29/04 : Colloque Neutralité en entreprise à Villers-Cotterêts

par L'équipe du Lab' le 20 avril 2026
À l’heure où les tensions sociales et les débats sur la neutralité s’invitent de plus en plus dans le monde du travail, le Laboratoire de la République organise un colloque à Cité internationale de la langue française pour ouvrir un espace de dialogue et faire émerger des solutions concrètes. Cette rencontre se veut à la fois exigeante, accessible et tournée vers l’action.
Le colloque consacré à la neutralité en entreprise, organisé à Villers-Cotterêts par le Laboratoire de la République, a pour ambition de contribuer à l’apaisement du débat démocratique en proposant des pistes concrètes et opérationnelles pour le monde professionnel. Pensée comme un moment d’échange ouvert, cette journée réunira des acteurs aux profils variés afin de croiser les regards, confronter les expériences et faire émerger des solutions partagées. Un événement pour tous :  Cette rencontre est conçue pour favoriser le dialogue entre plusieurs publics : Le monde professionnel : dirigeants de TPE, PME et grands groupes, élus locaux, acteurs du développement territorial La jeunesse en formation : lycéens, jeunes issus de l’EPIDE, afin de les sensibiliser aux réalités et aux enjeux du monde de l’entreprise Le colloque réunira des acteurs économiques (cadres dirigeants de l'industrie, de la banque, du logement social et des services), des experts (chercheurs spécialistes en droit du travail, éthique des affaires, politologues) ainsi que des acteurs publics et de la formation (représentants de la DREETS, de France Travail, du Rectorat). En amont du colloque, les participants qui le souhaitent pourront découvrir la Cité internationale de la langue française à travers une visite guidée thématique « Langue et Citoyenneté ». Il est possible de participer uniquement au colloque ou opter pour un billet couplé visite + colloque (dans la limite des places disponibles) La journée se clôturera par un cocktail dînatoire, propice à la poursuite des échanges dans un cadre convivial. Informations pratiques : 🗓️ Mercredi 29 avril 16h00 : visites guidées « Langue et Citoyenneté » 17h30 : table ronde et échanges avec la salle 19h00 : cocktail dînatoire 📍 Lieu : Cité internationale de la langue française, 1 place Aristide Briand, 02600 Villers-Cotterêts 🚆 Accès : 50 minutes en train depuis Paris Gare du Nord puis 10 minutes à pied (750 m) depuis la gare de Villers-Cotterêts Inscription obligatoire sur ce formulaire. Nous espérons vous y retrouver nombreux !

Protéger les mineurs sous emprise : sortir de l’impuissance organisée

par Thierry Froment le 20 avril 2026
Face à l’exploitation de mineurs pourtant placés sous protection publique, Thierry Froment, ancien juge d’instruction et ex-codirecteur de l’Institut de sciences criminelles de Montpellier, livre une analyse sans concession des failles du système français. Il appelle à un changement de doctrine : reconnaître l’emprise criminelle et agir sans délai. Entre diagnostic et propositions concrètes, cette tribune trace les lignes d’une réponse plus ferme pour protéger efficacement les enfants.
Ici des jeunes filles arrachées à la prostitution, là deux adolescents radicalisés revenus d’une campagne humanitaire en Afrique qui préparaient un projet d’attentat terroriste, là encore un jeune retrouvé sur un point de deal ; tous ont un point commun : ce sont des mineurs qui ont fait l’objet d’un placement en foyer sous la protection de l’Aide Sociale à l’Enfance et (ou) de la Protection Judiciaire de la Jeunesse. Nous avions évoqué cette question dans un article du Figaro publié le 1er juin 2025 intitulé « Les islamistes ont infiltré les foyers pour mineurs et les associations de protection de l’enfance » (Manon Sieraczek et Thierry Froment) avec des témoignages bouleversants de mineurs « protégés » et de professionnels qui révélaient ce contexte tragique. Les médias, depuis, ont mis le projecteur sur cette question insoutenable et inacceptable qui en dit long sur la ruine de notre système de protection de l’enfance qui prend l’eau de toute part et ne répond plus à ses missions fondamentales. Or il est des sujets qui testent une démocratie plus sûrement que les grands débats de principe. La protection des mineurs confiés à l’ASE ou suivis par la PJJ en fait partie. Derrière les sigles administratifs, il y a des visages : des adolescents qui fuient, décrochent, errent, s’épuisent, basculent, puis reviennent parfois déjà marqués par une emprise dont ils ne mesurent pas toujours eux-mêmes la violence. Le drame, ici, n’est pas seulement social. Il est aussi criminel. Et tant que l’on continuera à le traiter comme un simple empilement de fragilités individuelles, on laissera les réseaux faire leur œuvre avec une efficacité tranquille. La première erreur consiste à croire que ces mineurs relèvent d’un accompagnement ordinaire, seulement plus soutenu. C’est faux. Leur vulnérabilité est précisément exploitée par des organisations qui savent repérer les failles, promettre l’argent, l’appartenance, l’illusion amoureuse, la protection ou la puissance. Le droit français reconnaît déjà que les mineurs en danger doivent être protégés dès lors que leur santé, leur sécurité ou leur moralité sont menacées, et que le procureur peut agir en urgence lorsque le danger est grave et immédiat. Mais entre le cadre juridique et la réalité des foyers, des fugues et des recrutements numériques, un gouffre subsiste. Bien nommer le problème Il faut d’abord le dire sans détour : un mineur placé, fuguant à répétition, recruté sur les réseaux sociaux, approché par des adultes plus âgés, transporté d’un lieu à l’autre, isolé de ses repères, n’est pas seulement un jeune « en rupture ». Il est souvent déjà entré dans une mécanique d’emprise. Le langage compte ici, car il détermine l’action. Si l’on parle de « comportements à risque », on « éducativise » le problème. Si l’on parle d’exploitation, on le criminalise à juste titre. Cette distinction n’est pas de style ; elle est de méthode. Le système actuel souffre de trois aveuglements. Le premier est la lenteur. Une logique criminelle se déploie en heures, parfois en minutes ; une chaîne administrative réagit en jours, en semaines, parfois en mois. Le deuxième est la fragmentation. ASE, PJJ, parquet, police, santé, école, département : chacun connaît une partie du dossier, mais rarement l’ensemble vivant de l’enfant. Le troisième est le déficit de spécialisation. Les signaux de prostitution des mineurs, de trafic, de grooming1 ou de radicalisation sont encore trop souvent traités par des équipes débordées, généralistes, changées trop vite, épuisées par l’urgence permanente. Or un éducateur seul, même remarquable, ne peut pas combattre une économie criminelle structurée. L’urgence d’une doctrine claire Le modèle français doit