Rubrique : République démocratique

Violences du 17 octobre : ce que l’histoire nous apprend

par Maxime Bigot le 20 octobre 2026
Incendies de bâtiments publics, pillages de commerces, affrontements avec les forces de l’ordre : les violences du 17 octobre 2026 ont ravivé les interrogations sur la place de la violence dans la contestation politique. S’agit-il d’un phénomène nouveau ou de la transformation de pratiques anciennes ? Comment empêcher une minorité violente de confisquer les revendications de milliers de manifestants ? Maxime Bigot, directeur des études du Laboratoire de la République, revient sur les enseignements de l’histoire et les mutations de la violence politique. Il appelle à une réponse républicaine qui conjugue fermeté, soutien aux victimes et défense de la liberté de manifester.
Les violences du 17 octobre ont profondément marqué les esprits. Faut-il y voir une aggravation de la violence politique en France ? Les images sont saisissantes : l’hôtel de ville de Limoges incendié, des bâtiments publics attaqués, des commerces pillés, des affrontements avec les forces de l’ordre… Elles suscitent une indignation légitime. Pour autant, il faut se garder d’une erreur historique : croire que la France découvrirait aujourd’hui la violence politique. L’historien Michel Winock l’a bien montré dans La Fièvre hexagonale : notre histoire républicaine est traversée de crises politiques et sociales profondes au cours desquelles la rue a parfois été le théâtre de véritables affrontements. Le 6 février 1934, dans un climat de scandales politico-financiers, les ligues d’extrême droite organisent des manifestations antiparlementaires qui dégénèrent en émeutes et font une vingtaine de morts. En 1947 et 1948, sur fond de pénuries, d’inflation et de guerre froide, les grandes grèves ouvrières donnent lieu à de violents affrontements, à des sabotages et à une répression particulièrement dure. Dans les années 1970 et 1980, une frange de l’extrême gauche révolutionnaire choisit la lutte armée, jusqu’aux assassinats perpétrés par Action directe. Plus près de nous, le mouvement des Gilets jaunes, né en 2018 d’une contestation fiscale et sociale sans étiquette politique unique, a été marqué par des scènes de violences et de destructions spectaculaires. Les manifestations contre la réforme des retraites en 2023 ont, elles aussi, été émaillées d’affrontements et de dégradations, notamment du fait de groupes d’ultragauche cherchant à imposer leurs modes d’action à la tête et autour des cortèges traditionnels. Ces questions ont d’ailleurs fait l’objet cette même année d’une mission d’information sur l’activisme violent1 conduite par Éric Poulliat et Jérémie Iordanoff ainsi qu’une commission d’enquête présidée par Patrick Hetzel et rapportée par Florent Boudié sur les manifestations du printemps 20232. La mission d’information avait notamment mis en évidence un paradoxe : sur le temps long, la violence politique est globalement moins intense qu’autrefois mais elle est devenue beaucoup plus visible. Ce constat ne rend pas les violences actuelles moins graves. Il invite simplement à les replacer dans leur perspective historique plutôt qu’à y voir le signe d’un effondrement inédit de notre société. Qu’est-ce qui a changé dans la manière dont cette violence s’exprime ? D’abord, son exposition. Aujourd’hui, chaque affrontement est filmé, diffusé et commenté presque instantanément. Quelques dizaines de secondes montrant une vitrine brisée ou un véhicule incendié peuvent faire le tour du pays, voire du monde, et résumer à elles seules une journée entière de mobilisation. Les réseaux sociaux ne sont pas seulement une caisse de résonance, ils facilitent aussi les rassemblements, la circulation des mots d’ordre et parfois la coordination d’actions violentes. Ils favorisent également des formes de mobilisation moins structurées qui échappent aux organisations politiques et syndicales traditionnelles. Cela rend par ailleurs plus difficiles l’identification d’interlocuteurs, la négociation et la protection des cortèges contre les groupes qui recherchent l’affrontement. Il y a là un paradoxe : il suffit parfois d’être quelques centaines pour confisquer l’image d’une mobilisation de plusieurs centaines de milliers de personnes. Les revendications disparaissent derrière les destructions. Le débat public ne porte plus sur ce qui a conduit les citoyens dans la rue mais sur les violences qui ont accompagné leur mobilisation. Certains groupes ont parfaitement compris cette mécanique. À l’heure des réseaux sociaux et de l’information en continu, la capacité à produire des images spectaculaires peut compter davantage que le nombre de militants réunis. Qui sont les auteurs de ces violences ? Peut-on parler d’une stratégie organisée ? Il n’existe pas un profil unique de casseur, et c’est précisément l’un des enseignements des deux rapports parlementaires de 2023. La commission d’enquête rapportée par Florent Boudié avait étudié les modes d’action des groupes violents intervenus lors des manifestations du printemps 2023. La tactique du black bloc repose sur des groupes mobiles, sans hiérarchie permanente, mais capables de préparer et de coordonner leurs actions. Certains militants d’ultragauche considèrent l’affrontement avec les forces de l’ordre ou la destruction de symboles du capitalisme comme un moyen d’action politique. Leur objectif ne se limite pas nécessairement à exprimer une colère, il peut être de provoquer une confrontation avec l’État, de perturber le déroulement d’une manifestation et d’en imposer leur propre lecture. À cette violence militante s’ajoute une délinquance opportuniste. Les travaux de la commission d’enquête avaient déjà identifié des individus qui profitaient des troubles pour vandaliser ou piller des commerces, sans motivation politique particulière. Une vitrine peut ainsi être brisée pour ce qu’elle représente puis pillée pour ce qu’elle contient. Les intentions sont différentes mais les conséquences se rejoignent. Il serait également erroné de réduire la violence politique à l’ultragauche. La mission d’information d’Éric Poulliat et Jérémie Iordanoff avait montré la diversité des activismes violents, de l’ultradroite aux nouveaux mouvements sociétaux en passant par les séparatistes, avec des méthodes et des cibles différentes. L’ultradroite s’en prend plus fréquemment aux personnes quand l’ultragauche vise davantage les biens et les forces de l’ordre. Comprendre ces distinctions est indispensable pour ne pas répondre à tous les phénomènes de la même manière. Derrière les images de destruction, ne risque-t-on pas d’oublier les premières victimes de ces violences ? C’est même l’un des principaux dangers. On commente les affrontements, on compte les interpellations, on débat des responsabilités politiques puis l’actualité passe à autre chose. Pour les victimes, les conséquences durent bien plus longtemps. Derrière un commerce pillé ou incendié, il y a souvent des années de travail, des économies investies, des salariés dont l’emploi est menacé. Pour certains commerçants, ce n’est pas simplement une vitrine à remplacer, c’est une activité à l’arrêt, des dettes qui continuent de courir et parfois une vie professionnelle qui s’effondre. La solidarité nationale doit aussi se mesurer à la manière dont nous accompagnons ceux qui ont tout perdu. Il faut leur apporter rapidement un soutien