Santé

IA en santé : nous devons mettre la supervision humaine à l’épreuve !

par David Smadja et Léa Behr le 3 novembre 2026
L’intelligence artificielle transforme les pratiques médicales mais la présence d’un professionnel dans la boucle de décision suffit-elle à garantir la sécurité des patients ? Une récente revue systématique publiée dans npj Digital Medicine met en lumière les limites de la supervision humaine face aux recommandations erronées des systèmes d’IA. Entre confiance excessive dans les algorithmes, contraintes de temps et difficultés d’accès aux informations nécessaires à la vérification, le contrôle humain ne peut plus être considéré comme une simple formalité. Dans ce nouveau numéro des « Mardis de l’innovation en santé », David Smadja et Léa Behr plaident pour une supervision réellement opérationnelle fondée sur la formation des soignants, la traçabilité des décisions et l’évaluation en conditions réelles. Un enjeu majeur : faire de la capacité à détecter et corriger les erreurs de l’IA un véritable critère de qualité et de sécurité des soins.

En santé, l’intelligence artificielle peut proposer un diagnostic ou un traitement, mais le soignant garde le dernier mot. Encore faut-il qu’il puisse repérer et corriger les erreurs de la machine. Une étude publiée par Di Zeng et ses collègues dans npj Digital Medicine examine cette question. Pour cette nouvelle note des « Mardis de l’innovation en santé », nous défendons une exigence simple : avant d’utiliser ces outils, puis tout au long de leur utilisation, vérifier que les professionnels disposent des informations, des compétences et du temps nécessaires pour les contrôler.

Une signature ne décrit pas un contrôle

Imaginons un exemple, proposé ici pour illustrer le problème. Une IA prépare une synthèse de sortie et indique qu’aucun contrôle biologique supplémentaire n’est nécessaire. Le document paraît cohérent. Pour vérifier cette conclusion, le médecin doit retrouver les résultats, les traitements et les recommandations initiales. Si ces informations sont dispersées, valider le texte peut prendre quelques secondes alors que le contrôler exige plusieurs minutes.

La question n’est pas de mettre en doute la compétence du professionnel. Elle consiste à définir ce que l’organisation lui demande de faire et à vérifier qu’il peut le faire. Relire une formulation, contrôler les faits qu’elle contient et apprécier la conduite proposée sont trois tâches différentes. Un circuit de validation devrait préciser laquelle est attendue, sur quelles informations elle repose et dans quel délai elle doit être accomplie.

Cette distinction est particulièrement utile lorsque l’IA promet un gain de temps. L’évaluation devrait compter le temps de production et celui de vérification, puis examiner où le travail se déplace. Une minute économisée lors de la rédaction ne suffit pas à décrire l’effet sur une équipe si elle crée ailleurs une recherche documentaire ou une demande d’avis.

Ce que montre la revue de Zeng et ses collègues

Publiée le 23 octobre 2026, cette revue réunit 46 publications correspondant à 41 ensembles de cohortes indépendants, dont 40 constituent l’analyse principale. Elle examine les réactions des professionnels à des recommandations automatisées erronées, depuis les aides conventionnelles jusqu’aux modèles de langage [1].

Dans quatre études en pratique réelle sur l’interprétation informatisée des électrocardiogrammes (ECG), la proportion combinée d’erreurs non corrigées ou non reconnues atteint 26,6 %. L’intervalle de confiance à 95 % ou d’incertitude est très large, de 6,4 % à 65,6 %, et l’hétérogénéité très élevée (I² = 95,8 %). Ce chiffre n’est donc ni un taux général d’échec de la supervision ni une estimation applicable aux IA génératives. Les études contemporaines sur ces dernières sont trop diverses pour être regroupées [1].

La qualité des preuves appelle également à la prudence : parmi les 40 cohortes principales, 26 suscitent des préoccupations méthodologiques élevées et aucune n’est classée à faible préoccupation. Des événements indésirables chez les patients ne sont rapportés que dans une cohorte rétrospective, sans démonstration causale. La revue documente une vulnérabilité ; elle ne mesure pas un risque universel d’accident [1]. Cela veut dire que la supervision humaine doit devenir une variable ou un résultat mesuré !

Le prolongement de nos précédents « Mardis de l’innovation en santé »

Le 27 octobre, dans « IA en santé : la supervision humaine ne se décrète pas, elle s’organise », nous analysions la contribution de l’American Medical Association à une réflexion de la FDA. Il s’agissait d’une position professionnelle, et non d’une nouvelle réglementation. Nous y insistions sur le temps, les compétences, les informations et les responsabilités nécessaires à une supervision effective [2]. La présente réflexion propose une étape supplémentaire : à ces conditions d’organisation, ajoutons une démonstration de fonctionnement. Il faut pouvoir observer ce que le contrôle humain intercepte et ce qu’il laisse passer.

