Rubrique : République démocratique

Marc Bloch, l’historien stoïcien : la leçon de la parrêsia

par Claudio Galderisi le 27 juin 2026
Claudio Galderisi, président du Conseil scientifique du Laboratoire de la République, rend hommage à Marc Bloch en mettant en lumière la cohérence entre son œuvre d’historien, son engagement intellectuel et son action civique. À travers la figure d’un « historien stoïcien », il souligne que la quête de la vérité historique repose sur la rigueur méthodologique, l’exercice de l’esprit critique et le courage de la parrêsia, cette parole libre qui engage autant la pensée que l’action. Marc Bloch apparaît comme un modèle d’exigence scientifique et de responsabilité citoyenne, dont l’héritage demeure d’une profonde actualité.
« L’homme, seul, se découvre dans la vérité », rappelle Marc Bloch dans son Apologie pour l’histoire. Grâce à lui nous sommes moins seuls dans la recherche de cette vérité dont il a fait la raison d’être de son œuvre et de sa vie. Bloch n’est pas seulement un historien majeur du xxᵉ siècle. Il incarne la tension permanente entre transmission des savoirs, liberté intellectuelle et passion civique, en nous rappelant que l’histoire n’est pas un ensemble de connaissances à ordonner et juger, mais une approche qui permet de comprendre les sociétés humaines dans leur complexité. Son œuvre historiographique illustre sa rigueur méthodologique, fondée sur l’analyse critique des sources et la contextualisation des phénomènes sociaux et politiques. Pour lui, et je le cite ici depuis Les Rois thaumaturges, « L’histoire n’est pas un simple enchaînement d’événements, mais un développement continu, un processus où la vérité se construit en dépassant les idées reçues et les apparences ». Bloch fait ainsi de l’historien non le procureur du passé, mais l’analyste rigoureux de ses régimes de vérité. Ce même regard se déploie dans La Société féodale, où il passe en revue sans indulgence les hiérarchies d’une civilisation, sans pour autant soumettre les legs du passé à ces procès anachroniques qui confondent recherche et expiation. Cette exigence scientifique trouve son prolongement dans l’Apologie pour l’histoire, où Bloch insiste sur la nécessité de confronter le présent au passé pour aiguiser le jugement critique face aux situations complexes. Rigueur et vérité sont les deux faces de ce Janus bifrons que doit être tout historien. Il l’écrit sans détours dans son Apologie : « La vérité historique, c’est la vérité qui a été découverte par la méthode scientifique. Et cette vérité, on ne l’atteint qu’au prix de la rigueur. » Bloch ne s’est jamais interdit de penser contre les idées reçues, non par snobisme intellectuel mais comme un devoir. Il le prouvera dans L’Étrange défaite, en disséquant à la fois avec une lucidité impitoyable et la douleur du patriote les faillites de l’élite face au désastre de 1940. Son texte sur « Le problème de l’agrégation », qui date de 1937, en est un exemple prémonitoire : il y dénonce la reproduction mécanique des savoirs, la transformation de la doxa en connaissance immuable. Cette unité du courage, qui n’appartient selon Socrate qu’à l’homme de bien, constitue le cœur de son action et son principal legs. Dans un monde où la transmission des savoirs et la pensée critique sont parfois submergées par l’écume des choses, nous pouvons tirer de Bloch l’exigence de rigueur et la parrêsia, le courage des convictions nécessaires pour penser et agir de manière autonome. Car penser par soi-même n’est pas pour lui un luxe intellectuel mais une exigence morale. Seule une conscience libre et critique peut nourrir la passion de la res publica, c’est-à-dire la défense de la vie de la cité comme espace de dialectique et de décision partagée. La méthode historique devient ainsi un entraînement à la responsabilité civique. Il écrit en historien stoïcien : « La vérité, c’est ce qui résulte de la rigueur de l’histoire, mais c’est aussi ce qui doit guider l’action civile, pour que celle-ci ne soit pas aveugle. » Au moment de conclure, me viennent à l’esprit les derniers vers d’un poème que Marc Bloch aurait aimé selon ses proches et dans lequel on pourrait reconnaître la trajectoire d’une existence, le témoignage vivant que l’historien de l’acribie nous a légué. C’est La Mort du loup, c’est Alfred de Vigny : « Fais énergiquement ta longue et lourde tâche. / Dans la voie où le sort a voulu t’appeler, / Puis, // après, comme moi, souffre et meurs sans parler ». Sans parler, comme en témoigne son sacrifice ultime, et par-delà les spéculations qui sont à l’histoire ce que la rumeur est aux faits ; sans bavardage surtout, mais toujours en cultivant l’esprit critique et en participant à la construction d’une communauté de destin. Claudio Galderisi est président du Conseil scientifique du Laboratoire de la République.

