Alors que les vagues de chaleur s’installent durablement dans notre quotidien, notre système de santé continue trop souvent de les traiter comme des crises exceptionnelles. Pour David Smadja, professeur d’hématologie à l’AP-HP et responsable de la commission Santé du Laboratoire de la République, la multiplication des canicules impose un changement de paradigme : passer de la réaction à l’anticipation. De l’adaptation des hôpitaux à l’aménagement des villes, il appelle à faire de la prévention climatique une véritable politique de santé publique.
Le sujet n’est plus la canicule mais notre incapacité collective à comprendre qu’elle n’est plus un épisode exceptionnel, mais une réalité sanitaire du XXIᵉ siècle. Demain, ces épisodes seront plus fréquents et plus intenses. Il est temps de les considérer comme un défi permanent de santé publique.
Comme les maladies chroniques, les vagues de chaleur ne relèvent plus de l’exception. Nous continuons pourtant à raisonner en gestion de crise alors qu’il faudrait raisonner en prévention. Notre santé dépend autant de notre environnement que des soins reçus. Qualité de l’air, logement, conditions de travail, bruit ou exposition aux fortes chaleurs façonnent durablement notre état de santé. La santé environnementale rappelle qu’une politique de santé commence dans l’aménagement des territoires. Le débat public reste ainsi enfermé dans une logique curative : climatisation, oui ou non ? Notre système réagit aux crises plus qu’il ne les anticipe.
Les images observées cette semaine dans plusieurs hôpitaux français sont éloquentes : salles transformées en espaces de rafraîchissement, couvertures de survie aux fenêtres, équipes contraintes d’improviser dans des bâtiments inadaptés.
Pourquoi nos hôpitaux demeurent-ils aussi vulnérables alors que ces épisodes sont prévisibles ? Notre modèle privilégie naturellement les dépenses de soins. Nous savons financer une hospitalisation, une intervention ou un examen. En revanche, nous avons beaucoup plus de difficultés à financer les investissements qui permettent précisément d’éviter que ces soins deviennent nécessaires. La tarification à l’activité (T2A) a profondément amélioré la transparence du financement hospitalier. Mais elle demeure orientée vers la production de soins. Adapter un hôpital aux fortes chaleurs, rénover son bâti, améliorer son isolation thermique, végétaliser ses espaces, développer des solutions de rafraîchissement passif, moderniser les systèmes de ventilation ou réduire les îlots de chaleur ne produisent pas immédiatement des actes médicaux. Pourtant, ces investissements évitent demain des hospitalisations, des complications et parfois des décès.
L’adaptation au changement climatique est désormais une mission de santé publique. Elle concerne les collectivités, les urbanistes, les architectes, les entreprises, les établissements scolaires et les professionnels de santé. Une ville qui réduit les îlots de chaleur et protège les plus vulnérables produit déjà de la santé. Un hôpital adapté aux fortes chaleurs est lui aussi un outil de prévention. Cette ambition suppose également de repenser l’organisation de l’État. La Délégation à l’aménagement du territoire et à l’action régionale (DATAR), créée en 1963, fut le symbole d’une puissance publique capable de planifier et de transformer durablement les territoires. Face au défi climatique, une proposition de « DATAR 2.0 » pourrait réunir des compétences aujourd’hui dispersées entre de nombreuses administrations.
Au fond, la canicule agit comme un révélateur : elle montre les limites d’une action publique encore organisée pour réparer plutôt que pour prévenir. Le meilleur investissement est souvent celui qui évite que la crise n’advienne.
David Smadja est professeur d’hématologie à l’AP-HP et à l’Université Paris Cité, responsable de la Commission Santé du Laboratoire de la République. Il est l’auteur de « La République de la prévention » aux éditions LEH (sortie le 28 août 2026).
Et si la santé publique relevait aussi des responsabilités municipales ? Dans cette note, première de notre série consacrée aux élections municipales, David Smadja défend l’idée d’un maire pleinement acteur de la santé des citoyens et appelle à intégrer la culture scientifique au cœur de la décision locale pour renforcer la démocratie.
Dans cette note « Pour une République des savoirs partagés : le maire, acteur oublié de la santé publique », David Smadja défend une thèse claire : la santé publique ne se joue pas uniquement à l’hôpital, mais dans l’ensemble des politiques locales (urbanisme, logement, transports, environnement). À rebours d’une vision strictement sanitaire, il rappelle que le maire, par sa proximité avec le terrain et ses compétences en matière d’aménagement et de gouvernance, devrait être reconnu comme un acteur central de la santé des populations.
Pourtant, face à la technicité croissante des enjeux contemporains (crises sanitaires, changement climatique, pollutions, risques environnementaux…), les élus locaux restent insuffisamment armés pour dialoguer avec les experts, interpréter les données scientifiques et anticiper les impacts de long terme de leurs décisions. La pandémie de Covid-19 a mis en lumière ce décalage entre savoir scientifique et pouvoir local, révélant l’isolement de nombreux maires face à des décisions complexes.
S’inscrivant dans la dynamique portée par la Fondation Charpak, l’auteur plaide pour une véritable « République des savoirs partagés ». Cela suppose de renforcer la formation scientifique des élus, d’organiser un dialogue structuré entre chercheurs et décideurs, et d’intégrer pleinement la culture de la preuve dans la gouvernance territoriale. À l’heure des crises multiples, il en va non seulement de l’efficacité des politiques publiques, mais aussi de la qualité démocratique de nos institutions.
David Smadja est professeur d'hématologie (Université Paris Cité, Inserm PARCC et Hôpital Européen Georges Pompidou) et responsable de la commission Santé du Laboratoire de la République.
Municipales 2026 - Note SantéTélécharger
À l’occasion du lancement de la newsletter hebdomadaire « Les mardis de l’innovation en santé »,David Smadja et Léa Behr proposent une réflexion fondatrice sur les transformations qui redessinent aujourd’hui le paysage sanitaire. À la croisée des sciences du vivant, de l’intelligence artificielle, des données de santé, des biotechnologies et des innovations organisationnelles, cette première contribution expose les ambitions de cette nouvelle série de publications : décrypter les innovations émergentes, éclairer leurs enjeux pour les patients et les professionnels, et nourrir le débat public autour des choix qui façonneront la santé du XXIe siècle.
La santé entre dans une nouvelle phase de transformation. Après les révolutions thérapeutiques, biologiques et numériques des dernières décennies, une nouvelle dynamique est désormais à l’œuvre, portée par la convergence entre les sciences du vivant, les données de santé, l’intelligence artificielle, les biotechnologies et les innovations organisationnelles.
Cette évolution dépasse largement le cadre du progrès technologique. Elle modifie en profondeur notre manière de prévenir les maladies, d’établir les diagnostics, de personnaliser les traitements, d’organiser les parcours de soins et de piloter les politiques publiques de santé. Les innovations qui émergent aujourd’hui dessinent progressivement un nouveau modèle de santé, plus prédictif, plus préventif, plus personnalisé et potentiellement plus efficient.
Dans le même temps, les défis auxquels notre système de santé est confronté n’ont jamais été aussi importants. Vieillissement de la population, augmentation des maladies chroniques, tensions sur les ressources humaines, contraintes budgétaires, attentes croissantes des citoyens, enjeux de souveraineté sanitaire et compétition internationale imposent de repenser les modalités d’organisation et de financement de la santé.
L’innovation apparaît ainsi non seulement comme un facteur de progrès médical mais également comme un levier stratégique permettant de répondre aux défis structurels auxquels notre pays est confronté. C’est dans cet esprit que le Laboratoire de la République lance une série de notes hebdomadaires consacrées à l’innovation en santé.
