Dans cette cinquième note de notre série consacrée aux élections municipales, Olivia Leboyer, docteure en science politique et enseignante à Sciences Po Paris, analyse l’état de la confiance dans la démocratie locale. À partir des données du CEVIPOF et de travaux récents sur la confiance politique, elle interroge le rôle singulier du maire dans un contexte de défiance généralisée, de transformation des règles électorales et d’attentes citoyennes croissantes.
Le constat est paradoxal : la défiance envers le personnel politique atteint des niveaux élevés (seuls 20 % des sondés estiment que les responsables politiques essaient de tenir leurs promesses et la confiance dans les partis demeure marginale) mais les élus locaux continuent de bénéficier d’un capital de confiance nettement supérieur. La proximité, l’accessibilité et l’ancrage territorial expliquent en partie cet écart. Pourtant, cette relation repose sur un équilibre fragile. En mobilisant les apports de la philosophie politique et de la sociologie, d’Hobbes à Niklas Luhmann et Martin Hartmann, Olivia Leboyer rappelle que la confiance n’est pas un état acquis mais une pratique, une construction dynamique toujours exposée à son envers : la défiance.
La figure du maire demeure centrale dans une France composée majoritairement de petites communes. Toutefois, plusieurs évolutions fragilisent cet équilibre : professionnalisation et exigence accrue des mandats, faibles rémunérations, recul des profils notabiliaires traditionnels, interdiction du cumul des mandats. Dans un contexte international anxiogène, les citoyens projettent sur les maires des attentes fortes, notamment sur des enjeux comme l’insécurité, la santé ou les finances publiques ; des domaines qui relèvent en grande partie du niveau national. Ce décalage nourrit un risque de malentendu démocratique.
Enfin, la note met en lumière les effets institutionnels et communicationnels susceptibles d’influencer les municipales de 2026 : extension de la prime majoritaire dans les petites communes, application de la réforme PLM à Paris, Lyon et Marseille, statut encore fragile des élus d’opposition. À cela s’ajoute l’évolution des campagnes locales, de plus en plus marquées par le storytelling et les formats numériques courts. Pour l’auteure, la démocratie municipale devrait au contraire rester un espace de délibération concrète et d’échange horizontal, condition essentielle pour retisser la confiance dans une société fragmentée.
Olivia Leboyer est docteur en science politique et enseignante à Sciences Po Paris.
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Invité à l’Université Panthéon-Assas, l’écrivain et journaliste italien Roberto Saviano a livré une réflexion puissante sur les mutations du crime organisé et les vulnérabilités contemporaines des démocraties. Lors de cette conférence consacrée aux rapports entre mafias et institutions, organisée notamment avec le Laboratoire de la République, il a appelé à défendre l’indépendance de la justice et à repenser les instruments politiques face à des organisations criminelles désormais pleinement intégrées à la mondialisation économique.
Invité à l’Université Panthéon-Assas, l’écrivain et journaliste italien Roberto Saviano a donné une conférence exceptionnelle intitulée La démocratie face au crime organisé. Organisée en partenariat avec le Laboratoire de la République, Italia France Future et Assas Perspectives, la rencontre a été co-modérée par Francesco Martucci et Jean-Michel Blanquer.
Devant un amphithéâtre comble, Roberto Saviano a livré une analyse dense et engagée des mutations contemporaines du crime organisé et de leurs effets sur les institutions démocratiques en Europe et à l’échelle internationale.
Une parole forgée par l’expérience
Né à Naples en 1979, auteur de Gomorra, enquête majeure sur la Camorra napolitaine, Roberto Saviano vit depuis près de vingt ans sous protection policière permanente en raison des menaces qui pèsent sur lui. Cette situation singulière confère à son intervention une force particulière : son analyse du phénomène mafieux est à la fois intellectuelle et existentielle.
Revenant sur son dernier ouvrage consacré au juge Giovanni Falcone, assassiné en 1992, il a rappelé combien la lutte contre les mafias se joue d’abord sur le terrain économique et financier. Falcone, a-t-il souligné, avait compris que l’arme décisive résidait dans la traque des flux et des patrimoines plutôt que dans la seule répression pénale.