concret, faciliter les démarches d’indemnisation et éviter qu’ils se retrouvent seuls face aux conséquences de violences qu’ils n’ont ni provoquées ni choisies. Je pense également aux élus locaux. Lorsqu’une mairie est incendiée ou attaquée, ce n’est pas seulement un bâtiment public qui est visé. C’est un lieu où les habitants viennent demander un acte d’état civil, solliciter une aide, rencontrer leurs représentants. C’est la République dans ce qu’elle a de plus quotidien et de plus proche des citoyens. Les maires et leurs équipes, déjà confrontés à une montée des tensions et des agressions, doivent pouvoir exercer leur mandat sans craindre pour leur sécurité. Je pense enfin aux policiers et aux gendarmes qui ont subi des attaques dans des conditions particulièrement éprouvantes. Ils sont chargés de protéger les personnes, les biens et la liberté de manifester, et il est important de ne pas l’oublier. On ne peut pas parler sérieusement des violences du 17 octobre sans parler de ceux qui les ont subies, de leurs blessures et des conséquences humaines qu’elles laisseront. Ces violences révèlent-elles une crise plus profonde de notre démocratie ? Oui, parce qu’elles interrogent notre rapport à la légitimité démocratique. La mission d’information d’Éric Poulliat et Jérémie Iordanoff avait mis en évidence une tendance préoccupante chez certains militants : la conviction que la justesse de leur cause leur donnerait le droit de s’affranchir des règles communes. Puisqu’ils estiment leur combat légitime, ils considèrent parfois que les décisions prises par les institutions peuvent être écartées par la force. Cette logique dépasse largement une famille politique. Elle traduit une fragmentation des légitimités dans laquelle chacun prétend décider des règles qu’il accepte de respecter. Il faut distinguer deux choses que l’on confond trop souvent : la radicalité des convictions et la violence des méthodes. On peut défendre des transformations profondes de la société, contester vigoureusement un gouvernement ou réclamer un changement institutionnel majeur tout en respectant les libertés d’autrui. La démocratie n’exige pas des citoyens qu’ils soient modérés dans leurs idées. Elle exige qu’ils acceptent que personne ne puisse imposer ses convictions par la force. La défiance envers les institutions et le sentiment de ne pas être entendu contribuent à expliquer certaines radicalisations. Ils ne sauraient pour autant justifier qu’on incendie une mairie, qu’on pille un commerce ou qu’on agresse un policier. En démocratie, le sentiment d’avoir raison ne peut pas constituer un permis de violence. Quelles réponses l’État peut-il apporter ? Faut-il de nouvelles mesures ? La première exigence est de faire fonctionner les outils dont nous disposons déjà. Le droit français permet de sanctionner les violences, les destructions et les pillages. La difficulté réside souvent dans l’anticipation des troubles, l’identification des auteurs et la constitution de preuves suffisamment solides pour permettre leur condamnation. Les deux rapports de 2023 insistaient sur ces enjeux ainsi que sur la nécessité de mieux articuler le renseignement, le maintien de l’ordre et la réponse judiciaire. La fermeté ne se mesure pas au nombre d’annonces faites après les affrontements. Elle se mesure à la capacité de prévenir les violences et de faire répondre leurs auteurs de leurs actes. Peut-être faudra-t-il rouvrir certaines pistes formulées en 2023. La mission d’information avait notamment proposé d’instaurer une amende forfaitaire délictuelle de 500 euros pour la dissimulation volontaire du visage dans les circonstances prévues par la loi afin de rendre cette sanction plus effective. Elle avait aussi proposé de définir un cadre juridique permettant l’utilisation opérationnelle des produits de marquage codés, susceptibles de faciliter l’identification des auteurs de violences. Sur ce dernier sujet, la commission d’enquête rapportée par Florent Boudié avait souligné la nécessité d’une expérimentation rigoureuse et d’une évaluation de leur intérêt probatoire. Ce sont des pistes de réflexion, pas des solutions miracles. Leur utilité doit être appréciée au regard de leur efficacité réelle et de leur capacité à permettre des poursuites judiciaires solides. La présidente de l’Assemblée nationale, Yaël Braun-Pivet, a annoncé qu’elle proposerait ce 20 octobre la création d’une nouvelle commission d’enquête parlementaire sur les violences du 17 octobre et la stratégie de maintien de l’ordre. Cette initiative doit permettre d’établir les faits, de comprendre les modes d’action des groupes impliqués, d’examiner les conditions dans lesquelles les événements se sont déroulés et d’en tirer de nouvelles propositions. Les travaux de 2023 constituent une base précieuse mais chaque épisode de violence présente aussi des caractéristiques propres. Le Parlement doit pouvoir les examiner avec précision sans se contenter de reproduire les débats précédents. L’enjeu n’est pas de légiférer pour légiférer, il est de comprendre ce qui a fonctionné, ce qui a échoué et ce qui doit évoluer. Quelle leçon politique faut-il finalement tirer du 17 octobre ? La République ne peut pas laisser la rue devenir un rapport de force dans lequel celui qui est prêt à aller le plus loin finit par imposer sa volonté. Lorsqu’une manifestation pacifique est détournée par des groupes violents, ce sont d’abord les libertés des autres manifestants qui reculent. Lorsqu’une mairie est attaquée, ce sont les habitants et leurs représentants qui sont visés. Lorsqu’un commerce est détruit, ce sont des vies qui peuvent basculer. Et lorsque les forces de l’ordre sont prises pour cibles, c’est la capacité même de l’État à protéger les citoyens qui est mise à l’épreuve. La République doit être capable d’entendre les colères sociales sans céder à ceux qui prétendent parler en leur nom par la violence. Elle doit protéger les manifestants pacifiques, soutenir les victimes, défendre les élus et donner aux forces de l’ordre comme à la justice les moyens de remplir leurs missions. Il n’y a aucune contradiction entre ces exigences. Une République solide n’est pas celle qui fait taire la contestation mais celle qui refuse que la violence décide à sa place. Maxime Bigot est directeur des études du Laboratoire de la République. Ancien collaborateur parlementaire à l’Assemblée nationale, il a notamment travaillé sur les questions d’activisme violent auprès d’Éric Poulliat dans le cadre de la mission d’information parlementaire consacrée à ce sujet en 2023.

« La France est un empire qui a réussi à devenir une nation ». Entretien avec Baptiste Touverey.

par Baptiste Touverey , Brice Couturier le 22 septembre 2026
Et si l’histoire de France était celle d’un empire qui aurait réussi là où presque tous les autres ont échoué : se transformer en nation ? C’est la thèse singulière que défend Baptiste Touverey, reliant les siècles de l’Histoire française à travers un fil conducteur : « l’esprit chevaleresque », fait de liberté, d’égalité, d’honneur et de quête de grandeur. Pour le Laboratoire de la République, Brice Couturier, journaliste et éditorialiste, interroge l’essayiste sur cette traversée de notre histoire proposée dans son premier essai, Le Pays miraculeux. Une relecture qui pose une question très actuelle : comprendre ce que la France a été peut-il nous aider à penser ce qu’elle peut devenir ?
