Défi géopolitique

Israël-Palestine : « L’Europe est une force de paix » ENTRETIEN EXCLUSIF AVEC JEAN-MICHEL BLANQUER

par Yasmina Asrarguis le 15 mai 2024
Dans cet entretien avec Yasmina Asrarguis, chercheur spécialiste de la paix au Moyen-Orient, Jean-Michel Blanquer analyse l'importation du conflit israélo-palestinien au sein des sociétés européennes. Selon l’ancien ministre de l’Éducation, le massacre du 7 octobre ainsi que l'escalade de la guerre au Moyen-Orient accentuent la crise que l’Europe traverse depuis le début du conflit opposant Moscou à Kiev. La violence et la volatilité des relations internationales imposent un réengagement européen et une réelle éducation à la paix fondée sur la transmission de l’histoire et des valeurs démocratiques. Face à la montée des menaces aux portes de l’Europe, Jean-Michel Blanquer préconise une approche proactive face aux divers conflits de notre temps et propose de soutenir les peuples et territoires pouvant servir de pôles démocratiques au Moyen-Orient, qu’il s’agisse des Kurdes, des Arméniens, des Israéliens ou encore les opposants aux régimes polémogènes que sont la Turquie et la République islamique d’Iran.
Yasmina_JMB

Yasmina Asrarguis : Quelle est votre analyse du contexte géopolitique en Europe, notamment depuis le 7 octobre et la reprise de la guerre au Moyen-Orient, en particulier à Gaza ?

Jean-Michel Blanquer :  Le climat actuel est difficile. Tout d’abord, cela rappelle de manière brutale le potentiel de résurgence de la guerre, non seulement au Moyen-Orient, mais aussi dans d’autres régions du monde. La crise représentée par la guerre entre la Russie et l’Ukraine a encore accentué les préoccupations et l’anxiété contemporaines concernant le retour des conflits, même dans des régions où l’on pensait que ce mode de résolution des différends était révolu. Cette lourdeur est le premier élément, car elle définit le contexte mondial et international dans lequel se déroule la guerre actuelle entre Israël et le Hamas. Des actes de barbarie, comme l’attaque du 7 octobre, ou des actes d’agression, comme l’attaque de la Russie contre l’Ukraine, qui pouvaient sembler relégués à une époque révolue, sont toujours présents dans notre monde. Malheureusement, notre réalité est loin de l’idéal kantien de résolution des conflits par le droit.

Le deuxième facteur majeur qui contribue au climat difficile est l’importation du conflit dans nos sociétés. Les importantes communautés musulmane et juive en France augmentent le risque de transposition des conflits. Il est crucial que nous soyons sages, intelligents, et ouverts d’esprit pour éviter que les situations ne soient réduites à des choix binaires. Que ce soit au sein des communautés musulmane ou juive, ou dans la société en général, il est essentiel de cultiver la nuance et de favoriser le dialogue. Cette question est aujourd’hui d’une importance capitale, et heureusement, tous les musulmans ne soutiennent pas le Hamas, et tous les juifs ne soutiennent pas Netanyahu. Adopter cette subtilité est crucial pour éviter le risque de confrontation entre communautés.

Yasmina Asrarguis : Comment percevez-vous les réactions de la classe politique française en matière de conflit israélo-palestinien ? Pensez-vous qu’il y’ait une réelle fracture au sein de la population sur cet enjeu ?

Jean-Michel Blanquer :  Il y a une division partielle, mais pas totale, et cette division n’est pas binaire non plus. La grande majorité de la société française a été horrifiée par les événements du 7 octobre et comprend clairement qu’Israël est l’agressé et que le Hamas est l’agresseur. L’extrême gauche s’est disqualifiée dans cette séquence en refusant de reconnaître l’évidence et en pratiquant une forme de nouveau négationnisme. La France a également connu des attaques et sait, de sa propre expérience, le danger du terrorisme islamiste et de l’islamisme politique en général. Contrairement à ce que beaucoup disent, je pense que la grande majorité des Français est solidaire d’Israël, et les débats internes ont évidemment plus à voir avec la manière dont Israël répond à cette situation. Ici, bien sûr, il y a des différences au sein de la société française. Elles ne sont pas binaires, et c’est, avant tout, un spectre d’approches qui vont du soutien complet au gouvernement israélien à, malheureusement pour certains, un quasi-soutien au Hamas. Dans ce contexte, nous devons réaliser qu’Israël est attaqué ; ensuite, qu’il est inévitable qu’Israël réagisse pour chasser ou, au moins, neutraliser le Hamas ; et troisièmement, il faut comprendre l’importance d’arriver rapidement à des discussions pacifiques pour limiter les pertes humaines de cette guerre et travailler vers une solution à deux États.