L’indépendance de la justice comme ligne de front
Une part importante de la conférence a été consacrée à la comparaison entre les systèmes judiciaires italien et français. Roberto Saviano a insisté sur l’indépendance institutionnelle de la magistrature italienne, qu’il considère comme un rempart essentiel face aux pressions politiques et criminelles. À ses yeux, toute fragilisation du parquet ouvre un espace aux organisations mafieuses, dont la stratégie première consiste à neutraliser les contre-pouvoirs.
Au-delà des différences juridiques, il a défendu une idée simple : sans magistrature indépendante, il n’y a pas de démocratie capable de résister durablement aux logiques de corruption.
Des mafias transformées, plus diffuses, plus intégrées
Roberto Saviano a ensuite décrit la profonde mutation des organisations criminelles. Moins enclines à la violence spectaculaire, celles-ci privilégient désormais l’infiltration économique, la corruption administrative et la délégitimation progressive des institutions. L’objectif n’est plus d’affronter l’État, mais de le contourner, voire de le rendre superflu.
Il a évoqué les pratiques d’achat de votes, la personnalisation extrême des promesses politiques et la réduction du débat public à une logique transactionnelle. Les mafias, selon lui, prospèrent là où la confiance collective s’effondre et où la politique se réduit à la gestion d’intérêts particuliers.
La conférence a enfin mis en lumière la dimension internationale du crime organisé : circulation des capitaux, zones grises fiscales, affaiblissement des États fragiles. Roberto Saviano a souligné que les mafias exploitent les failles de la mondialisation économique avec une agilité que les démocraties peinent à égaler. Il a également mis en garde contre certaines politiques de sanctions ou de fermeture brutale des marchés, susceptibles de renforcer paradoxalement les réseaux criminels les plus structurés.
Défendre la démocratie par la lucidité
En conclusion, Roberto Saviano a posé une question centrale : les démocraties européennes disposent-elles encore des instruments intellectuels et institutionnels pour faire face au crime organisé ? Sa réponse tient en un appel à la lucidité : comprendre les mécanismes financiers, défendre l’indépendance de la justice et réhabiliter une ambition réformiste capable de retisser la confiance collective.
Plus qu’un diagnostic, son intervention aura constitué une invitation à penser la démocratie non comme un acquis, mais comme un équilibre fragile, à défendre face à des organisations criminelles devenues expertes dans l’art d’en exploiter les failles.
https://youtu.be/OsqRjgKX60M
À l’approche des élections municipales de mars 2026, la réforme des modes de scrutin redessine en profondeur les règles du jeu électoral dans les communes françaises. Dans cette quatrième note de notre série consacrée aux élections municipales, Alain Laquièze, professeur de droit public et responsable de la commission République démocratique du Laboratoire de la République, examine la portée démocratique de ces changements législatifs et interroge leur capacité réelle à restaurer la confiance civique.
À quelques mois d’un scrutin municipal décisif, la réforme des systèmes électoraux adoptée en 2025 invite à une réflexion d’ensemble sur l’état de la démocratie locale en France. Dans cette note, Alain Laquièze propose une lecture juridique et institutionnelle des nouvelles règles applicables en mars 2026, en les replaçant dans un contexte marqué par l’érosion de la confiance envers les élus et par une exigence accrue de participation citoyenne.
Deux textes ont substantiellement modifié le cadre électoral. La loi du 21 mai 2025 réforme le mode de scrutin dans les communes de moins de 1 000 habitants en substituant au scrutin plurinominal avec panachage un scrutin proportionnel de liste assorti d’une prime majoritaire et d’une obligation de parité. Présentée comme un levier de vitalité démocratique, de cohésion municipale et d’égal accès des femmes et des hommes aux mandats, cette évolution soulève néanmoins des interrogations : restriction de la liberté de l’électeur, difficulté à constituer plusieurs listes dans les très petites communes et risque d’exacerbation des antagonismes locaux.