Dans cet entretien avec Brice Couturier, Baptiste Touverey propose une relecture du récit national, du « grand XIIIe siècle » à la construction européenne en passant par la Révolution française. Au cœur de sa thèse, une singularité française : l’alliance ancienne de la liberté et de l’égalité, à laquelle serait venu s’ajouter un « esprit chevaleresque » fait d’honneur, de prouesse et de quête de grandeur. Une grille de lecture qui conduit l’historien à revisiter quelques-uns des épisodes les plus disputés de notre Histoire et à interroger, au présent, le destin de la France en Europe. Brice Couturier : Deux thèses surprenantes semblent au cœur même de votre vision de notre histoire nationale :1° Le pays laborieusement rassemblé par les Capétiens ne constituait pas une nation, mais en réalité un empire. Qu’est-ce qui vous la fait soutenir ? Et pourquoi cet empire a-t-il échappé au théorème de Duroselle « tout empire périra » ?2° S’il y a bien un « esprit français », c’est l’esprit chevaleresque : « la quête du grand, de la prouesse », le « sens de l’honneur » - dont les croisades offriraient une déclinaison. Qu’est-ce que vous entendez par là ? Et comment pouvez-vous aller jusqu’à affirmer que cet esprit est à l’origine de notre Révolution elle-même ? Une « révolution bourgeoise » menée avec un état d’esprit… aristocratique ? Baptiste Touverey : Qu’est-ce qui définit un empire ? En gros, trois critères : la diversité, le gigantisme et une capitale disproportionnée. À partir du XIIIe siècle, la France, même si elle porte le nom de royaume, coche toutes ces cases. D’abord, la diversité : la plupart des historiens de la France l’ont relevée, aussi bien Michelet que Bainville ou Braudel. Celui-ci écrit que la France « est diversité » et évoque non pas une France, mais « cent mille France ». Or personne n’en a tiré la conséquence logique, à savoir que cette diversité s’expliquait par le fait que la France était un empire. Peut-être parce qu’à partir du XIXe siècle on ne perçoit plus la France comme un géant (notre deuxième critère), qu’on oublie à quel point elle l’a longtemps été. Il faut pourtant bien avoir en tête que, pendant plus d’un demi-millénaire, la France, c’est trois à quatre fois l’Angleterre, notre principal adversaire ! Démographiquement, la France, de Bouvines à Waterloo, c’est la Chine de l’Europe, un Gulliver cerné de Lilliputiens. Quant à la taille de Paris (200 000 habitants à la fin du XIIIe siècle), elle est hors-norme : c’est la plus grande ville d’Occident alors que, contrairement aux autres grandes villes, ce n’est pas un pôle commercial important. Comment l’expliquer ? En admettant qu’on a affaire au centre névralgique d’une construction impériale. J’ai conscience que qualifier la France médiévale d’empire heurte nos habitudes. Mais on parle bien de l’ « Empire Plantagenêt ». Or la France qui émerge au XIIIe siècle est plus vaste et plus diverse encore ! Ce qui fausse notre perception, c’est une vision anachronique, qui nous fait notamment nous imaginer que l’Angleterre d’alors équivalait à l’Angleterre d’aujourd’hui. L’Angleterre, jusqu’au XIXe, équivaut à une grosse province française, pas plus ! C’est pour ça, d’ailleurs, que Guillaume de Normandie a pu la conquérir au XIe siècle. Ce qui fausse notre perception, c’est aussi, bien entendu, le fait que la France a échappé à la malédiction des empires : elle n’a pas péri. Défiant les lois d’airain de l’histoire, elle est le seul empire à être parvenu à se muer en État-nation. Elle est un empire qui a tellement réussi qu’on a oublié qu’elle en était un au départ. Pourquoi ? Parce qu’elle était un empire atypique fondé sur les principes de liberté et d’égalité. Oui, déjà ! Bien avant 1789… Le centre conquérant capétien considérait les provinces annexées comme des égales et les traitait relativement bien, sans trop les brusquer. Il respectait leurs usages, leurs lois particulières, leurs langues. Les élites locales étaient peu à peu aspirées par ce centre tolérant et attractif, les populations séduites et de moins en moins portées au sécessionnisme. Le vrai test, c’est la guerre de Cent Ans : quand le nord du pays est occupé, le sud de la Loire offre un refuge au roi de France. Or ce sud avait là l’occasion rêvée de reprendre son indépendance. S’il ne le fait pas, comme cela aurait été le cas dans n’importe quel autre empire confronté à la même situation, c’est qu’il se sent déjà solidaire du nord et de son roi infortuné, qu’existe déjà un sentiment d’appartenance commune. Évidemment, à partir de là, se posent une question et un problème.  La question : d’où venaient ces principes de liberté et d’égalité ? Sans trop entrer dans les détails, on peut dire qu’ils remontaient à la conquête romaine de la Gaule. Les Gaulois avaient, comme la plupart des peuples primitifs, la valeur de liberté, qui est, pour ainsi dire, « naturelle ». Mais les Romains ont ajouté celle d’égalité, qui est davantage une construction. Le problème est que cette association entre liberté et égalité qui, à nous autres Français, semble aller de soi est, en réalité, assez dysfonctionnelle. Il est très compliqué de bâtir un État digne de ce nom avec des individus « libres et égaux ». Car comment instaurer une hiérarchie entre eux ? Comment décider qui commande et prend les décisions ? C’est là qu’intervient ce que j’appelle l’ « esprit chevaleresque », esprit typiquement français et sans lequel la France n’aurait pas pu exister : cet esprit chevaleresque est ce qui a permis à nos individus libres et égaux d’accepter d’obéir à des ordres et de servir la collectivité. Il l’a fait en ajoutant aux valeurs de liberté et d’égalité le sens de l’honneur. L’esprit chevaleresque permet l’obéissance et la soumission si, en échange, l’honneur est sauf et qu’on peut espérer obtenir de la gloire. C’est une mentalité qui est née au sein d’une petite élite : la chevalerie, groupe social dont, faut-il le rappeler ?, le foyer d’origine est la France du nord. Mais, au fil des siècles, elle se répand dans toutes les strates de la population. Elle explique, par exemple, l’attachement de nos paysans à la propriété foncière, autre singularité française. Car qu’est-ce que la propriété ? C’est un moyen d’affirmer son indépendance, l’expression la plus concrète de l’honneur. Michelet l’a bien compris quand il écrit, dans Le Peuple : « Que la propriété soit grande ou soit petite, elle relève le cœur. Tel qui ne se serait point respecté pour lui-même se respecte et s’estime pour sa propriété. […] ‘‘Tu auras de la terre’’, cela veut dire : ‘‘Tu ne seras point un mercenaire qu’on prend et qu’on renvoie demain ; tu ne seras point serf pour ta nourriture quotidienne, tu seras libre ! » Par ailleurs, la chevalerie présente déjà des traits méritocratiques : tous les chevaliers sont égaux entre eux. En tant que chevalier, un roi ne vaut pas plus qu’un petit hobereau. Ce qui les distingue, c’est leur valeur personnelle. Je ne dis pas que c’est l’esprit chevaleresque qui a provoqué la Révolution française, qui a d’autres causes. En revanche, il a contribué à lui donner sa teinte si singulière. En un sens, la Révolution française, c’est la possibilité pour tous d’être chevaliers, c’est l’adoubement de la nation tout entière. Cela se traduit, très concrètement, par l’ouverture à tous de tous les emplois et l’abolition de la différence entre terre noble et terre roturière, autrement dit la propriété privée pleine et entière pour tous. À vos yeux, le véritable « Grand Siècle » n’est pas celui de Louis XIV –  qui finit assez mal et qui doit tout à de très grands ministres – mais le XIIIe siècle, entamé sous Philippe-Auguste, qui a considérablement agrandi son domaine, et poursuivi