Comment concilier liberté de conviction, bon fonctionnement de l’entreprise et respect du droit ? La Commission République laïque du Laboratoire de la République publie un guide pratique consacré à la neutralité dans l’entreprise privée. Destiné notamment aux employeurs, responsables RH et managers, il rappelle une distinction essentielle entre laïcité et neutralité et propose une méthode concrète pour encadrer l’expression des convictions au travail, mettre en place, lorsque cela est justifié, une clause de neutralité conforme au droit et répondre aux situations rencontrées sur le terrain.
Synthèse
Le guide pratique « Faire vivre la neutralité en entreprise – Mettre en place un règlement intérieur conforme et opérationnel », publié par la Commission République laïque du Laboratoire de la République, accompagne employeurs, responsables RH et managers dans la gestion du fait religieux au travail. À la fois juridique et opérationnel, il rappelle les règles applicables et propose une méthode pour concilier liberté de conviction, exigences professionnelles et bon fonctionnement du collectif de travail.
Le premier enjeu est de distinguer clairement laïcité et neutralité. Dans le service public, les agents sont soumis à une obligation de neutralité. Dans l’entreprise privée, en revanche, la liberté de manifester ses convictions religieuses est le principe et les restrictions demeurent l’exception. Une entreprise privée ne peut donc pas invoquer la laïcité pour imposer à l’ensemble de ses salariés de rendre leurs convictions invisibles. Les restrictions doivent être justifiées par la nature de la tâche à accomplir et proportionnées au but recherché.
Depuis la loi de 2016, l’employeur dispose toutefois de la faculté d’introduire une clause de neutralité dans son règlement intérieur. Celle-ci n’est pas obligatoire et doit correspondre à un besoin réel de l’entreprise. Pour être valable, elle doit respecter plusieurs conditions fixées par les jurisprudences française et européenne : répondre à un besoin véritable, être appliquée de manière cohérente et systématique, concerner toutes les convictions religieuses, philosophiques et politiques sans distinction et rester limitée au strict nécessaire. Lorsqu’elle est motivée par une politique de neutralité à l’égard de la clientèle, son champ d’application doit être circonscrit aux salariés concernés.
Le guide insiste aussi sur la nécessité de construire cette politique dans le dialogue. La consultation du Comité social et économique (CSE) est obligatoire avant l’introduction d’une clause dans le règlement intérieur. Une concertation en amont avec les représentants du personnel est également recommandée afin d’identifier les situations concrètes, de prévenir les contestations et de favoriser l’appropriation des règles. Les managers doivent eux aussi être associés et sensibilisés pour assurer une application cohérente du dispositif.
Une large place est consacrée aux situations rencontrées au quotidien : port de signes religieux, demandes de congés pour fêtes religieuses, prière, alimentation, prosélytisme ou refus d’exécuter certaines tâches. Le guide invite à distinguer les manifestations de convictions qui ne perturbent pas le fonctionnement de l’entreprise de celles qui contreviennent aux obligations professionnelles.
Le recrutement fait également l’objet d’une vigilance particulière : aucune candidature ne peut être écartée en raison d’une conviction religieuse et les questions portant sur la religion ou la pratique du candidat sont proscrites. L’employeur peut en revanche s’assurer de sa disponibilité et de son aptitude à répondre aux exigences professionnelles du poste, ainsi que l’informer de l’existence d’une clause de neutralité.
Enfin, le guide se veut avant tout un outil d’aide à la décision. Modèle de clause, réponses aux cas concrets, tableau de bord, références jurisprudentielles et checklist finale permettent aux entreprises de sécuriser leur démarche. Son objectif : fournir un cadre permettant de respecter la liberté de conviction tout en donnant aux employeurs et aux managers les moyens d’agir lorsque l’organisation du travail, la sécurité, les relations professionnelles ou les obligations contractuelles sont en jeu.
Pascale d’Artois est présidente du cabinet Movimentia (Stratégie RH & Compétences), ancienne directrice générale de l’Agence pour la Formation Professionnelle des Adultes (Afpa).
Théo Fouquer est sherpa de la commission République laïque du Laboratoire de la République.
Sous la direction de Michel Lalande, préfet honoraire, responsable de la commission République laïque du Laboratoire de la République.
Le vendredi 28 août 2026, à l’occasion de l'Université d’été du Laboratoire de la République, Manuel Valls, ancien Premier ministre, a prononcé un discours consacré à la laïcité, pilier essentiel du modèle républicain. Revenant sur ses fondements historiques et juridiques, les menaces auxquelles elle est selon lui confrontée et les combats qu’elle impose aujourd’hui, il appelle à défendre une laïcité « sans adjectif et sans exception », garante de la liberté de conscience, de l’égalité et de la fraternité.
Seul le prononcé fait foi.
Mesdames, Messieurs, Chers amis,
Laissez-moi d’abord vous remercier pour votre invitation et la qualité de vos travaux.
Vous avez évoqué tout au long de cette table ronde un mot que l’on brandit, que l’on accuse, que l’on adjective — laïcité « ouverte », laïcité « apaisée », laïcité « positive », laïcité « inclusive » — comme si le mot nous faisait peur. Comme s’il fallait, à chaque fois, s’excuser de le prononcer.
Je ne m’excuserai pas. Je ne me suis jamais excusé. La laïcité n’a pas besoin d’adjectif. Elle a besoin d’être comprise et défendue. Les deux vont ensemble. Ce discours sera donc une leçon et un combat.
Ce que la laïcité est — et ce qu’elle n’est pas.
Le premier ennemi de la laïcité, c’est l’ignorance de ce qu’elle est. La laïcité tient en trois principes.
Premier principe : la liberté de conscience. Chacun est libre de croire, de ne pas croire, de changer de croyance, de la pratiquer, de l’abandonner. C’est l’article 1er de la loi de 1905 : « La République assure la liberté de conscience. Elle garantit le libre exercice des cultes. » Assure. Garantit. Des verbes de protection, pas d’interdiction.
Deuxième principe : la séparation. L’État ne reconnaît, ne salarie ni ne subventionne aucun culte. C’est l’article 2. L’État ne dit pas ce qu’il faut croire ; les religions ne disent pas ce qu’il faut légiférer. Chacun chez soi.
Troisième principe : l’égalité. Devant la loi, il n’y a ni catholique, ni juif, ni musulman, ni protestant, ni athée. Il y a des citoyens. Aucune conviction ne donne de droits en plus ; aucune n’en donne en moins.
Liberté, séparation, égalité. Voilà la laïcité. Ce n’est pas une opinion. Ce n’est pas une idéologie. C’est le cadre politique, juridique et moral qui permet à des gens qui ne croient pas la même chose de vivre sous les mêmes lois sans s’entre-tuer. Rien de moins.
Disons maintenant ce qu’elle n’est pas, parce que c’est là que la confusion prospère.
La laïcité n’est pas l’effacement du religieux de l’espace public. On confond trop souvent l’espace public – la rue, le café, le parc, où chacun s’habille et s’exprime comme il l’entend – et le service public – l’école, la mairie, l’hôpital, le tribunal, où les fonctionnaires et les agents de l’État au sens le plus large doivent la neutralité parce qu’ils incarnent l’État.
La laïcité n’est pas non plus l’athéisme d’État. Elle n’est pas hostile aux religions. Certes, je n’oublie ni les excès révolutionnaires ni le culte de l’« Être suprême » : « l’homme nouveau » et la « table rase » conduisent toujours au pire.
J’ai vécu, comme maire d’Évry, au cœur d’une ville qui a vu s’élever la seule cathédrale construite au XXe siècle, un temple évangéliste, une grande mosquée, une synagogue, une pagode immense. J’y ai entretenu un dialogue exigeant avec chacun des cultes, sans jamais céder sur les valeurs communes de la République. J’ai retrouvé ce modèle de tolérance, forcément fragile, à la Réunion.
Personne n’a demandé à personne de se cacher. Dans un pays laïque, on peut être curé, rabbin, imam ou pasteur et ne devoir de comptes à personne sur sa foi – seulement sur ses actes.
La laïcité n’est donc pas une arme contre une religion. Forgée face une Église qui prétendait régenter la République et les consciences, elle s’applique aujourd’hui à tous, sans exception et sans exemption.
D’où elle vient : la mémoire d’un combat
On voudrait nous faire croire que la laïcité serait un caprice récent, une crispation identitaire, une invention de circonstance. C’est faux, et il faut le dire avec force : la laïcité est au cœur de l’idéal républicain.
Elle commence en 1789, avec l’article 10 de la Déclaration des droits de l’homme : « Nul ne doit être inquiété pour ses opinions, même religieuses. » Même religieuses : la religion cesse d’être la norme obligatoire pour devenir une opinion protégée comme telle.
