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Octobre Rose : comment l’IA pourrait transformer la mammographie en outil de prévention personnalisée

par David Smadja et Léa Behr le 6 octobre 2026
À l’occasion d’Octobre Rose, ce nouveau numéro des Mardis de l’innovation en santé s’intéresse à une évolution qui pourrait profondément transformer le dépistage du cancer du sein : l’intelligence artificielle appliquée à la mammographie. Les résultats récents de l’étude suédoise MASAI suggèrent qu’une association entre expertise médicale et IA pourrait améliorer la détection des cancers tout en réduisant la charge de lecture des radiologues. Mais la perspective va désormais plus loin : demain, la mammographie pourrait non seulement détecter un cancer, mais aussi contribuer à prédire le risque individuel d’en développer un et fournir des informations sur le risque cardiovasculaire. Une évolution qui dessine le passage d’une logique de dépistage à une véritable prévention personnalisée en santé des femmes.
Octobre Rose est là. Alors, pour ce mardi de l’innovation, parlons de santé des femmes. Et parlons d’une innovation qui pourrait transformer profondément la manière dont nous dépistons demain le cancer du sein : l’intelligence artificielle appliquée à la mammographie. L’IA en radiologie n’est évidemment pas nouvelle. Depuis plusieurs années, les publications se multiplient pour montrer que des algorithmes peuvent identifier sur une image des anomalies parfois difficiles à détecter par l’œil humain. Mais il existe une différence fondamentale entre montrer qu’un algorithme fonctionne rétrospectivement sur une banque d’images et démontrer qu’il améliore réellement un programme de dépistage lorsqu’on l’utilise chez des dizaines de milliers de femmes. C’est précisément ce qui rend particulièrement intéressante l’étude suédoise MASAI (Mammography Screening with Artificial Intelligence) dont de nouveaux résultats avaient été publiés en janvier 2026 dans The Lancet. Et quelques mois plus tard (avril 2026), Eric Topol lui consacrait dans le même journal un éditorial au titre qui ne laisse guère de doute sur son interprétation : « Mammography should include artificial intelligence support ».  Alors, que montrent réellement ces résultats ? Jusqu’à présent, une grande partie des travaux consacrés à l’IA en mammographie reposait sur des études rétrospectives ou observationnelles. MASAI est différent. Il s’agit d’un essai randomisé en population réelle, intégré au programme suédois de dépistage du cancer du sein. Entre avril 2021 et décembre 2022, 105 934 femmes ont été randomisées. Dans un groupe, les mammographies étaient interprétées selon le système traditionnel : double lecture par deux radiologues. Dans l’autre, le dépistage était assisté par une IA. L’algorithme utilisé, Transpara, analyse les mammographies et attribue un score de risque allant de 1 à 10. Il signale également au radiologue les zones de l’image qu’il considère comme suspectes. Les mammographies à risque moins élevé pouvaient ainsi faire l’objet d’une seule lecture humaine, tandis que celles considérées comme les plus à risque bénéficiaient d’une double lecture. L’IA fournissait également une aide à la détection au radiologue. C’est une distinction importante : l’étude ne compare pas le radiologue à la machine. Elle compare deux organisations : deux radiologues d’un côté, une organisation associant radiologue et intelligence artificielle de l’autre. Et c’est probablement ainsi qu’il faut envisager l’avenir de l’IA en médecine. Les premières analyses de MASAI avaient déjà produit un résultat particulièrement marquant. Dans le groupe bénéficiant de l’IA, 338 cancers ont été détectés lors du dépistage, contre 262 dans le groupe contrôle, soit une augmentation de 29 % de la détection des cancers. Mais ce chiffre n’aurait qu’un intérêt limité si l’IA obtenait ce résultat en multipliant les alertes, les examens complémentaires et les faux positifs. Or ce n’est pas ce qui a été observé. La spécificité est pratiquement identique dans les deux groupes : 98,5 % avec IA contre 98,5 % sans IA.  Et surtout, les cancers supplémentaires détectés n’étaient pas simplement des anomalies insignifiantes. L’augmentation concernait principalement de petites tumeurs invasives, sans atteinte ganglionnaire. Les auteurs avaient également observé davantage de détection de certains sous-types plus agressifs, notamment luminal B, triple négatif et HER2 positif. Autrement dit, l’IA semble permettre de repérer plus tôt une partie des cancers pour lesquels une détection précoce peut être particulièrement importante. Mais la vraie question arrive deux ans plus tard. Détecter davantage de cancers lors d’une mammographie est intéressant. Mais cela ne suffit pas. Car il existe un problème particulièrement important dans tous les programmes de dépistage : celui des cancers d’intervalle. Ce sont les cancers diagnostiqués entre deux campagnes de dépistage, après une mammographie qui ne les avait pas détectés. Ils constituent un indicateur important de la performance d’un programme de dépistage et sont généralement associés à des caractéristiques moins favorables que les cancers détectés lors du screening. C’est précisément l’objet de la publication de 2026. Après au moins deux années de suivi, les chercheurs retrouvent 82 cancers d’intervalle parmi 53 043 femmes dans le groupe IA, contre 93 parmi 52 872 femmes dans le groupe contrôle. Soit respectivement 1,55 contre 1,76 cancer d’intervalle pour 1 000 femmes dépistées. Cela correspond numériquement à 12 % de cancers d’intervalle en moins dans le groupe utilisant l’IA.  Mais attention à ne pas surinterpréter ce chiffre. L’étude était conçue pour démontrer la non-infériorité de l’approche assistée par IA sur ce critère et non sa supériorité. La différence observée ne permet donc pas d’affirmer statistiquement que l’IA réduit de 12 % les cancers d’intervalle. C’est un signal favorable, pas encore une démonstration de supériorité. En revanche, un autre résultat est beaucoup plus net : la sensibilité du dépistage passe de 73,8 % sans IA à 80,5 % avec IA. La différence est statistiquement significative. Et simultanément, la spécificité reste identique à 98,5 %. Pour les cancers invasifs, la différence est également notable : 70,9 % de sensibilité sans IA contre 78,3 % avec IA.  C’est probablement l’un des résultats les plus importants de l’étude. L’IA permet ici d’augmenter la probabilité de détecter un cancer présent sans dégrader la capacité du dépistage à reconnaître correctement les femmes qui n’ont pas de cancer. Il est également intéressant de regarder quels cancers apparaissent ensuite entre deux dépistages. Parmi les cancers d’intervalle, les chercheurs observent numériquement dans le groupe IA 16 % de cancers invasifs en moins, 21 % de tumeurs T2+ en moins et 27 % de cancers non-luminal A en moins. Enfin, une femme présentait des métastases au moment du diagnostic dans le groupe IA, contre cinq dans le groupe contrôle.  Là encore, prudence : ces différences sont descriptives. L’essai n’avait pas la puissance statistique nécessaire pour démontrer une supériorité sur chacun de ces critères. Mais elles posent une hypothèse passionnante : l’IA ne permettrait peut-être pas seulement de trouver davantage de cancers. Elle pourrait permettre de trouver plus tôt certains cancers qui auraient autrement été diagnostiqués quelques mois plus tard, parfois à un stade plus avancé. Et c’est évidemment cette hypothèse qu’il faudra maintenant confirmer. Une deuxième révolution, moins spectaculaire mais peut-être tout aussi importante, concerne le temps médical. L’utilisation de l’IA a permis de réduire de 44,2 % le nombre de lectures de mammographies nécessaires : 61 248 lectures dans le groupe assisté par IA contre 109 692 avec le système traditionnel de double lecture.  On obtient donc simultanément 29 % de cancers détectés en plus, une sensibilité significativement améliorée, une spécificité inchangée et une réduction de 44 % de la charge de lecture. Dans des systèmes de santé confrontés à une raréfaction du temps médical et à des difficultés de démographie dans certaines spécialités, c’est une dimension majeure de l’innovation. Et cela permet de sortir du débat caricatural : « L’intelligence artificielle va-t-elle remplacer le radiologue ? » = ce n’est pas ce que montre MASAI. La question devient plutôt : comment l’intelligence artificielle peut-elle permettre au radiologue de consacrer davantage de son temps aux situations où son expertise est réellement nécessaire ? Dans son éditorial du Lancet, Eric Topol va encore beaucoup plus loin. Il considère que l’accumulation des résultats devient suffisamment convaincante pour envisager une évolution du standard de dépistage.  Mais ce qui est surtout intéressant dans son texte est qu’il ne limite pas l’IA à la détection d’un cancer sur une mammographie. Il imagine que demain, une même mammographie pourrait fournir trois types d’informations différentes. La première est celle dont nous venons de parler : détecter un cancer déjà présent. La deuxième change profondément la logique du dépistage : identifier, parmi les femmes dont la mammographie est normale aujourd’hui, celles qui présentent néanmoins un risque élevé de développer un cancer dans les années suivantes. Et la troisième est encore plus surprenante : utiliser la mammographie pour recueillir des informations sur le risque cardiovasculaire. Le schéma proposé par Topol résume parfaitement cette évolution : une seule mammographie, trois usages possibles : détection du cancer, prédiction du risque futur de cancer et analyse des calcifications artérielles mammaires comme marqueur potentiel du risque cardiovasculaire.  Topol cite notamment Clairity Breast, un algorithme ayant obtenu une autorisation de novo de la FDA américaine en 2025. L’algorithme a été développé à partir d’environ 420 000 mammographies provenant de 27 établissements aux États-Unis, en Europe et en Amérique du Sud. Une femme réalise sa mammographie. Aucune tumeur n’est détectée. Aujourd’hui, nous lui disons essentiellement : « Votre mammographie est normale. » Demain, l’analyse par IA pourrait ajouter : « Elle est normale aujourd’hui, mais certaines caractéristiques de votre mammographie indiquent que votre risque de développer un cancer du sein dans les cinq prochaines années est plus élevé. » Cette information pourrait permettre d’adapter le parcours de prévention : surveillance plus rapprochée ou recours, selon le niveau de risque, à d’autres modalités d’imagerie comme l’IRM, l’échographie ou la mammographie 3D. Nous passerions alors progressivement d’un dépistage organisé principalement selon l’âge à un dépistage davantage personnalisé selon le risque individuel. C’est un changement beaucoup plus profond que la simple automatisation de la lecture des mammographies. Et si la mammographie pouvait aussi nous renseigner sur le cœur ? C’est probablement l’aspect le plus inattendu de l’éditorial de Topol. Certaines mammographies montrent des calcifications des artères mammaires. Topol cite l’algorithme CureMetrix, autorisé par la FDA, qui peut exploiter cette information. Ces calcifications ont été associées au risque d’événements cardiovasculaires majeurs dans les années suivantes.  