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Retour sur la conversation éclairée de David Smadja

par L'équipe du Lab' le 9 octobre 2026
Le 28 septembre 2026, le Laboratoire de la République organisait la première Conversation éclairée de sa saison 2026-2027 autour du livre La République de la prévention (Éditions LEH). À cette occasion, David Smadja, responsable de la commission Santé du Laboratoire, a présenté ses propositions pour transformer le système de santé français. Prévention, intelligence artificielle, régionalisation et lutte contre la désinformation ont été au cœur des échanges, avec une ambition commune : passer d’un système principalement tourné vers le soin à un modèle capable d’anticiper les risques et de mieux répondre aux besoins des territoires.

Le 28 septembre 2026, le Laboratoire de la République inaugurait la saison 2026-2027 de ses Conversations éclairées avec une rencontre consacrée à l’avenir du système de santé français. Invité à présenter son ouvrage La République de la prévention publié aux Éditions LEH, David Smadja, professeur d’hématologie à l’AP-HP ainsi qu’à l’Université Paris Cité et responsable de la commission Santé du Laboratoire de la République, a exposé plusieurs pistes pour transformer l’organisation des soins en France.

Vieillissement de la population, progression des maladies chroniques, déserts médicaux, lourdeurs administratives et retard numérique : le système de santé français fait face à des difficultés structurelles croissantes. Pour David Smadja, la réponse ne peut se limiter à des ajustements budgétaires. Elle suppose de repenser un modèle historiquement centré sur le traitement des maladies, en donnant davantage de place à la prévention, aux nouvelles technologies et aux territoires.

Passer d’un système qui soigne à un système qui prévient

Le premier constat dressé par David Smadja concerne la place insuffisante accordée à la prévention : la France consacrerait environ 2 % de ses dépenses de santé à la prévention contre 8,8 % au Danemark. Dans le même temps, près des trois quarts des dépenses seraient liées aux maladies chroniques, dont certaines pourraient être évitées ou retardées. Il apparait donc nécessaire de penser la prévention au pluriel pour empêcher l’apparition des maladies mais aussi éviter leur aggravation lorsqu’elles sont déjà installées.

La vaccination contre les papillomavirus humains illustre, pour David Smadja, le retard français. Alors que ce vaccin permet de prévenir plusieurs cancers (notamment celui du col de l’utérus), seuls 40 % environ des 18-25 ans seraient vaccinés en France contre des niveaux proches de 90 % dans certains pays. Cet exemple montre l’importance de mieux informer la population et de développer des politiques de prévention capables de produire des résultats sur le long terme.

Cette transformation suppose également de revoir le financement de la prévention. David Smadja défend la création d’un budget spécifique, distinct des dépenses curatives, afin de considérer la prévention comme un investissement dont les bénéfices se mesureront plusieurs années plus tard. Il s’oppose notamment à une augmentation des franchises médicales pour financer ces politiques, estimant qu’il serait injuste d’en faire supporter le coût aux patients les plus malades. Les complémentaires santé pourraient en revanche contribuer davantage à des parcours de prévention territorialisés, à condition de préserver les principes de solidarité et d’égalité d’accès aux soins.

Faire de la lutte contre la désinformation une priorité de santé publique

David Smadja est revenu sur son expérience pendant la pandémie de Covid-19, période durant laquelle les réseaux sociaux ont amplifié la circulation de fausses informations médicales. Engagé dans des travaux scientifiques sur les complications vasculaires du virus et les questions de thrombose liées à la vaccination, il a notamment expliqué avoir reçu des menaces de mort en raison de ses prises de position scientifiques.

Face à cette situation, il propose la création d’une nouvelle spécialité ou fonction médicale : l’infovigilance. Inspirée de la pharmacovigilance, elle aurait pour objectif d’identifier et de combattre les fausses informations susceptibles d’avoir des conséquences sur la santé publique. Cette démarche devrait s’accompagner d’une éducation aux médias et à la santé, notamment auprès des jeunes. Le professeur a rappelé les travaux menés avec Nathalie Sonnac au sein du Laboratoire de la République sur ces questions.

