Réhabiliter le temps partiel en France

par Louis-Charles Viossat le 5 février 2025
Dans cette tribune, Louis-Charles Viossat, responsable de la commission République Sociale, montre comment le temps partiel peut être une solution précieuse pour lutter contre la détérioration du marché du travail. Une solution pourtant largement sous-utilisée en France. En permettant d'intégrer les personnes les plus éloignées du marché du travail, il se pose comme un outil efficace pour tendre vers le plein emploi. Louis-Charles Viossat met cependant en garde contre une utilisation abusive de l'outil qui pourrait conduire à une précarisation excessive et à un temps partiel contraint pour les travailleurs les plus fragiles. Sa démocratisation en France doit être l'occasion de mettre en place un nouveau pacte social.
Réhabiliter le temps partiel en France A l’heure où la situation du marché du travail se détériore sérieusement, le temps partiel est un ingrédient du plein emploi qui est encore largement sous-estimé en France. Les exemples du Danemark, de l’Allemagne ou des Pays-Bas le montrent pourtant : le temps partiel joue un rôle très efficace d’intégration des jeunes et des personnes éloignées de l’emploi sur le marché du travail et permet une bonne conciliation entre sphère professionnelle et sphère familiale. C’est également un outil très apprécié de flexibilité pour les entreprises, petites et grandes, comme de gestion des seniors quand c’est nécessaire. Il y a urgence à réhabiliter le temps partiel dans notre pays, tout en luttant contre les formes de précarité excessive et le temps partiel contraint. Le temps partiel, angle mort de la politique de l’emploi  En France, la part des salariés à temps partiel, quoique multipliée par 2,5 en cinquante ans, demeure toujours trop modeste au plan européen. Avec 17,4 % de l’emploi salarié en 2023, soit un peu plus d’un salarié sur six, la part des salariés à temps temps partiel, en forte baisse depuis 2017, est inférieure de quatre points à celle des pays de la zone euro et surtout très inférieure à celle des pays du nord de l’Europe comme le Danemark (26,5 %), l’Allemagne (30,2 %) et les Pays-Bas (43,7 %). Au total, l’emploi à temps partiel concerne 4,2 millions de salariés (hors apprentis) dans notre pays. Il est très majoritairement concentré sur certaines catégories de salariés : les femmes, les employés et ouvriers, les immigrés, les entreprises de petite taille et une quinzaine de métiers seulement. La France se différencie des autres pays également depuis l’instauration, une quinzaine d’années après les 35 heures, d’un plancher minimal de 24 heures hebdomadaires pour les travailleurs à temps partiel. Fixé à défaut par la loi, les accords de branche peuvent certes y déroger. Cette mesure très rigide, censée protéger les salariés de la précarité et éviter la floraison des petits boulots à l’allemande ou à la britannique, a pourtant été une arme à double tranchant : elle n'a pas permis d’accroître la quotité de travail hebdomadaire des salariés à temps partiel, qui n’a pas bougé depuis dix ans, et elle a eu, semble-t-il, un impact négatif sur le volume de l’emploi féminin. En outre, l’instauration du plancher est intervenue à une période où commençaient à progresser deux autres échappatoires : les contrats de moins de sept jours et les missions de travailleurs indépendants, en particulier d’auto-entrepreneurs. On a assisté ainsi, singularité française, à un envol des CDD de moins d’une semaine entre 2011 et 2017 puis après le Covid. Certains travailleurs à temps partiel, et particulièrement parmi le million de ceux qui sont à temps partiel dit contraint, c’est-à-dire qui n’ont pas trouvé d’emploi à temps plein alors qu’ils en cherchent, souffrent d’une situation parfois problématique de leurs conditions de travail, et notamment d’une fragmentation pénalisante de leur temps de travail. Les agents d'entretien ou les aides à domicile cumulent ainsi, parmi d’autres professionnels, les difficultés : horaires décalés, coupures multiples dans la journée, temps de trajet non rémunérés entre deux interventions, amplitudes journalières extensibles et faibles rémunérations… Or ni le système de formation ni le service public de l’emploi ne leur prêtent une attention particulière et le système socio-fiscal engendre lui-même des trappes à temps très partiel : les salariés avec une faible quotité horaire ne gagnent parfois, voire souvent, pas plus en