reposer sur un principe simple : tout mineur exploité, recruté ou gravement exposé doit être considéré d’abord comme un mineur sous emprise à protéger, extraire et stabiliser. Cette doctrine n’efface pas la réponse pénale ; elle la réordonne. Elle place la protection avant la confusion, la lisibilité avant l’hésitation, la fermeté contre les réseaux avant la moralisation du comportement du jeune. Concrètement, cela signifie que l’on cesse de regarder la fugue comme un incident éducatif isolé. Le droit français prévoit déjà l’alerte à la CRIP, l’intervention de l’ASE, le signalement à la justice en cas de danger grave et immédiat, puis le relais du juge des enfants si nécessaire. Mais il faut aller plus loin : toute fugue répétée d’un mineur à risque doit déclencher une alerte immédiate, une recherche active, une évaluation d’exploitation, puis un entretien de retour standardisé. La fugue est souvent la porte d’entrée dans les réseaux ; elle doit donc devenir un indicateur de risque majeur, non un simple écart de conduite. Une protection d’urgence réellement immédiate La République sait déjà faire de l’urgence lorsqu’elle le décide. Le cadre juridique de l’accueil provisoire d’urgence pour les mineurs prévoit une mise à l’abri rapide, une évaluation dans un temps limité et une articulation avec le procureur. Cette logique doit être amplifiée pour les mineurs sous emprise criminelle. Je propose ici une mesure-phare : un « placement de protection immédiate anti-emprise », décidé en moins de vingt-quatre heures lorsqu’il existe des indices sérieux d’exploitation sexuelle, de trafic ou de radicalisation. Le seuil d’intervention ne doit pas être la preuve pénale complète ; il doit être l’indice sérieux de danger. C’est le seul moyen de casser l’emprise avant qu’elle ne se solidifie. Cette protection d’urgence doit pouvoir éloigner géographiquement le mineur, le placer dans une unité sécurisée, geler les contacts à risque et activer aussitôt une cellule opérationnelle réunissant ASE, PJJ, parquet, police et santé. Cette mesure n’est pas une fuite vers le sécuritaire. Elle est une réponse de protection ferme à des réseaux qui, eux, ne doutent jamais. Un mineur sous emprise n’attend pas que l’administration se mette d’accord sur sa gravité : il a besoin d’être soustrait immédiatement à la pression qui le tient. Rebâtir les foyers On ne sort pas de l’emprise dans des structures qui l’entretiennent involontairement. Trop de grands foyers sont trop grands, trop mouvants, trop bruyants, trop changeants. L’enfant qui y arrive après une violence, une rupture, un recrutement ou une fugue n’y trouve pas toujours de la sécurité ; il y rencontre parfois le vacarme d’un collectif instable, la fatigue des équipes, la porosité des entrées et sorties, l’anonymat des couloirs. La réforme doit donc être architecturale. Il faut multiplier les petites unités de 6 à 8 jeunes, avec présence adulte renforcée la nuit, stabilité des équipes, supervision spécialisée et protocole de sûreté clair. L’accueil d’urgence doit être sécurisé, temporaire, capable d’éloigner le mineur du réseau. Puis viennent des unités de stabilisation pensées pour le trauma, l’addiction, la dépendance affective, la pression numérique et la reconstruction du lien. Enfin, un parcours de transition doit permettre de passer du secours à l’autonomie sans rupture brutale. Ce n’est pas du luxe. C’est la condition minimale d’une sortie durable. Une politique de protection qui ne pense pas l’espace finit toujours par échouer dans le temps. Sortir des réseaux Le plus grand malentendu consiste à croire qu’il suffit de « rassurer » un jeune pour le soustraire à un réseau. Les réseaux, eux, travaillent l’affect, la dette, la honte, le désir de reconnaissance, la peur, la promesse de gain. Ils savent rendre la servitude supportable, voire désirée. Il faut donc des réponses qui travaillent la même matière, mais dans le sens inverse : la relation stable, le cadre, la répétition, la parole, la protection, l’éloignement, la preuve concrète que l’institution tient. D’où la nécessité « d’équipes spécialisées de sortie d’emprise ». Ces équipes devraient être formées à la prostitution des mineurs, aux trafics, au grooming, à l’emprise psychologique et aux logiques de radicalisation. Leur rôle ne serait pas seulement d’accompagner ; il serait d’arracher le jeune au récit du réseau, de reconstruire sa perception du danger, de traiter les attaches toxiques, d’anticiper les rechutes et de tenir dans la durée. Un mineur peut mentir, minimiser, revenir, disparaître de nouveau. Il faut accepter cette réalité sans renoncer. C’est le prix de la fidélité éducative. Le numérique comme champ de bataille Il serait naïf de croire que les foyers sont le seul lieu de la lutte. Le recrutement passe désormais massivement par le numérique : messageries, réseaux sociaux, vidéos, faux profils, promesses de cadeaux, demandes de photo, chantage, géolocalisation, diffusion de contenus compromettants. La protection d’un mineur exposé passe donc par un diagnostic numérique systématique et par des outils de blocage, de repérage et de coordination. Il faut aussi cesser de considérer la technologie comme un domaine réservé aux spécialistes. Chaque équipe éducative exposée devrait disposer d’un appui numérique identifié : lecture des signaux de grooming, repérage des applications à risque, analyse des échanges suspects, capacité à coopérer avec les enquêteurs. La société qui laisse ses mineurs être captés en ligne sans réponse organisée n’est pas en retard technologique ; elle est en retard de protection. Renforcer les moyens humains Aucune réforme sérieuse ne sera crédible sans un choc humain. Les structures sensibles ont besoin de davantage d’éducateurs, de psychologues, de travailleurs sociaux, de personnels de nuit, d’infirmiers, de référents numériques, de juristes et d’intervenants stables. Le turnover ne doit plus être la norme. La fatigue institutionnelle est un facteur de risque. Un professionnel qui change tous les trois mois n’incarne ni le cadre ni la confiance. Il faut aussi revaloriser ces métiers. On ne demande pas à des équipes sous-payées, épuisées et fragmentées d’affronter des phénomènes criminels sophistiqués. Une politique ambitieuse commence par des effectifs adaptés, des formations obligatoires, des supervision régulières et une reconnaissance réelle. Là où l’on veut de la vigilance, on ne peut pas entretenir l’usure. Une coordination totale La protection des mineurs ne peut plus être un puzzle où chacun garde sa pièce. Il faut une cellule départementale 24/7, un référent unique par mineur à haut risque, un tableau de bord partagé, un pilotage national et des indicateurs publics. Le droit français prévoit déjà que le département, la justice et les services compétents s’articulent autour du signalement et de la protection. Mais