Rubrique : République indivisible

Polynésie française : la victoire des indépendantistes montre la limite des statuts « sur mesure » dans les Outre-mer

par Benjamin Morel le 9 mai 2023
En Polynésie française, la liste du parti indépendantiste conduite par l’ex-président du gouvernement Oscar Temaru a remporté, le dimanche 30 avril, une victoire aux élections territoriales. Il obtient la majorité absolue à l’Assemblée territoriale, avec 38 sièges sur 57. Benjamin Morel, maître de conférences à Paris II Panthéon-Assas, analyse ces élections et leurs conséquences.
Le Laboratoire de la République : qu’est-ce qui explique cette victoire ? Le sujet de l’indépendance a-t-il été déterminant pendant la campagne ? Benjamin Morel : Pour commencer, il est important de comprendre la signification de cette situation. Les partis autonomistes ont été divisés entre le TAPURA, parti du gouvernement sortant qui a obtenu 38,5% des voix, et les dissidents du A here ia Porinetia qui ont obtenu 17,5%. Bien que ces deux partis soient majoritaires en termes de voix, le mode de scrutin - similaire à celui des élections régionales en métropole avec une prime d'un tiers des sièges - favorise nettement la liste arrivée en tête. De plus, les indépendantistes ont déjà pris le contrôle d'un organe de la collectivité dans le passé, notamment avec la présidence d'Oscar Temaru. Cependant, leur victoire actuelle les place en tant que force dominante de l'archipel, appuyée par trois députés, l'assemblée et l'exécutif.Il y a plusieurs raisons à cette victoire. Paradoxalement, la question de l'indépendance n'a pas été au centre de la campagne électorale, et ce sont surtout les partis autonomistes qui ont mis en avant ce sujet, espérant ainsi détourner le vote des indépendantistes. De plus, les partis autonomistes ont été pénalisés par leur gestion de la crise sanitaire et ont perdu du terrain sur le plan social, alors que 60% de la population vit sous le seuil de bas revenus et que le taux d'emploi n'est que de 53%. Le Laboratoire de la République : les indépendantistes tenteront-t-ils d’imposer à la métropole un calendrier dans les prochains mois ? Si oui, lequel ? Benjamin Morel : L’indépendance n’ayant pas été au centre des débats, les indépendantistes ont cherché à rassurer en envisageant un agenda lointain, sur 10 ou 15 ans. Néanmoins ils vont devoir donner des gages idéologiques et venir négocier à Paris. Reste qu’un tel référendum serait loin d’être gagné pour les indépendantiste et c’est une gageur de penser que la situation leur sera plus favorable dans dix ans. Comme c'est souvent le cas dans les territoires d'outre-mer, la relation entre l'État et la Polynésie est très ambiguë. D'un côté, l'État est vu comme la source de tous les problèmes, mais d'un autre côté, il est considéré comme indispensable. L'État investit entre un milliard et demi et deux milliards d'euros par an en Polynésie, et les transferts financiers et sociaux de la métropole représentent environ 55% du PIB. Ces fonds sont principalement utilisés pour maintenir les services publics. Toutefois, comme c'est souvent le cas dans les collectivités d'outre-mer, le niveau de vie est maintenu artificiellement à un niveau acceptable grâce aux transferts de la métropole, ce qui crée une économie peu compétitive qui ne produit pas grand-chose en dehors du tourisme. Si la Polynésie devait s'intégrer à l'économie régionale, cela entraînerait une baisse des coûts de production et donc des revenus. Cette situation crée une dépendance et un ressentiment, ainsi que des contradictions politiques. Les élus locaux se font élire en promettant l'autonomie, voire l'indépendance, en réponse à la situation sociale, mais le coût réel de l'indépendance est disproportionné. De plus, la corruption est un problème structurel qui remet en question le lien entre les élus et la population. Selon le dernier rapport de l'Agence française anticorruption, la Polynésie est l'un des territoires les plus touchés, avec un taux d'infractions par habitant quatre fois supérieur à la moyenne nationale, juste derrière la Corse et Saint-Martin. Le Laboratoire de la République : cette victoire est-elle le signe d’un regain de popularité pour les indépendantistes dans les collectivités d’outre-mer ? Ou est-ce un évènement isolé ? Benjamin Morel : Il y a une ambiguïté persistante. La tendance à adopter des statuts sur mesure, initiée par la Nouvelle-Calédonie et la Polynésie, montre maintenant ses limites. L'idée était que, en cédant aux revendications d'autonomie, cela stimulerait le développement économique et épuiserait les revendications. Au lieu de cela, les revendications ont été exacerbées. En Polynésie, l'État n'a plus que des compétences résiduelles en matière de justice, de police et de défense. En Nouvelle-Calédonie, on a même abandonné le suffrage universel pour créer un électorat sur mesure pour les indépendantistes… qui, malgré cela, refusent toujours de reconnaître leur défaite lors des trois référendums sur l'indépendance. Dans tous ces cas, les véritables problèmes économiques et sociaux qui affligent ces collectivités et expliquent leur fragilité n'ont pas été résolus, et les moyens d'action dans ce domaine ont été réduits, contribuant à leur détérioration. D'un autre côté, des modèles ont été mis en place dans lesquels les politiciens locaux, qui ne souhaitent pas toujours assumer leur bilan, le reprochent à l'État… et comme il n'y a plus beaucoup de compétences à transférer, la seule revendication audible devient l'indépendance. Cette situation est d'autant plus dangereuse que ces collectivités inspirent des mouvements similaires en métropole. Les nationalistes corses citent explicitement la Nouvelle-Calédonie en exemple, et suite aux manifestations violentes en hommage à Yvan Colonna il y a un an, Gérald Darmanin a rapidement promis l'autonomie. Le Laboratoire de la République : quelles seraient les conséquences d’une