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Alexandra Borchio Fontimp : « Faisons de la lutte contre les violences pornographiques et la marchandisation des corps une priorité de politique publique »

le 1 décembre 2022
"Porno, l'enfer du décor" : pour la première fois dans l'histoire parlementaire, un rapport sénatorial, publié le 27 septembre, s'intéresse aux violences subies par les femmes dans le secteur de la pornographie et aux graves dérives qui entourent la production et la diffusion de ces contenus sur internet. Le Laboratoire a interrogé une des quatre rapporteures, Alexandra Borchio Fontimp, sénatrice LR des Alpes-Maritimes, pour l'éclairer sur ce qui doit devenir pour elle une "priorité de politique publique".
Le Laboratoire de la République : Qu'est-ce qui a changé dans la pornographie depuis le début des années 2000 ? Pourquoi le secteur est-il devenu plus violent ? Alexandra Borchio Fontimp : Lorsque nous avons entamé nos travaux avec mes collègues rapporteures, nous avons très vite dressé un constat : la pornographie a suivi l’essor d’internet et a, de facto, changé radicalement de visage. Au milieu des années 2000, l’apparition des « tubes », grandes plateformes numériques de diffusion de dizaines de milliers de vidéos, a totalement bouleversé l’industrie du ‘’porno’’. Fondant leur modèle économique sur la génération d’un trafic massif, grâce à du contenu souvent piraté et gratuit, ces plateformes ont amené les consommateurs de pornographie à changer leur comportement. Au fil des ans, la société s’est numérisée et les modes de consommation avec. Une tendance qui s’est malheureusement confirmée avec la crise sanitaire et les confinements successifs. Aujourd’hui, il est tout aussi simple d’accéder à du ‘’porno’’ que de faire ses courses en ligne. Représentant 25% du trafic web mondial, cette industrie s’est mutée en un véritable business où le ‘’porno’’ est devenu plus une affaire d’argent qu’une affaire de sexe. Pesant plusieurs milliards d’euros, ce business plus que lucratif a rapidement été accaparé par quelques multinationales propriétaires des « tubes » qui n’hésitent pas à exploiter la vulnérabilité psychologique et économique de jeunes femmes pour alimenter leur flux. Répondant à une sorte de politique de l’offre et de la demande, ces ‘’producteurs’’ enchaînent des productions aux conditions de tournage déplorables au sein desquels la marchandisation du corps des femmes et du sexe est devenue monnaie courante. Par ailleurs, depuis 2010, sont également apparues des plateformes de partage de contenus à caractère sexuel telles qu’Onlyfans ou MYM. Parallèlement à cet essor, les réseaux sociaux et messageries privées comme Snapchat, WhatsApp ou encore Telegram sont devenus de nouveaux vecteurs de diffusion de contenus pornographiques. Or, on sait que ces canaux de diffusion sont particulièrement appréciés par notre jeunesse : plus de 70% des 15-16 ans sont présents sur au moins 4 réseaux sociaux (Instagram, Twitter,Snapchat...). Cette massification, presque à outrance, de la diffusion du ‘’porno’’ a considérablement contribué à la recrudescence de contenus de plus en plus ‘’trash’’, violents qui font fi des conditions de tournage et des contrôles. Le Laboratoire de la République : Comment renforcer la répression pénale contre des producteurs responsables de violence ? Quelle régulation imposer aux plateformes dans ces cas ? Alexandra Borchio Fontimp : Tout d’abord, pour que répression il y ait, condamnation il doit y avoir. Et pour que condamnation soit prononcée, procès et donc dépôt de plainte il doit y avoir. Je suis persuadée qu’un travail fondamental de libération de la parole sur ces violences doit se faire. C’est une condition sine qua non ! Nous devons briser les tabous, bousculer les consciences afin d’encourager les victimes à dévoiler au grand jour les abus de cette industrie. Comment une actrice trouvera-t-elle le courage de passer la porte d’un commissariat si l’opinion publique campe sur la position selon laquelle le ‘’porno’’ est synonyme de violence ? Elle ne le trouvera pas, - ce courage -, et la Justice ne sera donc jamais saisie. Mes collègues rapporteures et moi-même avons été agréablement surprises de l’écho qu’a eu notre rapport. Encore aujourd’hui, nous continuons de recevoir des demandes d’interview et nous poursuivons notre tournée des ministères pour présenter nos travaux aux membres du Gouvernement. Nous espérons sincèrement que ces entretiens