Parallèlement, la loi du 11 août 2025 transforme le régime électoral de Paris, Lyon et Marseille en instaurant un double scrutin distinct pour les conseillers municipaux et les conseillers d’arrondissement ou de secteur, tout en abaissant la prime majoritaire à 25 %. Si cette réforme renforce le lien direct entre les électeurs et le conseil municipal et favorise le pluralisme, elle contribue aussi à une forte personnalisation de la compétition autour de la figure du maire et à un affaiblissement relatif de l’échelon d’arrondissement.
Ces réformes tendent ainsi à politiser davantage les élections municipales de 2026, tant dans les petites communes que dans les plus grandes villes. Il demeure toutefois incertain qu’elles suffisent à restaurer durablement la confiance démocratique, même si le maire et le conseil municipal restent, à ce jour, les institutions politiques qui bénéficient du niveau de confiance le plus élevé auprès des Français.
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Au Minnesota, les opérations menées par l’agence fédérale ICE dépassent désormais la seule question migratoire. Entre raids spectaculaires, morts survenues lors d’interventions armées d'ICE, conditions de détention dénoncées et affrontements ouverts avec les autorités locales, l’Administration Trump semble tester les limites de l’État de droit. Et si cet État progressiste du Midwest était en train de devenir le terrain d’expérimentation d’un pouvoir exécutif sans contrepoids, un véritable « laboratoire de l’autocratie » ? Une analyse de Vincent Michelot, professeur d’histoire politique des États-Unis à Sciences Po Lyon.
Dans un monde lancé à vive allure mais privé de boussole, nos sociétés semblent avancer vers toujours plus de richesses apparentes au prix d’inégalités accrues, d’un épuisement écologique et d’une fragilisation démocratique profonde. Face aux crises qui s’additionnent - sociales, climatiques, géopolitiques, culturelles, Louis-Charles Viossat, responsable de la commission République sociale, appelle à changer de cap. Cette tribune esquisse les fondations d’une prospérité durable, réconciliant justice sociale, souveraineté économique, innovation, culture et exigence républicaine, pour redonner à la France un horizon commun et une stabilité à la hauteur des défis du siècle.
Chaque jour qui passe, une réalité s’impose en ce début d’année 2026 très particulier et si chaotique. Nos sociétés avancent vite, mais sans gouvernail, dans une fuite en avant : toujours plus de production, plus de richesses et plus de consommation, mais aussi toujours plus d’inégalités économiques et sociales, de tensions internes et désormais de désordre international majeur. Nous croyons toujours bâtir la prospérité mais nous creusons la dette écologique et sociale de notre monde et nous nous éloignons de plus en plus de la stabilité et de la paix.
Cette course effrénée, qui se conjugue avec des mouvements migratoires croissants, une dépopulation qui s’accélère au Nord, des crises — financières, sanitaires, géopolitiques — toujours plus graves et fréquentes et des populismes désormais débridés nourris par des réseaux sociaux incontrôlés, met désormais en péril la santé démocratique de nos sociétés. Si nous continuons à vivre comme si nos ressources étaient infinies, nos institutions pérennes et nos nations indissolubles, nous allons droit vers la rupture et vers l’éclosion de conflits domestiques et internationaux majeurs.
Il est temps de changer de cap. De dessiner un nouveau modèle qui réponde à des principes respectueux et garants des équilibres écologiques, économiques et sociaux. Un modèle qui réajuste le rapport de forces entre l’économique et le social, qui respecte les limites de la planète, et qui sache puiser dans la créativité des femmes et des hommes autant que dans la puissance des technologies pour recréer du lien social et une croissance soutenable.
Intégrer les contraintes écologiques et les limites de la planète
Il y a urgence à trouver les moyens d’une prospérité qui respecte les limites de la Terre et les besoins de l’homme : remplacer les énergies fossiles par des filières locales d’énergies renouvelables, conditionner les aides publiques aux entreprises à la réduction de leur empreinte carbone ou instaurer une fiscalité écologique dont les recettes financent directement la transition et la lutte contre la précarité énergétique sont des pistes sérieuses. Cela impose aussi d’investir massivement dans les projets de recherche et de développement des énergies nouvelles, de transformer profondément notre appareil de formation pour l’orienter vers les nouveaux métiers, en lien avec le changement climatique et la transition numérique et de l’intelligence artificielle générative, et de mobiliser les diplomaties européennes en direction des pays du Sud global pour prolonger les engagements de la COP en dépit du défaut américain.
