Le 14 juin dernier, Chloé Morin était notre invitée pour évoquer son dernier ouvrage paru chez Fayard, "On a les politiques qu'on mérite".
Les attentats terroristes, les Gilets jaunes, la Covid-19,… tant d’événements qui modifient en profondeur le rapport des citoyens à la politique et aux élus locaux, chargés de les représenter. En sondant la détestation croissante du monde politique et au moyen d’entretiens avec des femmes et des hommes politiques de premier plan, Chloé Morin tente d’analyser de manière très précise le sentiment de défiance politique généralisée et pose la question finalement centrale : et si, nous avions simplement les politiques que nous méritons ?
Cette édition des « Conversations éclairées » fut l’occasion de revenir sur ce sentiment de plus en plus courant dans la société française et de rappeler l’engagement des élus qui nous représentent, et portent, dans le même temps, la charge de cette défiance.
Comment conjuguer liberté religieuse et vivre-ensemble dans notre République ?
C’est à cette question brûlante qu’ont répondu, le 24 septembre 2025 à Bordeaux, le grand imam Tareq Oubrou, le professeur de droit public Ferdinand Mélin-Soucramanien, la présidente de la LICRA Bordeaux-Gironde Sarah Bromberg et le prêtre Basile Dumont. Entre cadre juridique, éducation des jeunes, égalité femmes-hommes et diversité des pratiques spirituelles, la soirée a offert un débat riche et sans détour sur la laïcité, ce pilier républicain qui nous unit tous.
Le 24 septembre 2025, le Laboratoire de la République inaugurait son antenne bordelaise à l’occasion d’une conférence consacrée au thème « Laïcité et religions : quels chemins pour vivre ensemble ? », en présence de Ferdinand Mélin-Soucramanien (professeur de droit public), Tareq Oubrou (grand imam de Bordeaux), Sarah Bromberg (présidente de la LICRA Bordeaux-Gironde) et de Basile Dumont (prêtre de la paroisse de Talence).
Les échanges ont permis d’explorer ce principe fondateur de la République sous ses dimensions historique, juridique, sociologique et contemporaine, confirmant que la laïcité est une condition essentielle du vivre-ensemble, tout en révélant les tensions qui traversent son application dans un contexte marqué par la pluralité religieuse et l’évolution des pratiques sociales.
Un cadre historique et juridique en constante évolution
La laïcité s’enracine dans des jalons législatifs majeurs, comme le souligne Ferdinand Mélin-Soucramanien : la laïcisation de l’enseignement en 1882, la séparation des Églises et de l’État en 1905, ou encore la récente loi de juillet 2025 contre le racisme et l’antisémitisme dans l’enseignement supérieur. Trois piliers en structurent la définition : liberté de conscience, séparation de l’État et des cultes, et obligation de se conformer aux règles communes sans invoquer ses croyances.
Le Conseil constitutionnel a lui-même cherché à la définir, notamment dans une décision de 2004, au moment où se posait la question de l’articulation entre la Constitution française et le projet de Traité pour une Constitution européenne. Il avait alors affirmé que la laïcité interdit à quiconque de se prévaloir de ses croyances religieuses pour s’affranchir des règles communes. Cette interprétation, à laquelle Ferdinand Mélin-Soucramanien dit se rallier, fait de la laïcité non seulement une garantie de liberté mais aussi une condition du vivre-ensemble et un pilier de la République.
Religion, société et jeunesse : des rapports contrastés
Loin d’être un principe figé, la laïcité s’adapte aux évolutions sociétales. Tareq Oubrou rappelle que toute religion ne se vit pas seulement, elle se pense également. Faute d’un travail d’interprétation et de médiation doctrinale, une « sainte ignorance » traverse toutes les religions. L’accès direct et sans filtre aux contenus religieux via les réseaux sociaux favorise ce qu’il appelle une « désécularisation sauvage », où les jeunes, souvent plus connectés à TikTok qu’à leurs propres parents ou à des médiateurs, se montrent parfois plus religieux que la génération précédente.
Dès lors, l’enjeu de la transmission devient central. « On ne peut pas obliger quelqu’un à adorer Dieu », rappelle Tareq Oubrou, soulignant que la coercition religieuse, physique ou psychologique, est non seulement juridiquement interdite mais théologiquement vaine. La foi suppose liberté et intention. D’où l’importance, selon lui, d’introduire le doute, la pédagogie et une éducation au discernement dès l’enfance.
Dans cette perspective, Sarah Bromberg insiste sur la dimension éducative et citoyenne de la laïcité, notamment auprès des jeunes, mais aussi sur l’égalité entre femmes et hommes, qui doit demeurer un principe intangible dans la société.
Liberté religieuse, espace public et ordre républicain
La laïcité se situe à l’intersection de la liberté religieuse garantie par le droit, y compris européen, et de la neutralité attendue des institutions. Les discussions ont rappelé une distinction fondamentale : si les agents du service public doivent rester neutres, l’espace public ne saurait être totalement aseptisé.
