Chers amis, Nous, Républicains convaincus, sommes nombreux à nous inquiéter des nouvelles radicalités issues des deux extrêmes de notre champ politique. Ces revendications identitaires de toute nature remettent en cause l’héritage universaliste des Lumières et morcellent dangereusement notre corps politique. Ces extrémismes de tous bords imposent des lignes de partage arbitraires entre les sommés de se taire et les sommés de s’offenser, entraînant dans leur sillon certains de nos concitoyens dans un discours et une attitude de défiance, qui sèment la haine et encouragent la violence. Face à ces idéologies, animées par des minorités activistes très organisées, des voix républicaines[...]

Omar Youssef Souleimane pour le troisième rendez-vous des « Conversations éclairées »

par L'équipe du Lab' le 16 mai 2022 Omar Youssef Souleimane
Le 10 mai 2022, Le Laboratoire de la République recevait Omar Youssef Souleimane pour le troisième rendez-vous des "Conversations éclairées".
Lors de ce troisième rendez-vous littéraire, l'écrivain, poète et journaliste Omar Youssef Souleimane évoquait son dernier ouvrage "Une chambre en exil", publié aux éditions Flammarion. En 2012, Omar Youssef Souleimane fuit la Syrie, en pleine révolution, pour se réfugier en France. Dans son dernier roman, il revient sur ces dix années d'espoirs, de désillusions, d'apprentissages, le tout éclairé par sa récente naturalisation et son premier vote en tant que citoyen français lors de la dernière élection présidentielle. Avec son regard d'enfant émerveillé et son humour rafraichissant, ce troisième rendez-vous fût l'occasion d'évoquer son parcours depuis la Syrie jusqu'à la banlieue parisienne, à Bobigny où il arrive pour la première fois. Une prise de hauteur et un regard complexe et aiguisé sur la société française et ses enjeux. Retrouvez l'intégralité des échanges ici : https://www.youtube.com/watch?v=Sr4-swbtmso Tous les mois, Le Laboratoire de la République évoque l'actualité littéraire lors des "Conversations éclairées".

Gilles Clavreul : « Il faut trouver une forme d’exercice du pouvoir qui permette d’associer davantage la société »

par Gilles Clavreul le 9 mai 2022
Gilles Clavreul, haut fonctionnaire et cofondateur du Printemps républicain, répond aux questions du Laboratoire de la République au sujet des potentielles réformes institutionnelles de l'exécutif et évoque les relations entre le président et le premier ministre à l'aube du nouveau quinquennat.
Dans la plupart des démocraties, le rôle et les pouvoirs du chef du gouvernement sont très grands, tandis que ceux du chef de l’État, là où le poste existe séparément, sont très limités (Italie, Allemagne), voire inexistants (reine d’Angleterre). Pourquoi en va-t-il différemment chez nous ? Est-ce une bonne ou une mauvaise chose, à vos yeux ? Gilles Clavreul : Les systèmes politiques sont les héritiers de nos histoires nationales. Le modèle parlementaire, suivant l’exemple britannique, s’est répandu en Europe à la fois parmi les nations qui ont conservé la monarchie, et parmi ceux qui ont eu à pâtir d’une expérience autoritaire ou totalitaire. La France elle aussi, ne l’oublions pas, a vécu de longues décennies de régime parlementaire stable sous la IIIème République. Cependant, le traumatisme de la défaite de 1940 et les excès du régime d’assemblée de la IVème, empêtrée dans les guerres de décolonisation, ont achevé de convaincre les Français qu’une forme de rééquilibrage au profit de l’exécutif devait être recherché. Cela a donné les institutions de la Vème, non sans de vives controverses, puisque certaines des plus éminentes figures de la République parlementaire, à commencer par Pierre Mendès-France, s’y sont vigoureusement opposées. Il est courant d’expliquer cette voie française par une sorte d’inguérissable nostalgie pour l’absolutisme monarchique, ou pour cet hybride empruntant à la fois à l’idée républicaine et au principe monarchique qu’a été le bonapartisme. On peut en faire une lecture disons moins psychologisante : la démocratie, c’est toujours la recherche d’un équilibre. Équilibre entre les pouvoirs, équilibre entre exigence d’unité