Pour David Smadja, la réponse doit également être institutionnelle. Il a regretté que les propositions d’un rapport consacré à la lutte contre la désinformation en santé, remis à la ministre de la Santé en janvier 2026, n’aient pas encore été concrètement mises en œuvre. Les pouvoirs publics, les sociétés savantes et les professionnels de santé doivent, selon lui, investir davantage les réseaux sociaux pour y diffuser une information scientifique fiable et accessible.

Mieux mobiliser les biologistes médicaux et les nouvelles technologies

La prévention pourrait également s’appuyer davantage sur les professionnels déjà présents sur le territoire. David Smadja a notamment souligné le potentiel des biologistes médicaux. Avec environ 4 000 laboratoires privés en France, ces structures constituent un réseau de proximité encore insuffisamment mobilisé dans les politiques de prévention. L’élargissement récent des possibilités de dépistage du VIH et d’autres infections sexuellement transmissibles montre pourtant l’intérêt de leur donner davantage de responsabilités.

Le professeur propose ainsi d’étendre les possibilités de consultation et de prescription des biologistes, notamment pour le suivi des risques cardiovasculaires et du diabète. Les progrès de la métabolomique, associés à l’intelligence artificielle, pourraient également permettre d’identifier certains risques de maladie plusieurs années avant leur apparition, à partir d’une simple prise de sang. Ces perspectives restent toutefois soumises à des validations cliniques avant une éventuelle utilisation courante.

Faire du numérique et de l’intelligence artificielle le socle de la réforme

Pour David Smadja, aucune réforme structurelle ne pourra produire de résultats durables sans une transformation profonde des infrastructures numériques. Aujourd’hui, les logiciels utilisés par les différents professionnels de santé ne communiquent pas toujours efficacement entre eux. Cette absence d’interopérabilité entraîne des examens redondants, des pertes de temps et des dépenses évitables.

Le professeur défend donc une intégration de l’intelligence artificielle dès la création du dossier médical afin de faciliter l’analyse des données tout au long du parcours de soins. L’objectif serait de mieux partager les informations, d’éviter les examens inutiles et de permettre aux professionnels de consacrer davantage de temps aux patients. Cette transformation suppose toutefois de développer des outils fiables et souverains, reposant sur des données de santé sécurisées et accessibles aux acteurs autorisés.

Interrogé sur les craintes des soignants, David Smadja a insisté sur le fait que l’IA ne devait pas remplacer le jugement médical mais le compléter. Selon lui, ces technologies deviendront progressivement indispensables à la pratique médicale. Les échanges avec la salle ont également souligné la nécessité de faciliter l’accès aux données de santé et de garantir l’interopérabilité des systèmes informatiques, sans laquelle les bénéfices attendus de l’IA resteraient limités.

Régionaliser la santé pour mieux répondre aux besoins des territoires

La gouvernance du système de santé constitue un autre axe majeur des propositions présentées. Pour David Smadja, les agences régionales de santé (ARS) ne disposent pas aujourd’hui d’une autonomie suffisante pour adapter les politiques sanitaires aux réalités locales. Elles restent, selon son expression, un « pouvoir de Paris avec des bureaux en région ». Il propose donc de passer d’une logique de déconcentration administrative à une véritable décentralisation.

Plutôt que d’engager immédiatement une réforme nationale, il suggère de conduire une expérimentation dans trois territoires volontaires aux caractéristiques différentes : une région favorisée, une région moins urbanisée et un territoire d’outre-mer. Les résultats seraient évalués au bout de trois ans notamment en matière d’accès aux soins, de qualité des prises en charge et de dépenses de santé. Cette méthode permettrait de vérifier l’efficacité d’une organisation plus territorialisée avant d’envisager sa généralisation.