Elle continue avec Jules Ferry en 1882 : l’école devient laïque. Non pour chasser Dieu de l’école ; c’est pour que l’école appartienne à tous les enfants de France, quelle que soit la maison d’où ils viennent.
Elle s’accomplit en 1905, dans un climat de violence oublié : les inventaires des biens d’Église ont provoqué des émeutes. Et pourtant, Aristide Briand, rapporteur de la loi, soutenu par Jean Jaurès à la Chambre des Députés et Georges Clemenceau au Sénat a tenu une ligne de crête : ni la loi de combat des anticléricaux les plus durs, ni la capitulation. Une loi de compromis et de liberté.
Cette loi, l’Église catholique l’a d’abord rejetée. Pie X l’a condamnée. Il a au moins fallu vingt ans, et une guerre mondiale où catholiques, anticléricaux et bien d’autres sont morts dans les mêmes tranchées, pour que la réconciliation vienne. Aujourd’hui, l’Église de France défend la loi de 1905.
Voilà la preuve historique : la laïcité ne détruit pas les religions ; elle les libère de la tentation du pouvoir, et l’État de la tentation de la tutelle.
Il faut le rappeler à ceux qui prétendent que la laïcité serait discriminatoire envers les musulmans. En 1905, l’islam ne pesait rien en métropole. La loi a été écrite dans un face à face avec la religion majoritaire, dominante, installée. Et c’est précisément pour cela qu’elle est juste : elle a imposé à la plus puissante ce qu’elle demande aujourd’hui à toutes. Bien sûr, il y a eu des anachronismes, par exemple à la construction de la Mosquée de Paris décidée par une loi en 1920 d’abord pour rendre hommage aux musulmans morts dans les tranchées et pour incarner un geste vis-à-vis de l’empire colonial. Il reste aussi le Concordat en Alsace-Moselle puisque ces départements étaient prussiens en 1905.
Pourquoi la laïcité est-elle un pilier, et pas un simple principe ?
Parce que la laïcité porte les trois mots de notre devise.
Elle porte la liberté, et d’abord la première de toutes : celle de penser par soi-même. Là où le religieux dicte la loi, il y a une orthodoxie et des hérétiques. La laïcité est la garantie que l’hérésie n’existe pas en droit français.
Elle porte l’égalité. Pas seulement l’égalité entre les croyants, entre les croyants et les non-croyants. L’égalité entre les femmes et les hommes. C’est là que le débat se durcit, et je ne l’esquiverai pas – je ne l’ai jamais esquivé.
À l’été 2016, à Colomiers, en pleine polémique sur le burkini, j’ai dit : « Marianne a le sein nu parce qu’elle nourrit le peuple. Elle n’est pas voilée parce qu’elle est libre. » Que n’avais-je dit ! On m’a raillé, y compris au sein du gouvernement. On m’a accusé de diviser, de fracturer. Dix ans ont passé. Regardez la pression qui s’exerce sur le corps des femmes – dans les quartiers, plages, piscines, stades – au nom d’une pudeur qui vise à effacer la femme de l’espace public. Le burkini n’a jamais été un maillot de bain ; c’était et c’est toujours un drapeau, une revendication politique. Comme le voile que l’on impose aux jeunes filles. Je l’ai dit. J’avais raison.
Toutes les grandes religions, au cours de l’histoire et encore aujourd’hui dans leurs versions les plus rigoristes, ont produit des règles qui assignent les femmes à un statut inférieur : le corps à couvrir, la parole à taire, l’espace à ne pas partager. La République laïque dit : la loi civile prime, et la loi civile dit que la femme est l’égale de l’homme. Point. Ce n’est négociable au nom d’aucune tradition, d’aucun texte sacré. Cette bataille-là doit être menée avec pédagogie mais sans compromission.
Enfin, la laïcité porte la fraternité. Parce que la fraternité suppose un commun. Une nation n’est pas une juxtaposition de communautés qui se tolèrent ; c’est un peuple qui partage des lois, une école, un destin. La laïcité est ce qui permet au fils d’immigré et à la petite-fille de paysan berrichon, au catholique pratiquant et à l’athée militante, de s’asseoir a priori sur le même banc d’école et d’y apprendre la même chose : dans la sphère publique, ils sont d’abord des citoyens – même si je sais qu’il reste beaucoup à faire pour redresser notre école publique.
Retirez la laïcité, et le pilier tombe. Ce qui reste, c’est le modèle communautaire, où l’on naît, vit et meurt dans son groupe, où la loi commune recule devant les accommodements, où l’individu n’est plus protégé contre sa propre communauté. Ce modèle abandonne les plus faibles — la jeune fille qui ne veut pas du voile, l’homosexuel, l’apostat, le libre penseur — à la loi du groupe. Ce n’est pas notre modèle. Ce ne le sera jamais.
Les attaques — nommer les adversaires
Un pilier ne s’effondre pas d’un coup. Il est rongé. Sur trois fronts à la fois.
Première attaque : l’offensive islamiste. Il faut la nommer sans peur et sans confusion. L’islam est une religion de France, pratiquée par des millions de nos concitoyens, qui ont droit à la même liberté et au même respect que les autres. L’islamisme est un projet politique, qui veut que la loi religieuse (la charia) l’emporte sur la loi civile et retourne nos libertés contre nous. Confondre les deux est une faute. Refuser de voir le second au nom du premier est une lâcheté.
Cette offensive a un visage : la pression sur les jeunes filles, la contestation des programmes d’histoire ou de biologie, les certificats de virginité, les piscines séparées, les menus exigés, les enseignants intimidés, la haine des Juifs, matrice de cette idéologie totalitaire. Elle a eu ses martyrs : Charb et la rédaction de Charlie ; les victimes de Paris, de Nice, de Toulouse et de Montauban ; Samuel Paty, décapité pour avoir enseigné la liberté d’expression ; Dominique Bernard, égorgé devant son lycée ; le père Hamel dans son église ; le colonel Beltrame en prenant la place d’un otage. Je prononce ces noms, parmi d’autres, pour rappeler que cette guerre-là n’est pas une abstraction.
Cette offensive n'est pas une somme de faits divers. C'est une stratégie. Elle a une doctrine, celle des Frères musulmans, qui ne cherchent plus la rupture violente mais la conquête lente : investir les associations, les clubs, les conseils municipaux, les syndicats étudiants, les prisons ; se rendre indispensable ; puis exiger. Le rapport remis au gouvernement l'an dernier a décrit cet entrisme avec une précision clinique. Il n'a été suivi de presque rien. Nous avons désormais la carte ; il nous manque la volonté.
Et cette épreuve n'est pas seulement française. Elle est européenne. À Bruxelles, à Manchester, à Vienne, à Nice, à Solingen, ce sont les mêmes tueurs, les mêmes prêches, les mêmes réseaux. À Hambourg, on a vu défiler des centaines d'hommes réclamant le califat en plein cœur d'une démocratie. En Angleterre, des tribunaux islamiques rendent des « jugements » en matière de famille et de divorce que l'État tolère depuis des années, et des milliers de jeunes filles ont été livrées à des gangs pendant que les autorités se taisaient par peur d'être accusées de racisme. En Suède, en Belgique, aux Pays-Bas, des quartiers entiers échappent à la loi commune. Partout, la même mécanique : le renoncement au nom de la tolérance, puis la sécession au nom de la diversité, puis la peur.
La France est en première ligne parce qu'elle est vue comme la seule à opposer un principe à cette entreprise. C'est pour cela qu'on nous hait, et c'est pour cela qu'on nous regarde. Les islamistes savent que si la laïcité française tombe, que si son école publique cède, plus rien ne tiendra en Europe. Ils ne se trompent pas de cible. Ne nous trompons pas d'ennemi.
Deuxième attaque : le renoncement. Elle est plus discrète et dangereuse, parce qu’elle vient de nos rangs.
Souvenez-vous de janvier 2015. Quatre millions de Français dans la rue. Et déjà, dans les marges, ceux qui n’étaient « pas Charlie ».
Qui trouvaient que les caricatures étaient « de trop ».
Qui expliquaient, les morts encore dans la salle de rédaction, que les dessinateurs « l’avaient un peu cherché ».
Qui refusaient la minute de silence dans les collèges et qu’on a excusés au nom de la « diversité des ressentis ».
Ceux-là n’étaient pas des naïfs. Ils avaient choisi : les assassins contre les assassinés, le blasphème comme délit contre le blasphème comme droit.