Les dérèglements climatiques et l’effondrement des écosystèmes ne sont pas des abstractions : ils frappent d’abord les plus vulnérables. C’est la vallée inondée qui chasse ses habitants, l’agricultrice surendettée après des années de sécheresse et d’inondations, le chauffeur-livreur et l’ouvrier du bâtiment qui suffoquent dans une ville surchauffée. Ils exacerbent les mouvements de populations, les conflits et obèrent la croissance. Chaque grande décision publique ou privée devrait être évaluée à l’aune des limites planétaires, de la préservation des ressources et de l’héritage que nous laisserons.
Rééquilibrer le rapport de forces entre le social et l’économique
Cette ambition n’oppose pas la liberté d’entreprendre à la solidarité, ni la compétitivité au progrès social. Elle revient à dépasser les clivages anciens entre État et marché pour bâtir un contrat national autour d’un objectif simple : que le travail et l’effort soient justement récompensés, que nul ne soit laissé de côté et que la mobilité sociale l’emporte sur la rente et l’héritage.
Les décisions économiques ne peuvent plus être prises désormais comme si elles étaient détachées de leurs conséquences humaines. La santé d’une nation ne se mesure pas seulement au PIB, mais au bien-être de ses habitants, à la vitalité de ses territoires, à la cohésion de son peuple. La justice sociale peut redevenir notre boussole : nul ne doit être laissé dans l’angle mort de la République — ni l’ouvrier au salaire stagnant, ni l’aide-soignante épuisée, ni l’étudiant qui cumule études et petits boulots, ni l’agriculteur qui travaille sans relâche tous les jours de l’année. Cela suppose de garantir à chacun un socle effectif de droits fondamentaux : un logement digne à un prix accessible, un accès égal à une santé de qualité, à l’éducation et à la formation tout au long de la vie, ainsi qu’une protection sociale qui sécurise vraiment les parcours, en particulier pour les jeunes et les travailleurs précaires.
Pour cela, nous avons besoin de partenaires sociaux forts, vraiment représentatifs, responsables et respectés par les pouvoirs publics, capables de négocier la modernisation du pays et des progrès pour tous les travailleurs, en sachant concéder sur certains points pour mieux se battre sur d’autres.
Nous devrons également rechercher une fiscalité plus juste, qui encourage l’égalité des chances et empêche la concentration excessive des patrimoines comme aujourd’hui. L’impôt doit redevenir l’expression de la solidarité nationale, et la transmission du patrimoine doit servir la justice sociale. Sans justice fiscale, pas de cohésion sociale durable ; sans égalité des droits, pas de République digne de ce nom ; sans finances publiques assainies, pas de croissance équilibrée. Cela signifie qu’il n’y a pas d’alternative à des efforts importants et rapides d’économies sur les retraites et l’assurance maladie.
Chaque euro investi par l’Etat doit être justifié par son efficacité sociale, écologique ou économique. Il ne faut promettre que ce que l’on peut financer, et financer effectivement ce qui a été promis. La solidarité nationale doit aussi aller de pair avec la responsabilité individuelle. Les droits sociaux ne sont pas des rentes, mais le fruit d’un effort collectif auquel chacun doit contribuer selon ses moyens.
Une prospérité durable suppose aussi de libérer les énergies créatives. Cela veut dire simplifier les démarches pour les entrepreneurs, encourager l’investissement productif, et soutenir nos PME et ETI innovantes qui exportent le savoir-faire français. L’État devrait moins étouffer par la norme et plus accompagner par la stratégie, en misant sur des filières d’avenir où nous pouvons exceller : hydrogène, biotechnologies, agriculture durable, économie circulaire. C’est en faisant confiance aux initiatives privées, tout en fixant un cap clair et en ayant une stratégie de finances publiques sérieuse et crédible que nous conjuguerons compétitivité et justice. Nous ne pourrons financer ni la solidarité ni la transition écologique sans une économie forte.
