Santé

« Nous avons longtemps demandé aux soignants de s’adapter aux logiciels. Il est temps que les logiciels apprennent à mieux s’adapter aux soignants »

par David Smadja et Léa Behr le 20 octobre 2026
Pour ce nouveau rendez-vous des Mardis de l’innovation en santé, nous donnons la parole au Dr Arnaud Hansske, récemment nommé Directeur médical du groupe Softway Medical. Fort de son expérience hospitalière, il défend une vision exigeante et profondément humaine de l’innovation, où la technologie doit avant tout améliorer les pratiques médicales et l’expérience des patients. De l’intelligence artificielle au dossier patient de demain, il nous invite à dépasser les promesses technologiques pour replacer l’utilité clinique, la preuve de la valeur et l’humain au cœur de la transformation numérique en santé.

Pour ce nouveau rendez-vous des Mardis de l’Innovation de Demain, nous avons interrogé le Dr Arnaud Hansske, qui vient de rejoindre Softway Medical en tant que Directeur médical. Fort de son expérience du terrain et de sa connaissance des enjeux de transformation du système de santé, il porte une vision exigeante et profondément humaine de l’innovation.

Une vision qui repose sur trois convictions fortes :

  • Le professionnel de santé avant la technologie : concevoir le numérique à partir des besoins cliniques, du parcours patient et de la réalité quotidienne des soignants.
  • La preuve avant la promesse : privilégier une innovation évaluée, mesurable, économiquement soutenable et créatrice de valeur réelle en santé.
  • L’humain avant l’algorithme : faire de la technologie un levier au service du jugement médical, de la responsabilité, de la coopération et de la relation de soin.

Comment passer de l’innovation technologique à l’innovation véritablement utile aux soignants et aux patients ? Comment réconcilier ambition numérique, exigence clinique et valeur en santé ? Autant de questions au cœur de cet entretien, qui nous invite à repenser une évidence : ce n’est pas à la médecine de s’adapter à la technologie, mais à la technologie de servir la médecine.

Qu’est-ce qui vous a conduit à faire du numérique un axe central de votre parcours ?

Je ne suis pas venu au numérique par fascination pour la technologie. J’y suis venu par la médecine, et plus précisément par la conviction que la qualité d’une décision médicale dépend aussi de la qualité de l’information dont dispose le médecin. Mes responsabilités dans l’information médicale m’ont rapidement fait comprendre qu’un établissement de santé était une organisation extraordinairement complexe, dans laquelle l’information constitue un élément essentiel de la qualité, de la sécurité et de la continuité des soins.

A l’occasion de trois changements de Dossier Patient Informatisé (DPI), j’ai découvert que transformer un système d’information hospitalier, ce n’est pas seulement déployer des logiciels. C’est toucher aux organisations, aux métiers, aux relations entre professionnels et parfois même à la culture médicale. Finalement, mon parcours repose sur une conviction assez simple : la technologie n’a de sens que lorsqu’elle améliore la capacité des professionnels à mieux soigner.

Quelle ambition portez-vous en rejoignant Softway Medical comme directeur médical groupe ?

Après avoir passé une grande partie de ma carrière du côté des établissements de santé ou et de leurs fédérations, j’ai souhaité changer de perspective sans changer de conviction. J’ai longtemps été confronté à la distance qui peut exister entre les fonctionnalités imaginées par les éditeurs et les besoins réels des professionnels. Cette distance n’est pas une fatalité. Elle tient souvent à une compréhension insuffisante des organisations hospitalières et des contraintes quotidiennes des soignants. Mon ambition chez Softway Medical est précisément de contribuer à rapprocher ces deux mondes : celui de la médecine et celui de la technologie.

Je souhaite apporter une vision médicale, organisationnelle et stratégique, nourrie par l’expérience du terrain. Il s’agit aussi d’anticiper les transformations à venir, notamment celles liées à l’intelligence artificielle, pour qu’elles ne soient pas simplement ajoutées aux logiciels existants, mais pensées comme de véritables évolutions innovantes des pratiques avec de la création de valeur (qualité, temps gagné, pour les soignants, facilitations…). Je ne viens pas expliquer aux ingénieurs comment développer un logiciel. Je viens contribuer à leur expliquer pourquoi, pour qui et dans quelles conditions il doit et peut être développé.