indépendance de la Polynésie française pour la France ? Benjamin Morel : La zone économique exclusive polynésienne est immense, couvrant 4,5 millions de km² et comprenant 118 îles, ce qui est à peu près de la même taille que l'Europe. L'importance stratégique de ce territoire situé en plein milieu de l'une des principales zones d'échanges et de tensions du monde est indéniable. Les États-Unis mènent actuellement une offensive diplomatique dans la région, tandis que le chef de la diplomatie chinoise, Wang Yi, a visité huit États insulaires du Pacifique l'année dernière. Bien que Canberra et Wellington aient été les principaux opposants au maintien de la France dans la région il y a vingt ans, l'Australie et la Nouvelle-Zélande ont tellement peur d'une domination chinoise qu'elles préfèrent avoir Paris comme voisin. La situation internationale évolue dans la région et les appels de la Chine risquent bien, comme ailleurs, d'être entendus. Il ne faut jamais oublier que les séparatismes et les régionalismes peuvent jouer en faveur des adversaires sur la scène internationale. Le Parlement européen a ainsi lancé une enquête sur les liens présumés entre la Catalogne et la Russie.

Culture : la nouvelle arrière-garde ?

par Isabelle Barbéris le 4 mai 2023
Mardi 2 mai, "Le Monde" publiait une tribune d'un collectif d’universitaires défendant le wokisme et dénonçant les attaques à son encontre comme antidémocratiques. Aujourd'hui, Isabelle Barbéris, universitaire, journaliste et membre du comité scientifique du Laboratoire de la République, prend la plume pour confronter wokisme, culture et extrême-droite.
Ce n’est pas parce qu’un phénomène est mal nommé qu’il ne mérite pas d’être pensé. Tel est le cas de ce que les médias ont figé sous l’appellation de « wokisme ». Le terme demeure très flou mais il désigne, par retournement dépriéciatif et moqueur, la certitude de la vérité et du bien que certains brandissent pour faire taire leurs contradicteurs. Au départ, il émane d’une nouvelle génération engagée, fortement sensibilisée aux enjeux du racisme, du sexisme et de l’écologie, et beaucoup plus politisée que la génération d’avant – malgré une insensibilisation inquiétante au sujet de l’antisémitisme. L’intellectuel médiatique Geoffroy de Lagasnerie, dont plusieurs déclarations n’hésitent pas à justifier la violence et la casse, prête ses traits à la nouvelle mouvance, tandis que l’ancienne se reconnaît plus dans l’écrivain dandy Frédéric Beigbeder. Autrement dit : la réaction puritaine après le désarroi moral et décadent. Commençons par rappeler que la dénonciation du « wokisme » est trop souvent le monopole d’une pensée réactionnaire, épidermiquement réticente à la prise en compte des discriminations, des violences sexuelles, ou encore de l’importance des enjeux climatiques. Pour l’extrême-droite, « wokisme » est devenu le parfait synonyme de Grand Remplacement ; le mot désigne alors la peur d’un effacement de la culture judéo-chrétienne et de l’Occident. On l’a vu récemment dans la panique suscitée par la restauration de la statue d’Ousmane Sow à Besançon, donnant lieu à une surenchère d’imputations complotistes voulant absolument y voir une tentative de « blackface » inversé (noircissement du visage de Victor Hugo à des fins putatives d’effacement et d’humiliation du blanc). Les dérives sont toutefois aussi pointées par des militants et des intellectuels impliqués dans les luttes progressistes – par exemple, aux Etats-Unis où les crispations identitaires tournent à un affrontement permanent entre libéraux et communautariens. Citons le philosophe progressiste Michael Walzer qui, tout en reconnaissant la légitimité de la colère des Noirs et en s’y associant, pointe l’enfermement en silos des « politiques de l’identité », ou l’intellectuel marxiste Walter Benn Michaels qui a dénoncé la logique de reproduction des élites que camouflerait selon lui la sélection par critères de « race ». Pour ceux qui s’en réclament, les approches identitaires revendiquent un motif ancien (voltairien, hugolien, puis marxiste) du progressisme : celui de la désaliénation et de la prise de conscience. Rien de plus banal. Parfois, cette prise de conscience confine au ridicule, le wokisme devenant alors un « réveillisme »… un réveil d’un long sommeil : c’est par exemple le cas lorsqu’un metteur en scène découvre, en 2022, que Dom Juan est un personnage négatif et que la pièce de Molière ne l’attendait pas pour en être une acerbe critique … Mais le motif de la prise de conscience est aussi religieux – c’est celui de la conversion - et il se fond désormais dans des idéologies millénaristes comme la collapsologie, tournant à la panique civilisationnelle.  Nous avons donc affaire à un progressisme devenu malade, autodestructeur, car convaincu que le progrès, tout du moins sa définition humaniste héritée de la Renaissance et des Lumières, détruirait l’humanité et la planète: un progressisme résolument anti-progrès, se dévorant lui-même… La mort de l’artistique Les causes défendues (antiracisme, antisexisme, lutte contre l’homophobie, la transphobie) sont légitimes pour tous les domaines de la société, mais dans la culture, ces causes transversales se sont substituées à la quasi-intégralité des politiques culturelles. Il faut remonter à 2015, au moment de la création par Fleur Pellerin d’un Collège de la diversité, rapidement infiltré par l’association Décoloniser les arts alors présidée par Françoise Vergès. L’association est un doublon du Parti des Indigènes de la République dans le domaine culturel et met donc fort logiquement en pratique une conception racialiste et comptable de la diversité. Si le Parti des Indigènes de la République a essuyé un échec en tant qu’organisation politique, ses idées culturalistes et différencialistes ont par contre remporté une victoire certaine sur les esprits, en premier lieu dans le secteur de la culture. Au point d’être désormais considérées