Et ceux-là, dix ans plus tard, siègent, enseignent, éditent, et se présentent comme les gardiens de la « laïcité apaisée ». Je ne leur accorde aucune excuse. On ne négocie pas avec ceux qui cherchent des circonstances atténuantes aux tueurs. On ne s’allie pas avec LFI, qui s’accorde avec les islamistes par calcul électoral et instrumentalise la haine des Juifs et d’Israël.
Plus que jamais nous devons « être Charlie », revendiquer le crayon des dessinateurs comme l’un des plus beaux symboles de notre pays. Il a fait le tour du monde. N’oublions pas que le 11 janvier 2015, Paris était la capitale du monde et de la liberté.
C’est le même discours qui décrète depuis quelques années que la laïcité serait devenue « islamophobe », qui invente une laïcité « ouverte » pour excuser des accommodements que la loi refuse. Une partie de la gauche – politique, syndicale, médiatique, féministe – pourtant mère de la laïcité, a déserté ce combat. Elle a troqué l’universalisme contre les identités, Jaurès contre le clientélisme. Elle a trahi. Il n’y a pas d’autre mot.
Troisième attaque : la récupération, et l’ambiguïté d’en haut. Il y a ceux qui découvrent la laïcité tardivement et n’y voient qu’un instrument pour désigner un ennemi ; qui la brandissent contre l’islam mais s’accommoderaient volontiers d’une France « chrétienne » où les racines l’emporteraient sur les lois. Je n’ignore pas nos racines chrétiennes – admirons la cathédrale gothique de Sens et ses vitraux – mais notre pays est une sédimentation, une histoire, une culture et une langue. Et il a fait un choix qu’il faut protéger : la République universelle.
L'extrême droite identitaire ne veut pas la laïcité. Derrière le mot « identité », il y a une doctrine, et elle a un nom : le suprémacisme. L'idée qu'il existerait un peuple de souche, défini par la couleur et le sang, seul légitime à dire qui est français. Cette doctrine n'a rien à faire de la loi de 1905 ; elle s'en sert. Elle réclame la neutralité pour l'imam et l'exception pour le curé, parce que le crucifix est pour elle un marqueur ethnique. Elle veut remettre la crèche dans la mairie, pour dire que l'on est d'abord de sa « race » ou de sa religion, et citoyen ensuite, s'il reste de la place.
Quand elle parle de « grand remplacement », elle dit exactement ce que disent les prêcheurs salafistes : qu'un musulman ne peut pas être français. Les uns ont besoin des autres. Chaque attentat nourrit l'identitaire ; chaque discours identitaire nourrit le recruteur. Et la « remigration », l'expulsion de Français selon leur origine, nie la République dans ce qu'elle a de plus profond, l'idée que la nation est un contrat et non une race.
Regardez ce qu'ils admirent : des régimes où l'on a marié l'État à l'Église, où l'on gouverne au nom du Dieu contre ses concitoyens. Ce n'est pas la laïcité. La laïcité est universaliste ou elle n'est rien. Qui la veut pour les autres et pas pour les siens la salit. Je ne laisserai pas Marianne servir d'enseigne à ceux qui, en 1905, auraient été du côté des évêques rebelles et auraient célébré leur revanche avec Pétain en 1940.
Et il y a ceux qui ont eu la charge de l’État et qui ont vacillé alors qu’ils avaient juré de défendre la République.
Le 20 décembre 2007, au Latran, un Président de la République française a déclaré que l’instituteur ne pourrait jamais remplacer le curé ou le pasteur dans la transmission des valeurs. Mesurez cette phrase. Un chef de l’État qui place, sous les ors du Vatican, le catéchisme au-dessus de l’école de la République. Pauvre Jules Ferry. Ce n’était pas une maladresse ; c’était une doctrine, la « laïcité positive » qui n’était que la réhabilitation du religieux comme fondement de la morale publique. Nous l’avons combattue alors. Nous la combattons encore.
Onze ans plus tard, en avril 2018, aux Bernardins, un autre Président est venu dire aux évêques de France que le lien entre l’Église et l’État s’était « abîmé » et qu’il lui appartenait de le « réparer ».
Réparer quoi ? La séparation n’est pas une blessure ; c’est la loi. Un Président de la République ne « répare » pas un lien avec un culte ; il garantit à tous les cultes la même distance. Et ce même Président a remercié le ministre qui avait, sur l’école, tenu la ligne la plus ferme depuis longtemps — Jean-Michel Blanquer, à qui je veux rendre hommage ici — pour le remplacer par le contraire. Le signal a été reçu cinq sur cinq par tous ceux qui attendaient que l’État baisse la garde.
La laïcité ne se découpe pas. Elle vaut pour le voile et pour la crèche dans la mairie, pour le prêche de l’imam et pour celui de l’évêque quand il s’invite à l’Élysée.
Voilà la tenaille. D’un côté, ceux qui veulent la briser. De l’autre, ceux qui veulent la vider. Contre tous, une seule réponse : la laïcité intégrale, celle de 1905, sans adjectif et sans exception.
Agir, maintenant
Un discours offensif n’a de sens que s’il débouche sur une action. Voici nos sept chantiers.
D’abord, l’école – volontairement non traitée dans cette table ronde, et j’y reviens car elle est le sanctuaire. La loi de 2004 sur les signes religieux, grâce à Jacques Chirac et François Baroin, a été majeure ; la décision sur l’abaya, préparée par le travail de Jean-Michel Blanquer et prise par Gabriel Attal en a été le prolongement nécessaire. Mais une loi ne suffit pas : chaque enseignant doit savoir qu’il sera soutenu, immédiatement et sans réserve, quand il enseignera Darwin, la Shoah, la liberté de caricaturer ou l’égalité des sexes. L’enseignement de la laïcité doit être une colonne vertébrale. Et je reste convaincu que ces mêmes règles – notamment la loi de 2004 – doivent s’appliquer à l’université où depuis trop longtemps on cède à la pression des islamistes et de leurs complices.
Ensuite, le service public. La neutralité des agents est acquise en droit ; elle doit être appliquée partout, sans exception. Et elle doit être étendue là où le doute subsiste : aux accompagnateurs de sorties scolaires, qui participent à l’acte éducatif ; aux organismes privés qui exercent une mission de service public.
Troisièmement, l’entreprise. C’est la loi Travail de 2016 - mon gouvernement, notamment avec Myriam El Khomri - qui a inscrit dans le Code du travail le droit pour l’employeur de fixer, dans le règlement intérieur, un principe de neutralité, justifié et proportionné. J’ai encore le souvenir de mon combat pour soutenir la courageuse directrice de la crèche privée Babyloup aux côtés d’Elisabeth Badinter, Richard Malka ou Caroline Fourest. La Cour de Justice de l’Union européenne a confirmé ce droit. Il est trop peu utilisé, parce que les directions ont peur, le fameux « pas de vague ». La loi est avec vous : exiger que l’on serve les clients, que l’on travaille avec des femmes, que l’on ne transforme pas un atelier en salle de prière, ce n’est pas discriminer. C’est faire respecter la vie commune.
Quatrièmement, le sport. Le stade n’est pas neutre parce qu’on y joue selon les mêmes règles. Le Conseil d’État a validé le refus du voile sur les terrains de football. Étendons cette neutralité à toutes les compétitions fédérales, et cessons de plier devant les fédérations internationales qui, au nom de l’« inclusion », importent sur nos pelouses le marquage religieux des corps. Le sport a été, avec l’école, le grand creuset de la République. On ne le laissera pas devenir le laboratoire de la sécession.
Cinquièmement, l’espace public. Il ne s’agit pas d’interdire un foulard dans la rue – j’y reviendrai pour les jeunes filles. Il s’agit de ne rien céder sur ce qui contredit la loi : voile intégral, prières de rue, séparation des sexes dans les équipements publics. La loi de 2021 contre le séparatisme a donné des outils : contrat d’engagement républicain, contrôle des financements étrangers, fermeture des lieux de culte qui prêchent la haine. Utilisons-les pleinement. Et adaptons l'arsenal à l’ère numérique : 1905 a été pensée pour un monde de chaires et de sacristies, pas pour l'endoctrinement en ligne, invisible aux familles.
Je vais être franc avec vous sur un sujet complexe sur le plan juridique mais clair sur le plan des valeurs. Celui du voile imposé aux jeunes filles dans l’espace public. D’une manière ou d’une autre, il faudra légiférer, agir face à une provocation qui teste la République. Nous ne pouvons pas abandonner ces fillettes.