L’ambition de cette initiative est de contribuer au débat public en apportant un éclairage rigoureux, indépendant et prospectif sur les transformations qui façonnent la médecine et le système de santé du XXIe siècle. Dans un environnement où les annonces se multiplient et où les cycles d’innovation s’accélèrent, il est devenu essentiel de distinguer les ruptures technologiques majeures des évolutions plus incrémentales, d’identifier les innovations réellement créatrices de valeur et de mieux comprendre les conditions de leur déploiement au bénéfice des patients et de la collectivité.
Ces publications n’ont pas vocation à promouvoir des acteurs particuliers ni à défendre des intérêts sectoriels. Elles visent à analyser les évolutions scientifiques, médicales, technologiques et organisationnelles qui pourraient avoir un impact significatif sur la santé publique, la qualité des soins, l’organisation du système de santé et la compétitivité de notre écosystème d’innovation.
Notre conviction est simple : l’innovation ne doit pas être évaluée uniquement à travers sa performance technologique. Sa véritable valeur réside dans sa capacité à améliorer la santé des populations, renforcer la prévention, faciliter le travail des professionnels, optimiser les parcours de soins et contribuer à la soutenabilité du système de santé.
Au cours des prochains mois, les Notes du Laboratoire de la République exploreront les principaux champs de transformation de la santé contemporaine.
L’intelligence artificielle occupera naturellement une place centrale dans cette réflexion. Longtemps considérée comme un simple outil d’aide à la décision, l’IA devient progressivement une technologie structurante capable de transformer l’ensemble de la chaîne de valeur de la santé. Ses applications concernent déjà l’interprétation de l’imagerie médicale, l’analyse biologique, l’aide au diagnostic, la médecine prédictive, la découverte de nouveaux médicaments, l’optimisation des parcours de soins ou encore l’automatisation de nombreuses tâches administratives.
Mais au-delà de ces usages, une nouvelle étape se dessine : celle des systèmes de santé dits « IA-Native ». À l’image des organisations nativement numériques qui ont profondément transformé d’autres secteurs économiques, les futures organisations de santé pourraient être conçues dès l’origine autour des capacités offertes par l’intelligence artificielle. Dans cette perspective, l’IA ne constituerait plus une couche technologique supplémentaire venant améliorer des processus existants ; elle deviendrait un élément constitutif de la conception même des parcours de soins, de la prévention, de la recherche clinique, de l’organisation hospitalière et de la santé publique. Cette transformation pourrait favoriser une médecine davantage prédictive, une prévention personnalisée à grande échelle, une détection plus précoce des maladies, une meilleure allocation des ressources et une coordination renforcée des parcours patients. Elle soulève également des questions fondamentales relatives à la gouvernance des données, à la transparence des algorithmes, à la souveraineté numérique, à la cybersécurité et à la préservation de la relation humaine au cœur du soin.
Les futures notes s’intéresseront également aux évolutions de la biologie médicale, devenue un acteur central de la décision clinique. Les progrès des technologies analytiques, des biomarqueurs, du diagnostic moléculaire et de la biologie délocalisée ouvrent de nouvelles perspectives pour accélérer les diagnostics, personnaliser les prises en charge et améliorer l’efficience des parcours de soins. La biologie médicale n’est plus seulement un outil de confirmation diagnostique ; elle participe désormais pleinement à la médecine de précision et à la prévention.
La génétique constituera également un axe majeur de réflexion. Les avancées du séquençage à haut débit, l’amélioration des capacités d’analyse des données biologiques et le développement de nouvelles approches thérapeutiques permettent d’envisager une médecine toujours plus individualisée. Ces progrès concernent aussi bien les maladies rares que l’oncologie, la prévention, le dépistage ou encore l’identification précoce des facteurs de risque.
L’imagerie médicale et la radiologie connaissent elles aussi une évolution profonde. L’intégration croissante des outils d’intelligence artificielle, l’amélioration des capacités d’acquisition et la convergence entre données cliniques, biologiques et radiologiques ouvrent la voie à des approches diagnostiques toujours plus précises et personnalisées.
La prévention occupera une place particulière dans cette série. Pendant longtemps, les systèmes de santé ont principalement été organisés autour du traitement des maladies. Les défis démographiques et économiques imposent aujourd’hui un changement de paradigme. Les innovations permettant d’identifier plus précocement les risques, d’anticiper les complications et de personnaliser les stratégies préventives pourraient constituer l’un des principaux leviers d’amélioration de la santé des populations au cours des prochaines décennies.
Au-delà des innovations technologiques, ces notes s’intéresseront également aux innovations organisationnelles, aux nouveaux modèles de financement, aux transformations des parcours de soins et aux évolutions des politiques publiques de santé. L’histoire montre en effet que les progrès les plus significatifs résultent souvent de la combinaison entre innovation scientifique, innovation organisationnelle et innovation réglementaire.
L’innovation en santé est aujourd’hui devenue un enjeu majeur de souveraineté. La maîtrise des technologies stratégiques, des infrastructures numériques, des données de santé, des capacités de recherche et de production constitue désormais un déterminant essentiel de la résilience des nations. Dans un environnement international marqué par une accélération des investissements et une compétition technologique croissante, la France dispose d’atouts considérables : une recherche biomédicale reconnue, un système hospitalier de qualité, des professionnels hautement qualifiés et un écosystème d’innovation dynamique. Ces forces devront néanmoins être pleinement mobilisées pour permettre l’émergence d’innovations créatrices de valeur pour les patients et pour la société.
Conscient que la diffusion des connaissances ne peut plus aujourd’hui reposer sur un seul format, le Laboratoire de la République développera une approche éditoriale multicanale associant notes d’analyse, tribunes, décryptages, entretiens, podcasts et contenus audiovisuels. Chaque sujet pourra ainsi être abordé selon plusieurs niveaux de lecture, depuis l’analyse approfondie destinée aux décideurs publics, aux professionnels de santé et aux experts, jusqu’à des formats plus accessibles permettant de toucher un public plus large.
Cette diversité des formats répond à une même ambition : rendre les enjeux scientifiques, technologiques et organisationnels de la santé plus compréhensibles, plus accessibles et plus utiles au débat public. Les notes hebdomadaires constitueront le socle de cette démarche. Elles pourront être complétées par des podcasts réunissant chercheurs, cliniciens, entrepreneurs, représentants des patients, experts et décideurs publics, ainsi que par des vidéos pédagogiques permettant d’expliquer les grandes innovations qui transforment la santé et leurs implications pour notre société.
Au-delà de l’analyse, cette démarche vise également à créer un espace d’échange entre les différents acteurs de l’écosystème de santé. L’innovation ne se construit pas uniquement dans les laboratoires, les hôpitaux, les universités ou les entreprises ; elle se nourrit de la confrontation des expériences, des expertises et des points de vue. En associant différents formats et différentes voix, le Laboratoire de la République entend contribuer à faire émerger une réflexion collective sur les transformations de la santé, leurs opportunités et leurs conditions de réussite.
Chaque semaine, les Notes du Laboratoire de la République auront ainsi pour objectif de décrypter les innovations émergentes, d’en analyser les bénéfices potentiels, d’en identifier les limites et d’éclairer les choix qui devront être faits dans les années à venir. La santé de demain ne se construira ni contre la science, ni contre l’innovation. Elle devra au contraire s’appuyer sur les avancées technologiques tout en demeurant fidèle aux principes d’équité, de solidarité, de confiance et d’humanisme qui fondent notre modèle de santé.