cette articulation doit devenir un commandement opérationnel. Un mineur exposé ne doit pas circuler d’un service à l’autre comme un dossier en attente. Il doit avoir un chef de file. Ce chef de file doit pouvoir décider, coordonner, alerter, réunir, relancer, et surtout ne jamais laisser un angle mort s’installer. Agir contre les réseaux Il faut aussi changer de focale : ne plus seulement surveiller les jeunes, mais frapper les réseaux autour d’eux. Cela implique des brigades spécialisées, des contrôles ciblés autour des foyers, une attention aux hôtels, aux gares, aux appartements relais, aux véhicules, aux adultes qui gravitent autour des structures, et une coopération beaucoup plus dense avec les plateformes numériques. La responsabilité des lieux de passage et des plateformes doit être clairement engagée. Les hôtels doivent signaler les situations suspectes. Les plateformes doivent détecter et bloquer les recruteurs identifiés. Les points fixes par lesquels passent les mineurs exploités ne sont jamais neutres ; ils sont souvent les relais invisibles d’une économie de l’ombre. Tant qu’on les laissera tranquilles, on demandera aux éducateurs de réparer ce que l’environnement détruit. Une politique de la durée La vraie question n’est pas seulement celle du choc initial. C’est celle de la durée. Comment éviter que le jeune revienne au réseau six semaines plus tard, six mois plus tard, ou au premier abandon ? La réponse tient en trois mots : soins, école, insertion. Un mineur extrait d’une emprise ne doit jamais rester sans activité structurante. Sous soixante-douze heures, il doit retrouver une forme de rythme : scolarité, atelier, sport, formation, internat relais, mentorat, accompagnement psychologique. Il faut aussi un adulte référent extérieur à l’institution, stable, non interchangeable, capable d’incarner une présence fiable. Beaucoup de mineurs n’attendent pas un programme ; ils attendent quelqu’un qui tienne. Le système de protection doit donc être capable d’offrir ce que le réseau contrefait : la constance. Une vision de la République Le sujet n’est pas marginal. Il dit quelque chose de la République elle-même. Soit nous acceptons que les plus vulnérables soient captés, exploités, déplacés, consumés dans les angles morts de nos institutions ; soit nous décidons que la protection des enfants est une fonction souveraine, immédiate et prioritaire. Il n’y a pas de compromis acceptable entre les deux. La puissance publique doit cesser de confondre complexité et impuissance. Oui, les situations sont complexes. Oui, les parcours sont cabossés. Oui, les histoires familiales sont douloureuses. Mais la complexité ne doit pas servir d’alibi à l’inaction. Une République adulte n’explique pas seulement ; elle protège. Elle ne décrit pas seulement le mal ; elle l’entrave. Elle ne s’habitue pas aux fugues, elle les lit comme des alarmes. Elle ne traite pas l’exploitation comme un détail de parcours, mais comme une atteinte à l’ordre même de la protection. Il faut sortir du temps mou. Il faut sortir de la réponse générale à des violences spécialisées. Il faut sortir de la plainte compassionnelle qui console sans agir. Face aux mineurs de l’ASE et de la PJJ exposés aux réseaux, la République doit redevenir une force de protection, de rupture et de reconstruction. Le cap est clair : protection immédiate, structures sécurisées, équipes spécialisées, coordination totale, action contre les réseaux, soins et insertion. Ce n’est pas un supplément d’âme. C’est le minimum exigible d’un État qui refuse de laisser ses enfants devenir la monnaie d’échange d’économies criminelles. La question, au fond, n’est pas de savoir si nous avons les moyens d’agir. C’est de savoir combien de temps encore nous accepterons de ne pas le faire. Sortir de la naïveté d’un prétendu humanisme qui n’en n’est pas vraiment un. Qui autorise de détourner le regard au prétexte de ne pas abîmer des libertés fondamentales, considérer qu’une fugue n’est pas une liberté d’aller et venir mais une mise en danger ; admettre qu’un contrôle serré des réseaux sur le téléphone portable d’un enfant ou la géolocalisation d’un adolescent fugueur et exposé, n’est pas une entorse à son intimité mais une mesure de protection évidente à la main d’un établissement d’accueil pour mineurs comme à celle de n’importe quel parent responsable.  Entre la liberté d’un enfant et celles de ceux qui l’exploitent, la République a choisi son camp. Plan d’action et propositions opérationnelles Il convient alors de proposer une traduction opérationnelle de notre vision : un plan d’action en 30 / 60 / 90 jours, l’identification des failles du système actuel, les enseignements les plus transférables des expériences étrangères et les arguments d’une note politique destinée à soutenir une décision rapide. Ce qu’il faut faire dans les 30 premiers jours Mettre tous les départements en « mode protection renforcée » sur les mineurs placés à risque. Une instruction nationale immédiate doit être adressée aux présidents de conseils départementaux, préfets, procureurs, directions territoriales de la PJJ et ARS pour imposer un protocole unique « mineur placé à haut risque » : fugue, soupçon d’exploitation sexuelle, implication dans un trafic, bascule violente ou radicale. Les pratiques restent aujourd’hui trop hétérogènes alors même que la coordination locale est identifiée comme le maillon faible. Ouvrir partout une cellule départementale 24/7 « fugues-emprise-réseaux ». Dès qu’un mineur ASE ou PJJ disparaît, la situation ne doit plus être traitée comme une simple absence éducative, mais comme un possible événement criminel. Cette cellule doit réunir ASE, PJJ, parquet des mineurs, police ou gendarmerie, CRIP, 119, association spécialisée, santé mentale et référent numérique. Sanctuariser immédiatement des places d’accueil sécurisées. Des places dédiées, à effectif réduit, doivent permettre d’extraire en urgence un mineur d’un foyer ou d’un territoire où il est sous emprise. Le bon niveau de réponse est de multiplier ce modèle, non de le laisser à l’état d’expérimentation ponctuelle. Nommer un référent unique « risque criminel » pour chaque mineur exposé. Un mineur à risque ne doit plus avoir une multiplicité d’intervenants sans pilote réel. Il faut un chef de file identifiable, joignable jour et nuit, chargé de coordonner placement, santé, école, police, magistrat et famille lorsque cela est possible. Faire une revue de sûreté de tous les foyers les plus exposés. Dans les foyers où se multiplient fugues, violences, allées et venues suspectes ou phénomènes de recrutement, une inspection flash doit être menée sous 30 jours : organisation de nuit, contrôle des sorties, accès aux téléphones, partenariats avec les forces de sécurité, protocole fugue, sécurisation des abords et formation des équipes. Dans les 60 jours Basculer d’une