Comment définissez-vous une innovation utile au système de santé ?

Je me méfie de l’expression “innovation pour l’innovation”. Une technologie peut être spectaculaire sans être réellement utile. Pour moi, une innovation doit répondre à trois questions : quel problème concret résout-elle ? Quelle valeur apporte-t-elle au patient ou au professionnel ? Et cette valeur est-elle suffisamment démontrée pour justifier son coût et sa complexité ? J’ajouterais une quatrième dimension, souvent oubliée : son acceptabilité par les utilisateurs.

Une innovation qui améliore théoriquement la performance mais désorganise le travail quotidien n’est pas nécessairement un progrès. Je défends donc une approche fondée sur la création de valeur en santé, qui intègre les résultats cliniques, l’expérience des patients, les conditions de travail des professionnels et l’efficience économique. Une bonne innovation n’est pas forcément celle dont on parle le plus. C’est celle dont on ne pourrait plus se passer après l’avoir adoptée ou qui a réellement changé une organisation en mieux.

Pouvez-vous raconter une situation dans laquelle un outil numérique a réellement amélioré le travail d’une équipe ou le parcours d’un patient ?

L’un des enseignements majeurs de mon expérience hospitalière concerne la transformation du dossier patient informatisé. Pendant longtemps, nous avons considéré que la réussite d’un projet informatique se mesurait à son déploiement : le logiciel fonctionnait, les utilisateurs étaient formés et les données étaient disponibles. Mais la véritable réussite se situe ailleurs : dans la capacité du système à fluidifier les échanges entre professionnels, à éviter les doubles saisis, à sécuriser les prescriptions et à rendre l’information disponible au bon moment.

J’ai appris qu’un projet ne réussit pas parce qu’il est technologiquement performant. Il réussit parce que les professionnels se l’approprient et parce que l’organisation évolue avec lui. C’est pourquoi je crois profondément à la co-construction avec les équipes médicales et soignantes. Le changement ne se décrète pas depuis une direction informatique, même avec le meilleur logiciel du monde.

Quelle transformation attendez-vous principalement de l’IA en santé ?

Je ne crois pas qu’il faille opposer le temps médical retrouvé, l’amélioration des décisions et la transformation des parcours. Ces trois dimensions sont intimement liées. Mais si je devais choisir une priorité, ce serait de redonner du temps et de la disponibilité intellectuelle aux soignants. Nous avons progressivement transformé les professionnels de santé en producteurs de données. Ils passent une part considérable de leur activité à rechercher, saisir, vérifier ou transmettre des informations.

L’intelligence artificielle pourrait inverser cette logique : faire travailler davantage les données au service des professionnels, plutôt que les professionnels au service des données. À terme, le véritable changement ne sera probablement pas une IA qui réalise quelques tâches plus rapidement, mais un système d’information capable de mieux comprendre les situations cliniques et d’accompagner les parcours en temps réel avec un « cœur IA » qui accompagne chaque étape (voire qui l’anticipe en allant chercher toutes les informations qui permettent de consolider le dossier). La finalité reste en lien avec le terrain et les utilisateurs : permettre au médecin de consacrer davantage d’attention à son patient.

Quels usages de l’IA sont suffisamment solides pour entrer dans la pratique quotidienne ?

Il faut distinguer la maturité technologique de la maturité clinique. Certains usages sont déjà bien documentés, notamment des applications ciblées d’analyse d’images médicales, dans des indications précises, avec des dispositifs évalués et un cadre réglementaire adapté (Mode Deep Learning sur les IA en Imagerie, Explorations fonctionnelles ou Anatomopathologie). D’autres usages, (IA génératives) comme l’aide à la rédaction, la structuration documentaire ou la recherche d’informations dans un dossier, présentent un potentiel opérationnel considérable. Mais leur fiabilité doit être appréciée selon le contexte clinique et les conséquences possibles des erreurs.