travaillant plus ; et cela coûte très cher à leurs employeurs pour autant d’accroître cette quotité ! Pistes et propositions pour un nouveau pacte social La France a besoin d'un pacte social en faveur du temps partiel adapté au XXIème siècle. Un pacte qui reconnaisse d’abord le bien-fondé de son développement dans l’économie et la diversité des situations et des aspirations. Un pacte qui donne les moyens aux salariés qui souhaitent travailler à temps partiel de le faire, notamment les femmes et les hommes avec charges d’enfants, les personnes ayant des problèmes de santé ou ceux qui veulent accroître leur quotité de travail. Un pacte qui offre aussi des garanties de conditions de travail et de rémunération dignes, en particulier pour les salariés à temps partiel contraint. Le temps partiel doit devenir dans notre pays, comme il l’est dans d’autres, un choix positif et un véritable outil d'équilibre entre vie professionnelle et vie privée. Un droit au temps partiel pour une durée déterminée, comme il existe déjà dans la fonction publique, mais également dans les entreprises allemandes ou néerlandaises, serait notamment, à ce titre. Le temps partiel est un superbe sujet de négociation pour un nouvel accord interprofessionnel et du grain à moudre dans les branches les plus concernées par ce type de salariat (services à la personne, propreté, HCR…). S’agissant du million de salariés à temps partiel contraint, il y a matière à assouplir le cadre légal actuel tout en renforçant les garanties pour les salariés les plus exposés. La CFDT demande l’instauration, comme il en existe dans la branche de l’animation, d’une indemnité d’emploi à temps partiel équivalente à 10% de la rémunération des travailleurs à temps partiel, avec une possibilité de dérogation par accord de branche, ce qui permettrait de négocier des conditions de travail plus favorables. A contrario, le MEDEF demande, pour sa part, la suppression pure et simple de la règle de la durée minimale de 24 heures ou, à défaut, une simplification du formalisme du contrat de travail à temps partiel. A mi-chemin de ces positions, on pourrait assouplir le régime des heures complémentaires et des compléments d'heures, en les assortissant de contreparties plus favorables pour les salariés : bonification minimale de 10% pour les compléments d'heures, majoration salariale dès la deuxième coupure journalière, rémunération des temps de trajet inter-vacations… De leur côté, les donneurs d'ordre, publics et privés, ont une part de responsabilité importante vis-à-vis de beaucoup de travailleurs à temps partiel contraint et fragmenté. Trop souvent, ils se défaussent sur leurs sous-traitants, notamment dans le secteur de la propreté, perpétuant ainsi un modèle économique basé sur la précarité. Ils doivent prendre leurs responsabilités sociales plus au sérieux. De même, le service public de l’emploi et le système de formation professionnelle doivent mobiliser davantage les dispositifs existants en faveur des salariés à temps partiel, et en particulier ceux qui veulent travailler plus. S’il y peu à attendre, en pratique, de la formule des groupements d’employeurs qui demeurera une solution intéressante mais marginale, l’utilisation intensive de l’intelligence artificielle pour un meilleur appariement des offres et des demandes sur le marché du travail offre des perspectives importantes quoique complexe à mettre en oeuvre. Au fond, c’est en améliorant la qualité de l’emploi, en assouplissant la réglementation là où il le faut et en la durcissant ailleurs, qu’on parviendra à accroître aussi la quantité d’emploi dans notre économie. Qualité et quantité vont de pair. Il y a urgence à agir sur ce front-là aussi, et à agir de façon décisive, au vu des perspectives préoccupantes de la croissance et de l’emploi.

La Vème République aujourd’hui : peut-on parler de la fin du présidentialisme ?

par Alain Laquièze le 8 janvier 2025 Alain_Laquièze_resp;Démocratie-Lab
Alain Laquièze, doyen de la faculté de Droit, d'Économie et de Gestion de l'Université Paris Cité et responsable de la commission République démocratique au sein du Laboratoire de la République, propose une réflexion approfondie sur la crise politique actuelle en France. À travers une perspective historique, il questionne les dynamiques à l'œuvre : sommes-nous face à une véritable crise de régime ou existe-t-il encore des solutions pour revitaliser un système qui semble à bout de souffle ?
