30/06 : Conversation éclairée avec Antonio Rodriguez Castiñeira

par L'équipe du Lab' le 16 juin 2026
Le Laboratoire de la République vous invite aux « Conversations éclairées » avec une rencontre consacrée aux fractures sociales et territoriales en Europe. Antonio Rodriguez Castiñeira viendra échanger autour de son ouvrage Les chemins de la colère, dans un contexte marqué par la montée des populismes et le sentiment d’abandon qui nourrit les tensions sociales et politiques à travers le continent.
Dans le cadre des « Conversations éclairées » du Laboratoire de la République, Brice Couturier recevra Antonio Rodriguez Castiñeira pour un échange autour de son ouvrage « Les chemins de la colère » publié aux Éditions Bayard. À travers une enquête menée entre l’Espagne et la Suisse, le journaliste politique à l’AFP met en lumière les conséquences concrètes de la crise économique de 2008. En allant à la rencontre des ouvriers, des ruraux et des populations périurbaines, il a confronté les chiffres économiques à la réalité du terrain et du sentiment d’abandon. Lors de cette rencontre, il décryptera comment ces fractures territoriales et cette violence sociale nourrissent aujourd’hui le populisme et la colère, en France et en Europe. L’échange sera suivi d’un moment de convivialité, avec un cocktail et une séance de dédicaces. Informations pratiquesMardi 30 juin 2026 à 19h00Maison de l’Amérique latine217 boulevard Saint-Germain, 75007 Paris S'inscrire

« L’innovation diagnostique est un investissement, pas un coût »

par David Smadja et Léa Behr le 30 juin 2026
À l’occasion de ce nouvel épisode des Mardis de l’innovation en santé, le Laboratoire de la République donne la parole au Dr Mathieu Kuentz, biologiste médical et praticien hospitalier, pour éclairer les enjeux de l’innovation diagnostique. À travers cet entretien, il défend l’idée que la biologie médicale, portée par les progrès de la génomique et de l’intelligence artificielle, constitue un investissement stratégique au service de la qualité des soins, de l’efficience du système de santé et de la souveraineté sanitaire.
Pendant la crise du Covid-19, les biologistes médicaux sont sortis de l'ombre. Les Français ont découvert la PCR, le séquençage des variants et compris qu'avant de soigner, il fallait diagnostiquer. Pourtant, une fois la crise passée, la biologie médicale est redevenue discrète, alors même qu'elle est au cœur des grandes révolutions de la médecine. Pour ce nouvel épisode des Mardis de l'innovation en santé du Laboratoire de la République, nous recevons Mathieu Kuentz, biologiste médical, praticien hospitalier, président de la Commission médicale d'établissement du Centre hospitalier Henri-Mondor d'Aurillac et président de la Commission médicale de groupement du GHT du Cantal. Auteur d'un mémoire à Sciences Po Paris consacré au financement de l'innovation en biologie médicale, il défend une idée simple : un diagnostic plus précoce et plus précis n'est pas une dépense supplémentaire, c'est un investissement qui améliore les soins, renforce notre système de santé et participe à notre souveraineté sanitaire. Avec lui, nous reviendrons sur cinq questions essentielles : pourquoi la biologie médicale est devenue un levier stratégique de la médecine de précision ; comment financer l'innovation diagnostique dans un système sous contraintes ; en quoi les nouvelles technologies, de l'intelligence artificielle aux biomarqueurs, transforment déjà la prise en charge des patients ; quels enjeux de souveraineté industrielle et de santé publique se jouent derrière ces innovations ; et enfin, quelles réformes sont nécessaires pour que la France ne prenne pas de retard. 1. Comprendre les mutations en cours Le Laboratoire de la République : Vous observez depuis plusieurs années les évolutions de la biologie médicale. Quelles sont, selon vous, les innovations qui vont transformer le plus profondément la santé dans les dix prochaines années ? Mathieu Kuentz : Je commencerais par rappeler un chiffre qui résume tout : la biologie médicale représente moins de 3 % des dépenses de santé, mais elle conditionne environ 70 % des décisions médicales. C'est le poste le plus stratégique et le plus sous-estimé de la médecine. Et ce n'est pas nouveau : depuis deux siècles, c'est la biologie qui fait avancer la santé, sur le versant diagnostique comme sur le versant thérapeutique : du dosage de la glycémie qui a rendu le diabète traitable à l'antibiogramme qui guide l'antibiothérapie, jusqu'au séquençage du génome humain. À chaque saut technologique, c'est elle qui a déplacé la frontière du possible. Les dix prochaines années ne feront pas exception, et trois ruptures vont y peser. La première, c'est la génomique appliquée au soin courant : le séquençage haut débit, qui fait passer l'oncologie et la génétique des maladies rares d'une logique de symptôme à une logique de cible moléculaire. La deuxième, c'est la biologie moléculaire infectieuse rapide : ces PCR syndromiques multiplex qui, en quelques heures, identifient un agent pathogène et potentiellement un gène de résistance, là