Le 13 octobre, notre note « IA en santé : savoir répondre, mais aussi remettre en question une consigne » portait sur les réactions de modèles de langage à des demandes dangereuses. [3] Les deux questions se complètent, sans se confondre. Dans ce premier travail, l’évaluation concernait le comportement du modèle face à une instruction ; ici, elle porte sur le professionnel confronté à une recommandation. Rendre un modèle plus prudent et permettre à son utilisateur de le contester doivent être examinés séparément, puis ensemble.

Dès le 28 juillet, l’entretien avec le Pr Cécile Badoual, « Le soignant augmenté : gagner du temps sans perdre le doute », abordait le jugement médical et la transmission des compétences en anatomopathologie. [4] Nous pouvons aujourd’hui traduire cette exigence en objectif de formation : apprendre à identifier un désaccord, à rechercher les éléments qui permettent de le résoudre et à justifier la décision retenue.

Enfin, le 25 août sur l’IA comme copilote médical nous parlions de l’évaluation en conditions réelles et la distinction entre performance technique et utilité clinique [5]. Pour poursuivre cette démarche, nous proposons d’étudier la décision avant et après assistance, puis ses effets sur le parcours. Une moyenne de bonnes réponses ne décrit pas à elle seule la qualité de chaque interaction.

Évaluer les désaccords avant le déploiement

Pour un établissement, une première proposition serait de tester l’outil avec les professionnels qui devront l’utiliser. L’exercice devrait comprendre des cas ordinaires et des situations plus difficiles : donnée manquante, résultat contradictoire, recommandation plausible mais inadaptée. Ces erreurs seraient introduites dans un environnement d’évaluation sécurisé, sans exposer de patient à une décision expérimentale dangereuse.

Dans ces exercices, il serait utile de recueillir d’abord l’appréciation du professionnel, puis la décision après affichage de l’aide. Cette séquence permettrait d’examiner les corrections apportées par l’outil et les décisions initialement appropriées qu’il conduit à modifier. Elle ne constitue pas une procédure à imposer à chaque consultation : c’est une méthode à adapter au protocole d’évaluation.

Le suivi devrait aussi porter sur la vérification elle-même. Quelles données ont été consultées ? Combien de temps a pris le contrôle ? Une seconde expertise a-t-elle été nécessaire ? L’utilisateur a-t-il pu suspendre l’action ? Ces informations aideraient à distinguer un refus argumenté d’une simple méfiance, et une acceptation vérifiée d’une validation rapide.

Nos critères d’évaluation devraient associer sécurité et utilité. Solliciter systématiquement un spécialiste pourrait sembler rassurant, tout en créant une charge que le service ne peut absorber. À l’inverse, supprimer presque toutes les sollicitations pourrait masquer des situations importantes. Le niveau de contrôle doit être défini selon la tâche, les conséquences possibles de l’erreur et les ressources effectivement disponibles.

En biologie médicale, rendre la vérification possible

Prenons un autre exemple, distinct des résultats de la revue : un logiciel propose un commentaire interprétatif à partir d’un bilan biologique. Le biologiste devrait pouvoir retrouver les résultats utilisés, leur date, leurs unités et les données cliniques disponibles. Une conclusion fondée sur un résultat ancien ou sur un contexte incomplet devrait pouvoir être repérée avant sa transmission.

Nous proposons donc que la vérifiabilité entre dans le cahier des charges. L’interface devrait permettre de distinguer les données effectivement disponibles, les informations manquantes et les éléments produits par le modèle. Le professionnel devrait également savoir si un changement de version modifie le périmètre d’utilisation ou les conditions de validation.

Cette exigence rejoint notre note « Données de santé : le socle invisible de l’innovation », publiée le 1er septembre. Nous y rappelions l’importance de données qualifiées, documentées et exploitables [6]. Au laboratoire, l’accès à la source est une condition pratique de la relecture. Une synthèse rapide n’a pas la même valeur qu’une interprétation dont les éléments peuvent être retrouvés et confrontés au contexte du patient.

L’enjeu s’étend à la prévention. Si une IA propose de ne pas relancer une personne ou de différer un examen, le professionnel devrait pouvoir comprendre les informations qui ont conduit à cette proposition et demander une réévaluation. Le résultat à mesurer serait alors la continuité du suivi : l’orientation a-t-elle été discutée, le rendez-vous obtenu et la situation prise en charge ?

Former les équipes et financer le travail réel

Une formation utile devrait partir des usages du service. Elle pourrait associer médecins, biologistes, infirmiers, techniciens, responsables qualité et équipes numériques autour de dossiers adaptés à leurs missions. Il faudrait y travailler la consultation des sources, la formulation d’un désaccord, le recours à un avis et le signalement d’un problème. La familiarité avec un chatbot ne peut tenir lieu de formation à la validation d’un outil clinique.