La régionalisation permettrait également de responsabiliser davantage les élus locaux. Pour le professeur, confier une partie des décisions sanitaires aux présidents de région rapprocherait les politiques de santé des citoyens et faciliterait leur évaluation. Les échanges ont toutefois soulevé la question des inégalités entre territoires que cette nouvelle organisation devrait veiller à ne pas accentuer.

Former les professionnels de santé dans les territoires pour lutter contre les déserts médicaux

La question des déserts médicaux a prolongé les échanges sur la régionalisation. David Smadja s’est montré critique à l’égard des politiques visant à imposer l’installation de professionnels de santé dans les zones sous-dotées. Selon lui, contraindre un médecin déjà installé à déménager ne constitue pas une réponse durable. Il propose plutôt de développer la formation des futurs professionnels directement dans les territoires.

Aujourd’hui, une grande partie des étudiants en santé effectuent leurs stages dans les centres hospitaliers universitaires et les grandes structures hospitalières. Le professeur suggère de multiplier les terrains de stage labellisés dans les hôpitaux de proximité, les cabinets médicaux et certains établissements privés. En découvrant ces territoires dès leurs études, les jeunes professionnels pourraient davantage envisager de s’y installer durablement. Cette transformation supposerait également d’associer les doyens des facultés de santé à la gouvernance régionale afin de mieux adapter la répartition des étudiants aux besoins locaux.

Réintégrer la santé scolaire et la santé au travail dans les parcours de prévention

La réflexion sur la prévention a également conduit David Smadja à s’intéresser à deux secteurs encore insuffisamment intégrés au système de santé : la santé scolaire et la santé au travail. Ces dispositifs accompagnent pourtant les individus pendant une grande partie de leur vie mais leur organisation reste largement distincte de celle des parcours de soins traditionnels.

La situation de la santé scolaire apparaît particulièrement préoccupante. Le manque de professionnels dans les établissements complique le dépistage précoce de certaines pathologies, des troubles psychologiques ou des situations de harcèlement. David Smadja propose de rapprocher la médecine scolaire du ministère de la Santé et de développer les stages d’étudiants en médecine, pharmacie et soins infirmiers dans les écoles. Il a notamment cité une initiative parisienne au cours de laquelle des étudiantes en pharmacie ont animé des séances d’éducation à la santé sexuelle auprès d’élèves, en collaboration avec les enseignants.

La santé au travail appelle également une meilleure coordination. Organisée selon des modalités différentes entre les secteurs public et privé, elle manque de lisibilité et reste insuffisamment articulée avec les autres acteurs de santé.

Inscrire la réforme de la santé dans le temps long

Au-delà des propositions techniques, la rencontre a soulevé une question plus générale : comment permettre aux politiques de santé de s’inscrire dans la durée ? Pour David Smadja, le système français sait répondre aux crises immédiates, comme l’a montré la pandémie de Covid-19, mais rencontre davantage de difficultés à anticiper les risques de long terme. L’adaptation des hôpitaux et des EHPAD aux épisodes de chaleur extrême illustre, selon lui, cette faiblesse : alors que ces risques sont identifiés depuis des années, les infrastructures ne sont pas toujours adaptées.

Le professeur appelle donc à dépasser les logiques électorales de court terme et à développer une véritable culture de l’évaluation. Les réformes devraient pouvoir être expérimentées, mesurées et ajustées à partir de résultats concrets. Cette approche suppose également de moderniser des institutions largement héritées de l’après-guerre, notamment la Sécurité sociale et les centres hospitaliers universitaires dont l’organisation ne correspond plus toujours aux besoins actuels.

En conclusion de la rencontre, Jean-Michel Blanquer a replacé ces réflexions dans une perspective plus large de revitalisation des territoires et de renforcement des services publics. Au terme des échanges, une conviction s’est dégagée : la transformation du système de santé ne pourra pas reposer sur une succession d’ajustements ponctuels. Elle suppose de repenser durablement ses priorités, son organisation et ses outils, afin de construire un modèle capable non seulement de soigner mais aussi d’anticiper.

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