où il fallait attendre des jours : un levier majeur contre l'antibiorésistance. La troisième, et c'est sans doute la plus transversale, c'est l'irruption de l'intelligence artificielle, dans toutes ses dimensions : l'exploitation des métadonnées biologiques à l'échelle des populations, le traitement des séquençages génomiques, l'analyse d'image en cytologie ou en microbiologie, jusqu'à la prévention et le repérage précoce des patients à risque. L'IA ne remplace pas la biologie ; elle démultiplie sa capacité à transformer la donnée en décision. Mais le vrai changement n'est pas technologique, il est conceptuel. Ce qui compte, ce n'est plus le coût d'un test, c'est son informativité : sa capacité à réduire l'incertitude d'une décision. Un dosage à quelques dizaines d'euros qui oriente une greffe à plusieurs centaines de milliers d'euros n'a rien d'un acte « bon marché » : c'est un acte décisionnel. Tant qu'on ne raisonnera pas ainsi, on continuera à payer ces innovations comme des prestations techniques, et non comme ce qu'elles sont — des décisions médicales. La médecine personnalisée est souvent présentée comme une révolution. Où en sommes-nous réellement aujourd'hui ? Elle est déjà là, et ce n'est pas une promesse : c'est une pratique quotidienne. Le cœur, c'est l'oncologie et l'oncohématologie. Le séquençage haut débit, ou NGS, permet aujourd'hui d'identifier, sur la tumeur ou sur la moëlle, les mutations qui prédisent la réponse ou la résistance à une chimiothérapie, et donc d'orienter d'emblée vers la bonne molécule au lieu de traiter à l'aveugle. On ne donne plus le même traitement à tout le monde : on le choisit en fonction du profil moléculaire de la maladie. Et la même logique gagne l'infectiologie : l'identification moléculaire rapide d'un pathogène et de ses résistances permet de sortir au plus vite de l'antibiothérapie probabiliste : ce traitement « au cas où », à la fois coûteux et l'un des moteurs de l'antibiorésistance. Personnaliser, c'est exactement cela : le bon traitement, pour le bon patient, au bon moment. Le problème, ce n'est donc pas la technique : c'est le financement et la diffusion. Aujourd'hui, plus de six cents actes innovants sont coincés dans un dispositif dérogatoire en voie d'extinction, et les forfaits de séquençage les plus lourds (entre 880 et 2 200 euros l'acte) ne sont remboursés qu'à hauteur de 43 % de leur valeur théorique pour l'hôpital. Autrement dit : la France sait faire la médecine personnalisée, mais elle n'a pas encore construit le modèle économique qui permet de la rendre accessible à tous les patients, partout sur le territoire, en conservant la soutenabilité du système sans détruire nos capacités d'innovation. C'est exactement le sujet sur lequel j'ai travaillé dans le cadre du master Gestion et Politiques de Santé à Sciences Po Paris. L'intelligence artificielle fait beaucoup parler d'elle. Dans quels domaines de la biologie médicale apporte-t-elle déjà des résultats concrets ? L'IA en biologie, c'est moins le grand soir que beaucoup d'usages concrets qui s'installent. Elle est performante là où il y a de l'image et du volume : la pré-classification des cellules sanguines en hématologie, l'aide à l'interprétation des antibiogrammes en microbiologie. Elle est utile aussi en post-analytique : détection d'incohérences, contrôles de cohérence d'un résultat par rapport à l'historique du patient, repérage des prescriptions redondantes ou non pertinentes. Mais le plus prometteur est ailleurs, dans le travail sur les grandes masses de données. L'IA sait croiser des dizaines de biomarqueurs que l'œil humain ne peut corréler, et faire basculer la biologie du descriptif vers le prédictif : non plus seulement constater un résultat, mais anticiper une évolution. Elle est aussi devenue indispensable au séquençage : sans elle, on ne saurait ni traiter ni interpréter, à un coût raisonnable, les volumes considérables de données qu'un NGS génère — elle réduit à la fois le coût et la difficulté d'interprétation. Et elle ouvre un champ entièrement nouveau : la découverte de biomarqueurs inédits, des signatures qu'aucun œil clinique n'aurait isolées sans la puissance de calcul appliquée à de larges cohortes. Mais je veux être précis, l'IA n'est pas un biologiste. Elle amplifie la valeur informationnelle de l'acte, elle ne se substitue ni à la validation biologique ni au dialogue avec le clinicien. La vraie question qu'elle pose n'est pas « est-ce que ça marche ? » ; souvent oui ; mais « qui valide, qui est responsable, et comment finance-t-on un outil qui améliore la pertinence sans générer de recette à l'acte ? ». L'IA bute exactement sur le même mur que le reste de l'innovation diagnostique : un système de tarification qui paie le geste technique et reste aveugle à la valeur produite. 