et expression de la pluralité, équilibre entre délibération et action. Aucune solution n’est parfaite, toutes aboutissent à des résultats très différents. Ainsi l’Allemagne connait une stabilité politique remarquable, marquée à la fois par la propension à créer de vastes coalitions, et par la longévité exceptionnelle des chanceliers : Olaf Scholz n’est que le neuvième chef du gouvernement depuis 1949 ! A l’autre extrémité, l’Italie a longtemps connu une instabilité chronique ; plus près de nous dans le temps, le président israélien a dû convoquer les électeurs à quatre reprises en deux ans, faute de dégager une majorité, structurellement difficile à constituer compte tenu de la proportionnelle intégrale. Notre régime présidentiel, ou semi-présidentiel comme l’ont appelé certains publicistes, nous distingue-t-il radicalement des autres ? Oui, à une grosse exception près : les États-Unis. Mais à partir d’une expérience politique aux antipodes de la nôtre, dépourvue de référence absolutiste et aussi éloignée que possible de notre infrastructure politico-administrative centralisatrice. La Constitution prévoit que le Premier ministre « dirige l’action du gouvernement » (21) et « dispose de l’administration et de la force armée » (20). Dans les faits, beaucoup de présidents ont traité le Premier ministre comme un simple « collaborateur » (Sarkozy sur Fillon), ou comme un fusible. A l’aube de ce second quinquennat d’Emmanuel Macron, quel conseil lui donneriez-vous quant au choix d’un Premier ministre ? Gilles Clavreul : Dans la première version de la Constitution de 1958, le Président est élu par un collège de grands électeurs : il dispose d’une légitimité démocratique et institutionnelle, mais c’est la révision de 1962, dans les conditions controversées d’un référendum par le moyen de l’article 11, qui lui donne une légitimité populaire. Dans ces conditions, comment le Premier ministre, qu’il nomme, pourrait-il être autre chose que le premier de ses collaborateurs ? Réponse : en cas de cohabitation. Là, bien que les textes ne l’y obligent pas, le président est contraint, dans les faits, à choisir un Premier ministre issu des rangs de la majorité parlementaire. Mais la réforme du quinquennat a réduit très fortement la probabilité d’une cohabitation – sans l’annihiler complètement, cela dit. En tout cas, de 2012 à 2017, les Français ont mis quatre fois de suite le Palais-Bourbon en cohérence avec l’Élysée – d’ailleurs, l’habitude a été prise de parler de « majorité présidentielle », et ce dès avant le quinquennat. Dans ces conditions, le Premier ministre a la place que le Président lui donne, ni plus ni moins. Le choix des termes (« collaborateur », « fusible », etc.) est secondaire. Le problème que cela pose est facile à saisir : c’est celui de l’expression de la diversité des opinions, indispensable à la respiration démocratique, et à sa prise en compte par l’exécutif. Notre pays souffre incontestablement d’un manque de représentation, beaucoup de nos concitoyens ne s’estimant pas entendus. Il faut trouver une forme d’exercice du pouvoir qui, sans compromettre l’efficacité de l’action de l’État – que les citoyens attendent aussi -, permette d’associer davantage la société. Dans sa récente interview au Point, E Macron distingue « l’exécutif gouvernemental » de « l’exécutif présidentiel » et dit être à la recherche de moyens visant à désynchroniser le rythme des élections qui les sanctionnent (retour éventuel au septennat, élections de midterms, à l’américaine…). Qu’en pensez-vous ? Gilles Clavreul : Le quinquennat raccourcit tout. Il place, de fait, le Président en première ligne sur tous les sujets. Ce schéma n’est pas celui de la Vème à son origine, qui place le Président en surplomb, garant des intérêts fondamentaux de la Nation et maître des décisions ultimes. Je suis pour ma part favorable à ce qu’on revienne à cette formule, qui distingue – plus qu’il ne dissocie, car il doit toujours y avoir une certaine cohérence – le temps long présidentiel et le temps court de l’action gouvernemental. Pour cela, on peut en effet revenir au septennat voire, pourquoi pas, envisager