La mammographie pourrait donc devenir un exemple de ce que Topol appelle l’«opportunistic screening ». Une image réalisée pour une raison (rechercher un cancer du sein) fournirait, grâce à l’IA, une information supplémentaire concernant une autre maladie. Et ce point est particulièrement intéressant lorsqu’on parle de santé des femmes, car nous avons longtemps résumé la prévention féminine aux cancers gynécologiques et au cancer du sein, alors que les maladies cardiovasculaires représentent également un enjeu majeur chez les femmes. Imaginez donc le potentiel : un seul examen, réalisé dans le cadre du dépistage du cancer du sein, pourrait demain contribuer à évaluer simultanément le risque oncologique actuel, le risque oncologique futur et une partie du risque cardiovasculaire. C’est une vision radicalement différente de la prévention. Ces résultats sont impressionnants. Mais il ne faut pas transformer une avancée importante en promesse excessive. MASAI a été réalisé en Suède, dans quatre sites de dépistage, avec une organisation particulière, des radiologues expérimentés, un système de mammographie et un algorithme déterminé. Les résultats ne peuvent donc pas être automatiquement transposés à tous les systèmes de dépistage. Nous ne savons pas encore si l’amélioration observée se maintiendra au fil de plusieurs cycles de dépistage. Nous ne savons pas encore si elle entraînera à terme une diminution de la mortalité par cancer du sein. Il faudra également surveiller le risque de surdiagnostic, notamment pour certaines lésions in situ et certaines tumeurs peu agressives. Les auteurs de MASAI abordent eux-mêmes cette question. Et enfin, une question essentielle reste ouverte : le rapport coût-efficacité. L’analyse médico-économique de MASAI doit faire l’objet d’une publication spécifique car une innovation n’a véritablement de sens pour un système de santé que si elle améliore la santé des patients dans des conditions économiques permettant son déploiement à grande échelle. Alors, que retenir en ce début d’Octobre Rose ? Peut-être ceci : pendant des décennies, la mammographie nous a permis de voir plus tôt un cancer du sein. L’intelligence artificielle pourrait aujourd’hui nous permettre d’en tirer beaucoup plus d’informations. Voir davantage de cancers. Les voir potentiellement plus tôt. Identifier les femmes à risque avant même qu’un cancer ne soit visible. Et peut-être utiliser la même image pour obtenir des informations sur leur risque cardiovasculaire. Nous sommes donc peut-être en train de passer d’une mammographie de dépistage à une mammographie de prévention personnalisée. Et c’est là, à mon sens, que se trouve la véritable révolution : pas dans une compétition entre l’homme et la machine mais dans la possibilité de combiner l’expertise du médecin, la puissance de l’algorithme et les données que nous produisons déjà pour intervenir plus tôt. La France dispose d’un programme national de dépistage organisé du cancer du sein. Ces résultats posent donc désormais une question très concrète : faut-il expérimenter à grande échelle l’intelligence artificielle dans le dépistage organisé du cancer du sein en France ? Octobre Rose nous rappelle chaque année l’importance du dépistage. L’innovation peut désormais nous permettre de poser une question supplémentaire : comment faire de ce dépistage un véritable outil de prévention personnalisée en santé des femmes ? Parce que la médecine de demain ne consistera pas seulement à mieux traiter les maladies : elle devra aussi apprendre à les voir venir. David Smadja est professeur d’hématologie à l’AP-HP et à l’Université Paris Cité, responsable de la Commission Santé du Laboratoire de la République. Il est l’auteur de « La République de la prévention » aux éditions LEH. Léa Behr est CEO de RespublicIA et membre de la Commission Santé du Laboratoire de la République. Rendez-vous mardi 13 octobre pour la prochaine note « Les mardis de l’innovation en santé » Références : Gommers J, Hernström V, Josefsson V, et al. Interval cancer, sensitivity, and specificity comparing AI-supported mammography screening with standard double reading without AI in the MASAI study: a randomised, controlled, non-inferiority, single-blinded, p Topol EJ. Mammography should include artificial intelligence support. The Lancet. 2026;407:1415. 

Santé : ne déplaçons pas la facture, finançons enfin la prévention

par David Smadja le 29 septembre 2026
Alors que les dépenses de santé vont continuer à croître, la prévention doit devenir un pilier de notre système de santé. Dans une tribune publiée dans Le Point, David Smadja appelle à dépasser le débat sur le partage des remboursements pour construire une politique de prévention durable, évaluée sur ses résultats, ancrée dans les territoires et soutenue par le numérique.
Le rapport d’Élisabeth Hubert, Nicolas Bouzou, Stéphane Junique et Franck Von Lennep (accessible ici) a un mérite essentiel : replacer la prévention au centre de la transformation de notre système de santé. Vieillissement de la population, progression des maladies chroniques, innovations thérapeutiques de plus en plus efficaces mais parfois très coûteuses : la dépense de santé va continuer à augmenter. Dans le même temps, le déficit de l’Assurance maladie pourrait atteindre 17,7 milliards d’euros en 2029 en l’absence de mesures nouvelles. Nous pouvons continuer à chercher qui paiera demain quelques milliards supplémentaires. Mais il ne faut pas simplement déplacer la facture entre Sécurité sociale, complémentaires et patients. Car la vraie question est ailleurs : comment éviter qu’une partie de cette facture n’apparaisse ? C’est ici que le rapport ouvre une voie intéressante. Il propose de faire évoluer les complémentaires vers de véritables « organismes d’assurance santé », dont les missions ne seraient plus seulement de rembourser, mais également de prévenir et d’accompagner. Cette évolution va dans la bonne direction. Mais elle ne produira ses effets que si nous allons au bout du raisonnement. La prévention n’est pas une dépense : c’est un investissement Notre système reste construit autour d’une logique simple : nous dépensons massivement lorsque la maladie est là.Nous savons financer un infarctus, une hospitalisation ou un cancer diagnostiqué tardivement. Nous sommes beaucoup moins organisés pour financer ce qui aurait permis de les prévenir ou de les détecter plus tôt. C’est le paradoxe français : nous avons construit une démocratie du soin, mais pas encore une démocratie de la prévention. Le rapport propose que les futurs organismes d’assurance santé consacrent au moins 2 % de leurs cotisations à la prévention. L’intention est juste, mais une obligation de dépense ne garantit pas une meilleure prévention. Dépenser 2 % ne nous dira jamais si nous avons mieux prévenu. Ce dont nous avons besoin, ce n’est pas d’une ligne comptable supplémentaire, mais d’un financement autonome de la prévention : clairement identifié, sanctuarisé, pluriannuel et associé à des objectifs sanitaires mesurables. Il faut donc passer d’une obligation de moyens à une obligation de résultats. D’autant que les dépenses aujourd’hui qualifiées de « prévention » recouvrent des pratiques très hétérogènes. L’argent de la prévention doit aller en priorité vers des interventions dont l’efficacité est scientifiquement établie et les résultats évaluables. La question n’est pas seulement de savoir combien nous dépensons pour prévenir, mais ce que cette dépense change réellement dans la santé des Français. Ne faisons pas payer la maladie au nom de la prévention Je suis en revanche beaucoup plus réservé sur la possibilité d’introduire de nouvelles franchises. Une franchise fait d’abord payer celui qui consomme des soins. Et celui qui consomme beaucoup de soins est souvent celui qui est déjà malade. Je ne crois pas que l’on construise une politique de prévention en faisant davantage payer la maladie. La même vigilance doit s’appliquer aux mécanismes de bonus prévention. Encourager la vaccination, le dépistage ou la participation à certains parcours peut être utile. Mais nous devons tracer une frontière infranchissable : aucune politique de prévention ne doit conduire, directement ou indirectement, à tarifer les individus selon leur état de santé. Car les personnes les plus éloignées de la prévention sont souvent aussi celles qui rencontrent le plus de difficultés sociales, territoriales ou informationnelles. Une bonne politique de prévention n’est donc pas celle qui récompense seulement ceux qui savent déjà prendre soin de leur santé. C’est celle qui va chercher ceux que notre système ne parvient pas aujourd’hui à atteindre. L’école et le travail : les deux grandes portes d’entrée Si nous voulons vraiment changer d’échelle, nous devons investir là où nous pouvons toucher presque toute la population : à l’école et au travail. L’école permet de repérer tôt les troubles de santé mentale, les difficultés sensorielles, l’obésité, les addictions ou certaines vulnérabilités sociales. C’est aussi là que se construisent des comportements de santé pour des décennies. Le travail constitue l’autre grande infrastructure de prévention de notre pays. Pourtant, ces deux piliers restent largement à la périphérie de notre système de santé et relèvent d’organisations ministérielles différentes. Avec une conséquence très concrète : selon l’école, l’entreprise ou le territoire, l’accès à la prévention peut être profondément inégal, particulièrement là où la démographie médicale est déjà fragile. On ne peut pas bâtir une politique nationale de prévention sur une telle hétérogénéité. Santé scolaire, santé au travail et système de soins doivent donc être beaucoup mieux coordonnés : la prévention ne doit pas s’arrêter aux frontières d’un ministère. Donner des responsabilités suppose de donner les moyens d’agir Le rapport a également raison de vouloir mobiliser davantage les complémentaires dans la prévention. Mais il existe une contradiction à leur demander de financer davantage des parcours tout en limitant leur capacité à les organiser et à les évaluer. Le rapport précise d’ailleurs que les organismes d’assurance santé n’auraient pas vocation à « structurer et coordonner les parcours de soins », mais plutôt à en être les facilitateurs. C’est probablement insuffisant. Si l’on confie de nouvelles responsabilités à un acteur, il