Il y a cent ans, le Président de la République, Alexandre Millerand, fut contraint à la démission, en raison de l’hostilité d’une large partie de la classe politique, notamment des socialistes et des radicaux, ainsi que du Parlement. La Chambre des députés, après la victoire du Cartel des gauches aux élections législatives de mai 1924, entama en effet une grève des ministères, dont le but premier était de contraindre le chef de l’État de quitter l’Élysée. Millerand, n’ayant pas obtenu du Sénat l’accord qui lui était nécessaire pour dissoudre la Chambre des députés, se résigna à quitter sa charge le 11 juin 1924. À l’heure où les appels à la démission du président de la République, Emmanuel Macron, se multiplient, il n’est pas inutile de remettre en perspective la situation constitutionnelle que nous vivons aujourd’hui. Car l’affaiblissement du président actuel qui n’est pas sans rappeler celui de son prédécesseur de la IIIème République, s’inscrit toutefois dans un contexte diamétralement différent. Au début des années 1920, Millerand s’efforçait d’infléchir le fonctionnement du régime parlementaire, outrageusement dominé par les chambres, en affirmant la place du président dans la détermination de la politique nationale. Aujourd’hui, la problématique est quasiment opposée : il s’agit de savoir si Emmanuel Macron peut éviter l’affaiblissement durable de la fonction présidentielle, dans une Vème République qui a pourtant édifié, dès ses premières années d’application, ce que l’on a pu appeler le présidentialisme majoritaire, c’est-à-dire un régime politique dans lequel un chef de l’État élu au suffrage universel direct exerce une action politique prépondérante, à la faveur du soutien d’une majorité de députés à l’Assemblée Nationale. La fin du présidentialisme - Laquieze Alain, Laboratoire de la RepubliqueTélécharger

Santé et médias : comment lutter contre la désinformation ?

par David Smadja , Nathalie Sonnac le 23 décembre 2024 Smadja Sonnac
La confiance de la population française envers les institutions, les médias, et le monde scientifique et médical a été ébranlée, en particulier depuis la crise sanitaire de 2020-2021. La santé, première préoccupation des Français, est pourtant marquée par un scepticisme croissant envers les politiques sanitaires et les professions de santé. Face à cette défiance, il est essentiel d'examiner les moyens de rétablir la confiance de la population et de lutter contre la désinformation médicale. Nathalie Sonnac, professeure en Sciences de l'information et de la communication à l'université Panthéon-Assas et responsable de la Commission Espace Public du Laboratoire, ainsi que David Smadja, professeur d’hématologie à l’université Paris-Cité et à l’hôpital Georges Pompidou et responsable de la Commission Santé, nous proposent des solutions pour mieux encadrer ces dérives informationnelles.
La crise sanitaire a révélé une perte de confiance profonde de la population envers le système de santé et les acteurs scientifiques. Les politiques sanitaires et les recommandations médicales, autrefois considérées comme des sources d’autorité, sont aujourd'hui questionnées. La confiance envers les chercheurs et professionnels de santé a également été affectée, laissant place à des questionnements sur leur objectivité et leur intégrité. Pour restaurer cette confiance, il est crucial de renforcer l’information sur les processus scientifiques et d’éclairer le grand public sur le sérieux de ces démarches. Télécharger : Sante et media lutter contre la desinformation - Laboratoire de la RépubliqueTélécharger

Assurance chômage et emploi : réforme paramétrique ou structurelle ?

par Louis-Charles Viossat le 22 novembre 2024
Les trois accords interprofessionnels conclus par les partenaires sociaux le 14 novembre 2024, dont un sur l’assurance chômage, montrent que la confiance du premier ministre Michel Barnier envers le dialogue social porte ses premiers fruits. Néanmoins, cette réforme ne permettra pas d’éviter le véritable problème social qui est la hausse du nombre de demandeurs d’emploi qui se profile, ni de résorber les pénuries locales et sectorielles de main-d’œuvre qui subsistent. La commission "République Sociale" chausse ses lunettes européennes et se demande si l'on peut s'inspirer du modèle allemand pour modifier structurellement notre approche du marché du travail.
