27/10 : Conversation éclairée avec Jean-Michel Blanquer

par L'équipe du Lab' le 12 octobre 2026
De quoi Donald Trump est-il le symptôme ? Derrière les bouleversements de la démocratie américaine se dessine une crise plus profonde qui traverse l’ensemble de nos sociétés : celle du collectif, des institutions et de notre rapport à la vérité. Brice Couturier en débat avec Jean-Michel Blanquer à l’occasion des « Conversations éclairées » du Laboratoire de la République, autour de son nouvel essai La démocratie et la fureur.
Dans le cadre des « Conversations éclairées » du Laboratoire de la République, Brice Couturier recevra Jean-Michel Blanquer pour un échange autour de son nouvel ouvrage « La démocratie et la fureur » publié aux éditions Plon. Et si Tocqueville revenait en Amérique pour juger notre avenir démocratique ? En faisant parler un Tocqueville ressuscité, confronté à l’Amérique de Donald Trump, le président du Laboratoire de la République et l’ancien ministre de l’Éducation nationale décrypte les dérives des démocraties modernes, de la « spectaclocratie » à l’« autocratie ». Un essai qui fait écho à la vision du Laboratoire : penser la République du XXIe siècle, son bien commun, ses institutions et la responsabilité des citoyens face à la désagrégation du lien républicain. L’échange sera suivi d’un moment de convivialité, avec un cocktail et une séance de dédicaces. Informations pratiques :🗓️ Mardi 27 octobre 2026🕖 19h00📍 Maison de l’Amérique latine, 217 boulevard Saint-Germain, 75007 Paris. S'inscrire

La santé a besoin d’un nouvel acte de décentralisation : donnons aux régions les moyens d’agir

par L'équipe du Lab' le 13 octobre 2026
Face aux déserts médicaux et aux inégalités territoriales d’accès aux soins, notre système de santé doit repenser sa gouvernance. Dans cette tribune pour Le Point, David Smadja et Xavier Bertrand plaident pour un nouvel acte de décentralisation fondé sur la création d’objectifs régionaux de dépenses d’assurance-maladie (ORDAM). Leur ambition : donner aux régions les moyens d’adapter les politiques de santé aux besoins de leurs populations, tout en préservant la solidarité nationale et l’égalité des droits.
La santé s’impose comme une préoccupation majeure des Français. Parmi les 18 enjeux pour l’avenir qui leur sont proposés, 51 % la considèrent comme « très importante » et 84 % comme « très » ou « assez importante », selon le dernier Baromètre de la République Ipsos BVA-CESI pour le Laboratoire de la République. Pourtant, à l’approche de l’élection présidentielle, le contraste est saisissant : omniprésente dans la vie et les préoccupations des Français, la santé peine encore à trouver dans le débat public la place qu’ils lui accordent. À l’heure où l’Assemblée nationale s’apprête à examiner le dernier projet de loi de financement de la Sécurité sociale de ce quinquennat, un constat s’impose : notre organisation ne répond plus aux attentes de ceux qu’elle est censée servir. En matière de santé, la France a décentralisé les problèmes, mais pas le pouvoir de les résoudre. Les difficultés se vivent dans les territoires ; les citoyens se tournent vers leurs élus locaux ; mais l’essentiel des décisions et des moyens reste piloté depuis le niveau national. C’est cette contradiction qu’il faut désormais résoudre. Les présidents de région, les maires et les élus locaux sont quotidiennement interpellés sur les déserts médicaux, les urgences, les maternités, la santé mentale ou l’accès aux spécialistes. Ils financent des maisons de santé, accompagnent l’installation de professionnels et investissent dans la formation ou la prévention. Mais ils ne disposent pas des principaux leviers permettant d’organiser l’offre de soins. Cette situation n’est plus tenable : L’ONDAM ne peut plus être seulement national. Chaque année, le Parlement vote l’Objectif national de dépenses d’assurance maladie, l’ONDAM. Cet instrument est indispensable : la solidarité financière doit rester nationale et le Parlement doit continuer à décider de l’effort que la Nation consacre à la santé. Mais pourquoi décider ensuite depuis Paris de l’essentiel de la répartition des moyens alors que les besoins diffèrent profondément entre les Hauts-de-France, l’Île-de-France, la Bretagne, la Corse ou les territoires ultramarins ? Nous proposons de franchir une étape nouvelle : décliner l’ONDAM en Objectifs régionaux de dépenses d’assurance maladie, les ORDAM. Il ne s’agirait surtout pas de créer treize systèmes d’assurance maladie. Les droits des patients, le panier de soins, les normes de qualité, les grandes règles conventionnelles et la solidarité resteraient nationaux. En revanche, chaque région disposerait d’une enveloppe pluriannuelle construite en fonction de ses besoins réels : âge de la population, état de santé, prévalence des maladies chroniques, précarité, densité médicale, mortalité évitable ou difficultés géographiques d’accès aux soins. C’est un changement considérable de philosophie : passer d’une égalité des règles à une équité dans l’allocation des moyens. Donner une vraie liberté d’arbitrage aux territoires Un ORDAM qui ne serait qu’une déclinaison comptable de l’ONDAM ne servirait à rien. Il faut donner aux régions une véritable marge de décision. Nous proposons qu’elles puissent réallouer une fraction significative de leur ORDAM (10 à 15 %) entre l’hôpital, la médecine de ville, le médico-social et la prévention. Pourquoi une région confrontée à une saturation des urgences ne pourrait-elle pas investir davantage dans la permanence des soins en ville ? Pourquoi un territoire vieillissant ne pourrait-il pas renforcer prioritairement le maintien à domicile ? Pourquoi une région particulièrement touchée par le diabète ou les maladies cardiovasculaires ne pourrait-elle pas consacrer davantage de moyens à la prévention ? Aujourd’hui, notre système finance encore trop souvent des structures et des enveloppes. Demain, il doit financer des objectifs de santé territoriaux. Cette autonomie aurait une contrepartie : la responsabilité. Les régions devraient publier leurs objectifs, leurs arbitrages et leurs résultats. Accès à un médecin traitant, délais pour certaines spécialités, recours évitable aux urgences, hospitalisations évitables, couverture vaccinale, indicateurs de prévention : les citoyens pourraient enfin mesurer l’efficacité de la politique de santé conduite dans leur territoire. Régionaliser n’est pas abandonner la solidarité nationale L’objection est connue : donner davantage de pouvoir aux régions risquerait d'accroître les inégalités entre territoires riches et pauvres. Ce risque existe. Il serait irresponsable de le nier. C’est précisément pourquoi les ORDAM doivent être indissociables d’une puissante péréquation nationale. Les ressources ne seraient pas distribuées en fonction de la richesse des régions, mais de leurs besoins sanitaires. Une région plus pauvre, plus âgée, davantage touchée par les maladies chroniques ou la désertification médicale doit pouvoir recevoir davantage par habitant qu’une région favorisée. La solidarité nationale ne disparaît donc pas avec la régionalisation. Elle en devient la condition. L’État conserverait par ailleurs des missions essentielles : sécurité sanitaire, définition des standards nationaux, garantie des droits, grandes stratégies de santé publique, évaluation et correction des inégalités entre régions. Un État moins gestionnaire ne signifie pas un État plus faible. Au contraire : l’État