faut lui donner les leviers nécessaires pour les exercer. Cela ne signifie évidemment ni privatiser notre système de santé ni abandonner le rôle de l’Assurance maladie. Cela signifie organiser une véritable responsabilité partagée autour d’objectifs publics. L’État fixe les garanties, les règles scientifiques, les objectifs nationaux et assure la solidarité. L’Assurance maladie conserve son rôle fondamental. Mais les complémentaires, les professionnels de santé, les entreprises et les collectivités doivent pouvoir participer réellement à la construction des parcours préventifs. Pas de nouvelle responsabilité sans capacité d’action. Mais pas de capacité d’action sans évaluation des résultats. La révolution de la prévention sera territoriale et numérique Pour transformer réellement la prévention, il faut agir sur deux fronts : donner davantage de capacité d’action aux territoires et en particulier aux régions et engager une véritable révolution numérique. L’État doit rester le garant de l’égalité et de la solidarité nationale, mais la prévention se joue dans la vie réelle : les besoins d’un adolescent en Seine-Saint-Denis ne sont pas ceux d’un retraité en zone rurale, d’un salarié d’un bassin industriel ou d’une femme vivant dans un territoire ultramarin. Les moyens doivent donc être davantage orientés selon les besoins sanitaires réels des populations, avec des objectifs mesurables. Régions, Assurance maladie, professionnels de santé, collectivités, écoles, santé au travail et organismes complémentaires pourraient contractualiser autour de priorités pluriannuelles : vaccination, santé mentale, risque cardio-vasculaire, obésité, dépistages, santé des femmes ou vieillissement en bonne santé. Mais cette territorialisation restera incomplète sans une révolution de la donnée. Aujourd’hui encore, nos informations de santé circulent mal : des examens sont répétés faute d’accéder aux résultats, tandis que les données de vaccination, de dépistage, de biologie ou de santé au travail restent trop dispersées. Faire communiquer les systèmes entre eux doit devenir une priorité. L’intelligence artificielle peut ensuite permettre d’aller plus loin : identifier plus tôt les risques, mieux atteindre les populations éloignées de la prévention, éviter des examens inutiles, mieux orienter les patients et évaluer l’efficacité des politiques menées dans chaque territoire. Dans un cadre sécurisé et respectueux des droits de chacun, il ne s’agit ni de surveiller les individus ni de remplacer les soignants, mais de donner aux professionnels et aux territoires les moyens d’agir plus tôt, là où les besoins sont les plus forts. Sans cette double révolution, territoriale et numérique, les microréformes resteront des ajustements. Le rapport Hubert-Bouzou-Junique-Von Lennep constitue donc une étape importante. Il reconnaît que la prévention doit devenir l’une des missions structurantes de notre système de santé et que l’organisation actuelle entre Assurance maladie et complémentaires doit évoluer. Mais il faut maintenant franchir une étape supplémentaire. Au fond, le sujet n’est pas seulement de savoir qui rembourse quoi. Ce débat est indispensable, mais il appartient encore au monde d’hier. Le véritable enjeu est de construire un financement autonome et durable de la prévention, fondé sur la science, évalué sur ses résultats, déployé prioritairement à l’école et au travail, organisé au plus près des territoires et appuyé sur la révolution numérique. Car le choix qui est devant nous est finalement assez simple : continuer à chercher comment financer toujours davantage la maladie, ou commencer enfin à investir dans la santé. C’est cette bascule que nous devons maintenant organiser. David Smajda est professeur d’Hématologie et chef de service (Hôpital Européen Georges Pompidou et Université Paris Cité), responsable de la commission Santé du Laboratoire de la République, auteur de « La République de la prévention » aux éditions LEH. Retrouvez la tribune de David Smadja sur le site du Point.

Dépistage des cancers : l’innovation ne s’arrête pas à l’algorithme

par David Smadja et Léa Behr le 29 septembre 2026
Les innovations transforment le dépistage des cancers, mais leur efficacité ne se joue pas uniquement dans la performance d’un test ou d’un algorithme. Autoprélèvements, personnalisation selon le risque, intelligence artificielle : pour tenir leurs promesses, ces avancées doivent s’inscrire dans des parcours accessibles, évalués et accompagnés. À partir d’une récente synthèse européenne, David Smadja et Léa Behr interrogent les conditions nécessaires pour faire de l’innovation un véritable progrès en matière de prévention.
Autoprélèvements, dépistage personnalisé, intelligence artificielle : les outils évoluent. Une synthèse de l’Observatoire européen des systèmes1 et des politiques de santé rappelle cependant que leur bénéfice dépend de notre capacité à les intégrer dans des parcours accessibles, évalués et accompagnés. Une invitation à repenser l’organisation de la prévention. Un prélèvement réalisé chez soi, un dépistage dont la fréquence tient compte du risque individuel, une mammographie analysée avec l’appui d’une intelligence artificielle : ces évolutions dessinent une prévention plus accessible et plus personnalisée mais leur disponibilité ne garantit ni leur utilisation, ni leur efficacité à l’échelle d’une population. C’est l’un des enseignements du rapport consacré aux innovations dans les programmes de dépistage des cancers par l’Observatoire européen des systèmes et des politiques de santé. En examinant trois transformations (les autoprélèvements, la stratification du risque et l’analyse radiologique assistée par IA) les auteurs de ce rapport invitent à regarder au-delà de la performance technique. Un meilleur test ne suffit pas à faire un meilleur dépistage. Aller vers les personnes, puis les accompagner Les autoprélèvements peuvent réduire plusieurs obstacles : déplacements, contraintes horaires, gêne ou difficulté à accéder à un professionnel. Le rapport souligne notamment l’intérêt de l’envoi direct de kits à domicile pour améliorer la participation mais recevoir un kit ne signifie pas savoir l’utiliser. Réaliser un prélèvement ne garantit pas de comprendre le résultat. Et un résultat anormal n’assure pas, à lui seul, l’accès à l’examen diagnostique nécessaire. L’innovation doit donc être pensée jusqu’au bout du parcours : information compréhensible, aide au prélèvement, transmission des résultats et accompagnement vers les investigations complémentaires. Sans cela, une partie des obstacles est simplement déplacée vers le domicile. La prévention à domicile ne doit pas devenir une prévention en solitaire. Personnaliser sans accroître les inégalités Le dépistage adapté au risque poursuit une ambition pertinente : ajuster les examens et leur fréquence à la probabilité individuelle de développer un cancer. Il pourrait permettre de concentrer davantage les moyens sur les personnes susceptibles d’en bénéficier, tout en limitant certains examens inutiles chez les autres mais une estimation du risque dépend des données recueillies et de la population dans laquelle le modèle a été validé. Un outil performant dans un contexte peut l’être moins dans un autre. Les auteurs insistent donc sur la validation des modèles dans les populations auxquelles ils seront appliqués. Cette exigence est aussi sociale. Que devient une prévention personnalisée lorsque les antécédents sont mal renseignés, que le suivi médical est discontinu ou que les personnes restent éloignées des soins ? Personnaliser suppose de renforcer l’accès à l’évaluation, l’explication des résultats et la possibilité de réévaluer le risque. Un risque faible ne signifie jamais une absence de risque. L’IA doit être évaluée avec les professionnels En imagerie, l’IA pourrait contribuer à fluidifier les lectures et à alléger certaines contraintes de travail, notamment comme second lecteur. Cette perspective mérite d’être prise au sérieux. Elle exige également de distinguer plusieurs niveaux de preuve. Repérer davantage d’anomalies, réduire un temps de lecture, limiter les cancers diagnostiqués entre deux dépistages et diminuer la mortalité sont des résultats différents. Ils ne peuvent être déduits automatiquement les uns des autres. Le rapport souligne les besoins de validation externe, de données représentatives et d’évaluations prospectives. Il insiste aussi sur la formation des professionnels et sur les risques d’une confiance excessive dans les résultats de l’algorithme. L’enjeu est donc d’évaluer l’IA dans son environnement réel : avec le radiologue, avec les contraintes du service et avec les personnes dépistées. Il faut notamment examiner les faux positifs, les examens supplémentaires et les conséquences sur les délais de prise en charge. La performance de l’algorithme n’est qu’une composante de la qualité du soin. Financer le parcours de prévention Cette lecture conduit à une question politique : que choisissons-nous de financer ? Nous avions déjà abordé cet enjeu dans les Mardis de l’innovation en santé du Laboratoire de la République, lors de nos échanges sur la biologie médicale et le RIHN, dispositif de financement des actes innovants hors nomenclature. Comment permettre à une innovation d’être évaluée, puis de trouver durablement sa place dans les soins ? Cette question se prolonge ici : financer une technologie suppose aussi de financer les conditions de son utilisation. Acheter un outil ne finance pas nécessairement le temps d’explication. Envoyer un kit ne finance pas toujours la relance. Ajouter une évaluation du risque ne crée pas les professionnels disponibles pour l’interpréter. Financer l’innovation, c’est aussi financer le chemin qui la rend utile au patient. Les propositions que nous pouvons tirer de ce rapport sont concrètes : déployer progressivement, évaluer en conditions réelles, mesurer les effets sur les inégalités et garantir la continuité entre dépistage et diagnostic. La réussite ne se mesurera pas seulement au nombre de kits distribués ou d’images analysées. Elle se jugera à la capacité de rejoindre les personnes aujourd’hui éloignées du dépistage et de leur assurer une prise en charge utile, au bon moment. L’innovation en prévention doit se mesurer jusqu’au patient. David Smadja est professeur d’hématologie à l’AP-HP et à l’Université Paris Cité, responsable de la Commission Santé du Laboratoire de la République. Il est l’auteur de « La République de la prévention » aux éditions LEH. Léa Behr est CEO de RespublicIA et membre de la Commission Santé du Laboratoire de la République. Rendez-vous mardi 6 octobre pour la prochaine note « Les mardis de l’innovation en santé » Policy-brief-83-1997-807-engTélécharger

Élections en Allemagne : un « désastre » pour les partis traditionnels ?