logique de placement à une logique anti-emprise. Il faut créer des équipes mobiles spécialisées « sortie de réseau » réunissant éducateurs, psychologues, addictologie, numérique, victimologie et appui judiciaire. Beaucoup de jeunes reviennent vers les réseaux parce que l’offre éducative classique n’est pas conçue pour le proxénétisme, les trafics ou la radicalisation. Créer un protocole national de réponse après fugue. Toute fugue doit entraîner, au retour, un entretien structuré : hébergement, transports, contacts numériques, dettes, cadeaux, violences, consommations, photos ou vidéos compromettantes. L’objectif n’est pas de sanctionner la fugue, mais de remonter le réseau et d’objectiver l’emprise. Mettre en place un dépistage numérique systématique du risque. Les réseaux recrutent via Snapchat, Instagram, messageries chiffrées, annonces, « petits services » et promesses affectives. Une évaluation numérique standardisée doit donc être déclenchée à l’admission, après fugue et après chaque incident grave. Renforcer immédiatement la présence adulte la nuit et le week-end. Les périodes de rupture sont connues : soirées, week-ends, vacances, changements de lieu et sorties non encadrées. Il faut des renforts ciblés sur ces créneaux, avec primes d’astreinte, binômes fixes et recours à des professionnels expérimentés. Lancer un filet de protection sanitaire et psychique obligatoire. Un mineur exploité ou en voie de bascule ne relève pas seulement de l’éducatif ou du pénal. Il faut un accès prioritaire à la pédopsychiatrie, au psycho-trauma, à l’addictologie, aux soins somatiques, à la santé sexuelle et au sommeil. Dans les 90 jours Rendre obligatoire un pilotage départemental unique contre l’exploitation sexuelle des mineurs. Il faut accélérer la mise en place d’une coordination locale formalisée, avec textes d’application, calendrier, référents nommés et reporting public. Créer une doctrine commune ASE-PJJ-parquets-forces de sécurité. Un même jeune ne doit plus être vu comme victime, délinquant, fugueur, perturbateur ou mineur en danger selon le guichet d’entrée. La doctrine doit être unique : un mineur placé recruté dans un trafic ou dans la prostitution est d’abord un mineur sous emprise à protéger. Imposer un suivi national des indicateurs critiques. Chaque département devrait publier mensuellement : nombre de fugues de mineurs placés, réitérations, récupérations en moins de 24 heures, signalements d’exploitation sexuelle, mises à l’abri sécurisées, jeunes recrutés dans des trafics, incidents graves en foyer, temps d’accès aux soins et taux de scolarisation effective. Lancer un plan national de formation obligatoire. Il faut une formation certifiante pour cadres ASE, directeurs de structures, éducateurs, assistants familiaux, magistrats pour enfants, policiers référents mineurs, infirmiers scolaires et équipes de santé, intégrant prostitution, trafics, radicalisation et emprise numérique. Réserver des réponses scolaires et d’insertion ultra-rapides. Un jeune qui sort d’un réseau et passe plusieurs semaines sans école, sans stage, sans sport ni revenu légal retourne très vite à l’emprise. Il faut des sas de remobilisation sous 72 heures : retour à l’école, atelier, mission locale, chantier éducatif, sport, mentorat et formation rémunérée. Ce plan d’action répond aux trois failles majeures du système actuel Première faille : des signaux encore trop souvent traités comme de simples problèmes de comportement. Fugue, téléphone caché, argent inexpliqué, sexualisation précoce, absentéisme, conduites addictives : ces signaux restent trop souvent lus comme de la déviance, alors qu’ils constituent fréquemment les portes d’entrée des réseaux. Deuxième faille : la dispersion des responsabilités. L’État, les départements, les parquets, la police, la PJJ, les ARS et l’Éducation nationale se partagent l’enfant sans pilote unique. Le défaut de coordination produit des angles morts, des pertes d’information et une dilution de la responsabilité. Troisième faille : des réponses trop faibles face à des logiques criminelles fortes. Les réseaux sont rapides, mobiles, numériques et lucratifs. En face, les foyers manquent souvent d’effectifs, de stabilité, de formation spécialisée et de capacités de mise à l’abri. Cette asymétrie explique une partie de l’impuissance actuelle. Ainsi cinq décisions politiques les plus fortes sont à prendre immédiatement Imposer par décret ou instruction nationale une cellule départementale 24/7 « fugues-emprise-réseaux ». Créer immédiatement des places sécurisées dédiées dans chaque grande région. Rendre obligatoire un référent unique pour chaque mineur ASE ou PJJ à haut risque. Lancer une inspection flash des foyers les plus exposés et financer en urgence les renforts de nuit. Rendre obligatoire un pilotage départemental de la lutte contre l’exploitation sexuelle des mineurs, avec indicateurs publics mensuels. Dans un temps suivant, criminaliser certaines infractions lorsqu’elles ciblent des victimes mineures : proxénétisme, corruption de mineurs, manipulation sexuelle de mineur en ligne, harcèlement et harcèlement numérique en bande organisée, mise de danger de mineur par abandon moral ou éducatif, travail illégal de mineur en bande organisée, mendicité organisée, … Ce qui inspire à l’étranger En Suède : un modèle abolitionniste et une protection forte des mineurs Pénalisation des clients et lisibilité absolue : le mineur prostitué est toujours une victime. Unités spécialisées associant forces de sécurité et travailleurs sociaux. Intervention rapide dès la suspicion d’exploitation. À retenir pour la France : arrêter toute ambiguïté et consacrer une doctrine simple « Un mineur exploité = une victime », et donc mise en place d’une protection immédiate. Au Royaume-Uni : des équipes spécialisées « Child Exploitation » Équipes mixtes permanentes réunissant police, social, santé et école. Cartographie des réseaux, en particulier dans les logiques de « county lines ». Mesures juridiques rapides pour bloquer les recruteurs. À retenir pour la France : créer des équipes opérationnelles mixtes locales permanentes, et non de simples réunions de coordination. Aux Pays-Bas : une sortie de la prostitution et un accompagnement intensif Petites structures sécurisées avec très peu de jeunes. Suivi psychologique intensif sur le trauma et l’emprise. Accompagnement long et individualisé vers le logement, la formation et l’autonomie. À retenir pour la France : les grands foyers généralistes ne suffisent pas ; il faut des structures spécialisées de sortie d’emprise. Au Québec : une approche trauma et une protection active Approche systématique fondée sur le trauma. Équipes mobiles capables d’intervenir dans la rue, les hôtels ou les lieux de passage. Lien direct avec police et justice, dans une logique d’aller-vers. À retenir pour la France : ne pas