donneront lieu à des prises de décision concrètes et fermes. Mais nous avons bon espoir ! Nos interlocuteurs semblent sensibles aux problématiques présentées et à nos recommandations. Après des mois d’auditions, notre revendication première est claire : la lutte contre les violences pornographiques et la marchandisation des corps doit devenir une priorité de politique publique. Comme je vous l’ai expliqué plus haut, nous devons imposer dans le débat public la question des violences pornographiques. Comment peut-on envisager de fermer les yeux plus longtemps sur un tel sujet lorsque l’on sait que 90% des scènes pornographiques présentes sur internet comportent de la violence ? En plus de la banaliser, presque de la ‘’normaliser’’, nous mettons en danger notre jeunesse. Là aussi, nous devons cesser de nous leurrer. Nos enfants naissent avec des tablettes entre les mains. Au cours de nos études, nous avons dressé l’accablant constat que les enfants et adolescents développent de nos jours une consommation de plus en plus massive, précoce et toxique de contenus pornographiques. 1/3 des garçons de moins de 15 ans se rend sur un site ‘’porno’’ chaque mois et 2/3 des enfants de moins de 15 ans a déjà eu accès à de telles images. C’est effrayant ! Pour que cette tendance s’inverse et que les producteurs soient punis, il est impératif que la parole se libère. Ainsi, nous avons mis en avant plusieurs pistes : Favoriser le dépôt de plaintes en améliorant les conditions d’accueil des victimes en formant les forces de l’ordre au recueil des plaintes spécifiques de ces dernières et en instaurant un suivi de leur dossier par un contact unique ; Prendre en compte le contexte spécifique des violences pornographiques en adaptant les conditions d’accueil et d’écoute du numéro national 3919 dédié à la prise en charge des femmes victimes de violences ; Imposer aux diffuseurs, plateformes, réseaux sociaux des amendes face à toute diffusion de contenu illicite ; Ou encore imposer aux plateformes de satisfaire gratuitement aux demandes de retrait de vidéos formulées par les personnes filmées. Le Laboratoire de la République : Votre rapport porte également sur la régulation de l'accès aux contenus pornographiques en ligne. Face aux difficultés techniques de mise en œuvre et au cadre de protection des données personnelles, la puissance publique a-t-elle les moyens de mettre en œuvre cette régulation ? Alexandra Borchio Fontimp : Encore une fois, nous devons être lucides et honnêtes sur cette question. Oui, la puissance publique a les moyens de mettre en place une régulation de l’accès aux contenus pornographiques mais cela ne se fera pas sans difficulté et sans un travail de longue haleine. A l’heure actuelle, cette régulation est quasi inexistante sur Internet. S’il n’a longtemps eu aucune compétence sur Internet, le CSA – aujourd’hui l’autorité de régulation de la communication audiovisuelle et numérique (Arcom) – est désormais chargé de la régulation systémique des plateformes ayant une activité d’intermédiation en ligne, telles que les plateformes de partage de vidéo, les réseaux sociaux, les moteurs de recherche, les agrégateurs et les magasins d’application. Pour autant, force est de constater que l’accès aux sites pornographiques demeure encore extrêmement aisé pour n’importe quel public. Aucun contrôle de l’âge n’est prévu pour accéder aux sites Pornhub, YouPorn, Xnxx, Tukif, etc. C’est pourquoi, nous avons souhaité dans nos recommandations donner plus de moyens à l'Arcom pour lui permettre d’agir : Lui confier la possibilité de prononcer des sanctions administratives, aux montants dissuasifs, à l’encontre des sites pornographiques accessibles aux mineurs ; Qu’il définisse dans ses lignes directrices des critères exigeants d’évaluation des solutions techniques de vérification de l’âge ; Que ces agents soient assermentés afin de leur permettre de constater eux-mêmes les infractions des sites pornographiques accessibles aux mineurs. Parallèlement à l’action de l’Arcom, nous souhaitons imposer aux sites pornographiques la diffusion de messages d’avertissement sur les contenus violents ou encore l’affichage d’un écran noir tant que l’âge de l’internaute n’a pas été vérifié. Enfin, nous prônons pour une meilleure détection des comportements violents sur internet en créant une catégorie « violences sexuelles » dans les signalements à Pharos afin de faciliter et de mieux compatibiliser les signalements. Découvrir le rapport.