Ferdinand Mélin-Soucramanien a insisté sur la nécessité de renforcer la neutralité dans certains services particulièrement sensibles, comme l’hôpital public et les transports. Mais il met en garde contre une crispation excessive sur les signes religieux dans l’espace public.
Cette distinction a été largement reprise par les intervenants : la République est laïque, mais l'ensemble des individus constituant notre société ne l’est pas. La laïcité n’est pas une religion ni une idéologie, mais une branche commune « sur laquelle tout le monde est assis », selon l’expression de Tareq Oubrou, et que chacun, croyant ou non, a le devoir de défendre car elle protège tous les citoyens.
Une recomposition du paysage religieux
Les évolutions religieuses en France reflètent à la fois un reflux global et des dynamiques de renouveau. Basile Dumont souligne par exemple l’augmentation significative du nombre d’adultes demandant le baptême, multiplié par deux en quelques années, signe d’un regain de quête spirituelle. En parallèle, les travaux de politistes comme Yann Raison du Cléziou mettent en évidence un mouvement plus général de reflux des pratiques religieuses.
Tareq Oubrou cite aussi Peter Berger, sociologue américain, qui dès les années 1980 constatait le retour du religieux dans l’espace politique, notamment à travers les mouvements évangéliques. La France n’échappe pas à cette recomposition, où coexistent désaffiliation et réinvestissement religieux.
Perspectives et recommandations
Les intervenants ont formulé plusieurs recommandations pour l’avenir :
• Clarifier davantage encore la distinction entre liberté dans l’espace public et règles strictes de neutralité dans les services publics, à renforcer dans certains services particulièrement sensibles.
• Promouvoir une sensibilisation large aux valeurs républicaines et encourager un dialogue respectueux entre convictions.
• Encourager un portage politique large de la laïcité, afin qu’elle demeure un projet républicain d’espérance partagé et défendu par le plus grand nombre.
• Développer une éducation au discernement et à la liberté de conscience, en protégeant les jeunes contre toute forme de coercition.
https://www.youtube.com/watch?v=SxaB1GuYIg4
Le 17 octobre 2025, s’est tenue notre rencontre littéraire mensuelle animée par Brice Couturier, consacrée à la présentation du dernier ouvrage de Raphaël Enthoven, L’Albatros, publié aux éditions de l’Observatoire.
Crédit photo : Daniel Perron
Pour R. Enthoven, l’écriture est un moyen de rectifier l’existence et de la pérenniser face à l’oubli, à l’image du scribe, greffier de l’essentiel. Cette réflexion s’inscrit dans une vision plus large où la solidarité des vivants permet aux défunts de continuer à exister dans la mémoire collective.
La figure maternelle, à la fois spiritualiste et matérialiste, traverse le récit et nourrit son cheminement intellectuel. L’auteur retrace son itinéraire : du kantisme à Spinoza et Nietzsche, il opère un retour profond aux sources maternelles. Marqué dès l’enfance par le passage au foyer paternel et l’influence de la gauche antitotalitaire de Bernard-Henri Lévy, Enthoven évoque aussi ses engagements, notamment en Bosnie et au Soudan. Sa pensée évolue d’un kantisme nourri par Soljenitsyne vers une adhésion à la puissance du système spinoziste et à la déconstruction nietzschéenne, en passant par Rosset et Bergson — un cheminement qui le ramène finalement à l’enfance et aux convictions héritées de sa mère.
Raphaël Enthoven aborde également les dérives déshumanisantes du système de santé actuel, illustrées par des témoignages poignants recueillis « sur le vif » : attente interminable chez le généraliste dans des conditions difficiles, vision en silo chez les spécialistes, et scènes d’indifférence chez certains soignants. Il souligne que si l’incompétence existe partout, en matière médicale, elle a des conséquences directes et parfois dramatiques.
Au fil de l’échange, l’auteur partage ses réflexions face aux douleurs du drame du 7 octobre 2023. Il exprime une forme de soulagement que sa mère, à moitié juive et américaine, n’ait pas été témoin de ces événements tragiques. Marquée par la mort de Rabin et partisane d’une solution à deux États, elle demeure une figure morale centrale dans le récit d’Enthoven. Ce dernier cite également l’une de ses phrases favorites : « Il n’y a qu’un seul Dieu et nous n’y croyons pas », illustrant la polysémie entre dogmatisme et scepticisme.
Un temps fort de la soirée fut la discussion sur la rhétorique contemporaine et l’usage des mots, sur fond de guerre médiatique. R. R. Enthoven s’est expliqué sur ses propos controversés concernant les journalistes à Gaza, reconnaissant une maladresse dans la formule mais insistant sur la nécessité de défendre la liberté de la presse et de dénoncer les ambiguïtés de certains statuts. Il a également analysé la multiplication des termes comme « nettoyage ethnique », « génocide », « déporté », ou « apartheid » à propos d’Israël, dénonçant une nazification discursive et appelant à redonner sens aux mots pour préserver la rigueur du débat public.