S’appuyer sur l’innovation sociale autant que sur les nouvelles technologies
L’intelligence artificielle, la robotique, les télécommunications ou l’industrie spatiale progressent à grand pas. C’est en aidant à la recherche, au développement et au bon usage de ces nouvelles technologies que nous trouverons des solutions et pas en freinant ou en faisant l’autruche. Mais le progrès ne réside pas seulement dans l’invention d’outils toujours plus puissants, il réside aussi dans la capacité à créer des solutions collectives qui changent la vie des gens.
L’innovation sociale, c’est aussi l’entreprise qui associe ses salariés aux décisions, la collectivité qui relocalise l’alimentation scolaire, l’association qui forme les jeunes aux métiers de demain. Ces initiatives de la société civile peuvent devenir la norme plutôt que l’exception. Pour cela, l’essaimage des dispositifs de participation citoyenne à l’élaboration des choix publics permettant à tous, y compris aux plus modestes, de prendre part aux choix qui orientent l’avenir de leur territoire est un point clé : budgets participatifs, jurys citoyens, implication accrue des partenaires sociaux et des associations dans l’élaboration des politiques publiques.
Faire de la souveraineté économique notre armure
La souveraineté économique n’est pas un slogan, c’est une condition d’indépendance. Elle se traduit par la capacité à décider de notre destin productif, à préserver nos savoir-faire, à lutter contre les délocalisations qui vident nos villes et nos campagnes de leur substance. Produire mieux plutôt que produire plus ; privilégier la qualité, la durabilité, la relocalisation : c’est la filière bois qui renaît dans le Jura, l’atelier textile qui reprend vie à Roanne, le chantier naval qui embauche à Saint-Nazaire. A cette fin, la création d’un grand fonds souverain où investir une partie des ressources de l’assurance retraite, dessiller les yeux des autres pays de l’Union européenne sur l’utilité de tarifs douaniers plus adaptés à l’échelle européenne et privilégier les circuits courts de production et de consommation sont souhaitables.
La souveraineté économique passe aussi par un bouclier de services publics dans tous les territoires : accès à la santé, à l’éducation, aux transports, afin d’éviter que des zones entières ne se sentent abandonnées par la République.
La souveraineté économique exige également une politique migratoire lucide et maîtrisée. Accueillir doit rester un choix, non une fatalité subie. Nous pouvons mieux contrôler nos frontières communautaires, fixer des quotas adaptés à nos besoins sectoriels de main-d’œuvre, et conditionner le droit au séjour au respect des lois et des valeurs de la République. Mais la politique migratoire, c’est aussi une politique d’intégration courageuse et solidaire. Celle-ci se construit par l’apprentissage du français, l’accès au travail, la lutte acharnée contre les discriminations et une participation active à la vie civique. Il n’y a pas de paix sociale durable ni de développement économique si des pans entiers de la population vivent à l’écart de la communauté nationale.
Préserver la culture comme notre ancre dans un monde en voie d’uniformisation
La culture n’est pas un luxe : c’est ce qui nous relie à ce que nous avons de plus précieux, la mémoire des arts, la force de l’éducation, la liberté du débat. Elle vit dans la voix du libraire qui défend ses auteurs, dans la classe d’une institutrice qui initie ses élèves à la poésie, dans le geste de l’artisan qui perpétue un savoir-faire. Un pays qui perd sa voix devient une province anonyme du village global. Défendre la culture, c’est défendre notre capacité à penser librement, à dialoguer avec notre passé, à inventer notre avenir. Cela exige de faire de l’école et de l’université un grand chantier d’avenir, de promouvoir la création artistique sous toutes ses formes, de garantir un accès équitable aux arts et aux savoirs en soutenant financièrement les librairies indépendantes, en renforçant l’éducation artistique à l’école, en protégeant le financement public du cinéma et du théâtre… Préserver notre culture, c’est aussi affirmer ce qui nous unit : notre langue, notre histoire, nos paysages, notre art de vivre. Ces trésors ne sont pas tournés vers le passé, ils sont les fondations sur lesquelles nous bâtissons l’avenir.