Vincent Michelot : « Interdire le recours à l’avortement va à contre-courant de la majorité des opinions des Américains »

par Vincent Michelot le 23 mai 2022 Cour suprême
L’arrêt historique Roe v. Wade de 1973 reconnaissant l’avortement comme un droit protégé par la Constitution est en danger. Le lundi 2 mai, une fuite révélait qu’une décision à venir de la Cour Suprême américaine entendait revenir sur ce droit, supprimer sa protection constitutionnelle et, par conséquent, redonner le droit aux États de le maintenir ou non. Vincent Michelot, Professeur des universités à Sciences Po Lyon et spécialiste de l'histoire politique des États-Unis, analyse les conséquences que cette décision pourrait avoir, au prisme du fonctionnement de la Cour suprême.
Cette potentielle fragilisation du droit à l'avortement est-elle le résultat direct du fonctionnement de la Cour Suprême, composée de juges nommés à vie ? N’est-ce pas là une manifestation d’un véritable « gouvernement des juges » ? Vincent Michelot : Si la décision finale de la Cour qui sera annoncée en juin confirme effectivement le contenu des attendus qui ont fuité dans la presse (ce qui est en soi un événement assez extraordinaire qui en dit long sur les tensions internes qui agitent la Cour suprême), ce ne sera une surprise pour aucun observateur avisé de la Cour mais bien plutôt le résultat mécanique et inéluctable de la nomination de trois magistrats conservateurs par Donald Trump, Neil Gorsuch (2017), Brett Kavanaugh (2018) et Amy Coney Barrett (2020). Il était clair et public qu’un des principaux critères de sélection par l’ancien président était celle de leur position sur l’arrêt Roe v. Wade. Faut-il pour autant parler de « gouvernement des juges » ? Non pour deux raisons : d’abord le renversement probable de ce monument de la jurisprudence qu’est Roe est d’abord et avant tout le produit d’un concours de circonstances dans lequel un président a l’opportunité, lors d’un mandat unique, de renouveler 3 des 9 membres de la Cour, ce qui s’est très rarement produit dans l’histoire du haut tribunal. Certes, la première des trois nominations a été, pour les Démocrates, « volée », le leader d’alors de la majorité républicaine au Sénat, Mitch McConnell, ayant refusé de tenir des auditions pour remplacer le juge Scalia, décédé en février 2016, avant l’élection présidentielle de cette même année. Mais les deux nominations suivantes sont la conséquence d’une démission, celle d’Anthony Kennedy, et d’un décès Ruth Bader Ginsburg. Dans ce dernier cas il s’agit aussi d’une nomination très controversée car examinée et validée en temps record par le Sénat à la veille de l’élection présidentielle de 2020. S’il existe donc bien une ombre politique sur deux de ces trois nominations, elle est à trouver dans une instrumentalisation partisane de la procédure de confirmation par les Républicains, pas dans une dérive constitutionnelle ou une rupture de l’équilibre des pouvoirs qui mènerait au gouvernement des juges. Qui plus est, si l’on accepte 1/ que les nominations des magistrats fédéraux sont à vie 2 / que la Cour suprême dispose d’un pouvoir de contrôle de constitutionnalité des lois qui n’est que très peu encadré ou limité, une décision comme celle qui s’annonce sur l’avortement est à imputer aux procédures de nomination en premier lieu. Cela ne signifie pas pour autant que les accusations de « gouvernement des juges » ne sont pas justifiées, mais ce pour une raison différente : toutes les enquêtes d’opinion le montrent, interdire le recours à l’avortement va à contre-courant de la majorité des opinions des Américains sur la question. Enfin, il est opportun de le rappeler, si la décision va bien dans le sens qu’indiquent les attendus qui ont fuité la presse, le droit de réguler l’accès