par Christian Lequesne le 25 septembre 2026
La progression de l’AfD dans plusieurs Länder de l’est de l’Allemagne, conjuguée à l’affaiblissement de la CDU, du SPD et des Verts, confirme la profonde recomposition du paysage politique allemand. Dans cet article pour Conférence, le responsable de la commission Géopolitique du Laboratoire de la République Christian Lequesne analyse les ressorts de cette évolution et les fragilités des partis traditionnels en Allemagne. La poussée de l’extrême droite en Allemagne annonce-t-elle une transformation durable de l’équilibre politique allemand et, plus largement, européen ?
Après la victoire du parti d’extrême droite AfD aux élections régionales de Saxe-Anhalt le 7 septembre (43,7% des voix), l’Allemagne se réveille le 21 septembre avec une nouvelle défaite pour le parti du Chancelier Merz, l’Union chrétienne-démocrate (CDU). L’AfD est arrivée première aux élections régionales du Land de Mecklembourg-Poméranie, totalisant 38,2% des voix, contre 16,7 % au précédent scrutin de 2021. Elle est suivie par le parti social-démocrate (SPD) qui, grâce au jeu des coalitions, devrait conserver la présidence du Land. Pour la première fois depuis 1949, la CDU n’atteint pas la barre des 5% requises à toute élection en Allemagne pour avoir des élus. À Berlin, c’est le parti de gauche Die Linke qui réalise le meilleur score avec 25,7% des voix, soit le double de 2021. La CDU perd le poste de maire conquis en 2023 au profit de la tête de liste du parti Die Linke qui devrait gouverner en coalition avec le SPD et les Verts. Une montée de l'AfD qui se fait à l'échelle de toute l'Allemagne La montée de l’AfD est donc très nette dans les Länder orientaux qui ont fait partie de la RDA jusqu’en 1990. Mais elle reflète aussi une évolution plus générale à l’échelle de toute l’Allemagne. En mars 2026, le parti a réalisé 18,8% des voix aux élections du Bade-Wurtemberg, région très « ouest allemande ». Cette évolution traduit clairement un rejet des partis politiques traditionnels incarnés au niveau national par la grande coalition entre la CDU-CSU et le SPD. Les électeurs allemands, notamment des classes populaires et des petites classes moyennes, marquent ce rejet alors que l’Allemagne a recours à la main d’œuvre immigrée pour son emploi, que le prix du carburant augmente et que les doutes surgissent sur le financement futur de l’État Providence, notamment la santé et les retraites. Face à ces craintes, la Grande Coalition incarne une forme d’attentisme. Le chancelier chrétien-démocrate Merz, 70 ans, a lancé un programme de réformes qui a du mal à être mis en œuvre. Il a rappelé le soir du 20 septembre qu’il s’y attellera plus que jamais. Celles-ci portent sur l’allègement fiscal, un meilleur contrôle de la politique migratoire ou encore une débureaucratisation des démarches administratives.  De son côté, le SPD a vu son discours social compromis par trop de temps de coalition avec la CDU, mais aussi par la crise générale des idées social-démocrates partout en Europe. Les grands partis traditionnels subissent les résultats de leur attentisme La CDU est un parti dont les électeurs sont vieillissants, à l’image de la démographie déclinante qui marque l’Allemagne. Il a surtout peu de réalisations originales à son actif depuis vingt ans qu’il gouverne, à l’exception peut-être de l’ouverture de la chancelière Merkel en 2015 aux réfugiés, qui lui a toutefois valu des réactions contraires. En matière économique, le parti CDU s’est surtout attelé à défendre le statu quo budgétaire, sans encourager les investissements dans les secteurs innovants. Il a souvent accompagné l’industrie allemande dans sa gestion des acquis, au lieu de chercher à anticiper les changements mondiaux. Le résultat est une crise des secteurs phares de l’économie allemande, dont le symbole le plus fort est l’industrie automobile. Cette dernière pourrait perdre 100 000 emplois en continuant à produire des voitures thermiques, alors que la concurrence chinoise inonde les marchés de voitures électriques. La période Merkel est souvent analysée positivement pour sa stabilité. Elle fut aussi une ère de conservatisme au sens littéral du terme. La CDU, mais aussi le SPD, payent aujourd’hui les frais de leur attentisme auprès de l’électorat. Le chancelier Merz conservera sans nul doute son mandat après les mauvais résultats électoraux de septembre 2026, mais beaucoup pensent déjà à qui pourrait le remplacer pour incarner un souffle de renouveau et d’innovation. Si ce sursaut modernisateur n’intervient pas, la CDU continuera à perdre des voix au profit de l’AfD. L'AfD marque une rupture dans la tradition politique allemande Faut-il s’inquiéter du programme radical de l’AfD ? En Allemagne, toute montée de l’extrême droite revêt une signification alarmante en raison du passé. N’oublions jamais que la République fédérale d’Allemagne s’est entièrement reconstruite à partir de 1949 sur un message de résilience démocratique en réaction à l’expérience national-socialiste. Ce ne fut pas le cas en RDA où l’antifascisme officiel du régime communiste suffit à exorciser tous les péchés du national-socialisme. L’AfD présente un programme de rupture radicale qui a de quoi faire frémir tout démocrate en Allemagne et en Europe. Il prône un rejet complet de l’immigration, un oubli du passé national-socialiste et communiste, un éloignement de la construction européenne et une gestion corporatiste de l’économie. Le programme du parti AfD s’inscrit dans un mouvement qui n’est pas seulement allemand, mais plus largement européen. Il faudra observer de près comment le parti progresse aux prochaines élections régionales prévues en 2027, notamment dans le grand Land de Rhénanie du nord – Westphalie tenu par une figure marquante du CDU, Hendrik Wüst, qui peut prétendre remplacer Friedrich Merz à la chancellerie fédérale. Si l’AfD continue de progresser à ces élections, il faudra alors se poser sérieusement la question de sa possible victoire aux élections fédérales prévues en 2029. Une victoire pour Die Linke liée à la figure de Elif Eralp Il faut souligner le résultat faible des Verts aux élections de septembre 2026 (5,7% en Mecklenburg-Poméranie et 14,2 % à Berlin). Le parti bourgeois-bohême n’a jamais été très implanté à l’est de l’Allemagne. En revanche, dans son bastion historique de Berlin, le parti n’arrive qu’en quatrième position après die Linke, la CDU et l’AfD, perdant 4,5% des suffrages par rapport à 2021. La victoire de Die Linke à Berlin est largement due à la personnalité de sa leader, Elif Eralp, une Berlinoise née de parents turcs réfugiés, qui a joué à fond la carte du multiculturalisme dans une ville où 40% de la population est d’origine étrangère, mais plus encore celle de la crise du logement. Elif Eralp souhaite nationaliser le parc locatif détenu par des grands groupes immobiliers pour faciliter l’accès des plus modestes au logement. Il s’agit d’une mesure qui a séduit les milieux populaires et la jeunesse confrontés depuis plusieurs années à la difficulté de se loger dans une ville où ce ne fut pas du tout un problème pendant fort longtemps. Ce vote de gauche exprime une fois de plus le manque de confiance des classes populaires et des petites classes moyennes à l’égard des partis traditionnels, et notamment de la CDU. Les mensonges du maire CDU sortant, Kai Wegner, sur son emploi du temps, lors d’une méga-panne d’électricité en janvier 2026, n’ont pas arrangé la situation. Des élections locales qui illustrent la crise du libéralisme politique en Europe Bien entendu, l’Allemagne compte encore des partis traditionnels capables de mobiliser une partie des électeurs. Ils sont cependant en crise et n’apparaissent plus comme un rempart absolu à la montée de l’extrême droite. En Europe, le paysage politique de l’Allemagne s’est en quelque sorte « normalisé ». L’extrême droite, tabou absolu ne l’est plus. C’est évidemment dans un contexte européen qu’il faut considérer ces évolutions. Dans plusieurs États membres, les prochaines échéances électorales nationales laissent présager une augmentation des scores pour les extrêmes droites : France, Espagne et Pologne en 2027. Les partis d’extrême droite incarnent tous le refus des principes essentiels de la construction européenne : souverainisme national, protectionnisme économique, rejet de tout accueil des étrangers. En partant du local pour interroger le global, les élections régionales en Allemagne confirment bien la fin de l’ère du libéralisme politique qui a suivi la fin de la Guerre froide en Europe, voire plus largement dans le monde. Partout, l’ordre doit remplacer la démocratie, la fermeture des frontières, leur ouverture, le national se substituer à l’européen. Alors même que la configuration du monde devrait appeler logiquement les Européens à s’unir pour affronter de nouvelles concurrences de puissance, les évolutions politiques internes se situent totalement à l’encontre. Comme si