Sixièmement, l’organisation du culte musulman. Ce n’est pas à l’État de le faire — ce serait contraire à 1905. Mais c’est à l’État d’exiger que l’islam de France cesse de dépendre d’Alger, de Rabat, d’Ankara ou de Doha. Un imam formé et payé en France, parlant français, ne prêche pas comme un imam détaché par un État étranger. La fin des imams détachés était un premier pas. Allons au bout. Mais un débat plus fondamental est posé à l’Islam quant à sa capacité de se réformer dans nos sociétés occidentales et démocratiques. Nous ne pouvons pas ignorer les enquêtes d’opinion qui reflètent chez nos concitoyens musulmans, notamment parmi les plus jeunes, un éloignement à l’égard de nos principes républicains et laïcs qui va au-delà de la radicalité de la jeunesse, de l’aspiration spirituelle et de la crise identitaire par laquelle nous sommes tous passés.
Septièmement, la parole. Cessons de nous taire. Cessons de laisser le mot « islamophobie » servir de bâillon—critiquer une religion est un droit ; discriminer ses fidèles est un délit, et la loi sait distinguer les deux. Cessons de considérer que défendre la laïcité serait « faire le jeu » de qui que ce soit. La laïcité ne fait le jeu que de la République.
Conclusion
Je vous ai parlé de lois, de dates, de principes. Je terminerai par une conviction.
La laïcité n’est pas un compromis fatigué entre des forces qui se sont lassées de se battre. C’est une conquête. C’est l’idée, folle en 1789, révolutionnaire en 1905, encore fragile aujourd’hui, que l’on peut bâtir une nation sur autre chose que le sang, le sol ou le dieu. Sur la citoyenneté. Sur la loi que l’on se donne à soi-même.
Cette idée, le monde nous l’envie et ne la comprend pas. Les Anglo-Saxons y voient une intolérance ; les théocraties y voient une impiété ; les relativistes y voient une arrogance. Pourtant, elle a fait que ce pays, qui a connu les guerres de religion, la Saint-Barthélemy, la révocation de l’édit de Nantes, l’affaire Dreyfus, a fini par se donner une paix civile dont il ne mesure plus le prix.
Ce prix, d’autres l’ont payé. Il nous revient de ne pas le gaspiller.
Alors, quand on vous dira que la laïcité est dépassée, répondez qu’elle est la modernité même.
Quand on vous dira qu’elle est contre les religions, répondez qu’elle les a toutes libérées.
Quand on vous dira qu’elle est contre les musulmans, répondez qu’elle est la meilleure protection des musulmans de France contre ceux qui veulent parler en leur nom.
Et quand on vous dira qu’elle est une crispation, répondez qu’elle est ce qui reste quand on a renoncé à la guerre civile.
La laïcité n’a pas besoin d’adjectif. Elle a besoin de nous tous.
Manuel Valls est ancien Premier ministre.
Comment conjuguer liberté religieuse et vivre-ensemble dans notre République ?
C’est à cette question brûlante qu’ont répondu, le 24 septembre 2025 à Bordeaux, le grand imam Tareq Oubrou, le professeur de droit public Ferdinand Mélin-Soucramanien, la présidente de la LICRA Bordeaux-Gironde Sarah Bromberg et le prêtre Basile Dumont. Entre cadre juridique, éducation des jeunes, égalité femmes-hommes et diversité des pratiques spirituelles, la soirée a offert un débat riche et sans détour sur la laïcité, ce pilier républicain qui nous unit tous.
Le 24 septembre 2025, le Laboratoire de la République inaugurait son antenne bordelaise à l’occasion d’une conférence consacrée au thème « Laïcité et religions : quels chemins pour vivre ensemble ? », en présence de Ferdinand Mélin-Soucramanien (professeur de droit public), Tareq Oubrou (grand imam de Bordeaux), Sarah Bromberg (présidente de la LICRA Bordeaux-Gironde) et de Basile Dumont (prêtre de la paroisse de Talence).
Les échanges ont permis d’explorer ce principe fondateur de la République sous ses dimensions historique, juridique, sociologique et contemporaine, confirmant que la laïcité est une condition essentielle du vivre-ensemble, tout en révélant les tensions qui traversent son application dans un contexte marqué par la pluralité religieuse et l’évolution des pratiques sociales.
Un cadre historique et juridique en constante évolution
La laïcité s’enracine dans des jalons législatifs majeurs, comme le souligne Ferdinand Mélin-Soucramanien : la laïcisation de l’enseignement en 1882, la séparation des Églises et de l’État en 1905, ou encore la récente loi de juillet 2025 contre le racisme et l’antisémitisme dans l’enseignement supérieur. Trois piliers en structurent la définition : liberté de conscience, séparation de l’État et des cultes, et obligation de se conformer aux règles communes sans invoquer ses croyances.
Le Conseil constitutionnel a lui-même cherché à la définir, notamment dans une décision de 2004, au moment où se posait la question de l’articulation entre la Constitution française et le projet de Traité pour une Constitution européenne. Il avait alors affirmé que la laïcité interdit à quiconque de se prévaloir de ses croyances religieuses pour s’affranchir des règles communes. Cette interprétation, à laquelle Ferdinand Mélin-Soucramanien dit se rallier, fait de la laïcité non seulement une garantie de liberté mais aussi une condition du vivre-ensemble et un pilier de la République.
Religion, société et jeunesse : des rapports contrastés
Loin d’être un principe figé, la laïcité s’adapte aux évolutions sociétales. Tareq Oubrou rappelle que toute religion ne se vit pas seulement, elle se pense également. Faute d’un travail d’interprétation et de médiation doctrinale, une « sainte ignorance » traverse toutes les religions. L’accès direct et sans filtre aux contenus religieux via les réseaux sociaux favorise ce qu’il appelle une « désécularisation sauvage », où les jeunes, souvent plus connectés à TikTok qu’à leurs propres parents ou à des médiateurs, se montrent parfois plus religieux que la génération précédente.
Dès lors, l’enjeu de la transmission devient central. « On ne peut pas obliger quelqu’un à adorer Dieu », rappelle Tareq Oubrou, soulignant que la coercition religieuse, physique ou psychologique, est non seulement juridiquement interdite mais théologiquement vaine. La foi suppose liberté et intention. D’où l’importance, selon lui, d’introduire le doute, la pédagogie et une éducation au discernement dès l’enfance.
Dans cette perspective, Sarah Bromberg insiste sur la dimension éducative et citoyenne de la laïcité, notamment auprès des jeunes, mais aussi sur l’égalité entre femmes et hommes, qui doit demeurer un principe intangible dans la société.
Liberté religieuse, espace public et ordre républicain
La laïcité se situe à l’intersection de la liberté religieuse garantie par le droit, y compris européen, et de la neutralité attendue des institutions. Les discussions ont rappelé une distinction fondamentale : si les agents du service public doivent rester neutres, l’espace public ne saurait être totalement aseptisé.
Ferdinand Mélin-Soucramanien a insisté sur la nécessité de renforcer la neutralité dans certains services particulièrement sensibles, comme l’hôpital public et les transports. Mais il met en garde contre une crispation excessive sur les signes religieux dans l’espace public.
Cette distinction a été largement reprise par les intervenants : la République est laïque, mais l'ensemble des individus constituant notre société ne l’est pas. La laïcité n’est pas une religion ni une idéologie, mais une branche commune « sur laquelle tout le monde est assis », selon l’expression de Tareq Oubrou, et que chacun, croyant ou non, a le devoir de défendre car elle protège tous les citoyens.
Une recomposition du paysage religieux
Les évolutions religieuses en France reflètent à la fois un reflux global et des dynamiques de renouveau. Basile Dumont souligne par exemple l’augmentation significative du nombre d’adultes demandant le baptême, multiplié par deux en quelques années, signe d’un regain de quête spirituelle. En parallèle, les travaux de politistes comme Yann Raison du Cléziou mettent en évidence un mouvement plus général de reflux des pratiques religieuses.
Tareq Oubrou cite aussi Peter Berger, sociologue américain, qui dès les années 1980 constatait le retour du religieux dans l’espace politique, notamment à travers les mouvements évangéliques. La France n’échappe pas à cette recomposition, où coexistent désaffiliation et réinvestissement religieux.
Perspectives et recommandations
Les intervenants ont formulé plusieurs recommandations pour l’avenir :
• Clarifier davantage encore la distinction entre liberté dans l’espace public et règles strictes de neutralité dans les services publics, à renforcer dans certains services particulièrement sensibles.
• Promouvoir une sensibilisation large aux valeurs républicaines et encourager un dialogue respectueux entre convictions.
• Encourager un portage politique large de la laïcité, afin qu’elle demeure un projet républicain d’espérance partagé et défendu par le plus grand nombre.