par Louis IX qui ne l’a guère augmenté, lui. En quoi le XIIIe siècle français vous semble-t-il si remarquable ? C’est la seule période de son histoire où la France est la première en tout ou presque. Elle est le pôle archi dominant d’une zone, l’Europe occidentale, qui, depuis le XIe siècle, peut être considérée comme la plus dynamique et la plus prometteuse du monde (même si ça ne se voit pas trop encore !) Elle pèse un tiers de cet ensemble : entre 15 et 20 millions d’habitants pour 50 à 60 millions d’habitants. Jamais son poids relatif ne sera aussi considérable. La civilisation ouest-européenne se confond quasiment alors avec la civilisation française. Au sein des élites, on parle français de l’Écosse à la Hongrie. L’Angleterre est une colonie culturelle française. Nos histoires littéraires ont souvent tendance à débuter au XVIe siècle avec Rabelais et les poètes de la Pléiade, et si elles évoquent la période médiévale, c’est de manière anecdotique et sans prendre la mesure du rayonnement des œuvres françaises de l’époque. Or le Moyen-Âge central est déjà un apogée de notre littérature. La Chanson de Roland est le premier grand chef-d’œuvre dans une langue vernaculaire issue du latin. Chrétien de Troyes est rien de moins que le plus extraordinaire romancier du Moyen Âge. Même sous-évaluation rétrospective en ce qui concerne l’architecture. Le XIIIe siècle est le grand siècle du gothique. Or ce style grandiose, à l’origine de monuments parmi les plus spectaculaires jamais bâtis par l’homme, est né, comme son nom de l’indique pas, en Île-de-France. Au Moyen-Âge, on l’appelait le style « français ». J’évoquais plus haut la mentalité chevaleresque. Je crois que le XIIIe siècle a été un moment d’adéquation quasi parfaite entre des structures socio-économiques et une mentalité. Par la suite, l’argent et le commerce se sont mis à occuper une place de plus en plus prépondérante. Ce n’est pas mal en soi. Simplement, cela correspondait moins à notre tempérament. Nous nous sommes adaptés, mais je crois que nous ne nous y sommes jamais complètement faits. Vous citez souvent des historiens conservateurs, comme Gaxotte et Bainville. Mais contrairement à eux, vous faites preuve d’une étrange indulgence envers la Révolution. Vous allez jusqu’à accepter la thèse, combattue par Furet, selon laquelle la Terreur aurait été imposée par la guerre… Est-ce parce que notre Révolution vous semble créer la nation française ? Parce que les armées révolutionnaires sont victorieuses ? Je ne cache rien des excès révolutionnaires. Mais je ne peux pas me contenter comme les historiens conservateurs, que, par ailleurs, j’admire, de les énumérer pour les déplorer. Il est très facile de donner une image épouvantable de la Révolution en égrenant toutes les horreurs auxquelles elle a donné lieu. Taine le faisait déjà très bien. C’est très convaincant. Mais c’est aussi très trompeur. Je trouve qu’en l’espèce c’est faire preuve d’un manque de profondeur et même d’intelligence. C’est s’arrêter à l’écume des événements, refuser d’essayer de les comprendre, de prendre du recul. Les historiens contre-révolutionnaires pensent que la Révolution aurait pu être évitée, qu’elle résulte d’un malheureux concours de circonstances. Je ne le crois pas. Plusieurs facteurs de fond ont favorisé l’avènement d’une révolution telle qu’elle s’est produite. Au XVIIIe siècle, la France est le seul pays à expérimenter un double phénomène de déchristianisation et d’alphabétisation passant la barre des 50 % pour les hommes dans le nord du pays. Il faut essayer de se figurer l’énormité du bouleversement mental que cela a représenté. Nous avions une population majoritairement analphabète dont le sens de la vie était donné depuis des siècles, des millénaires, par une certaine croyance religieuse. Cette croyance s’effondre alors que, dans le même temps, le progrès de l’alphabétisation permet aux esprits, plutôt que de sombrer dans l’apathie et le désespoir, de former de nouvelles croyances, profanes celles-ci, ce qu’on appelle communément des idéologies. Comment ces mêmes esprits égarés, déstabilisés, grisés bientôt, n’entreraient-ils pas en ébullition au premier prétexte venu ? En l’occurrence, l’étincelle fut la crise économique des années 1780, qui culmine à la suite des mauvaises récoltes de 1788-1789. Cela ne dédouane en rien les individus responsables de la Terreur ou de la répression vendéenne. En la matière, je suis sur la ligne de la phrase des Évangiles : « Il faut que le scandale arrive, mais malheur à celui par qui le scandale arrive. » Simplement, cela permet de mettre en perspective la Révolution : elle a été la modalité française d’entrée dans la modernité démocratique. La plupart des pays, quand leurs croyances religieuses se dissipent et sont supplantées par des idéologies profanes, connaissent de fortes perturbations. En Russie, ce fut le communisme, en Allemagne, le nazisme. La variante française d’une liberté et d’une égalité qu’on doit imposer y compris par la force n’est pas la plus antipathique de toutes. Car, au fond, c’est de cela qu’il s’agit avec la Révolution : c’est le moment où la France se révèle à elle-même. Les valeurs de liberté et d’égalité, dont elle était porteuse depuis très longtemps, mais de façon souvent latente, inconsciente, sont enfin explicitées et traduites dans les lois. On met fin aux inégalités juridiques, fiscales, territoriales, qui étaient des reliquats impériaux du royaume de France. Et, ce faisant, on devient une nation. La nation française était en gestation avant la Révolution. Mais la Révolution c’est, pour ainsi dire, l’accouchement, qui, comme on sait, peut parfois être douloureux. Sur ma « justification » de la Terreur par la guerre, j’en appelle au simple bon sens : il est évident qu’un régime neuf et fragile, attaqué de toutes parts, dans un pays menacé à la fois par des armées étrangères et par des rébellions intérieures, est susceptible de réagir avec violence. Pour autant, je note que les révolutionnaires sont les premiers responsables de la guerre ! La situation critique où ils se retrouvent, ils s’y sont mis tout seuls ! Ça, je l’admets volontiers. Mais, encore une fois, le messianisme révolutionnaire dont ils ont fait preuve, ce désir de libérer les peuples d’Europe des tyrans, même quand ils ne vous ont rien demander, résulte de facteurs profonds qui dépassent largement la volonté de tel ou tel individu. Vous semblez estimer que la France était comme prédestinée à devenir républicaine. Et pourquoi n’aurait-elle pas pu emprunter la voie libérale britannique, celle d’une démocratisation progressive sous un régime de monarchie constitutionnelle ? Louis-Philippe était sur le point d’y réussir. Quid de la libéralisation du Second Empire ? Sans la guerre avec la Prusse, ce régime modernisateur n’était-il pas promis à la durée ? Il y a une valeur fondamentale qui différencie la France de l’Angleterre : l’égalité. On en revient toujours là. Les Anglais y sont indifférents, sans quoi, depuis tous ces siècles, ils auraient fini d’assimiler les Gallois, les Écossais et les Irlandais, d’en faire des Anglais comme les autres, à la manière dont la France a fait des Normands, des Poitevins, des Languedociens, etc., des Français comme les autres. Mais l’égalité n’est pas que la condition de l’intégration réussie de plusieurs peuples divers. Associée à la liberté, elle implique un rapport problématique à l’autorité. Elle forme un terreau anarchique. J’ai dit que l’esprit chevaleresque avait constitué un antidote très efficace. J’ai dit aussi qu’à partir de la fin du XVIIIe siècle, entre en jeu un autre élément : tandis que le pays se déchristianise, on passe le seuil des 50 % d’hommes