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Les violences parlementaires, un fait nouveau ?

par Jean Vigreux le 28 mars 2023
Depuis les dernières élections législatives, nous constatons beaucoup d'incidents au sein de l’hémicycle. Le Laboratoire de la République a interrogé à ce sujet Jean Vigreux, professeur d'histoire contemporaine à l'université de Bourgogne. Il évoque pour nous la violence des débats dans l’histoire parlementaire.
Le Laboratoire de la République : La violence (verbale ou physique) qui s’exprime sur les bancs de l’Assemblée nationale est-elle plus importante aujourd’hui que par le passé ? Jean Vigreux : Il faut bien prendre en compte que la violence s’est exprimée à plusieurs moments de l’histoire de la République. Ainsi, on ne peut pas dire qu’elle est « plus importante aujourd’hui que par le passé ». Pour autant, il est aussi important de (re)considérer la place du palais de la représentation nationale dans les institutions, puisqu’elle évolue notablement ; sous la IIe République (1850), cette assemblée unique (l’Assemblée législative) joue un rôle capital qui lui est contesté par le Président de la République Louis-Napoléon Bonaparte et sa timidité croissante en termes de réformes est contestée par la gauche démocrate-socialiste (« démoc-soc », selon la terminologie de l’époque) ; sous la IIIe République (1900), à l’ère de la République parlementaire, l’hémicycle occupe le centre de la vie politique  française ;  ce  modèle,  toujours   d’actualité   avec   la   IVe République, est assez vite mis à mal par la logique de Guerre froide mettant à l’écart les communistes, pourtant majoritaires à l’Assemblée. Si la Ve République, dans un premier temps, réduit la place du Parlement, les évolutions ultérieures et les cohabitations rehaussent la fonction parlementaire. Dans cette perspective, le régime parlementaire qui est fondé sur l’échange, les débats, mais aussi les passions, s’expriment parfois avec violence en particulier lors des « fièvres hexagonales » selon la belle expression de l’historien Michel Winock. Des conceptions différentes de la société s’expriment, s’affrontent sur tout sujet clivant comme aujourd’hui celui des retraites qui cristallise les passions. L’outrance et la violence en politique sont d’autant plus saillantes qu’elles tranchent avec le processus de civilisation (bonnes mœurs, politesse, etc.) décrit par Norbert Elias. Le Laboratoire de la République : L’histoire parlementaire est émaillée d’incidents violents. Sont-ils toujours liés à un affaiblissement démocratique ? Jean Vigreux : Oui ces incidents violents sont nombreux, parfois oubliés, comme l’attentat commis par l’anarchiste Auguste Vaillant qui, le 9 décembre 1893, avait fait une soixantaine de blessés à l’Assemblée nationale. On a également refoulé les propos qui, le 6 juin 1936, ont accueilli Léon Blum venu présenter son gouvernement. Xavier Vallat, l’un des députés de l’opposition de droite-extrême, arborant dans l’hémicycle l’insigne des Croix-de-Feu, avait alors lâché : « Pour la première fois, ce vieux pays gallo-romain sera gouverné par un juif ». Puis pendant la guerre froide, le 3 mars 1950, le député communiste du Lot-et-Garonne, Gérard Duprat, demande la parole juste avant le vote d’un projet de loi sur les élections aux conseils d’administration des organismes de sécurité sociale et d’allocations familiales. Elle lui est refusée. Accompagné d’Arthur Musmeaux, député communiste du Nord, Duprat s’empare alors de la tribune. Une forte altercation s’ensuit et la séance est suspendue pendant dix minutes pour que le Bureau de l’Assemblée se réunisse. À la reprise de la séance sous la présidence d’Édouard Herriot, la censure avec exclusion temporaire du député communiste est votée « par assis et levé ». Devant le refus de ce dernier de quitter l’Assemblée, il est fait « appel au commandant militaire du Palais ». Après les trois sommations réglementaires, le commandant fait évacuer l’hémicycle par une compagnie de gardes républicains. Ce qui braque l’opinion publique… Plus proche de nous lorsque Simone Veil défendait la loi sur l’interruption volontaire de grossesse (IVG), elle a subi les assauts verbaux de plusieurs députés et le débat sur cette loi réveille des pulsions d’un autre âge : la ministre, qui a connu l’enfer d’Auschwitz et de Bergen-Belsen, voit comparer l’IVG aux centres de mise à mort nazis. Le député centriste Jean-Marie Daillet n’hésite pas à assimiler l’avortement à l’envoi des enfants au « four crématoire » ; Jacques Médecin, député-maire de Nice, s’adressant directement à la ministre, déclare : « cela ne s’appelle pas du désordre, madame la ministre. Cela ne s’appelle même plus de l’injustice. C’est de la barbarie, organisée et couverte par la loi, comme elle le fut, hélas ! il y a trente ans, par le nazisme en Allemagne».  