• Développer une éducation au discernement et à la liberté de conscience, en protégeant les jeunes contre toute forme de coercition.
https://www.youtube.com/watch?v=SxaB1GuYIg4
Face à l’accélération des crises climatiques et sanitaires, le système hospitalier est appelé à se transformer en profondeur. À la croisée des enjeux de santé publique et de transition écologique, cette note propose la création d’un label « Hôpital de Santé Environnementale » pour structurer, valoriser et accélérer les démarches de soins durables. Une initiative ambitieuse pour faire de l’hôpital un acteur central de la santé de demain, à la fois plus responsable, plus préventif et mieux ancré dans les réalités territoriales.
La note de David Smadja et Marin de Nebehay met en lumière la nécessité urgente de repenser le rôle de l’hôpital face aux défis environnementaux, désormais reconnus comme des déterminants majeurs de santé. Pollution, dérèglement climatique et expositions multiples influencent directement l’état de santé des populations, tandis que le secteur hospitalier contribue lui-même significativement aux émissions de gaz à effet de serre.
Pour répondre à ce paradoxe, les auteurs s’appuient sur le concept d’exposome, qui permet d’appréhender la santé comme le résultat de l’ensemble des expositions subies tout au long de la vie. Cette approche ouvre la voie à une médecine plus préventive et territorialisée.
La note souligne également que de nombreuses initiatives existent déjà dans les établissements de santé (réduction des examens inutiles, logistique décarbonée, mutualisation des équipements), mais restent dispersées et insuffisamment valorisées.
La création d’un label national « Hôpital de Santé Environnementale » est ainsi proposée pour structurer ces démarches autour d’un référentiel commun : réduction des émissions, pertinence des soins, gestion des déchets, formation, mobilité durable ou encore sobriété numérique. Adaptable aux réalités locales, ce label constituerait un levier d’attractivité et d’innovation pour les établissements.
Enfin, les auteurs plaident pour un financement hybride, inspiré de modèles européens, afin d’accompagner cette transformation sans alourdir les charges hospitalières. Au-delà d’une simple réforme, il s’agit d’inscrire durablement l’hôpital dans une logique de « santé planétaire », conciliant qualité des soins, responsabilité environnementale et justice sociale.
Note Santé environnementaleTélécharger
Le vendredi 28 août 2026, à l’occasion de l'Université d’été du Laboratoire de la République, Manuel Valls, ancien Premier ministre, a prononcé un discours consacré à la laïcité, pilier essentiel du modèle républicain. Revenant sur ses fondements historiques et juridiques, les menaces auxquelles elle est selon lui confrontée et les combats qu’elle impose aujourd’hui, il appelle à défendre une laïcité « sans adjectif et sans exception », garante de la liberté de conscience, de l’égalité et de la fraternité.
Seul le prononcé fait foi.
Mesdames, Messieurs, Chers amis,
Laissez-moi d’abord vous remercier pour votre invitation et la qualité de vos travaux.
Vous avez évoqué tout au long de cette table ronde un mot que l’on brandit, que l’on accuse, que l’on adjective — laïcité « ouverte », laïcité « apaisée », laïcité « positive », laïcité « inclusive » — comme si le mot nous faisait peur. Comme s’il fallait, à chaque fois, s’excuser de le prononcer.
Je ne m’excuserai pas. Je ne me suis jamais excusé. La laïcité n’a pas besoin d’adjectif. Elle a besoin d’être comprise et défendue. Les deux vont ensemble. Ce discours sera donc une leçon et un combat.
Ce que la laïcité est — et ce qu’elle n’est pas.
Le premier ennemi de la laïcité, c’est l’ignorance de ce qu’elle est. La laïcité tient en trois principes.
Premier principe : la liberté de conscience. Chacun est libre de croire, de ne pas croire, de changer de croyance, de la pratiquer, de l’abandonner. C’est l’article 1er de la loi de 1905 : « La République assure la liberté de conscience. Elle garantit le libre exercice des cultes. » Assure. Garantit. Des verbes de protection, pas d’interdiction.
Deuxième principe : la séparation. L’État ne reconnaît, ne salarie ni ne subventionne aucun culte. C’est l’article 2. L’État ne dit pas ce qu’il faut croire ; les religions ne disent pas ce qu’il faut légiférer. Chacun chez soi.
Troisième principe : l’égalité. Devant la loi, il n’y a ni catholique, ni juif, ni musulman, ni protestant, ni athée. Il y a des citoyens. Aucune conviction ne donne de droits en plus ; aucune n’en donne en moins.
Liberté, séparation, égalité. Voilà la laïcité. Ce n’est pas une opinion. Ce n’est pas une idéologie. C’est le cadre politique, juridique et moral qui permet à des gens qui ne croient pas la même chose de vivre sous les mêmes lois sans s’entre-tuer. Rien de moins.
Disons maintenant ce qu’elle n’est pas, parce que c’est là que la confusion prospère.
La laïcité n’est pas l’effacement du religieux de l’espace public. On confond trop souvent l’espace public – la rue, le café, le parc, où chacun s’habille et s’exprime comme il l’entend – et le service public – l’école, la mairie, l’hôpital, le tribunal, où les fonctionnaires et les agents de l’État au sens le plus large doivent la neutralité parce qu’ils incarnent l’État.
La laïcité n’est pas non plus l’athéisme d’État. Elle n’est pas hostile aux religions. Certes, je n’oublie ni les excès révolutionnaires ni le culte de l’« Être suprême » : « l’homme nouveau » et la « table rase » conduisent toujours au pire.
J’ai vécu, comme maire d’Évry, au cœur d’une ville qui a vu s’élever la seule cathédrale construite au XXe siècle, un temple évangéliste, une grande mosquée, une synagogue, une pagode immense. J’y ai entretenu un dialogue exigeant avec chacun des cultes, sans jamais céder sur les valeurs communes de la République. J’ai retrouvé ce modèle de tolérance, forcément fragile, à la Réunion.
Personne n’a demandé à personne de se cacher. Dans un pays laïque, on peut être curé, rabbin, imam ou pasteur et ne devoir de comptes à personne sur sa foi – seulement sur ses actes.
La laïcité n’est donc pas une arme contre une religion. Forgée face une Église qui prétendait régenter la République et les consciences, elle s’applique aujourd’hui à tous, sans exception et sans exemption.
D’où elle vient : la mémoire d’un combat
On voudrait nous faire croire que la laïcité serait un caprice récent, une crispation identitaire, une invention de circonstance. C’est faux, et il faut le dire avec force : la laïcité est au cœur de l’idéal républicain.
Elle commence en 1789, avec l’article 10 de la Déclaration des droits de l’homme : « Nul ne doit être inquiété pour ses opinions, même religieuses. » Même religieuses : la religion cesse d’être la norme obligatoire pour devenir une opinion protégée comme telle.
Elle continue avec Jules Ferry en 1882 : l’école devient laïque. Non pour chasser Dieu de l’école ; c’est pour que l’école appartienne à tous les enfants de France, quelle que soit la maison d’où ils viennent.
Elle s’accomplit en 1905, dans un climat de violence oublié : les inventaires des biens d’Église ont provoqué des émeutes. Et pourtant, Aristide Briand, rapporteur de la loi, soutenu par Jean Jaurès à la Chambre des Députés et Georges Clemenceau au Sénat a tenu une ligne de crête : ni la loi de combat des anticléricaux les plus durs, ni la capitulation. Une loi de compromis et de liberté.
Cette loi, l’Église catholique l’a d’abord rejetée. Pie X l’a condamnée. Il a au moins fallu vingt ans, et une guerre mondiale où catholiques, anticléricaux et bien d’autres sont morts dans les mêmes tranchées, pour que la réconciliation vienne. Aujourd’hui, l’Église de France défend la loi de 1905.
Voilà la preuve historique : la laïcité ne détruit pas les religions ; elle les libère de la tentation du pouvoir, et l’État de la tentation de la tutelle.
Il faut le rappeler à ceux qui prétendent que la laïcité serait discriminatoire envers les musulmans. En 1905, l’islam ne pesait rien en métropole. La loi a été écrite dans un face à face avec la religion majoritaire, dominante, installée. Et c’est précisément pour cela qu’elle est juste : elle a imposé à la plus puissante ce qu’elle demande aujourd’hui à toutes. Bien sûr, il y a eu des anachronismes, par exemple à la construction de la Mosquée de Paris décidée par une loi en 1920 d’abord pour rendre hommage aux musulmans morts dans les tranchées et pour incarner un geste vis-à-vis de l’empire colonial. Il reste aussi le Concordat en Alsace-Moselle puisque ces départements étaient prussiens en 1905.
Pourquoi la laïcité est-elle un pilier, et pas un simple principe ?
Parce que la laïcité porte les trois mots de notre devise.