sachant lire et écrire dans la France du Nord. Il se trouve que ce seuil est suffisant pour permettre à une population de s’organiser et de renverser un pouvoir en place. Il ne l’est pas assez pour bâtir une démocratie stable. Celle-ci supposait, dans le cas de la France, que le seuil de 50 % d’hommes alphabétisés soit franchi dans la quasi-totalité du pays, que le Sud rattrape le Nord. Cela ne se produit que dans les années 1860. C’est ce qui rend cette période allant de 1789 à 1870 si chaotique, ce qui explique qu’entre ces deux dates, on assiste à une valse des régimes et des monarques. Sur la libéralisation du Second Empire, je vous suis complètement. Il me semble tout à fait envisageable que, sans la débâcle de 1870, l’Empire aurait pu continuer à évoluer progressivement comme il avait commencé de le faire dès les années 1860. On aurait pu arriver à une forme de république présidentielle ou semi-présidentielle. On aurait, d’une certaine façon, fait l’impasse sur la IIIe et la IVe République pour arriver directement sur la Ve. Je pense toutefois qu’un peuple porteur des valeurs de liberté et d’égalité, à partir du moment où il est suffisamment alphabétisé et donc capable d’animer une démocratie fonctionnelle, ne peut s’accommoder longtemps d’un monarque – roi ou empereur. La république s’impose alors d’elle-même. En ce sens, les historiens de la IIIe République, qui voyaient dans la République le couronnement de l’histoire de France, n’avaient pas tort. Sur l’entreprise coloniale menée par la IIIe République, vous écrivez, à rebours du politiquement correct, qu’elle n’eut pas que des défauts, puisqu’elle mit fin à la pratique de l’esclavage, qu’elle apporta la médecine et l’hygiène. Et dans le cas du Maroc, qu’elle fut même largement positive. Comment expliquer que la crise algérienne, par contre, ait contribué à porter le coup de grâce à la IVe République ? Selon nos critères actuels, l’entreprise coloniale est peut-être indéfendable. Mais selon les critères du temps, qui sont les seuls qui comptent, elle était une nécessité. De même qu’on ne pouvait pas attendre de la France de la deuxième moitié du XVe siècle, redevenue après la fin de la guerre de Cent Ans la première puissance d’Europe, qu’elle ne se jette pas sur la brillante, mais faible Italie, de même est-il puéril de penser que l’Europe du XIXe siècle, tellement en avance sur le reste du monde, n’en profiterait pas pour faire main basse sur lui. Il y avait un appel d’air. Dans ce contexte, la France ne pouvait que suivre les autres, sous peine de déchoir. Je noterais tout de même que le colonialisme à la française fut sans doute le moins pire de tous. Il restait animé d’un idéal universaliste et généreux de liberté et d’égalité, certes souvent bafoué. Évidemment notre grand échec colonial a été l’Algérie, une catastrophe du début à la fin. La situation algérienne ne pouvait pas donner lieu à une solution satisfaisante. Il y avait un million de colons, dix millions d’autochtones musulmans. L’écart culturel entre eux était trop grand pour espérer une fusion des deux communautés. Cet écart, je le précise, était beaucoup moins lié à l’islam qu’au système familial arabe, qui est communautaire endogame et qui interdit donc l’échange des femmes. La seule solution digne d’une démocratie comme l’était la France de l’après-guerre, était l’indépendance pleine et entière de l’Algérie. Mais cette solution impliquait de léser un million de pieds-noirs. Pour l’imposer il fallait une immense autorité. Aucun des hommes de la IVe république de l’avait. De Gaulle seul, dont, par ailleurs, le projet d’une république reposant davantage sur l’appel direct au peuple s’adaptait bien aux circonstances. Pour légitimer l’abandon de l’Algérie française, il put recourir, à deux reprises, au procédé le plus démocratique qui soit : le référendum. La seule Europe qui trouve grâce à vos yeux est une « France en plus grand », une Union européenne sous direction française…. À ce titre, vous déplorez l’arrivée dans notre club des anciens satellites de l’URSS, libérés du joug soviétique. Mais ne croyez-vous pas que, réunifiée ou non, l’Allemagne ne pouvait pas continuer à accepter le principe : « la France décide et l’Allemagne paye » ? Je pense que la seule Europe unifiée qui vaille est une Europe qui serait un État-nation. Car l’État-nation est le seul cadre possible de la démocratie, laquelle me semble le régime le plus souhaitable, notamment parce qu’il est le plus efficace. J’ai longtemps fantasmé sur cette Europe unie, nouveau géant mondial. Je suis germaniste, ma famille a été décimée par la Première Guerre mondiale et très éprouvée par la Seconde. L’idée d’une fusion entre l’Allemagne et la France m’a longtemps semblé l’avenir le plus souhaitable qu’on puisse imaginer. En 2002, lors des premières élections présidentielles où j’ai été en âge de voter, j’ai dû être un des rares à le faire pour François Bayrou. C’est dire mon européisme quasi fanatique ! En 2005, j’ai voté pour le traité européen. Simplement, à partir des années 2010, j’ai commencé à déchanter. J’ai constaté que décidément ça ne fonctionnait pas. Et j’ai cherché à comprendre pourquoi. Si j’en suis venu à regretter l’élargissement à l’Est, et même, je ne m’en cache pas, la réunification allemande, c’est parce que je suis arrivé à la conclusion que c’est ce qui a tué le mince espoir qu’il pouvait y avoir d’unir, à moyen terme, sinon l’Europe entière, du moins sa part occidentale. La chute du mur de Berlin a bouleversé l’équilibre qui prévalait depuis la fin de la Deuxième Guerre mondiale. L’Allemagne est redevenue un géant, elle a récupéré son arrière-cour en Europe de l’Est. La France s’est retrouvée marginalisée, affaiblie. Or je ne crois pas qu’il était possible de construire une Europe-nation autrement que sous pilotage français. C’est une question de savoir-faire. La France a prouvé, au cours de son histoire, qu’elle était capable d’amalgamer des peuples fort divers, elle a su, d’empire, devenir une nation. L’Allemagne, non. Les empires sous domination allemande n’ont jamais fonctionné, que ce soit le Saint Empire romain germanique ou l’Autriche-Hongrie (par charité, je n’évoquerais pas le IIIe Reich). Pour une raison simple : contrairement aux Français, les Allemands n’ont jamais été capables de considérer les autres peuples comme des égaux.  Je ne crois donc pas que l’Europe puisse s’unir sous l’égide de l’Allemagne. Un Européiste sérieux mais capable de rêveries à très long terme devrait se dire que, pour que l’Europe se fasse un jour, il faut une France forte, capable d’imposer ses choix et son point-de-vue. Dans l’Europe telle qu’elle existe, cette France forte est impossible. Elle doit donc, tactiquement, s’en désengagée, retrouver son autonomie, redevenir un État-nation fonctionnel. Dans x temps, quand, par un protectionnisme intelligent, des dévaluations compétitives, un contrôle des capitaux, autant d’actions que le cadre européen lui interdit pour l’heure, elle aura débloqué et relancé son économie, que, grâce à ce déblocage, elle aura pu mener une politique nataliste ambitieuse, refondé son école, qu’elle sera redevenue ce qu’elle a été pendant quasiment toute son histoire, le pays le plus peuplé et le plus puissant d’Europe, alors peut-être sera-t-il temps d’envisager de nouveau une unification de l’Europe. Je sais que j’en demande beaucoup à des gens très pressés. Mais Rome ne s’est pas faite en un jour. L’Europe-nation vaut bien quelques siècles de patience. Baptiste Touverey est essayiste, auteur de Le pays miraculeux (Albin Michel, 2026). Brice Couturier est journaliste et éditorialiste, auteur de 1979, le grand basculement du monde (Perrin, 2024).