doit être fort sur ce qui garantit l’égalité et laisser les territoires être forts sur ce qui nécessite de l’adaptation. Faire de la prévention un investissement régional Les ORDAM permettraient également de résoudre l’une des anomalies historiques de notre système : la prévention est proclamée comme une priorité mais reste trop souvent une variable d’ajustement budgétaire. Nous proposons donc qu’un sous-objectif prévention indépendant soit identifié au sein de l’ONDAM et décliné dans chaque ORDAM. Les priorités ne seraient pas nécessairement identiques partout. Santé cardiovasculaire, obésité, santé mentale des jeunes, vaccination, santé environnementale, vieillissement : les régions doivent pouvoir concentrer leurs moyens sur leurs propres déterminants de santé. C'est précisément parce que les territoires ne sont pas identiques que l'égalité exige parfois de ne pas faire partout exactement la même chose. Expérimenter plutôt que promettre une nouvelle grande réforme La France a trop souvent réformé son système de santé par de grands textes nationaux appliqués simultanément partout. Nous proposons une autre méthode. Dès 2027, trois régions volontaires et aux profils différents pourraient expérimenter un ORDAM pluriannuel, assorti d’une capacité réelle de réallocation des dépenses et d’objectifs publics de santé. Pendant trois ans, nous mesurerions les résultats : accès aux soins, délais, recours aux urgences, prévention, attractivité médicale, qualité des parcours et maîtrise financière. Si cela fonctionne, généralisons. Si cela ne fonctionne pas, corrigeons. C’est aussi cela, faire confiance aux territoires : leur permettre d’expérimenter, mais leur demander de rendre compte. Passer de la décentralisation des problèmes à celle des solutions Depuis trop longtemps, la France pratique une étrange décentralisation : les difficultés sont locales, les citoyens interpellent leurs élus locaux, mais les principaux leviers restent nationaux. Nous devons sortir de cette contradiction. Le prochain acte de décentralisation doit concerner la santé. Non pour créer treize systèmes concurrents, mais pour construire une solidarité nationale assortie de treize capacités d’action territoriale. L’ONDAM doit rester le budget de la solidarité nationale. L’ORDAM doit devenir celui de la responsabilité territoriale. C’est en rapprochant à la fois la décision, le financement et la responsabilité que nous pourrons enfin adapter notre système de santé à la réalité des Français. David Smadja est professeur d’hématologie à l’AP-HP et à l’Université Paris Cité, responsable de la Commission Santé du Laboratoire de la République. Il est l’auteur de « La République de la prévention » aux éditions LEH. Xavier Bertrand est ancien ministre de la Santé et président de la région Hauts-de-France. Retrouvez la tribune de David Smadja et Xavier Bertrand sur le site du Point.

L’information est-elle une marchandise comme une autre ? Discours de Nathalie Sonnac à Blois

par Nathalie Sonnac le 13 octobre 2026
L’information est une marchandise, mais elle n’est pas une marchandise comme les autres. À l’heure où les plateformes numériques et l’intelligence artificielle bouleversent les médias, cette distinction revêt une importance démocratique majeure à l'aube de la campagne présidentielle de 2027. Dans sa conférence inaugurale des Rendez-vous de l’histoire de Blois, Nathalie Sonnac retrace la marchandisation de l’information, de l’essor de la presse de masse à l’économie de l’attention. Elle interroge le pouvoir des plateformes, les menaces sur le pluralisme et les défis de l’IA générative. Rappelant que la valeur démocratique de l’information ne se réduit pas à son prix, elle appelle à préserver des médias pluralistes, à renforcer le service public audiovisuel et à encadrer les acteurs technologiques pour garantir notre liberté de penser et de juger.
Le 9 octobre 2026, à l’occasion de la 29e édition des Rendez-vous de l’histoire organisée à Blois autour du thème « Les Marchands », Nathalie Sonnac a prononcé la conférence inaugurale intitulée « L’information est-elle une marchandise comme une autre ? ». Responsable de la commission Culture et Espace public du Laboratoire de la République et spécialiste reconnue de l’économie des médias, elle a proposé une réflexion croisant histoire, économie et enjeux démocratiques pour interroger la place de l’information dans nos sociétés et les profondes transformations de son écosystème à l’ère numérique. https://www.youtube.com/watch?v=QBwlzP5aWps&t=4325s Nous reproduisons ci-dessous l’intégralité de son intervention. Discours de la conférence inaugurale par Nathalie Sonnac « L’information est-elle une marchandise comme une autre ? »29e édition – Les Rendez-vous de l’histoireBlois, le 9 octobre 2026 Bonjour à toutes et à tous, C’est un immense honneur, non sans une certaine émotion, que d’être devant vous aujourd’hui pour cette conférence inaugurale. Je remercie infiniment et très sincèrement les membres du Conseil scientifique et son président de m’avoir fait l’honneur de me choisir pour ouvrir cette nouvelle édition des Rendez-vous de l’Histoire. Je suis également très heureuse de partager ce moment avec vous, dans un lieu où l’histoire vient précisément éclairer les questions les plus contemporaines. Oscar Wilde, dans sa pièce de théâtre L’Éventail de Lady Windermere créée en 1892, définissait le cynique comme celui qui « connaît le prix de toute chose et la valeur d’aucune ». J’aimerais partir de cette expression pour poser la question qui m’a été proposée aujourd’hui : l’information est-elle une marchandise comme une autre ? C’est une question qui paraît plus simple qu’elle ne l’est au fond. L’information répond à un besoin humain, celui de savoir. Elle est un moyen de comprendre le monde qui nous entoure, d’apprendre au-delà de notre expérience directe et personnelle. L’information joue un rôle essentiel dans nos sociétés démocratiques, car elle permet aux individus de prendre des décisions éclairées sur ce qu’ils souhaitent soutenir ou contester, défendre une cause ou choisir leur vote. Elle permet de se tenir au courant des événements actuels, de se forger une opinion et de participer au débat. En un mot, l’information nous permet d’être des citoyens libres. L’information se produit, elle s’échange, se vend et se distribue. Elle a un coût et un prix. Des entreprises investissent pour la produire, d’autres pour la diffuser ; des consommateurs acceptent de payer pour y accéder et des annonceurs financent les médias qui parviennent à réunir autour d’elle une audience. L’information appartient donc bien au monde économique ; l’information est une marchandise. Et pourtant, nous savons intuitivement que sa valeur ne se réduit pas à son prix. Une enquête journalistique peut coûter très cher, être lue par relativement peu de personnes et pourtant produire des effets considérables pour toute une société. Une information locale peut être insuffisamment rentable pour justifier économiquement le maintien d’une rédaction et être néanmoins indispensable aux habitants d’un territoire. Par là même, elle participe à la cohésion nationale. À l’inverse, une information fausse, spectaculaire ou outrageusement simplifiée peut coûter très peu à produire, circuler massivement et générer beaucoup de valeur publicitaire. Prix et valeur ne coïncident donc pas nécessairement : c’est par cette tension que je voudrais commencer mon intervention. Je le ferai avec mon