l’Europe avait besoin de tester ces nouveaux replis nationaux voulus par les extrêmes-droites pour mieux s’enfoncer et disparaitre un peu plus du radar des puissances mondiales. On comprend pourquoi la Russie, la Chine, mais aussi les Etats-Unis de Trump, affichent une satisfaction au lendemain de scrutins qui viennent d’avoir lieu en Allemagne. Chaque pas en avant de l’extrême droite représente pour eux une victoire visant à à s’emparer de la gouvernance du monde. En Europe, la menace extérieure se nourrit complètement de la menace interne. Pour les partis traditionnels, il est difficile de faire de la menace extérieure un argument mobilisateur. Les électeurs allemands qui ont voté pour l’AfD ne perçoivent pas du tout de danger russe, malgré les provocations de Moscou sur le territoire allemand, dont le plus notable fut l’envoi d’un drone explosif sur l’aéroport de Leipzig en août 2026. L’électorat AfD vote d’abord pour des questions économiques et sociales, comme le coût de la vie, les retraites ou la fiscalité. Le seul contre-récit crédible de la part des partis traditionnels est à son tour l’utilisation du registre économique et social. C’est le choix qu’a fait le Chancelier Merz en déclarant, devant le désastre électoral de son parti, qu’il continuera les réformes. Mais dans son cas, il s’agit de les mener en appelant à des restrictions devant l’état critique de la démographie et des finances publiques. Et cela, beaucoup d’électeurs des extrêmes ne sont pas en mesure de l’entendre. Leur émotion face au changement est largement plus forte que leur raison. Ceci démontre plus que jamais qu’étudier la politique comme un phénomène de choix rationnels n’a strictement aucun sens. Christian Lequesne est responsable de la commission Géopolitique du Laboratoire de la République. Professeur de science politique, ancien directeur du Centre de recherches internationales (CERI) de Sciences Po. Spécialiste des politiques européennes et des pratiques diplomatiques, il est co-auteur de l'ouvrage La France et l'Union européenne (Presses de Sciences Po, 2026) et auteur de plusieurs ouvrages, dont La Puissance par l’image. Les États et leur diplomatie publique (dir.) (Presses de Sciences Po, 2021) et Le diplomate et les Français de l’étranger : comprendre les pratiques de l’État envers sa diaspora (Presses de Sciences Po, 2024). Retrouvez l'analyse de Christian Lequesne sur le site de Conférence.

« La France est un empire qui a réussi à devenir une nation ». Entretien avec Baptiste Touverey.

par Baptiste Touverey , Brice Couturier le 22 septembre 2026
Et si l’histoire de France était celle d’un empire qui aurait réussi là où presque tous les autres ont échoué : se transformer en nation ? C’est la thèse singulière que défend Baptiste Touverey, reliant les siècles de l’Histoire française à travers un fil conducteur : « l’esprit chevaleresque », fait de liberté, d’égalité, d’honneur et de quête de grandeur. Pour le Laboratoire de la République, Brice Couturier, journaliste et éditorialiste, interroge l’essayiste sur cette traversée de notre histoire proposée dans son premier essai, Le Pays miraculeux. Une relecture qui pose une question très actuelle : comprendre ce que la France a été peut-il nous aider à penser ce qu’elle peut devenir ?
Dans cet entretien avec Brice Couturier, Baptiste Touverey propose une relecture du récit national, du « grand XIIIe siècle » à la construction européenne en passant par la Révolution française. Au cœur de sa thèse, une singularité française : l’alliance ancienne de la liberté et de l’égalité, à laquelle serait venu s’ajouter un « esprit chevaleresque » fait d’honneur, de prouesse et de quête de grandeur. Une grille de lecture qui conduit l’historien à revisiter quelques-uns des épisodes les plus disputés de notre Histoire et à interroger, au présent, le destin de la France en Europe. Brice Couturier : Deux thèses surprenantes semblent au cœur même de votre vision de notre histoire nationale :1° Le pays laborieusement rassemblé par les Capétiens ne constituait pas une nation, mais en réalité un empire. Qu’est-ce qui vous la fait soutenir ? Et pourquoi cet empire a-t-il échappé au théorème de Duroselle « tout empire périra » ?2° S’il y a bien un « esprit français », c’est l’esprit chevaleresque : « la quête du grand, de la prouesse », le « sens de l’honneur » - dont les croisades offriraient une déclinaison. Qu’est-ce que vous entendez par là ? Et comment pouvez-vous aller jusqu’à affirmer que cet esprit est à l’origine de notre Révolution elle-même ? Une « révolution bourgeoise » menée avec un état d’esprit… aristocratique ? Baptiste Touverey : Qu’est-ce qui définit un empire ? En gros, trois critères : la diversité, le gigantisme et une capitale disproportionnée. À partir du XIIIe siècle, la France, même si elle porte le nom de royaume, coche toutes ces cases. D’abord, la diversité : la plupart des historiens de la France l’ont relevée, aussi bien Michelet que Bainville ou Braudel. Celui-ci écrit que la France « est diversité » et évoque non pas une France, mais « cent mille France ». Or personne n’en a tiré la conséquence logique, à savoir que cette diversité s’expliquait par le fait que la France était un empire. Peut-être parce qu’à partir du XIXe siècle on ne perçoit plus la France comme un géant (notre deuxième critère), qu’on oublie à quel point elle l’a longtemps été. Il faut pourtant bien avoir en tête que, pendant plus d’un demi-millénaire, la France, c’est trois à quatre fois l’Angleterre, notre principal adversaire ! Démographiquement, la France, de Bouvines à Waterloo, c’est la Chine de l’Europe, un Gulliver cerné de Lilliputiens. Quant à la taille de Paris (200 000 habitants à la fin du XIIIe siècle), elle est hors-norme : c’est la plus grande ville d’Occident alors que, contrairement aux autres grandes villes, ce n’est pas un pôle commercial important. Comment l’expliquer ? En admettant qu’on a affaire au centre névralgique d’une construction impériale. J’ai conscience que qualifier la France médiévale d’empire heurte nos habitudes. Mais on parle bien de l’ « Empire Plantagenêt ». Or la France qui émerge au XIIIe siècle est plus vaste et plus diverse encore ! Ce qui fausse notre perception, c’est une vision anachronique, qui nous fait notamment nous imaginer que l’Angleterre d’alors équivalait à l’Angleterre d’aujourd’hui. L’Angleterre, jusqu’au XIXe, équivaut à une grosse province française, pas plus ! C’est pour ça, d’ailleurs, que Guillaume de Normandie a pu la conquérir au XIe siècle. Ce qui fausse notre perception, c’est aussi, bien entendu, le fait que la France a échappé à la malédiction des empires : elle n’a pas péri. Défiant les lois d’airain de l’histoire, elle est le seul empire à être parvenu à se muer en État-nation. Elle est un empire qui a tellement réussi qu’on a oublié qu’elle en était un au départ. Pourquoi ? Parce qu’elle était un empire atypique fondé sur les principes de liberté et d’égalité. Oui, déjà ! Bien avant 1789… Le centre conquérant capétien considérait les provinces annexées comme des égales et les traitait relativement bien, sans trop les brusquer. Il respectait leurs usages, leurs lois particulières, leurs langues. Les élites locales étaient peu à peu aspirées par ce centre tolérant et attractif, les populations séduites et de moins en moins portées au sécessionnisme. Le vrai test, c’est la guerre de Cent Ans : quand le nord du pays est occupé, le sud de la Loire offre un refuge au roi de France. Or ce sud avait là l’occasion rêvée de reprendre son indépendance. S’il ne le fait pas, comme cela aurait été le cas dans n’importe quel autre empire confronté à la même situation, c’est qu’il se sent déjà solidaire du nord et de son roi infortuné, qu’existe déjà un sentiment d’appartenance commune. Évidemment, à partir de là, se posent une question et un problème.  