comme « normales », voire porteuses en termes de carrière, par un establishment culturel désireux de faire bonne figure. Une telle normalisation idéologique va de pair avec la standardisation des sujets traités dans les établissements d’art subventionnés, de plus en plus motivés par l’affichage d’une efficacité sociétale directe, et un discours de reconnaissance escomptant de la part des publics des schémas d’identification primaires. Elle accompagne également l’installation d’un arsenal normatif distribuant les subventions selon des critères à peine masqués de sexe, de « race » et bientôt (cela commence à poindre dans certaines institutions) par orientation sexuelle. La pénurie de moyens dans la culture accentue cette surenchère normative assimilable à une censure a priori, l’opérateur public étant d’autant plus sommé de justifier ses choix que les aides se fragmentent et se raréfient ! Autrement dit, il est plus facile pour lui de se cacher derrière des normes que d’assumer de véritables arbitrages. La Cour des comptes épinglait cette débandade bureaucratique dans un rapport de décembre 2021[1] qui ciblait un ministère « suiviste » et « gestionnaire », vulnérable aux lobbys. Elle observait un phénomène d’atomisation du secteur professionnel lié à la fragmentation croissante des financements croisés, et allant de pair avec la consécration d’une économie par projets. Pour le dire plus simplement, si l’art subventionné fut un temps une garantie d’indépendance pour les artistes qui souhaitaient ne pas être inféodés aux pressions économiques, idéologiques du secteur privé, la fragmentation des aides fait qu’aujourd’hui, il devient suicidaire pour n’importe quel artiste, surtout jeune, de ne pas aller dans le sens du vent… Rassembler un budget exige désormais d’être détenteur d’un réseau professionnel exponentiel. La subvention n’est donc plus une garantie d’autonomie (la fameuse « exception culturelle ») mais tend au contraire à renforcer les phénomènes de concurrence et d’entre-soi. Alliance objective avec l’extrême-droite Souvent présenté comme une demande sociale, le wokisme est donc aussi une idéologie d’Etat : d’un état culturel faible, normatif et bureaucratique, qui saupoudre par catégorie, plutôt que d’affirmer de véritables choix politiques. En quelques années, les rapports (sur la restitution des œuvres à l’Afrique, sur la diversité à l’Opéra de Paris) et les nominations à la tête des plus grands établissements publics démontrent l’évolution en ce sens de la doctrine culturelle. On y détecte aussi une forme de clientélisme, dans lequel la culture est mise au service du « et en même temps » pour donner quelques gages à l’électorat de gauche, tandis que la plupart des sujets régaliens (sécurité, immigration, santé, droits sociaux) se négocient désormais sur la partie droite de l’échiquier idéologique et politique. Ce pas de deux est accepté par la plupart des acteurs culturels, en grande partie du fait de l’appauvrissement déjà mentionné du secteur culturel. Les cabales (parfois pour de bonnes raisons, souvent pour de mauvaises) et les affaires de déprogrammation se multiplient de façon anarchique. Les différentes causes sont de plus en plus souvent portées par des militants radicalisés, souvent mus par le ressentiment et le « pousse-toi que je m’y mette »… Un tel paysage en décomposition ne fait qu’alimenter le populisme ambiant, dont l’un des ressorts principaux est bien la haine de la culture, dénoncée comme « élitiste ». Or, ce jeu malsain transformant la culture et les arts en procès systématique nourrit un climat de « choc des civilisations » qui fait tourner la noria de l’extrême-droite. L’alliance avec l’extrême-droite se voit jusque dans le choix des mots : identitaires des deux extrêmes voient partout la « gangrène » et la « contamination ». Chez les décoloniaux, « gangrène » de nos esprits « contaminés » par un « racisme inconscient », et à « rééduquer ». Chez les adeptes de Renaud Camus, « gangrène » du « wokisme » des « élites » à la botte de Bruxelles, etc. Censeurs contre censeurs. En Italie, Giorgia Meloni a parfaitement su tirer parti de l’idéologie dominante culturelle, et l’on voit désormais toutes les formations d’extrême-droite françaises enfourcher la cause de la lutte contre le wokisme et le Grand Remplacement. Meloni sut par exemple très bien mettre à profit la diffusion de la pièce manichéenne de Tiago Rodrigues Catarina ou la beauté de tuer des fascistes. Et la première programmation de celui qui s’est retrouvé propulsé à la direction du festival d’Avignon démontre par ailleurs, si cela s’avérait encore nécessaire, que les politiques identitaires dissimulent une dépolitisation réelle des arts. Si Rodrigues brandit la diversité et la parité de sa programmation, l’absence des grands enjeux politiques (guerre en Ukraine, soulèvement iranien Femme Vie Liberté) est assez désolante. Une belle illustration de la digression politique opérée par les « identity politics »… Si ce carnaval peut sembler lassant, il dissimule sans doute le plus triste : la baisse de la créativité, l’installation de routines et d’automatismes. Le procès systématique du passé empêche l’art d’avancer et d’inventer des formes nouvelles : il le dépolitise et l’enferme dans une éternelle arrière-garde. [1] « Recentrer les missions du Ministère de la culture », https://www.ccomptes.fr/sites/default/files/2021-12/20211214-NS-Culture.pdf

Mur de la honte : « une logique qui rappelle les mouvements totalitaires »

par Vincent Tournier le 28 avril 2023
Les noms de 11 étudiants ont été inscrits dans la nuit du dimanche 2 au lundi 3 avril sur les murs de Sciences Po Lille par certains de leurs camarades. Leur seul tort : s’être opposés au blocage de leur école dans le cadre des manifestations pour la réforme des retraites. Vincent Tournier, professeur à Sciences Po Grenoble, qui avait subi un traitement comparable en 2021, réagit à l’évènement.