Yasmina Asrarguis : Pensez-vous qu’il soit nécessaire d’introduire l’éducation à la tolérance, à la diversité, et aux cultures dans les écoles françaises et européennes, ou nos décideurs devraient-ils donner la priorité aux négociations diplomatiques conduisant à la paix ?

Jean-Michel Blanquer :  C’est sans aucun doute multifacette. Il y a les deux aspects que vous venez de mentionner, ainsi que d’autres, et nous devons aborder tous ces aspects de manière complète. Dans les écoles, favoriser la compréhension de la diversité est, bien sûr, crucial. Je crois que nous transmettons actuellement des messages positifs à nos enfants, contrairement à ce qui se passe, par exemple, avec les enfants palestiniens, qui sont élevés pour nourrir de l’animosité envers les Juifs. Malheureusement, aujourd’hui, nous devons faire plus et renforcer nos efforts sur cette question, qui dépasse le conflit israélo-palestinien. Cela concerne plus généralement la manière dont nous préparons les enfants à vivre dans une société ouverte et tolérante, qui embrasse la liberté d’expression, la liberté religieuse, la liberté d’être soi-même, le tout dans un cadre commun où il n’y a pas de place pour le prosélytisme.

En matière de capacité européenne à conduire des négociations diplomatiques, l’Europe est une force de paix. Personne, y compris les non-Européens, ne devrait se réjouir de l’effacement de l’Europe de la scène diplomatique régionale. Les accords d’Oslo ont démontré que la Norvège pouvait jouer un rôle crucial. L’Europe n’est pas la Norvège ; c’est autre chose. Cependant, les différences entre les pays européens, notamment entre la France, l’Angleterre (qui reste européenne), l’Allemagne, l’Italie, l’Espagne et la Pologne, peuvent contribuer à une forme de médiation plurielle. Cela permettrait que les liens entre chaque pays européen et chaque pays du Moyen-Orient soient utiles pour faire avancer la paix.

Yasmina Asrarguis : Quel rôle pensez-vous que l’éducation à la paix pourrait jouer sur le terrain au Moyen-Orient ?

Jean-Michel Blanquer :  Parmi les évolutions alarmantes au Moyen-Orient, la situation avec l’UNRWA se distingue, car des bombes humaines ont été fabriquées par le biais d’une éducation fondée sur la haine. Je suis profondément frustré par ceux, de tous côtés, qui étaient conscients de ce problème, n’ont pris aucune mesure. Il est évident que l’éducation façonne l’avenir, et l’histoire y joue un rôle crucial. Nous devons encourager le volontarisme et l’optimisme pour résoudre ce problème. Pendant mon mandat en tant que ministre de l’Éducation, en collaboration avec Alain Lamassoure au Conseil de l’Europe, nous avons créé un Observatoire sur l’enseignement de l’Histoire. Il y avait une préoccupation croissante concernant le manque d’importance accordée à l’enseignement de l’histoire. Par exemple, dans de nombreux pays européens, l’histoire n’est qu’une matière optionnelle. En France, en tant que ministre de l’Éducation, j’étais déterminé à repenser les programmes d’histoire au lycée, en introduisant une nouvelle discipline englobant l’histoire-géographie, les sciences politiques et la géopolitique. Cette approche interdisciplinaire permettait une compréhension complète du Moyen-Orient.

Contrairement à une tendance mondiale, ces trois ou quatre dernières années, les élèves français ont acquis une culture plus approfondie sur ces sujets. Au Conseil de l’Europe, notre objectif a été de garantir que l’histoire soit enseignée de manière adéquate dans tous les pays membres. C’est un progrès significatif, avec des pays comme l’Arménie et l’Azerbaïdjan qui rejoignent cette initiative. Concernant le contenu de l’éducation, nous devons respecter la souveraineté des États, et il n’est pas envisageable d’avoir une autorité internationale qui supervise les contenus.

Cependant, la coopération entre les États peut faciliter le développement de programmes appropriés. Cette approche a été fructueuse dans certains pays et devrait être poursuivie à l’avenir. Cela implique de favoriser les échanges entre historiens, d’organiser des conférences entre historiens israéliens et palestiniens, avec la participation d’autres nationalités. Un véritable Erasmus des enseignants d’histoire du Moyen-Orient et d’Europe pourrait jouer un rôle considérable, car c’est par le biais des enseignants que nous pouvons avoir un impact sur les élèves et les générations futures. L’accent doit également être mis sur les manuels scolaires, qui relèvent de la compétence des États et qui pourraient faire l’objet d’efforts collaboratifs entre Européens et Palestiniens pour obtenir des résultats éducatifs positifs pour les enfants, en mettant l’accent sur l’éducation plutôt que sur l’endoctrinement.