Assurance chômage et emploi : réforme paramétrique ou structurelle ? Les trois accords interprofessionnels conclus par les partenaires sociaux, dont un accord sur l’assurance chômage qui devrait dégager selon la presse des économies supérieures aux 400 millions d’euros demandés par les pouvoirs publics dans leur lettre de cadrage, sont à porter au crédit du Premier ministre et de la ministre du travail. La confiance de Michel Barnier envers le dialogue social a porté ses fruits et tranche avec l’approche des gouvernements précédents. Une réforme paramétrique utile mais partielle Cette nouvelle réforme paramétrique de l’assurance chômage (versement des allocations sur trente jours tous les mois, réduction des allocations des travailleurs transfrontaliers…) a une dimension principalement budgétaire. Elle n’est pas mince puisque les économies devraient, nous dit la presse, atteindre 1,7 milliards d’euros par an en régime de croisière. Cette réforme ne devrait pas permettre, néanmoins, d’éviter le véritable problème social qui est la hausse du nombre de demandeurs d’emploi qui se profile, ni de résorber les pénuries locales et sectorielles de main-d’œuvre qui subsistent. L’Allemagne, avec un taux de chômage de 3,5% en septembre 2024 contre 7,6% en France selon Eurostat et un taux d’emploi de 77,4% au deuxième trimestre 2024 contre 69% en France, offre l’exemple d’une meilleure efficacité dont nous gagnerions à nous inspirer. Outre des contrats plus flexibles (mini jobs) et davantage de temps partiel (30,2% de l’emploi contre 17,4% en France en 2023), trois ingrédients clé sont à la base des performances de notre voisin outre-rhin sur le front de l’emploi et du chômage. Comment peut-on s’en inspirer ? Trois ingrédients dont s’inspirer 1) Focaliser l’accompagnement des chômeurs sur une reprise la plus rapide possible d’un emploi Il faut d’abord tourner résolument l’accompagnement des chômeurs vers l’objectif d’une reprise la plus rapide possible d’un emploi et pas prioritairement, comme en France, vers l’accompagnement de leurs projets, parfois peu réalistes. Cela n’empêche pas de mettre en œuvre en parallèle des programmes de reconversion et d’évolution professionnelle pour les demandeurs d’emploi qui ont repris un travail et qui souhaiteraient changer de métiers. En contrepartie d’allocations chômage globalement plus favorables que dans beaucoup d’autres pays de l’Union européenne, France Travail et l’Unedic pourraient aussi exiger, comme en Allemagne, mais également dans d’autres pays européens, des démarches plus actives de la part des chômeurs et des contraintes plus fortes : des durées de transport plus élevées dans les zones, notamment urbaines, où existe un système fonctionnel de transports en commun, un système d’information électronique qui retrace en continu la recherche active d’emploi, des sanctions plus nombreuses et systématiques mais plus proportionnées en cas de recherche insuffisante ou de refus d’un emploi… 2) Cibler les chômeurs ayant une faible ancienneté Ensuite, il faut avoir pour objectif prioritaire de trouver un emploi aux nouveaux chômeurs, voire aux salariés sur le point de perdre le leur, et pas, comme en France, de réinsérer les personnes les plus éloignées du marché du travail. Faire comme en Allemagne représenterait une inflexion importante de la réforme de France Travail. Elle est néanmoins justifiée. L’objectif de réinsertion des demandeurs d’emploi de très longue durée et des bénéficiaires du revenu de solidarité active (RSA) est louable mais c’est un choix trop coûteux dans le contexte actuel des finances sociales et du marché de l’emploi. Il va exiger beaucoup d’efforts et d’argent public pour des résultats qui seront par construction médiocres. Au contraire, se focaliser sur le retour à l’emploi rapide des demandeurs d’emploi de moins d’un an, comme le font les Allemands, permettrait de faire des économies substantielles sur les allocations chômage qui leur sont versées, pour un montant certainement supérieur à 400 millions d’euros par an, et de répondre aussi hic et nunc aux besoins de main-d’œuvre des entreprises. 3) Refonder la gouvernance de l’assurance chômage et du service public de l’emploi Enfin, il faut donner aux partenaires sociaux l’entière responsabilité de l’assurance chômage et de l’accompagnement des chômeurs de moins d’un an d’ancienneté. Transposée en France, cette réforme reviendrait à ce que les agences locales de France Travail agissent désormais pour le compte de l’Unedic, à la main des partenaires sociaux, qui gèrerait entièrement et de façon indépendante l’indemnisation et l’accompagnement des chômeurs récents. L’Etat fixerait seul les paramètres de l’assurance chômage des chômeurs de plus d’un an d’ancienneté jugés aptes, selon un critère médical clair comme en Allemagne, de revenir sur le marché de l’emploi. Et ce seraient, dans le cadre d’une gouvernance décentralisée et partenariale, des structures communes à France Travail et aux collectivités territoriales (les villes, les intercommunalités voire les départements selon les cas) qui seraient en charge de leur accueil et de leur accompagnement. L’accompagnement social des personnes trop éloignées du marché de l’emploi et jugées inaptes à retrouver un emploi resterait géré par les départements. Comme l’exemple de l’Allemagne et d’autres voisins européens le montre, l’amélioration du fonctionnement du marché du travail français, l’augmentation du taux d’emploi et la baisse du chômage dans notre pays passent par des changements structurels et non pas uniquement paramétriques. Mais ces changements exigent une capacité de rapprochement des points de vue, de dialogue social et de réforme qui ne se décrète pas et ne peut que s’inscrire dans le temps long. Assurance chomage et emploi reforme parametrique ou structurelle - Laboratoire de la RepubliqueTélécharger

La voix de la jeunesse : valeurs républicaines et valeurs olympiques, quels liens et quelle promotion pour les JO de 2024 ?