Je suis plus prudent concernant les systèmes qui prétendent produire des raisonnements diagnostiques complexes ou proposer des décisions thérapeutiques de manière autonome. La fluidité d’une réponse ne constitue jamais une preuve de sa justesse. Nous devons sortir de la logique de démonstration technologique pour entrer dans une véritable culture de l’évaluation clinique. Une IA impressionnante n’est pas nécessairement une IA médicalement fiable, là où la garantie humaine trouve toute sa justification.

Qu’avez-vous appris des travaux sur la synthèse du dossier patient par IA générative au Groupement des Hôpitaux de l’Institut Catholique de Lille ?

Le besoin initial était très concret : permettre au médecin d’accéder rapidement à l’essentiel d’une histoire médicale parfois dispersée dans des dizaines, voire des centaines de documents. Le dossier patient informatisé est devenu extrêmement riche, mais cette richesse peut paradoxalement rendre l’information difficile à exploiter. L’objectif n’était donc pas simplement de résumer des documents. Il était de faire émerger les informations pertinentes pour une situation clinique donnée : les antécédents, les traitements, les événements récents, les examens déterminants ou les points de vigilance.

Ces travaux m’ont conforté dans une conviction : la difficulté principale n’est pas seulement de produire un texte cohérent. C’est de produire une synthèse médicalement pertinente, fidèle aux sources et adaptée à la question du soignant. Il faut également veiller à ne pas créer une nouvelle forme de dépendance : le médecin doit pouvoir retrouver les informations originales et conserver son jugement critique. Une bonne synthèse ne remplace pas le dossier patient. Elle permet au médecin d’y accéder intelligemment, et quand elle fonctionne moins, les praticiens se signalent (exemple en Gériatrie).

Comment évaluer la fidélité et la pertinence clinique d’une synthèse générée par IA ?

C’est probablement l’une des questions les plus importantes. Une synthèse peut être parfaitement rédigée, agréable à lire, et pourtant médicalement dangereuse parce qu’elle omet une allergie, un antécédent ou une information contradictoire. Je considère qu’il faut évaluer ces outils selon trois dimensions distinctes.

D’abord, la fidélité documentaire : ce qui est écrit correspond-il réellement aux informations du dossier ? Ensuite, la pertinence clinique : les informations retenues sont-elles celles dont le médecin a besoin pour prendre sa décision ? Enfin, le risque associé aux erreurs : toutes les omissions n’ont pas la même gravité. Oublier un élément administratif n’a pas les mêmes conséquences qu’omettre un traitement anticoagulant. L’absence d’info ne signifie pas « pas de problème » : exemple ; « ne fume pas », n’est pas équivalent à aucune mention sur le tabac.

Cela suppose des protocoles d’évaluation impliquant des médecins, des cas cliniques représentatifs et une analyse structurée des erreurs. En médecine, la qualité d’un résumé ne se mesure pas seulement à ce qu’il dit, mais aussi à ce qu’il ne dit pas.

Comment concevoir une IA qui préserve la maîtrise de la décision par les professionnels ?

Je défends une intelligence artificielle explicable dans son usage, traçable dans ses sources et suffisamment transparente sur ses limites. Il ne s’agit pas nécessairement de rendre compréhensible chaque mécanisme mathématique du modèle. Il s’agit de permettre au professionnel de savoir d’où vient une information, à quelle date elle a été produite, quel degré d’incertitude lui est associé et si des données contradictoires existent. Le système doit faciliter le retour à la source, pas enfermer le médecin dans une réponse. Il faut également garder un droit au doute : une IA doit pouvoir indiquer qu’elle ne sait pas, qu’une information manque ou qu’une situation nécessite une vérification humaine. De son côté, le médecin doit rester responsable de son raisonnement clinique, mais l’éditeur a la responsabilité de concevoir un environnement qui permette réellement l’exercice de ce jugement.