Le Laboratoire de la République : y a-t-il des éléments comparables entre l’évènement de ce week-end à l’IEP de Lille et ce que vous avez subi à Grenoble ? En particulier, les logiques à l’œuvre sont-elles les mêmes ? En tout cas, cela commence à devenir une habitude. Nous avons eu l’honneur, mon collègue Klaus Kinzler et moi-même, d’ouvrir le bal en mars 2021. Puis est venu le tour de l’ancien directeur de Sciences po Lyon, Renaud Payre, et maintenant celui de ces malheureux étudiants de Sciences po Lille, cloués au pilori pour avoir osé contester les blocages. Lorsqu’un événement se produit une fois, il peut s’agir d’un accident ; mais lorsqu’il se répète, le problème est plus profond. Initialement, les accusations placardées sur les murs se contentaient de lancer des accusations générales, pointant par exemple le sexisme de Sciences Po. Le passage aux personnes est une nouvelle étape. On songe aux dazibaos, ces affiches chinoises qui, pendant la Révolution culturelle, consistaient à placarder le nom des déviationnistes pour les livrer à la vindicte populaire. C’est triste à dire, mais nos étudiants ont beau avoir été biberonnés au lait de la démocratie et des grands principes libéraux, ils reproduisent une logique qui rappelle les mouvements totalitaires. On en est certes au stade embryonnaire, mais c’est quand même inquiétant. Le Laboratoire de la République : le directeur de l’IEP de Lille a immédiatement réagi à l’évènement et a annoncé que l’établissement portera plainte. Dans le journal le Monde, il appelle à un « réveil collectif ». A-t-il des chances d’être entendu et suivi dans la communauté académique et les administrations universitaires ? La réaction du directeur de l’IEP de Lille a été parfaite, même si lui-même, en janvier 2020, a annulé une conférence de l’avocat Charles Consigny et du journaliste Geoffroy Lejeune, qui devait se tenir dans son école. Cela nous rappelle qu'il faut éviter de créer des précédents qui peuvent encourager les excès. C’est tout le problème : cela fait des années que, tout en prônant l’amour du débat, nous valorisons en réalité l’amour de la censure, comme le montre l’intense mobilisation contre les « discours de haine », soutenue activement par les institutions nationales et européennes. De ce point de vue, nos étudiants sont de braves petits soldats : ils ne font que mettre en œuvre les consignes officielles. Quant au monde universitaire, il ne faut pas trop en attendre : non seulement la plupart des gens optent généralement pour la prudence, mais de plus les étudiants sont officiellement encouragés à être eux-mêmes des délateurs, par exemple en matière de discriminations ou de sexisme. Donc, là aussi, il ne faut pas être surpris par le résultat, et encore moins espérer une solution de ce côté tant que nous ne changerons pas le logiciel. Le Laboratoire de la République : Pierre Mathiot évoque également « une forme de pureté militante », véritable bombe démocratique. Quelle solution pour traiter, auprès des étudiants, cette problématique ?  L’histoire nous apprend qu’il est quasiment impossible d’aller à l’encontre des grandes passions collectives, dont les causes sont certainement multiples et profondes. La question que l’on peut quand même se poser concerne l’impact de l’école. Notre système scolaire a-t-il échoué à immuniser les étudiants contre les idéologies totalitaires ou a-t-il au contraire trop bien réussi en créant une sorte de conditionnement contre le fascisme, sorte de monstre brandi continuellement sans être réellement défini, de sorte que les élèves sont amenés à accoler l’étiquette fasciste à tout et n’importe quoi, prélude à des campagnes d’éradication au nom de la lutte du Bien contre le Mal ? Cette seconde interprétation est d’autant moins exclue que l’activisme révolutionnaire n’a pas fait l’objet de la même délégitimation que le fascisme. Un parfum de romantisme continue d’entourer la gauche radicale. Du reste, le système scolaire encourage les élèves à être des êtres hautement vertueux. La vertu actuelle ne consiste pas à aimer son pays et à respecter les lois, mais à traquer la moindre déviance supposée concernant l’immigration, le sexisme ou l’écologisme. D’une certaine façon, nous avons la jeunesse que nous voulons. S’il y a un échec, la responsabilité est collective. Il faudrait peut-être en tirer des leçons pour les prochaines générations.