Parce que les décisions prises aujourd’hui détermineront les capacités de notre système de santé à répondre aux défis de demain, il est essentiel de comprendre, d’évaluer et d’anticiper les innovations qui transforment déjà notre présent.
À travers ses notes, ses podcasts, ses vidéos et ses travaux de prospective, le Laboratoire de la République souhaite contribuer à éclairer les choix qui façonneront la santé de demain, en plaçant l’innovation, la prévention, la science et l’intérêt général au cœur du débat public.
Rendez-vous le mardi 23 juin pour la première note
« Les mardis de l’innovation en santé »
David Smadja est professeur d’hématologie à l'AP-HP et à l'Université Paris Cité, responsable de la Commission Santé du Laboratoire de la République.
Léa Behr est CEO de RespublicIA et membre de la commission Santé du Laboratoire de la République.
L’intelligence artificielle révolutionne déjà le diagnostic médical, l’imagerie ou encore la découverte de nouveaux traitements. Mais son potentiel s’étend bien au-delà : elle peut aussi transformer l’organisation des soins en s’attaquant aux lourdeurs administratives qui retardent l’accès des patients à leur prise en charge. Aux États-Unis, où les procédures d’autorisation préalable conditionnent le remboursement de nombreux soins, ces démarches peuvent repousser un traitement de plusieurs semaines. Avec ClarityCare AI, Hermine Tranié a fait le pari d’utiliser des agents d’intelligence artificielle pour automatiser ces processus et réduire ces délais à quelques minutes. Dans cet entretien, elle revient sur son parcours d’entrepreneure, sa vision de l’innovation en santé et les enseignements que la France peut tirer de cette expérience américaine.
Entretien avec Hermine Tranié, présidente et co-fondatrice de ClarityCare AI (English version below).
L’intelligence artificielle est souvent associée au diagnostic, à la radiologie ou à la découverte de nouveaux médicaments. Pourtant, elle peut aussi transformer un aspect beaucoup moins visible, mais essentiel, du système de santé : l’accès aux soins. Aux États-Unis, les procédures de prior authorization retardent chaque année des millions de traitements. ClarityCare AI s’est donné pour mission d’automatiser ces démarches afin de permettre aux patients d’accéder plus rapidement aux soins. Nous recevons aujourd’hui Hermine Tranié, présidente-cofondatrice de ClarityCare AI.
Le parcours entrepreneurial
Bonjour Hermine, vous avez aujourd’hui créé une entreprise de santé numérique aux États-Unis. Pourtant, rien ne vous prédestinait forcément à cette aventure. Quel a été votre parcours ?
Je ne suis pas devenue entrepreneure parce que j’avais une idée. Je le suis devenue parce que j’avais trouvé un problème que je ne pouvais plus ignorer. Au MIT, puis au fil d’expériences variées, j’ai eu la chance de travailler sur presque tous les aspects de l’industrie de la santé : la découverte de médicaments, l’optimisation de la planification hospitalière, les essais cliniques, les dispositifs médicaux. C’est ce parcours qui m’a fait découvrir une réalité simple : l’accès au soin ne dépend pas seulement de la science. La plupart du temps, il s’agit d’obtenir un rendez-vous, d’avoir une garantie financière sur la couverture du soin, ou tout simplement de pouvoir récupérer son médicament à la pharmacie. La prior authorization est précisément le mécanisme qui apporte cette garantie financière au patient et au médecin, et qui sécurise l’ensemble du processus. C’est là que j’ai décidé d’agir.
Comment avez-vous eu cette idée ?
Je n’ai pas eu d’idée au sens où on l’entend d’habitude : il n’y a pas eu d’illumination. ClarityCare est née d’une succession de constats qui ont fini par rendre ce travail inévitable. Ma recherche au MIT m’avait laissée avec un constat frustrant : l’immense majorité des données cliniques générées chaque jour ne sont pas, ou très peu, utilisées pour aider le patient.
Plutôt que de poursuivre ma recherche, j’ai décidé de sortir du campus et d’aller me confronter au terrain. J’ai rejoint un incubateur, où j’ai rencontré Alex, mon associé, qui venait du monde de l’assurance. Tous les deux, nous avons fait du porte-à-porte dans les cabinets médicaux de Lower Manhattan pour comprendre le système de santé de l’intérieur. Très vite, les équipes administratives des cabinets nous préparaient d’énormes dossiers documentant leurs tâches et leurs échanges avec les assureurs, et un sujet revenait systématiquement : la prior authorization, cette autorisation préalable qui relie le médecin à l’assureur avant chaque soin. Dans un cabinet d’oncologie, cela signifie un dossier pour chaque imagerie, pour chaque prescription médicamenteuse
Avec Alex, nous avons alors décidé de changer de perspective : après avoir compris le problème côté médecins, nous sommes allés voir ce qui se passait de l’autre côté, chez les assureurs. C’est ainsi qu’est née ClarityCare : d’une quête de questions et d’incompréhensions. Longue réponse pour dire que je n’ai jamais d’« idées » : j’essaie de résoudre des problèmes, et de comprendre pourquoi la situation est ce qu’elle est.
Pourquoi avoir choisi un problème aussi peu visible que les autorisations préalables, alors que beaucoup d’entrepreneurs se tournent vers le diagnostic ou les dispositifs médicaux ?
J’ai toujours parié sur les mal-aimés : les sujets ingrats, ceux que personne ne veut regarder. C’est exactement ça qui m’anime. Le diagnostic et les dispositifs médicaux attirent naturellement les talents et les capitaux ; les autorisations préalables, elles, font perdre du temps à des millions de patients dans une indifférence quasi générale. L’impact potentiel y est immense, précisément parce que personne n’y allait jusque-là.
Comprendre ClarityCare AI
Pour commencer simplement, si vous aviez une minute pour expliquer ClarityCare AI à un patient, à un professionnel de santé ou à un étudiant en médecine ou en pharmacie, que diriez-vous ?
ClarityCare AI déploie des agents d’intelligence artificielle qui prennent en charge les tâches administratives du parcours de soin : l’accès au soin d’abord, le support pendant le soin, puis le suivi administratif et financier après la procédure. Ce type de démarche existe aussi en France : c’est l’accord préalable, utilisé pour certains actes et traitements dont l’apnée du sommeil, transports médicalisés, appareillages médicaux, analyses de laboratoire de biologie médicale.
Aux États-Unis, ce mécanisme est extrêmement répandu, car tout soin coûte cher : le praticien, le patient et l’assureur doivent se mettre d’accord en amont sur la nécessité du soin. Chaque jour, des millions d’accords préalables s’échangent entre ces acteurs, et chacun attend une réponse. Electra, le produit phare de ClarityCare, gère ces accords préalables en quelques minutes et répond au praticien en quasi-temps réel.
Concrètement, comment votre solution s’intègre-t-elle dans le quotidien d’un médecin ou d’un établissement de santé ?
Pour le médecin ou l’établissement, une seule chose change : la réponse arrive en moins de cinq minutes. Ça peut paraître minime, mais la moyenne nationale est de trois semaines. Trois semaines, c’est une personne âgée qui attend sa prothèse de hanche, ou un patient qui a une tumeur attend son PET scan pour pouvoir poser un diagnostic. La plupart des patients n’osent pas commencer le soin avant d’avoir la réponse, de peur de s’endetter à vie si le soin n’était finalement pas couvert.
Comment passe-t-on du constat d’un besoin à un outil qui répond en cinq minutes ?
