République démocratique

Marc Bloch, l’historien stoïcien : la leçon de la parrêsia

par Claudio Galderisi le 27 juin 2026
Claudio Galderisi, président du Conseil scientifique du Laboratoire de la République, rend hommage à Marc Bloch en mettant en lumière la cohérence entre son œuvre d’historien, son engagement intellectuel et son action civique. À travers la figure d’un « historien stoïcien », il souligne que la quête de la vérité historique repose sur la rigueur méthodologique, l’exercice de l’esprit critique et le courage de la parrêsia, cette parole libre qui engage autant la pensée que l’action. Marc Bloch apparaît comme un modèle d’exigence scientifique et de responsabilité citoyenne, dont l’héritage demeure d’une profonde actualité.

« L’homme, seul, se découvre dans la vérité », rappelle Marc Bloch dans son Apologie pour l’histoire. Grâce à lui nous sommes moins seuls dans la recherche de cette vérité dont il a fait la raison d’être de son œuvre et de sa vie.

Bloch n’est pas seulement un historien majeur du xxᵉ siècle. Il incarne la tension permanente entre transmission des savoirs, liberté intellectuelle et passion civique, en nous rappelant que l’histoire n’est pas un ensemble de connaissances à ordonner et juger, mais une approche qui permet de comprendre les sociétés humaines dans leur complexité. Son œuvre historiographique illustre sa rigueur méthodologique, fondée sur l’analyse critique des sources et la contextualisation des phénomènes sociaux et politiques. Pour lui, et je le cite ici depuis Les Rois thaumaturges, « L’histoire n’est pas un simple enchaînement d’événements, mais un développement continu, un processus où la vérité se construit en dépassant les idées reçues et les apparences ». Bloch fait ainsi de l’historien non le procureur du passé, mais l’analyste rigoureux de ses régimes de vérité. Ce même regard se déploie dans La Société féodale, où il passe en revue sans indulgence les hiérarchies d’une civilisation, sans pour autant soumettre les legs du passé à ces procès anachroniques qui confondent recherche et expiation. Cette exigence scientifique trouve son prolongement dans l’Apologie pour l’histoire, où Bloch insiste sur la nécessité de confronter le présent au passé pour aiguiser le jugement critique face aux situations complexes. Rigueur et vérité sont les deux faces de ce Janus bifrons que doit être tout historien. Il l’écrit sans détours dans son Apologie : « La vérité historique, c’est la vérité qui a été découverte par la méthode scientifique. Et cette vérité, on ne l’atteint qu’au prix de la rigueur. »

Bloch ne s’est jamais interdit de penser contre les idées reçues, non par snobisme intellectuel mais comme un devoir. Il le prouvera dans L’Étrange défaite, en disséquant à la fois avec une lucidité impitoyable et la douleur du patriote les faillites de l’élite face au désastre de 1940. Son texte sur « Le problème de l’agrégation », qui date de 1937, en est un exemple prémonitoire : il y dénonce la reproduction mécanique des savoirs, la transformation de la doxa en connaissance immuable.

Cette unité du courage, qui n’appartient selon Socrate qu’à l’homme de bien, constitue le cœur de son action et son principal legs. Dans un monde où la transmission des savoirs et la pensée critique sont parfois submergées par l’écume des choses, nous pouvons tirer de Bloch l’exigence de rigueur et la parrêsia, le courage des convictions nécessaires pour penser et agir de manière autonome. Car penser par soi-même n’est pas pour lui un luxe intellectuel mais une exigence morale. Seule une conscience libre et critique peut nourrir la passion de la res publica, c’est-à-dire la défense de la vie de la cité comme espace de dialectique et de décision partagée. La méthode historique devient ainsi un entraînement à la responsabilité civique. Il écrit en historien stoïcien : « La vérité, c’est ce qui résulte de la rigueur de l’histoire, mais c’est aussi ce qui doit guider l’action civile, pour que celle-ci ne soit pas aveugle. »

Au moment de conclure, me viennent à l’esprit les derniers vers d’un poème que Marc Bloch aurait aimé selon ses proches et dans lequel on pourrait reconnaître la trajectoire d’une existence, le témoignage vivant que l’historien de l’acribie nous a légué. C’est La Mort du loup, c’est Alfred de Vigny : « Fais énergiquement ta longue et lourde tâche. / Dans la voie où le sort a voulu t’appeler, / Puis, // après, comme moi, souffre et meurt sans parler ».

Sans parler, comme en témoigne son sacrifice ultime, et par-delà les spéculations qui sont à l’histoire ce que la rumeur est aux faits ; sans bavardage surtout, mais toujours en cultivant l’esprit critique et en participant à la construction d’une communauté de destin.

Claudio Galderisi est président du Conseil scientifique du Laboratoire de la République.

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