le 22 juillet 2024
À l’occasion des Jeux olympiques, le Laboratoire de la République interroge certains de ses membres les plus jeunes. Swann, Layal et Charlotte partagent avec nous leurs opinions, observations et comparaisons entre les valeurs olympiques et celles républicaines. Ils font part de leur intérêt pour les Jeux olympiques de Paris qui commenceront le 26 juillet.
Le Laboratoire de la République : Participerez-vous ou assisterez-vous aux JO de 2024 ? Quel est votre intérêt pour cet événement ? Swann : Honnêtement, je suis partagé. D'un côté, je pense que c’est une occasion unique de vivre un moment convivial dans notre capitale, et nous devrions nous réjouir de cette chance. Toutefois, les contraintes financières et organisationnelles limitent mon intérêt dans ces jeux. Il aurait été appréciable d'avoir plus d'options pour obtenir des places gratuites ou à prix réduits pour la population française. Charlotte : Il y a peut-être une spécificité française là-dedans, mais j'ai entendu très peu de gens s'enthousiasmer à l'idée d'accueillir les JO, un événement rare à Paris. Cela pourrait être révélateur des valeurs de fraternité et d'unité que le sport est censé promouvoir. À part la Coupe du monde de football, qui est le dernier grand événement sportif où l'on voyait des drapeaux français et où les gens chantaient la Marseillaise, il n'y a plus grand-chose qui fédère autant. Aujourd'hui, les gens sont surtout mécontents à l'idée des JO à cause des coûts pour les contribuables. Layal : En France, nous sommes beaucoup moins unis autour du sport que les pays anglo-saxons, comme les États-Unis. Par exemple, pendant la pandémie de COVID, une équipe de hockey a pu voyager pour participer à un championnat, et tout le pays trouvait cela positif. Si cela s'était passé en France, nous aurions plutôt réagi en nous plaignant que les sportifs puissent voyager alors que nous ne le pouvons pas. Ce n'est plus vraiment dans notre culture de nous rassembler autour du sport, contrairement à ces pays. Swann : Teddy Riner avait souligné que le sport est en France relégué au second plan par rapport à d'autres pays. Pour moi, cela relève aussi des choix internationaux du Comité International Olympique. Les derniers JO ont été tellement politisés, avec une volonté de projeter une belle image, que cela a entraîné des crises financières en Grèce et au Brésil. Cela a un peu détourné l'image du côté sportif et de l'unité que les JO sont censés représenter. Le Laboratoire de la République : Les valeurs olympiques et républicaines sont-elles liées ? En quoi se ressemblent-elles ? Swann : Les trois valeurs de l’Olympisme sont l’excellence, l’amitié et le respect. Lorsqu'on pratique un sport en club, on réalise rapidement que malgré nos différences sociétales et culturelles, nous sommes unis derrière un même objectif. Cet objectif inclut non seulement la recherche de la victoire, mais aussi l'épanouissement personnel, l'entraide, la résilience et la capacité à se relever après une défaite. Même en cas de défaite, on peut partager un moment avec l'adversaire, ce qui nous renforce mutuellement et nous permet d'apprendre les uns des autres. C'est une expérience unique que l'on retrouve dans la pratique sportive. Ce qui est vraiment impressionnant avec les JO, c'est qu'en regardant les tribunes, on voit des drapeaux de tous les pays. Ce n'est pas seulement une compétition entre plusieurs équipes, mais un mélange de tous les pays, avec des supporters qui viennent représenter leurs couleurs et partager un moment sans qu'il n’y ait réellement de vainqueur ou de perdant à la fin. C'est un véritable moment de partage où nous sommes tous au même niveau, tous égaux. Layal : L'égalité entre hommes et femmes parmi les athlètes est un aspect particulièrement mis en avant cette année. Cette parité exacte montre un engagement fort pour l'égalité des genres dans le sport, ce qui est un véritable progrès vers une représentation équitable dans les JO. De plus, le Comité d'Organisation (COJO) a pris des mesures significatives pour sensibiliser les JO au développement durable. Ils