Tous ces exemples soulignent la ferveur, la passion des débats et des incidents violents — on aurait pu également évoquer le « mariage pour tous » —, mais pour autant, ils ne traduisent pas « toujours » un affaiblissement démocratique. Le Laboratoire de la République : Y a-t-il historiquement un lien entre la violence qui s’exprime au Parlement et la violence dans la rue ? Si oui, lequel ? Jean Vigreux : Ce lien n’est pas toujours établi, loin s’en faut. Il est nécessaire d’analyser chacun de ces moments, de les replacer dans les contextes précis : pour illustrer mon propos, je reviens sur la crise de mai-juin 1968, alors que l’exécutif n’arrive pas à venir à bout de la crise étudiante et du refus ouvrier du constat de Grenelle, conduisant à un grossissement du mouvement. Cela provoque une crise politique dont le premier événement symbolique est le meeting organisé le 27 mai au stade Charléty à Paris. L’UNEF, le PSU, la CFDT et la plupart  des organisations trotskistes et anarchistes appellent à manifester contre le gouvernement en mettant en avant le thème de la solution révolutionnaire à la crise. Plus de trente mille manifestants se retrouvent dans le stade en présence des principaux leaders de la gauche non communiste, parmi lesquels Michel Rocard, Jacques Sauvageot et Alain Geismar. Le lendemain, Pierre Mendès France, sollicité, notamment par la CFDT, pour proposer une solution politique alternative, donne son accord. Au même moment, François Mitterrand annonce lors d’une conférence de presse qu’il « convient dès maintenant de constater la vacance du pouvoir et d’organiser la succession ». La gauche est alors divisée et affaiblie par les ambitions de quelques-uns de ses leaders au moment où le pouvoir prépare sa contre-attaque politique. Pour autant la réaction du pouvoir rend caduques les revendications et s’emploie à mobiliser la « majorité silencieuse ». De retour après un voyage à Baden-Baden auprès du général Massu, qui l’a assuré du soutien de l’armée, le général de Gaulle prend en effet la parole à la radio le 30 mai 1968. Jouant sur la corde anticommuniste au lendemain de l’appel du PCF pour un « gouvernement populaire » et des grandes manifestations organisées par  la  CGT  à Paris et en province, il renouvelle son soutien au Premier ministre et annonce la dissolution de l’Assemblée nationale. Une grande manifestation, organisée secrètement depuis plusieurs jours, descend les Champs-Élysées dans une symétrie symbolique, rive droite contre rive gauche, quartiers bourgeois contre quartiers populaires, l’artisan de la mobilisation étant Robert Poujade, ancien normalien, agrégé de lettres classiques, député de la Côte-d’Or et surtout membre du secrétariat national de l’UNR. Plus de trois cent mille personnes apportent leur appui au général. Le lendemain, des manifestations identiques ont lieu dans la plupart des villes de France. Au-delà de la peur qui s’est emparée de nombreux Français devant les événements et la paralysie du pays, ces manifestations soulignent la permanence de la fracture politique qui traverse la France. Elles sont le prélude à la remobilisation de la droite politique, qui entame sa campagne électorale sur le thème du « complot communiste » et de la défense de la République. Solution politique de la crise, les élections législatives ont lieu dans un climat de « guerre civile froide », selon l’une des grandes plumes du Monde, André Fontaine. Après la « grande peur de mai », elles constituent pour la droite l’occasion d’une revanche sur le mouvement social et étudiant et sur les élections législatives de 1967 qui avaient  mis à mal la majorité. La campagne électorale est brutale et la droite remet en avant les slogans du « péril rouge » et de la « subversion communiste ». La libération de Salan, Bidault et des derniers membres de l’OAS emprisonnés,  l’annonce d’une amnistie des activistes de la guerre d’Algérie permettent de souder un très large front anticommuniste du centre à l’extrême droite de Tixier-Vignancour. Le général de Gaulle sort grandi de ses élections et sa victoire est totale. Il peut se séparer de son Premier ministre… Cet exemple invalide entre autres le lien organique entre la violence parlementaire et la violence de rue. Toutefois, d’autres crises peuvent entrer dans un tel modèle, comme les manifestations pour l’école (privée ou publique) sous la IVe République ou en 1983…

Retour sur notre table ronde : « Penser la Défense en République » à Lille

par L'antenne de Lille le 24 mars 2023 Intervenants_Lille
Mercredi 22 mars, l'antenne lilloise du Laboratoire de la République a organisé une table ronde sur le sujet : "Penser la Défense en République". Retour sur les échanges qui ont animé la soirée avec nos intervenants : Anne-Pascale Guedon, représentante de l'association "Avec les femmes de la Défense" et colonelle de la réserve citoyenne de l'armée de l'air, le vice-amiral Loïc Finaz, ex-directeur de l'Ecole de guerre et fondateur de la Fondation de la mer et Michel Guérin, ancien inspecteur général de la DGSI et ancien professeur à Sciences Po.