2. L'innovation diagnostique : un angle mort des politiques de santé ? Pourquoi parle-t-on beaucoup des innovations thérapeutiques mais encore relativement peu des innovations diagnostiques ? Parce que le médicament a tout ce qui rend une innovation visible : un industriel qui le porte, un prix de marché, un Comité économique des produits de santé qui le négocie, une liste en sus pour les molécules onéreuses, un mécanisme d'accès précoce qui le finance avant même son inscription définitive, et surtout une visibilité et un bénéfice tangibles pour le patient. Le diagnostic, lui, n'a rien de tout cela de visible et reste invisible. Pour la biologie, le forfait innovation a été conçu pour les dispositifs médicaux, pas pour nos actes ; l'article 51 finance des organisations, pas des cotations d'actes ; il ne reste, en pratique, qu'un seul outil, le RIHN (le référentiel des actes innovants hors nomenclature). Et, bien que perfectible, ce n'est pas le développement de l'innovation qui souffre le plus : c'est son passage en droit commun, son entrée en routine dans la prise en charge des patients. Le diagnostic souffre aussi d'une invisibilité comptable : à l'hôpital public, le coût d'un examen réalisé pendant un séjour est noyé dans le tarif global du séjour, sans facturation séparée. La biologie hospitalière, c'est 40 % des dépenses de biologie du pays (environ 3,4 milliards d'euros) et pourtant l'Inspection générale des affaires sociales et l'Inspection générale des finances (IGAS-IGF) la décrivent comme « moins connue, dans ses coûts comme dans sa production » que la biologie de ville. On ne défend bien que ce qu'on voit : l'innovation diagnostique est un angle mort parce qu'elle est, littéralement, invisible dans nos comptes comme aux yeux des patients. Peut-on considérer qu'un diagnostic plus rapide ou plus précis constitue déjà en lui-même une innovation majeure pour le patient ? Absolument, et plusieurs exemples peuvent l'illustrer. Tout d'abord en cardiologie, avec les troponines ultrasensibles : la Société européenne de cardiologie a validé des algorithmes à une heure. Si le taux est bas à l'arrivée et n’évolue pas significativement une heure plus tard, on écarte l'infarctus avec une valeur prédictive négative supérieure à 99 %. Le patient sort en une heure au lieu de douze ou vingt-quatre. Les études montrent une réduction du temps de passage aux urgences de 33 à 50 %, et une étude britannique chiffre l'économie à plus de 2 000 livres par patient, essentiellement en évitant des séjours en soins intensifs. Là, le « plus rapide » n'est pas un confort : c'est l'innovation. Mais l'exemple qui illustre le mieux cette valeur, c'est le panel PCR multiplex sur liquide céphalo-rachidien, aux urgences. Face à une suspicion de méningite, il permet d'identifier l'agent responsable en moins de deux heures, là où une culture classique demande cinq jours. Et si l'on fait le micro-costing (reconstruire le gain réel, poste par poste) cet acte coté 270 euros génère de l'ordre de 1 700 euros d'économies par patient soit un rapport de 1 à 6. Voilà ce que « plus rapide » veut dire concrètement. Et enfin, un dernier exemple : l'identification des résistances aux thérapeutiques anticancéreuses réduit les pertes de chances liées à l'usage d'une thérapeutique de première ligne inefficace. En biologie et à bon escient, le temps, c'est la réduction d'une perte de chance, mais aussi des coûts pour notre système de santé et c'est précisément ce que les restructurations industrielles de la dernière décennie ont oublié. En consolidant les laboratoires loin des patients, on a allongé les délais de rendu sans jamais les mesurer. Un diagnostic juste qui arrive trop tard a perdu une grande partie de sa valeur. Vous défendez l'idée que les tests diagnostiques génèrent des économies pour le système de santé. Comment mesurer cette valeur ? En reconstituant la chaîne complète des coûts évités, et non en regardant le seul prix du test. Le cas d'école, c'est le dépistage prénatal non invasif de la trisomie 21 (DPNI), une innovation qui a, en quelques années, transformé tout un pan du dépistage. Avant, on confirmait un risque élevé par amniocentèse, un geste invasif porteur d'un risque de fausse couche de 0,5 à 1 %. Aujourd'hui, une simple prise de sang à environ 390 euros, qui détecte l'ADN fœtal circulant avec une spécificité supérieure à 99 %, a divisé par deux le nombre de gestes invasifs : on est passé d'environ 24 400 amniocentèses en 2016 à 13 400 en 2023, soit près de 11 000 actes invasifs évités chaque année. Rien que pour l'Assurance maladie, l'amniocentèse et son cortège (l'acte lui-même, la consultation, le caryotype, l'échoguidage, la surveillance) c'est de l'ordre de 700 euros par geste, donc environ 7,7 millions d'euros d'économies directes par an. Mais l'essentiel n'est pas là. Il est dans deux dimensions que la tarification à l'acte ne voit jamais. D'abord le risque de fausse couche : sur 24 000 gestes, l'amniocentèse provoquait de l'ordre de 120 pertes fœtales par an soit 120 grossesses désirées interrompues par le geste de confirmation lui-même. Ces fausses couches évitées, leur coût médical est modeste, quelques dizaines de milliers d'euros, mais le coût humain et psychologique, lui, est tout simplement hors de prix. Ensuite les coûts sociaux : chaque amniocentèse évitée, ce sont des arrêts de travail en moins. Au