Hommage à Edgar Morin, l’homme du siècle

par Jean-Michel Blanquer le 3 juin 2026
Edgar Morin, philosophe et sociologue, s’est éteint vendredi 29 mai. Dans La Tribune Dimanche, le président du Laboratoire de la République Jean-Michel Blanquer a retracé le parcours de ce passionné de la connaissance.
Edgar Morin est mort. Cette phrase sonne comme un oxymore que j’ai peine à écrire tant il a incarné le principe de vie. Il y a quelques jours encore, il me tendait sa main comme pour boxer la mienne, accompagnant le geste d’une petite blague qui voulait dire « j’ai encore un peu de force et j’ai envie de vie, d’amitié et de rire ». Cette vitalité l’a amené jusqu’à sa cent cinquième année et elle habite son existence comme son œuvre. Elle était peut-être le fruit d’une résistance farouche initiale contre les forces du néant. Donné pour mort à sa naissance – le 8 juillet 1921 –, il finit quand même par pousser des cris grâce à l’acharnement du médecin. Il était déjà le survivant d’une tentative d’avortement de sa mère. Cette mère adorée décèdera lorsqu’il avait dix ans et cet événement « atomique » qu’il a narré dans plusieurs livres créera un vide insondable qu’il cherchera à combler durant toute son existence. Il le fera par la pensée et l’action. Il est, dans les années 1930, un gamin de Paris, fils d’un commerçant du Sentier issu d’une lignée de juifs de Salonique (histoire familiale et paternelle qu’il raconte magnifiquement dans Vidal et les siens). Il arpente Paname, avec toujours des journaux ou des livres sous le bras, en amoureux de ses rues, de ses chansons et de tous ses charmes. C’est dans ces années adolescentes qu’il découvre le cinéma et, déjà grand lecteur, il devient dévoreur de films. Je me souviens, un jour où je regardais Marius avec lui, de son introduction lumineuse pour exalter le génie de Pagnol, le lien avec la tragédie grecque, les déchirements des personnages. Il nous emportait. Questionner Edgar Morin, c’était ouvrir une fenêtre sur le XXe siècle Je le regardais et c’était le petit garçon de dix ans, encore émerveillé par la lanterne magique, que je voyais parler. N’était-il pas lui-même Marius, cet orphelin de mère attiré par le grand large ? De cet enfant avait surgi au cours des décennies suivantes un intellectuel dont la générosité de l’être donnait des analyses originales qui transcendait les disciplines et les chapelles. Il n’était pas qu’un interprète éclairé des enjeux inconscients et cachés de l’art cinématographique. Il alla jusqu’à se faire cinéaste, présentant avec Jean Rouche, à Cannes Chronique d’un été, splendide documentaire sociologique qui touche au but par sa façon bien morinienne de relier le simple et l’essentiel. « Comment vis-tu ? » était la question récurrente posée aux gens. Et le résultat était à son image : un moment doux et puissant de « cinéma-vérité » qui n’a pas vieilli. Entre l’adolescent pacifiste des années 1930 et le jeune homme des années 1950, l’épreuve fondamentale de la guerre avait forgé l’adulte par le bain de fer de la Résistance. Edgar était passé du patronyme de Nahoum à celui de Morin. Et cette métamorphose n’était pas que nominale. Il disait souvent que l’occupation l’avait façonné : « Nous avions à peine 20 ans et nous mettions nos vies dans la balance. » L’étudiant s’était prouvé son courage, son sens de l’organisation, sa capacité à créer du compagnonnage. Parfaitement décrit par Emmanuel Lemieux (« Le Réseau », Cerf, 2023), le réseau Charette – pseudonyme de Michel Cailliau, neveu de De Gaulle - fut une école de la vie où des amitiés et un amour essentiels se constituèrent. Je n’aimais rien tant que l’interroger à brûle-pourpoint sur les personnages de l’époque, Philippe Dechartre, Marguerite Duras, François Mitterrand… Questionner Edgar Morin, c’était ouvrir une fenêtre sur le XXe siècle. Personne n’illustrait mieux que lui que les divergences politiques ne devraient pas séparer les hommes C’était voir Sartre dans le désordre de son bureau, entendre Camus dans la clarté de son jugement, écouter Jankélévitch dans une leçon clandestine à Toulouse, sentir l’amitié de Breton, se promener avec Duras et Mascolo rue Saint-Benoît, mieux comprendre les ambiguïtés de Mitterrand… La politique, la littérature, les théories, les sentiments s’entremêlaient comme des fils formant un tissu de vie. L’aventure de la Résistance se continua par sa participation épique à la campagne d’Allemagne jusqu’à pénétrer dans le bureau de Hitler peu après la chute de Berlin. Buriné par la guerre Dans la vie intellectuelle et artistique des années 1950, Morin est ami de beaucoup par son esprit empathique et fâché avec certains par son indépendance d’esprit. C’est l’heure de la séparation du Parti communiste, qu’il analysera