La relation entre la Défense et la République est très ancienne et importante dans notre société. Elle protège notre démocratie et nos libertés. En République, la question militaire est l'apanage des militaires mais aussi des citoyens. Il faut savoir penser les rapports de force et les enjeux de Défense dans l'univers numérique et cosmique. Dans cette table ronde, il s'agit de décloisonner les questions de Défense et les articuler dans un sens républicain. Nous avons besoin de défendre plus largement notre idéal républicain et démocratique. Il n'y a jamais de réussite de défense sans un idéal. De nombreux sujets ont été évoqués : celui du cyberespace et les moyens de la France pour lutter contre les réseaux d'influence, celui de la situation des femmes dans l'armée ou encore la vision d'une défense commune européenne... https://www.youtube.com/watch?v=_KjJNALbu1w Table-ronde : "Penser la Défense en République"

Mathieu Laine : « La littérature est l’alliée de l’esprit critique »

par L'équipe du Lab' le 23 mars 2023 Laine
Mercredi 15 mars, le Laboratoire de la République a eu le plaisir d'accueillir Mathieu Laine pour son ouvrage "La compagnies des voyants" aux éditions Grasset. Marie Ameller et Brice Couturier ont animé cette conversation éclairée.
Lors de sa conversation éclairée, Mathieu Laine est revenu sur les 25 romans qu'il conseille de lire dans son nouvel ouvrage "La compagnie des voyants" aux éditions Grasset. "La littérature ne permet pas de marcher mais elle permet de respirer, et je trouve qu'on étouffe", reprend Mathieu Laine à Roland Barthes. Se saisir des grandes fictions permet de voir d'autres vies que la nôtre. La lecture de romans permet de se plonger par le prisme des émotions et des personnages dans des situations qui ne sont pas les nôtres et en creux, cela permet à chacun d'exercer son esprit critique et d'avoir la capacité accrue de comprendre l'autre. Retrouver la conversation éclairée de Mathieu Laine sur notre chaîne Youtube : https://www.youtube.com/watch?v=IYlNHTEM_4A

Fahimeh Robiolle : « Un vent de laïcité qui vient d’Iran souffle sur l’Europe »

par Fahimeh Robiolle le 17 mars 2023 F. Robiolle
6 mois après le meurtre de Mahsa Amini et pour la journée internationale des droits de la femme, le Laboratoire de la République a reçu Fahimeh Robiolle, scientifique nucléaire et enseignante iranienne ayant fuit la révolution islamique. Elle enseigne en France (ENA, école de guerre, Essec, Sc Po, Paris III) et milite ardemment en faveur des femmes afghanes et iraniennes. Après un premier entretien sur la situation des femmes afghanes, nous l'interrogeons sur la situation des femmes iraniennes depuis le meurtre de Mahsa Amini.
6 mois après le meurtre de Mahsa Amini et pour la journée internationale des droits de la femme, le Laboratoire de la République a reçu Fahimeh Robiolle, scientifique nucléaire et enseignante iranienne ayant fuit la révolution islamique. Elle enseigne en France (ENA, école de guerre, Essec, Sc Po, Paris III) et milite ardemment en faveur des femmes afghanes et iraniennes. Après un premier entretien sur la situation des femmes afghanes, nous l'interrogeons sur la situation des femmes iraniennes depuis le meurtre de Mahsa Amini. Entretien réalisé le 2 mars 2023. https://www.youtube.com/watch?v=HKdoKXj0Reg Entretien avec Fahimeh Robiolle sur la situation des femmes iraniennes

Regards croisés sur le Service National Universel : « Sur le plan humain, une expérience unique »

par Arthur Gadenne le 16 mars 2023
Dans cette série consacrée au Service National Universel, Le Laboratoire de la République donne la parole à ceux qui font vivre ce programme dans toute la France depuis sa création en 2019. Aujourd'hui, Arthur Gadenne, bénévole au sein du Laboratoire, recruté comme tuteur durant le séjour de cohésion du SNU du Val-de-Marne, nous fait part de son expérience.