En se concentrant sur le problème le plus douloureux, et en ne résolvant que celui-là. Puis on avance, problème après problème. Notre premier client en est la meilleure illustration : notre logiciel d’alors ne ressemblait en rien à ce que nous faisons aujourd’hui, mais sa douleur était telle qu’il préférait notre version bêta à rien du tout. C’est le meilleur signal qui existe : quand quelqu’un adopte un produit encore imparfait, c’est que vous résolvez un problème qui compte vraiment.
Aujourd’hui, nous travaillons avec des clients de toutes tailles, de l’équivalent américain de la Sécurité sociale, au niveau fédéral, jusqu’aux assureurs régionaux et nationaux. ClarityCare génère déjà plusieurs millions de dollars de revenus, là où il n’y avait rien il y a quelques mois. Nous venons par ailleurs de clore notre dernière levée de fonds, je pourrai en dire plus dans quelques semaines. Une conviction, enfin : l’innovation, ce n’est pas que du logiciel. Derrière chaque réponse rendue en cinq minutes, il y a des équipes de cliniciens, ingénieurs, spécialistes de l'assurance qui vérifient, apprennent et améliorent le système en continu.
Quels sont aujourd’hui les principaux résultats obtenus en termes de réduction des délais ou de simplification des procédures ?
Aujourd’hui, ClarityCare touche plus de 2 millions de vies. Et chaque semaine, des milliers de ces patients savent en moins de cinq minutes si leur soin est couvert, là où cela peut prendre des semaines. C’est notre résultat le plus concret : du temps d’incertitude rendu aux patients et aux médecins.
Votre client est-il le médecin, l’hôpital, l’assureur… ou finalement le patient ?
Je cherche toujours à créer des situations « gagnant-gagnant-gagnant ». Mon client, c’est l’assureur : des directives fédérales lui imposent de décider plus vite, mais face au volume, il n’y parvient pas, il prend des amendes et se met les patients à dos. L’hôpital, lui, veut réaliser une procédure médicale, mais encore faut-il qu’il soit payé : l’autorisation préalable le lui garantit, et l’obtenir en cinq minutes lui permet de mieux s’organiser. Le patient, enfin, veut le meilleur soin possible, le plus vite possible, sans que cela lui coûte toutes ses économies. Quand ces trois intérêts s’alignent, tout le monde gagne.
Innovation en santé
ClarityCare AI illustre une innovation technologique, mais aussi organisationnelle. Pensez-vous que les plus grandes innovations de demain concerneront davantage l’organisation des soins que les technologies elles-mêmes ?
Les deux doivent fonctionner main dans la main. On peut caricaturer deux extrêmes : des technologies incroyables mais inaccessibles d’un côté, du soin médiocre mais abondant de l’autre. Ce qu’on veut, c’est un soin incroyable et abondant. Et on n’y arrive qu’en investissant du temps et de l’argent dans les deux à la fois : la technologie, et l’organisation qui la rend accessible.
Comment imaginer possiblement une translation de cette expérience en France ?
Soyons honnêtes : notre marché direct, ce sont d’abord les États-Unis. La seule administration de la santé y représente plus de 1 200 milliards de dollars par an, et ce marché croît de plus de 10 % chaque année. Nous avons du travail.
Mais la France n’est jamais loin. D’abord parce que je suis française, et que c’est une fierté de montrer qu’une entreprise fondée par une Française travaille avec l’État fédéral américain sur un sujet aussi sensible que la donnée de santé. Ensuite parce que ClarityCare grandit grâce à des ingénieurs français de très grande qualité, que nous faisons venir à San Francisco.
Enfin, parce que la méthode, elle, est transposable : je suis pragmatique, j’aime comprendre les flux financiers qui paie quoi, où se loge l’opacité, où naissent les frictions. C’est là que se révèlent les opportunités, dans n’importe quel système de santé. Le jour où la question se posera en Europe, nous serons prêts.
Entrepreneuriat et management
Comment recrute-t-on dans une startup qui réunit médecins, ingénieurs et spécialistes de l’intelligence artificielle ?
On recrute sur l’obsession du problème et l’obsession du détail plus que sur le CV. Faire travailler ensemble médecins, ingénieurs et spécialistes de l’IA suppose une langue commune : chez nous, c’est le parcours du patient. Les ingénieurs assistent aux échanges avec les cliniciens, et les cliniciens participent aux revues produit. Le respect mutuel des expertises n’est pas un bonus culturel, c’est une condition de survie.
Quelle culture d’entreprise cherchez-vous à construire chez ClarityCare AI ?
Une culture d’excellence, d’innovation et de créativité. L’excellence, parce que nous traitons de la donnée de santé et que nous n’avons pas droit à l’à-peu-près. L’innovation et la créativité, parce que le problème que nous attaquons n’a jamais été résolu : il n’y a pas de manuel, il faut l’écrire.
Cette excellence-là ne se décrète pas : elle se compose. Chaque détail compte ; faire 1 % mieux, partout, tous les jours, c’est ce qui crée l’exceptionnel par effet cumulé. J’y ajoute deux convictions qui me guident : les actes comptent infiniment plus que les mots, et « how you do one thing is how you do everything » la manière dont on fait une chose est la manière dont on fait tout.
Comment arbitrer lorsqu’il faut choisir entre une innovation ambitieuse et une solution plus simple mais immédiatement utile pour les patients ?
Je suis globalement d’avis de sortir une première version, même minimale, le plus rapidement possible, et de s’améliorer en cours de route. Un produit simple qui fait gagner trois semaines à un patient aujourd’hui vaut mieux qu’un produit parfait dans deux ans. Une nuance toutefois : ce raisonnement s’applique au logiciel, pas aux médicaments ni aux dispositifs médicaux, où les exigences sont d’un tout autre ordre.
Vision
Votre ambition est-elle de devenir un acteur majeur des autorisations préalables ou plus largement une plateforme d’optimisation du parcours de soins ?
Notre ambition est de « turn healthcare online » : être l’architecture sur laquelle tout ce qui touche au parcours de soin, en dehors de l’interaction directe entre le patient et le soignant, est géré par ClarityCare. Une comparaison : aux États-Unis, quand vous achetez une canette de Coca, vous payez 1 dollar, votre carte affiche 1 dollar le jour même, et le relevé de fin de mois indique 1 dollar. Dans la santé, expérience personnelle, vous allez passer un IRM, le standardiste vous demande 100 dollars de reste à charge, le « copay », un montant fixé dans votre contrat d’assurance, et à la fin du mois vous recevez une facture de 850 dollars. Puis, pendant des semaines, l’hôpital vous appelle plusieurs fois par jour pour réclamer de l’argent, encore et toujours.
Tant que payer un soin ne sera pas aussi simple et transparent qu’acheter une canette de Coca, notre travail ne sera pas terminé.
Conclusion
Quelle réussite vous rendrait la plus fière : la croissance de votre entreprise, son impact sur les patients ou l’évolution du système de santé ?
L’impact sur les patients et il y a quatre ans, avant d’arriver aux États-Unis, j’aurais répondu exactement la même chose. Cela n’a pas changé. Ce qui a changé, c’est le comment.
À l’époque, j’aurais parlé de bien commun, d’un idéal plus abstrait. Aux États-Unis, j’ai appris et je le vois chaque jour que l’hypercroissance n’est pas l’ennemie de cet idéal : elle en est le moteur. La croissance de notre revenu annuel récurrent (ce que les startups appellent l’ARR) enclenche un cercle vertueux : elle nous permet d’attirer des talents exceptionnels, qui nous poussent à toujours mieux servir nos clients, ce qui en attire de nouveaux. Et grâce à cela, nous touchons aujourd’hui plus de 2 millions de vies dont des milliers, chaque semaine, obtiennent leur réponse en moins de cinq minutes. Cet impact-là ne serait probablement pas possible sans cette émulation intellectuelle et financière.