regard de spécialiste en économie des médias mais surtout en qualité de chercheure en sciences humaines et sociales. Car l’économie ne suffit pas. Parler de l’information, c’est nécessairement parler d’histoire, de droit, de sociologie et de politique. Et c’est précisément ce qui rend la question passionnante dans le cadre de ces Rendez-vous de l’Histoire dont l’édition cette année est consacrée aux Marchands. Qui sont les marchands de l’information ? Que vendent-ils ? À qui ? Et surtout : les marchands d’aujourd’hui vendent-ils la même chose que ceux d’hier ? Et qui sont-ils ces marchands aujourd’hui ? Pour tenter d’y répondre, je procéderai en quatre temps. Dans un premier temps, je repartirai de l’histoire pour montrer comment le marché a contribué à démocratiser l’information et à faire émerger les médias de masse. Dans un deuxième temps, nous verrons pourquoi l’information n’est pas une marchandise comme les autres, et pourquoi cette singularité pose directement la question du pluralisme et du service public audiovisuel. Dans un troisième temps, nous regarderons ce qui change avec les nouveaux marchands de l’information : les plateformes et les réseaux sociaux, l’économie de l’attention, la désinformation et désormais l’intelligence artificielle. Enfin, dans un dernier temps, j’aborderai les choix politiques et démocratiques que ces transformations nous imposent aujourd’hui. Commençons donc par le premier point de cette histoire : Comment le marché a-t-il contribué à démocratiser l’information ? Produire de l’information coûte cher. Il faut recueillir des faits, les vérifier, disposer de journalistes, de correspondants, de rédactions. Il faut du temps. Il faut également des moyens pour distribuer cette information et lui permettre de rencontrer un public. L’information n’a pas toujours été un bien destiné à tous. Dans son Histoire des médias, le professeur et historien Jean-Noël Jeanneney, président de cette honorable Assemblée, nous rappelle qu’à la Renaissance, les Avvisi circulaient entre marchands, banquiers, diplomates et puissants. L’information est alors rare, coûteuse, stratégique, réservée aux élites économiques et politiques. Dès l’origine, l’information est donc à la fois une marchandise et un pouvoir. Sa valeur économique tient aussi à l’avantage qu’elle procure à celui qui la possède, avant les autres, ou à l’exclusion des autres. Savoir ce que les autres ignorent. Toute l’histoire qui va suivre peut d’ailleurs se lire comme une transformation des formes de ce pouvoir. Le XIXe siècle renverse progressivement cette logique. Avec l’industrialisation de la presse et surtout l’essor de la publicité, il devient possible d’abaisser le prix des journaux et de les diffuser à une échelle jusque-là inconnue. Émile de Girardin en 1836, avec son journal La Presse, l’illustre parfaitement : compte tenu du coût très élevé de production de l’information, il fait financer une partie du journal par la publicité afin d’en diminuer le prix de vente et d’élargir son lectorat. Il donne naissance à un modèle économique appelé à devenir déterminant dans l’histoire des médias. Dès lors, la marchandisation de l’information n’a pas seulement constitué une menace pour sa démocratisation, comme on a souvent tendance à le penser. Elle en a aussi été l’une des conditions : le marché n’a pas seulement fait de l’information une marchandise ; il a aussi contribué à en faire un bien accessible au plus grand nombre. Ce recours à la publicité fonde une particularité essentielle du modèle économique des médias : vendre deux fois un même bien. Les lecteurs accèdent à l’information sans en payer l’intégralité du coût tandis que les annonceurs achètent un lectorat. Les médias retirent leurs gains en facilitant l’interaction entre lecteurs et annonceurs. C’est ce que nous appelons en économie un marché à deux versants (two-sided markets). L’agence Havas, créée en 1835 comme première agence de presse internationale, puis dotée d’une branche publicité à partir de 1852, est l’incarnation même de ce modèle de marché. On le retrouve ensuite dans la presse, la radio et la télévision, puis, plus tard, sur les plateformes numériques. Pendant une très longue période, ce modèle permet une forme d’équilibre : ceux qui tirent une valeur économique de l’accès aux publics contribuent, par la publicité, au financement de l’information. Le XXe siècle introduit cependant une nouvelle configuration. Avec la radio, puis la télévision, l’information n’est plus seulement imprimée et vendue exemplaire par exemplaire : elle peut être diffusée simultanément à des millions de personnes. Et cette diffusion repose sur une ressource rare : les fréquences hertziennes. Tout le monde ne peut pas émettre. À la question de l’accès à l’information s’ajoute donc celle de l’accès aux moyens de diffusion. Cette rareté justifie une intervention beaucoup plus forte de la puissance publique. En France, elle prend d’abord la forme d’un monopole public de la radio et de la télévision. Puis, avec l’ouverture progressive du secteur à des acteurs privés, apparaissent avec une acuité nouvelle les questions d’attribution des fréquences, de concentration et de pluralisme. Avec l’avènement des médias de masse, leur organisation devient ainsi une question démocratique autant qu’économique. Ce détour historique est important : à mesure que les conditions de production et de diffusion de l’information se transforment, les formes de rareté, et avec elles les formes de pouvoir, se déplacent. Cette histoire nous invite donc à ne pas nous tromper de procès. Le marché n’est pas en soi l’ennemi de l’information. Une presse sans modèle économique est une presse fragile ; une rédaction sans ressources suffisantes ne peut être durablement indépendante. La rentabilité n’est donc pas un gros mot : elle est une condition de l’existence des entreprises médiatiques. Le problème commence ailleurs : lorsque le marché devient seul juge de l’information qui mérite d’être produite. Nous venons de voir comment le marché a contribué à démocratiser l’accès à l’information. Mais cela ne répond qu’à la première partie de la question. Car si l’information est une marchandise, est-elle une marchandise comme une autre ? Et pour cela, revenons à Oscar Wilde : le marché est un formidable mécanisme pour mettre en relation une offre et une demande, et pour révéler des prix. Mais ce prix, peut-il mesurer toute la valeur d’une information ? L’économie elle-même nous apprend que non. L’information en tant que bien présente en effet des caractéristiques économiques particulières. En 1954, le futur prix Nobel d’économie Paul Samuelson publie un article devenu classique, intitulé « The Pure Theory of Public Expenditure ». Il montre qu’un bien public se distingue d’un bien privé par deux propriétés. La première est celle que les économistes appellent la non-rivalité : si je consomme une information, je n’empêche pas quelqu’un d’autre de la consommer à son tour. Une même information peut être lue, entendue ou regardée par des milliers, voire des millions de personnes. La seconde caractéristique est la non-exclusion : une fois l’information produite et diffusée, il peut être difficile d’empêcher ceux qui ne l’ont pas payée d’y accéder, même si cet accès peut bien sûr être limité par un abonnement. Ainsi, l’information ne constitue donc pas toujours un bien public pur, mais elle possède, comme la connaissance, la caractéristique d’être non rivale. Prenons