un mandat encore plus long, mais non renouvelable. Cela dégagerait totalement la fonction présidentielle de la contingence partisane. En revanche, cela laisse pendante la question de l’animation de la vie démocratique. On peut envisager des solutions comme des élections intermédiaires, mais on pourrait aussi se dire que la pratique politique est d’abord en cause, et non les institutions : les partis politiques ne jouent plus le rôle de catalyseurs d’hommes et d’idées, ils sont devenus des machines électorales froides, dont les citoyens se défient ; la démocratie locale s’affaiblit en raison de l’enchevêtrement des responsabilités et du centralisme ; le champ médiatique est saturé par la commentocratie et menacé par les fake news. C’est l’ensemble de notre vie démocratique qu’il faut repenser à nouveaux frais. Il faut la repenser par le bas, c’est-à-dire par le citoyen : à quoi aspire-t-il ? quelles sont ses moyens d’agir ? comment s’informe-t-il ? comment se fait-il entendre ? etc. Le citoyen n’est pas le consommateur qui se trouve au bout du dernier kilomètre : il est le kilomètre-zéro de la démocratie, son point de départ, avant d’être son point d’arrivée. Seriez-vous favorable à un régime de type présidentiel pur, qui supposerait la suppression du poste de Premier ministre et l’irresponsabilité politique du Président de la République devant l’Assemblée nationale ? Pourquoi ? Gilles Clavreul : Ce serait aller au bout de la logique du quinquennat, or je ne suis pas sûr que ce soit la meilleure. Gilles Clavreul est haut-fonctionnaire, cofondateur du mouvement Printemps républicain et délégué général du thinktank L'Aurore. De 2015 à 2017, il est délégué interministériel à la lutte contre le racisme et l'antisémitisme.

Invasion de l’Ukraine, une perspective historique.

par Yannick Clavé le 4 mars 2022
Yannick Clavé, agrégé et docteur en histoire, géographe, professeur en CPGE, retrace dans une perspective historique au long cours la grande peur frontalière qui entache les relations entre la Russie, l'Ukraine et les Occidentaux.
« Faire de l’Ukraine une véritable forteresse de l’URSS » (Staline en 1932) ; « L’Ukraine n’est pas pour nous un simple pays voisin, elle fait partie intégrante de notre propre histoire, de notre culture et de notre spiritualité » (Vladimir Poutine, 22 février 2022). Deux phrases à presque un siècle de distance, mais la même vision historique, le même projet politique, la même obsession pour l’Ukraine et pour les frontières occidentales de la Russie. Dans sa vision historique et dans sa stratégie géopolitique, qu’il a maintes fois développées, Vladimir Poutine s’inscrit en effet clairement dans une longue tradition historique, qui remonte aux tsars puis qui s’est consolidée à l’époque soviétique au XXe siècle, de Lénine à Gorbatchev en passant, surtout, par Staline. Tout est lié : le rapport très ambigu aux Occidentaux entre coopération et europhobie, la peur obsessionnelle de l’encerclement, la volonté de sécuriser au maximum des frontières vues comme menacées en permanence. Tout cela présente une double finalité : assurer la pérennité de la Russie « éternelle » et de son identité, mais aussi reconstruire une puissance géopolitique qui a été perdue lors de l’éclatement de l’URSS en 1991 et qui a toujours été douloureusement ressentie par les Russes. Hier comme aujourd’hui, la défiance est réelle vis-à-vis des Occidentaux. La Russie à la recherche de son identité : puissance européenne ou asiatique ? Ouverture ou fermeture à l’Europe ? « C’est un Janus à double visage, occidental par devant, oriental par derrière », écrivait l’historien français Anatole Leroy-Beaulieu, grand connaisseur de la Russie, dans le premier tome de son ouvrage L’Empire des tsars et des Russes, en 1881. Les élites politiques et intellectuelles russes sont alors, depuis plusieurs décennies, plongées au cœur d’un débat de fond qui est toujours d’actualité aujourd’hui et qui peut se décliner en plusieurs interrogations complémentaires : la Russie est-elle vraiment européenne ? Quelle est son identité ? Existe-t-il une « russité », et si oui quelles en sont les composantes ? Quelles relations développer avec les Occidentaux ?... C’est au cours du XVIIIe siècle, notamment avec de grands tsars comme Pierre Ier puis Catherine II, que la Russie commence à véritablement s’ouvrir sur l’Europe occidentale, perçue comme un modèle à imiter. Dans un texte d’instructions en 1767, Catherine II n’hésitait pas à proclamer que « la Russie est une puissance européenne ». Cette affirmation tranchée atteste alors la volonté d’imposer, aux yeux des Occidentaux comme des Russes, l’image d’une Russie qui serait, par nature et par sa géographie, d’abord et avant tout Européenne. Mais elle témoigne aussi, de manière plus tacite, de la difficulté éprouvée par les Russes à définir et à cerner les contours de leur propre identité. D’ailleurs, les débats ne font que s’amplifier au XIXe siècle, aussi bien en Europe, où l’immense Russie fascine autant qu’elle inquiète, qu’en Russie même. Les élites russes ont bien conscience de la difficulté à définir clairement une identité russe, mais elles se divisent. Ainsi, certains, que l’on peut qualifier d’« occidentalistes », prônent l’ouverture vers l’Europe occidentale et ses idées, tandis que d’autres, beaucoup plus conservateurs et méfiants, souhaitent au contraire se replier sur l’identité spécifiquement russe et slave (ce sont les « slavophiles »). Ces débats se retrouvent au plus haut niveau du pouvoir politique : faut-il imiter l’Europe occidentale, s’en inspirer, pour se moderniser et aboutir à une voie de modernisation spécifiquement russe, ou bien faut-il à tout prix s’en protéger ? La guerre de Crimée (1853-1856), perdue par la Russie face aux puissances européennes (surtout la France et la Grande-Bretagne) alliées à l’Empire Ottoman, a été un véritable traumatisme national qui a encore davantage durci les termes de ce débat séculaire. Le catastrophique traité de Paris (1856), qui a fait perdre à la Russie son statut de grande puissance patiemment construit depuis la victoire de 1812 contre Napoléon Ier, est vécu comme une immense humiliation. Il crée aussi un très profond sentiment anti-européen : ce ressentiment fait désormais partie de la conscience nationale russe, et c’est encore vrai aujourd’hui. Le prince Pierre Viazemski, vétéran de la guerre de 1812, écrit ainsi au lendemain de la signature de ce traité que « c’est pour de bon que dès aujourd’hui nous sommes désoccidentalisés » : le mot est fort, mais il traduit l’amertume de toute une société pour le sort réservé à son pays. Le pouvoir politique veut aussi profiter de cet électrochoc national pour engager la nécessaire modernisation du pays, avec comme objectif de rattraper l’Occident. Débute alors, avec le tsar Alexandre II (1855-1881) et avec ses deux successeurs (Alexandre III de 1881 à 1894 puis Nicolas II de 1894 à 1917), une occidentalisation de la Russie qui prend la forme d’une modernisation économique et industrielle. Mais cette occidentalisation n’a jamais été envisagée sur le plan politique : bien au contraire, il s’agit de tenir fermement les principes séculaires de l’autocratie et de lutter implacablement contre toutes les idées « subversives », c’est-à-dire démocratiques mais aussi socialistes et révolutionnaires, venues de l’Occident. Elles sont vues comme une menace mortelle pour le régime tsariste et pour la Russie éternelle. Tout au long du XXe siècle et jusqu’à nos jours, les rapports de la Russie à l’Europe sont demeurés pour le moins très ambigus et partagés. Ces décennies ont continué à allonger la liste des griefs russes contre les Occidentaux, jusqu’à la désintégration de l’URSS en 1991, mal vécue par les Russes car entraînant la fin de leur empire, une nouvelle contraction territoriale, des frontières réduites et une crise économique. Au cours des années 1990 et 2000, en se redéployant en Europe de l’Est et dans les Balkans, régions traditionnellement sous l’influence russe, l’OTAN fait ressurgir les vieilles craintes d’encerclement et d’insécurité. L’ours rus(s)e : quand la Russie fait peur aux Occidentaux Dans la recherche constante de cette identité, les relations diplomatiques et les guerres avec les Occidentaux occupent une