Elle porte la liberté, et d’abord la première de toutes : celle de penser par soi-même. Là où le religieux dicte la loi, il y a une orthodoxie et des hérétiques. La laïcité est la garantie que l’hérésie n’existe pas en droit français.
Elle porte l’égalité. Pas seulement l’égalité entre les croyants, entre les croyants et les non-croyants. L’égalité entre les femmes et les hommes. C’est là que le débat se durcit, et je ne l’esquiverai pas – je ne l’ai jamais esquivé.
À l’été 2016, à Colomiers, en pleine polémique sur le burkini, j’ai dit : « Marianne a le sein nu parce qu’elle nourrit le peuple. Elle n’est pas voilée parce qu’elle est libre. » Que n’avais-je dit ! On m’a raillé, y compris au sein du gouvernement. On m’a accusé de diviser, de fracturer. Dix ans ont passé. Regardez la pression qui s’exerce sur le corps des femmes – dans les quartiers, plages, piscines, stades – au nom d’une pudeur qui vise à effacer la femme de l’espace public. Le burkini n’a jamais été un maillot de bain ; c’était et c’est toujours un drapeau, une revendication politique. Comme le voile que l’on impose aux jeunes filles. Je l’ai dit. J’avais raison.
Toutes les grandes religions, au cours de l’histoire et encore aujourd’hui dans leurs versions les plus rigoristes, ont produit des règles qui assignent les femmes à un statut inférieur : le corps à couvrir, la parole à taire, l’espace à ne pas partager. La République laïque dit : la loi civile prime, et la loi civile dit que la femme est l’égale de l’homme. Point. Ce n’est négociable au nom d’aucune tradition, d’aucun texte sacré. Cette bataille-là doit être menée avec pédagogie mais sans compromission.
Enfin, la laïcité porte la fraternité. Parce que la fraternité suppose un commun. Une nation n’est pas une juxtaposition de communautés qui se tolèrent ; c’est un peuple qui partage des lois, une école, un destin. La laïcité est ce qui permet au fils d’immigré et à la petite-fille de paysan berrichon, au catholique pratiquant et à l’athée militante, de s’asseoir a priori sur le même banc d’école et d’y apprendre la même chose : dans la sphère publique, ils sont d’abord des citoyens – même si je sais qu’il reste beaucoup à faire pour redresser notre école publique.
Retirez la laïcité, et le pilier tombe. Ce qui reste, c’est le modèle communautaire, où l’on naît, vit et meurt dans son groupe, où la loi commune recule devant les accommodements, où l’individu n’est plus protégé contre sa propre communauté. Ce modèle abandonne les plus faibles — la jeune fille qui ne veut pas du voile, l’homosexuel, l’apostat, le libre penseur — à la loi du groupe. Ce n’est pas notre modèle. Ce ne le sera jamais.
Les attaques — nommer les adversaires
Un pilier ne s’effondre pas d’un coup. Il est rongé. Sur trois fronts à la fois.
Première attaque : l’offensive islamiste. Il faut la nommer sans peur et sans confusion. L’islam est une religion de France, pratiquée par des millions de nos concitoyens, qui ont droit à la même liberté et au même respect que les autres. L’islamisme est un projet politique, qui veut que la loi religieuse (la charia) l’emporte sur la loi civile et retourne nos libertés contre nous. Confondre les deux est une faute. Refuser de voir le second au nom du premier est une lâcheté.
Cette offensive a un visage : la pression sur les jeunes filles, la contestation des programmes d’histoire ou de biologie, les certificats de virginité, les piscines séparées, les menus exigés, les enseignants intimidés, la haine des Juifs, matrice de cette idéologie totalitaire. Elle a eu ses martyrs : Charb et la rédaction de Charlie ; les victimes de Paris, de Nice, de Toulouse et de Montauban ; Samuel Paty, décapité pour avoir enseigné la liberté d’expression ; Dominique Bernard, égorgé devant son lycée ; le père Hamel dans son église ; le colonel Beltrame en prenant la place d’un otage. Je prononce ces noms, parmi d’autres, pour rappeler que cette guerre-là n’est pas une abstraction.
Cette offensive n'est pas une somme de faits divers. C'est une stratégie. Elle a une doctrine, celle des Frères musulmans, qui ne cherchent plus la rupture violente mais la conquête lente : investir les associations, les clubs, les conseils municipaux, les syndicats étudiants, les prisons ; se rendre indispensable ; puis exiger. Le rapport remis au gouvernement l'an dernier a décrit cet entrisme avec une précision clinique. Il n'a été suivi de presque rien. Nous avons désormais la carte ; il nous manque la volonté.
Et cette épreuve n'est pas seulement française. Elle est européenne. À Bruxelles, à Manchester, à Vienne, à Nice, à Solingen, ce sont les mêmes tueurs, les mêmes prêches, les mêmes réseaux. À Hambourg, on a vu défiler des centaines d'hommes réclamant le califat en plein cœur d'une démocratie. En Angleterre, des tribunaux islamiques rendent des « jugements » en matière de famille et de divorce que l'État tolère depuis des années, et des milliers de jeunes filles ont été livrées à des gangs pendant que les autorités se taisaient par peur d'être accusées de racisme. En Suède, en Belgique, aux Pays-Bas, des quartiers entiers échappent à la loi commune. Partout, la même mécanique : le renoncement au nom de la tolérance, puis la sécession au nom de la diversité, puis la peur.
La France est en première ligne parce qu'elle est vue comme la seule à opposer un principe à cette entreprise. C'est pour cela qu'on nous hait, et c'est pour cela qu'on nous regarde. Les islamistes savent que si la laïcité française tombe, que si son école publique cède, plus rien ne tiendra en Europe. Ils ne se trompent pas de cible. Ne nous trompons pas d'ennemi.
Deuxième attaque : le renoncement. Elle est plus discrète et dangereuse, parce qu’elle vient de nos rangs.
Souvenez-vous de janvier 2015. Quatre millions de Français dans la rue. Et déjà, dans les marges, ceux qui n’étaient « pas Charlie ».
Qui trouvaient que les caricatures étaient « de trop ».
Qui expliquaient, les morts encore dans la salle de rédaction, que les dessinateurs « l’avaient un peu cherché ».
Qui refusaient la minute de silence dans les collèges et qu’on a excusés au nom de la « diversité des ressentis ».
Ceux-là n’étaient pas des naïfs. Ils avaient choisi : les assassins contre les assassinés, le blasphème comme délit contre le blasphème comme droit.
Et ceux-là, dix ans plus tard, siègent, enseignent, éditent, et se présentent comme les gardiens de la « laïcité apaisée ». Je ne leur accorde aucune excuse. On ne négocie pas avec ceux qui cherchent des circonstances atténuantes aux tueurs. On ne s’allie pas avec LFI, qui s’accorde avec les islamistes par calcul électoral et instrumentalise la haine des Juifs et d’Israël.
Plus que jamais nous devons « être Charlie », revendiquer le crayon des dessinateurs comme l’un des plus beaux symboles de notre pays. Il a fait le tour du monde. N’oublions pas que le 11 janvier 2015, Paris était la capitale du monde et de la liberté.
C’est le même discours qui décrète depuis quelques années que la laïcité serait devenue « islamophobe », qui invente une laïcité « ouverte » pour excuser des accommodements que la loi refuse. Une partie de la gauche – politique, syndicale, médiatique, féministe – pourtant mère de la laïcité, a déserté ce combat. Elle a troqué l’universalisme contre les identités, Jaurès contre le clientélisme. Elle a trahi. Il n’y a pas d’autre mot.
Troisième attaque : la récupération, et l’ambiguïté d’en haut. Il y a ceux qui découvrent la laïcité tardivement et n’y voient qu’un instrument pour désigner un ennemi ; qui la brandissent contre l’islam mais s’accommoderaient volontiers d’une France « chrétienne » où les racines l’emporteraient sur les lois. Je n’ignore pas nos racines chrétiennes – admirons la cathédrale gothique de Sens et ses vitraux – mais notre pays est une sédimentation, une histoire, une culture et une langue. Et il a fait un choix qu’il faut protéger : la République universelle.
L'extrême droite identitaire ne veut pas la laïcité. Derrière le mot « identité », il y a une doctrine, et elle a un nom : le suprémacisme. L'idée qu'il existerait un peuple de souche, défini par la couleur et le sang, seul légitime à dire qui est français. Cette doctrine n'a rien à faire de la loi de 1905 ; elle s'en sert. Elle réclame la neutralité pour l'imam et l'exception pour le curé, parce que le crucifix est pour elle un marqueur ethnique. Elle veut remettre la crèche dans la mairie, pour dire que l'on est d'abord de sa « race » ou de sa religion, et citoyen ensuite, s'il reste de la place.