à l’avortement reviendra aux États, sachant que 13 d’entre eux ont déjà voté des textes qui, si Roe est effectivement cassé, interdiront tout recours à l’avortement. En dernier lieu, il ne faut pas sous-estimer le choc tectonique qu’une telle décision peut provoquer : le « droit à l’intimité » sur lequel repose toute la logique de Roe est aussi le fondement de multiples autres droits de la personne, notamment en ce qui concerne la contraception, la sexualité ou le mariage. La disparition de Roe irait donc bien au-delà d’un creusement soudain des inégalités face à l’accès à l’avortement. Alors que le président de la Cour Suprême John Roberts rappelait en 2018 « Nous n’avons pas de juges Obama ou de juges Trump… Nous avons un groupe extraordinaire de juges, dévoués qui font de leur mieux », l’ère Trump et la nomination d’Amy Coney Barrett, pro-life, suite au décès de la juge féministe Ruth Bader Ginsburg ne laisse-t-elle pas craindre une polarisation excessive des opinions parmi les neuf juges ? Vincent Michelot : Il ne faut être en l’occurrence, ni innocent, ni naïf. La Cour suprême des États-Unis n’a jamais, dans son histoire, fonctionné dans un espace politique stérile et non partisan. C’est une chambre d’écho des grands débats politiques du moment, parfois en avance sur son temps, parfois en retard. Il faudrait tomber dans une forme inquiétante d’irénisme constitutionnel pour penser que l’extrême polarisation partisane qui s’est emparée de la vie politique américaine depuis les années 1990 ne ferait jamais sentir ses effets jusque dans le « Temple de marbre ». On le sait, les juges qui sont nommés à la Cour ont derrière eux des milliers de pages d’attendus qu’ils ont rédigés dans leurs fonctions précédentes (aujourd’hui, et avant que Kentanji Brown-Jackson ne remplace Stephen Breyer), tous les juges de la Cour étaient magistrats avant leur nomination. Cela signifie que, nonobstant les discours lénifiants face au Sénat de respect du précédent et d’attachement à la règle de droit, ils arrivent à la Cour suprême avec des modèles d’interprétation, une hiérarchie des libertés et une idéologie qui va transparaître dans leurs positions. Tout au long de l’histoire de l’institution, il a fallu trouver un fragile équilibre entre une Cour qui n’a comme seule légitimité que de parler au nom de la Constitution (elle n’est ni élue, ni représentative) d’une part et d’autre part le réalisme constitutionnel qui pose que la Constitution est un document vivant que chaque génération doit s’approprier. Quoi qu’en disent les tenants de « l’originalisme » qui affirment que la Constitution signifie ce que les Constituants ou ceux qui l’ont amendée entendaient, cette appropriation du document organique par les Américains est conduite par des hommes et des femmes qui injectent dans la lecture d’un texte souvent ambigu ou sibyllin leurs préférences, leur hiérarchie des droits ou encore leur histoire personnelle. La polarisation partisane extrême de ces dernières années aura donc simplement contribué, en cassant les normes et les codes de civilité et de courtoisie qui permettaient à conservateurs et progressistes de continuer à se parler, à mettre à nu les apories d’une constitution ratifiée en 1788 et à enlever ses derniers oripeaux de légitimité à ce discours d’une Cour au-dessus des partis et des majorités partisanes. Augmenter le nombre de juges, limiter la durée de leur mandat et le mode de sélection des affaires sur lesquelles ils statuent… : une refonte de l’institution de cet ordre serait-elle une attaque directe contre cette institution judiciaire indépendante ou permettrait-elle au contraire de garantir des droits déjà acquis ? Vincent Michelot : Le Président Biden, dès son entrée en fonctions, a nommé une commission indépendante