Le Laboratoire de la République : Pouvez-vous nous raconter votre expérience du SNU ? Arthur Gadenne : Entre deux emplois et sans réelle expérience d'encadrement de jeunes, j'ai eu la chance d'être recruté comme tuteur durant le séjour de cohésion du SNU du Val-de-Marne, du 19 février au 4 mars 2023. En tant que tuteur, notre rôle est d'encadrer et d'accompagner les jeunes volontaires durant leur SNU, de les encourageant à participer aux activités et de veiller à ce qu'ils se sentent à l'aise tout au long du séjour. Cela passe certes par un maintien de la discipline et des règles de vie, nécessaires à la vie en collectivité, mais également par une disponibilité permanente et une écoute bienveillante des jeunes. Bien que présent pour tous les jeunes, chaque tuteur a la responsabilité d'une maisonnée (mixte) d'une dizaine de jeunes. Quatre maisonnées forment une compagnie, coordonnée par un capitaine. Durant ce séjour, nous étions 16 encadrants : 10 tuteurs et 2 capitaines, une référente sport et cohésion, une infirmière et le chef de centre et son adjoint. Sur la centaine de jeunes inscrits, un peu moins de 80 ont finalement participé à ce séjour. Mon expérience SNU a commencé par une semaine de formation, durant laquelle j'ai rencontré l'équipe encadrante et où nous avons pu nous approprier le contenu des deux semaines à venir. Ensuite, nous sommes allés chercher les jeunes dans leur gare de départ (en Occitanie et à Versailles), et nous les avons accompagnés jusque Cachan (idem à l'issue du séjour : nous les avons raccompagnés jusqu'à leurs parents). Le séjour a donc réellement commencé le dimanche 19 février au soir, lorsque tous les jeunes furent arrivés. Les jeunes ont été installés à 2 ou 3 par chambre non-mixtes, ont récupéré leurs uniformes, rendus leurs téléphones et sont venus dîner au réfectoire, par maisonnée. Le rythme du séjour était intense : réveil des jeunes par les tuteurs à 6h30, petit déjeuner à 7h15, lever des couleurs et marseillaise à 8h puis activité du matin, déjeuner, activité de l'après-midi, et ensuite se succédaient les temps de démocratie interne, d'hygiène & de douche, de téléphone (moins d'une heure par jour, variable), entrecoupés par un dîner tous ensemble à 19h et la journée se terminait par le coucher à 22h, et l’extinction des feux à 22h30. A cela s'ajoutaient également des moments de préparation de la cérémonie de clôture (prévue le dernier jour), ainsi que des moments de détente dans les espaces communs (foyer, cour, …), sous la surveillance des tuteurs. Concernant les activités, elles étaient nombreuses et variées : séances de percussions (tambours, djembés, …), de cécifoot (football pour aveugles), de capoeira, journée sport et cohésion au parc de Choisy (curling d'intérieur, biathlon en gymnase, joelette, course d'orientation, spéléobox, …), de Taekwondo et de Hapkimudo, … Ainsi que des rencontres avec de nombreuses associations, venues leur parler d'économie circulaire, leur raconter l'Europe au quotidien dans Cachan, les faire devenir des élus de la Nation pour une journée (proposition et vote de loi, travail en commission, amendements, négociations et vote final). A ces activités se sont ajoutées la venue de la Police Nationale (prévention routière, sensibilisation au cyberharcèlement et intervention sur les drogues et les addictions) et de la Banque de France (Escape Game ludique autour de la finance, pour apprendre à mieux gérer son argent). Ils ont également réalisé leur Journée Défense et Citoyenneté (JDC) et passé leur diplôme de Prévention et Secours Civiques 1 (PSC1) Le Laboratoire de la République : Quels enseignements en avez-vous retiré ? Arthur Gadenne : Ce séjour fut riche en découvertes et en enseignements pour moi. D'une part, parce que j'ai eu la chance de participer à toutes les activités avec les jeunes : j'ai appris énormément auprès des intervenants, découvert des sports et des associations nouvelles. D'autre part, sur le plan humain, ce fut une expérience unique, et formidable. Je connaissais la vie en collectivité, mais je n'avais jamais encadré de mineurs, qui plus est de 15 à 17 ans. C'est un âge transitoire où l'on voit les futurs adultes qu'ils seront se dessiner, jusqu'à en oublier parfois qu'ils sont encore adolescents. Souvent, au cours du séjour, leur maturité et leur réflexion sur certains sujets m'ont surpris. Plus souvent encore, j'oubliais que j'avais affaire à des ados. En leur fournissant un cadre d'échange et des règles de vie, j'ai pu m'effacer partiellement et les laisser prendre le contrôle de leurs temps de démocratie interne, voir les désaccords naître entre eux et, au fil des