place importante. Déjà utilisée au XVIe siècle, l’image de l’ours brun pour symboliser la Russie se répand dans toute l’Europe au XIXe siècle, et demeurera encore au XXe siècle. Elle traduit l’ambivalence de la vision occidentale face à une Russie qui, comme l’ours, peut se montrer puissante, rusée et même brutale, et dont il faut se méfier. C’est sans doute au début du XIXe siècle que la Russie, en tant que puissance diplomatique et militaire, a commencé à véritablement inquiéter les Européens. Auréolée de sa victoire contre la France napoléonienne en 1812 puis à Waterloo en 1815, elle devient, pour la première fois, une puissance au cœur du concert européen des nations. C’est en véritable gendarme de l’Europe qu’elle agit durant toute la première moitié du XIXe siècle, gardienne de l’ordre monarchique et de la Sainte-Alliance. Le tsar Nicolas Ier, surnommé « la trique », n’hésite pas à intervenir militairement à travers le continent pour écraser dans le sang les tentatives révolutionnaires notamment lors de la vague de 1830 et lors du « printemps des peuples » de 1848. Cependant, la guerre de Crimée (1853-1856), durant laquelle la presque totalité de l’Europe est coalisée contre la Russie, marque un tournant brutal : la défaite militaire, suivie de l’humiliant traité de Paris, fait sortir la Russie du concert des nations. Elle n’est alors plus qu’une puissance européenne périphérique : c’est presque un retour à la case départ, comme au début du XVIIIe siècle. Cette défaite historique conduit la Russie à faire le choix de se tourner davantage vers son espace asiatique, qui va devenir pour plusieurs décennies le lieu de la revanche et de la reconstruction de la puissance. L’impérialisme russe se construit donc autour d’un puissant sentiment slavophile et d’un rejet de l’Occident. Les Russes modernisent leur armée et font d’importantes conquêtes en Asie centrale et dans le Caucase. La Russie réussit aussi à prendre sa revanche sur l’Empire Ottoman, alors en pleine décomposition territoriale et politique. Elle pousse ses pions dans les Balkans, où elle se présente en défenseur des peuples slaves persécutés par les Turcs. C’est aussi pour elle un moyen d’atteindre un objectif géopolitique pluriséculaire, et qui est encore d’actualité aujourd’hui : contrôler la mer Noire pour pouvoir se ménager, le cas échéant, un accès à la Méditerranée orientale, zone traditionnelle d’influence occidentale, notamment britannique. Mais les Occidentaux veillent au grain : malgré sa victoire militaire écrasante, ils lui imposent un traité peu favorable en 1878, ce qui ne fait que renforcer l’europhobie des élites russes. La Russie se sent alors bloquée dans ses ambitions géopolitiques, d’autant plus qu’à l’Est elle doit faire face à une nouvelle menace, l’expansionnisme japonais. Persuadée d’écraser ce petit pays asiatique, elle est pourtant vaincue en 1905, ce qui crée un autre traumatisme national. Les Occidentaux, qui observent attentivement la situation, ne sont pas mécontents de voir la Russie affaiblie, toujours inquiets d’une possible reconstitution de la puissance russe. Cependant, la Russie a besoin des Occidentaux et réciproquement. L’alliance militaire et diplomatique avec la France, à partir des années 1890, est un tournant géopolitique en Europe : tandis que la Russie va bénéficier de la générosité financière et économique de la France pour mener sa modernisation, la France, elle, peut enfin sortir de l’isolement diplomatique dans lequel l’Allemagne l’avait enfermé au lendemain de la défaite de 1871. C’est ainsi que la Russie s’engage dans la Première Guerre mondiale en 1914 aux côtés des Alliés. Mais le pays, qui présente de nombreuses difficultés structurelles, n’est pas de taille à affronter l’Allemagne. Pire, la guerre accélère la crise économique, la déstructuration sociale et la décomposition politique : le régime tsariste s’écroule en 1917, laissant la voie libre aux révolutionnaires les plus radicaux, les bolchéviks. Lénine s’empresse de sortir du conflit en position humiliante de vaincu (paix de Brest-Litovsk en 1918) et d’instaurer un régime totalitaire. Après deux