l’enquête de Victor Castanet sur les mauvais traitements dans les Ehpad, publiée dans Les Fossoyeurs, ou celle des Panama Papers, enquête internationale qui a mis au jour des mécanismes d’évasion fiscale. Dans les deux cas, il a fallu rémunérer le ou les journalistes, consacrer du temps à l’enquête, prendre des risques juridiques. Quelques milliers ou quelques centaines de milliers de personnes ont éventuellement payé pour lire cette enquête. Mais leur valeur ne s’arrête pas à ses acheteurs, celles-ci peuvent déclencher une enquête judiciaire, modifier une politique publique, conduire une entreprise à changer ses pratiques, permettre à des citoyens de mieux comprendre les décisions qui les concernent. L’économiste dira que l’information produit des externalités positives. Ainsi, celui qui la produit en supporte le coût, mais une partie de sa valeur bénéficie à toute la société. Nous l’avons dit, une information de qualité contribue à l’instruction des citoyens, à la compréhension du monde, à la formation des opinions et au débat public. Voilà le premier décalage fondamental entre prix et valeur. Et ce décalage produit une défaillance de marché. Parce que l’information coûte cher à produire, alors que ses bénéfices profitent souvent bien au-delà de ceux qui la paient, le marché a tendance à en produire moins que ce qui serait souhaitable pour la collectivité. Ainsi, il peut devenir rationnel pour une entreprise de fermer une rédaction locale parce qu’elle n’est plus rentable ; il peut devenir rationnel de réduire le nombre de correspondants étrangers ; il peut devenir rationnel de consacrer moins de ressources à une enquête de six mois qu’à des contenus moins coûteux et capables de générer immédiatement davantage d’audience. Ces décisions peuvent être économiquement rationnelles pour chacune des entreprises et collectivement dommageables pour la société. C’est pourquoi nos démocraties, celles qui ont pour principe fondamental la liberté d’expression pour tous, n’ont jamais abandonné l’information au seul marché. Nos sociétés européennes ont en réalité compris depuis longtemps cette singularité. Elles n’ont jamais considéré l’information comme une marchandise absolument semblable aux autres. Elles ont garanti la liberté de la presse. Elles ont limité la concentration. Elles ont instauré des aides publiques à la presse. Elles ont réglementé l’usage de fréquences rares. Elles ont imposé des obligations de pluralisme. Et elles ont créé des médias de service public. Pourquoi ? Non parce qu’il faudrait protéger les médias de l’économie de marché. Mais parce que le marché, laissé à lui-même, ne garantit ni la quantité, ni la diversité, ni la qualité, ni l’accessibilité de l’information dont une démocratie a besoin. Nous avons aussi, comme citoyens, une part de responsabilité. Aujourd’hui, 83 % des Français ne paient pas pour s’informer. Or cette gratuité n’est jamais neutre : son financement repose ailleurs, sur la publicité, la captation de l’attention, les plateformes. À force de considérer que l’information doit être gratuite, nous fragilisons ceux qui supportent le coût de sa production. Mais la question du financement n’épuise pas le problème. Reste celle de la diversité des informations et des points de vue auxquels les citoyens ont accès. C’est ainsi que la question du pluralisme occupe une place essentielle dans notre problématique. Elle était au centre des débats lors de la Commission d’enquête consacrée à l’audiovisuel public. Une démocratie suppose précisément que puissent coexister des opinions différentes, des interprétations opposées voire des désaccords profonds. Mais pour que ces désaccords puissent exister démocratiquement, encore faut-il que les citoyens aient accès à une diversité de sources d’informations et de points de vue. C’est la raison pour laquelle le pluralisme n’est pas simplement une vertu journalistique. Il est une condition du fonctionnement démocratique. Et depuis 1984 pour la presse écrite et 1986, pour le secteur de l’audiovisuel, le pluralisme est un objectif de valeur constitutionnelle, c’est-à-dire protégé au plus haut niveau du droit français. À travers le pluralisme des opinions, chaque citoyen peut être confronté à une diversité de points de vue, se forger son propre jugement et, le moment venu, faire ses choix politiques. Les médias ne se contentent donc pas de transmettre et de diffuser des informations nécessaires à la formation de l’opinion collective. Non. Ils les sélectionnent, les vérifient, les hiérarchisent et contextualisent. Ils assurent également la médiation entre société civile, experts et institutions politiques. Ce sont les raisons pour lesquelles ils sont considérés dans nos sociétés comme des vecteurs de démocratie. Cela leur donne évidemment un pouvoir considérable, et ce pouvoir doit lui-même être contrôlé. D’où les règles de pluralisme, d’éthique et de déontologie qui sont imposées à l’ensemble des médias, privés comme publics. Les médias traditionnels produisent aussi quelque chose de difficile à mesurer économiquement : un monde informationnel en partie commun que l’on appelle espace public. Nous ne lisons pas tous le même journal et nous n’avons évidemment pas tous les mêmes opinions. Mais une part importante des citoyens peut être exposée aux mêmes événements, aux mêmes faits, aux mêmes rendez-vous d’information. L’espace public n’est pas uniforme, mais il est en partie partagé. Pour le célèbre théoricien en sciences sociales, disparu récemment, Jürgen Habermas, il est ce lieu, matériel ou symbolique, où circulent les informations et les arguments, où se confrontent les opinions, où les questions d’intérêt collectif deviennent visibles et peuvent être discutées. Ainsi, pendant une grande partie du XXe siècle, les médias ont contribué à constituer l’une de ses principales infrastructures. Aujourd’hui, l’espace public est fragilisé sous l’effet de plusieurs mouvements qui se cumulent. Les médias privés subissent une concurrence exacerbée depuis l’arrivée du numérique liée à la multiplication du nombre d’acteurs (plateformes, réseaux sociaux, médias en ligne, services de vidéo à la demande…) qui se traduit par une très forte tension sur les ressources publicitaires. Le modèle économique des médias privés est en crise, celle-ci est largement passée sous silence. L’audiovisuel public est soumis à des attaques récurrentes et à une instabilité financière qui affaiblit sa capacité à remplir durablement ses missions. Et une part croissante de l’accès à l’information est désormais organisée par des plateformes qui s’appuient sur des systèmes algorithmiques de recommandation, susceptibles aussi de devenir des vecteurs de manipulation et d’ingérences étrangères. Nous y reviendrons. Ce qui est en jeu n’est donc plus seulement l’avenir économique des médias : ce sont les conditions mêmes de notre vie démocratique. Ce pluralisme suppose évidemment un écosystème médiatique diversifié, dans lequel des médias privés solides et indépendants, des médias associatifs et un service public fort ont chacun un rôle essentiel à jouer. C’est précisément pour répondre aux limites du marché et garantir le pluralisme que nos démocraties ont construit des institutions spécifiques. Parmi elles, le service public de l’audiovisuel occupe une place singulière. Il est présenté par certains comme une survivance du monde ancien : un système conçu à l’époque de la rareté des fréquences et qui aurait perdu sa justification dans