La question : d’où venaient ces principes de liberté et d’égalité ? Sans trop entrer dans les détails, on peut dire qu’ils remontaient à la conquête romaine de la Gaule. Les Gaulois avaient, comme la plupart des peuples primitifs, la valeur de liberté, qui est, pour ainsi dire, « naturelle ». Mais les Romains ont ajouté celle d’égalité, qui est davantage une construction. Le problème est que cette association entre liberté et égalité qui, à nous autres Français, semble aller de soi est, en réalité, assez dysfonctionnelle. Il est très compliqué de bâtir un État digne de ce nom avec des individus « libres et égaux ». Car comment instaurer une hiérarchie entre eux ? Comment décider qui commande et prend les décisions ? C’est là qu’intervient ce que j’appelle l’ « esprit chevaleresque », esprit typiquement français et sans lequel la France n’aurait pas pu exister : cet esprit chevaleresque est ce qui a permis à nos individus libres et égaux d’accepter d’obéir à des ordres et de servir la collectivité. Il l’a fait en ajoutant aux valeurs de liberté et d’égalité le sens de l’honneur. L’esprit chevaleresque permet l’obéissance et la soumission si, en échange, l’honneur est sauf et qu’on peut espérer obtenir de la gloire. C’est une mentalité qui est née au sein d’une petite élite : la chevalerie, groupe social dont, faut-il le rappeler ?, le foyer d’origine est la France du nord. Mais, au fil des siècles, elle se répand dans toutes les strates de la population. Elle explique, par exemple, l’attachement de nos paysans à la propriété foncière, autre singularité française. Car qu’est-ce que la propriété ? C’est un moyen d’affirmer son indépendance, l’expression la plus concrète de l’honneur. Michelet l’a bien compris quand il écrit, dans Le Peuple : « Que la propriété soit grande ou soit petite, elle relève le cœur. Tel qui ne se serait point respecté pour lui-même se respecte et s’estime pour sa propriété. […] ‘‘Tu auras de la terre’’, cela veut dire : ‘‘Tu ne seras point un mercenaire qu’on prend et qu’on renvoie demain ; tu ne seras point serf pour ta nourriture quotidienne, tu seras libre ! » Par ailleurs, la chevalerie présente déjà des traits méritocratiques : tous les chevaliers sont égaux entre eux. En tant que chevalier, un roi ne vaut pas plus qu’un petit hobereau. Ce qui les distingue, c’est leur valeur personnelle. Je ne dis pas que c’est l’esprit chevaleresque qui a provoqué la Révolution française, qui a d’autres causes. En revanche, il a contribué à lui donner sa teinte si singulière. En un sens, la Révolution française, c’est la possibilité pour tous d’être chevaliers, c’est l’adoubement de la nation tout entière. Cela se traduit, très concrètement, par l’ouverture à tous de tous les emplois et l’abolition de la différence entre terre noble et terre roturière, autrement dit la propriété privée pleine et entière pour tous. À vos yeux, le véritable « Grand Siècle » n’est pas celui de Louis XIV –  qui finit assez mal et qui doit tout à de très grands ministres – mais le XIIIe siècle, entamé sous Philippe-Auguste, qui a considérablement agrandi son domaine, et poursuivi par Louis IX qui ne l’a guère augmenté, lui. En quoi le XIIIe siècle français vous semble-t-il si remarquable ? C’est la seule période de son histoire où la France est la première en tout ou presque. Elle est le pôle archi dominant d’une zone, l’Europe occidentale, qui, depuis le XIe siècle, peut être considérée comme la plus dynamique et la plus prometteuse du monde (même si ça ne se voit pas trop encore !) Elle pèse un tiers de cet ensemble : entre 15 et 20 millions d’habitants pour 50 à 60 millions d’habitants. Jamais son poids relatif ne sera aussi considérable. La civilisation ouest-européenne se confond quasiment alors avec la civilisation française. Au sein des élites, on parle français de l’Écosse à la Hongrie. L’Angleterre est une colonie culturelle française. Nos histoires littéraires ont souvent tendance à débuter au XVIe siècle avec Rabelais et les poètes de la Pléiade, et si elles évoquent la période médiévale, c’est de manière anecdotique et sans prendre la mesure du rayonnement des œuvres françaises de l’époque. Or le Moyen-Âge central est déjà un apogée de notre littérature. La Chanson de Roland est le premier grand chef-d’œuvre dans une langue vernaculaire issue du latin. Chrétien de Troyes est rien de moins que le plus extraordinaire romancier du Moyen Âge. Même sous-évaluation rétrospective en ce qui concerne l’architecture. Le XIIIe siècle est le grand siècle du gothique. Or ce style grandiose, à l’origine de monuments parmi les plus spectaculaires jamais bâtis par l’homme, est né, comme son nom de l’indique pas, en Île-de-France. Au Moyen-Âge, on l’appelait le style « français ». J’évoquais plus haut la mentalité chevaleresque. Je crois que le XIIIe siècle a été un moment d’adéquation quasi parfaite entre des structures socio-économiques et une mentalité. Par la suite, l’argent et le commerce se sont mis à occuper une place de plus en plus prépondérante. Ce n’est pas mal en soi. Simplement, cela correspondait moins à notre tempérament. Nous nous sommes adaptés, mais je crois que nous ne nous y sommes jamais complètement faits. Vous citez souvent des historiens conservateurs, comme Gaxotte et Bainville. Mais contrairement à eux, vous faites preuve d’une étrange indulgence envers la Révolution. Vous allez jusqu’à accepter la thèse, combattue par Furet, selon laquelle la Terreur aurait été imposée par la guerre… Est-ce parce que notre Révolution vous semble créer la nation française ? Parce que les armées révolutionnaires sont victorieuses ? Je ne cache rien des excès révolutionnaires. Mais je ne peux pas me contenter comme les historiens conservateurs, que, par ailleurs, j’admire, de les énumérer pour les déplorer. Il est très facile de donner une image épouvantable de la Révolution en égrenant toutes les horreurs auxquelles elle a donné lieu. Taine le faisait déjà très bien. C’est très convaincant. Mais c’est aussi très trompeur. Je trouve qu’en l’espèce c’est faire preuve d’un manque de profondeur et même d’intelligence. C’est s’arrêter à l’écume des événements, refuser d’essayer de les comprendre, de prendre du recul. Les historiens contre-révolutionnaires pensent que la Révolution aurait pu être évitée, qu’elle résulte d’un malheureux concours de circonstances. Je ne le crois pas. Plusieurs facteurs de fond ont favorisé l’avènement d’une révolution telle qu’elle s’est produite. Au XVIIIe siècle, la France est le seul pays à expérimenter un double phénomène de déchristianisation et d’alphabétisation passant la barre des 50 % pour les hommes dans le nord du pays. Il faut essayer de se figurer l’énormité du bouleversement mental que cela a représenté. Nous avions une population majoritairement analphabète dont le sens de la vie était donné depuis des siècles, des millénaires, par une certaine croyance religieuse. Cette croyance s’effondre alors que, dans le même temps, le progrès de l’alphabétisation permet aux esprits, plutôt que de sombrer dans l’apathie et le désespoir, de former de nouvelles croyances, profanes celles-ci, ce qu’on appelle communément des idéologies. Comment ces mêmes esprits égarés, déstabilisés, grisés bientôt, n’entreraient-ils pas en ébullition au premier prétexte venu ? En l’occurrence, l’étincelle fut la crise économique des années 1780, qui culmine à la suite des mauvaises récoltes de 1788-1789. Cela ne dédouane en rien les individus responsables de la Terreur ou de la répression vendéenne. En la matière, je suis sur la ligne de la phrase des Évangiles : « Il faut que le scandale arrive, mais malheur à celui par qui le scandale arrive. » Simplement, cela permet de mettre en perspective la Révolution : elle a été la modalité française d’entrée dans la modernité démocratique. La plupart des pays, quand leurs croyances religieuses se dissipent et sont supplantées par des idéologies profanes, connaissent de fortes perturbations. En Russie, ce fut le communisme, en Allemagne, le nazisme. La variante française d’une liberté et d’une égalité qu’on doit imposer y compris par la force n’est pas la plus antipathique de toutes. Car, au fond, c’est de cela qu’il s’agit avec la Révolution : c’est le moment où la France se révèle à elle-même. Les valeurs de liberté et d’égalité, dont elle était porteuse depuis très longtemps, mais de façon souvent latente, inconsciente, sont enfin explicitées et traduites dans les lois. On met fin aux inégalités juridiques, fiscales, territoriales, qui étaient des reliquats impériaux du royaume de France. Et, ce faisant, on devient une nation. La nation française était en gestation avant la Révolution. Mais la Révolution c’est, pour ainsi dire, l’accouchement, qui, comme on sait, peut parfois être douloureux. Sur ma « justification » de la Terreur par la guerre, j’en appelle au simple bon sens : il est évident qu’un régime neuf et fragile, attaqué de toutes parts, dans un pays menacé à la fois par des armées étrangères et par des rébellions intérieures, est susceptible de réagir avec violence. Pour autant, je note que les révolutionnaires sont les premiers responsables de la guerre ! La situation critique où ils se retrouvent, ils s’y sont mis tout seuls ! Ça, je l’admets volontiers. Mais, encore une fois, le messianisme révolutionnaire dont ils ont fait preuve, ce désir de libérer les peuples d’Europe des tyrans, même quand ils ne vous ont rien demander, résulte de facteurs profonds qui dépassent largement la volonté de tel ou tel individu. Vous semblez estimer que la France était comme prédestinée à devenir républicaine. Et pourquoi n’aurait-elle pas pu emprunter la voie libérale britannique, celle d’une démocratisation progressive sous un régime de monarchie constitutionnelle ? Louis-Philippe était sur le point d’y réussir. Quid de la libéralisation du Second Empire ? Sans la guerre avec la Prusse, ce régime modernisateur n’était-il pas promis à la durée ? Il y a une valeur fondamentale qui différencie la France de l’Angleterre : l’égalité. On