Le Baromètre de la République édition 2026

par L'équipe du Lab' le 8 septembre 2026
À moins d’un an de l’élection présidentielle de 2027, la deuxième vague du Baromètre de la République, réalisée par Ipsos bva pour le Laboratoire de la République, dresse le portrait d’une société française toujours profondément attachée aux valeurs républicaines, mais inquiète quant à leur traduction concrète. Dans un climat marqué par le pessimisme, la colère et une demande de changement, l’enquête révèle également un décalage significatif entre les thèmes qui occupent le débat public et les préoccupations que les Français souhaitent voir placées au cœur de la prochaine campagne présidentielle.
Des valeurs républicaines solides dans une France inquiète La deuxième vague du Baromètre de la République confirme un attachement toujours très fort aux valeurs républicaines, mais aussi un décalage persistant entre les principes et leur application. La liberté est considérée comme importante par 96 % des Français, la fraternité par 91 % et l’égalité par 90 %. En revanche, seuls 27 % estiment que la fraternité correspond bien à la société française actuelle et 24 % portent le même jugement sur l’égalité. La laïcité reste, quant à elle, majoritairement perçue comme protectrice : 77 % considèrent qu’elle garantit la liberté de conscience et l’égalité de traitement.   À l’approche de l’élection présidentielle de 2027, l’enquête fait également ressortir un climat de pessimisme et de mécontentement. 85 % des Français considèrent que le pays est en déclin, même si une majorité estime encore ce déclin réversible. Parallèlement, 52 % se reconnaissent dans l’image d’une France « en colère et très contestataire », contre 46 % dans celle d’une France « mécontente, mais pas forcément en colère ». Cette insatisfaction s’accompagne d’un sentiment de polarisation du débat public, particulièrement marqué sur l’immigration, les religions et la laïcité ou encore les droits des personnes LGBT.   Le Baromètre met par ailleurs en évidence un décalage entre les préoccupations des Français et les thèmes qu’ils anticipent au cœur de la campagne. Le pouvoir d’achat arrive nettement en tête des sujets qu’ils souhaitent voir abordés (46 %), devant la sécurité et la délinquance (30 %), les services publics et la protection sociale (30 %), la situation budgétaire (28 %) et l’immigration (27 %). Pourtant, 42 % pensent que l’immigration figurera parmi les principaux sujets traités pendant la campagne, devant l’insécurité (37 %) et le pouvoir d’achat (34 %).  Enfin, la présidentielle apparaît comme une échéance importante, associée à une forte demande de changement mais à des attentes limitées quant à ses effets concrets. 89 % des Français jugent le scrutin important et 79 % pensent que leurs compatriotes souhaitent de « très forts changements dans la manière dont le pays est gouverné ». Dans le même temps, seuls 25 % anticipent un effet positif du résultat de l’élection sur leur situation personnelle. Cette deuxième vague dessine ainsi une opinion toujours attachée aux valeurs républicaines, mais marquée par le pessimisme, la demande de changement et la volonté de voir les préoccupations économiques et sociales davantage prises en compte dans la campagne de 2027.   Synthèse de l'étude Synthèse - Le Baromètre de la République 2026Télécharger L'étude en intégralité Étude - Le Baromètre de la République 2026Télécharger Redécouvrez la présentation de l'étude lors de l'Université d'été 2026 du Laboratoire de la République https://www.youtube.com/watch?v=Y4KOqjL4IXk&t=16s

« La démocratie à l’épreuve du réel »

par François Germinet et Carole Lipsyc le 7 août 2026
À l’heure où la défiance envers les institutions s’installe durablement, François Germinet et Carole Lipsyc analysent les causes profondes de cette crise démocratique dans cette tribune pour Ouest-France. Selon eux, le fossé grandissant entre le vécu des citoyens et les récits portés par les responsables politiques fragilise le pacte démocratique. Ils plaident pour une refondation de la confiance, fondée sur l’écoute du terrain, la participation citoyenne et la capacité des institutions à réviser collectivement leurs récits au contact du réel.
En démocratie, il ne suffit pas d’avoir raison pour gouverner ou convaincre. Lorsque le vécu des citoyens contredit le récit politique, la confiance se délite et les récits de peur prospèrent, avec leurs coupables et leurs fausses solutions. Pour comprendre ce phénomène terriblement actuel, il ne suffit pas d’incriminer les réseaux sociaux et la désinformation. Nous devons interroger le rapport qu’entretient la démocratie avec le réel. Nous n’accédons jamais directement au monde. Nous l’interprétons à travers des représentations communes qui nous racontent le monde et créent un récit partagé. Nous passons un pacte de vraisemblance avec elles. Par exemple, nous faisons confiance à l’école pour instruire nos enfants, à l’hôpital pour nous soigner, à l’économie pour créer de la prospérité, à l’État pour nous protéger. Et, ce pacte tient tant qu’il correspond suffisamment à notre expérience. Mais que se passe-t-il quand ce n’est plus le cas ? Certains pactes acceptent de se réviser, d’autres non. Ils préfèrent s’affranchir des faits et s’auto-légitimer, quitte à virer au totalitarisme pour imposer leur vérité de fiction. Ainsi, la démocratie a quelque chose à voir avec l’acceptation du réel. Ici réside sa précieuse singularité : elle institue le citoyen comme garant de l’adéquation entre le récit collectif et le réel. Le vote n’est pas seulement un acte de désignation des représentants. C’est la procédure par laquelle une société peut dire : ce récit ne correspond plus à ce que nous vivons, il faut l’actualiser. Comment cette confrontation des récits politiques au réel s’effectue-t-elle ? La démocratie repose sur deux mécanismes principaux : l’esprit critique et le vécu des citoyens. Et elle a besoin des deux. Négliger l’une de ces dimensions serait une erreur. À ne valoriser que l’expertise, on prend le risque de considérer le vécu comme un simple biais à corriger. À l’inverse, à ne reconnaître que les ressentis, la société devient vulnérable aux récits qui s’affranchissent des faits. Or à quoi avons-nous assisté ces dernières années ? Le citoyen a-t-il été traité comme le garant du réel ? En tournant le dos à des conventions citoyennes, en enterrant les propositions des cahiers de doléances, le pacte démocratique s’est fissuré. En autorisant à nouveau les néonicotinoïdes malgré une pétition massive, en balayant sans débat une taxe Zucman plébiscitée par 86 % des Français, la fissure est devenue une brèche. En bafouant, élection après élection, la promesse d’un « front républicain », la brèche est devenue une faille. Ni l’État, ni les élites économiques et politiques ne peuvent se substituer à cette fonction de garant confiée aux citoyens. Une démocratie ne peut durablement fonctionner sur la base du « Faites-nous confiance, vous comprendrez plus tard ». La défiance ne naît pas d’un simple désaccord mais du sentiment que les récits officiels s’éloignent de plus en plus du vécu et que, malgré tout, ils persistent et nous sont imposés. Le défi n’est donc plus de défendre le récit existant, ni même d’en produire un nouveau, mais plutôt d’organiser sa révision collective. Comment faire ? Nous ne voyons pas d’autre moyen que d’enclencher ce travail à partir du terrain, là où la confiance n’a pas encore disparu : dans les communes, avec les maires, les associations, les artisans, tous ceux qui tissent le futur au plus près du réel, par l’écoute, l’innovation et la construction collective. François Germinet est co-responsable de la commission Éducation du Laboratoire de la République, professeur à CY Cergy Paris Université et président du collectif Le 106. Carole Lipsyc est épistémologue, essayiste, cofondatrice de l’Initiative contributive. Retrouvez la tribune de François Germinet et Carole Lipsyc sur le site de Ouest-France.