total, environ 22 000 journées d'arrêt évitées par an, un peu plus d'un million d'euros d'indemnités pour l'Assurance maladie, mais surtout près de 4,4 millions d'euros de productivité préservée pour les employeurs. Personne, dans la nomenclature, ne « voit » ces 4,4 millions. Quand on agrège tout cela, le bilan devient parlant. La collectivité investit 46,8 millions d'euros pour rembourser le test aux 120 000 femmes éligibles chaque année. En face, le bilan strict de l'Assurance maladie reste négatif (de l'ordre de 33 millions d'euros nets) parce que le test coûte plus cher que les seules amniocentèses qu'il remplace. Mais le bilan sociétal élargi, lui, est positif et incontesté : intégrez les gains de productivité, les fausses couches évitées, l'anxiété maternelle épargnée, et le coût par année de vie pondérée par la qualité tombe très en dessous des seuils d'acceptabilité usuels. Le DPNI démontre tout : mesurer la valeur d'un diagnostic, ce n'est pas regarder son prix, c'est suivre la valeur sur toute la chaîne médicale, humaine, sociale bien au-delà du flux comptable d'un seul payeur. Et c'est valable partout. Prenez la maladie rénale chronique : un suivi au stade 3 coûte environ 3 000 euros par an, la dialyse au stade terminal en coûte 80 000. Deux examens simples (la créatinine et le rapport albumine/créatinine) suffisent à repérer tôt le risque et à changer la trajectoire. Là encore, l'acte est dérisoire, la valeur évitée colossale. Reste une difficulté : éviter une réadmission est bénéfique pour le payeur, mais pas forcément pour l'établissement, dont la réadmission aurait été une recette. C'est tout l'enjeu du micro-costing et de l'évaluation médico-économique : changer d'échelle, raisonner en valeur pour le système entier. Tant que chacun reste dans son silo comptable, la valeur du diagnostic échappe à tout le monde. 3. Le financement de l'innovation Le dispositif RIHN a permis l'accès à de nombreux actes innovants. Pourquoi est-il aujourd'hui nécessaire de le réformer ? Le RIHN a été conçu en 2015 comme un sas transitoire, le temps qu'un acte innovant fasse ses preuves avant d'entrer dans le droit commun. Il est devenu un régime structurel, et il s'est grippé pour deux raisons. D'abord, c'est une enveloppe fermée : plus les volumes augmentent, plus le taux de couverture s'effondre : il est passé de 83 % en 2016 à 43 % en 2023. Ensuite, le décret de mars 2024 a programmé son extinction par une décote annuelle, initialement de 20 % par an, ce qui revenait à éteindre le financement en cinq ans. Finalement, cette décote a été ramenée à 10 % par an pour les actes non évalués favorablement par la Haute Autorité de santé (HAS). L'entrée de nouveaux actes innovants passe désormais par un « RIHN 2.0 » plus exigeant. Le RIHN historique inscrivait des actes sur un dossier scientifique parfois mince, voire, pour la liste complémentaire, sur simple demande de gestion comptable. Le nouveau cadre, désormais ancré dans le Code de la sécurité sociale, doit conditionner le financement dérogatoire à la production d'études en vie réelle documentées : durée de séjour évitée, antibiothérapie épargnée, complications prévenues, mesurées sur des cohortes réelles. Autrement dit, transformer la période dérogatoire (qui n'était qu'une salle d'attente) en une véritable phase de démonstration de la valeur, pour que le passage en droit commun se décide enfin sur la preuve, et rapidement. Mais le réel problème, c'est l'impact du passage en droit commun. Dans les conditions actuelles, ce passage est devenu un piège pour l'hôpital public : source de déficit, de déstructuration d'une partie de ses laboratoires de biologie médicale, de ses compétences, et de sa capacité à faire émerger les innovations de demain. Les examens intégrés à la NABM (la Nomenclature des actes de biologie médicale) sont absorbés dans le GHS, le groupe homogène de séjour, des établissements publics : ils deviennent une charge, de surcroît totalement invisible pour nos tutelles, et ne constituent une recette que lorsqu'ils sont réalisés en externe. La conséquence est systémique : l'incapacité de conserver en routine des actes innovants pour nos établissements publics, donc d'en faire bénéficier nos patients et de faire émerger de nouvelles innovations. Devant des déficits croissants, l'abandon de ces actes induira une perte de chance pour les patients, un allongement de la durée moyenne de séjour et une fragilisation de nos plateaux techniques. Nos CHU sont les incubateurs de l'innovation diagnostique du pays : quand l'acte qui faisait vivre leur plateau devient déficitaire, la mécanique est implacable : on réduit l'activité, puis on externalise, puis on ferme le laboratoire. Et en détruisant les laboratoires de biologie médicale de nos CHU, on ne perd pas seulement une recette : on casse la chaîne qui produit les données biologiques, forme les biologistes, découvre les nouveaux biomarqueurs et valide les nouveaux tests avec les industriels. On scie la branche sur laquelle repose toute notre capacité d'innovation. C'est cela, le vrai danger d'un passage en droit