ont mis en place des initiatives visant à rendre les Jeux plus durables sur le plan environnemental et social. Cela inclut la réduction de l'empreinte carbone, la gestion responsable des ressources et la promotion de pratiques durables dans tous les aspects de l'événement, depuis la construction des infrastructures jusqu'à la gestion des déchets et l'utilisation des transports. En intégrant ces valeurs d'égalité et de durabilité, les JO de cette année jouent un rôle important non seulement dans la promotion du sport de haut niveau, mais aussi dans la promotion des valeurs républicaines telles que l'égalité, la solidarité et la responsabilité environnementale. Charlotte : Le sport a toujours été une occasion de refléter également un idéal politique que l'on souhaite promouvoir ou communiquer, de la part des autorités à travers les choix qui sont faits. Cela reflète une certaine tendance politique ou un climat politique, même dans les choix relatifs à la cérémonie d'ouverture, la sélection des chanteurs, et d'autres décisions qui expriment une volonté gouvernementale. Les JO sont aussi un moyen d'expression et de tribune pour certains athlètes, leur offrant visibilité et une plateforme pour faire reconnaître leur sport. En France notamment, il y a eu récemment des exemples d'athlètes français qui ont saisi l'occasion des JO pour s'exprimer sur des sujets importants. Les Jeux paralympiques qui suivent bénéficient indirectement de cette visibilité, car il n'y aurait probablement pas d'autre compétition internationale qui réunirait autant de sponsors et de moyens pour mettre en valeur les athlètes. Les JO ne sont pas seulement une compétition sportive, mais aussi une plateforme culturelle et politique qui peut avoir un impact significatif dans la société. Le Laboratoire de la République : Comment ces JO 2024 en France peuvent-elles promouvoir les valeurs républicaines ? Swann : C'est vrai que l'ambiance et le climat autour des JO jouent énormément sur l'image renvoyée par les pays participants en matière de respect sportif. Je me souviens qu'aux JO de Rio en 2016, l'athlète français Renaud Lavillenie avait été hué dans les tribunes. Charlotte : Cela renvoie immédiatement une mauvaise image du public brésilien. Les JO sont une plateforme mondiale qui peut entretenir certains stéréotypes, notamment sur les Français qui sont parfois vus comme de mauvais joueurs ou de mauvais perdants. Par exemple, il y a eu cet incident avec le tennisman belge qui a essuyé des crachats de la part d’une partie du public après avoir battu un joueur français à Roland-Garros. Les valeurs républicaines prônent le respect et la fraternité, et c'est justement l'occasion de montrer ces valeurs. Layal : Les JO peuvent promouvoir l’engagement citoyen pour aider dans la tâche difficile d’organisation. J'ai postulé pour être bénévole mais je n'ai pas été retenue. Je voulais vraiment m'engager. Je pense que quand on est impliqué dans un projet, c'est une expérience unique. Contribuer à l'organisation des JO est quelque chose que l'on ne fait pas tous les jours dans sa vie. Les Jeux Olympiques sont l'occasion de rassembler les citoyens du monde entier au-delà de leurs nationalités. Swann Riché est étudiant en Master 1 Droit privé général à Paris-Panthéon-Assas, ancien membre du comité directeur de l'association sportive d'Assas. Layal Pages est étudiante en Master 1 Droit international à Paris 1 Panthéon-Sorbonne. Charlotte Boutheroüe Desmarais est étudiante en Master 1 à l’ESCP.

La voix de la jeunesse : quels défis et quelle responsabilité pour la protection de l’environnement ?

le 5 juin 2024 journée internationale de l'environnement SITE
À l’occasion de la Journée mondiale de l’environnement, le Laboratoire de la République interroge certains de ses membres les plus jeunes. Babette, Foucauld et Thomas partagent avec nous leurs opinions et leurs perspectives sur les enjeux environnementaux actuels. Cette année, la campagne de la Journée mondiale de l'environnement se concentre sur la restauration des terres, la désertification et la résilience à la sécheresse.