Mais à la fin, la mesure qui compte reste la même : le nombre de patients qui accèdent plus vite à leur soin.
Enfin, les grandes innovations naissent souvent de rencontres, mais aussi de lectures. Existe-t-il un livre, un auteur ou une idée qui a profondément influencé votre manière de penser l’innovation et l’entrepreneuriat ? Pourquoi ?
Sans hésiter, je dirais Outliers, de Malcolm Gladwell. Parce qu’il démonte le mythe du génie solitaire : la réussite naît de la rencontre entre un travail acharné et des circonstances qu’il faut savoir saisir. Cela m’a appris à chercher les opportunités là où personne ne regarde et à travailler assez pour être prête quand elles se présentent.
Merci Hermine pour cet échange passionnant. Votre expérience américaine montre que l’innovation en santé ne consiste pas seulement à inventer de nouvelles technologies, mais aussi à repenser des organisations et des parcours que nous avons parfois fini par considérer comme immuables. Beaucoup des idées et des méthodes que vous développez sont transposables à la France : partir du terrain, identifier les véritables points de friction et utiliser l’IA pour rendre le système plus simple, plus rapide et finalement plus humain. Une belle source d’inspiration pour transformer notre système de santé.
Rendez-vous mardi 18 août pour le prochain épisode
« Les mardis de l’innovation en santé »
David Smadja est professeur d’hématologie à l’AP-HP et à l’Université Paris Cité, responsable de la Commission Santé du Laboratoire de la République.
Léa Behr est CEO de RespublicIA et membre de la commission Santé du Laboratoire de la République.
Pour nos lecteurs internationaux, la version anglaise de cet entretien est disponible ci-dessous. For our international readers, the English version of this interview is available below.
Interview with Hermine Tranié - English versionTélécharger
Et si la santé publique relevait aussi des responsabilités municipales ? Dans cette note, première de notre série consacrée aux élections municipales, David Smadja défend l’idée d’un maire pleinement acteur de la santé des citoyens et appelle à intégrer la culture scientifique au cœur de la décision locale pour renforcer la démocratie.
Dans cette note « Pour une République des savoirs partagés : le maire, acteur oublié de la santé publique », David Smadja défend une thèse claire : la santé publique ne se joue pas uniquement à l’hôpital, mais dans l’ensemble des politiques locales (urbanisme, logement, transports, environnement). À rebours d’une vision strictement sanitaire, il rappelle que le maire, par sa proximité avec le terrain et ses compétences en matière d’aménagement et de gouvernance, devrait être reconnu comme un acteur central de la santé des populations.
Pourtant, face à la technicité croissante des enjeux contemporains (crises sanitaires, changement climatique, pollutions, risques environnementaux…), les élus locaux restent insuffisamment armés pour dialoguer avec les experts, interpréter les données scientifiques et anticiper les impacts de long terme de leurs décisions. La pandémie de Covid-19 a mis en lumière ce décalage entre savoir scientifique et pouvoir local, révélant l’isolement de nombreux maires face à des décisions complexes.
S’inscrivant dans la dynamique portée par la Fondation Charpak, l’auteur plaide pour une véritable « République des savoirs partagés ». Cela suppose de renforcer la formation scientifique des élus, d’organiser un dialogue structuré entre chercheurs et décideurs, et d’intégrer pleinement la culture de la preuve dans la gouvernance territoriale. À l’heure des crises multiples, il en va non seulement de l’efficacité des politiques publiques, mais aussi de la qualité démocratique de nos institutions.
David Smadja est professeur d'hématologie (Université Paris Cité, Inserm PARCC et Hôpital Européen Georges Pompidou) et responsable de la commission Santé du Laboratoire de la République.
Municipales 2026 - Note SantéTélécharger
À l’occasion du lancement de la newsletter hebdomadaire « Les mardis de l’innovation en santé »,David Smadja et Léa Behr proposent une réflexion fondatrice sur les transformations qui redessinent aujourd’hui le paysage sanitaire. À la croisée des sciences du vivant, de l’intelligence artificielle, des données de santé, des biotechnologies et des innovations organisationnelles, cette première contribution expose les ambitions de cette nouvelle série de publications : décrypter les innovations émergentes, éclairer leurs enjeux pour les patients et les professionnels, et nourrir le débat public autour des choix qui façonneront la santé du XXIe siècle.
La santé entre dans une nouvelle phase de transformation. Après les révolutions thérapeutiques, biologiques et numériques des dernières décennies, une nouvelle dynamique est désormais à l’œuvre, portée par la convergence entre les sciences du vivant, les données de santé, l’intelligence artificielle, les biotechnologies et les innovations organisationnelles.
Cette évolution dépasse largement le cadre du progrès technologique. Elle modifie en profondeur notre manière de prévenir les maladies, d’établir les diagnostics, de personnaliser les traitements, d’organiser les parcours de soins et de piloter les politiques publiques de santé. Les innovations qui émergent aujourd’hui dessinent progressivement un nouveau modèle de santé, plus prédictif, plus préventif, plus personnalisé et potentiellement plus efficient.
Dans le même temps, les défis auxquels notre système de santé est confronté n’ont jamais été aussi importants. Vieillissement de la population, augmentation des maladies chroniques, tensions sur les ressources humaines, contraintes budgétaires, attentes croissantes des citoyens, enjeux de souveraineté sanitaire et compétition internationale imposent de repenser les modalités d’organisation et de financement de la santé.
L’innovation apparaît ainsi non seulement comme un facteur de progrès médical mais également comme un levier stratégique permettant de répondre aux défis structurels auxquels notre pays est confronté. C’est dans cet esprit que le Laboratoire de la République lance une série de notes hebdomadaires consacrées à l’innovation en santé.
L’ambition de cette initiative est de contribuer au débat public en apportant un éclairage rigoureux, indépendant et prospectif sur les transformations qui façonnent la médecine et le système de santé du XXIe siècle. Dans un environnement où les annonces se multiplient et où les cycles d’innovation s’accélèrent, il est devenu essentiel de distinguer les ruptures technologiques majeures des évolutions plus incrémentales, d’identifier les innovations réellement créatrices de valeur et de mieux comprendre les conditions de leur déploiement au bénéfice des patients et de la collectivité.
Ces publications n’ont pas vocation à promouvoir des acteurs particuliers ni à défendre des intérêts sectoriels. Elles visent à analyser les évolutions scientifiques, médicales, technologiques et organisationnelles qui pourraient avoir un impact significatif sur la santé publique, la qualité des soins, l’organisation du système de santé et la compétitivité de notre écosystème d’innovation.
Notre conviction est simple : l’innovation ne doit pas être évaluée uniquement à travers sa performance technologique. Sa véritable valeur réside dans sa capacité à améliorer la santé des populations, renforcer la prévention, faciliter le travail des professionnels, optimiser les parcours de soins et contribuer à la soutenabilité du système de santé.
Au cours des prochains mois, les Notes du Laboratoire de la République exploreront les principaux champs de transformation de la santé contemporaine.
L’intelligence artificielle occupera naturellement une place centrale dans cette réflexion. Longtemps considérée comme un simple outil d’aide à la décision, l’IA devient progressivement une technologie structurante capable de transformer l’ensemble de la chaîne de valeur de la santé. Ses applications concernent déjà l’interprétation de l’imagerie médicale, l’analyse biologique, l’aide au diagnostic, la médecine prédictive, la découverte de nouveaux médicaments, l’optimisation des parcours de soins ou encore l’automatisation de nombreuses tâches administratives.