commun mal pensé. Quels sont les principaux risques si la France ne parvient pas à mieux financer l'innovation diagnostique ? Le premier risque est chiffrable, service par service. Quand plus du tiers des recettes d'une activité dépend d'un financement qui s'éteint, les comptes basculent : pour un seul service réalisant 200 panels de séquençage par an, la perte nette atteint 171 000 euros, l'équivalent d'un poste de praticien hospitalier. Trois disciplines sont en première ligne, parce qu'elles concentrent l'activité innovante : l'oncogénétique, la génétique et la microbiologie. Mais le risque le plus grave dépasse la comptabilité : il est stratégique. C'est cette chaîne d'incubation (production de données cliniques, formation des biologistes, validation des tests avec les industriels) qui se rompt, et avec elle notre capacité collective à produire l'innovation de demain. D'autres pays l'ont compris et l'ont institutionnalisée : le Québec a inscrit dans son organisation publique cette fonction d'incubateur que la France, elle, laisse reposer sur l'autofinancement d'hôpitaux déjà déficitaires. Au fond, c'est une question de souveraineté diagnostique : voulons-nous rester un pays qui conçoit ses tests, ou devenir un pays qui se contente de les acheter ? Vous insistez sur l'importance des données de vie réelle et des évaluations médico-économiques. Pourquoi sont-elles devenues indispensables ? Parce que la valeur d'un acte diagnostique n'est pas dans son coût de production, elle est en aval : dans la durée de séjour qu'il raccourcit, les complications qu'il évite, l'antibiothérapie qu'il permet de désescalader. Une méta-analyse sur 27 études et plus de 17 000 patients montre qu'une PCR multiplex rapide réduit la durée de séjour d'environ un jour. Au Canada, le couplage d'une plateforme microbiologique automatisée à un programme de bon usage des antibiotiques a réduit de 28 % les dépenses d'antibiotiques. Ces bénéfices, aucune nomenclature française ne sait aujourd'hui les capter. Or on ne valorise que ce qu'on mesure. Tant qu'on ne relie pas chaque acte de biologie au séjour pour lequel il a été réalisé, on est incapable de démontrer la durée de séjour évitée. C'est pourquoi je propose un « FICHCOMP biologique » : une infrastructure de traçabilité reliant chaque acte au séjour, qui rendrait enfin mesurable l'impact réel. Sans cette donnée de vie réelle, le passage d'une tarification par le coût à une tarification par la valeur reste un vœu pieux. Le micro-costing est encore peu connu du grand public. En quoi cette approche peut-elle changer la manière d'évaluer les innovations de santé ? Le micro-costing, c'est l'art de reconstituer le coût réel et complet d'une prise en charge, poste par poste, au lieu de se contenter d'un forfait moyen. J'en donnais l'exemple avec le panel infectieux des urgences : on ne mesure sa vraie valeur qu'en additionnant la réanimation évitée, l'antibiothérapie épargnée et les complications prévenues, et non en regardant le seul prix de l'acte. C'est seulement à ce niveau de finesse qu'apparaît la valeur d'une innovation. Cette approche change la donne parce qu'elle déplace le débat. Aujourd'hui, on fixe le tarif d'un acte sur son coût analytique (réactifs, automate, main-d'œuvre). C'est un paradigme appauvri : il ignore tout ce que l'acte fait économiser ailleurs. Le micro-costing rend ces externalités visibles et chiffrables. La condition, c'est de disposer de bases de coûts homogènes : la Base d'Angers existe, mais elle est volontaire et hétérogène. Je propose un référentiel national standardisé, piloté par l'Agence technique de l'information sur l'hospitalisation (ATIH) et la Direction générale de l'offre de soins (DGOS), sans lequel toute tarification par la valeur restera théorique. 4. Santé publique et souveraineté sanitaire La crise du Covid a mis en lumière l'importance des capacités diagnostiques. Avons-nous tiré toutes les leçons de cette période ? En partie seulement. Le Covid a d'abord prouvé une évidence qu'on avait oubliée : sans capacité diagnostique, un pays est aveugle. L'État a solvabilisé pour 7 milliards d'euros de tests PCR en deux ans, et ce n'était pas du gaspillage : c'est cet acte innovant, déployé en quelques semaines, qui a permis de gérer pour partie les vagues successives. La PCR ne servait pas seulement à dire à un patient s'il était positif : agrégée, via des plateformes comme SI-DEP, elle a donné une veille épidémiologique en temps réel, capable de suivre la circulation du virus territoire par territoire. Et le séquençage a ajouté une couche décisive : détecter l'apparition des variants (Alpha, Delta, Omicron) et anticiper les vagues à venir. La biologie a été, là, l'instrument de pilotage de la crise. Mais c'est précisément là qu'on n'a pas tiré la leçon. Ce que le Covid a démontré, c'est que la France sait aller vite quand elle le décide : en quelques semaines, on a déployé une technique nouvelle, financé des actes, levé des verrous réglementaires. La capacité d'innovation existe. Le problème, c'est qu'en temps normal ce ressort est bloqué. Il a fallu une