Regards croisés sur le Service National Universel : « une expérience enrichissante, permettant le dépassement de soi »

par L'équipe du Lab' le 6 avril 2023
Dans cette série consacrée au Service National Universel, Le Laboratoire de la République donne la parole à ceux qui font vivre ce programme dans toute la France depuis sa création en 2019. Aujourd’hui, deux jeunes qui ont effectué leur SNU nous répondent. Albin est étudiant à l’université catholique de Lille en Droit et Science Politique. Maé est lycéenne, en première HLP (Humanités, Littérature et Philosophie).
Le Laboratoire de la République : Racontez-nous votre expérience. Où avez-vous fait votre SNU, dans quelles conditions ? Qu’avez-vous appris de façon générale ? Avez-vous-eu auparavant une expérience d’engagement républicain ou de formation républicaine ? Albin : J’ai réalisé le séjour de cohésion de deux semaines à Die, dans un centre tout proche de la forêt et des montagnes. J’étais logé dans un « marabout », une espèce de grande tente avec 8 couchages. C’était au début des grandes vacances de la fin de mon année de 4e, j’ai donc dû passer mes épreuves de français en avance pour pouvoir y participer. Etant engagé dans le cadre associatif et de représentation lycéenne notamment au Conseil National de la Vie Lycéenne, j’avais beaucoup entendu parler de la mise en place du SNU. Je voulais comprendre concrètement, au travers de l’expérience ce que j’allais vivre, ce qu’était vraiment ce fameux Service National Universel. Maé : Mon expérience au SNU fût vraiment intéressante. Tout d'abord, la vie en communauté était vraiment enrichissante, notamment avec la vie quotidienne dans le foyer, qui m'a permis d'être plus autonome, mais également avec les diverses activités physiques qui nous ont permis de renforcer notre cohésion,  nous en ressortions toujours plus unis et plus solidaires. S'ajoute à ça les nombreuses interventions sur des thèmes tel que le patrimoine et la culture française, ou encore la défense et la sécurité, des interventions qui m'ont vraiment plu, elles m'ont permis d'élargir mes connaissances sur la France, mais également sur l'Union Européenne, des connaissances que je n'avais pas acquises auparavant car ce n'est pas un sujet qui m'attirait plus que ça, mais aujourd'hui je suis contente d'avoir pu en apprendre plus. Le Laboratoire de la République : La première phase du SNU constitue l’aboutissement du parcours citoyen. Avez-vous été satisfait des modules proposés et de votre expérience en général ? Que changeriez-vous ou non au sein de cette première phase ? Albin : La première phase du SNU restera pour moi une expérience profondément enrichissante, permettant le dépassement de soi au travers d’activités comme la via ferrata ou bien même l’escalade, l’accrobranche et les activités physiques comme le canoë que je n’aurais probablement pas faites par moi-même. De plus, le fait que nous ayons été réunis avec des jeunes qui venaient d’horizons complètements différents, que nous ne connaissions pas, nous a permis de nouer de forts liens en seulement deux semaines passées ensemble. Nous n’avions accès à nos téléphones portables qu’une heure par jour, et cette restriction nous a probablement permis de plus nous tourner vers les autres. Au-delà des amitiés et des expériences vécues, nos journées ont été rythmées par des activités ludiques et des rencontres avec de nombreux acteurs de la République et d’autres organes liés. En effet, nous avons passé la formation aux premiers secours, rencontré des représentants de l’armée, de la banque de France et des secours. Pour nombreux de mes camarades volontaires au SNU, l’objectif était de comprendre et matérialiser leur nationalité et avoir une première expérience du service. Au sens général, j’ai apprécié ce séjour de cohésion qui m’a permis de sortir de ma zone de confort et, grâce à ça, de me découvrir. Il y a eu, c’est sûr, des moments durs, des moments où je me suis dit « mais pourquoi je suis venu ? », et où j’ai remis en question ma participation, notamment dans des moments particulièrement difficiles comme quand, pendant plusieurs nuits, nous avons dû nous réfugier avec des lits de camps dans une salle des fêtes à cause de forts orages, quand nous devions nous laver à l’eau froide (heureusement pendant l’été) ou bien quand nous étions tout en haut d’une falaise et qu’il fallait descendre en rappel. Je crois bien que je n’aurais pas pu aller au bout de cette expérience si le groupe n’avait pas été là, si ces volontaires comme moi ne m’avais pas aidé. Je crois vraiment que c’est dans ces situations que la solidarité a pu gommer les difficultés que nous pouvions tous avoir. Alors, non, je ne changerai rien de tout ce que j’ai vécu. Aujourd’hui, je suis heureux de ce que j’ai vécu et je crois que c’est à la fin de ce séjour particulièrement fort que l’on se rend compte à quel point cela nous a permis de nous construire. Maé : Cette expérience au SNU m'a inculqué de nouveaux enseignements. Elle m'a donné le courage de poursuivre mes objectifs et de les atteindre, et j'ai donc appris à ne jamais abandonner quelle que soit la raison. C'est avec des interventions sur les handicaps que j'ai pris conscience de l'importance de devoir toujours rester motivé pour affronter les obstacles de la vie ! Le Laboratoire de la République : Recommanderiez-vous à tous les jeunes de faire leur service ? Pensez-vous qu’il serait nécessaire d'imposer le SNU ? Albin : Je recommande évidemment le SNU à ceux qui souhaitent vivre une expérience hors du commun de faire le SNU. Mais je ne crois pas qu’il faille le rendre obligatoire car ce qui fait que le SNU est une expérience incroyable repose sur l’envie des jeunes et leur motivation à y participer. Encourager les jeunes à s’y intéresser et ensuite à participer est important.  Maé : Je recommande le SNU car il est enrichissant, mais également marquant. Que l'on soit sociable ou réservé, petit ou grand, sportif ou non, on y trouve toujours sa place !