échanges, des terrains d'entente se dessiner. L'impossibilité de se réfugier dans sa chambre, derrière son téléphone ou avec d'autres personnes qui pensent comme soi, les obligeait à parler, à s'écouter, à chercher à se comprendre, et aucun désaccord n'a dégénéré en conflit durant ces temps d'échange, bien au contraire : c'est rapidement devenu un jeu pour eux, de chercher à se convaincre mutuellement de leurs idées, et un prétexte au rire. Personnellement, j'ai également réalisé la grande exigence nécessaire pour accompagner des jeunes. Chez les encadrants, nous avions deux mots d'ordre : l'exemplarité et la neutralité. L'exemplarité d'abord : nous ne pouvons pas exiger des jeunes qu'ils respectent des règles que nous, adultes, ne respecterions pas. Nous étions donc astreints aux mêmes règles, aux mêmes horaires, à la même discipline, dormions dans des chambres identiques aux leurs et aux mêmes étages qu'eux. La neutralité ensuite : à un âge où ils ont mille questions, et sont encore malgré tout influençables, notre responsabilité de tuteur est de ne jamais partager nos opinions ou nos convictions, qu'elles soient philosophiques, politiques ou religieuses. Face aux nombreux sujets qu'ils abordaient d'eux-mêmes, j'ai réalisé combien il aurait été simple de juste leur donner mon avis, au risque de fermer le débat. Les laisser cheminer par eux-mêmes, leur poser des questions supplémentaires, les amener à considérer une réalité puis son contraire puis encore une autre, les faire atteindre des contradictions dans leur réflexion et les voir résoudre ces contradictions en formant leurs propres hypothèses et postulats : voilà qui était bien plus édifiant, et pour moi et pour eux. Et rien de tout cela ne nécessitait que je donne mon opinion personnelle. Un autre aspect du séjour m'a fortement séduit : les rencontres improbables de jeunes profondément différents, facilitée par la grande mixité sociale qui régnait au SNU. Les répartitions par chambre se sont faites aléatoirement, et mélangeait indistinctement les origines sociales, géographiques, économiques et culturelles. De ce brassage, certaines amitiés magnifiques se sont forgées, et plusieurs jeunes ont déjà prévu de se revoir, de passer leurs prochaines vacances ensemble. Alors que l'école de la République ne parvient plus à favoriser la mixité sociale dans notre pays, le SNU m'a prouvé non seulement que c'était encore possible, mais en plus qu'elle était bénéfique pour tous les jeunes. Je garderais un dernier souvenir gravé dans ma mémoire : durant le cours de Hapkimudo (art martial de self défense), j'ai vu deux jeunes filles, l'une après l'autre, réussir une prise de neutralisation sur deux jeunes garçons plus grands, plus lourds et plus musclés qu'elles. Après le mouvement, elles ont littéralement sauté de joie et l'une d'elles a éclaté d'un rire libérateur. A ce moment-là, j'ai eu la distincte impression qu'elles venaient de découvrir leur propre force, de comprendre qu'elles n'étaient pas vouées à perdre face aux garçons. Grâce au travail et à la technique apprise, elles ont pu surmonter leur handicap de taille et de force. Ce déclic est, à mes yeux, fondamental et j'espère que de nombreuses autres jeunes femmes auront la chance de le vivre un jour (pour celles qui en ont besoin évidemment). Le Laboratoire de la République : Recommanderiez-vous le SNU et si oui, pour qui et à quel moment ? Arthur Gadenne : Le SNU est une expérience que tous les jeunes commencent avec une certaine appréhension. La timidité des premiers jours laisse rapidement place à l'aisance et au plaisir de la découverte du séjour et, lors du dernier jour, près d'un tiers des jeunes pleuraient à chaudes larmes en disant au revoir à leurs amis. Si la plupart des jeunes sont venus de leur plein gré, certains n'avaient pas choisi d'être là. Pourtant, tous sont repartis le cœur lourd, et tous ont adoré leur expérience au SNU, pour des raisons parfois très différentes. Je recommande donc le SNU pour tous les jeunes, qu'importe leur maturité, leur niveau scolaire ou leurs engagements extra-scolaires. Qu'ils y aillent en courant ou à reculons, ils y apprendront beaucoup, et en ressortiront grandis !

« La littérature est la vigie et la gardienne de notre esprit critique ! »

par Mathieu Laine le 13 mars 2023 Mathieu laine
Entrepreneur, essayiste et professeur à Sciences Po, Mathieu Laine sera l’invité des Conversations Éclairées le 15 mars prochain, pour présenter son nouvel essai, La compagnie des voyants (Grasset). Il évoque aujourd’hui pour le Laboratoire de la République le rôle qu’il assigne à la littérature et aux grands écrivains en démocratie.