pandémie pour faire émerger ces avancées, et la crise passée, le système s'est refermé : un goulet d'évaluation de plusieurs années, une décote qui éteint les financements, une nomenclature figée. Autrement dit, nous ne savons faire émerger l'innovation que sous la contrainte de l'urgence ; le reste du temps, nous restons sclérosés. Voilà la vraie leçon mal tirée : on a vu que la capacité diagnostique était un bien stratégique, mais on n'a rien construit pour la faire vivre hors crise. Le Covid a aussi montré que ces capacités ne s'opposent pas : elles doivent être à la fois centralisées et de proximité. D'un côté, les vagues ont exigé des plateaux lourds, automatisés, à très haute cadence, et des plateformes de séquençage concentrées : c'est la centralisation. De l'autre, le dépistage de masse n'a fonctionné que parce qu'on a rapproché le test du citoyen, au plus près du terrain. Les deux logiques sont complémentaires : un diagnostic spécialisé consolidé sur des plateaux de référence, et un diagnostic courant rendu en proximité, au plus proche du patient. C'est exactement le modèle d'organisation territoriale qu'il faut bâtir. Enfin, et c'est peut-être le plus frustrant : le Covid a rendu la biologie visible. Pour la première fois, tout le pays parlait de PCR, de seuils, de sensibilité. Mais elle n'est devenue visible que comme un geste technique : l'écouvillon, le tube, le résultat positif ou négatif. On a réduit la discipline à sa prestation analytique, alors qu'elle a été bien davantage pendant la crise : un outil de décision collective, de pilotage de santé publique. Et elle peut être bien plus encore demain : un acteur clinique du parcours de soins, et non un simple fournisseur de résultats. Tant qu'on regardera la biologie comme un acte technique et non comme une spécialité médicale, on continuera de sous-estimer ce qu'elle apporte. La France dispose-t-elle encore des moyens nécessaires pour rester à la pointe de l'innovation en biologie médicale ? Sur le plan scientifique, oui : nos CHU savent faire, le plan France Médecine Génomique a structuré des plateformes de pointe, et le coût de production de notre biologie hospitalière publique (CHU comme centres hospitaliers) est compétitif, souvent inférieur au tarif de remboursement. Le savoir-faire n'est pas en cause. Ce qui menace, c'est le financement et les hommes. La démographie est alarmante : moins de 10 000 biologistes en France, en baisse de près de 7 % en dix ans, un âge moyen de 49,5 ans, et une spécialité tombée au 43e rang sur 44 dans le choix des internes en médecine. On forme moins, on attire moins, au moment précis où la discipline devient la plus technologique et la plus innovante. Donc oui, nous avons encore les moyens d'être à la pointe : mais c'est une fenêtre qui se referme. Si on laisse la décote éteindre les plateformes et la démographie s'effondrer, on aura, dans dix ans, accès à la science sans les moyens de la déployer, et surtout, nous n'en serons plus à l'origine. Comment concilier innovation, maîtrise des dépenses publiques et égalité d'accès aux soins ? Ces trois objectifs ne sont contradictoires que si l'on raisonne en coûts. Si l'on raisonne en valeur, ils convergent. Premier levier, la pertinence : l'OCDE estime que 20 % des examens de biologie sont non pertinents en France. L'Assistance publique-Hôpitaux de Paris (AP-HP), avec son programme « juste prescription », a dégagé 23,6 millions d'euros d'économies, sans réforme, par la seule gouvernance interne. C'est de la maîtrise des dépenses qui finance l'innovation. Deuxième levier, valoriser par l'impact plutôt que comprimer le coût : payer un acte pour ce qu'il fait économiser, pas pour ce qu'il coûte. Troisième levier, la structuration territoriale : mutualiser les plateaux spécialisés tout en gardant en proximité l'ensemble des examens nécessaires, comme le Québec l'a fait avec son modèle OPTILAB : 500 unités regroupées en 11 grappes. C'est ce type de consolidation qui garantit qu'un patient du Cantal accède aux mêmes innovations qu'un patient parisien, via un partenariat avec son CHU de référence, celui de Clermont-Ferrand, tout en conservant un délai de rendu inférieur à une heure pour les urgences médicales. L'égalité d'accès n'est pas l'ennemie de l'efficience : bien organisée, elle en est la condition. 5. Regards sur l'avenir Si vous aviez une réforme prioritaire à proposer pour accélérer l'accès des patients aux innovations diagnostiques, laquelle serait-elle ? Sur le plan technique, plusieurs mesures d'urgence s'articulent. D'abord, créer une véritable traçabilité de l'ensemble des examens de biologie médicale en les rattachant au séjour, afin d'évaluer au plus juste les GHS et de permettre leur évolution. Ensuite, créer une « liste en sus » biologique temporaire pour les actes onéreux, exactement comme on l'a fait pour les médicaments innovants au moment de l'hépatite C, ce qui rendrait possible ce travail sur les GHS. Enfin, débloquer le goulet d'évaluation de la HAS en y intégrant les données de vie réelle. C'est ce qui permettrait à l'hôpital de réaliser un