L’IA doit augmenter le discernement médical, pas le mettre en sommeil.

Le dossier patient informatisé pourrait-il devenir un véritable outil d’anticipation ?

Je pense que nous sommes à un moment charnière de l’histoire du dossier patient informatisé. Depuis plusieurs décennies, nous construisons des systèmes dont la fonction principale consiste à conserver et restituer des informations. Demain, le dossier patient pourrait devenir un système capable de comprendre une trajectoire de soins, de repérer des incohérences et d’anticiper certains risques.

Imaginons un patient chronique dont le suivi biologique n’a pas été réalisé, une consultation spécialisée oubliée ou une interaction médicamenteuse qui apparaît après une modification thérapeutique. Le système pourrait signaler ces situations de manière contextualisée. Mais cette évolution suppose plusieurs conditions : des données fiables, structurées et interopérables facilement, une connaissance du contexte médical et surtout une maîtrise du risque de multiplication des alertes.

Je crois que nous devons passer du dossier patient qui mémorise, ou numérise le papier au dossier patient qui accompagne, guide, puis qui anticipe. C’est une transformation majeure, qui pourrait redéfinir le rôle des éditeurs de logiciels médicaux.

Jusqu’où confier des actions aux agents d’intelligence artificielle ?

L’arrivée des agents d’intelligence artificielle constitue probablement une rupture plus profonde qu’on ne l’imagine. Jusqu’à présent, nous demandions essentiellement aux logiciels de présenter des informations ou d’exécuter des commandes. Les agents peuvent désormais envisager une succession d’actions pour atteindre un objectif. Dans un établissement de santé, on peut imaginer des agents capables de préparer un dossier de consultation, (c’est souvent une tâche laborieuse et chronophage demandée aux secrétaires ou pire à des soignants) de vérifier la présence d’examens, de proposer une programmation ou de faciliter la coordination d’un parcours.

Je distinguerais toutefois trois niveaux : l’agent qui informe, celui qui propose et celui qui agit. Plus nous avançons vers l’action autonome, plus les exigences de sécurité, de traçabilité et de contrôle doivent augmenter. Une action administrative réversible n’a pas les mêmes conséquences qu’une modification de prescription ou qu’une décision d’orientation médicale. Je suis favorable à une autonomie progressive, proportionnée aux risques, avec des mécanismes explicites de validation humaine car l’autonomisation de la machine ne doit jamais signifier l’abandon de la responsabilité humaine.

Comment démontrer qu’une IA améliore réellement les soins ?

Nous avons parfois tendance à évaluer les innovations numériques comme si elles étaient uniquement des performances informatiques. On mesure la précision d’un algorithme, sa sensibilité, sa spécificité ou sa vitesse de traitement. Ces indicateurs sont indispensables, mais ils ne suffisent pas à démontrer une amélioration des soins. Il faut aller plus loin et mesurer les conséquences réelles de son utilisation : les erreurs évitées, les délais réduits, les décisions améliorées, les hospitalisations potentiellement évitables, mais aussi la charge de travail des professionnels et l’expérience des patients.

Je crois beaucoup à une approche inspirée des principes de la Value-Based Healthcare : la valeur produite doit être appréciée au regard des résultats obtenus pour les patients et des ressources mobilisées. Il faut également accepter qu’une innovation ne produise pas les bénéfices attendus. C’est précisément l’intérêt d’une évaluation indépendante et rigoureuse. Le véritable indicateur de réussite d’une IA médicale n’est pas son intelligence supposée, mais son impact démontré sur la santé.

Comment s’assurer que le temps gagné grâce à l’IA bénéficie réellement aux patients ?

C’est une question fondamentale, et peut-être même une question politique au sens noble du terme. Nous pourrions parfaitement imaginer une intelligence artificielle qui améliore la productivité des établissements sans améliorer les conditions de travail des soignants ni la qualité de la relation avec les patients. Le temps gagné pourrait être immédiatement absorbé par une augmentation de l’activité, de nouvelles obligations administratives ou de nouvelles exigences de reporting.