En conclusion, Raphaël Enthoven rappelle l’importance de la méthode, de la vérification et du « temps long » pour résister au chaos informationnel contemporain. Par son livre et son engagement dans le débat public, il invite chacun à l’exigence intellectuelle et morale.
La captation intégrale de l’événement est disponible ci-dessous pour approfondir ces réflexions passionnantes.
https://youtu.be/ntjySD2Psu0
Invité à l’Université Panthéon-Assas, l’écrivain et journaliste italien Roberto Saviano a livré une réflexion puissante sur les mutations du crime organisé et les vulnérabilités contemporaines des démocraties. Lors de cette conférence consacrée aux rapports entre mafias et institutions, organisée notamment avec le Laboratoire de la République, il a appelé à défendre l’indépendance de la justice et à repenser les instruments politiques face à des organisations criminelles désormais pleinement intégrées à la mondialisation économique.
Invité à l’Université Panthéon-Assas, l’écrivain et journaliste italien Roberto Saviano a donné une conférence exceptionnelle intitulée La démocratie face au crime organisé. Organisée en partenariat avec le Laboratoire de la République, Italia France Future et Assas Perspectives, la rencontre a été co-modérée par Francesco Martucci et Jean-Michel Blanquer.
Devant un amphithéâtre comble, Roberto Saviano a livré une analyse dense et engagée des mutations contemporaines du crime organisé et de leurs effets sur les institutions démocratiques en Europe et à l’échelle internationale.
Une parole forgée par l’expérience
Né à Naples en 1979, auteur de Gomorra, enquête majeure sur la Camorra napolitaine, Roberto Saviano vit depuis près de vingt ans sous protection policière permanente en raison des menaces qui pèsent sur lui. Cette situation singulière confère à son intervention une force particulière : son analyse du phénomène mafieux est à la fois intellectuelle et existentielle.
Revenant sur son dernier ouvrage consacré au juge Giovanni Falcone, assassiné en 1992, il a rappelé combien la lutte contre les mafias se joue d’abord sur le terrain économique et financier. Falcone, a-t-il souligné, avait compris que l’arme décisive résidait dans la traque des flux et des patrimoines plutôt que dans la seule répression pénale.
L’indépendance de la justice comme ligne de front
Une part importante de la conférence a été consacrée à la comparaison entre les systèmes judiciaires italien et français. Roberto Saviano a insisté sur l’indépendance institutionnelle de la magistrature italienne, qu’il considère comme un rempart essentiel face aux pressions politiques et criminelles. À ses yeux, toute fragilisation du parquet ouvre un espace aux organisations mafieuses, dont la stratégie première consiste à neutraliser les contre-pouvoirs.
Au-delà des différences juridiques, il a défendu une idée simple : sans magistrature indépendante, il n’y a pas de démocratie capable de résister durablement aux logiques de corruption.
Des mafias transformées, plus diffuses, plus intégrées
Roberto Saviano a ensuite décrit la profonde mutation des organisations criminelles. Moins enclines à la violence spectaculaire, celles-ci privilégient désormais l’infiltration économique, la corruption administrative et la délégitimation progressive des institutions. L’objectif n’est plus d’affronter l’État, mais de le contourner, voire de le rendre superflu.
Il a évoqué les pratiques d’achat de votes, la personnalisation extrême des promesses politiques et la réduction du débat public à une logique transactionnelle. Les mafias, selon lui, prospèrent là où la confiance collective s’effondre et où la politique se réduit à la gestion d’intérêts particuliers.
La conférence a enfin mis en lumière la dimension internationale du crime organisé : circulation des capitaux, zones grises fiscales, affaiblissement des États fragiles. Roberto Saviano a souligné que les mafias exploitent les failles de la mondialisation économique avec une agilité que les démocraties peinent à égaler. Il a également mis en garde contre certaines politiques de sanctions ou de fermeture brutale des marchés, susceptibles de renforcer paradoxalement les réseaux criminels les plus structurés.
Défendre la démocratie par la lucidité
En conclusion, Roberto Saviano a posé une question centrale : les démocraties européennes disposent-elles encore des instruments intellectuels et institutionnels pour faire face au crime organisé ? Sa réponse tient en un appel à la lucidité : comprendre les mécanismes financiers, défendre l’indépendance de la justice et réhabiliter une ambition réformiste capable de retisser la confiance collective.
Plus qu’un diagnostic, son intervention aura constitué une invitation à penser la démocratie non comme un acquis, mais comme un équilibre fragile, à défendre face à des organisations criminelles devenues expertes dans l’art d’en exploiter les failles.
https://youtu.be/OsqRjgKX60M
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