attendre que le jeune revienne ; aller le chercher activement là où il se trouve. En Allemagne : la sécurisation et un cadre structuré Cadre éducatif fort et très lisible. Insertion rapide par l’apprentissage, les métiers et les parcours structurés. Interventions fermes en cas de mise en danger. À retenir pour la France : donner vite un cadre et un avenir concret, faute de quoi le trafic reste plus attractif. Finalement tous les modèles efficaces ont en commun : Une réaction rapide : intervention en heures ou en jours, non en semaines. Une spécialisation réelle sur l’emprise, la prostitution, les trafics et le numérique. Un travail intégré entre police, social, santé, justice et école. Des structures adaptées, petites et sécurisées. Une stratégie visant les réseaux et les recruteurs, pas seulement le comportement des jeunes. Cette politique déterminée doit s’affirmer sur plusieurs engagements solides : Un principe directeur. Tout mineur impliqué dans une situation de prostitution, de trafic ou de radicalisation doit être considéré en priorité comme un mineur sous emprise à protéger, extraire et stabiliser. Une architecture claire et lisible du modèle proposé. Le modèle français doit reposer sur une cellule départementale unique, opérationnelle 24/7, un référent unique pour chaque mineur à haut risque, des structures d’accueil spécialisées en trois niveaux - extraction, stabilisation, transition -, un protocole national « fugue = risque criminel », une stratégie offensive contre les réseaux, un volet numérique systématique, un parcours sanitaire et psychique obligatoire et une reprise immédiate du parcours scolaire ou professionnel. Des conditions de réussite assumées. Cette stratégie suppose un renforcement massif des moyens humains, une formation spécialisée obligatoire, un pilotage départemental renforcé avec indicateurs publics mensuels et une stabilité réelle des équipes et des parcours. Un message central. Un mineur sous emprise n’est pas libre. La République doit intervenir immédiatement. Une justification politique non équivoque. Le système actuel fonctionne dans un temps administratif face à un temps criminel. La réforme proposée change de logique : dès les premiers signes d’emprise, sans attendre la preuve pénale complète, la puissance publique agit pour protéger, extraire, soigner, stabiliser et remonter vers les réseaux. La mesure est forte, mais elle est encadrée : contrôle judiciaire rapide, durée limitée, critères traçables et formation des professionnels. La vraie atteinte aux libertés n’est pas l’intervention protectrice de l’État ; c’est l’emprise des réseaux sur un enfant. Nous refusons que des enfants confiés à l’État soient livrés à des réseaux criminels. Quand un mineur est sous emprise, nous n’attendons pas. Nous intervenons immédiatement. Une mesure phare proposée : le placement de protection immédiate anti-emprise (PPIAE) La création d’un régime juridique et opérationnel d’urgence permettant de placer immédiatement un mineur de l’ASE ou de la PJJ dans un dispositif sécurisé dès qu’il existe un indice sérieux d’emprise criminelle, de prostitution, de trafic ou de radicalisation. Une décision en moins de 24 heures, fondée sur des indices sérieux de danger et non sur la preuve pénale complète. Une mise à l’abri sécurisée, un éloignement géographique si nécessaire et restriction des contacts identifiés à risque. L’activation automatique d’une cellule opérationnelle associant ASE, PJJ, parquet, police et santé. L’ouverture ciblée d’une enquête destinée à identifier le réseau et à protéger d’éventuelles autres victimes. Une mesure limitée dans le temps, renouvelable, sous contrôle du juge des enfants et avec réévaluation régulière. Un mineur sous emprise n’attend pas. La République intervient immédiatement. Au fond, la question posée n’est pas seulement celle de l’efficacité de nos dispositifs, ni même celle de la protection de quelques milliers d’enfants particulièrement vulnérables. Elle engage bien davantage : elle interroge notre capacité collective à faire vivre, concrètement, le pacte républicain là où il est le plus fragile. Car la République se juge moins à la force de ses principes proclamés qu’à la réalité de la protection qu’elle offre aux siens, et d’abord à ses enfants. Ceux qui nous sont confiés ne sont pas des dossiers, ni des statistiques, ni des parcours à “gérer”. Ils sont des vies en devenir, des consciences en construction, des libertés encore fragiles que nous avons le devoir de rendre possibles. Refuser l’emprise, c’est refuser que l’enfance soit une zone de capture. Protéger, c’est rendre à chacun la possibilité de choisir sa vie, et non de la subir. Reconstruire, c’est permettre à ces jeunes de retrouver non seulement un cadre, mais une dignité, une confiance, une place. Il ne s’agit pas d’opposer protection et liberté, mais de rappeler une évidence trop souvent oubliée : il n’y a pas de liberté réelle sans sécurité, surtout pour un enfant. Et il n’y a pas de République forte sans une promesse tenue envers les plus vulnérables. L’avenir de ces enfants n’est pas écrit d’avance. Il dépend de notre capacité à agir vite, à agir ensemble, et à agir juste. Il dépend de notre volonté de ne plus tolérer l’intolérable, de ne plus expliquer ce que nous pouvons empêcher, de ne plus accompagner ce que nous devons combattre. Faire ce choix, c’est réaffirmer une ligne claire : aucun enfant ne doit être abandonné aux logiques d’exploitation. Aucun mineur ne doit être laissé seul face à des réseaux qui organisent sa chute. Et chaque fois que l’un d’entre eux vacille, la République doit être là immédiatement, fermement, durablement. C’est à cette condition que nous serons fidèles à ce que nous sommes. Non pas seulement une organisation politique, mais une communauté de destin, fondée sur la protection, la justice et la promesse faite à chaque enfant de pouvoir grandir librement. Et c’est peut-être là, finalement, la mesure la plus juste de notre avenir commun : la manière dont nous aurons su, aujourd’hui, protéger ceux qui en sont l’avenir.   Thierry Froment est ancien juge d’instruction et ex-codirecteur de l’Institut de sciences criminelles de Montpellier. Crédit photo : © Khorzhevska - stock.adobe.com

La dette nationale, déni et défi majeur pour la France

par Gérard Mermet le 13 avril 2026
À un an d’une échéance présidentielle décisive, Gérard Mermet propose une réflexion sans détour sur l’un des angles morts du débat public : la dette nationale. Entre déni collectif et risque systémique, il alerte sur une spirale financière devenue incontrôlable et appelle à un sursaut de lucidité. Dans un contexte de crises multiples, cet article pose une question essentielle : la France peut-elle encore éviter le mur de la dette sans remettre en cause ses habitudes, ses choix politiques et son rapport à l’effort collectif ?