séquençage à 1 500 euros sans absorber la perte dans le tarif du séjour. J'y ajoute, pour les actes infectieux à fort volume, un « Forfait Infectiologique Hospitalier » dédié, qui compenserait le coût du forfait biologique réalisé aux urgences. Mais s'il ne fallait en retenir qu'une, ce serait moins une mesure qu'un changement de paradigme : cesser de tarifer le diagnostic à son coût de production, et le tarifer à sa valeur, à la décision qu'il permet, au séjour qu'il évite, à la complication qu'il prévient. Reconnaître, en somme, que le laboratoire n'est pas un centre de coût mais un centre de décision. Toutes les réformes techniques découlent de cette inversion — d'où la nécessité de tracer chaque acte et de le rattacher au séjour du patient. Comment imaginez-vous la biologie médicale en 2035 ? Je l'imagine, ou je l'espère, médicalisée, consolidée, augmentée et valorisée par l'impact. Médicalisée : le biologiste redevenu un acteur clinique du parcours de soins, qui conseille la prescription, interprète les résultats complexes, siège dans les réunions pluriprofessionnelles, et dont ce temps médical est enfin reconnu. Consolidée : des plateaux spécialisés mutualisés à l'échelle territoriale, des examens courants rendus au plus près du patient, permettant sa prise en charge au plus près de son domicile. Augmentée : ayant intégré tout ce que l'intelligence artificielle permet en matière de traitement de données, faisant émerger de nouvelles valeurs informatives : préventives, diagnostiques et thérapeutiques. Et valorisée par l'impact : un système qui paie l'information médicale produite, pas le tube. C'est le scénario favorable. Le scénario défavorable, c'est l'autre branche de l'alternative : des plateformes qui ferment une à une sous l'effet de la décote, se concentrant toujours davantage et s'éloignant des équipes de soins ; une externalisation croissante vers quelques groupes privés ; une discipline qui n'attire plus ; une démographie qui s'éteint. Entre les deux, ce ne sont pas les technologies qui trancheront, elles seront là, ce sont les choix politiques des cinq prochaines années. Quel message souhaiteriez-vous adresser aux décideurs publics qui travaillent aujourd'hui sur les réformes du système de santé ? Un message tient dans le titre de cet entretien : l'innovation diagnostique est un investissement, pas un coût. Quand un acte à quelques dizaines d'euros conditionne 70 % des décisions médicales, le réduire ligne à ligne dans un tableau budgétaire, c'est une fausse économie qui se paie ailleurs, plus tard, et plus cher. Je leur dirais aussi : ne laissez pas s'éteindre par une simple décote comptable ce qu'il a fallu vingt ans de recherche clinique hospitalière à construire. La fragmentation entre trois directions ministérielles (la santé, l'offre de soins, la sécurité sociale) fait qu'aujourd'hui personne ne porte une politique d'ensemble de la biologie hospitalière. Le premier acte de courage politique, ce serait de désigner un pilote et de reconnaître la biologie médicale pour ce qu'elle est : non pas une prestation technique à comprimer, mais le système nerveux informationnel de toute la médecine. Conclusions En une phrase : quelle innovation aujourd'hui émergente pourrait avoir demain l'impact le plus important sur la santé des Français ? Le séquençage de l'ADN tumoral sur une simple prise de sang, la biopsie liquide, va redéfinir le diagnostic, le traitement et le suivi des cancers, et demain, peut-être, leur dépistage. Existe-t-il un livre qui a changé votre regard sur la santé, l'innovation, la biologie ou l'action collective ? En quoi a-t-il influencé votre manière de penser et d'agir aujourd'hui ? Il y en a bien sûr plusieurs, mais je pense à la série S.A.R.R.A. de David Gruson. C'est un roman d'anticipation qui met en scène une crise sanitaire majeure pilotée par une intelligence artificielle. L'auteur y pose la question qui me paraît la plus juste sur l'IA en santé : non pas « la machine est-elle performante ? », elle l'est, mais « comment garder l'humain, et la décision médicale, au cœur du dispositif ? ». C'est ce qu'il appelle la garantie humaine de l'intelligence artificielle, un principe qu'il a contribué à faire reconnaître jusque dans la loi française. Ce livre a changé mon regard parce qu'il m'a fait comprendre que le vrai enjeu de l'innovation n'est pas seulement technologique : il est éthique et organisationnel. L'intelligence artificielle, le séquençage, la biologie de demain ne valent que si le biologiste médical reste celui qui interprète, valide et décide ; la technologie doit amplifier le jugement, jamais le confisquer. Je crois qu'il vaut toujours mieux anticiper, organiser et réguler l'innovation en amont que la subir une fois qu'elle est là. Rendez-vous mardi 7 juillet pour la prochaine note « Les mardis de l’innovation en santé » David Smadja est professeur d’hématologie à l’AP-HP et à l’Université Paris Cité, responsable de la Commission Santé du Laboratoire de la République. Léa Behr est CEO de RespublicIA et membre de la commission Santé du Laboratoire de la République.