Un nouveau cap pour le pays ne passe donc ni par la colère facile de la démagogie, ni par les grands soirs dangereux de la révolution. Il suppose de réinventer une troisième voie : exigeante dans ses objectifs, réformiste dans ses méthodes, démocratique dans son esprit. De sortir du productivisme pour entrer dans l’âge où l’on juge la réussite d’une nation à la qualité de vie de ses habitants et au degré de cohésion nationale. Et de mettre en cohérence les valeurs collectives qui sont proclamées avec la réalité de nos actions d’une part, et avec les vertus individuelles des dirigeants comme des citoyens.
Pour porter cette ambition, l’État devra se reconstruire et se réformer : moins centralisateur, plus agile, concentré sur ses missions régaliennes et stratégiques, et laissant plus de place aux initiatives locales et à la décentralisation, pourquoi pas dans le domaine de la santé et de l’éducation comme dans beaucoup d’autres pays. Il est grand temps de simplifier aussi le mille-feuille administratif.
Sans sécurité, il n’y a ni liberté, ni prospérité, ni confiance. C’est pourquoi l’ordre public doit être garanti avec fermeté, en donnant aux forces de l’ordre les moyens matériels, juridiques et humains d’agir, tout en exigeant un respect strict des droits fondamentaux. La cohésion nationale ne se maintient pas seulement par des politiques sociales ou économiques efficaces : elle se défend aussi par une présence républicaine forte et de services publics dans chaque quartier, chaque village, chaque territoire et par la prévention de toutes les incivilités.
Nous n’avons pas vocation à choisir entre justice et compétitivité, entre culture et économie, entre environnement et progrès. Nous avons vocation à les unir, dans un équilibre qui permette à chacun de s’accomplir, à la société de se tenir, à l’économie de prospérer sans détruire ce qui la rend possible. C’est cette ambition véritablement fraternelle qu’il nous faut réapprendre à inventer et à servir. Alors seulement nous pourrons dire que nous sommes fidèles à l’esprit de la République.
Louis-Charles Viossat est responsable de la commission République sociale du Laboratoire de la République.
Docteur en science politique, Olivia Leboyer réfléchit sur le caractère fortement symbolique de la condamnation de l’ancien président de la République Nicolas Sarkozy à une peine de cinq ans de prison, assortie d’une exécution provisoire. Les responsables politiques rendent des comptes, comme n’importe qui, devant la justice. L’emprisonnement à titre d’exécution provisoire, délibérément frappant, surprend et interroge. A quoi correspond une telle exposition ? Est-elle destinée à servir d’exemple ? Aux yeux de qui ?
Une indifférence généralisée
Assez curieusement, la nouvelle de la condamnation, abondamment commentée dans les médias, n’a pas suscité de réaction vive dans l’opinion, relativement placide. À un sondage réalisé pour Macommune.info, à la question « Estimez-vous normal qu’un président de la République puisse être condamné à 5 ans de prison comme n’importe qui ? », 81% des répondants disent oui. Cependant, ce sondage pose la question de la possibilité d’une condamnation dans l’absolu, sans interroger sur cette affaire précise, ni s’interroger sur l’exécution provisoire. Pour autant, les citoyens ont bien à l’esprit l’événement du jour et ne paraissent pas s’en émouvoir plus que cela. Comme si le sort des hommes et des femmes politiques laissait les citoyens plutôt indifférents. S’agissant de Nicolas Sarkozy, au tempérament tempétueux et affectif, c’est assez étonnant.