qui avait pour objet de réfléchir sur l’avenir du pouvoir judiciaire aux États-Unis et sur le fonctionnement des tribunaux. Il a effectivement été question d’augmenter le nombre des juges (qui n’est fixé que par la loi et non pas par la Constitution et qui peut donc être modifié par la loi), de limiter la durée de leur mandat (ce qui signifierait d’amender la Constitution car la nomination à vie des magistrats fédéraux y est inscrite), d’encadrer par la loi le périmètre du contrôle de constitutionnalité ou encore de modifier les processus de décision de la Cour, dans la saisine ou encore dans l’exigence de majorités qualifiées lorsque la jurisprudence est renversée. Si le rapport de la commission est intéressant à consulter, il faut pourtant bien affirmer qu’il s’agit là essentiellement d’un exercice de « droit constitutionnel fiction ». Il est en effet totalement illusoire de penser que l’on trouvera au Congrès une majorité qualifiée des 2/3 (qui doit elle-même être suivie d’une majorité qualifiée des 3/5ème des États pour la ratification d’un mandement constitutionnel) pour par exemple mettre fin aux nominations à vie. De même, une majorité simple au Congrès pour porter le nombre de juges à 11, 13 ou 15 ou modifier le périmètre du contrôle de constitutionnalité, dans l’état actuel du rapport de forces partisan dans l’une et l’autre des deux chambres, relève du rêve éveillé.Au total donc, l’avenir de la Cour suprême et de sa jurisprudence, notamment l’édifice de droits construit par la Cour Warren dans les années 1960, dépend exclusivement des urnes : qui sera le prochain président des États-Unis en 2025 ? Lequel des deux partis aura la majorité dans l’une et l’autre des deux chambres ? A quel degré les décisions de la Cour seront-elles des facteurs de mobilisation, côté démocrate comme républicain ? Vincent Michelot est Professeur des universités à Sciences Po Lyon, qu'il dirige de 2014 à 2016, et spécialiste de l'histoire politique des États-Unis.

[Conférence] « La République face aux risques des nouvelles fractures de la société »

par L'équipe du Lab' le 22 février 2022 invitation à la conférence du 1er mars
Le Laboratoire de la République est heureux de vous inviter à son prochain événement qui aura lieu le 1er mars à l'Assemblée nationale.
À l’heure où l’idéal républicain universaliste est contesté par des radicalités plurielles, le Laboratoire de la République souhaite décrypter les risques des nouvelles fractures de la société et permettre de disposer d’outils de réflexion pour y répondre.  Des experts, chercheurs, philosophes, historiens, sociologues se réuniront le 1er mars prochain autour de 4 tables rondes afin de traiter le sens et contresens des concepts de culture, de féminisme, de racisme et d’analyser les nouvelles radicalités et les extrémismes.  Avec la participation de Tristane Banon, Sami Biasoni, Pascal Bruckner, Brice Couturier, Frederic Encel, Caroline Fourest, Najwa El Haïté, Rachel Khan, Jean-Philippe Moinet, Peggy Sastre, Abnousse Shalmani, Jean Szlamowicz…  Y participer Mardi 1er mars 202219:30 – 21:00 Assemblée Nationale - Salle Victor Hugo101 rue de l'UniversitéImmeuble Jacques Chaban-Delmas75007 Paris S'inscrire Merci d'arriver à 18 h 30 et de vous munir de votre CARTE D'IDENTITE ou PASSEPORT ainsi que de votre PASSE SANITAIRE valide. Déroulement de l'événement Cette conférence s'organisera autour de quatre tables rondes.  Ouverture par Caroline Yadan, avocate, membre de la commission Republique laïque du Laboratoire de la République. Mot d'accueil par Monsieur le député Pierre-Yves Bournazel.  Introduction par Monsieur Jean-Michel Blanquer, Président du Laboratoire de la République.  1) Sens et contresens du concept de culture (cancel culture)  Invités :  Sami BiasoniBrice CouturierJean-Philippe Moinet 2) Sens et contresens du concept de féminisme (néo-féminisme) Tristane BanonRachel KhanPeggy Sastre 3) Sens et contresens du combat antiraciste Pascal BrucknerAbnousse ShalmaniCaroline Yadan 4) Les nouvelles radicalités et extrémismes Frédéric EncelCaroline FourestJean Szlamowicz  Clôture par Ilana Cicurel, Secrétaire Générale et Éric Clairefond, Délégué Général du Laboratoire de la République. Invitation à la conférence du 1er mars