Le Laboratoire de la République : Dans un monde où renaissent les idéologies, la littérature a-t-elle encore une place ? Si oui, laquelle ? Mathieu Laine : La place de la littérature est d’autant plus essentielle dans nos sociétés que les idéologies non seulement renaissent mais se radicalisent. L’idéologie n’est pas néfaste en soi. Le primat d’une idée, d’un bouquet de valeurs donne son plein sens au combat politique. Il n’y a rien de pire qu’une politique déracinée prétendant à l’absolu pragmatisme technocratique et clinique, qui est une idéologie refusant de se donner un nom et un mal se prenant pour son remède. La floraison du Laboratoire de la République prend racine dans une terre républicaine, son Manifeste invitant à transformer ce creuset en action par la répétition d’un puissant « Nous devons ». Le risque véritable des idéologies contemporaines, de ces constructivismes de la déconstruction et des néo-communautarismes actuels, c’est qu’ils prétendent exercer une domination hégémonique dans notre rapport au monde, aspirant au fond à éteindre la lumière et toute forme de débat, de confrontation sereine des idées contraires. Cette prétention à l’exclusivité intellectuelle devient d’autant plus nocive lorsqu’une idéologie se construit ou s’érige en opposition à d’autres : les positions se figent, les esprits se ferment et nous ne parvenons plus à comprendre ou à dialoguer avec le camp d’en face. Face à ce danger viscéral pour la démocratie et ses piliers essentiels que l’on croyait, non sans naïveté, définitivement acquis sur nos terres, la littérature offre un précieux remède. Elle ouvre les portes et les fenêtres de l’esprit humain en nous plongeant dans D’autres vies que la mienne, pour reprendre le si beau titre d’Emmanuel Carrère. Elle nous vaccine contre la tentation du simplisme, des effets de bulle et de l’enfermement idéologique. Car l’ouverture à l’autre, la rencontre avec l’altérité sont inscrites dans son code génétique. C’est la nature même de la littérature de nous donner de vivre les émotions des personnages et de les transformer, par sédimentation en nous, en recul, en compréhension, en maturité humaniste. Pour citer Maurice Blanchot, « L’expérience de la littérature est l’épreuve même de la dispersion, elle est l’approche de ce qui échappe à l’unité ».  Justine Augier résume également à merveille le rôle des lettres face aux revendications idéologiques : « Quoi qu’elle ait à raconter, quelle que soit sa forme, la littérature défait ce qui enferme »;la littérature « fait vivre la pluralité en chacun, donne vie en soi à d’autres regards sur le monde ». La littérature est la vigie et la gardienne de notre esprit critique. Elle s’avère d’autant plus précieuse lorsque celui-ci est menacé par le discours à œillères des faux prophètes. Un roman à la main, « nous pouvons sortir de nous, savoir ce que voit un autre de cet univers qui n’est pas le même que le nôtre et dont les paysages nous seraient restés aussi inconnus que ceux qu’il peut y avoir dans la lune » écrit Marcel Proust dans Le temps retrouvé. C’est grâce à elle que Kamel Daoud s’est arraché à l’islamiste radical qui ne supporte que la lecture d’un seul livre. C’est aussi elle qui a permis à Michel Schneider de se sortir du Maoïsme, la lecture de La Recherche lui ayant parue incompatible avec l’idéologie totalisante qu’il récitait comme on le fait d’un catéchisme. Le Laboratoire de la République : Vous citez régulièrement la phrase de Roland Barthes : « La littérature ne permet pas de marcher, mais elle permet de respirer. » L’émancipation ne passe-t-elle pas aussi par la littérature de combat, en prise directe avec la réalité sociale ou politique, d’Annie Ernaux à Virginie Despentes que vous évoquez d’ailleurs dans La compagnie des voyants ? Mathieu Laine : La littérature est une arme plus puissante qu’il n’y paraît. Voilà pourquoi les dictateurs veulent toujours écrire un livre et l’imposer à tous tout en ayant horreur des romanciers et de leurs romans. Bien entendu, la littérature de combat, ou littérature engagée, est essentielle pour permettre aux sociétés humaines d’évoluer vers davantage de liberté et de fraternité. Le combat de la littérature réside précisément dans le choix d’opter pour les mots plutôt que les fusils : l’engagement n’implique pas nécessairement la violence, bien au contraire. Virginie Despentes a mille fois raison lorsqu’elle écrit Vernon Subutex et nous fait découvrir les vicissitudes d’autres vies que la nôtre tout en nous mettant en garde contre la tentation de la haine (« C’est vivifiant, la haine. Il n’y a qu’à aller sur Twitter pour comprendre que tout le monde en a envie ») et ô combien tort lorsqu’elle défend, dans un élan abjecte, les terroristes ayant perpétré les attentats de janvier 2015 