dans l’un de ses plus grands livres, Autocritique. C’était sa boucle de rétroaction à lui, sa manière de tirer une leçon de ses propres erreurs pour être utile aux autres et à lui-même. Ses engagements n’étaient pas toujours dépourvus de naïveté. C’était le plus souvent le corollaire de sa générosité. Nous eûmes bien des vues différentes. Au moins pouvait-on en discuter en toute fraternité. Personne n’illustrait mieux que lui que les divergences politiques ne devraient pas séparer les hommes. Morin est définitivement un franc-tireur, un explorateur. Son entrée au CNRS après-guerre, possible à cette époque pour l’autodidacte touche-à-tout buriné par la guerre qu’il était, lui avait donné le cadre permettant d’exercer toutes ses curiosités. Son livre sur la mort avait été un premier exemple extraordinaire de sa capacité à approfondir les questions les plus cruciales par de nouvelles approches permises par l’interdisciplinarité. Pas de conformisme, pas d’inhibition, pas de snobisme chez Morin. Plutôt une curiosité d’enfant qu’il revendiquait comme telle. « On n’est pleinement humain que si, adulte, on a gardé de l’enfance les tendresses, les curiosités, les jeux et de l’adolescence les aspirations » disait-il. Autant de vaccins contre la stérilité de l’académisme et contre la tentation du mépris venue des nouveaux sociologues installés, faux rebelles prompts à la vraie domination et dont il eut à souffrir parfois des réflexes d’excommunication. Morin est définitivement un franc-tireur, un explorateur Morin s’internationalise aussi dans ces années-là, notamment par le continent américain. Long séjour au Chili, voyages dans de nombreux pays d’Amérique latine puis moment Californien. Il fait au cours des années 1960 et 1970 des rencontres décisives, par exemple celle du brésilien Candido Mendes dans le cadre de l’Unesco. C’est autant de graines qui donneront des arbres. Morin sera ainsi très actif dans l’Académie de la latinité créée par Mendes pour le dialogue des cultures de socle méditerranéen, avec ses amis Alain Touraine, Mario Soares, Federico Mayor et bien d’autres. Nous y renforçâmes notre amitié. La fréquentation des scientifiques américains le conduit à des approches analogiques. Curieux de tout, il veut être à l’avant-garde des enjeux scientifiques et technologiques nouveaux et de ce qu’ils permettent de mieux comprendre pour les sciences de l’homme. Cette volonté de construire des ponts entre les savoirs le conduit à écrire dans les années 1970 son œuvre centrale, La Méthode, qui, en six volumes, cherche à fonder une nouvelle épistémologie. De là vint ma première rencontre, livresque, avec lui lorsque je travaillais à ma thèse sur Les méthodes du juge constitutionnel. Lire Morin sous cet angle, c’est frotter sans arrêt sa cervelle à des perspectives jusque-là inenvisagées. Morin a créé là non une encyclopédie nouvelle mais une grille de lecture inédite et perpétuellement utile, traduite par la notion de complexité qui devint son fétiche. Il tenait à ce que l’on forme l’enfant à une pensée critique, consciente que des prismes différents pouvaient s’appliquer à une même réalité Sa passion pour la connaissance et surtout pour la « connaissance de la connaissance » devait le mener inévitablement à se pencher sur les questions éducatives. Ce fut, avec l’Amérique latine, notre autre point de rencontre. Avec Les sept savoirs nécessaires à l’éducation du futur, publié sous l’égide de l’Unesco en 2000, Morin présente une vision de l’homme car une société saine est une société qui calque sa vision de l’éducation sur l’idée qu’elle se fait d’elle-même en tant que civilisation. C’est pourquoi il insiste tant sur la notion d’erreur. Il tenait à ce que l’on forme l’enfant à une pensée critique, consciente que des prismes différents pouvaient s’appliquer à une même réalité. Anticipant les enjeux cruciaux de nos temps actuels au regard des problèmes posés par la post-vérité, il voulait prémunir l’élève contre les certitudes mortifères, les passions anti-démocratiques, les manipulations multiples. Bref, il visait ce que doit chercher toute philosophie de l’éducation : la liberté. Un jour, tandis que je visitais Montpellier, je lui fis signe bien tardivement, car il y séjournait à cette époque. Comme toujours, il répondit oui. Et le voici avec Sabah m’accompagnant dans un lycée préparant les élèves au baccalauréat professionnel de cuisine. Il les interroge, disserte sur les vertus du sens gustatif, du geste de la main, de la gastronomie française. Bonhommie, simplicité, générosité, spontanéité, bonté, profondeur des vues… Tout était là et les élèves le percevaient avec l’enthousiasme des grands jours. La cohérence splendide de Morin entre sa théorie et sa vie se voyait dans ces moments-là. Il disait à la suite de Beethoven qu’il ne s’inclinait que devant la bonté. Dans La Méthode, le principe hologrammatique correspond à l’idée que le tout est fait de parties, mais que l’on trouve aussi le tout dans chacune des parties. Il s’est nourri de tout ce qui l’entourait tout en devenant partie intégrante de tous ceux qui l’ont absorbé. Et c’est ainsi qu’il pouvait affirmer : « J’ai pu grâce à vous tous devenir Edgar Morin ». Jean-Michel Blanquer Cet hommage est paru dans La Tribune Dimanche le 31 mai 2026. Crédit photo : Laurent CERINO/REA