Les femmes ne sont pas des sorcières

par Marie Ameller le 14 novembre 2021 photo de citrouille sculptée pour Halloween
Fête qu’on espérait en voie de disparition, Halloween nous a encore donné cette année l’occasion de croiser dans les rues des adultes, avec ou sans enfants, plus ou moins savamment grimés en personnages supposés terrifiants, monstres, vampires, sorcières.
Ce sont sans doute les mêmes qui organisent ou se rendent avec enthousiasme dans des soirées déguisés, espérant avec elles retrouver l’excitation qu’ils avaient petits, déguisés soir et matin en Zorro, Superman, Luke Skywalker, Princesse Raiponce, Maléfik, la Fée Clochette. En vérité, nous adorons tous nous glisser de temps à autre dans la peau de personnages exceptionnels, puissants (puissants à divers titres, par leur force, leur beauté, intelligence, habileté, monstruosité). Force est aussi de constater que nous adorons plus encore revêtir les panoplies ceux dotés de super-pouvoirs, doués de puissance surnaturelle, magique. Résurgence de l’enfance, nous nous sommes d’ailleurs tous presque persuadés un jour que nous étions capables, par la seule force de nos incantations, par un pouvoir magique insoupçonné des autres, d’inverser le cours d’un événement fatal, de convaincre un supérieur du bien-fondé d’une promotion, de faire marquer un but décisif à l’équipe de France. Tout cela est sympathique et très naturel. Ce qui l’est moins, c’est de se prendre vraiment en jeu. De finir par croire que nous sommes vraiment, naturellement, doués de super-pouvoirs. Ce phénomène singulier n’est pas le propre de personnes atteintes de pathologies mégalomaniaques. On le voit se développer avec insistance dans un nombre grandissant de discours pseudo féministes, qui brandissent avec fierté le personnage de la sorcière comme l’expression chimiquement pure de la nature profonde de la femme. Magique et rebelle, le personnage de la sorcière a tout pour plaire, et le succès du livre de Mona Chollet « Sorcières : la puissance invaincue des femmes » l’a parfaitement démontré. Sans remettre en cause ses qualités littéraires et l’importance du travail de recherche accompli, le livre satisfait un double désir narcissique, propre aux ouvrages de développement personnel : celui de se découvrir plus extraordinaire qu’on ne pense (« vous avez des pouvoirs que vous ne soupçonnez pas »), et celui de transformer nos frustrations et notre insatisfaction personnelle en motifs de fierté (« ciel je suis idiot, quelle chance ! »). Si la figure de la sorcière comme emblème féministe est loin d’être nouvelle, son invocation prend aujourd’hui un tour singulier et problématique qui, bien loin d’aboutir à l’empowerment recherché, aboutit à un contre-sens complet qui fait de l’assignation la marque même de l’émancipation. La sorcière est la figure « maximisée » de la vraie femme, la femme affranchie du joug de l’homme. La sorcière est une femme qui s’assume, c’est-à-dire une femme qui a su faire de ses qualités dites « naturelles » des armes contre le patriarcat qui tente de l’assujettir. Sensibilité et intelligence émotionnelle, attention à la nature et compréhension de celle-ci, propension innée à soigner les autres (ce fameux « care », si en vogue aujourd’hui) : autant de « caractéristiques féminines » qu’il convient de revendiquer haut