en revient toujours là. Les Anglais y sont indifférents, sans quoi, depuis tous ces siècles, ils auraient fini d’assimiler les Gallois, les Écossais et les Irlandais, d’en faire des Anglais comme les autres, à la manière dont la France a fait des Normands, des Poitevins, des Languedociens, etc., des Français comme les autres. Mais l’égalité n’est pas que la condition de l’intégration réussie de plusieurs peuples divers. Associée à la liberté, elle implique un rapport problématique à l’autorité. Elle forme un terreau anarchique. J’ai dit que l’esprit chevaleresque avait constitué un antidote très efficace. J’ai dit aussi qu’à partir de la fin du XVIIIe siècle, entre en jeu un autre élément : tandis que le pays se déchristianise, on passe le seuil des 50 % d’hommes sachant lire et écrire dans la France du Nord. Il se trouve que ce seuil est suffisant pour permettre à une population de s’organiser et de renverser un pouvoir en place. Il ne l’est pas assez pour bâtir une démocratie stable. Celle-ci supposait, dans le cas de la France, que le seuil de 50 % d’hommes alphabétisés soit franchi dans la quasi-totalité du pays, que le Sud rattrape le Nord. Cela ne se produit que dans les années 1860. C’est ce qui rend cette période allant de 1789 à 1870 si chaotique, ce qui explique qu’entre ces deux dates, on assiste à une valse des régimes et des monarques. Sur la libéralisation du Second Empire, je vous suis complètement. Il me semble tout à fait envisageable que, sans la débâcle de 1870, l’Empire aurait pu continuer à évoluer progressivement comme il avait commencé de le faire dès les années 1860. On aurait pu arriver à une forme de république présidentielle ou semi-présidentielle. On aurait, d’une certaine façon, fait l’impasse sur la IIIe et la IVe République pour arriver directement sur la Ve. Je pense toutefois qu’un peuple porteur des valeurs de liberté et d’égalité, à partir du moment où il est suffisamment alphabétisé et donc capable d’animer une démocratie fonctionnelle, ne peut s’accommoder longtemps d’un monarque – roi ou empereur. La république s’impose alors d’elle-même. En ce sens, les historiens de la IIIe République, qui voyaient dans la République le couronnement de l’histoire de France, n’avaient pas tort. Sur l’entreprise coloniale menée par la IIIe République, vous écrivez, à rebours du politiquement correct, qu’elle n’eut pas que des défauts, puisqu’elle mit fin à la pratique de l’esclavage, qu’elle apporta la médecine et l’hygiène. Et dans le cas du Maroc, qu’elle fut même largement positive. Comment expliquer que la crise algérienne, par contre, ait contribué à porter le coup de grâce à la IVe République ? Selon nos critères actuels, l’entreprise coloniale est peut-être indéfendable. Mais selon les critères du temps, qui sont les seuls qui comptent, elle était une nécessité. De même qu’on ne pouvait pas attendre de la France de la deuxième moitié du XVe siècle, redevenue après la fin de la guerre de Cent Ans la première puissance d’Europe, qu’elle ne se jette pas sur la brillante, mais faible Italie, de même est-il puéril de penser que l’Europe du XIXe siècle, tellement en avance sur le reste du monde, n’en profiterait pas pour faire main basse sur lui. Il y avait un appel d’air. Dans ce contexte, la France ne pouvait que suivre les autres, sous peine de déchoir. Je noterais tout de même que le colonialisme à la française fut sans doute le moins pire de tous. Il restait animé d’un idéal universaliste et généreux de liberté et d’égalité, certes souvent bafoué. Évidemment notre grand échec colonial a été l’Algérie, une catastrophe du début à la fin. La situation algérienne ne pouvait pas donner lieu à une solution satisfaisante. Il y avait un million de colons, dix millions d’autochtones musulmans. L’écart culturel entre eux était trop grand pour espérer une fusion des deux communautés. Cet écart, je le précise, était beaucoup moins lié à l’islam qu’au système familial arabe, qui est communautaire endogame et qui interdit donc l’échange des femmes. La seule solution digne d’une démocratie comme l’était la France de l’après-guerre, était l’indépendance pleine et entière de l’Algérie. Mais cette solution impliquait de léser un million de pieds-noirs. Pour l’imposer il fallait une immense autorité. Aucun des hommes de la IVe république de l’avait. De Gaulle seul, dont, par ailleurs, le projet d’une république reposant davantage sur l’appel direct au peuple s’adaptait bien aux circonstances. Pour légitimer l’abandon de l’Algérie française, il put recourir, à deux reprises, au procédé le plus démocratique qui soit : le référendum. La seule Europe qui trouve grâce à vos yeux est une « France en plus grand », une Union européenne sous direction française…. À ce titre, vous déplorez l’arrivée dans notre club des anciens satellites de l’URSS, libérés du joug soviétique. Mais ne croyez-vous pas que, réunifiée ou non, l’Allemagne ne pouvait pas continuer à accepter le principe : « la France décide et l’Allemagne paye » ? Je pense que la seule Europe unifiée qui vaille est une Europe qui serait un État-nation. Car l’État-nation est le seul cadre possible de la démocratie, laquelle me semble le régime le plus souhaitable, notamment parce qu’il est le plus efficace. J’ai longtemps fantasmé sur cette Europe unie, nouveau géant mondial. Je suis germaniste, ma famille a été décimée par la Première Guerre mondiale et très éprouvée par la Seconde. L’idée d’une fusion entre l’Allemagne et la France m’a longtemps semblé l’avenir le plus souhaitable qu’on puisse imaginer. En 2002, lors des premières élections présidentielles où j’ai été en âge de voter, j’ai dû être un des rares à le faire pour François Bayrou. C’est dire mon européisme quasi fanatique ! En 2005, j’ai voté pour le traité européen. Simplement, à partir des années 2010, j’ai commencé à déchanter. J’ai constaté que décidément ça ne fonctionnait pas. Et j’ai cherché à comprendre pourquoi. Si j’en suis venu à regretter l’élargissement à l’Est, et même, je ne m’en cache pas, la réunification allemande, c’est parce que je suis arrivé à la conclusion que c’est ce qui a tué le mince espoir qu’il pouvait y avoir d’unir, à moyen terme, sinon l’Europe entière, du moins sa part occidentale. La chute du mur de Berlin a bouleversé l’équilibre qui prévalait depuis la fin de la Deuxième Guerre mondiale. L’Allemagne est redevenue un géant, elle a récupéré son arrière-cour en Europe de l’Est. La France s’est retrouvée marginalisée, affaiblie. Or je ne crois pas qu’il était possible de construire une Europe-nation autrement que sous pilotage français. C’est une question de savoir-faire. La France a prouvé, au cours de son histoire, qu’elle était capable d’amalgamer des peuples fort divers, elle a su, d’empire, devenir une nation. L’Allemagne, non. Les empires sous domination allemande n’ont jamais fonctionné, que ce soit le Saint Empire romain germanique ou l’Autriche-Hongrie (par charité, je n’évoquerais pas le IIIe Reich). Pour une raison simple : contrairement aux Français, les Allemands n’ont jamais été capables de considérer les autres peuples comme des égaux.  Je ne crois donc pas que l’Europe puisse s’unir sous l’égide de l’Allemagne. Un Européiste sérieux mais capable de rêveries à très long terme devrait se dire que, pour que l’Europe se fasse un jour, il faut une France forte, capable d’imposer ses choix et son point-de-vue. Dans l’Europe telle qu’elle existe, cette France forte est impossible. Elle doit donc, tactiquement, s’en désengagée, retrouver son autonomie, redevenir un État-nation fonctionnel. Dans x temps, quand, par un protectionnisme intelligent, des dévaluations compétitives, un contrôle des capitaux, autant d’actions que le cadre européen lui interdit pour l’heure, elle aura débloqué et relancé son économie, que, grâce à ce déblocage, elle aura pu mener une politique nataliste ambitieuse, refondé son école, qu’elle sera redevenue ce qu’elle a été pendant quasiment toute son histoire, le pays le plus peuplé et le plus puissant d’Europe, alors peut-être sera-t-il temps d’envisager de nouveau une unification de l’Europe. Je sais que j’en demande beaucoup à des gens très pressés. Mais Rome ne s’est pas faite en un jour. L’Europe-nation vaut bien quelques siècles de patience. Baptiste Touverey est essayiste, auteur de Le pays miraculeux (Albin Michel, 2026). Brice Couturier est journaliste et éditorialiste, auteur de 1979, le grand basculement du monde (Perrin, 2024).

L’intelligence artificielle peut-elle nous aider à restaurer la confiance dans la science ?

par David Smadja et Léa Behr le 22 septembre 2026
L’intelligence artificielle est régulièrement présentée comme une menace pour la fiabilité de l’information scientifique. Mais une publication récente dans Nature ouvre une perspective presque inverse : et si l’IA permettait aussi de rendre la science plus accessible, plus reproductible et donc, peut-être, plus digne de confiance ?