un monde où chacun dispose gratuitement, sur son téléphone, d’une quantité pratiquement infinie de contenus. Cette manière de poser le problème me paraît erronée. D’abord, parce que le service public répond à une défaillance économique. Le marché ne produit pas spontanément, ou pas dans des quantités suffisantes, tous les biens informationnels dont une société a besoin : l’investigation, l’information locale, les correspondants internationaux, certains programmes culturels qui sont souvent coûteux et pas toujours rentables. Le service public permet donc de produire ce que le marché risque de sous-produire. En France, le coût de production de l’information est estimé, par l’Arcom et la Dgmic, à 2,9 milliards d’euros. Les deux groupes publics, France Télévisions et Radio France, assument près d’un tiers de cette production et assurent 44 % de la diffusion totale. Ensuite, sans eux, une part substantielle de cette information ne serait pas produite ou diffusée, notamment dans les territoires locaux, régionaux et ultramarins. Pourquoi ? Parce que les forces du marché ne permettent pas d’en garantir ni le volume ni la couverture des territoires. Et c’est ici qu’il faut regarder la réalité économique en face. Le marché publicitaire télévisé est sous pression, et la valeur se déplace massivement vers les acteurs du numérique. Des études montrent qu’ils captaient plus de la moitié des recettes publicitaires nettes en 2022, ils pourraient en capter les deux tiers en 2030. C’est cette crise économique des médias privés que j’évoquais précédemment. Dans ces conditions, présenter la privatisation de l’audiovisuel public comme une simple source d’économies constitue à mes yeux un contresens économique. On ne peut pas retirer plusieurs milliards de financement public d’un écosystème et supposer que le marché publicitaire prendra naturellement le relais. La question n’est donc pas seulement combien coûte le service public ? Elle est aussi, que coûterait sa disparition en information, en création et en souveraineté culturelle ? Vous l’aurez compris, le service public participe de cet espace commun, et demeure l’un des endroits où des millions de citoyens peuvent encore être confrontés aux mêmes faits et aux mêmes questions. Un rôle difficile à traduire en prix, alors même qu’il possède une valeur démocratique considérable. Mais défendre le service public ne signifie pas le soustraire à la critique. Et le statu quo conduirait à terme à la faillite de l’écosystème médiatique dans son ensemble. Plusieurs freins entravent sa transformation : l’instabilité de son financement, mais également une gouvernance trop complexe, des logiques administratives qui freinent sa capacité d’adaptation, des difficultés à conquérir les publics plus jeunes. Il ne s’agit pas de singer les codes de TikTok ou d’Instagram, mais d’apporter précisément ce que ces plateformes ne produisent pas : du contexte, de la profondeur, de la fiabilité. Le service public doit se réformer pour se renforcer. Ce n’est plus une option. Une démocratie ne repose pas uniquement sur la liberté de chacun de parler, elle suppose également que nous disposions d’un monde commun à propos duquel nous pouvons être en désaccord. Voilà pourquoi la contradiction contemporaine est si frappante. Au moment même où l’information devient plus abondante, où nos parcours informationnels se fragmentent et où les références communes s’affaiblissent, certains concluent que le service public serait devenu moins nécessaire. Je défends ici la proposition inverse : ce n’est pas malgré la transformation de l’espace informationnel que le service public demeure nécessaire ; c’est en raison même de cette transformation que sa place est essentielle. Plus l’information est abondante, plus nous avons besoin d’institutions capables de produire une information vérifiée, indépendante et accessible à tous. Nous avons regardé jusqu’ici comment l’information était produite, financée et organisée par les médias traditionnels. Nous entrons maintenant dans le troisième temps de cette histoire. Qui sont les nouveaux marchands de l’information ? Depuis une vingtaine d’années, les plateformes numériques – Google, YouTube – et les réseaux sociaux – Facebook, Instagram, X ou encore TikTok – se sont progressivement intercalés entre les producteurs d’information et leurs publics. Ils reposent eux aussi sur une structure de marché à deux versants, mais avec des audiences qui se comptent en centaines de millions, voire en milliards d’utilisateurs. Leur modèle repose sur la collecte massive de données, sur des systèmes algorithmiques de recommandation et, de plus en plus, sur l’intelligence artificielle. Les entreprises qui les contrôlent disposent d’une puissance économique et financière très supérieure à celle des médias traditionnels. Et d’ailleurs parfois même plus puissants que certains États. Cette nouvelle intermédiation déplace le centre de gravité de l’espace médiatique. En redistribuant la valeur au profit des plateformes : les médias continuent de supporter les coûts de production de l’information tandis que ceux qui organisent l’accès aux contenus captent une part croissante des revenus publicitaires et de l’attention des publics, sans produire eux-mêmes l’information journalistique originale. Ils ne sont donc pas soumis au régime de responsabilité éditoriale des éditeurs alors même qu’ils disposent d’un pouvoir déterminant sur l’accès, la circulation et la visibilité de l’information. Cette asymétrie réglementaire, plusieurs fois dénoncée, n’est toujours pas réglée. Nous ne pouvons plus traiter les plateformes comme de simples intermédiaires techniques dès lors qu’elles exercent un pouvoir majeur sur l’organisation de l’espace public. Prenons YouTube, que sa direction présente elle-même comme « la première chaîne de télévision en France ». Or la plateforme n’est pas soumise, en tant que telle, au même régime d’obligations que les chaînes de télévision conventionnées par le régulateur de l’audiovisuel, l’Arcom, notamment en matière de pluralisme et de temps de parole. Il devient difficile de revendiquer la puissance et l’audience d’une chaîne de télévision sans en assumer les mêmes responsabilités. Mais la conséquence n’est pas seulement économique. Les plateformes numériques sont devenues des infrastructures d’accès à l’information et des lieux où se forme une part du débat collectif. En effet, ces grandes entreprises numériques redessinent ainsi les conditions dans lesquelles l’information circule. Ce mouvement dépasse d’ailleurs le seul champ de l’information, puisqu’elles organisent également une part croissante de l’accès aux œuvres culturelles. Dès lors, à la concentration des groupes médiatiques s’ajoute celle de quelques entreprises technologiques mondiales qui sont devenues des points de passage entre une multitude de producteurs et des milliards d’utilisateurs. Le vocabulaire juridique est assez parlant : le règlement européen sur les marchés numériques qualifie certaines de ces grandes entreprises de gatekeepers, « contrôleurs d’accès ». Ce qui se joue ici est donc aussi un déplacement du pouvoir informationnel, qui ne réside plus seulement dans la capacité à produire ou à posséder l’information, mais également dans la capacité à en organiser l’accès, le contrôle, la circulation et la visibilité. Pour comprendre ce nouveau pouvoir, interrogeons-nous à présent sur ce que vendent réellement ces nouveaux marchands. Lorsque nous ouvrons