décennies de faiblesse, l’URSS retrouve une puissance internationale en 1939, quand Staline signe avec Hitler le pacte germano-soviétique. Cela lui permet de renouer avec ce que les Occidentaux pensaient terminer : l’expansionnisme russe. À l’ombre des nazis, Staline réalise en effet des conquêtes stratégiques entre 1939 et 1941 lui permettant de faire sensiblement avancer ses frontières occidentales vers l’Europe : il annexe la Finlande, les États baltes, la Bessarabie mais aussi la Pologne, ce « rejeton monstrueux du traité de Versailles » selon les mots de Molotov, pour qui l’heure du châtiment a sonné. Comme le font les nazis dans l’ouest de la Pologne, Staline, dans la partie est qui lui revient, massacre les populations civiles et les officiers polonais (massacre de Katyn en 1940). L’URSS ne résiste cependant pas au rouleau-compresseur nazi quand l’Allemagne décide de l’envahir en 1941. Alors que la situation paraissait désespérée, au prix d’un immense effort de mobilisation et grâce à l’aide occidentale des Alliés, Staline réussit à redresser progressivement la situation et à sortir en vainqueur en 1945 de cette « grande guerre patriotique », qui demeure aujourd’hui une référence glorieuse pour les Russes. À partir de 1945, auréolée de sa victoire sur le nazisme et de sa présence militaire dans pratiquement toute l’Europe orientale, l’URSS change de dimension : elle devient une puissance européenne et même mondiale, et fait le choix de renouer avec une stratégie eurocentrée qui consiste à faire avancer au maximum ses frontières occidentales et à reprendre son vieux rêve de communisation du continent européen sous son autorité. Staline, jusqu’à sa mort en 1953, sait user de sa position de force face aux Occidentaux, dans le cadre d’un nouvel affrontement, la guerre froide, qui va structurer les relations entre Russes et Occidentaux pour toute la seconde moitié du XXe siècle. C’est donc le retour de l’ours russe, souvent représenté sous les traits de Staline dans les caricatures soviétiques, d’autant que celui-ci n’hésite pas à se montrer agressif. Il pousse dans leurs retranchements les Occidentaux et teste leurs capacités de réaction : cette stratégie de la « corde raide » ou du « bord du gouffre », comme l’appelaient les diplomates américains, est mise en œuvre à Berlin en 1948, mais aussi par ses successeurs, par exemple Khrouchtchev à nouveau à Berlin en 1961 et à Cuba en 1962, ou Brejnev quand il déploie ses missiles nucléaires en Europe en 1977 ou quand il envahit l’Afghanistan en 1979. Aujourd’hui, Poutine s’inscrit dans cette vieille tradition soviétique du rapport de force, et il sait très bien ce qu’il fait : il envahit l’Ukraine, un État indépendant aux portes de l’Union européenne et frontalier avec des pays membres de l’OTAN (la Pologne notamment), tout en brandissant la menace nucléaire. C’est bien, aussi, une guerre des nerfs. La peur obsessionnelle des frontières et de l’encerclement occidental La volonté de se prémunir de toutes ces influences jugées néfastes et de ces menaces venues de l’Occident explique ainsi largement l’attention particulière portée par les dirigeants russes à leurs frontières, bien davantage que dans la plupart des autres États du monde. C’est aussi lié à la géographie de la Russie : la démesure territoriale a toujours inquiété les dirigeants politiques, d’autant qu’en l’absence de véritable obstacle topographique, les invasions étrangères, constitutives des premiers siècles de la Russie au Moyen Âge, n’ont jamais pu être arrêtées. Il s’agit là d’une autre forme de continuité historique, depuis les tsars jusqu’à Vladimir Poutine en passant par les responsables soviétiques. Poutine y accorde d’ailleurs une place de choix dans son discours fleuve du 21 février 2022 justifiant l’attaque imminente contre l’Ukraine (annoncée dans un autre discours dans la nuit du 24 février 2022), en accusant les États-Unis et l’OTAN de continuer à encercler et donc à provoquer la Russie. Si l’État tsariste se montrait déjà très soucieux des frontières de son empire, les communistes, eux, y accordent une importance bien plus grande. Dès 1917, les