Mais au-delà de ces usages, une nouvelle étape se dessine : celle des systèmes de santé dits « IA-Native ». À l’image des organisations nativement numériques qui ont profondément transformé d’autres secteurs économiques, les futures organisations de santé pourraient être conçues dès l’origine autour des capacités offertes par l’intelligence artificielle. Dans cette perspective, l’IA ne constituerait plus une couche technologique supplémentaire venant améliorer des processus existants ; elle deviendrait un élément constitutif de la conception même des parcours de soins, de la prévention, de la recherche clinique, de l’organisation hospitalière et de la santé publique. Cette transformation pourrait favoriser une médecine davantage prédictive, une prévention personnalisée à grande échelle, une détection plus précoce des maladies, une meilleure allocation des ressources et une coordination renforcée des parcours patients. Elle soulève également des questions fondamentales relatives à la gouvernance des données, à la transparence des algorithmes, à la souveraineté numérique, à la cybersécurité et à la préservation de la relation humaine au cœur du soin.
Les futures notes s’intéresseront également aux évolutions de la biologie médicale, devenue un acteur central de la décision clinique. Les progrès des technologies analytiques, des biomarqueurs, du diagnostic moléculaire et de la biologie délocalisée ouvrent de nouvelles perspectives pour accélérer les diagnostics, personnaliser les prises en charge et améliorer l’efficience des parcours de soins. La biologie médicale n’est plus seulement un outil de confirmation diagnostique ; elle participe désormais pleinement à la médecine de précision et à la prévention.
La génétique constituera également un axe majeur de réflexion. Les avancées du séquençage à haut débit, l’amélioration des capacités d’analyse des données biologiques et le développement de nouvelles approches thérapeutiques permettent d’envisager une médecine toujours plus individualisée. Ces progrès concernent aussi bien les maladies rares que l’oncologie, la prévention, le dépistage ou encore l’identification précoce des facteurs de risque.
L’imagerie médicale et la radiologie connaissent elles aussi une évolution profonde. L’intégration croissante des outils d’intelligence artificielle, l’amélioration des capacités d’acquisition et la convergence entre données cliniques, biologiques et radiologiques ouvrent la voie à des approches diagnostiques toujours plus précises et personnalisées.
La prévention occupera une place particulière dans cette série. Pendant longtemps, les systèmes de santé ont principalement été organisés autour du traitement des maladies. Les défis démographiques et économiques imposent aujourd’hui un changement de paradigme. Les innovations permettant d’identifier plus précocement les risques, d’anticiper les complications et de personnaliser les stratégies préventives pourraient constituer l’un des principaux leviers d’amélioration de la santé des populations au cours des prochaines décennies.
Au-delà des innovations technologiques, ces notes s’intéresseront également aux innovations organisationnelles, aux nouveaux modèles de financement, aux transformations des parcours de soins et aux évolutions des politiques publiques de santé. L’histoire montre en effet que les progrès les plus significatifs résultent souvent de la combinaison entre innovation scientifique, innovation organisationnelle et innovation réglementaire.
L’innovation en santé est aujourd’hui devenue un enjeu majeur de souveraineté. La maîtrise des technologies stratégiques, des infrastructures numériques, des données de santé, des capacités de recherche et de production constitue désormais un déterminant essentiel de la résilience des nations. Dans un environnement international marqué par une accélération des investissements et une compétition technologique croissante, la France dispose d’atouts considérables : une recherche biomédicale reconnue, un système hospitalier de qualité, des professionnels hautement qualifiés et un écosystème d’innovation dynamique. Ces forces devront néanmoins être pleinement mobilisées pour permettre l’émergence d’innovations créatrices de valeur pour les patients et pour la société.
Conscient que la diffusion des connaissances ne peut plus aujourd’hui reposer sur un seul format, le Laboratoire de la République développera une approche éditoriale multicanale associant notes d’analyse, tribunes, décryptages, entretiens, podcasts et contenus audiovisuels. Chaque sujet pourra ainsi être abordé selon plusieurs niveaux de lecture, depuis l’analyse approfondie destinée aux décideurs publics, aux professionnels de santé et aux experts, jusqu’à des formats plus accessibles permettant de toucher un public plus large.
Cette diversité des formats répond à une même ambition : rendre les enjeux scientifiques, technologiques et organisationnels de la santé plus compréhensibles, plus accessibles et plus utiles au débat public. Les notes hebdomadaires constitueront le socle de cette démarche. Elles pourront être complétées par des podcasts réunissant chercheurs, cliniciens, entrepreneurs, représentants des patients, experts et décideurs publics, ainsi que par des vidéos pédagogiques permettant d’expliquer les grandes innovations qui transforment la santé et leurs implications pour notre société.
Au-delà de l’analyse, cette démarche vise également à créer un espace d’échange entre les différents acteurs de l’écosystème de santé. L’innovation ne se construit pas uniquement dans les laboratoires, les hôpitaux, les universités ou les entreprises ; elle se nourrit de la confrontation des expériences, des expertises et des points de vue. En associant différents formats et différentes voix, le Laboratoire de la République entend contribuer à faire émerger une réflexion collective sur les transformations de la santé, leurs opportunités et leurs conditions de réussite.
Chaque semaine, les Notes du Laboratoire de la République auront ainsi pour objectif de décrypter les innovations émergentes, d’en analyser les bénéfices potentiels, d’en identifier les limites et d’éclairer les choix qui devront être faits dans les années à venir. La santé de demain ne se construira ni contre la science, ni contre l’innovation. Elle devra au contraire s’appuyer sur les avancées technologiques tout en demeurant fidèle aux principes d’équité, de solidarité, de confiance et d’humanisme qui fondent notre modèle de santé.
Parce que les décisions prises aujourd’hui détermineront les capacités de notre système de santé à répondre aux défis de demain, il est essentiel de comprendre, d’évaluer et d’anticiper les innovations qui transforment déjà notre présent.
À travers ses notes, ses podcasts, ses vidéos et ses travaux de prospective, le Laboratoire de la République souhaite contribuer à éclairer les choix qui façonneront la santé de demain, en plaçant l’innovation, la prévention, la science et l’intérêt général au cœur du débat public.
Rendez-vous le mardi 23 juin pour la première note
« Les mardis de l’innovation en santé »
David Smadja est professeur d’hématologie à l'AP-HP et à l'Université Paris Cité, responsable de la Commission Santé du Laboratoire de la République.
Léa Behr est CEO de RespublicIA et membre de la commission Santé du Laboratoire de la République.
L’intelligence artificielle révolutionne déjà le diagnostic médical, l’imagerie ou encore la découverte de nouveaux traitements. Mais son potentiel s’étend bien au-delà : elle peut aussi transformer l’organisation des soins en s’attaquant aux lourdeurs administratives qui retardent l’accès des patients à leur prise en charge. Aux États-Unis, où les procédures d’autorisation préalable conditionnent le remboursement de nombreux soins, ces démarches peuvent repousser un traitement de plusieurs semaines. Avec ClarityCare AI, Hermine Tranié a fait le pari d’utiliser des agents d’intelligence artificielle pour automatiser ces processus et réduire ces délais à quelques minutes. Dans cet entretien, elle revient sur son parcours d’entrepreneure, sa vision de l’innovation en santé et les enseignements que la France peut tirer de cette expérience américaine.
Entretien avec Hermine Tranié, présidente et co-fondatrice de ClarityCare AI (English version below).