un réseau social, nous ne payons généralement rien. Cela signifie-t-il que nous sommes sortis de l’univers marchand ? Évidemment non. Cela signifie simplement que la marchandise a changé. La ressource rare n’est plus l’information, car elle est une ressource abondante et omniprésente dans le monde numérique, on parle même d’infobésité ou de fatigue informationnelle. Ce qui est rare, c’est notre attention. L’attention est devenue l’une des nouvelles monnaies du monde numérique. Notre connectivité addictive produit chaque jour des milliers de traces, sous forme de données, qui alimentent les systèmes algorithmiques de recommandation qui apprennent progressivement de nos comportements et permettent de monétiser cette connaissance auprès des annonceurs. Nous ne sommes évidemment pas passifs dans ce processus : ces systèmes se nourrissent précisément de nos choix, de nos clics, de nos partages et de nos interactions. Mais ces comportements individuels deviennent à leur tour la matière à partir de laquelle les plateformes organisent la visibilité des contenus. Une nouvelle cybernétique est en train de se dessiner… Cela entraîne une conséquence décisive pour l’information. Une rédaction hiérarchise théoriquement l’information en fonction de critères éditoriaux : qu’est-ce qui est important ? Qu’est-ce qui doit être approfondi ? Qu’est-ce qui mérite d’être porté à la connaissance du public ? L’infrastructure des modèles des plateformes numériques et des réseaux sociaux tend à répondre à une autre question : quel contenu a le plus de chances de retenir cet utilisateur, de susciter une réaction, un partage, un commentaire ? La logique n’est pas immorale, elle est économique. Mais ses conséquences sont politiques. Ce qui capte le mieux notre attention et nous fait réagir n’est pas nécessairement ce qui nous informe le mieux. L’émotion, l’indignation, la colère, la peur, la surprise ou la polémique nourrissent une économie fondée sur l’engagement : dès lors que l’engagement est monétisable, provoquer une réaction devient économiquement rentable. Ainsi, la valeur informative d’un contenu peut ainsi diverger de sa valeur d’attention : l’émotion concurrence la hiérarchisation et la vérification de l’information. À ce transfert de valeur s’ajoute un pouvoir de sélection : le marché ne détermine plus seulement comment financer l’information, il contribue désormais à décider quelle information sera visible. Cela doit changer notre manière de penser le pluralisme. Pendant longtemps, nous avons pensé la régulation des médias en nous demandant essentiellement : qui possède les journaux ? Combien existe-t-il de chaînes ? Quel degré de concentration peut-on accepter ? Comment garantir la diversité des opinions ? Ces questions demeurent essentielles. En effet, le secteur des médias est aujourd’hui fortement concentré, en France comme dans de nombreux pays. La situation n’est pas nouvelle, mais elle s’est accentuée ces dernières années sans que les pouvoirs publics aient véritablement pris la mesure de ses conséquences sur le pluralisme, ni profondément repensé les règles destinées à encadrer cette concentration. Désormais une part importante des médias est détenue par quelques grands groupes industriels et financiers. Or la concentration économique peut aussi conduire à une concentration du pouvoir éditorial et idéologique, avec des effets directs sur le pluralisme. Mais aujourd’hui, ces questions ne suffisent plus. Car nous pouvons avoir cent journaux, des dizaines de chaînes, des milliers de sites d’information et pourtant voir une grande partie de l’accès à cette diversité organisée par quelques intermédiaires. Ainsi, le pluralisme ne dépend donc plus seulement de l’existence d’une diversité de médias, il dépend également des conditions dans lesquelles cette diversité devient accessible et visible. Nous devons prendre conscience que cette transformation est majeure : nous passons progressivement d’un problème de pluralisme des médias à un problème de pluralisme de l’espace informationnel plus fragmenté, plus personnalisé et, de plus en plus organisé par des infrastructures privées, principalement américaines et chinoises. C’est ce qui aurait dû conduire à déplacer les termes du débat récent sur le pluralisme : la question n’est pas seulement de savoir si les journalistes sont de gauche ou de droite ; elle est de savoir si chacun de nous reste réellement exposé à des points de vue différents des siens. Or, dans un environnement de plus en plus polarisé, les algorithmes peuvent favoriser des formes d’entre-soi informationnels, qui rendent cette confrontation plus difficile. Et le service public lui-même peut se laisser prendre à cette logique, alors que sa mission devrait précisément être de garantir cette diversité des points de vue. Concrètement, deux citoyens vivant dans un même pays peuvent aujourd’hui être exposés à des messages politiques radicalement différents, sans jamais en avoir conscience. L’un allume le journal télévisé du soir ; l’autre fait défiler son fil d’actualité sur son téléphone. Tous deux s’informent, pensent-ils. Pourtant, les faits qu’ils voient, les sujets mis en avant, les émotions sollicitées ne sont pas les mêmes. Nous pouvons ainsi voir se multiplier des parcours informationnels fortement différenciés, parfois peu perméables les uns aux autres. Cette différenciation croissante fragilise l’existence d’un espace informationnel véritablement commun. Nous avions construit la régulation du XXe siècle autour de l’idée de rareté des moyens de diffusion. Le problème contemporain est presque inverse : nous sommes confrontés à l’abondance de l’information. Dans cette nouvelle abondance, la visibilité devient un enjeu décisif. Et ceux qui contrôlent les mécanismes de visibilité exercent une capacité considérable à déterminer ce qui sera vu, et par là même, à peser sur le débat démocratique. La question qui nous réunit porte sur l’information comme marchandise. J’aimerais m’arrêter, avec vous, quelques instants, changer de focale et regarder l’envers : quelle est la valeur de la désinformation ? C’est intéressant car elle constitue presque un cas d’école de cette nouvelle économie de l’attention. Du point de vue du marché de l’attention, le coût de production de la désinformation peut être extrêmement faible avec une valeur d’attention relativement élevée. Rappelons qu’elle ne présente rien de nouveau. Le libelle, ce petit livre d’injures qui s’opposait à la satire et à la critique, fut une arme de prédilection du siècle des Lumières. La presse à grand tirage en a changé l’échelle. Mais le numérique marque un tournant quantitatif majeur : la viralité démultiplie la circulation de la désinformation, qui suscite de l’émotion, génère du trafic et de l’engagement, donc des revenus publicitaires. Du point de vue de la société, le coût de la désinformation peut au contraire être considérable avec des conséquences concrètes : augmentation du coût d’accès à l’information fiable et asséchement de la demande d’information indépendante ; altération de la confiance et polarisation des débats ou encore, manipulation des opinions et déstabilisation des scrutins. Elle produit ce que l’économiste appellerait des externalités négatives. Nous nous retrouvons alors face à un paradoxe presque symétrique. L’information de qualité est coûteuse à produire, difficile à rentabiliser et génératrice d’externalités démocratiques positives. La désinformation, à l’inverse, est