L’antifascisme, tenue de camouflage d’un projet antirépublicain

par Jean-Éric Schoettl le 25 avril 2026 Schoettl-Laboratoiredelarepublique
Dans cette tribune, Jean-Éric Schoettl, ancien secrétaire général du Conseil constitutionnel et conseiller d’État honoraire, examine les recompositions doctrinales de l’extrême gauche française. Entre intersectionnalité et stratégie de conflictualisation, il analyse l’émergence d’un nouveau récit politique en rupture avec l’universalisme républicain.
Désertée par l’électorat populaire, privée de cet agent révolutionnaire qu’était le prolétariat ouvrier, l’extrême-gauche – LFI en tête - s’est cherché de nouveaux horizons. Elle les a trouvés dans l’exaltation des luttes minoritaires et l’écologie radicale. Cette reconversion vise à fédérer contre le « Système », par convergence intersectionnelle des luttes, des segments particuliers de nouveaux « dominés » : travailleurs intellectuels précaires, jeunes citadins, minorités ethno-religieuses et sexuelles. Elle compose avec l’islam politique un mélange tonnant, auquel il faut bien donner un nom : l’islamo-gauchisme. Une synthèse dans laquelle chaque composante exacerbe l’autre, tout en l’instrumentalisant en fonction de son propre agenda. L’islam politique est désormais secondé par un gauchisme qui, ayant troqué la lutte des classes contre la guerre des races, voit dans les musulmans un prolétariat de substitution et dans l’islamiste radical le nouveau visage de l’avant-garde révolutionnaire.  Et pourtant…. Reposant sur un pacte de discrétion des croyances et des origines dans l’espace public, la culture laïque et républicaine a longtemps été conçue – et vécue - comme la clé de l’intégration des nouveaux venus dans la Nation française. La France disait aux arrivants : ce sont vos talents et vos vertus qui m’intéressent et non la couleur de votre peau ; votre personne et non votre provenance. Et les nouveaux venus avaient à cœur de gommer la visibilité de celle-ci, notamment par la non ostentation des affiliations communautaires. Ce faisant, ils se sentaient en effet affranchis des assignations auxquelles les vouaient leurs sociétés d’origine. Par ce droit d’être différents de leur différence, par ce droit à l’indifférence, ils se sentaient promus à la dignité de citoyens autonomes. C’est encore, en grande partie, le cas aujourd’hui, malgré le vacarme orchestré par la France insoumise sur le thème de la « créolisation ». En témoigne la magnifique cohorte de ces amoureux de la langue et de la culture françaises, aux patronymes non hexagonaux, qui rejettent l’idéologie victimaire et la racialisation : Tahar Ben Jelloun, Sonia Mabrouk, Rachel Kahn, Fatiah Agag-Boudjahlat, Zineb El Rhazoui, Souâd Ayada, Ismaël Saïdi, Kamel Daoud, Razika Adnani, Lydia Guirous, Tarik Yildiz, Boualem Sansal, Mohamed Sifaoui, Abdennour Bidar, Ghaleb Bencheikh, Sarah El Haïry, Claire Koç, Naïma M’Faddel, Ferghane Azihari, Sabrina Medjebeur, Abdoulaye Kanté et tant d’autres, notamment dans le monde de l’entreprise, des arts, du sport et de l’administration... Toutefois, cette éthique républicaine, vécue comme libératrice par des générations entières d’immigrants, est désormais affaiblie avec les nouvelles vagues migratoires. Affaiblissement qui résulte, inexorablement, de la conjonction de trois phénomènes objectifs : l’intensification des flux, propice à la ghéttoisation ; l’écart culturel entre les nouveaux arrivants et la société d’accueil ; le grippage des facteurs traditionnels d’intégration (école, église, emploi industriel, service militaire, cohabitation urbaine, mariages mixtes…). C’est un fait : la culture laïque, l’universalisme républicain, l’égalité des droits, la méritocratie, vécus comme libérateurs par des générations entières d’immigrants, ont perdu de leur force intégratrice avec les nouvelles vagues migratoires. Belle occasion pour l’extrême gauche d’enfoncer un coin entre Français musulmans et Français « de souche » en convainquant les premiers qu’ils sont discriminés et qu’ils doivent désormais exiger des seconds contrition et allégeance. Ses militants présenteront donc la tradition républicaine et laïque au mieux comme une