Les mystères de la confiance
Pour être élu, un homme ou une femme politique doit inspirer confiance. Au-delà des idées, quelque chose dans sa personnalité doit rassurer, laisser penser que les promesses énoncées seront, cette fois, tenues. L’élite politique a ceci d’ambigu qu’elle s’efforce d’inspirer la confiance aux citoyens, tout en sachant qu’elle suscite inévitablement, dans le même temps, un sentiment de défiance qui tient quasiment du réflexe. Que l’on suspecte la nature des individus ou bien celle du pouvoir, il n’en reste pas moins que la notion d’élite appelle la défiance. De fait, la défiance politique à l’égard des institutions et le discrédit des élites politiques sont des phénomènes que l’on observe souvent en interférence et de manière plutôt saine. Cela s’appelle la vigilance démocratique. Il n’y a pas si longtemps, cette tension était dynamique, comme un élastique que l’on tend. Tocqueville remarque notamment que les citoyens aiment et respectent le pouvoir, mais que, dans le même temps, ils n’ont souvent guère d’illusions sur les motivations des hommes politiques, qu’ils jugent corruptibles.
L’incarnation du pouvoir leur pose problème, tout en les fascinant. Tocqueville le constate : le pardon n’est jamais loin, car la confiance placée dans les hommes politiques, même sérieusement ébranlée, tient bon. Le plus souvent, comme un chien, la confiance publique revient dès qu’on l’appelle. Parfois, la confiance demeure, alors même qu’elle a été mise à mal ou trahie.
Cependant, il semble qu’aujourd’hui, la relation entre les citoyens et les élus se soit sérieusement distendue. La distance se serait creusée au point de faire perdre de vue aux citoyens ce que les représentants ont de commun avec eux. A l’égard de leurs élites, les gouvernés n’éprouvent plus tant une défiance avertie qu’une sorte d’indifférence lasse.
La défiance envers les institutions
« Tous pourris », corrompus par la nature même du pouvoir, on ne leur en voudrait pas tant à eux, les dirigeants, personnellement, qu’à la structure du système. La célèbre phrase de Lord Acton, en 1887, « Le pouvoir corrompt. Le pouvoir absolu corrompt absolument » serait de mise ici. Où l’on en voudrait moins aux politiques qu’à la position élevée qui leur a permis, naturellement, de succomber aux tentations faciles. Emmanuel Kant écrit ainsi :
Détenir le pouvoir corrompt inévitablement le libre jugement de la raison.[1]
L’assertion a l’allure d’une maxime, Kant affirmant que l’exercice du pouvoir entraîne nécessairement la corruption du jugement. Gouverner inciterait immanquablement au cynisme et à la domination. Comme si le pouvoir en lui-même sécrétait un principe corrupteur. Loin d’inspirer aux hommes politiques le respect et la grandeur de la tâche qui leur est confiée, la possession du pouvoir ferait automatiquement naître des sentiments désordonnés.
Les uns incriminent le présidentialisme de la Ve République, qui pousse aux excès, d’autres l’impartialité de la justice. D’autres encore estiment que l’homme, Nicolas Sarkozy, a fait de la politique à l’ancienne, comme un Jean Tiberi ou un Patrick Balkany, à leur échelle, qui n’avaient rien contre une certaine dose de manœuvres politiques pour mener des campagnes. Pour d’autres encore, la gravité d’un financement libyen est réelle. Tous jugent la peine sévère, emblématique, et assez troublante sur ce qu’elle entend dénoncer : encore une fois, l’exécution provisoire, surtout en l’absence de preuves attestées, ne s’imposait pas.
[1] Emmanuel Kant, Paix perpétuelle, Vrin, 1795, p.51.
Docteur en science politique, Olivia Leboyer enseigne la science politique à Sciences Po Paris. Elle est l’auteur de l’ouvrage Élite et Libéralisme, (Éditions du CNRS, 2012, prix de thèse de la Maison d'Auguste Comte). Elle travaille sur la confiance, et a notamment publié "La confiance au sein de l'armée" (Laboratoire de l'IRSEM, n°19), “L'énigme de la confiance" et "Littérature et confiance" (co-écrit avec Jean-Philippe Vincent) dans la revue Commentaire (n°159 et 166). Elle est également membre de la commission République démocratique du Laboratoire de la République et critique cinéma pour le webzine "Cult.news".
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