Je crois donc qu’il faut penser simultanément la transformation technologique et la transformation organisationnelle. Lorsqu’un outil permet de réduire le temps consacré à une tâche, il faut définir collectivement comment ce gain sera utilisé : davantage de temps clinique, une meilleure coordination, une diminution de la charge cognitive ou une amélioration des conditions de travail. La technologie ne décide pas de la destination des gains de productivité. Ce sont les organisations et leurs dirigeants qui le font. L’IA nous fera peut-être gagner du temps. Mais c’est à nous de décider ce que nous voulons faire de ce temps.

Quelle formation proposer aux professionnels de santé ?

Nous devons former les professionnels de santé à l’intelligence artificielle, mais certainement pas avec l’ambition de transformer tous les médecins en informaticiens ou en spécialistes des algorithmes. Il me paraît essentiel qu’ils comprennent les principes de fonctionnement des outils, leurs domaines de validité, leurs limites et les risques liés à leur utilisation. Cela suppose notamment de savoir reconnaître une hallucination, identifier une information insuffisamment documentée, comprendre les biais possibles et conserver une capacité d’analyse indépendante. Mais il faut aussi préserver, et probablement renforcer, certaines compétences proprement médicales : le raisonnement clinique, la sémiologie, l’écoute, la capacité à hiérarchiser les informations et l’aptitude à décider dans l’incertitude.

J’ajouterais une dimension souvent négligée : la formation des dirigeants hospitaliers. L’IA transforme les métiers, les organisations et les responsabilités. Elle ne peut pas être considérée comme un simple sujet informatique. En revenants d’UN Himss aux USA en 2022, où j’avais vu les premiers impacts de l’IA générative, j’ai convaincu le DG dubitatif initialement de former tout le Codir à l’IAG. Ce fut un véritable succès, qui a permis d’enclencher une dynamique positive, portée par des directeurs désormais convaincus par les résultats concrets observés sur le terrain.

Comment partager les responsabilités entre l’éditeur, l’établissement et le professionnel ?

La responsabilité ne peut pas être concentrée sur un seul acteur, et encore moins être reportée systématiquement sur le médecin utilisateur. L’éditeur doit assumer la qualité, la sécurité et la conformité de ce qu’il développe. Il doit documenter les usages prévus, les limites du système, les conditions de fonctionnement et les risques identifiés. L’établissement doit, pour sa part, organiser le déploiement, former les professionnels, définir les conditions d’utilisation et assurer une surveillance des incidents. Enfin, le professionnel conserve une responsabilité propre dans l’exercice de son métier, dans les limites de son rôle et des moyens dont il dispose.

Le cadre européen, notamment le règlement sur les dispositifs médicaux et le règlement sur l’intelligence artificielle, contribue à structurer ces obligations, selon la qualification et les usages des systèmes concernés. Mais au-delà du droit, je crois à une responsabilité partagée, explicite et organisée. On ne peut pas demander à un médecin de faire confiance à une IA si personne n’est capable d’expliquer précisément qui répond de son fonctionnement, on est dans un cadre d’éthique médicale, où le Bien doit être à la base des réflexions ; notamment à travers la Bienveillance, la Non-malfaisance, la Justesse-justice et la Transparence.

Quelle place donner aux patients dans la conception et l’évaluation de ces outils ?

Nous avons longtemps conçu les systèmes d’information de santé pour les professionnels, parfois pour les gestionnaires, mais insuffisamment pour les patients.

C’est une erreur qu’il est aujourd’hui essentiel de corriger. Le patient doit être pleinement associé à la conception des outils numériques en santé, en particulier lorsqu’ils touchent à son parcours de soins, à son information ou aux décisions qui concernent sa santé. Nous disposons pour cela d’une ressource précieuse : les patients experts, dont l’expérience et le regard sont indispensables pour développer des solutions réellement adaptées aux besoins des utilisateurs. Cette démarche a notamment été mise en œuvre à Lille dans le cadre du projet Brain Motion, dédié à la rééducation des patients atteints de sclérose en plaques (SEP). Un exemple concret de ce que peut apporter la co-construction avec les patients à une innovation en santé plus pertinente, plus utile et plus humaine.