La vie d’élu local : le malaise de nombreux maires

par Vincent Chauvet le 5 avril 2023 Vincent Chauvet
Depuis 2020, l’association des maires de France constate que plus d'un millier de maires ont quitté leurs fonctions. Le nombre d'élus locaux, et notamment de maires, qui démissionnent atteint des records. Le Laboratoire de la République a interrogé Vincent Chauvet, maire d’Autun (Saône-et-Loire) et 1er vice-président de la communauté de communes du Grand Autunois Morvan (CCGAM), sur sa vie quotidienne d’élu et les problèmes qui en découlent. Le Morvan, où l'on constate un recul des services publics, est un des territoires ayant connu une vague de démissions d'élus.
Le Laboratoire de la République : constatez-vous personnellement une forme de malaise ou de fatigue touchant les élus locaux ? Si oui, quels en sont les grands déterminants ? Vincent Chauvet : Il est certain qu’il y a aujourd’hui un fossé entre les programmes que les élus ont porté devant leurs électeurs en 2020, et la réalité trois ans après. Personne n’aurait imaginé que les énergies de début de mandat seraient consacrées à gérer les conséquences d’une crise sanitaire, d’une guerre sur le continent engendrant une crise énergétique puis une inflation forte. Forcément, je comprends que le contexte d’exercice actuel des mandats locaux génère un certain nombre découragement. Pour l’élu lui-même, le mandat électif s’observe et s’évalue sur la balance entre le travail positif réalisé, les projets sortis ou engagés, face aux difficultés à résoudre et à surmonter. Pour cela, nous nous mobilisons bien souvent au détriment des vies de famille, des carrières professionnelles, pour l’intérêt général. Il faut sans doute revoir le statut de l’élu, pour continuer de susciter l’envie des citoyennes et citoyens de s’investir pour le collectif, ce qui m’anime et me motive pour ma part encore comme au premier jour de mon engagement public.             Le Laboratoire de la République : comment avez-vous vécu personnellement votre début de mandat ? Avez-vous rencontré des difficultés qui auraient pu vous décourager ? Vincent Chauvet : A la fois avec confiance, mais aussi avec des inquiétudes quotidiennes où j’ai pu parfois ressentir un sentiment d’impuissance. Confiance car nous avons réussi, une équipe d’élus et d’agent impliqués et mobilisés, à faire avancer sereinement nos projets municipaux les plus ambitieux, notamment les grands chantiers prévus dans le dispositif Action Cœur de Ville pour la requalification du centre historique sur le volet commercial, de l’habitat, du patrimoine et des mobilités. En revanche, je passe une grande partie de mon temps d’élu sur la fonction de Président du conseil de surveillance de l’hôpital d’Autun. Sans réel pouvoir de décision, et en première ligne face à toutes les difficultés d’une question devenue la principale source d’inquiétude et de défiance pour nos habitants. Autun vient de perdre sa maternité publique, la seule à 1h30 de route pour beaucoup d’habitants du Morvan. Malgré nos efforts et la mobilisation des tous les acteurs du territoire, il n’y a pas de recette miracle immédiate à la pénurie de professionnels de santé, rencontrée (quasi) partout en France. Une réalité qu’il faudra affronter pendant encore plusieurs années, et contre laquelle je me bats avant tout sur le terrain du renforcement de notre attractivité territoriale et du changement des modèles, plutôt que du déclinisme et de la fatalité. Le Laboratoire de la République : avez-vous le sentiment que l’État soutient suffisamment les élus locaux et que vous avez les moyens d’exercer votre mandat ? Vincent Chauvet : Contrairement à la période précédant 2017, et même si nous pourrions attendre toujours plus, l’Etat a garanti aux communes les moyens financiers d’agir dans ses prérogatives. Il a été au rendez-vous du financement de nos investissements. Le « couple » Maire/Préfet s’est renforcé depuis la crise sanitaire, pendant laquelle la coopération s’est avérée vraiment efficace. En revanche, il est bien plus difficile de boucler les budgets communaux et intercommunaux en raison des coûts exponentiels des dépenses d’énergie. Nos communes reviennent à l’essentiel et priorisent les investissements pour la rénovation énergétique des bâtiments. Je suis persuadé que nous tirerons sur le long terme du positif à ces difficultés, notamment pour la transition écologique. Le Laboratoire de la République : l’AMF estime à 1500 le nombre d’agressions d’élus municipaux au cours de l’année 2022, une hausse de 15% par rapport à 2021. Constatez-vous un changement des relations avec certains citoyens ? Pourquoi ? Vincent Chauvet : Dans une société de l’immédiateté, ou tout est dû à chacun, il y a effectivement une infime partie de nos habitants qui se laissent de plus en plus aller à la déviance et ce n’est pas acceptable. Le Maire est souvent à portée de baffes de toutes les frustrations du quotidien. J’ai malheureusement dû faire face plusieurs fois depuis ma