Il reste un an avant le premier tour de l’élection présidentielle « existentielle » de 2027 et la campagne commence. Il va bien falloir (re)parler des sujets essentiels. Les défis auxquels nous sommes aujourd’hui confrontés sont à la fois nombreux, complexes et imbriqués. Ils peuvent être rangés en dix catégories : Économiques (faible croissance, surendettement, inflation, manque de compétitivité, stagnation du pouvoir d’achat...),  Sociétaux (fracturation, radicalisation, inégalités, incivilités, immigration...),  Environnementaux (réchauffement climatique, agriculture obsolète, raréfaction des ressources, espèces menacées...) ; Politiques (représentativité, radicalisation, incapacité de construire des compromis...) ; Géopolitiques (conflits, menaces, reconfiguration du monde...) ;  Démographiques (crise de la natalité, vieillissement de la population, baisse de la taille des ménages...) ; Administratifs (inflation normative, complexité des textes, centralisation...) ; Culturels (égocentrisme, corporatisme, déni de réalité, refus du changement, culte de l’exception...) ; Sécuritaires (désinformation, vols de données personnelles, arnaques, violences...) ; Technologiques (recherche inefficace, innovation insuffisante, dépendance industrielle, impact de l’IA...). En bref, nous sommes un peuple pessimiste et désuni, ayant perdu confiance dans nos responsables politiques et dans notre « modèle » national, rétif à toute adaptation au monde réel et sans perspectives. Le poids actuel de notre dette nationale, à la fois défi et déni, en est la principale illustration. La dette, risque majeur et priorité absolue  Il est très difficile d’établir une hiérarchie entre ces défis, car ils sont tous interdépendants. Ainsi, la perte de confiance et le pessimisme de la population favorisent l’immobilisme des « élites » (sans pour autant le justifier). L’égocentrisme ambiant se traduit par une incapacité à « vivre ensemble » et rechercher des « compromis synergiques » (tels que l’accord final soit meilleur pour la collectivité que chacune de leurs composantes). Le mal-être individuel conduit à la désignation de boucs-émissaires : immigrés, responsables politiques, grandes entreprises, conjoncture, Europe... La situation économique, délétère, encourage en retour le chacun pour soi. Toutes ces dérives donnent du grain à moudre à l’offre populiste, qui apparaît comme une « dernière chance » puisque toutes les autres ont échoué. Pourtant, se livrer aux extrémismes serait un suicide collectif. Privation de liberté et fermeture à l’Europe d’un côté, chaos volontaire de l’autre. Avec, dans les deux cas, une fascination pour les dictatures et les régimes « illibéraux ». Et un affaissement moral du pays. Il devrait être évident à toute personne de bon sens que le premier défi que nous devons relever est de réduire le poids insupportable de notre dette publique. Pour retrouver une marge de manœuvre financière (et assurer les nouvelles dépenses incontournables en matière de défense, environnement, santé...), rassurer nos partenaires et les « marchés financiers » (qui existent qu’on le veuille ou non, et ont été très patients à notre égard), corriger les injustices et abus existants, restaurer l’image fortement dégradée de la France, donner des perspectives à sa population déprimée et au bord de l’explosion.   Les moins « politisés » des économistes (donc a priori le plus « objectifs ») sont quasiment unanimes pour reconnaître que la dette paralyse notre pays. Et affirmer qu’elle devra être réduite (progressivement, compte tenu de son ampleur et du contexte actuel), quitte à proposer des remèdes différents à un même diagnostic. On peut citer, par ordre alphabétique : Philippe Aghion, Olivier Blanchard, Mario Draghi, Esther Duflo, François Ecalle, Jean Tirole, Jean-Claude Trichet et bien d’autres... Mais les économistes ne sont pas les seuls autorisés à évoquer le danger de la dette. Les autres observateurs (sociologues, philosophes, responsables politiques, journalistes prospectivistes... ou simples citoyens) ont le droit, et me semble-t-il le devoir de s’y intéresser. Et de s’en inquiéter. La dette constitue ainsi à mes yeux un poison potentiellement mortel, dont il faut d’urgence trouver l’antidote.  Équité et efficacité Pour beaucoup, cet antidote est déjà présent dans le peuple : il consisterait à orienter son épargne surabondante (18% du revenu disponible moyen, record européen) vers l’« économie productive », c’est-à-dire les investissements d’avenir (infrastructures, recherche, création d’entreprises et de valeur...), en créant notamment un fonds souverain. Une piste qui a fait ses preuves en Norvège (2 000 milliards de dollars), en Chine, dans les pays du Golfe persique et d’autres pays du monde. On devrait, me semble-t-il, lui ajouter deux mesures complémentaires et simultanées (mais pas alternatives) :  Réduire les dépenses de l’État. Une mesure évidemment impopulaire mais indispensable pour parvenir au même niveau d’efficacité que les autres pays développés dont la France fait encore partie. Le choix sera évidemment difficile, mais nécessaire. Il ne sera possible que si les partenaires concernés acceptent de regarder la situation telle qu’elle est et font abstraction de leurs intérêts personnels, corporatistes ou communautaires. Un grand moment de vérité pour l’ensemble de la société, qui ne pourra réussir que s’il est associé à la seconde mesure, qui concernera le haut de la pyramide sociale. Accroître les recettes de l’État en faisant appel aux plus aisés. Évidemment pas dans le but de les stigmatiser et de les « punir » en leur infligeant un nouvel impôt, mais pour qu’ils participent à la mesure de leurs moyens (élevés par définition) au redressement commun, en cette période de grande difficulté. Leur contribution serait progressive, à partir d’un seuil à définir en commun, et limitée à l’avance dans le temps (celui du quinquennat ?). Elle serait renforcée par une progression accrue des droits de succession sur les plus hauts patrimoines. Une façon de réduire les inégalités (qui s’accroissent sensiblement) à s’accroître, et d’envoyer un signe positif aux ménages modestes, et de justifier l’effort qui sera demandé aux « classes moyennes ».  