entrave au « vivre ensemble », plus sûrement comme une rémanence coloniale. Là où l’universalisme républicain pratiquait l’indifférence aux origines et la primauté des vertus et des talents, l’extrême-gauche « décoloniale » essentialise les « racisés » et creuse une balafre tribale dans la citoyenneté. Est ainsi remis en cause un habitus fondé sur la mise entre parenthèses des appartenances religieuses et communautaires dans les lieux de rencontre et de travail. Il se voit remplacé par son exact contraire : l’affirmation politique de l’ethnicité et les revendications identitaires. Votez pour ce que nous sommes en raison de ce que vous êtes. En conséquence, la France insoumise et ses compagnons de route traquent obsessionnellement l’islamophobie. Ils décèlent un projet xénophobe derrière la volonté d’assimilation des populations immigrées. Ils débusquent le néo-colonialisme derrière des fondamentaux de la République comme la méritocratie et l’égalité des droits. La laïcité est devenue pour eux le pavillon de complaisance d’un nouvel apartheid. Quant à la critique du discours communautariste, elle sera d’autant plus violemment taxée de raciste par leurs militants (et par ceux de nos dirigeants que les activistes intimident ou que tétanise la crainte d’être soupçonnés de complaisance avec le parti xénophobe) qu’elle s’adressera, à l’occasion, à tel ou tel élu issu de l’immigration. C’est ce qu’illustre le procès en racisme intenté contre les imprudents commentateurs ayant osé rapprocher clientélisme communautaire et virulence post électorale dans les communes de banlieue conquises en mars par l’extrême gauche. L’antiracisme dévoyé que pratique l’extrême gauche n’est en réalité que la version inversée du racisme classique. Il considère que l’identité de l’Autre, sous tous ses aspects, profanes ou religieux, est à valoriser et l’identité nationale à « déconstruire », en partie parce que l’identité nationale est haïssable (les croisades, l’esclavage, le colonialisme …), en partie pour ne pas encombrer la nouvelle France de Gaulois, de Romains, de cathédrales, de crèches de Noël et de philosophes des Lumières. On expliquera donc que l’assimilation est une violence ; qu’il n’est d’inclusion que de juxtaposition ; que le souci de l’Autre implique l’épuration de tout ce qui, dans notre histoire et nos usages, est susceptible de l’incommoder ; que les banquets du Canon français doivent être interdits pour franchouillardise ; que la science occidentale est souillée par le péché originel du suprématisme blanc ; que l’Occident doit abjurer son passé esclavagiste et colonial. Aussi, pour expier la traite négrière, faudra-t-il débaptiser les lycées Colbert, en attendant de déboulonner Bonaparte. Plus généralement, LFI fait son miel de tous les conflits clivant la société. Il s’y infiltre pour faire avancer son projet nihiliste. Il en est ainsi du conflit israélo-arabe, dans lequel LFI épouse les vues « antisionistes » les plus radicales, en surfant sur un antisémitisme importé. C’est faire d’une pierre deux coups : fidéliser une clientèle communautaire et pourfendre l’Occident au travers de sa projection israélienne. La bannière palestinienne a remplacé le drapeau rouge dans les manifestations d’extrême gauche. Appeler à la révolte générale contre le Système consiste à ouvrir partout des fronts contre ses figures multiformes, tant celles antérieurement conspuées (capitalisme, impérialisme, colonialisme, héritage judéo-chrétien, appareil d’État, légalisme républicain) que celles nouvellement honnies (sionisme, racisme systémique, patriarcat, islamophobie, suprématisme blanc, hétéro-normativité)… D’où le florilège des actions promues par la France insoumise : zadification des assemblées délibératives où elle est minoritaire, mise en coupe réglée des universités, brutalisation des rapports politiques et sociaux, destruction d'équipements jugés préjudiciables à l'environnement, agit prop sociétale, imposition de codes langagiers (comme l'écriture inclusive)… Problème : l’intersectionnalité se heurte à d’évidentes contradictions. Difficile par exemple de concilier féminisme et charia ; difficile de jeter un pont entre la fluidité sexuelle revendiquée par le mouvement  LGBT et le rigorisme imposé par l’islam en matière de mœurs. Il faut donc proposer à la diversité des haines que l’on aspire à coaliser un dénominateur commun de détestation. Et placer ce dénominateur commun le plus loin possible des sujets quotidiens de friction entre conjurés. Le but est de cimenter les passions insurrectionnelles des fractions rebelles par un manichéisme transcendant leurs divisions. Selon la vieille recette bolchevique, elle-même reprise des chasses aux sorcières du Moyen-Âge, c’est dans la diabolisation