Il faut également lui expliquer simplement ce que fait l’intelligence artificielle : contribue-t-elle à organiser son rendez-vous, à analyser une image, à préparer une synthèse ou à assister une décision médicale ? La transparence est indispensable, mais elle ne doit pas se transformer en discours technique incompréhensible. Je crois surtout qu’il est essentiel de préserver la confiance, qui demeure le fondement de la relation de soin. Le patient doit avoir la certitude que la technologie est là pour améliorer sa prise en charge, éclairer les décisions médicales et renforcer la qualité des soins, jamais pour substituer une relation automatisée à la relation humaine. La technologie doit rester à sa juste place : celle d’un outil d’aide à la décision, au service du médecin, qui conserve pleinement son discernement, sa responsabilité et le dernier mot dans la décision médicale.

Cette question me paraît rejoindre une préoccupation philosophique et éthique essentielle : le patient ne doit jamais devenir un simple objet de traitement algorithmique. Il demeure une personne, avec son histoire, ses préférences, ses émotions et son autonomie, c’est la base de la relation et du colloque singulier médical.

Comment faire circuler les informations entre l’hôpital, la ville, la biologie et l’imagerie ?

L’interopérabilité est un sujet ancien, mais elle demeure l’une des conditions fondamentales de la transformation numérique en santé. Nous avons construit des systèmes souvent performants à l’intérieur de leurs propres périmètres, mais qui communiquent encore imparfaitement entre eux même si les EAI ont bien fait avancer les choses. Or, un patient ne vit pas dans un logiciel. Il circule entre la médecine de ville, l’hôpital, les laboratoires, les centres d’imagerie et les structures médico-sociales.

Les standards comme HL7, FHIR, DICOM ou les terminologies médicales communes constituent des leviers essentiels. Mais l’interopérabilité ne se réduit pas à la capacité technique de transmettre un message. Il faut aussi que les informations soient comprises de la même manière, qu’elles soient pertinentes, actualisées et accessibles aux professionnels autorisés. Je crois à une approche dans laquelle les éditeurs doivent pouvoir se différencier par la qualité de leurs services, et non par leur capacité à enfermer les données dans des environnements propriétaires : la donnée de santé doit suivre le parcours du patient, et non les frontières des logiciels.

Quelles garanties attendez-vous en matière de souveraineté numérique ?

La souveraineté numérique est devenue un enjeu stratégique pour notre système de santé, mais je crois qu’il faut dépasser les slogans. La question n’est pas seulement de savoir où sont hébergées les données. Il faut aussi examiner qui contrôle les infrastructures, quelles législations peuvent s’appliquer, comment les données sont utilisées et dans quelle mesure nous dépendons de fournisseurs technologiques.

Avec l’intelligence artificielle, de nouvelles questions apparaissent : les données de santé servent-elles à entraîner les modèles ? D’où viennent-ils ? Pouvons-nous changer de fournisseur ? Sommes-nous capables d’auditer les traitements et de garantir leur confidentialité ? Je pense qu’une souveraineté pragmatique, fondée sur des garanties vérifiables : maîtrise des données, conformité réglementaire, sécurité, réversibilité, transparence contractuelle et limitation des dépendances critiques doit être l’objectif de tous. Il ne s’agit pas de refuser les innovations internationales, mais de conserver notre liberté de choix : la souveraineté ne consiste pas à tout produire soi-même. Elle consiste à ne pas perdre la maîtrise de ce dont on dépend.

Comment faire bénéficier les petits établissements des mêmes avancées que les grandes structures ?

C’est un sujet qui me tient particulièrement à cœur, car je connais les contraintes des établissements de santé qui ne disposent ni des moyens financiers ni des équipes techniques des grands centres hospitaliers universitaires. Je me souviens avec été interne dans ces hôpitaux qui déjà disposaient de peu de moyens.