prise de fonctions à des agressions verbales nécessitant une action en justice. Menaces de mort, injures publiques, outrages et insultes constatées sur les réseaux sociaux à mon encontre mais aussi à celle d’autres élus autunois, seules des peines de sursis ont été prononcées. Or, les faits ont été réitérés plusieurs fois, tant sur les réseaux sociaux que dans la rue. On peut aussi s'interroger sur la lenteur des procédures qui finissent par laisser courir le délai de prescription des délits visés par les propos sur les réseaux sociaux, ce qui absout de fait leurs auteurs. Il faut d'urgence mettre un terme à la culture de l'excuse à l’encontre des auteurs des violences envers les élus, revoir au plus vite l'appréciation des "limites acceptables au débat public ou à la critique envers les élus", et arrêter de considérer le fait que la victime soit une femme ou un homme politique soit une circonstance atténuante, voire penser que l'élu est en quelque sorte lui-même responsable de tels actes, comme s'il "l'avait bien cherché".

« Ne faiblissons pas face aux attaques antisémites »

par Caroline Yadan le 30 mars 2023 Caroline Yadan
Trois députés, Caroline Yadan (Paris), Éric Bothorel (Côtes-d’Armor) et Mathieu Lefèvre (Val-de-Marne) ainsi que le parti EELV ont saisi mardi 14 février la procureure de la République de Paris pour demander le blocage d’ « Europe Écologie – Les Bruns », un forum néonazi. Ce site est l’extension du site Démocratie participative, créé et animé par le néonazi Boris Le Lay, caché au Japon. Caroline Yadan éclaire cette initiative pour Le Laboratoire de la République.
Le Laboratoire de la République : Pourquoi avez-vous décidé, avec Éric Bothorel et Mathieu Lefèvre, de saisir la procureure de la République de Paris ? Caroline Yadan : Sur un plan purement juridique, l’article 40 du code de procédure pénale est très clair : tout citoyen ayant connaissance de faits pouvant constituer un crime ou un délit doit saisir le Procureur pour qu’il apprécie les suites à donner. Il s’agit bien d’une obligation civique, d’un devoir incombant au citoyen. En l’occurrence, les faits sont plutôt clairs : apologie du IIIe Reich, promotion d’un séparatisme d’extrême-droite, antisémitisme décomplexé, fantasmes de guerre raciale … Par le passé, Monsieur Le Lay, néonazi Français, a déjà été condamné pour des faits similaires, puisqu’il doit purger une peine de plus de 10 ans de prison et qu’il fait l’objet d’un mandat d’arrêt Interpol. Les demandes d’extradition adressées au Japon n’ont, pour l’instant, pas porté leurs fruits. Au-delà de la simple démarche civique et juridique, l’enjeu de dénonciation de ces faits est, pour moi, fondamental. Il s’agit ici d’incarner la fermeté républicaine, et de ne pas faiblir face aux menaces et attaques faites à notre démocratie et à nos valeurs. Face à des faits aussi graves, il est de notre responsabilité d’incarner un rempart républicain et de lutter contre toutes les formes de racisme. Comment ne pas s’inquiéter de voir fleurir ce type de propos et de comportements sur Internet ? Je suis surtout inquiète et interrogée par le silence assourdissant des extrêmes sur ce sujet : ce silence est très révélateur… Le Laboratoire de la République : Dégradations de cimetières ou sur la voie publique, manifestations, diffusion sur internet : l’antisémitisme d’extrême-droite semble être plus présent qu’avant. La parole antisémite d’extrême-droite s’est-elle libérée ? Si oui, à la faveur de quoi ?  Caroline Yadan : L’augmentation des actes antisémites en France est constante. Elle a été de 74 % en 2021 et représente 60% des actes racistes alors que les juifs représentent 1% de la population. La dernière radiographie de l’antisémitisme, publiée par Fondapol en 2022, démontre que les Français ont conscience de la progression de l’antisémitisme : 64% des personnes interrogées estiment que l’antisémitisme est plus répandu qu’auparavant. La progression du phénomène antisémite, en France mais aussi dans le monde, est très inquiétante. Déferlement de la haine en ligne, poussée des thèses conspirationnistes, haine d'Israël, islamisme, récupération de la mémoire de la Shoah, attentats perpétrés en France, en Allemagne ou aux USA, assassinats, meurtres, menaces à l’encontre des Juifs, slogans antisémites scandés dans des manifestations, infiltration dans le mouvement des Gilets Jaunes ou des antivax, le phénomène perdure à travers l’histoire et se renouvelle dans ses formes et ses expressions. L’antisémitisme multiplie les visages et les faux semblants. Pour tenter de tromper notre vigilance, il se pare sans cesse des habits de notre temps. L’antisémitisme est attisé aujourd’hui par l’extrême-gauche, sur fond de haine d’Israël et de complaisance à l’égard de l’islamisme. L’antisémitisme qui tue aujourd’hui en France est l’antisémitisme islamiste. L’antisémitisme d’extrême-gauche a supplanté celui de l’extrême-droite dans l’espace médiatique classique et dans les arènes politiques. Toutefois, cette