Les établissements devraient prévoir les moyens de ces exercices, puis ceux du suivi après déploiement. Cela comprend le temps de vérification, l’analyse des incidents, l’accès à l’expertise et la réévaluation lorsque l’outil évolue. Ces coûts doivent entrer dans l’appréciation économique de l’innovation. Le prix du logiciel et le temps de rédaction économisé ne suffisent pas à décrire son coût d’usage.

Les engagements des concepteurs devraient être précis : tâches prévues, limites connues, informations permettant le contrôle, gestion des modifications et procédure de signalement. L’établissement devrait, de son côté, organiser le circuit de décision et les possibilités de recours. Cette proposition d’organisation ne préjuge pas de l’attribution juridique d’une responsabilité dans un cas individuel ; elle vise à éviter que la mention d’un contrôle humain remplace la description du travail attendu.

Il faudrait enfin préserver un accès au soin pour les patients qui ne peuvent pas utiliser ces dispositifs ou dont les informations sont incomplètes. Un parcours assisté par IA devrait prévoir comment demander une explication, corriger une donnée et solliciter un professionnel. Ces possibilités devraient être testées avec les usagers, au même titre que les fonctions destinées aux équipes.

Faire de la supervision un objectif vérifiable

Pour ce nouveau « Mardi de l’innovation en santé », nous proposons de faire entrer la capacité de correction dans l’évaluation du système de soins assisté par IA. Avant de déployer un outil, demandons comment une erreur pourra être repérée. Pendant son utilisation, observons ce qui est effectivement vérifié. Lorsqu’une difficulté apparaît, donnons aux équipes les moyens de la signaler et d’adapter le dispositif.

L’ambition reste d’améliorer le soin et de rendre du temps aux patients. Pour y parvenir, le jugement professionnel doit pouvoir s’exercer sur des informations accessibles, avec une expertise disponible et un temps de contrôle réaliste. La supervision humaine devient une protection lorsque l’organisation permet d’identifier une proposition erronée et d’en empêcher les conséquences. C’est cette capacité que nous devons apprendre à démontrer.

David Smadja est professeur d’hématologie à l’AP-HP et à l’Université Paris Cité, responsable de la Commission Santé du Laboratoire de la République. Il est l’auteur de « La République de la prévention » aux éditions LEH.

Léa Behr est CEO de RespublicIA et membre de la Commission Santé du Laboratoire de la République.

Rendez-vous mardi 10 novembre pour la prochaine note

« Les mardis de l’innovation en santé »

Références :

[1] Zeng D, Lei J, Li Z. Human oversight of erroneous clinical AI and decision support a systematic review and meta analysis. npj Digital Medicine. Publication en ligne le 23 octobre 2026, version acceptée avant mise en forme définitive. DOI : 10.1038/s41746-026-03408-5. https://www.nature.com/articles/s41746-026-03408-5

[2] Smadja D, Behr L. IA en santé : la supervision humaine ne se décrète pas, elle s’organise. Les Mardis de l’innovation en santé, 27 octobre 2026. https://www.lelaboratoiredelarepublique.fr/debattre/ia-en-sante-la-supervision-humaine-ne-se-decrete-pas-elle-sorganise/

[3] Smadja D, Behr L. IA en santé : savoir répondre, mais aussi remettre en question une consigne. Les Mardis de l’innovation en santé, 13 octobre 2026. https://www.lelaboratoiredelarepublique.fr/debattre/ia-en-sante-savoir-repondre-mais-aussi-remettre-en-question-une-consigne/

[4] Smadja D, Behr L. Le soignant augmenté : gagner du temps sans perdre le doute. Entretien avec le Pr Cécile Badoual. Les Mardis de l’innovation en santé, 28 juillet 2026. https://www.lelaboratoiredelarepublique.fr/debattre/le-soignant-augmente-gagner-du-temps-sans-perdre-le-doute/

[5] Smadja D, Behr L. L’IA comme copilote médical : après les performances des algorithmes, l’heure des essais cliniques ! Les Mardis de l’innovation en santé, 25 août 2026. https://www.lelaboratoiredelarepublique.fr/debattre/lia-comme-copilote-medical-apres-les-performances-des-algorithmes-lheure-des-essais-cliniques/

[6] Smadja D, Behr L. Données de santé : le socle invisible de l’innovation. Les Mardis de l’innovation en santé, 1er septembre 2026. https://www.lelaboratoiredelarepublique.fr/debattre/donnees-de-sante-le-socle-invisible-de-linnovation/

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