Yasmina Asrarguis : Quelles devraient-être, selon vous, les priorités géopolitiques d’un agenda européen visant à stabiliser le Moyen-Orient ?

Jean-Michel Blanquer :  À court terme, garantir la sécurité d’Israël et protéger la population civile à Gaza est crucial. Il est important de reconnaître que le Hamas porte la responsabilité principale d’avoir déclenché la guerre et de mettre en danger la population civile. Malgré cela, nous devons maintenir notre attention sur des mesures humanitaires concrètes pour évacuer les populations civiles. Cela devrait impliquer des contributions accrues des pays arabes voisins et toutes les actions qui peuvent prévenir des morts civiles. Ce sont des enjeux essentiels à court terme. Pour l’avenir, il faudra concentrer les efforts pour contenir les risques d’extension par le biais de la diplomatie et de diverses formes de dissuasion à long terme.

Bien que ce soit un sujet vaste, il est impératif d’aborder le Moyen-Orient et son avenir avec créativité. Les débats actuels tournent souvent autour d’une vision défensive des valeurs démocratiques, républicaines et libérales. La mentalité prédominante vise à limiter les dégâts face à la force et au pouvoir des idéologies autoritaires et radicales. Les démocraties libérales, qu’il s’agisse d’États individuels ou de forces démocratiques au niveau mondial, doivent changer d’approche intellectuelle et stratégique, passant de la simple limitation des dégâts à devenir des forces proactives. Il est crucial de renouveler l’idéal démocratique souhaitable pour tous, dans le monde entier, et particulièrement au Moyen-Orient. En termes pratiques, il faut des idées et des propositions sur les points de soutien démocratique actuels au Moyen-Orient et sur leur évolution future.

Pour ma part, je considère la cause kurde en Syrie comme un point crucial de soutien démocratique. Elle démontre qu’une société musulmane ouverte, libérale, tolérante et organisée peut aspirer à établir un système démocratique dans une région actuellement au cœur de l’autoritarisme. D’autre part, j’observe l’Arménie, qui est attaquée par l’Azerbaïdjan et prise en tenaille entre la Turquie et l’Azerbaïdjan. L’Arménie elle-même représente encore un pôle démocratique, même si, à ce stade, elle illustre principalement la position défensive que j’ai mentionnée plus tôt. Néanmoins, elle a le potentiel de servir de modèle pour une société pertinente au Moyen-Orient. De plus, j’identifie Israël comme étant une démocratie, malgré les divisions internes significatives qu’elle a subies. Malheureusement, elle a vu émerger des forces extrémistes qui contribuent à l’atmosphère de violence au Moyen-Orient.

Deuxièmement, il y a des pays dont la bonne volonté pacifique et l’ouverture aux valeurs du respect du droit se sont manifestées ces dernières années, notamment ceux qui ont signé les accords d’Abraham. C’est évident dans le cas des Émirats arabes unis et du Maroc, et j’espère que cette tendance se poursuivra avec d’autres pays. Les transformations en cours en Arabie saoudite sont intéressantes et montrent que les valeurs libérales n’ont pas toujours besoin d’adopter une posture défensive. Il y a des opportunités de progrès de temps en temps.

Troisièmement, il y a l’évolution de certains régimes qui sont devenus polémogènes. Ici, je pense principalement à l’Iran et à la Turquie, deux grandes civilisations confrontées à des avancées sociétales importantes qui ouvrent la voie à un avenir différent au-delà de l’islamisme politique. Il est intéressant de noter que ces deux pays cherchent à avoir un impact considérable sur notre paysage politique interne de manière agressive et sérieuse. En réponse, nous devons aussi tenter d’influencer leurs dynamiques politiques internes. Je pense notamment à l’opposition iranienne et à l’opposition turque. Nous devons aider ces pays à devenir des forces démocratiques dans les temps à venir, car cela jouera un rôle crucial dans la recherche de la paix. Kant, dans « Perpetual Peace » établit un lien direct entre la démocratie interne des États, le respect du droit d’une république libre (état de droit), et les actions externes. La géopolitique souligne souvent que les démocraties ne se font généralement pas la guerre. Je crois fermement que la question de la liberté est intimement liée à la question de la paix. De plus, le fil conducteur qui relie ces deux points est le thème de l’éducation, car il faut des citoyens éclairés pour promouvoir une paix durable.

Le Laboratoire
de la République

Pour rester informé
inscrivez-vous à la newsletter

S'inscrire