Nous devons éviter que l’intelligence artificielle ne crée une nouvelle fracture numérique entre établissements : ceux qui pourraient se l’offrir et les autres. La mutualisation constitue une première réponse : plateformes partagées, services industrialisés, référentiels communs et évaluations collectives. Les éditeurs jouent également un rôle majeur. Ils peuvent rendre accessibles des innovations complexes en les intégrant directement dans les logiciels utilisés quotidiennement par les professionnels. Il faut enfin réfléchir aux modèles économiques. Une innovation qui exige des investissements considérables en infrastructure, en compétences et en maintenance restera inaccessible à de nombreux établissements.

Je suis convaincu que la démocratisation de l’IA en santé passera moins par la multiplication de projets expérimentaux isolés que par l’intégration progressive de fonctionnalités éprouvées dans les outils existants.

L’IA peut-elle aider notre système à intervenir plus tôt, avant la maladie ou ses complications ? Autrement dit l’IA peut être nous aider à faire une vraie politique de prévention ?

Notre système de santé reste très largement organisé autour de la prise en charge de la maladie déclarée, alors qu’une partie de ses enjeux futurs réside dans la prévention et l’anticipation. Les parcours de soins seraient un bon axe de démarrage dans ce cadre. L’intelligence artificielle pourrait contribuer à accompagner cette logique en identifiant plus précocement certains risques, à partir d’informations cliniques, biologiques et longitudinales tout au long su suivi notamment des pathologies chroniques.

Je pense notamment aux maladies chroniques, comme le diabète, l’insuffisance cardiaque, respiratoire, ou les maladies rénales ou inflammatoires, pour lesquelles une rupture de suivi ou une évolution biologique défavorable peut précéder une complication. Tout ceci est tout à fait possible si on accepte de lancer l’ide de forfaits de suivis pilotés par l’IA et des structures habituées à suivre les parcours patients (Mutuelles par exemple).

Dans la santé des jeunes, comment articuler numérique, éducation et accompagnement humain ?

Les jeunes générations grandissent dans un environnement où l’information médicale est immédiatement accessible, mais où sa qualité est extrêmement variable. Avec l’intelligence artificielle générative qu’ils connaissent déjà très bien, cette situation prend une dimension nouvelle. Il devient possible d’obtenir une réponse instantanée, personnalisée et convaincante à presque toutes les questions de santé. C’est une opportunité pédagogique considérable, mais aussi un risque si cette réponse est prise pour une vérité médicale.

Je crois que nous devons développer une véritable éducation à l’information de santé, qui associe connaissances scientifiques, compréhension des outils numériques et apprentissage de l’esprit critique. L’IA pourrait devenir un accompagnateur pédagogique intéressant, à condition d’être adaptée à l’âge, aux besoins et à la vulnérabilité des jeunes, et de préserver la place des parents, des enseignants et des professionnels de santé. Mais attention :  l’éducation ne consiste pas simplement à transmettre des réponses, mais à développer la capacité de jugement. Une IA utile à la santé des jeunes devrait les rendre progressivement plus autonomes, et non plus dépendants de ses réponses.

Quel modèle de financement permettrait de soutenir les innovations réellement utiles ?

Nous devons probablement faire évoluer notre manière de financer l’innovation numérique en santé. Aujourd’hui, nous raisonnons encore trop souvent en coût d’acquisition, en budget de projet ou en investissement technologique, sans toujours prendre en compte l’ensemble des coûts et des bénéfices. Une innovation doit être évaluée sur son cycle de vie : développement, intégration, formation, conduite du changement, maintenance, cybersécurité, évaluation et évolution. Mais il faut également s’intéresser à la valeur qu’elle produit : amélioration des résultats de santé, diminution des complications, réduction des tâches inutiles, amélioration des conditions de travail et efficience organisationnelle : ROI et création de valeur, pas que financière, mais aussi de QVT, de baisse de pression mentale, de gain de temps…

Je serais favorable à des mécanismes de financement associant une phase d’expérimentation rigoureuse, une évaluation indépendante et un déploiement progressif lorsque les bénéfices sont démontrés. Il faudrait également éviter que chaque établissement finance isolément les mêmes expérimentations. Si je devais demander une évolution prioritaire aux pouvoirs publics, ce serait de mieux articuler financement, évaluation et diffusion des innovations, avec des dispositifs pérennes plutôt qu’une succession d’appels à projets.