que l’on trouvera le ressort de ce manichéisme fédérateur. Le diable, ici, c’est le fascisme. Il est postulé chez tous ceux qui s’opposent – activement ou passivement - au programme déconstructeur de la France insoumise. Peu importe qu’il s’agisse d’un fascisme fantasmatique au regard de ce que fut le fascisme historique. L’essentiel est que militants et sympathisants s’accordent à nommer fasciste l’ennemi commun. Ce fascisme-là étant partout (vous et moi), incarnant la Menace par excellence, la guerre finale que lui a déclarée le parti incarnant l’antifascisme pourra légitimement recourir à tous les moyens de la guerre. Face au fascisme, mal absolu, tout est permis. Censure, ostracisme, intimidation et violence physique ne sont que des instruments de légitime défense. De même, sont de nécessaires exorcismes la fermeture des médias mal pensants, les injures contre les opposants, le passage à tabac de militants adverses (forcément des fascistes) et le triomphalisme vengeur des soirées électorales dans les villes conquises par la France insoumise. Comme le dit Jean Szlamovicz (Atlantico, 7 avril 2026), « hyperboliser le danger représenté par l’adversaire, c’est se faire passer pour victime et gagner ainsi le droit d’exercer la violence ». Malheur aux suppôts de Satan, c’est-à-dire aux électeurs du RN, de l’UDR, de LR et du bloc central : deux Français sur trois sont voués à la géhenne. Mais pas de pitié non plus pour ceux qui, à gauche (PS, SOS Racisme), se démarquent des ardeurs inquisitoriales. Ils méritent d’être traités de « bourgeois visqueux » par le grand chef et d’être hués par ses troupes. Le vieux personnage du social-traître ne demande qu’à reprendre du service. L’antifascisme est la grande cause de la gauche et LFI a le monopole de la marque. L’exorcisme suprême c’est donc Mélenchon au second tour des présidentielles… ou au troisième (les législatives) ou au quatrième (la rue).

Tribune : « Vouloir devenir président de la République ne peut ni ne doit être la principale qualité d’un gouvernant »

par Collectif le 14 avril 2026
Un collectif d’universitaires déplore, dans une tribune au « Monde », que la scène politique, notamment lors des campagnes électorales, ressemble davantage à un « théâtre d’affirmation » où les effets d’annonce et la personnification du pouvoir l’emportent sur les débats de fond.
Dans la Grèce antique, les sophistes excellaient dans l’art de convaincre les assemblées par la force du discours. L’Éloge d’Hélène, de Gorgias, illustre parfaitement cette toute-puissance du logos : « Le logos est un grand souverain qui, avec un corps très petit et invisible, accomplit les œuvres les plus divines. » Pour ces spin doctors de l’Antiquité que sont les sophistes, ce qui comptait n’est pas d’abord la réalité, mais la capacité du discours à produire un effet sur l’auditoire. Platon opposait aux sophistes la figure du philosophe-roi, capable non seulement de parler, mais de gouverner selon la connaissance du réel, sans laquelle les maux des cités ne peuvent pas être connus et résolus. La tension entre le pouvoir des mots sur les émotions et le pouvoir des mots sur le réel est ancienne. Pourtant, persuader n’est pas diriger. Gagner l’adhésion des uns ne signifie pas savoir exercer le pouvoir, ni même savoir garder le consensus des citoyens, qui oublient vite leurs caprices d’électeurs face à l’impéritie, le mensonge ou l’impuissance du politique. Notre élection présidentielle semble parfois rejouer cette vieille querelle, amplifiée et dramatisée par les agoras médiatiques et l’emprise du momentum. La campagne présidentielle est de plus en plus un théâtre d’affirmation, l’espace d’une subjectivité exaspérée. Pour émerger ou dominer le bruit et la fureur des temps, le candidat à l’élection simplifie, tranche, promet. Le doute est aboli ; la nuance disparaît sous les impératifs de l’audience. Le « je » s’impose alors comme gage d’autorité. Dans un univers saturé de commentaires, la formule vaut plus que la démonstration, la posture plus que la méthode, l’affirmation plus que l’argumentation. Vouloir devenir président de la République ne peut ni ne doit être la principale qualité d’un gouvernant. Un président ne devrait jamais oublier que, comme le rappelle Cicéron, « la chose publique est la chose du peuple » ; il ne l’incarne pas tout seul mais en assure le gouvernement au nom du peuple. Le président doit certes savoir composer un gouvernement, mais également composer avec lui ainsi qu’avec le Parlement, les juridictions, les corps intermédiaires, les partenaires européens. Il doit savoir que la décision est moins un geste qu’un processus. Dans ce processus démocratique, la collégialité ne doit pas être vue comme une faiblesse ou une démission, mais