République démocratique

Philippe Le Corre : « La guerre en Ukraine pèsera beaucoup plus lourdement sur la stratégie chinoise que ne l’aurait souhaité le régime de Pékin » 

par Philippe Le Corre le 23 mars 2022
En colportant les contrevérités russes au nom de son aversion à l’égard des Etats-Unis, Xi Jinping s’aliène les opinions publiques occidentales et pourrait bien se piéger lui-même, affirme dans une tribune au « Monde », le chercheur Philippe Le Corre, spécialiste de la Chine.
Rue en Chine

En 2005, Robert Zoellick, alors secrétaire d’Etat adjoint américain, s’était interrogé : « La Chine pouvait-elle devenir un « acteur responsable » ? » A écouter les dirigeants chinois depuis le début de l’invasion russe en Ukraine, on peut douter que cette proposition advienne aujourd’hui comme certains optimistes l’appellent de leurs vœux.

Jour après jour, les porte-parole du régime colportent des contrevérités, relayées ensuite par les réseaux sociaux chinois. Ainsi, le 8 mars, le porte-parole du ministère des affaires étrangères laissait entendre que les Etats-Unis pourraient contrôler des « laboratoires biologiques dangereux » en Ukraine. Combien de temps Pékin pourra-t-il continuer d’accuser les Etats-Unis et l’OTAN d’avoir mis le feu aux poudres tout en prétendant respecter la souveraineté territoriale des pays – dont l’Ukraine ? Pour une grande puissance aspirant à la première place du podium, on fait mieux en termes de responsabilité.

La relation entre Pékin et Moscou est « solide comme un roc », affirme le ministre chinois des affaires étrangères Wang Yi, surtout depuis la signature du « partenariat privilégié » le 4 février entre Xi Jinping et Vladimir Poutine. Une amitié « plus forte qu’une alliance », selon le numéro un chinois. La propagande prorusse étant établie de longue date, il est donc sans doute trop tard pour dénoncer l’horreur de l’agression. Les aficionados chinois de Vladimir Poutine comprendraient mal un tel revirement.

Ennemi héréditaire

Alliés dans leur aversion à l’ennemi désormais héréditaire – les Etats-Unis, accusés d’être « unipolaires » au nom d’une « prétendue universalité » –, les deux autocrates pratiquent l’un et l’autre l’opportunisme pour mieux défendre leurs systèmes. A l’inverse de Woodrow Wilson, le président américain qui déclarait en 1917 vouloir « rendre le monde plus sûr pour la démocratie », Xi et Poutine veulent conforter leur pouvoir autoritaire sur la durée.

Des différences notables demeurent. En attaquant l’Ukraine, Poutine court après la reconquête d’une Russie tsariste introuvable. Depuis des années déjà, la Russie apparaît davantage comme une puissance « disruptive » quand la Chine de Xi vise la suprématie mondiale. Ce sont des puissances révisionnistes de types différents : la Russie détruit, cherche à infiltrer, à influencer les opinions publiques, soutient les régimes en rupture avec la communauté internationale (du syrien Bachar Al-Assad au biéolorusse Alexandre Loukachenko) opposés aux valeurs portées par les démocraties.

La Chine – si elle ne rechigne pas à manipuler les opinions publiques, on l’a vu dans la première année de la pandémie – mise sur le temps long. Elle bâtit des structures capables de rivaliser avec les organisations internationales existantes (« nouvelles routes de la soie », banque asiatique pour les investissements pour les infrastructures, Organisation de coopération de Shanghai…), tout en défendant par tous les moyens ses intérêts dans le système international actuel (Nations unies, Banque mondiale…).

En clair, Xi veut reformater le monde à travers la technologie, le commerce, la science voire l’idéologie et donner ainsi à son système autoritaire un poids capable de rivaliser face aux démocraties. Des pays comme la Corée du Nord, la Birmanie, l’Iran ou la Syrie ne sauraient s’en plaindre, car ce genre de révisionnisme les conforte dans leurs propres systèmes autocratiques – qui perdurent avec l’appui de Moscou, de Pékin – ou des deux.

Dominer l’Asie

Mais alors que Poutine rêve de former une coalition des régimes autoritaires contre les démocraties, Xi rejette la bipolarité et revendique un monde multipolaire dont la Chine serait le grand pilier asiatique face à l’Amérique, à l’Europe et à quelques autres (Inde, Brésil, Afrique). Pékin veut dominer l’Asie, car c’est, à terme, le continent-pivot de l’économie mondiale. La Chine veut retrouver sa place d’empire à l’égard de l’Asie du Sud-Est, voire au-delà. Mais elle se heurte à de nombreuses résistances en Indo-Pacifique, qu’il s’agisse de l’Inde ou des alliés de l’Amérique : Australie, Japon, Corée du Sud.

Les revendications chinoises sur le reste du monde s’exercent principalement à deux niveaux : l’économie (ressources naturelles, exportations) et l’influence (pour mieux contrer les démocraties et préparer l’avenir). Les vagues chinoises d’investissement des deux dernières décennies, du Pakistan à l’Afrique subsaharienne, en passant par l’Egypte ou les Balkans répondent à ces critères. Et il n’y a rien de surprenant à ce que les premiers bénéficiaires de ces investissements soient des régimes autoritaires.

A quelques mois de son 20e congrès, qui doit couronner Xi Jinping pour un troisième mandat, le Parti communiste chinois ne souhaite pas se lancer dans une aventure géopolitique sur laquelle il n’a aucune maîtrise. Pourtant, il y a fort à parier que la guerre en Ukraine pèsera beaucoup plus lourdement sur la stratégie chinoise que ne l’aurait souhaité le régime de Pékin. En choisissant de ne pas trancher jusqu’ici, en s’enfermant dans ses diatribes dénonciatrices des Etats-Unis et dans la désinformation, la Chine pourrait se piéger elle-même. Sans proposition ni solution alternative, elle s’isole dans son discours autocentré et égoïste qui contribue encore davantage à dégrader une image passablement abîmée dans les démocraties du fait de la radicalisation du régime et de l’absence de débat public. Et elle joue gros en cas de victoire des démocrates en Ukraine.

Philippe Le Corre est chercheur spécialiste des questions chinoises (Harvard Kennedy School, Carnegie Endowment for International Peace) et enseignant à l’Essec. Il est membre de la Commission géopolitique du Laboratoire de la République.

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