peu coûteuse à produire, très performante dans l’économie de l’attention et génératrice d’externalités démocratiques négatives. Même si ce n’est évidemment pas toujours le cas, la possibilité même de cette inversion doit nous alerter : elle signifie que les incitations économiques de l’espace informationnel peuvent parfois être à rebours de l’intérêt démocratique. Le problème de la désinformation ne tient pas à la seule circulation du faux. Il tient aussi au brouillage progressif de la frontière entre le vrai et le faux. Dans Les Cahiers, Paul Valéry écrivait « le mélange du vrai et du faux est énormément plus toxique que le faux pur ». Cette intuition me paraît particulièrement éclairante aujourd’hui. Une désinformation efficace n’est pas nécessairement une pure invention. Elle peut s’appuyer sur un fait exact, une image réelle, une statistique authentique, puis être décontextualisée, associée à une interprétation trompeuse ou mêlée à des éléments inventés. C’est dans cet espace que se joue la guerre des récits à laquelle nous assistons depuis plusieurs années. Le doute et la défiance se sont immiscés au fil du temps dans le lien de confiance, laborieusement tissé entre les citoyens et les médias ; une confiance pourtant indispensable au bon fonctionnement démocratique. Dans son ouvrage Pour les faits, la philosophe et socio-historienne Géraldine Muhlmann nous rappelle que les fake news sont « une mine toujours posée sous la confiance du public ». Que nous a appris ce changement de pied ? La crise de l’information de qualité ne tient pas évidemment à la seule présence de désinformation, mais à la difficulté croissante de produire et de rendre visibles des contenus vérifiés, contextualisés et pluralistes. Il ne s’agit plus seulement de savoir si telle information est vraie ou fausse ; c’est notre capacité collective à établir ce qui peut être tenu pour vrai qui se fragilise. Dans cette ère de post-vérité, les faits tendent à perdre leur capacité à arbitrer les désaccords, concurrencés par des récits, des émotions ou des croyances. Or, une démocratie a besoin pour fonctionner de faits sur lesquels on s’entende et d’une réalité commune à partir de laquelle débattre. L’expérience du monde repose sur notre capacité à distinguer le réel de l’imaginaire. J’aimerais reprendre ici les mots de la philosophe Hannah Arendt : « Ce qui permet à une dictature totalitaire ou à une autre dictature de régner, c’est que les gens ne sont pas informés ; comment pouvez-vous avoir une opinion si vous n’êtes pas informé ? Quand tout le monde vous ment en permanence, le résultat n’est pas que vous croyez ces mensonges, mais que plus personne ne croit plus en rien. Et un peuple qui ne peut plus rien croire, ne peut plus se faire une opinion. Il est privé de sa capacité d’agir mais aussi de sa capacité de penser et de juger. Et l’on peut faire ce que l’on veut d’un tel peuple ». Nous avons vu comment ces nouveaux marchands, plateformes et réseaux sociaux, ont transformé la circulation, la hiérarchisation et la visibilité de l’information. Une dernière transformation nous fait franchir aujourd’hui une nouvelle frontière : l’arrivée de l’intelligence artificielle générative. Fabrice Fries, président de l’AFP, dans son discours à l’École Normale supérieure en mai dernier propose de lire les mutations de l’information en trois temps : d’abord Internet a fait perdre aux médias le contrôle exclusif de la distribution ; puis les réseaux sociaux et le smartphone ont installé les plateformes et leurs algorithmes au cœur de l’accès à l’information ; avec ChatGPT, une troisième étape s’ouvre : les systèmes d’IA peuvent désormais produire directement des réponses synthétiques à grande échelle. Ainsi, une nouvelle couche d’intermédiation se superpose à la précédente : l’intermédiaire ne se contente plus de nous conduire vers une information, il fabrique lui-même une réponse, sans nécessairement renvoyer vers les sources d’origine et leurs producteurs. Google lui-même a franchi cette étape avec ses AI Overviews, les « Aperçus IA » : pour certaines requêtes, le moteur ne se contente plus d’ordonner des liens, il produit en tête de page une réponse synthétique générée par l’intelligence artificielle. Plus généralement, ces systèmes peuvent produire du texte, du son, de l’image et inventer un contenu inédit. L’IA fabrique son « propre langage dégagé de toute référentialité » nous dit Mazarine Pingeot dans son ouvrage Inappropriable : ce que fait l’humain à l’IA. Et cette évolution se traduit déjà dans les usages : selon une étude de la Fondation Jean-Jaurès et de ses partenaires, à paraître prochainement, 17 % des Français utilisent chaque jour l’IA pour s’informer sur l’actualité. Autrement dit, l’utilisateur pose une question, le système lui répond. Nous assistons depuis l’arrivée des agents conversationnels à un nouveau déplacement de valeur : après avoir vu les grandes plateformes numériques absorber une partie de leurs audiences et, avec elles, siphonner une part substantielle de leurs recettes publicitaires, les médias voient désormais leurs contenus nourrir les réponses générées par l’IA, sans qu’un accord ou une négociation préalable n’ait eu lieu, au risque de perdre un peu plus encore leur relation directe avec leurs publics. Certains titres font déjà état de baisses de trafic de 40 %. Et même lorsque ces usages donnent lieu à une rémunération, celle-ci ne garantit pas le financement du journalisme : un même article peut alimenter de nombreuses réponses, tandis que les revenus éventuels sont amputés des commissions des intermédiaires puis répartis entre les médias dont les contenus ont été utilisés. Ainsi, l’IA vient consolider encore un peu plus le pouvoir de domination des acteurs de la tech dans l’espace informationnel. Relevons que tous les médias ne disposent pas non plus des mêmes armes : une marque reconnue, des archives riches ou une expertise rare renforcent son pouvoir de négociation. Les revenus tirés de l’IA risquent ainsi de se concentrer chez les médias les mieux placés pour négocier. Au-delà de l’enjeu économique, si seuls les médias capables de négocier trouvent leur place dans ces nouveaux circuits, une partie de l’information produite par les autres risque tout simplement de devenir moins visible, voire de disparaître des réponses. Et avec elle, une part du pluralisme. L’IA nous oblige donc à nous poser de nouvelles questions : Qui produit ce que je lis ? D’où vient cette information ? Qui l’a vérifiée ? Qui en répond ? Sur quelles informations l’IA s’appuie-t-elle pour construire sa réponse ? Jamais il n’a été aussi facile de produire des contenus, mais, noyée dans cette abondance, l’information fiable risque de devenir difficile à repérer. Que pouvons-nous tirer politiquement et démocratiquement de ces transformations ? Pour cela, revenons à notre question de départ : l’information est-elle une marchandise comme une autre ? L’information est une marchandise. Mais elle n’est pas une marchandise comme une autre. Nous l’avons longtemps considérée comme un produit, puis comme un marché, ensuite comme une industrie. Nous devons désormais apprendre à la considérer comme une infrastructure démocratique. Sa fonction est suffisamment importante pour la collectivité, pour que nous nous préoccupions de sa production, de son accessibilité et de ses conditions de gouvernance. Il ne s’agit pas de choisir entre subventions publiques et rendements de marché. Ce que certains