dans les locaux de Charlie Hebdo. A ce sujet, je suis fidèle à la vision du Contre Sainte-Beuve de Proust : peu importe l’auteur, sa vie et sa pensée, seule l’œuvre m’intéresse et c’est pourquoi cette trilogie à toute sa place dans ma Compagnie des voyants. « On ne fait pas de bonne littérature avec de bons sentiments » affirmait déjà André Gide. La puissance subversive de la littérature, cette puissance explosive dans Mario Vargas Llosa parle si bien, réside dans sa capacité à interroger la validité, la pérennité et la légitimité de nos modèles sociaux, politiques, économiques ou intellectuels. Écrire, mais aussi lire et relire (mon livre invite aussi à relire !), c’est refuser de se contenter du monde tel qu’il est. En ce sens, la littérature offre bien un chemin d’émancipation.  Le Laboratoire de la République : Il y a quelques mois, des propos tenus par Michel Houellebecq dans la revue Front Populaire ont soulevé de nombreuses critiques. Les grands écrivains sont-ils toujours de bon conseil ?  Mathieu Laine : Si la littérature cultive l’esprit critique, c’est aussi et parfois surtout pour que nous puissions en faire preuve face aux grands écrivains eux-mêmes. Le cas Céline illustre assez l’ambivalence du génie littéraire : on ne lit pas Voyage au bout de la nuit et Bagatelles pour un massacre (l’un des trois pamphlets céliniens, à vomir d’antisémitisme et de haine) de la même manière. On en revient, comme je l’évoquais à l’instant, à la distinction essentielle formulée par Marcel Proust dans son Contre Sainte-Beuve : l’homme n’est pas l’œuvre, l’œuvre n’est pas l’homme. Le critique littéraire Sainte-Beuve affirmait que l’œuvre d’un écrivain constituait le reflet de sa vie. Proust refuse l’équation et sépare la production intellectuelle ou artistique des événements biographiques : « L’homme qui fait des vers et qui cause dans un salon n’est pas la même personne ». Certes, « on ne donne rien si libéralement que ses conseils » nous avertit François de La Rochefoucauld dans ses Maximes. Il faut toujours se méfier de ceux qui ont la prétention d’avoir toujours raison. Camus nous avait prévenu et je préfèrerai toujours la nuance humaniste enracinée sur des valeurs fortes à la radicalité qui encapsule et, à la fin, qui exclut ou pire encore. Le Laboratoire de la République : L’œuvre de Roald Dahl, jugée trop « offensante », a été récemment réécrite par la maison d’édition Puffin Books, ce qui a provoqué une vive polémique. Comment résister aux dérives de la cancel culture ? Mathieu Laine : La réécriture de l’œuvre de Roald Dahl est d’autant plus préoccupante que l’auteur n’est plus là pour donner son point de vue sur ces changements : l’histoire de la littérature est pleine de ces travaux de réagencement, de suppression ou de modification, mais ils sont traditionnellement l’apanage de l’auteur ! Ou du censeur, dans les pays désertés par la tradition républicaine et la liberté d’expression. Il est proprement scandaleux qu’une maison d’édition ait pu se prêter à un tel exercice sans l’accord de l’écrivain. L’inquiétude face à la montée de la cancel culture tient au fait que cette censure existe désormais au sein même des démocraties : la Grande-Bretagne, comme le montre l’exemple de Roald Dahl, mais aussi les États-Unis, ce dont témoignait déjà Philip Roth en 2000 (!) avec La Tache, où Coleman Silk, professeur d’université, est injustement renvoyé  au prétexte qu’il aurait employé un qualificatif raciste pour désigner deux élèves absents  de son cours : « « Raciste », il avait suffi de prononcer le mot avec une autorité officielle pour que ses alliés prennent leurs jambes à leur cou jusqu’au dernier »… Le roman de Roth illustre particulièrement bien les dangers du moralisme hypocrite et la dérive fascisante de la culture woke, qui refuse ce qu’est la science comme le débat démocratique, à savoir la confrontation sereine, apaisée et libre des idées contraires, et tente de réécrire non seulement les œuvres littéraires, mais aussi l’Histoire pour faire triompher une vision biaisée du monde. Pour lutter contre cette radicalisation de la bien-pensance, il conviendrait d’abord de respecter, de sanctuariser l’héritage culturel qui est le nôtre, y compris pour le critiquer. Ce travail de préservation et de mémoire est prégnant chez Toni Morrison, par exemple : elle se confronte ouvertement au passé traumatique des Afro-Américains dans son roman Beloved, dont la dédicace (« Soixante millions et davantage ») rend hommage aux victimes de la traite négrière, sans pour autant sombrer dans l’injonction à réécrire ou à exclure. Il serait également intéressant que les détracteurs de certains ouvrages proposent à leur tour une production intellectuelle ou artistique en accord avec leur vision du monde. Plutôt que de