Quand elle parle de « grand remplacement », elle dit exactement ce que disent les prêcheurs salafistes : qu'un musulman ne peut pas être français. Les uns ont besoin des autres. Chaque attentat nourrit l'identitaire ; chaque discours identitaire nourrit le recruteur. Et la « remigration », l'expulsion de Français selon leur origine, nie la République dans ce qu'elle a de plus profond, l'idée que la nation est un contrat et non une race.
Regardez ce qu'ils admirent : des régimes où l'on a marié l'État à l'Église, où l'on gouverne au nom du Dieu contre ses concitoyens. Ce n'est pas la laïcité. La laïcité est universaliste ou elle n'est rien. Qui la veut pour les autres et pas pour les siens la salit. Je ne laisserai pas Marianne servir d'enseigne à ceux qui, en 1905, auraient été du côté des évêques rebelles et auraient célébré leur revanche avec Pétain en 1940.
Et il y a ceux qui ont eu la charge de l’État et qui ont vacillé alors qu’ils avaient juré de défendre la République.
Le 20 décembre 2007, au Latran, un Président de la République française a déclaré que l’instituteur ne pourrait jamais remplacer le curé ou le pasteur dans la transmission des valeurs. Mesurez cette phrase. Un chef de l’État qui place, sous les ors du Vatican, le catéchisme au-dessus de l’école de la République. Pauvre Jules Ferry. Ce n’était pas une maladresse ; c’était une doctrine, la « laïcité positive » qui n’était que la réhabilitation du religieux comme fondement de la morale publique. Nous l’avons combattue alors. Nous la combattons encore.
Onze ans plus tard, en avril 2018, aux Bernardins, un autre Président est venu dire aux évêques de France que le lien entre l’Église et l’État s’était « abîmé » et qu’il lui appartenait de le « réparer ».
Réparer quoi ? La séparation n’est pas une blessure ; c’est la loi. Un Président de la République ne « répare » pas un lien avec un culte ; il garantit à tous les cultes la même distance. Et ce même Président a remercié le ministre qui avait, sur l’école, tenu la ligne la plus ferme depuis longtemps — Jean-Michel Blanquer, à qui je veux rendre hommage ici — pour le remplacer par le contraire. Le signal a été reçu cinq sur cinq par tous ceux qui attendaient que l’État baisse la garde.
La laïcité ne se découpe pas. Elle vaut pour le voile et pour la crèche dans la mairie, pour le prêche de l’imam et pour celui de l’évêque quand il s’invite à l’Élysée.
Voilà la tenaille. D’un côté, ceux qui veulent la briser. De l’autre, ceux qui veulent la vider. Contre tous, une seule réponse : la laïcité intégrale, celle de 1905, sans adjectif et sans exception.
Agir, maintenant
Un discours offensif n’a de sens que s’il débouche sur une action. Voici nos sept chantiers.
D’abord, l’école – volontairement non traitée dans cette table ronde, et j’y reviens car elle est le sanctuaire. La loi de 2004 sur les signes religieux, grâce à Jacques Chirac et François Baroin, a été majeure ; la décision sur l’abaya, préparée par le travail de Jean-Michel Blanquer et prise par Gabriel Attal en a été le prolongement nécessaire. Mais une loi ne suffit pas : chaque enseignant doit savoir qu’il sera soutenu, immédiatement et sans réserve, quand il enseignera Darwin, la Shoah, la liberté de caricaturer ou l’égalité des sexes. L’enseignement de la laïcité doit être une colonne vertébrale. Et je reste convaincu que ces mêmes règles – notamment la loi de 2004 – doivent s’appliquer à l’université où depuis trop longtemps on cède à la pression des islamistes et de leurs complices.
Ensuite, le service public. La neutralité des agents est acquise en droit ; elle doit être appliquée partout, sans exception. Et elle doit être étendue là où le doute subsiste : aux accompagnateurs de sorties scolaires, qui participent à l’acte éducatif ; aux organismes privés qui exercent une mission de service public.
Troisièmement, l’entreprise. C’est la loi Travail de 2016 - mon gouvernement, notamment avec Myriam El Khomri - qui a inscrit dans le Code du travail le droit pour l’employeur de fixer, dans le règlement intérieur, un principe de neutralité, justifié et proportionné. J’ai encore le souvenir de mon combat pour soutenir la courageuse directrice de la crèche privée Babyloup aux côtés d’Elisabeth Badinter, Richard Malka ou Caroline Fourest. La Cour de Justice de l’Union européenne a confirmé ce droit. Il est trop peu utilisé, parce que les directions ont peur, le fameux « pas de vague ». La loi est avec vous : exiger que l’on serve les clients, que l’on travaille avec des femmes, que l’on ne transforme pas un atelier en salle de prière, ce n’est pas discriminer. C’est faire respecter la vie commune.
Quatrièmement, le sport. Le stade n’est pas neutre parce qu’on y joue selon les mêmes règles. Le Conseil d’État a validé le refus du voile sur les terrains de football. Étendons cette neutralité à toutes les compétitions fédérales, et cessons de plier devant les fédérations internationales qui, au nom de l’« inclusion », importent sur nos pelouses le marquage religieux des corps. Le sport a été, avec l’école, le grand creuset de la République. On ne le laissera pas devenir le laboratoire de la sécession.
Cinquièmement, l’espace public. Il ne s’agit pas d’interdire un foulard dans la rue – j’y reviendrai pour les jeunes filles. Il s’agit de ne rien céder sur ce qui contredit la loi : voile intégral, prières de rue, séparation des sexes dans les équipements publics. La loi de 2021 contre le séparatisme a donné des outils : contrat d’engagement républicain, contrôle des financements étrangers, fermeture des lieux de culte qui prêchent la haine. Utilisons-les pleinement. Et adaptons l'arsenal à l’ère numérique : 1905 a été pensée pour un monde de chaires et de sacristies, pas pour l'endoctrinement en ligne, invisible aux familles.
Je vais être franc avec vous sur un sujet complexe sur le plan juridique mais clair sur le plan des valeurs. Celui du voile imposé aux jeunes filles dans l’espace public. D’une manière ou d’une autre, il faudra légiférer, agir face à une provocation qui teste la République. Nous ne pouvons pas abandonner ces fillettes.
Sixièmement, l’organisation du culte musulman. Ce n’est pas à l’État de le faire — ce serait contraire à 1905. Mais c’est à l’État d’exiger que l’islam de France cesse de dépendre d’Alger, de Rabat, d’Ankara ou de Doha. Un imam formé et payé en France, parlant français, ne prêche pas comme un imam détaché par un État étranger. La fin des imams détachés était un premier pas. Allons au bout. Mais un débat plus fondamental est posé à l’Islam quant à sa capacité de se réformer dans nos sociétés occidentales et démocratiques. Nous ne pouvons pas ignorer les enquêtes d’opinion qui reflètent chez nos concitoyens musulmans, notamment parmi les plus jeunes, un éloignement à l’égard de nos principes républicains et laïcs qui va au-delà de la radicalité de la jeunesse, de l’aspiration spirituelle et de la crise identitaire par laquelle nous sommes tous passés.
Septièmement, la parole. Cessons de nous taire. Cessons de laisser le mot « islamophobie » servir de bâillon—critiquer une religion est un droit ; discriminer ses fidèles est un délit, et la loi sait distinguer les deux. Cessons de considérer que défendre la laïcité serait « faire le jeu » de qui que ce soit. La laïcité ne fait le jeu que de la République.
Conclusion
Je vous ai parlé de lois, de dates, de principes. Je terminerai par une conviction.
La laïcité n’est pas un compromis fatigué entre des forces qui se sont lassées de se battre. C’est une conquête. C’est l’idée, folle en 1789, révolutionnaire en 1905, encore fragile aujourd’hui, que l’on peut bâtir une nation sur autre chose que le sang, le sol ou le dieu. Sur la citoyenneté. Sur la loi que l’on se donne à soi-même.
Cette idée, le monde nous l’envie et ne la comprend pas. Les Anglo-Saxons y voient une intolérance ; les théocraties y voient une impiété ; les relativistes y voient une arrogance. Pourtant, elle a fait que ce pays, qui a connu les guerres de religion, la Saint-Barthélemy, la révocation de l’édit de Nantes, l’affaire Dreyfus, a fini par se donner une paix civile dont il ne mesure plus le prix.
Ce prix, d’autres l’ont payé. Il nous revient de ne pas le gaspiller.
Alors, quand on vous dira que la laïcité est dépassée, répondez qu’elle est la modernité même.
