœur des stratégies d’attractivité et de modernisation des communes. Les élections municipales reflètent cette évolution : comme hier les sites web, les réseaux sociaux ou la visioconférence, l’IA devient un marqueur de modernité politique. Pour les collectivités, ne pas s’approprier ces technologies comporte un risque de déclassement économique et territorial, alors que les habitants et les entreprises y recourent déjà massivement.
La note passe en revue les principaux usages envisagés par les candidats : vidéosurveillance algorithmique, mairies « augmentées » grâce aux outils génératifs, agents conversationnels capables de répondre aux questions des administrés, ou encore optimisation de la gestion publique par l’analyse automatisée des données. Ces promesses technologiques s’inscrivent toutefois dans un débat politique plus large, notamment autour des questions de sécurité, de protection des libertés et de qualité du service public.
David Lacombled souligne également un paradoxe : alors que les citoyens utilisent de plus en plus les outils numériques, beaucoup perçoivent une dégradation du lien avec les services publics. L’IA ne doit donc pas devenir un facteur supplémentaire de distance administrative. Elle doit au contraire améliorer l’accès aux services tout en maintenant la possibilité d’un contact humain, ce qui implique de former les agents publics et d’accompagner les usages.
Enfin, la note insiste sur la dimension sociale et éducative de la transition numérique. Dans un pays où une part importante de la population demeure en difficulté face au numérique, les communes ont un rôle essentiel à jouer pour éviter l’exclusion. Développement de tiers-lieux, initiatives locales de sensibilisation, émergence future de « Maisons de l’IA » : l’enjeu n’est pas seulement technologique. Il est démocratique. Pour les élus locaux, investir dans l’intelligence artificielle n’a de sens que s’ils investissent d’abord dans les citoyens.
David Lacombled est président de La villa numeris.
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