Le Laboratoire de la République : Quelles sont les principales menaces environnementales auxquelles notre planète fait face aujourd’hui ? Babette : En premier lieu, je mettrais en avant la crise climatique et le réchauffement global. J'envisage cette situation de manière alarmiste. Pour moi, la crise climatique est la principale menace, car le climat est le préalable indispensable à toute vie, humaine, végétale, animale. Mais il ne faut pas oublier la crise de la biodiversité et la crise de l'eau, dont l’ampleur et l’impact sont aussi inquiétants. L’ensemble de ces crises rend nécessaire la transition écologique. En parallèle, il est crucial d'agir sur la pollution de l'air, cause et conséquence du réchauffement climatique, car ses conséquences sanitaires sont déjà visibles à très court terme. La pollution de l'air est un problème sérieux, particulièrement en région parisienne, mais aussi dans le reste de la France. Contrairement à ce que l'on pourrait penser, l'air est pollué même dans des zones qui semblent préservées : il s’agit d’un enjeu majeur de santé publique. Personnellement, j'ai développé de l'asthme à cause de la qualité de l'air. En France, la pollution de l'air cause 40 000 décès par an et rien que pour ça, il est crucial d’agir à l’échelle nationale même si la France n’est pas le pays le plus émetteur. Foucauld : Oui, je suis d'accord avec Babette, et j'adjoindrai également la perte de biodiversité. L'eau est, bien entendu, un autre enjeu majeur. J’ajouterai que l'homme est aussi une grande menace pour la planète. Thomas : Il y a d'abord l'activité agricole, car le modèle agricole dominant actuel constitue une menace indéniable pour l'environnement. À cela s'ajoutent plusieurs autres facteurs. L'expansion urbaine, par exemple, est problématique. Le modèle actuel d'expansion des villes et de développement pavillonnaire contribue à l'artificialisation des sols, perturbant les cycles de l'eau, du carbone et de l'azote. En résumé, les pratiques agricoles, l'urbanisation, ainsi que les émissions de gaz à effet de serre liées aux industries et aux activités humaines, y compris la déforestation, posent de sérieux problèmes environnementaux. Le Laboratoire de la République : Pensez-vous que les politiques nationales et européennes actuelles sur l'environnement sont suffisantes pour répondre aux défis écologiques ? Babette : Je pense qu'on ne fait pas assez, bien que je sois pleinement consciente de l'ampleur de la tâche. Changer de modèles politique, économique, social, commercial, technologique, et industriel ne se fait pas en un claquement de doigts. Cela prend du temps, et nous sommes vraiment à un tournant crucial. Nous commençons peut-être à comprendre qu'il faut réformer certains aspects de notre modèle actuel. Cependant, en regardant ce que disent les scientifiques, il est clair que nous ne faisons pas assez et que nous risquons d’excéder les limites définies par l’accord de Paris. Cela dit, je reconnais que des efforts sont faits, et la France joue un rôle de leader au niveau international. J'essaie de me concentrer sur les faits concrets plutôt que sur les grandes idées, car même si elles sont inspirantes, leur mise en œuvre pratique est souvent difficile. Je suis pragmatique et préfère observer les progrès réalisés plutôt que de me focaliser uniquement sur ce qui devrait être fait, bien que ce cadre soit important à garder en tête. À l'échelle européenne, la France est également un moteur dans cette dynamique. Nous verdissons considérablement nos stratégies diplomatiques, ce qui est à mon avis très positif. Foucauld : Il y a un élément essentiel à considérer : une politique nationale seule ne peut pas suffire à lutter contre le réchauffement climatique. Des politiques à grande échelle, que ce soit au niveau européen ou international, sont indispensables. Ensuite, il est incontournable d'adopter des mesures politiques pour gérer la raréfaction de l'eau, la réduction des émissions de gaz à effet de serre, le modèle agricole global, et la perte de biodiversité. Il est donc nécessaire de passer par des actions politiques globales pour agir efficacement contre le réchauffement climatique. Le problème est que plus il y a d'acteurs impliqués, plus il est difficile de parvenir à un consensus, car chaque pays a ses propres intérêts à préserver et ses propres activités à maintenir. La France, par exemple, étant un pays largement développé, peut se permettre de se poser ces questions, contrairement à des pays en voie de développement qui ont des priorités différentes, comme leur propre croissance économique avant les considérations écologiques. C'est une dynamique souvent observée lors des COP et c'est également le principal obstacle des accords de Paris : certains pays respectent ces accords, tandis que d'autres ne le font pas, chacun ayant ses propres intérêts à défendre. Thomas : Il est essentiel d'avoir une approche globale pour lutter contre le réchauffement climatique, car chaque pays n'avance pas au même rythme. En France, de nombreuses actions sont mises en place, comme la loi Climat et Résilience visant la zéro artificialisation nette des sols. Cependant, cette loi ne résout pas entièrement les problèmes liés à l'expansion urbaine et aux maisons individuelles. En Europe, de nombreuses normes environnementales sont établies avec le Pacte Vert. La PAC, bien qu'initialement non axée sur l'environnement, inclut désormais des objectifs de