frontières sont considérées dans une double logique de projection de la révolution vers l’extérieur et de défense de celle-ci. Elles sont aussi vitales pour sauver le communisme alors que les bolchéviks sont attaqués de toute part, y compris de l’étranger (interventions occidentales), dans le cadre d’une violente guerre civile qui dure jusqu’en 1921 et qui fait plusieurs millions de morts : les Russes se voient comme assiégés par les Occidentaux et les bolchéviks se construisent dans l’adversité. C’est cependant la période stalinienne (1928-1953) qui est fondamentale. Les frontières deviennent à l’image du régime stalinien : le lieu de toutes les obsessions et répressions d’un système devenu paranoïaque. Staline, en effet, voit des dangers partout : l’URSS serait, selon lui, envahie d’espions occidentaux, de capitalistes, de saboteurs, de trotskystes, qui peuvent former potentiellement des cinquièmes colonnes. Il accuse notamment les minorités nationales qui vivent dans les régions frontalières et met en œuvre une répression à grande échelle, s’apparentant à un véritable nettoyage ethnique : par des déportations et des exécutions de masse qui visent des millions d’individus, notamment pendant la « Grande terreur » de 1937-1938, Staline fait vider des régions entières. Allemands, Finnois, Lettons, Lituaniens, Polonais, mais aussi Coréens, Arméniens, Tatars, Tchétchènes ou encore Juifs : tous sont victimes d’une xénophobie d’État associée à une idéologie frontalière paranoïaque. Les frontières occidentales se ferment alors complètement. Au lendemain de sa victoire en 1945, l’URSS est en position de force en Europe, et, désormais, elle dispose d’une puissance militaire comme elle n’en a jamais eu, avec en outre la force nucléaire à partir de 1949. Les Russes font le choix de prendre le contrôle militaire, politique et idéologique de toute la moitié orientale du continent européen : de la Bulgarie à la RDA, les États deviennent, de gré ou de force, des « démocraties populaires ». Un véritable « rideau de fer » qui passe à travers l’Allemagne, selon une expression que popularise Churchill, coupe désormais le continent en deux blocs : aux yeux de Staline, il s’agit d’une frontière complètement fermée mais nécessaire pour protéger à la fois l’URSS et ses satellites des Occidentaux. Son ministre de l’Intérieur en 1949 la décrit avec minutie : « une bande labourée de 10-15 m sur 2855 km, soit 70 % de la frontière terrestre occidentale ; 1410 km de fer barbelés ; 1337 miradors ; 560 postes d’observation ; 1217 blockhaus ; 63 km de tranchées ; une moyenne de 10 gardes-frontières par kilomètre ». Paul-Henri Spaak, le Premier ministre belge, se fait le porte-parole de l’inquiétude de l’Europe de l’Ouest dans un célèbre discours à l’ONU en 1948 : « Quelle est la réalité historique de ces dernières années ? Il n’y a qu’un seul grand pays qui soit sorti de la guerre ayant conquis d’autres territoires, et ce grand pays c’est l’URSS ». Les Européens de l’Ouest n’hésitent alors pas à se placer sous la protection du parapluie américain : ils adhèrent au plan Marshall en 1947 et surtout à l’OTAN, créée en 1949 puis élargie en 1952 à la Grèce et à la Turquie. Les Américains installent des centaines de bases militaires sur le continent. Le sentiment d’encerclement de l’URSS s’en trouve exacerbé pour toute la durée de la guerre froide. Se présentant au monde comme le pays de la paix et de l’anti-impérialisme, l’URSS a systématiquement accusé les Occidentaux et les États-Unis d’être des « impérialistes », des « militaristes » ou encore des « revanchards ». C’est une rhétorique que l’on retrouve encore aujourd’hui, sous d’autres formes, chez les dirigeants russes. L’Ukraine, une « forteresse » pour les Russes C’est dans ce cadre que l’on comprend donc mieux la politique menée aujourd’hui par Vladimir Poutine contre l’Ukraine. Dans une lettre secrète adressée en 1932 à Kaganovitch, un de ses bras-droits, Staline lui donnait l’ordre de faire de l’Ukraine une « forteresse de l’URSS », en utilisant tous les moyens répressifs disponibles, ce qui aboutira à une terrible famine délibérément orchestrée et