Marc Bloch, l’historien stoïcien : la leçon de la parrêsia

par Claudio Galderisi le 27 juin 2026
Claudio Galderisi, président du Conseil scientifique du Laboratoire de la République, rend hommage à Marc Bloch en mettant en lumière la cohérence entre son œuvre d’historien, son engagement intellectuel et son action civique. À travers la figure d’un « historien stoïcien », il souligne que la quête de la vérité historique repose sur la rigueur méthodologique, l’exercice de l’esprit critique et le courage de la parrêsia, cette parole libre qui engage autant la pensée que l’action. Marc Bloch apparaît comme un modèle d’exigence scientifique et de responsabilité citoyenne, dont l’héritage demeure d’une profonde actualité.
« L’homme, seul, se découvre dans la vérité », rappelle Marc Bloch dans son Apologie pour l’histoire. Grâce à lui nous sommes moins seuls dans la recherche de cette vérité dont il a fait la raison d’être de son œuvre et de sa vie. Bloch n’est pas seulement un historien majeur du xxᵉ siècle. Il incarne la tension permanente entre transmission des savoirs, liberté intellectuelle et passion civique, en nous rappelant que l’histoire n’est pas un ensemble de connaissances à ordonner et juger, mais une approche qui permet de comprendre les sociétés humaines dans leur complexité. Son œuvre historiographique illustre sa rigueur méthodologique, fondée sur l’analyse critique des sources et la contextualisation des phénomènes sociaux et politiques. Pour lui, et je le cite ici depuis Les Rois thaumaturges, « L’histoire n’est pas un simple enchaînement d’événements, mais un développement continu, un processus où la vérité se construit en dépassant les idées reçues et les apparences ». Bloch fait ainsi de l’historien non le procureur du passé, mais l’analyste rigoureux de ses régimes de vérité. Ce même regard se déploie dans La Société féodale, où il passe en revue sans indulgence les hiérarchies d’une civilisation, sans pour autant soumettre les legs du passé à ces procès anachroniques qui confondent recherche et expiation. Cette exigence scientifique trouve son prolongement dans l’Apologie pour l’histoire, où Bloch insiste sur la nécessité de confronter le présent au passé pour aiguiser le jugement critique face aux situations complexes. Rigueur et vérité sont les deux faces de ce Janus bifrons que doit être tout historien. Il l’écrit sans détours dans son Apologie : « La vérité historique, c’est la vérité qui a été découverte par la méthode scientifique. Et cette vérité, on ne l’atteint qu’au prix de la rigueur. » Bloch ne s’est jamais interdit de penser contre les idées reçues, non par snobisme intellectuel mais comme un devoir. Il le prouvera dans L’Étrange défaite, en disséquant à la fois avec une lucidité impitoyable et la douleur du patriote les faillites de l’élite face au désastre de 1940. Son texte sur « Le problème de l’agrégation », qui date de 1937, en est un exemple prémonitoire : il y dénonce la reproduction mécanique des savoirs, la transformation de la doxa en connaissance immuable. Cette unité du courage, qui n’appartient selon Socrate qu’à l’homme de bien, constitue le cœur de son action et son principal legs. Dans un monde où la transmission des savoirs et la pensée critique sont parfois submergées par l’écume des choses, nous pouvons tirer de Bloch l’exigence de rigueur et la parrêsia, le courage des convictions nécessaires pour penser et agir de manière autonome. Car penser par soi-même n’est pas pour lui un luxe intellectuel mais une exigence morale. Seule une conscience libre et critique peut nourrir la passion de la res publica, c’est-à-dire la défense de la vie de la cité comme espace de dialectique et de décision partagée. La méthode historique devient ainsi un entraînement à la responsabilité civique. Il écrit en historien stoïcien : « La vérité, c’est ce qui résulte de la rigueur de l’histoire, mais c’est aussi ce qui doit guider l’action civile, pour que celle-ci ne soit pas aveugle. » Au moment de conclure, me viennent à l’esprit les derniers vers d’un poème que Marc Bloch aurait aimé selon ses proches et dans lequel on pourrait reconnaître la trajectoire d’une existence, le témoignage vivant que l’historien de l’acribie nous a légué. C’est La Mort du loup, c’est Alfred de Vigny : « Fais énergiquement ta longue et lourde tâche. / Dans la voie où le sort a voulu t’appeler, / Puis, // après, comme moi, souffre et meurs sans parler ». Sans parler, comme en témoigne son sacrifice ultime, et par-delà les spéculations qui sont à l’histoire ce que la rumeur est aux faits ; sans bavardage surtout, mais toujours en cultivant l’esprit critique et en participant à la construction d’une communauté de destin. Claudio Galderisi est président du Conseil scientifique du Laboratoire de la République.

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