J’ajoute que cette seconde mesure s’inspire de celle qu’avait pratiquée avec succès le président des États-Unis, Franklin D. Roosevelt, pendant la Seconde Guerre mondiale (1). Lorsqu’il arriva au pouvoir, en 1932, le taux d’imposition maximum sur les revenus était de 25 %. Il décida de le porter immédiatement à 63 %, puis à 79 % en 1936, 91 % en 1941, et 94 % en 1944‑45. Il est resté à 91 % pour les revenus supérieurs à 400 000 $ entre 1951 et 1964, puis oscilla entre 70 et 75 % jusqu’en 1981. Les États-Unis ne pouvaient pourtant pas être qualifiés à l’époque de pays socialiste ou totalitaire. Ils ont seulement fait montre de leur pragmatisme. En serions-nous incapables, en l’absence d’autre solution en cette période de grande incertitude ? On notera que la première mesure (baisse des dépenses) est celle globalement réclamée par la droite. La seconde (augmentation des recettes) est réclamée par la gauche. Il ne s’agit pas ici d’équilibrer les contraintes dans le but de satisfaire les uns et pour les autres, mais d’oublier celles liées aux partis et à leurs idéologies, par nature peu compatibles. Il y va de l’équité et de l’efficacité de ces deux mesures nécessaires pour redresser le pays, en l’absence de toute alternative sérieuse susceptible de donner des résultats rapides. Il est indiscutable que les économies seront plus difficiles à vivre par les ménages modestes qui la subiront (en matière de santé, et autres aides supprimées) que la taxation supplémentaire par les plus aisés, qui ne changera guère leur train de vie (ce qui devrait moralement les empêcher de s’exiler fiscalement).  Les deux mesures seront en tout cas porteuses de symboles justifiant mutuellement l’effort collectif. Elles seront même les conditions de la mise en œuvre de l’une et de l’autre. Il est des moments dans l’Histoire des nations où la nécessité fait loi. Au moins tant qu’elle ne contrevient pas à la morale commune. Parier sur le futur, une solution trop risquée  A l’inverse de ceux cités plus haut, d’autres économistes cherchent des prétextes pour minimiser les risques liés à l’accroissement quasiment ininterrompu (depuis un demi-siècle !) de la dette. Certains d’entre eux considèrent par exemple qu’une forte croissance (sans inflation) serait suffisante, si son taux dépassait largement celui des intérêts payés aux prêteurs. Ils semblent ignorer que la situation actuelle de la France ne s’y prête pas.  Ils font ainsi un pari très risqué, inacceptable à l’échelle d’un pays sérieux. D’autant que la (faible) prévision de croissance initialement prévue par l’INSEE et d’autres institutions économiques pour 2026 (environ 1%) devrait être réduite de moitié par les conséquences de la guerre en Iran. Et que la France emprunte déjà actuellement à un taux plus élevé que la moyenne des pays de la zone euro (+0,4 point), et même que l’Espagne (+ 0,2 point) et même le Portugal (0,05 point), tandis que l’écart (« spread ») avec l’Allemagne a atteint 0,6 point (2). Il devrait encore s’accroître avec la crise en cours, la fin de la mansuétude des agences de notation à notre égard... et l’inquiétude grandissante des prêteurs.  D’autres économistes, parmi les moins inquiets, espèrent plutôt une forte montée de l’inflation, qui réduirait mécaniquement le poids des intérêts de la dette, comme ce fut le cas lors de la « parenthèse enchantée » (mais totalement irrationnelle) des taux d’intérêt négatifs apparus dans les années 2010 dans des pays avancés (zone euro, Japon, Suisse, Danemark), puis abandonnés à partir de la fin 2021. Cette « solution » aurait bien d’autres inconvénients : hausse des prix, baisse du pouvoir d’achat, renforcement des inégalités...  D’autres, encore plus optimistes, rêvent que la Banque centrale européenne rachèterait (au moins en partie) la dette de la France et lui re-prêterait les mêmes sommes à un moindre coût. Comment ne pas imaginer alors la fronde des pays « frugaux » et bons gestionnaires comme l’Allemagne et ceux du Nord de l’Union européenne ? Elle conduirait à une explosion de la zone euro et à une situation encore plus difficile pour la France.  Supprimer la dette, une fausse solution D’autres « experts » affirment qu’il suffirait de décréter la suppression pure et simple, unilatérale, de tout ou partie de la dette, comme cela fut le cas, selon eux, à maintes reprises au cours de notre Histoire. Or, il n’y eut en réalité que très peu de véritables banqueroutes en France. Contrairement à ce qui est parfois affirmé, François 1er n’a pas mis le pays en faillite en 1535. Il a inventé la « rente perpétuelle » et multiplié les recettes fiscales pour combler les déficits : taille, gabelle, décime sur les revenus de l’Église, droits de douane, taxes de foires, etc. La première véritable banqueroute eut lieu en 1648, sous le cardinal Mazarin. La France était en état de crise financière après les guerres de la Fronde et les dépenses de la cour pesaient fortement. Le Trésor royal fut alors déclaré en état de banqueroute universelle afin de restructurer la dette et stabiliser les finances publiques.  La crise suivante fut provoquée en 1720 par le franco-irlandais John Law, fondateur de la Banque Royale et de la Compagnie du Mississippi (et inventeur de la monnaie papier), lorsque les actionnaires de la société exigèrent en masse la conversion de leurs titres en or, la banque ne disposant pas des liquidités suffisantes. La Banqueroute des deux tiers, en 1797, fut ainsi qualifiée parce que le Directoire décida d’annuler les deux tiers de la dette nationale. Le tiers restant fut inscrit au grand‑livre de la dette publique et les intérêts payés en bons du Trésor. Ce fut la dernière banqueroute officielle de l’État. Il y a plus de deux siècles. Depuis, les guerres mirent souvent à mal les capacités de paiement du pays, sans le conduire à la faillite. Ce fut le cas après la défaite de Napoléon 1er en 1812 à Waterloo. Puis celle de son « neveu » Napoléon III, après la défaite de 1870 contre la Prusse. Lors des deux Guerres Mondiales du XXe siècle, l’endettement considérable fut assaini par la forte inflation qui les suivit. Mais, dans les deux cas, les épargnants qui avaient fait confiance à l’État furent « euthanasiés ». Ceux d’aujourd’hui doivent y penser. Et se souvenir notamment que la dette accumulée par Louis XVI et ses prédécesseurs (pour financer les guerres et le train de vie royal) a largement contribué au déclenchement de la Révolution de 1789, après que le roi (dans un réflexe plutôt « démocratique » ...) eut convoqué les États-Généraux pour en discuter. Immoralité, irrationalité, irresponsabilité Les deux principales contraintes imposées par une dette sont qu’elle soit reconnue et remboursée. Toute autre attitude est par principe immorale. Une évidence pour tous ceux qui restent attachés à quelques valeurs de base, sur lesquels on ne transige pas. Chaque citoyen doit l’apprendre, dès l’enfance. Si ce n’est pas le cas, chaque établissement de crédit le lui rappellera lorsqu’il s’endettera auprès de lui.  