Marc Bloch, l’historien stoïcien : la leçon de la parrêsia

par Claudio Galderisi le 27 juin 2026
Claudio Galderisi, président du Conseil scientifique du Laboratoire de la République, rend hommage à Marc Bloch en mettant en lumière la cohérence entre son œuvre d’historien, son engagement intellectuel et son action civique. À travers la figure d’un « historien stoïcien », il souligne que la quête de la vérité historique repose sur la rigueur méthodologique, l’exercice de l’esprit critique et le courage de la parrêsia, cette parole libre qui engage autant la pensée que l’action. Marc Bloch apparaît comme un modèle d’exigence scientifique et de responsabilité citoyenne, dont l’héritage demeure d’une profonde actualité.
« L’homme, seul, se découvre dans la vérité », rappelle Marc Bloch dans son Apologie pour l’histoire. Grâce à lui nous sommes moins seuls dans la recherche de cette vérité dont il a fait la raison d’être de son œuvre et de sa vie. Bloch n’est pas seulement un historien majeur du xxᵉ siècle. Il incarne la tension permanente entre transmission des savoirs, liberté intellectuelle et passion civique, en nous rappelant que l’histoire n’est pas un ensemble de connaissances à ordonner et juger, mais une approche qui permet de comprendre les sociétés humaines dans leur complexité. Son œuvre historiographique illustre sa rigueur méthodologique, fondée sur l’analyse critique des sources et la contextualisation des phénomènes sociaux et politiques. Pour lui, et je le cite ici depuis Les Rois thaumaturges, « L’histoire n’est pas un simple enchaînement d’événements, mais un développement continu, un processus où la vérité se construit en dépassant les idées reçues et les apparences ». Bloch fait ainsi de l’historien non le procureur du passé, mais l’analyste rigoureux de ses régimes de vérité. Ce même regard se déploie dans La Société féodale, où il passe en revue sans indulgence les hiérarchies d’une civilisation, sans pour autant soumettre les legs du passé à ces procès anachroniques qui confondent recherche et expiation. Cette exigence scientifique trouve son prolongement dans l’Apologie pour l’histoire, où Bloch insiste sur la nécessité de confronter le présent au passé pour aiguiser le jugement critique face aux situations complexes. Rigueur et vérité sont les deux faces de ce Janus bifrons que doit être tout historien. Il l’écrit sans détours dans son Apologie : « La vérité historique, c’est la vérité qui a été découverte par la méthode scientifique. Et cette vérité, on ne l’atteint qu’au prix de la rigueur. » Bloch ne s’est jamais interdit de penser contre les idées reçues, non par snobisme intellectuel mais comme un devoir. Il le prouvera dans L’Étrange défaite, en disséquant à la fois avec une lucidité impitoyable et la douleur du patriote les faillites de l’élite face au désastre de 1940. Son texte sur « Le problème de l’agrégation », qui date de 1937, en est un exemple prémonitoire : il y dénonce la reproduction mécanique des savoirs, la transformation de la doxa en connaissance immuable. Cette unité du courage, qui n’appartient selon Socrate qu’à l’homme de bien, constitue le cœur de son action et son principal legs. Dans un monde où la transmission des savoirs et la pensée critique sont parfois submergées par l’écume des choses, nous pouvons tirer de Bloch l’exigence de rigueur et la parrêsia, le courage des convictions nécessaires pour penser et agir de manière autonome. Car penser par soi-même n’est pas pour lui un luxe intellectuel mais une exigence morale. Seule une conscience libre et critique peut nourrir la passion de la res publica, c’est-à-dire la défense de la vie de la cité comme espace de dialectique et de décision partagée. La méthode historique devient ainsi un entraînement à la responsabilité civique. Il écrit en historien stoïcien : « La vérité, c’est ce qui résulte de la rigueur de l’histoire, mais c’est aussi ce qui doit guider l’action civile, pour que celle-ci ne soit pas aveugle. » Au moment de conclure, me viennent à l’esprit les derniers vers d’un poème que Marc Bloch aurait aimé selon ses proches et dans lequel on pourrait reconnaître la trajectoire d’une existence, le témoignage vivant que l’historien de l’acribie nous a légué. C’est La Mort du loup, c’est Alfred de Vigny : « Fais énergiquement ta longue et lourde tâche. / Dans la voie où le sort a voulu t’appeler, / Puis, // après, comme moi, souffre et meurs sans parler ». Sans parler, comme en témoigne son sacrifice ultime, et par-delà les spéculations qui sont à l’histoire ce que la rumeur est aux faits ; sans bavardage surtout, mais toujours en cultivant l’esprit critique et en participant à la construction d’une communauté de destin. Claudio Galderisi est président du Conseil scientifique du Laboratoire de la République.

Hommage à Edgar Morin, l’homme du siècle

par Jean-Michel Blanquer le 3 juin 2026
Edgar Morin, philosophe et sociologue, s’est éteint vendredi 29 mai. Dans La Tribune Dimanche, le président du Laboratoire de la République Jean-Michel Blanquer a retracé le parcours de ce passionné de la connaissance.
Edgar Morin est mort. Cette phrase sonne comme un oxymore que j’ai peine à écrire tant il a incarné le principe de vie. Il y a quelques jours encore, il me tendait sa main comme pour boxer la mienne, accompagnant le geste d’une petite blague qui voulait dire « j’ai encore un peu de force et j’ai envie de vie, d’amitié et de rire ». Cette vitalité l’a amené jusqu’à sa cent cinquième année et elle habite son existence comme son œuvre. Elle était peut-être le fruit d’une résistance farouche initiale contre les forces du néant. Donné pour mort à sa naissance – le 8 juillet 1921 –, il finit quand même par pousser des cris grâce à l’acharnement du médecin. Il était déjà le survivant d’une tentative d’avortement de sa mère. Cette mère adorée décèdera lorsqu’il avait dix ans et cet événement « atomique » qu’il a narré dans plusieurs livres créera un vide insondable qu’il cherchera à combler durant toute son existence. Il le fera par la pensée et l’action. Il est, dans les années 1930, un gamin de Paris, fils d’un commerçant du Sentier issu d’une lignée de juifs de Salonique (histoire familiale et paternelle qu’il raconte magnifiquement dans Vidal et les siens). Il arpente Paname, avec toujours des journaux ou des livres sous le bras, en amoureux de ses rues, de ses chansons et de tous ses charmes. C’est dans ces années adolescentes qu’il découvre le cinéma et, déjà grand lecteur, il devient dévoreur de films. Je me souviens, un jour où je regardais Marius avec lui, de son introduction lumineuse pour exalter le génie de Pagnol, le lien avec la tragédie grecque, les déchirements des personnages. Il nous emportait. Questionner Edgar Morin, c’était ouvrir une fenêtre sur le XXe siècle Je le regardais et c’était le petit garçon de dix ans, encore émerveillé par la lanterne magique, que je voyais parler. N’était-il pas lui-même Marius, cet orphelin de mère attiré par le grand large ? De cet enfant avait surgi au cours des décennies suivantes un intellectuel dont la générosité de l’être donnait des analyses originales qui transcendait les disciplines et les chapelles. Il n’était pas qu’un interprète éclairé des enjeux inconscients et cachés de l’art cinématographique. Il alla jusqu’à se faire cinéaste, présentant avec Jean Rouche, à Cannes Chronique d’un été, splendide documentaire sociologique qui touche au but par sa façon bien