L’intelligence artificielle est souvent associée au diagnostic, à la radiologie ou à la découverte de nouveaux médicaments. Pourtant, elle peut aussi transformer un aspect beaucoup moins visible, mais essentiel, du système de santé : l’accès aux soins. Aux États-Unis, les procédures de prior authorization retardent chaque année des millions de traitements. ClarityCare AI s’est donné pour mission d’automatiser ces démarches afin de permettre aux patients d’accéder plus rapidement aux soins. Nous recevons aujourd’hui Hermine Tranié, présidente-cofondatrice de ClarityCare AI.
Le parcours entrepreneurial
Bonjour Hermine, vous avez aujourd’hui créé une entreprise de santé numérique aux États-Unis. Pourtant, rien ne vous prédestinait forcément à cette aventure. Quel a été votre parcours ?
Je ne suis pas devenue entrepreneure parce que j’avais une idée. Je le suis devenue parce que j’avais trouvé un problème que je ne pouvais plus ignorer. Au MIT, puis au fil d’expériences variées, j’ai eu la chance de travailler sur presque tous les aspects de l’industrie de la santé : la découverte de médicaments, l’optimisation de la planification hospitalière, les essais cliniques, les dispositifs médicaux. C’est ce parcours qui m’a fait découvrir une réalité simple : l’accès au soin ne dépend pas seulement de la science. La plupart du temps, il s’agit d’obtenir un rendez-vous, d’avoir une garantie financière sur la couverture du soin, ou tout simplement de pouvoir récupérer son médicament à la pharmacie. La prior authorization est précisément le mécanisme qui apporte cette garantie financière au patient et au médecin, et qui sécurise l’ensemble du processus. C’est là que j’ai décidé d’agir.
Comment avez-vous eu cette idée ?
Je n’ai pas eu d’idée au sens où on l’entend d’habitude : il n’y a pas eu d’illumination. ClarityCare est née d’une succession de constats qui ont fini par rendre ce travail inévitable. Ma recherche au MIT m’avait laissée avec un constat frustrant : l’immense majorité des données cliniques générées chaque jour ne sont pas, ou très peu, utilisées pour aider le patient.
Plutôt que de poursuivre ma recherche, j’ai décidé de sortir du campus et d’aller me confronter au terrain. J’ai rejoint un incubateur, où j’ai rencontré Alex, mon associé, qui venait du monde de l’assurance. Tous les deux, nous avons fait du porte-à-porte dans les cabinets médicaux de Lower Manhattan pour comprendre le système de santé de l’intérieur. Très vite, les équipes administratives des cabinets nous préparaient d’énormes dossiers documentant leurs tâches et leurs échanges avec les assureurs, et un sujet revenait systématiquement : la prior authorization, cette autorisation préalable qui relie le médecin à l’assureur avant chaque soin. Dans un cabinet d’oncologie, cela signifie un dossier pour chaque imagerie, pour chaque prescription médicamenteuse
Avec Alex, nous avons alors décidé de changer de perspective : après avoir compris le problème côté médecins, nous sommes allés voir ce qui se passait de l’autre côté, chez les assureurs. C’est ainsi qu’est née ClarityCare : d’une quête de questions et d’incompréhensions. Longue réponse pour dire que je n’ai jamais d’« idées » : j’essaie de résoudre des problèmes, et de comprendre pourquoi la situation est ce qu’elle est.
Pourquoi avoir choisi un problème aussi peu visible que les autorisations préalables, alors que beaucoup d’entrepreneurs se tournent vers le diagnostic ou les dispositifs médicaux ?
J’ai toujours parié sur les mal-aimés : les sujets ingrats, ceux que personne ne veut regarder. C’est exactement ça qui m’anime. Le diagnostic et les dispositifs médicaux attirent naturellement les talents et les capitaux ; les autorisations préalables, elles, font perdre du temps à des millions de patients dans une indifférence quasi générale. L’impact potentiel y est immense, précisément parce que personne n’y allait jusque-là.
Comprendre ClarityCare AI
Pour commencer simplement, si vous aviez une minute pour expliquer ClarityCare AI à un patient, à un professionnel de santé ou à un étudiant en médecine ou en pharmacie, que diriez-vous ?
ClarityCare AI déploie des agents d’intelligence artificielle qui prennent en charge les tâches administratives du parcours de soin : l’accès au soin d’abord, le support pendant le soin, puis le suivi administratif et financier après la procédure. Ce type de démarche existe aussi en France : c’est l’accord préalable, utilisé pour certains actes et traitements dont l’apnée du sommeil, transports médicalisés, appareillages médicaux, analyses de laboratoire de biologie médicale.
Aux États-Unis, ce mécanisme est extrêmement répandu, car tout soin coûte cher : le praticien, le patient et l’assureur doivent se mettre d’accord en amont sur la nécessité du soin. Chaque jour, des millions d’accords préalables s’échangent entre ces acteurs, et chacun attend une réponse. Electra, le produit phare de ClarityCare, gère ces accords préalables en quelques minutes et répond au praticien en quasi-temps réel.
Concrètement, comment votre solution s’intègre-t-elle dans le quotidien d’un médecin ou d’un établissement de santé ?
Pour le médecin ou l’établissement, une seule chose change : la réponse arrive en moins de cinq minutes. Ça peut paraître minime, mais la moyenne nationale est de trois semaines. Trois semaines, c’est une personne âgée qui attend sa prothèse de hanche, ou un patient qui a une tumeur attend son PET scan pour pouvoir poser un diagnostic. La plupart des patients n’osent pas commencer le soin avant d’avoir la réponse, de peur de s’endetter à vie si le soin n’était finalement pas couvert.
Comment passe-t-on du constat d’un besoin à un outil qui répond en cinq minutes ?
En se concentrant sur le problème le plus douloureux, et en ne résolvant que celui-là. Puis on avance, problème après problème. Notre premier client en est la meilleure illustration : notre logiciel d’alors ne ressemblait en rien à ce que nous faisons aujourd’hui, mais sa douleur était telle qu’il préférait notre version bêta à rien du tout. C’est le meilleur signal qui existe : quand quelqu’un adopte un produit encore imparfait, c’est que vous résolvez un problème qui compte vraiment.
Aujourd’hui, nous travaillons avec des clients de toutes tailles, de l’équivalent américain de la Sécurité sociale, au niveau fédéral, jusqu’aux assureurs régionaux et nationaux. ClarityCare génère déjà plusieurs millions de dollars de revenus, là où il n’y avait rien il y a quelques mois. Nous venons par ailleurs de clore notre dernière levée de fonds, je pourrai en dire plus dans quelques semaines. Une conviction, enfin : l’innovation, ce n’est pas que du logiciel. Derrière chaque réponse rendue en cinq minutes, il y a des équipes de cliniciens, ingénieurs, spécialistes de l'assurance qui vérifient, apprennent et améliorent le système en continu.
Quels sont aujourd’hui les principaux résultats obtenus en termes de réduction des délais ou de simplification des procédures ?
Aujourd’hui, ClarityCare touche plus de 2 millions de vies. Et chaque semaine, des milliers de ces patients savent en moins de cinq minutes si leur soin est couvert, là où cela peut prendre des semaines. C’est notre résultat le plus concret : du temps d’incertitude rendu aux patients et aux médecins.
Votre client est-il le médecin, l’hôpital, l’assureur… ou finalement le patient ?
Je cherche toujours à créer des situations « gagnant-gagnant-gagnant ». Mon client, c’est l’assureur : des directives fédérales lui imposent de décider plus vite, mais face au volume, il n’y parvient pas, il prend des amendes et se met les patients à dos. L’hôpital, lui, veut réaliser une procédure médicale, mais encore faut-il qu’il soit payé : l’autorisation préalable le lui garantit, et l’obtenir en cinq minutes lui permet de mieux s’organiser. Le patient, enfin, veut le meilleur soin possible, le plus vite possible, sans que cela lui coûte toutes ses économies. Quand ces trois intérêts s’alignent, tout le monde gagne.