Le non-remboursement de la dette nationale n’est donc pas moralement envisageable. Il est également irrationnel, fruit d’une grande paresse intellectuelle ou plus probablement d’une cécité volontaire. Il est surtout totalement irresponsable (et coupable), puisqu’il implique d’en laisser la charge aux générations à venir, qui ne sont pas à l’origine de la dette. Les conséquences économiques et sociales pour eux et pour le pays seraient particulièrement douloureuses. En particulier si le contexte actuel de faible croissance et de dénatalité se poursuit durablement. Ce non-remboursement est également délétère pour les générations actuelles, auxquelles il supprime toute marge de manœuvre pour relever les défis majeurs cités plus haut. Ainsi, le seul paiement des intérêts de notre dette commune devrait dépasser 100 milliards d’euros dès 2029, soit davantage que toute autre dépense régalienne de l’État. Comment les rembourser sans emprunter de nouveau ? Mais rembourser en plus le capital dû impliquerait d’emprunter encore plus, à des taux de plus en plus élevés par rapport à ceux offerts aux pays mieux gérés. Tout ménage surendetté comprend vite le mécanisme de cette spirale infernale, et la nécessité de l’enrayer au plus vite. Pourquoi pas le citoyen ordinaire, qui ne se sent pas directement concerné par le problème et s’en remet par habitude à l’État. En faisant semblant d’ignorer que l’État, c’est lui...  Le déni actuel est d’autant plus dangereux qu’il s’accompagne d’une baisse inédite (et majeure) de la confiance des autres pays à l’égard de la France, de ses dirigeants et de son peuple de « cigales ». Une accusationjustifiée puisque nous avons été incapables de mettre un terme à un processus qui dure depuis plus d’un demi-siècle (le premier déficit budgétaire remonte à 1974). Depuis, les innombrables promesses des « responsables » politiques n’ont pratiquement jamais été tenues. À l’exception de la légère décrue enregistrée entre 1996 et 2000 (de 59,3 % à 57,3 % du PIB), inférieure cependant à celle constatée dans les autres pays de l’UE... pendant la même période. Le mantra du « quoi qu’il en coûte » inauguré pendant la période du Covid s’est installé dans les esprits, et conduit au concept fallacieux d’« argent magique ». La facture est plus que salée : quelques centaines de milliards d’euros ! Mur de la dette, mur de la honte Nous sommes depuis des années dans une situation proche de celle de la Suède des années 1990, de la Grèce (et de l’Irlande) en 2010, du Portugal en 2011, de l’Espagne, de l’Italie et de Chypre en 2012. Tous ces pays ont réagi, avec ou sans l’aide de la « Troïka » internationale (FMI, Banque Centrale Européenne, Commission européenne). Ils ont mis en place des réformes courageuses et douloureuses, avec l’assentiment (contraint) de la population. La France semble incapable d’anticiper ce moment. Elle préfère l’attendre : « encore une minute [ou une année], Monsieur le bourreau ! Elle ne réalise pasque l’exercice sera alors beaucoup plus difficile, et qu’il peut même déboucher sur une guerre civile. Sachons en tout cas que la mansuétude des agences de notation à notre égard prendra vite fin si notre pays apparaît tel qu’il est, mal gouverné. Ou, pire encore, ingouvernable. La crise internationale en cours pourrait servir de détonateur à la bombe à retardement qui nous menace depuis des années. Le compte à rebours est largement commencé. Cessons enfin de rêver, ou de procrastiner. Pourquoi le pays du « principe de précaution » (inscrit dans la Constitution depuis 2005) est-il à ce point irrationnel, irréaliste et irresponsable ? Et son peuple si habile à nier la réalité, avec un tel aplomb (ou une telle indifférence...) ? Les raisons sont comme souvent multiples. Parce que la réalité lui fait peur. Parce que notre sens du confort individuel dépasse très largement celui de l’effort collectif. Parce que nous avons pris l’habitude, au fil du temps, d’attendre de l’État qu’il règle les problèmes du pays à notre place... tout en refusant aujourd’hui de lui donner les moyens de le faire, au prétexte que nous n’avons plus confiance en lui. Parce que nos dirigeants, eux aussi, ont peur de nous (et des Gilets Jaunes qui peuvent se réveiller à tout moment). Parce qu’ils manquent de courage, de pédagogie, de capacité à fixer un cap, à tracer des perspectives, à entraîner, à convaincre les citoyens de participer davantage. À expliquer que ce sera difficile, mais beaucoup moins que d’attendre un « miracle », qui ne viendra pas. Et parce que nous ne voulons pas entendre ceux qui le disent. Nous sommes ainsi tous co-responsables de la situation, embarqués dans le même navire, menacés par un naufrage collectif.  L’élection présidentielle de l’an prochain sera l’occasion (probablement ultime) de placer les partis politiques, leurs candidats et, in fine, les citoyens devant leurs responsabilités. Tout pacte avec l’une ou l’autre des offres extrémistes serait suicidaire. Et particulièrement coûteux pour une grande partie de la population et pour ses descendants. Toute tentative de nier encore la réalité et la gravité de notre endettement serait pure démagogie et inconscience. Le mur de la dette est aussi celui de la honte. Il nous faudra faire preuve de beaucoup de courage pour le détruire, et reconstruire le pays sur des bases plus saines. (1) https://fr.wikipedia.org/wiki/Salaire_maximum. Roosevelt avait même ajouté : « aucun citoyen américain ne doit avoir un revenu (après impôt) supérieur à 25 000 $ par an » (315 000 $ actuels) (2) Source : https://fr.countryeconomy.com/marches/obligations, 8 avril 2026. Cet article a été publié initialement sur le site Atlantico.

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