faisant des millions de morts. Vladimir Poutine, aujourd’hui, avec d’autres moyens, reprend en quelque sorte à son compte cette politique de la « forteresse ». Il voit l’Ukraine comme un indispensable État tampon entre la Russie d’une part et le monde occidental d’autre part, et ne peut donc pas accepter qu’elle devienne un allié des Occidentaux. Pour lui, l’encerclement occidental n’a jamais cessé et le soutien européen à l’Ukraine n’en serait qu’une preuve supplémentaire. C’est aussi, en quelque sorte, le retour d’une politique du « cordon sanitaire », qui, là aussi, a structuré au XXe siècle les relations entre les Russes et les Européens. D’abord expérimentée par les Occidentaux au lendemain de la Première Guerre mondiale pour se protéger d’un risque de propagation communiste vers l’Ouest (d’où la création de nouveaux États anti-communistes comme la Pologne), cette politique a été reprise à son compte par Staline, à front renversé, au lendemain de la Seconde Guerre mondiale. Auréolé de sa victoire contre le nazisme et en position de force face aux Alliés, il exige et obtient de prendre le contrôle militaire et politique de toute l’Europe orientale, qu’il constitue en un bloc monolithique pour se protéger des Occidentaux (les « démocraties populaires »). Poutine s’inscrit dans cette vision historique de très longue durée qui a toujours été celle des dirigeants russes et soviétiques, depuis les tsars. Les territoires qui forment aujourd’hui les marges occidentales de la Russie, de la Finlande à l’Ukraine, sont considérés comme étant historiquement et ethniquement russes. C’est pour cela qu’ils avaient fait l’objet, dès la fin du XIXe siècle par les tsars, d’une politique de russification, pour les intégrer et même complètement les assimiler à l’empire russe, politique ensuite poursuivie par les bolcheviks (création de l’URSS en 1922, dans laquelle est intégrée l’Ukraine) et menée à son paroxysme par Staline. La décennie 1930 est en effet extrêmement violente pour toutes les minorités nationales, systématiquement réprimées par le dictateur. Les Ukrainiens sont, à ses yeux, des dangers par nature et doivent donc être impitoyablement combattus, d’où la famine sciemment organisée, d’où aussi les déportations massives vers les camps de concentration du Goulag. Après la Seconde Guerre mondiale, l’Ukraine devient une république modèle de l’URSS, complètement russifiée et intégrée au système communiste. Mais avec l’éclatement de l’URSS en 1991, tout change : elle devient un État indépendant, et, surtout, elle prend ses distances avec Moscou dont elle veut éviter la tutelle. Un nationalisme ukrainien très puissant se développe, notamment dans la partie ouest du pays qui a toujours regardé vers l’Occident, au grand agacement de la Russie. C’est ce qui explique l’acharnement de Moscou à nier toute identité ukrainienne et à accuser les dirigeants ukrainiens d’être des « nazis ». La lutte contre le nazisme reste dans la mémoire nationale russe comme une étape importante dans la reconstitution de sa puissance à la faveur de la Seconde Guerre mondiale et des années d’après-guerre. La stratégie de Poutine, engagée depuis deux décennies, est donc bien de reconstituer une forme de « cordon sanitaire » ou de glacis défensif face à un Occident jugé menaçant et dangereux. Il est peu probable que Poutine recherche l’annexion pure et simple de l’Ukraine, au risque de s’y enliser comme les Russes l’avaient douloureusement expérimenté en Afghanistan dans les années 1980. Mais l’objectif est de faire rentrer l’Ukraine dans le rang, en la transformant politiquement et idéologiquement à l’image de la Biélorussie voisine, sous la tutelle de la Russie, grand frère protecteur et ours qui reste, décidément, menaçant. Encore aujourd’hui, la vision frontalière des Russes demeure largement héritière de cette longue histoire aux XIXe et XXe siècles. À la station « Place de la Révolution » du métro de Moscou, trône en majesté la statue d’un garde-frontière avec son chien, érigée en 1938 : toucher le museau du berger allemand porterait chance et bonheur.

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