Innovation en santé
ClarityCare AI illustre une innovation technologique, mais aussi organisationnelle. Pensez-vous que les plus grandes innovations de demain concerneront davantage l’organisation des soins que les technologies elles-mêmes ?
Les deux doivent fonctionner main dans la main. On peut caricaturer deux extrêmes : des technologies incroyables mais inaccessibles d’un côté, du soin médiocre mais abondant de l’autre. Ce qu’on veut, c’est un soin incroyable et abondant. Et on n’y arrive qu’en investissant du temps et de l’argent dans les deux à la fois : la technologie, et l’organisation qui la rend accessible.
Comment imaginer possiblement une translation de cette expérience en France ?
Soyons honnêtes : notre marché direct, ce sont d’abord les États-Unis. La seule administration de la santé y représente plus de 1 200 milliards de dollars par an, et ce marché croît de plus de 10 % chaque année. Nous avons du travail.
Mais la France n’est jamais loin. D’abord parce que je suis française, et que c’est une fierté de montrer qu’une entreprise fondée par une Française travaille avec l’État fédéral américain sur un sujet aussi sensible que la donnée de santé. Ensuite parce que ClarityCare grandit grâce à des ingénieurs français de très grande qualité, que nous faisons venir à San Francisco.
Enfin, parce que la méthode, elle, est transposable : je suis pragmatique, j’aime comprendre les flux financiers qui paie quoi, où se loge l’opacité, où naissent les frictions. C’est là que se révèlent les opportunités, dans n’importe quel système de santé. Le jour où la question se posera en Europe, nous serons prêts.
Entrepreneuriat et management
Comment recrute-t-on dans une startup qui réunit médecins, ingénieurs et spécialistes de l’intelligence artificielle ?
On recrute sur l’obsession du problème et l’obsession du détail plus que sur le CV. Faire travailler ensemble médecins, ingénieurs et spécialistes de l’IA suppose une langue commune : chez nous, c’est le parcours du patient. Les ingénieurs assistent aux échanges avec les cliniciens, et les cliniciens participent aux revues produit. Le respect mutuel des expertises n’est pas un bonus culturel, c’est une condition de survie.
Quelle culture d’entreprise cherchez-vous à construire chez ClarityCare AI ?
Une culture d’excellence, d’innovation et de créativité. L’excellence, parce que nous traitons de la donnée de santé et que nous n’avons pas droit à l’à-peu-près. L’innovation et la créativité, parce que le problème que nous attaquons n’a jamais été résolu : il n’y a pas de manuel, il faut l’écrire.
Cette excellence-là ne se décrète pas : elle se compose. Chaque détail compte ; faire 1 % mieux, partout, tous les jours, c’est ce qui crée l’exceptionnel par effet cumulé. J’y ajoute deux convictions qui me guident : les actes comptent infiniment plus que les mots, et « how you do one thing is how you do everything » la manière dont on fait une chose est la manière dont on fait tout.
Comment arbitrer lorsqu’il faut choisir entre une innovation ambitieuse et une solution plus simple mais immédiatement utile pour les patients ?
Je suis globalement d’avis de sortir une première version, même minimale, le plus rapidement possible, et de s’améliorer en cours de route. Un produit simple qui fait gagner trois semaines à un patient aujourd’hui vaut mieux qu’un produit parfait dans deux ans. Une nuance toutefois : ce raisonnement s’applique au logiciel, pas aux médicaments ni aux dispositifs médicaux, où les exigences sont d’un tout autre ordre.
Vision
Votre ambition est-elle de devenir un acteur majeur des autorisations préalables ou plus largement une plateforme d’optimisation du parcours de soins ?
Notre ambition est de « turn healthcare online » : être l’architecture sur laquelle tout ce qui touche au parcours de soin, en dehors de l’interaction directe entre le patient et le soignant, est géré par ClarityCare. Une comparaison : aux États-Unis, quand vous achetez une canette de Coca, vous payez 1 dollar, votre carte affiche 1 dollar le jour même, et le relevé de fin de mois indique 1 dollar. Dans la santé, expérience personnelle, vous allez passer un IRM, le standardiste vous demande 100 dollars de reste à charge, le « copay », un montant fixé dans votre contrat d’assurance, et à la fin du mois vous recevez une facture de 850 dollars. Puis, pendant des semaines, l’hôpital vous appelle plusieurs fois par jour pour réclamer de l’argent, encore et toujours.
Tant que payer un soin ne sera pas aussi simple et transparent qu’acheter une canette de Coca, notre travail ne sera pas terminé.
Conclusion
Quelle réussite vous rendrait la plus fière : la croissance de votre entreprise, son impact sur les patients ou l’évolution du système de santé ?
L’impact sur les patients et il y a quatre ans, avant d’arriver aux États-Unis, j’aurais répondu exactement la même chose. Cela n’a pas changé. Ce qui a changé, c’est le comment.
À l’époque, j’aurais parlé de bien commun, d’un idéal plus abstrait. Aux États-Unis, j’ai appris et je le vois chaque jour que l’hypercroissance n’est pas l’ennemie de cet idéal : elle en est le moteur. La croissance de notre revenu annuel récurrent (ce que les startups appellent l’ARR) enclenche un cercle vertueux : elle nous permet d’attirer des talents exceptionnels, qui nous poussent à toujours mieux servir nos clients, ce qui en attire de nouveaux. Et grâce à cela, nous touchons aujourd’hui plus de 2 millions de vies dont des milliers, chaque semaine, obtiennent leur réponse en moins de cinq minutes. Cet impact-là ne serait probablement pas possible sans cette émulation intellectuelle et financière.
Mais à la fin, la mesure qui compte reste la même : le nombre de patients qui accèdent plus vite à leur soin.
Enfin, les grandes innovations naissent souvent de rencontres, mais aussi de lectures. Existe-t-il un livre, un auteur ou une idée qui a profondément influencé votre manière de penser l’innovation et l’entrepreneuriat ? Pourquoi ?
Sans hésiter, je dirais Outliers, de Malcolm Gladwell. Parce qu’il démonte le mythe du génie solitaire : la réussite naît de la rencontre entre un travail acharné et des circonstances qu’il faut savoir saisir. Cela m’a appris à chercher les opportunités là où personne ne regarde et à travailler assez pour être prête quand elles se présentent.
Merci Hermine pour cet échange passionnant. Votre expérience américaine montre que l’innovation en santé ne consiste pas seulement à inventer de nouvelles technologies, mais aussi à repenser des organisations et des parcours que nous avons parfois fini par considérer comme immuables. Beaucoup des idées et des méthodes que vous développez sont transposables à la France : partir du terrain, identifier les véritables points de friction et utiliser l’IA pour rendre le système plus simple, plus rapide et finalement plus humain. Une belle source d’inspiration pour transformer notre système de santé.
Rendez-vous mardi 18 août pour le prochain épisode
« Les mardis de l’innovation en santé »
David Smadja est professeur d’hématologie à l’AP-HP et à l’Université Paris Cité, responsable de la Commission Santé du Laboratoire de la République.
Léa Behr est CEO de RespublicIA et membre de la commission Santé du Laboratoire de la République.
Pour nos lecteurs internationaux, la version anglaise de cet entretien est disponible ci-dessous. For our international readers, the English version of this interview is available below.
Interview with Hermine Tranié - English versionTélécharger
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