et fort. Parce qu’ils les envient, les hommes ont sciemment dénigré depuis des millénaires ces super pouvoirs qu’ils n’ont pas, et érigé en valeurs supra la Raison, la Logique, l’Autorité, en un mot ce cartésianisme tellement occidental qui voulut se rendre « comme maître et possesseur de la nature ». Dès lors, puisque les femmes n’ont pas, par nature, les mêmes qualités que les hommes, et que du reste les hommes sont des êtres mauvais par essence (car tous jaloux de la femme donc potentiels chasseurs de sorcières), il devient contre-nature qu’une femme puisse prétendre à la même rationalité et au même sens logique qu’un homme. Puisqu’il est établi que la Science combat la Nature, et que cette même Science est un produit de l’homme, tout ce qui se rapporte à l’esprit ou au progrès scientifique devient de fait suspect. De fil en aiguille, une femme ingénieure, qui fait le choix des sciences et de la technique, devient traître à sa cause. Une femme qui prend la pilule est sous emprise masculine (et des Big Pharma, donc du grand Capital). Une femme qui dit prétendre, sans souhaiter l’instauration de quotas, à des postes habituellement pourvus par des hommes est une renégate. Et une femme qui ne se revendique d’aucune « sororité » est tout simplement une vendue qui a basculé du mauvais côté. D’un coup de balai, voilà mis sous le tapis 50 ans de revendications féministes. Nous ne disons pas qu’il serait bon de dénier à l’homme et à la femme toutes leurs différences, ou qu’on ne devrait pas davantage valoriser dans la société comme dans le monde du travail les qualités sensibles habituellement dévolues aux femmes. Mais il nous semble aberrant, sinon dangereux, de considérer qu’effectivement la rationalité serait « du côté » des hommes, ou plus exactement des mâles blancs hétérosexuels. Il nous semble aberrant, sinon dangereux, de dénier à la raison sa valeur et son universalisme. Et il nous semble par conséquent aberrant, sinon dangereux, de laisser entendre que les femmes doivent se satisfaire d’être des idiotes, de se limiter à leur « intelligence émotionnelle », leur « 6e sens », leur « intuition féminine », heureuses de ne « rien capter » à un article un peu pointu, ravies d’être mauvaises en mathématiques et en géographie, épanouies dans la lecture d’ouvrages ésotériques, genre qu’on voit d’ailleurs exploser dans les rayons de librairies. Nous assistons aujourd’hui à un renversement à 180° de la défense de la cause des femmes. Ce qui hier était vu comme complètement réactionnaire et misogyne devient le nec plus ultra du combat féministe. On explique aux femmes ce qu’elles doivent penser des hommes (des persécuteurs), ce qu’elles doivent penser d’elles-mêmes (des victimes), comme s’il n’était pas envisageable qu’elles puissent les penser et se penser autrement. On justifie leurs manques d’ambition professionnelle en y lisant la marque d’un engagement, le refus courageux de toute domination sur autrui. On finit même par s’esbaudir devant leur pain « home made » et immédiatement instagrammé en invoquant la proximité retrouvée avec la Mère Nature, Gaïa la Terre. La réhabilitation de la sorcellerie ne fera pas avancer l’égalité des sexes. Elle ne fera qu’essentialiser un peu plus la femme, c’est-à-dire qu’elle ne fera que la priver un peu plus de sa capacité à se définir comme elle l’entend, en être libre. Libre de se conformer à la norme ou de la refuser, libre de réussir par l’effort, la persévérance et le talent, libre de pulvériser les plafonds de verre, libre de diriger, libre de croire à la science et au progrès, libre enfin de n’être la sœur de personne mais l’égale de tous. Fort heureusement, les femmes ne sont pas des sorcières.

Le Laboratoire
de la République

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