réécrire l’ancien, pourquoi ne pas commencer par écrire le nouveau ? Il est plus facile de s’armer d’un correcteur orthographique moralisateur pour piétiner le legs d’un auteur que de faire œuvre soi-même. Si l’on entend défendre la liberté autant que la responsabilité, c’est pourtant le seul chemin moralement acceptable. Romans « républicains » de la sélection Mathieu Laine : "La littérature est l'alliée de l'esprit critique" - Laboratoire de la République (lelaboratoiredelarepublique.fr) Si l’on entend par « républicain » une tradition politique alliant l’héritage intellectuel des Lumières, la laïcité, la justice sociale, la délibération démocratique et la défense du progrès, voici quelques livres de La Compagnie des voyants qui me semblent correspondre à l’adjectif, même s’ils le sont tous, à mon sens. Lady L., Romain Gary : dénonciation magnifiquement incarnée du terrorisme intellectuel et politique, de l’idéologie destructrice ; refus de céder au pouvoir magnétique d’un leader charismatique, Armand Denis, qui dicte à ses acolytes leurs opinions comme leurs comportements. Le roman de Gary nous met en garde contre la dictature de l’émotion – passion amoureuse, orgueil démesuré ou bons sentiments aveugles : ainsi, Lady L. considère les anarchistes comme « des rêveurs d’absolu qui prennent leur noblesse et l’exquise qualité de leurs sentiments humanitaires pour une doctrine sociologique ». Lord Glendale avertit Lady L. avant même qu’elle ne prenne conscience de son aliénation intellectuelle : « Vous êtes tous les deux des passionnés, vous ignorez entièrement les latitudes tempérées, les seules où le bonheur humain se manifeste parfois avec quelque chance de durer » ; ces « latitudes tempérées » ne sont-elles pas précisément celles défendues par le projet républicain ?   Sa Majesté des mouches, William Golding: Ralph le démocrate contre Jack le démagogue. La conque, symbole de la libre-parole et du débat démocratique, joue un rôle fédérateur essentiel. Tant qu’un enfant la tient dans ses mains, il a le droit de s’exprimer, d’interroger les choix du groupe et de proposer d’autres modèles à ses congénères. Sur l’île des enfants perdus, le coquillage représente littéralement la res publica, qui fait de l’organisation sociale une « chose publique ». Les Démons, Fiodor Dostoïevski : le roman de Dostoïevski offre précisément le négatif du projet républicain. Bien que la Russie soit encore un empire en 1873, l’auteur nous met en garde contre « l’un des maux les plus dangereux de notre civilisation actuelle », à savoir l’extrémisme idéologique. A la fois pamphlet politique et drame métaphysique, Les Démons nous invitent à nous défier de tout projet réformateur qui repose sur une doctrine simpliste, une appropriation du pouvoir et la violence arbitraire. La Ferme des animaux, George Orwell: là encore, Orwell nous présente moins la république idéale que son dévoiement funeste. L’hypocrisie des cochons, qui n’hésitent pas à affirmer que « Tous les animaux sont égaux » avant de préciser que « certains le sont plus que d’autres », réduit progressivement à néant la liberté que les animaux de la ferme pensaient conquérir en chassant les humains. Avant de faire la révolution, choisissons attentivement ceux qui vont succéder aux dirigeants en place, nous dit Orwell, qui nous rappelle également l’importance du débat démocratique.  Le tyran n’est pas le seul à saborder la république des animaux ; les moutons, qui bêlent à l’unisson, ne laissent aucune place aux protestations des autres membres de la communauté : « certains animaux auraient peut-être bien protesté, si à cet instant les moutons n’avaient entonné leurs bêlements habituels » ; ils « mirent fin à la discussion », « ruinant toute chance de discussion ». Quant au cheval Malabar, il y croit, il se donne, et il finit chez l’équarisseur : sublime invitation aux croyants et aux idiots utiles de se défier des promesses de Grands soirs.  Pourquoi j’ai mangé mon père, Roy Lewis : pour la croyance indéfectible en la puissance du progrès. A la croisée de la fable et du manuel d’histoire, Pourquoi j’ai mangé mon père reflète avec humour l’éternel débat qui agite nos sociétés, entre conservatisme et progrès, entre repli et ouverture. « Back to the trees! » ; « Remontons dans nos arbres et n’en bougeons plus ! » prône l’oncle Vania, effaré par l’ambition de son frère Edouard, qui ne cesse de réfléchir aux manières d’améliorer la vie quotidienne des pithécanthropes. « On peut avancer ou reculer (…) rester sur place est impossible » : aller de l’avant en privilégiant l’inventivité et l’innovation à la défiance ou à la crispation identitaire, voilà justement le projet d’Edouard, républicain avant l’heure à maints égards.

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