Quand on vous dira qu’elle est contre les religions, répondez qu’elle les a toutes libérées.
Quand on vous dira qu’elle est contre les musulmans, répondez qu’elle est la meilleure protection des musulmans de France contre ceux qui veulent parler en leur nom.
Et quand on vous dira qu’elle est une crispation, répondez qu’elle est ce qui reste quand on a renoncé à la guerre civile.
La laïcité n’a pas besoin d’adjectif. Elle a besoin de nous tous.
Manuel Valls est ancien Premier ministre.
Comment conjuguer liberté religieuse et vivre-ensemble dans notre République ?
C’est à cette question brûlante qu’ont répondu, le 24 septembre 2025 à Bordeaux, le grand imam Tareq Oubrou, le professeur de droit public Ferdinand Mélin-Soucramanien, la présidente de la LICRA Bordeaux-Gironde Sarah Bromberg et le prêtre Basile Dumont. Entre cadre juridique, éducation des jeunes, égalité femmes-hommes et diversité des pratiques spirituelles, la soirée a offert un débat riche et sans détour sur la laïcité, ce pilier républicain qui nous unit tous.
Le 24 septembre 2025, le Laboratoire de la République inaugurait son antenne bordelaise à l’occasion d’une conférence consacrée au thème « Laïcité et religions : quels chemins pour vivre ensemble ? », en présence de Ferdinand Mélin-Soucramanien (professeur de droit public), Tareq Oubrou (grand imam de Bordeaux), Sarah Bromberg (présidente de la LICRA Bordeaux-Gironde) et de Basile Dumont (prêtre de la paroisse de Talence).
Les échanges ont permis d’explorer ce principe fondateur de la République sous ses dimensions historique, juridique, sociologique et contemporaine, confirmant que la laïcité est une condition essentielle du vivre-ensemble, tout en révélant les tensions qui traversent son application dans un contexte marqué par la pluralité religieuse et l’évolution des pratiques sociales.
Un cadre historique et juridique en constante évolution
La laïcité s’enracine dans des jalons législatifs majeurs, comme le souligne Ferdinand Mélin-Soucramanien : la laïcisation de l’enseignement en 1882, la séparation des Églises et de l’État en 1905, ou encore la récente loi de juillet 2025 contre le racisme et l’antisémitisme dans l’enseignement supérieur. Trois piliers en structurent la définition : liberté de conscience, séparation de l’État et des cultes, et obligation de se conformer aux règles communes sans invoquer ses croyances.
Le Conseil constitutionnel a lui-même cherché à la définir, notamment dans une décision de 2004, au moment où se posait la question de l’articulation entre la Constitution française et le projet de Traité pour une Constitution européenne. Il avait alors affirmé que la laïcité interdit à quiconque de se prévaloir de ses croyances religieuses pour s’affranchir des règles communes. Cette interprétation, à laquelle Ferdinand Mélin-Soucramanien dit se rallier, fait de la laïcité non seulement une garantie de liberté mais aussi une condition du vivre-ensemble et un pilier de la République.
Religion, société et jeunesse : des rapports contrastés
Loin d’être un principe figé, la laïcité s’adapte aux évolutions sociétales. Tareq Oubrou rappelle que toute religion ne se vit pas seulement, elle se pense également. Faute d’un travail d’interprétation et de médiation doctrinale, une « sainte ignorance » traverse toutes les religions. L’accès direct et sans filtre aux contenus religieux via les réseaux sociaux favorise ce qu’il appelle une « désécularisation sauvage », où les jeunes, souvent plus connectés à TikTok qu’à leurs propres parents ou à des médiateurs, se montrent parfois plus religieux que la génération précédente.
Dès lors, l’enjeu de la transmission devient central. « On ne peut pas obliger quelqu’un à adorer Dieu », rappelle Tareq Oubrou, soulignant que la coercition religieuse, physique ou psychologique, est non seulement juridiquement interdite mais théologiquement vaine. La foi suppose liberté et intention. D’où l’importance, selon lui, d’introduire le doute, la pédagogie et une éducation au discernement dès l’enfance.
Dans cette perspective, Sarah Bromberg insiste sur la dimension éducative et citoyenne de la laïcité, notamment auprès des jeunes, mais aussi sur l’égalité entre femmes et hommes, qui doit demeurer un principe intangible dans la société.
Liberté religieuse, espace public et ordre républicain
La laïcité se situe à l’intersection de la liberté religieuse garantie par le droit, y compris européen, et de la neutralité attendue des institutions. Les discussions ont rappelé une distinction fondamentale : si les agents du service public doivent rester neutres, l’espace public ne saurait être totalement aseptisé.
Ferdinand Mélin-Soucramanien a insisté sur la nécessité de renforcer la neutralité dans certains services particulièrement sensibles, comme l’hôpital public et les transports. Mais il met en garde contre une crispation excessive sur les signes religieux dans l’espace public.
Cette distinction a été largement reprise par les intervenants : la République est laïque, mais l'ensemble des individus constituant notre société ne l’est pas. La laïcité n’est pas une religion ni une idéologie, mais une branche commune « sur laquelle tout le monde est assis », selon l’expression de Tareq Oubrou, et que chacun, croyant ou non, a le devoir de défendre car elle protège tous les citoyens.
Une recomposition du paysage religieux
Les évolutions religieuses en France reflètent à la fois un reflux global et des dynamiques de renouveau. Basile Dumont souligne par exemple l’augmentation significative du nombre d’adultes demandant le baptême, multiplié par deux en quelques années, signe d’un regain de quête spirituelle. En parallèle, les travaux de politistes comme Yann Raison du Cléziou mettent en évidence un mouvement plus général de reflux des pratiques religieuses.
Tareq Oubrou cite aussi Peter Berger, sociologue américain, qui dès les années 1980 constatait le retour du religieux dans l’espace politique, notamment à travers les mouvements évangéliques. La France n’échappe pas à cette recomposition, où coexistent désaffiliation et réinvestissement religieux.
Perspectives et recommandations
Les intervenants ont formulé plusieurs recommandations pour l’avenir :
• Clarifier davantage encore la distinction entre liberté dans l’espace public et règles strictes de neutralité dans les services publics, à renforcer dans certains services particulièrement sensibles.
• Promouvoir une sensibilisation large aux valeurs républicaines et encourager un dialogue respectueux entre convictions.
• Encourager un portage politique large de la laïcité, afin qu’elle demeure un projet républicain d’espérance partagé et défendu par le plus grand nombre.
• Développer une éducation au discernement et à la liberté de conscience, en protégeant les jeunes contre toute forme de coercition.
https://www.youtube.com/watch?v=SxaB1GuYIg4
Face à l’accélération des crises climatiques et sanitaires, le système hospitalier est appelé à se transformer en profondeur. À la croisée des enjeux de santé publique et de transition écologique, cette note propose la création d’un label « Hôpital de Santé Environnementale » pour structurer, valoriser et accélérer les démarches de soins durables. Une initiative ambitieuse pour faire de l’hôpital un acteur central de la santé de demain, à la fois plus responsable, plus préventif et mieux ancré dans les réalités territoriales.
La note de David Smadja et Marin de Nebehay met en lumière la nécessité urgente de repenser le rôle de l’hôpital face aux défis environnementaux, désormais reconnus comme des déterminants majeurs de santé. Pollution, dérèglement climatique et expositions multiples influencent directement l’état de santé des populations, tandis que le secteur hospitalier contribue lui-même significativement aux émissions de gaz à effet de serre.
Pour répondre à ce paradoxe, les auteurs s’appuient sur le concept d’exposome, qui permet d’appréhender la santé comme le résultat de l’ensemble des expositions subies tout au long de la vie. Cette approche ouvre la voie à une médecine plus préventive et territorialisée.
La note souligne également que de nombreuses initiatives existent déjà dans les établissements de santé (réduction des examens inutiles, logistique décarbonée, mutualisation des équipements), mais restent dispersées et insuffisamment valorisées.
La création d’un label national « Hôpital de Santé Environnementale » est ainsi proposée pour structurer ces démarches autour d’un référentiel commun : réduction des émissions, pertinence des soins, gestion des déchets, formation, mobilité durable ou encore sobriété numérique. Adaptable aux réalités locales, ce label constituerait un levier d’attractivité et d’innovation pour les établissements.
Enfin, les auteurs plaident pour un financement hybride, inspiré de modèles européens, afin d’accompagner cette transformation sans alourdir les charges hospitalières. Au-delà d’une simple réforme, il s’agit d’inscrire durablement l’hôpital dans une logique de « santé planétaire », conciliant qualité des soins, responsabilité environnementale et justice sociale.
Note Santé environnementaleTélécharger
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