comme une condition à la fois d’honnêteté intellectuelle et d’efficacité politique. Le décalage entre la parole donnée et la parole réalisée est au cœur de la crise de confiance démocratique. La promesse facile peut mobiliser avant et convaincre pendant quelques mois ; la réalité complexe oblige à expliquer et si besoin corriger. Mais lorsque la correction n’est ni anticipée ni expliquée, elle est vécue par le citoyen comme un reniement. Et ce reniement apparaît d’autant plus insupportable que le Français y reconnaît son propre aveuglement d’électeur. Il ne s’agit pas d’opposer de manière manichéenne le pathos au logos, mais de comprendre qu’il faut écouter le second pour bien apprécier le premier. Décider sans humilier Un seul exemple permet d’illustrer les risques que nous courons lorsque nous préférons un candidat audible à un président crédible. La dynamique démographique sera au cœur de la communauté de destin que nous voudrons bâtir ensemble. Vieillissement accéléré, baisse de la natalité, tensions sur le financement des retraites et de la dépendance dessinent une France qui ne sera ni la « douce France » des « trente glorieuses » ni celle d’aujourd’hui. Un candidat qui voudrait se faire moins comprendre qu’entendre pourrait être tenté d’avancer une solution simple, unique. En voici une liste non exhaustive : relance massive de la natalité, appel accru à l’immigration, réforme paramétrique rapide des retraites. Or, la réalité impose presque toujours une approche systémique. La démographie interagit avec le marché du travail, la productivité, l’innovation. Les transformations liées à l’intelligence artificielle et à la robotique modifieront profondément la structure de l’emploi, et la productivité pourrait croître sans augmentation proportionnelle du nombre d’actifs. Imaginer que seule une politique migratoire quantitative puisse répondre aux besoins démographiques serait ignorer ces mutations technologiques majeures. La question n’est pas seulement combien nous serons, mais comment nous travaillerons. Plus largement, si l’État de droit semble incapable d’évoluer pour répondre à ces défis, s’il se fige en une société des droits parfois inconciliables avec l’intérêt commun, il devient une cible idéale pour les discours populistes. Un candidat qui souhaiterait se faire entendre en criant plus fort pourrait être tenté d’en faire une critique expéditive ; le président, lui, doit en préserver les principes tout en le rendant plus efficace. Tenir ensemble l’autorité et la liberté, l’unité de la nation et les libertés locales, l’efficacité et la garantie des droits suppose une approche complexe que la logique de campagne privilégie rarement. La République n’a pas besoin d’un conquérant médiatique. Elle a besoin d’un chef de l’État capable d’expliquer les contraintes sans s’y réfugier, de corriger sans se dédire, de décider sans humilier, d’incarner dans le « je » le « nous » du peuple. Entre le sophiste et le philosophe-roi, le choix n’est pas seulement théorique : il conditionne la solidité de nos institutions, l’avenir de notre pays. Élire un président devrait consister moins à couronner un esprit brillant ou un tribun persuasif qu’à choisir un homme ou une femme d’État responsable. Si, en 2027, nous continuons à préférer le talent du sophiste à la responsabilité du gouvernant, nous nourrirons nous-mêmes la déception démocratique dont nous feindrons de nous étonner plus tard, sans doute trop tard. Albert-Claude Benhamou, président du conseil d’administration de l’institut hospitalo-universitaire de Strasbourg ; Jean-Michel Blanquer, président du cercle de réflexion Laboratoire de la République ; Pierre Caye, philosophe, directeur de recherche au CNRS ; Thierry Coulhon, mathématicien ; Claudio Galderisi, président du conseil scientifique du Laboratoire de la République ; Pierre Jourde, universitaire et écrivain ; Gilles Kepel, universitaire et essayiste ; Benjamin Morel, maître de conférences en droit public à l’université Paris Panthéon-Assas ; Nathalie Sonnac, professeure en sciences de l’information à l’université Paris Panthéon-Assas ; Astrid Von Busekist, politiste, professeure à Sciences Po.

Municipales 2026 – La confiance dans la démocratie locale en question

par Olivia Leboyer le 27 février 2026
Dans cette cinquième note de notre série consacrée aux élections municipales, Olivia Leboyer, docteure en science politique et enseignante à Sciences Po Paris, analyse l’état de la confiance dans la démocratie locale. À partir des données du CEVIPOF et de travaux récents sur la confiance politique, elle interroge le rôle singulier du maire dans un contexte de défiance généralisée, de transformation des règles électorales et d’attentes citoyennes croissantes.