morinienne de relier le simple et l’essentiel. « Comment vis-tu ? » était la question récurrente posée aux gens. Et le résultat était à son image : un moment doux et puissant de « cinéma-vérité » qui n’a pas vieilli. Entre l’adolescent pacifiste des années 1930 et le jeune homme des années 1950, l’épreuve fondamentale de la guerre avait forgé l’adulte par le bain de fer de la Résistance. Edgar était passé du patronyme de Nahoum à celui de Morin. Et cette métamorphose n’était pas que nominale. Il disait souvent que l’occupation l’avait façonné : « Nous avions à peine 20 ans et nous mettions nos vies dans la balance. » L’étudiant s’était prouvé son courage, son sens de l’organisation, sa capacité à créer du compagnonnage. Parfaitement décrit par Emmanuel Lemieux (« Le Réseau », Cerf, 2023), le réseau Charette – pseudonyme de Michel Cailliau, neveu de De Gaulle - fut une école de la vie où des amitiés et un amour essentiels se constituèrent. Je n’aimais rien tant que l’interroger à brûle-pourpoint sur les personnages de l’époque, Philippe Dechartre, Marguerite Duras, François Mitterrand… Questionner Edgar Morin, c’était ouvrir une fenêtre sur le XXe siècle. Personne n’illustrait mieux que lui que les divergences politiques ne devraient pas séparer les hommes C’était voir Sartre dans le désordre de son bureau, entendre Camus dans la clarté de son jugement, écouter Jankélévitch dans une leçon clandestine à Toulouse, sentir l’amitié de Breton, se promener avec Duras et Mascolo rue Saint-Benoît, mieux comprendre les ambiguïtés de Mitterrand… La politique, la littérature, les théories, les sentiments s’entremêlaient comme des fils formant un tissu de vie. L’aventure de la Résistance se continua par sa participation épique à la campagne d’Allemagne jusqu’à pénétrer dans le bureau de Hitler peu après la chute de Berlin. Buriné par la guerre Dans la vie intellectuelle et artistique des années 1950, Morin est ami de beaucoup par son esprit empathique et fâché avec certains par son indépendance d’esprit. C’est l’heure de la séparation du Parti communiste, qu’il analysera dans l’un de ses plus grands livres, Autocritique. C’était sa boucle de rétroaction à lui, sa manière de tirer une leçon de ses propres erreurs pour être utile aux autres et à lui-même. Ses engagements n’étaient pas toujours dépourvus de naïveté. C’était le plus souvent le corollaire de sa générosité. Nous eûmes bien des vues différentes. Au moins pouvait-on en discuter en toute fraternité. Personne n’illustrait mieux que lui que les divergences politiques ne devraient pas séparer les hommes. Morin est définitivement un franc-tireur, un explorateur. Son entrée au CNRS après-guerre, possible à cette époque pour l’autodidacte touche-à-tout buriné par la guerre qu’il était, lui avait donné le cadre permettant d’exercer toutes ses curiosités. Son livre sur la mort avait été un premier exemple extraordinaire de sa capacité à approfondir les questions les plus cruciales par de nouvelles approches permises par l’interdisciplinarité. Pas de conformisme, pas d’inhibition, pas de snobisme chez Morin. Plutôt une curiosité d’enfant qu’il revendiquait comme telle. « On n’est pleinement humain que si, adulte, on a gardé de l’enfance les tendresses, les curiosités, les jeux et de l’adolescence les aspirations » disait-il. Autant de vaccins contre la stérilité de l’académisme et contre la tentation du mépris venue des nouveaux sociologues installés, faux rebelles prompts à la vraie domination et dont il eut à souffrir parfois des réflexes d’excommunication. Morin est définitivement un franc-tireur, un explorateur Morin s’internationalise aussi dans ces années-là, notamment par le continent américain. Long séjour au Chili, voyages dans de nombreux pays d’Amérique latine puis moment Californien. Il fait au cours des années 1960 et 1970 des rencontres décisives, par exemple celle du brésilien Candido Mendes dans le cadre de l’Unesco. C’est autant de graines qui donneront des arbres. Morin sera ainsi très actif dans l’Académie de la latinité créée par Mendes pour le dialogue des cultures de socle méditerranéen, avec ses amis Alain Touraine, Mario Soares, Federico Mayor et bien d’autres. Nous y renforçâmes notre amitié. La fréquentation des scientifiques américains le conduit à des approches analogiques. Curieux de tout, il veut être à l’avant-garde des enjeux scientifiques et technologiques nouveaux et de ce qu’ils permettent de mieux comprendre pour les sciences de l’homme. Cette volonté de construire des ponts entre les savoirs le conduit à écrire dans les années 1970 son œuvre centrale, La Méthode, qui, en six volumes, cherche à fonder une nouvelle épistémologie. De là vint ma première rencontre, livresque, avec lui lorsque je travaillais à ma thèse sur Les méthodes du juge constitutionnel. Lire Morin sous cet angle, c’est frotter sans arrêt sa cervelle à des perspectives jusque-là inenvisagées. Morin a créé là non une encyclopédie nouvelle mais une grille de lecture inédite et perpétuellement utile, traduite par la notion de complexité qui devint son fétiche. Il tenait à ce que l’on forme l’enfant à une pensée critique, consciente que des prismes différents pouvaient s’appliquer à une même réalité Sa passion pour la connaissance et surtout pour la « connaissance de la connaissance » devait le mener inévitablement à se pencher sur les questions éducatives. Ce fut, avec l’Amérique latine, notre autre point de rencontre. Avec Les sept savoirs nécessaires à l’éducation du futur, publié sous l’égide de l’Unesco en 2000, Morin présente une vision de l’homme car une société saine est une société qui calque sa vision de l’éducation sur l’idée qu’elle se fait d’elle-même en tant que civilisation. C’est pourquoi il insiste tant sur la notion d’erreur. Il tenait à ce que l’on forme l’enfant à une pensée critique, consciente que des prismes différents pouvaient s’appliquer à une même réalité. Anticipant les enjeux cruciaux de nos temps actuels au regard des problèmes posés par la post-vérité, il voulait prémunir l’élève contre les certitudes mortifères, les passions anti-démocratiques, les manipulations multiples. Bref, il visait ce que doit chercher toute philosophie de l’éducation : la liberté. Un jour, tandis que je visitais Montpellier, je lui fis signe bien tardivement, car il y séjournait à cette époque. Comme toujours, il répondit oui. Et le voici avec Sabah m’accompagnant dans un lycée préparant les élèves au baccalauréat professionnel de cuisine. Il les interroge, disserte sur les vertus du sens gustatif, du geste de la main, de la gastronomie française. Bonhommie, simplicité, générosité, spontanéité, bonté, profondeur des vues… Tout était là et les élèves le percevaient avec l’enthousiasme des grands jours. La cohérence splendide de Morin entre sa théorie et sa vie se voyait dans ces moments-là. Il disait à la suite de Beethoven qu’il ne s’inclinait que devant la bonté. Dans La Méthode, le principe hologrammatique correspond à l’idée que le tout est fait de parties, mais que l’on trouve aussi le tout dans chacune des parties. Il s’est nourri de tout ce qui l’entourait tout en devenant partie intégrante de tous ceux qui l’ont absorbé. Et c’est ainsi qu’il pouvait affirmer : « J’ai pu grâce à vous tous devenir Edgar Morin ». Jean-Michel Blanquer Cet hommage est paru dans La Tribune Dimanche le 31 mai 2026. Crédit photo : Laurent CERINO/REA

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