nouveauté ne doit surtout pas nous induire en erreur ou nous rassurer quant à une potentielle disparition ou diminution de l’antisémitisme de l’extrême-droite. Le Rassemblement National se positionne actuellement comme luttant contre l’antisémitisme, notamment à l’Assemblée nationale, dans une volonté de respectabilité : de la triste remise de médaille de la ville de Perpignan à Serge Klarsfeld par Louis Aliot à la volonté toute récente de prendre la présidence du groupe d’étude sur l’antisémitisme à l’Assemblée Nationale, nous assistons à une instrumentalisation par le RN de cette lutte contre l’antisémitisme. La parole antisémite d’extrême-droite est, par ailleurs, soutenue par le manque de régulation des propos tenus sur Internet qui prolifèrent à la faveur des algorithmes de plus en plus pointés du doigt pour leur tendance à invisibiliser les opinions modérées au profit d’opinions extrêmes. Enfin, et c’est là une grande source d’inquiétude, ces propos antisémites répandus sur les réseaux sociaux atteignent nos jeunes, trop peu accompagnés dans le décryptage des médias et trop peu éduqués face aux dangers du complotisme et des extrêmes. Instagram et TikTok recensent des millions de hashtags liés à l’antisémitisme, selon une analyse conduite par l’association britannique « Hope not Hate », la fondation allemande Amadeu Antonio et le groupe suédois Expo Foundation. Le Laboratoire de la République : Le site source « Démocratie participative » serait toujours accessible malgré un blocage ordonné en 2018 selon Libération. Les pouvoirs publics ont-ils les ressources pour bloquer durablement les sites racistes ou antisémites de ce type ? Caroline Yadan : La demande de blocage est une solution technique peu efficace et n’éteint de toute façon pas la source de la haine. La parade est facilement trouvée : il suffit de recréer le même site en changeant simplement son nom de domaine. Concrètement, il s’agit du procédé bien connu de la « boîte postale », simplement plus moderne, dématérialisée et reproductible quasiment à l’infini. A ma connaissance, le site « Démocratie Participative » est beaucoup moins accessible depuis que Google l’a déréférencé. Cela signifie qu’il n’est plus possible de le trouver au moyen d’une recherche via cette plateforme. Cette situation interpelle sur la capacité de réponse des pouvoirs publics car nous n’avons évidemment pas les mêmes moyens d’intervention techniques que les GAFAM. D’ailleurs, aucun État n’en dispose factuellement. Très concrètement, le pouvoir détenu par ces entreprises questionne partout à travers le monde, tant et si bien que leur démantèlement est évoqué par plusieurs responsables politiques à l’international. Au cours de la présidence française de l’Union européenne, Emmanuel Macron a indiqué envisager cette solution parmi les options de régulation possibles, sur un moyen terme. La majorité présidentielle a beaucoup œuvré pour renforcer la législation, et a également porté un travail de fond à l’échelle européenne pour structurer une réponse régionale, à défaut de pouvoir être mondiale. Beaucoup a déjà été fait : instauration du principe de la majorité numérique ; installation obligatoire par défaut du contrôle parental sur les ordinateurs ; renforcement des obligations incombant aux gestionnaires de plateformes, plus particulièrement lorsqu’ils sont saisis par une demande émanant de la justice ou des services de polices, renforcement des effectifs de police pour mieux lutter contre la cybercriminalité, … A l’échelle européenne, l’adoption des 2 règlements Digital Service Act (DSA) et du Digital Market Act (DMA) donne les moyens à l’Union européenne de répondre aux dérives constatées chez les GAFAM, que ce soit dans leur fonctionnement ou les services qu’ils proposent à leurs utilisateurs ou bien dans leurs obligations de lutte contre les contenus illicites, la transparence en ligne, l’atténuation des risques ou les réponses aux crises. Concrètement, la France comme l'Union européenne se dote des moyens de sanctionner les entreprises tout comme les utilisateurs, en fermant les sites criminels et en condamnant leurs auteurs à des amendes ou des peines de prison selon les faits. Toutefois, beaucoup reste encore à faire car les réseaux sociaux et Internet sont des espaces évolutifs où l’économie de l’infox a encore de beaux jours devant elle. Nous devons réfléchir et construire les solutions techniques, juridiques, économiques et sociales pour endiguer et marginaliser ces phénomènes. Olivier Véran a rappelé l’ouverture prochaine des états généraux de l’information, pour acter le lancement d’un travail essentiel à faire à l’heure des fake news, des conséquences des sphères complotistes et antisémites, de l’impact des réseaux sociaux et des algorithmes sur l’information. Les réponses restent donc à construire sur le plan politique, et j’aurais à cœur d’y prendre part dans les prochaines semaines.

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