Depuis la pandémie de Covid-19, une question préoccupe la communauté médicale et scientifique : comment restaurer la confiance dans la science dans un monde où l’information circule désormais beaucoup plus vite que la connaissance scientifique ? Le paradoxe est saisissant. Jamais autant de connaissances scientifiques n’ont été accessibles. En quelques secondes, chacun peut consulter une publication, rechercher une étude ou interroger une intelligence artificielle sur pratiquement n’importe quelle question médicale. Mais jamais il n’a peut-être été aussi difficile de distinguer une donnée robuste d’une affirmation simplement vraisemblable. La pandémie nous l’a montré de manière spectaculaire. Nous avons assisté presque en temps réel à la confrontation de deux temporalités radicalement différentes. D’un côté, le temps scientifique : formuler une hypothèse, recueillir des données, les analyser, publier, confronter les résultats à ceux d’autres équipes, parfois se tromper et corriger. De l’autre, le temps numérique : quelques secondes pour publier une affirmation et quelques heures pour qu’elle soit vue par des millions de personnes. Une étude préliminaire, un cas clinique isolé ou une hypothèse non démontrée peuvent ainsi devenir viraux bien avant que la communauté scientifique ait eu le temps de les vérifier. La confiance scientifique ne peut pas être décrétée. Elle doit se construire sur la rigueur, l’éducation scientifique et la compréhension des mécanismes permettant de produire et de valider une connaissance. La crise sanitaire a montré combien la science est une construction progressive : elle ne délivre pas instantanément des certitudes ; elle produit des connaissances qui se renforcent, se corrigent et se confrontent.  Quand la viralité concurrence la vérité L'intelligence artificielle générative rend cette question encore plus importante. Elle permet désormais de produire en quelques secondes des textes structurés, argumentés et apparemment scientifiques. Le danger n'est donc plus seulement la fausse information grossière. C'est aussi l'apparition d'une information fausse mais vraisemblable, accompagnée éventuellement de références, de graphiques ou d'un vocabulaire donnant toutes les apparences de la rigueur. La désinformation médicale a changé de dimension depuis la pandémie. Les réseaux sociaux, les mécanismes algorithmiques d'amplification et désormais l'intelligence artificielle permettent à des récits inexacts de circuler à une échelle et à une vitesse sans précédent. Plus préoccupant encore : les messages longs et élaborés peuvent être particulièrement persuasifs. Nous sommes donc confrontés à une transformation profonde de l'environnement scientifique et informationnel. La question n'est plus seulement : « Cette information est-elle vraie ? ». Elle devient : « Puis-je vérifier comment cette conclusion a été produite ? » Et c'est précisément sur ce terrain qu'une publication récente dans Nature mérite toute notre attention. Quand un article scientifique devient un agent Des chercheurs de Stanford ont développé Paper2Agent1, un système dont l'ambition est étonnante : transformer automatiquement une publication scientifique en agent d'intelligence artificielle interactif. Aujourd'hui, lorsqu'un chercheur lit un article décrivant une nouvelle méthode computationnelle, le chemin entre la publication et son utilisation peut être long. Il faut comprendre la méthode, retrouver le code source, installer les bonnes dépendances informatiques, récupérer les données et apprendre à utiliser correctement les outils développés par les auteurs. Autrement dit, publier une méthode ne signifie pas nécessairement qu'elle soit facilement réutilisable. Paper2Agent cherche à supprimer une partie de cette barrière. Le système analyse l'article mais aussi les éléments qui l'accompagnent : code informatique, données, documents supplémentaires et workflows. Il construit ensuite des outils exécutables accessibles à un agent d'IA avec lequel le chercheur peut dialoguer en langage naturel. On ne demande donc plus seulement à l'intelligence artificielle : « Résume-moi cet article. » On peut lui demander : « Utilise la méthode décrite dans cet article sur mes propres données. » La différence est considérable. De la connaissance publiée à la connaissance exécutable Les chercheurs ont notamment appliqué Paper2Agent à AlphaGenome, un modèle permettant d'étudier les conséquences potentielles de variants génétiques. Les chercheurs ont notamment appliqué Paper2Agent à AlphaGenome, ainsi qu'à des outils d'analyse single-cell et de transcriptomique spatiale, montrant que le système pouvait reproduire des analyses existantes mais aussi appliquer les méthodes à de nouvelles questions. Mais l'expérience la plus importante est probablement celle menée à plus grande échelle. Les auteurs ont soumis 100 articles de biologie computationnelle au système. Soixante-quatorze ont pu être transformés avec succès en agents. Ceux-ci ont généré 599 outils, dont 593 ont passé les tests automatisés de validation. Sur 300 questions issues des tutoriels associés à ces publications, Paper2Agent avec le modèle utilisé dans l'étude atteint une précision moyenne de 91,2 %, contre 80,3 % pour le comparateur disposant directement de l'article et du dépôt informatique.  Ces chiffres ne signifient évidemment pas que la reproductibilité scientifique serait résolue par l'IA. Ils montrent en revanche qu'une partie de la distance séparant la publication d'une méthode de sa réutilisation effective pourrait être considérablement réduite. Et si plusieurs articles pouvaient « travailler » ensemble ? Paper2Agent va encore plus loin. Les chercheurs ont connecté plusieurs articles-agents afin qu'ils puissent mobiliser conjointement leurs méthodes et leurs données. Dans un exemple consacré au psoriasis, des agents issus de plusieurs publications ont combiné des prédictions génomiques avec des données expérimentales sur les lymphocytes T CD4+. Cette analyse a conduit le système à soutenir GPR137 comme gène causal probable au locus étudié, dans un mécanisme dépendant de l'activation cellulaire. Différentes publications deviennent en quelque sorte des briques scientifiques capables d'être interrogées ensemble, tandis que le chercheur reste dans la boucle pour choisir les stratégies et interpréter les résultats. Nous passons alors progressivement d'une bibliothèque composée de documents statiques à un écosystème de connaissances scientifiques potentiellement interactives. C'est une transformation potentiellement majeure de la manière dont circule la connaissance scientifique. Une nouvelle étape pour la reproductibilité scientifique ? C'est aussi là que Paper2Agent rejoint directement la question de la confiance. Pendant longtemps, le lecteur d'une publication scientifique devait essentiellement faire confiance au processus éditorial : les auteurs, les reviewers, la revue et, progressivement, la reproduction des résultats par d'autres équipes. L'ouverture des données et du code a commencé à modifier ce modèle. Paper2Agent pourrait constituer une étape supplémentaire : rendre une partie de la méthode directement interrogeable et exécutable. Les auteurs avancent d'ailleurs une idée particulièrement intéressante : demain, à côté des traditionnelles rubriques Data availability et Code availability, les revues scientifiques pourraient demander une rubrique « Agent availability » indiquant si les travaux publiés peuvent être utilisés sous forme d'agent.  On peut même aller plus loin. La capacité d'une publication à être transformée en agent pourrait devenir indirectement un test de reproductibilité. Dans l'étude, 26 des 100 articles de biologie computationnelle n'ont justement pas pu être transformés avec succès, notamment en raison de code inexécutable, de données ou modèles manquants, de problèmes de dépendances informatiques ou de scripts difficilement généralisables.  L'échec de « l'agentification » devient alors lui-même informatif : il révèle les obstacles empêchant réellement d'autres chercheurs de réutiliser le travail publié. Mais l'IA ne doit pas devenir un nouvel argument d'autorité Il serait toutefois dangereux d'en conclure que l'intelligence artificielle pourrait devenir un arbitre automatique de la vérité scientifique. Ce serait remplacer une confiance aveugle par une autre. Un agent peut reproduire fidèlement une méthode et néanmoins partir d'une hypothèse discutable. Un code parfaitement exécutable ne garantit pas que la question scientifique soit pertinente. Une corrélation statistique ne devient pas une causalité parce qu'elle a été calculée automatiquement. Les auteurs de Paper2Agent sont d'ailleurs explicites : la génération d'hypothèses, le choix des orientations scientifiques et l'interprétation des résultats doivent rester human-in-the-loop. Ils présentent leur système comme un outil d'augmentation de la recherche, non comme une source autonome et autoritaire de conclusions scientifiques.  Cette distinction est fondamentale. L'IA peut exécuter, comparer, rechercher, confronter et accélérer. Mais le chercheur doit continuer à douter. Car le doute méthodique n'est pas une faiblesse de la science. Il en constitue précisément l'une des forces. Une science exécutable n'est pas nécessairement une science vraie. Mais une science que l'on peut davantage vérifier, reproduire et contester est une science qui expose mieux ses preuves. De l'IA qui produit du vraisemblable à l'IA qui aide à vérifier Nous arrivons ainsi à un paradoxe passionnant. L'intelligence artificielle constitue probablement l'un des outils les plus puissants jamais créés pour produire du contenu vraisemblable à grande échelle. Elle peut donc amplifier la désinformation et rendre beaucoup plus difficile la distinction entre connaissance, opinion et manipulation. Mais les mêmes technologies pourraient aussi nous fournir de nouveaux instruments pour remonter aux sources, confronter les données, reproduire les analyses et rendre les méthodes scientifiques plus accessibles. Dans un monde saturé de contenus générés artificiellement, la valeur d'une publication scientifique reposera peut-être de moins en moins sur sa seule capacité à être lue ou citée, et de plus en plus sur notre capacité à remonter aux données, aux méthodes et aux résultats qui la fondent. L'article scientifique de demain ne sera alors peut-être plus seulement quelque chose que nous lisons. Il deviendra quelque chose que nous pouvons interroger, tester, reproduire, confronter et utiliser. À condition de ne jamais oublier une règle essentielle : l'intelligence artificielle peut accélérer la science ; elle ne doit jamais nous dispenser d'exercer notre esprit critique. L'IA peut accélérer la science. Le doute, lui, doit rester humain. David Smadja est professeur d’hématologie à l’AP-HP et à l’Université Paris Cité, responsable de la Commission Santé du Laboratoire de la République. Il est l’auteur de « La République de la prévention » aux éditions LEH. Léa Behr est CEO de RespublicIA et membre de la Commission Santé du Laboratoire de la République. Rendez-vous mardi 27 septembre pour la prochaine note « Les mardis de l’innovation en santé » Retrouvez également cette tribune sur le site du Journal du Net.

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