Le constat est paradoxal : la défiance envers le personnel politique atteint des niveaux élevés (seuls 20 % des sondés estiment que les responsables politiques essaient de tenir leurs promesses et la confiance dans les partis demeure marginale) mais les élus locaux continuent de bénéficier d’un capital de confiance nettement supérieur. La proximité, l’accessibilité et l’ancrage territorial expliquent en partie cet écart. Pourtant, cette relation repose sur un équilibre fragile. En mobilisant les apports de la philosophie politique et de la sociologie, d’Hobbes à Niklas Luhmann et Martin Hartmann, Olivia Leboyer rappelle que la confiance n’est pas un état acquis mais une pratique, une construction dynamique toujours exposée à son envers : la défiance. La figure du maire demeure centrale dans une France composée majoritairement de petites communes. Toutefois, plusieurs évolutions fragilisent cet équilibre : professionnalisation et exigence accrue des mandats, faibles rémunérations, recul des profils notabiliaires traditionnels, interdiction du cumul des mandats. Dans un contexte international anxiogène, les citoyens projettent sur les maires des attentes fortes, notamment sur des enjeux comme l’insécurité, la santé ou les finances publiques ; des domaines qui relèvent en grande partie du niveau national. Ce décalage nourrit un risque de malentendu démocratique. Enfin, la note met en lumière les effets institutionnels et communicationnels susceptibles d’influencer les municipales de 2026 : extension de la prime majoritaire dans les petites communes, application de la réforme PLM à Paris, Lyon et Marseille, statut encore fragile des élus d’opposition. À cela s’ajoute l’évolution des campagnes locales, de plus en plus marquées par le storytelling et les formats numériques courts. Pour l’auteure, la démocratie municipale devrait au contraire rester un espace de délibération concrète et d’échange horizontal, condition essentielle pour retisser la confiance dans une société fragmentée. Olivia Leboyer est docteur en science politique et enseignante à Sciences Po Paris. Municipales 2026 - La confiance en questionTélécharger

Municipales 2026 – Vers un renforcement de la démocratie municipale ?

par Alain Laquièze le 25 février 2026
À l’approche des élections municipales de mars 2026, la réforme des modes de scrutin redessine en profondeur les règles du jeu électoral dans les communes françaises. Dans cette quatrième note de notre série consacrée aux élections municipales, Alain Laquièze, professeur de droit public et responsable de la commission République démocratique du Laboratoire de la République, examine la portée démocratique de ces changements législatifs et interroge leur capacité réelle à restaurer la confiance civique.
À quelques mois d’un scrutin municipal décisif, la réforme des systèmes électoraux adoptée en 2025 invite à une réflexion d’ensemble sur l’état de la démocratie locale en France. Dans cette note, Alain Laquièze propose une lecture juridique et institutionnelle des nouvelles règles applicables en mars 2026, en les replaçant dans un contexte marqué par l’érosion de la confiance envers les élus et par une exigence accrue de participation citoyenne. Deux textes ont substantiellement modifié le cadre électoral. La loi du 21 mai 2025 réforme le mode de scrutin dans les communes de moins de 1 000 habitants en substituant au scrutin plurinominal avec panachage un scrutin proportionnel de liste assorti d’une prime majoritaire et d’une obligation de parité. Présentée comme un levier de vitalité démocratique, de cohésion municipale et d’égal accès des femmes et des hommes aux mandats, cette évolution soulève néanmoins des interrogations : restriction de la liberté de l’électeur, difficulté à constituer plusieurs listes dans les très petites communes et risque d’exacerbation des antagonismes locaux. Parallèlement, la loi du 11 août 2025 transforme le régime électoral de Paris, Lyon et Marseille en instaurant un double scrutin distinct pour les conseillers municipaux et les conseillers d’arrondissement ou de secteur, tout en abaissant la prime majoritaire à 25 %. Si cette réforme renforce le lien direct entre les électeurs et le conseil municipal et favorise le pluralisme, elle contribue aussi à une forte personnalisation de la compétition autour de la figure du maire et à un affaiblissement relatif de l’échelon d’arrondissement. Ces réformes tendent ainsi à politiser davantage les élections municipales de 2026, tant dans les petites communes que dans les plus grandes villes. Il demeure toutefois incertain qu’elles suffisent à restaurer durablement la confiance démocratique, même si le maire et le conseil municipal restent, à ce jour, les institutions politiques qui bénéficient du niveau de confiance le plus élevé auprès des Français. Municipales 2026 - République démocratiqueTélécharger

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