appellent une troisième voie qui consiste précisément à repenser la manière dont nous valorisons, finançons et protégeons, l’information indépendante d’intérêt public, comme un bien commun. Au XXIe siècle, dans un monde où l’information est surabondante, la question devient alors : qui détient le pouvoir de hiérarchiser les informations, d’en organiser l’accès et de les rendre visibles ? C’est peut-être là que se situe aujourd’hui une part essentielle du pouvoir informationnel. Il demeure celui des rédactions, mais est désormais partagé avec de grandes entreprises de la tech qui organisent l’accès à l’information et déterminent en partie sa visibilité. Ce sont elles qui définissent les nouvelles règles du jeu – technologiques, algorithmiques, économiques avec des médias qui adaptent leurs contenus pour exister dans cet environnement. Ce sont ces entreprises les marchands d’aujourd’hui : elles monétisent moins l’information elle-même que l’attention qu’elles parviennent à capter. Elles sont devenues des acteurs structurants de la production de l’information même si elles ne produisent pas directement les contenus journalistiques. L’Europe a commencé à prendre acte de ce déplacement du pouvoir et constitue aujourd’hui le lieu principal de débat et de réflexion sur le sujet. En effet, le Règlement sur les services numériques (Digital Services Act, DSA) constitue de ce point de vue une étape importante : la régulation ne porte plus uniquement sur les contenus ou ceux qui les produisent ; elle commence aussi à prendre en compte les systèmes de recommandation et les risques liés à leur fonctionnement qui peuvent peser sur le débat civique, le pluralisme ou les processus électoraux. Autrement dit, nous ne régulons pas seulement ceux qui parlent, mais commençons à réguler les infrastructures qui déterminent qui sera entendu. C’est un changement considérable et il est important de le souligner. Et j’en profite ici pour saluer le rôle clé et salutaire de Thierry Breton. Mais encadrer la recommandation ne garantit pas que l’information fiable dont une démocratie a besoin sera effectivement produite et financée, ni qu’elle bénéficiera de la même visibilité qu’un contenu particulièrement performant dans l’économie de l’attention. Le DSA peut agir sur les conditions de production de l’information, mais pas sur sa fabrique. Et d’ailleurs, aucune régulation ne pourra, à elle seule, répondre à ces transformations. Encore faut-il que les pouvoirs publics en fassent une véritable politique et donnent aux citoyens les moyens de comprendre l’environnement informationnel dans lequel ils évoluent. Se forger un esprit critique ne se décrète pas. Il faut pouvoir identifier une source, comprendre les mécanismes de recommandation, distinguer une information d’une opinion ou d’un commentaire, repérer une désinformation ou une manipulation. C’est une condition ordinaire de la citoyenneté. Et c’est tout l’enjeu de l’éducation aux médias et à l’information, désormais directement lié aux conditions de formation du jugement démocratique. Des choix politiques doivent être pris : à qui voulons-nous confier notre espace informationnel et culturel ? Il ne s’agit pas seulement de savoir comment corriger les excès d’un marché, mais de déterminer quel espace informationnel nous voulons collectivement organiser. Quelle pluralité de producteurs voulons-nous préserver ? Comment financer l’information dont la valeur démocratique est élevée alors que sa rentabilité est faible ? Quelle fonction voulons-nous assigner au service public dans cet environnement nouveau ? Voulons-nous une société démocratique qui souhaite conserver sa souveraineté culturelle avec une capacité de production, de financement et de rendre visibles les informations et les œuvres à partir desquelles elle comprend le monde et construit son avenir ? Et c’est peut-être ici qu’Oscar Wilde nous aide une dernière fois. Le marché peut donner un prix à l’information, mais la valeur que nous accordons au pluralisme, à l’existence de faits suffisamment communs pour pouvoir en débattre et à notre capacité de décider ensemble dans un espace informationnel apaisé ne se forme pas seulement sur un marché. Elle relève d’un choix démocratique. Pour ma part, ces choix n’ont rien d’abstrait. Ils supposent de soutenir la production d’une information indépendante, De préserver un écosystème de médias privés solides et indépendants aux côtés d’un service public audiovisuel fort, D’encadrer le pouvoir des plateformes et de supprimer les asymétries réglementaires entre elles et les médias, De donner à chacun, par l’éducation aux médias et à l’information, les moyens de comprendre l’environnement informationnel dans lequel il évolue, Et désormais d’encadrer l’IA. Nous avons besoin d’une véritable volonté politique. Ces leviers d’action relèvent de choix politiques parce qu’ils engagent les conditions mêmes de notre vie démocratique. La question de l’information est, au fond, une question éminemment politique. L’essor de l’IA donne aujourd’hui à cette responsabilité une urgence nouvelle, avec une priorité : garantir l’intégrité du processus de production et de diffusion de l’information. À mesure que nous déléguons une part de ce que nous voyons, de ce que nous lisons et peut-être demain de ce que nous tiendrons pour vrai, quelle part de notre propre capacité de jugement sommes-nous prêts à lui déléguer ? Juger, penser, agir et décider par nous-mêmes sont précisément les facultés qui font de nous des citoyens libres. Il est donc temps de sortir de la phase de sidération, de dépasser le constat et de reprendre la main : non pour refuser la technologie, mais pour rester maîtres de ce que nous choisissons de lui confier. Je terminerai mon propos avec Georges Bernanos. En 1947, dans son ouvrage La France contre les robots, il lançait cet avertissement : « Le monde risque de perdre la liberté, de la perdre irréparablement, faute d’avoir perdu l’habitude de s’en servir… Je voudrais avoir un moment le contrôle de tous les postes de radio de la planète pour dire aux hommes : “Attention ! Prenez garde ! La Liberté est là, sur le bord de la route, mais vous passez devant elle sans tourner la tête ; personne ne reconnaît l’instrument sacré, les grandes orgues tour à tour furieuses ou tendres. On vous fait croire qu’elles sont hors d’usage. Ne le croyez pas ! Si vous frôliez seulement du bout des doigts le clavier magique, la voix sublime remplirait de nouveau la terre… Ah ! n’attendez pas trop longtemps, ne laissez pas trop longtemps la machine merveilleuse exposée au vent, à la pluie, à la risée des passants ! Mais, surtout, ne la confiez pas aux mécaniciens, aux techniciens, aux accordeurs, qui vous assurent qu’elle a besoin d’une mise au point, qu’ils vont la démonter. Ils la démonteront jusqu’à la dernière pièce et ils ne la remonteront jamais ! ». Je vous remercie de votre attention. Nathalie Sonnac est professeure en sciences de l’information et de la communication à l’Université Paris Panthéon-Assas et ancienne membre du collège du Conseil supérieur de l’audiovisuel (CSA). Responsable de la commission Culture et Espace public du Laboratoire de la République, elle est l’auteure de Le Nouveau Monde des médias : une urgence démocratique (Odile Jacob, 2023) et Qui veut la peau de l'audiovisuel public ? (Éditions de l'Observatoire et Le Laboratoire de la République, collection Alerte !, 2026).

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