verdissement. Cependant, ces derniers sont insuffisants pour encourager une transition ambitieuse des pratiques agricoles. À l'échelle mondiale, il est difficile de parvenir à un consensus global, mais des progrès notables sont réalisés. Par exemple, les pays du Moyen-Orient, autrefois réticents, s'engagent désormais dans des accords internationaux. À la COP28, les signataires ont promis de tripler la capacité d'énergie renouvelable d’ici 2030, un engagement significatif. Ces accords permettent également aux ONG d'attaquer les États qui ne respectent pas leurs engagements. Il est crucial de reconnaître ces avancées et de voir le verre à moitié plein, car les progrès, bien que lents, sont exponentiels et donneront des résultats positifs à long terme. Le Laboratoire de la République : Avez-vous déjà participé à des initiatives ou des projets visant à protéger l'environnement, et quels gestes écologiques pratiquez-vous au quotidien pour réduire votre empreinte carbone ? Babette : Je ne suis pas engagée dans des associations, mais j'ai entrepris des démarches personnelles, petit à petit. Il existe de nombreux leviers pour réduire son empreinte carbone, et je suis persuadée que chacun peut identifier les comportements durables qui sont le moins coûteux (en temps, en argent, en efforts) pour lui. Mes efforts personnels se concentrent sur la réduction des déchets. Beaucoup d’alternatives durables aux objets à usage unique peuvent être utilisées rapidement et facilement : souvent, elles sont moins chères et similaires sur le plan pratique. Je ne calcule pas mon empreinte carbone précisément, mais j'essaie d'adopter un mode de vie plus durable, de faire des petites choses à mon échelle. Par exemple, j'ai réduit ma consommation de viande sans l'éliminer totalement, je fais attention à ma consommation d’eau. J'essaie aussi de convaincre mes proches d'adopter des gestes faciles à mettre en place. Je pense que nous avons besoin de politiques publiques et de mesures facilitatrices. Je suis vraiment contre l'idée de faire peser toute la responsabilité écologique sur le citoyen lambda. Quand on nous dit qu'il faudrait limiter nos voyages en avion, je dis non, car l'ouverture au monde est cruciale. Et il est exclu d’imposer cette contrainte aux individus et pas aux énormes industries dont on ne compte pas les bateaux et avions en transit. Il faut une réforme des modèles industriels et économiques, peut-être grâce à un marché des quotas carbone plus ambitieux. Foucauld : Je n'ai jamais participé à une manifestation pour le climat non plus. Il y a une différence générationnelle : ceux qui participent à ces manifestations sont souvent plus jeunes. Moi, j'étais déjà en études supérieures quand cela a commencé, et ce n'était pas une activité courante, surtout en école de management. C'est un effet générationnel. Thomas : Je n'ai jamais participé aux marches pour le climat, mais fais des efforts pour trier mes déchets par exemple. Je continue à manger de la viande, mais de moins en moins, conformément aux recommandations sanitaires. Je trouve toujours aberrant d'utiliser des bouteilles d'eau en plastique. Je minimise ma consommation d'eau lorsque je prends une douche et cuisine, c’est un sujet très important. Pour mes déplacements, je maximise le train. Il est important de savoir que lors de la crise de la COVID-19, les émissions de CO2 mondiales ont fortement diminué, induisant une baisse de 7% des émissions en 2020. Cela signifie que la plupart des émissions de CO2 sont liées à un défi plus grand, et que nous devons prendre de plus forts engagements pour être à la hauteur. Foucauld : Je te rejoins sur ce point. Je perçois une réelle attente de progrès de la part de cette génération, combinée à une incompréhension de la complexité du fonctionnement du monde. C'est un schéma commun à toutes les générations plus jeunes, où il y a souvent une lutte initiale suivie par la réalisation que le monde est bien plus complexe qu'on ne le pensait. En ce qui concerne les négociations climatiques internationales, je pense qu'il est important de ne pas considérer le verre comme à moitié vide. Les négociations climatiques ont leur importance, même si elles ne progressent pas aussi vite que certains le souhaiteraient. Nous ne pouvons pas ignorer des pays comme les Émirats arabes unis ou l'Arabie saoudite, même s'ils sont des gros émetteurs de CO2, car ce sont aussi des acteurs importants dans la transition vers les énergies renouvelables. Une incompréhension fondamentale réside dans le fossé entre la volonté politique écologique et la réalité vécue par les citoyens. La crise des Gilets jaunes en est un exemple frappant. Certaines mesures écologiques ont un impact disproportionné sur des populations qui utilisent leur voiture par nécessité pour se rendre au travail. Il y a aussi une résistance à la densification urbaine, même si cela pourrait être une solution pour réduire l'artificialisation des sols. En somme, il existe un écart entre les aspirations écologiques et la réalité quotidienne des gens, qui souvent privilégient leur confort immédiat sans toujours considérer les implications à long terme sur l'environnement. Babette Depanian est étudiante en Master 2 Affaires publiques à Science Po Paris. Foucauld Kneuss est chargé de mission dans l’enseignement supérieur. Thomas Jay est étudiant en 1ère année de cursus ingénieur à AgroParisTech.

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