Nous devons apprendre à financer non seulement l’innovation, mais aussi la preuve de son utilité et les conditions de son adoption. Le problème n’est pas uniquement de savoir combien coûte une innovation. C’est aussi de savoir combien coûte le fait de ne pas adopter une innovation réellement utile.

Dans dix ans, quel changement vous ferait dire que l’intégration de l’IA en santé a été une réussite ?

Je vais peut-être vous surprendre, mais j’aimerais que, dans dix ans, nous parlions beaucoup moins d’intelligence artificielle dans les hôpitaux. Non pas parce qu’elle aurait disparu, mais parce qu’elle serait devenue une composante naturelle, fiable et discrète de notre environnement de travail.

J’aimerais voir un professionnel de santé qui n’a plus besoin de consacrer une partie importante de son temps avec un patinet à rechercher des informations dans un dossier ou à documenter des tâches administratives. J’aimerais voir un patient qui n’a plus à répéter son histoire médicale à chaque étape de son parcours, et dont les professionnels disposent des informations pertinentes au bon moment. J’aimerais également que les outils puissent contribuer à prévenir certaines complications, faciliter les décisions et améliorer la coordination des soins. Mais surtout, j’aimerais que le temps gagné se traduise par davantage d’écoute, de dialogue et d’attention.

Nous avons parfois présenté le progrès technologique comme une course à la performance. Je crois qu’en médecine, le véritable progrès se mesure aussi à la qualité de la relation humaine. Si, dans dix ans, les patients ont le sentiment d’être mieux écoutés et les soignants celui de pouvoir mieux exercer leur métier, alors nous pourrons dire que l’intelligence artificielle a véritablement réussi son entrée dans le système de santé.

Pour terminer, je pose toujours a nos invités cette même dernière question : y a-t-il un livre qui changé votre regard sur la médecine, la technologie ou l’action collective ?

Je citerais La Peste, d’Albert Camus.

Ce n’est évidemment pas un ouvrage consacré à l’intelligence artificielle ou aux technologies médicales. Mais c’est un livre qui nous interroge profondément sur la médecine, la responsabilité individuelle et l’action collective. Ce qui me touche particulièrement dans le personnage du docteur Rieux, c’est sa manière d’agir. Il ne prétend pas posséder toutes les réponses, il ne recherche pas l’héroïsme et il ne s’abrite pas derrière de grandes certitudes. Il fait simplement ce qu’il considère comme son devoir, avec lucidité et persévérance. Je retrouve dans cette attitude quelque chose d’essentiel pour notre époque. Face à l’intelligence artificielle, nous pouvons être tentés par deux attitudes excessives : la fascination pour une technologie qui résoudrait tous nos problèmes, ou la peur d’une technologie qui menacerait notre humanité.

Je crois qu’il faut choisir une troisième voie, celle de la responsabilité, de l’action éclairée et du discernement. Camus nous rappelle aussi que l’action collective est indispensable face à des problèmes qui dépassent les individus. C’est une conviction qui a accompagné ma vie professionnelle : aucune transformation importante d’un établissement de santé ne peut réussir durablement sans intelligence collective, sans confiance et sans engagement des équipes. Finalement, la question essentielle n’est peut-être pas de savoir jusqu’où ira l’intelligence artificielle, mais ce que nous choisirons collectivement d’en faire.

David Smadja est professeur d’hématologie à l’AP-HP et à l’Université Paris Cité, responsable de la Commission Santé du Laboratoire de la République. Il est l’auteur de « La République de la prévention » aux éditions LEH.

Léa Behr est CEO de RespublicIA et membre de la Commission Santé du Laboratoire de la République.

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