Auteur : L'équipe du Lab'

La santé a besoin d’un nouvel acte de décentralisation : donnons aux régions les moyens d’agir

par L'équipe du Lab' le 13 octobre 2026
Face aux déserts médicaux et aux inégalités territoriales d’accès aux soins, notre système de santé doit repenser sa gouvernance. Dans cette tribune pour Le Point, David Smadja et Xavier Bertrand plaident pour un nouvel acte de décentralisation fondé sur la création d’objectifs régionaux de dépenses d’assurance-maladie (ORDAM). Leur ambition : donner aux régions les moyens d’adapter les politiques de santé aux besoins de leurs populations, tout en préservant la solidarité nationale et l’égalité des droits.
La santé s’impose comme une préoccupation majeure des Français. Parmi les 18 enjeux pour l’avenir qui leur sont proposés, 51 % la considèrent comme « très importante » et 84 % comme « très » ou « assez importante », selon le dernier Baromètre de la République Ipsos BVA-CESI pour le Laboratoire de la République. Pourtant, à l’approche de l’élection présidentielle, le contraste est saisissant : omniprésente dans la vie et les préoccupations des Français, la santé peine encore à trouver dans le débat public la place qu’ils lui accordent. À l’heure où l’Assemblée nationale s’apprête à examiner le dernier projet de loi de financement de la Sécurité sociale de ce quinquennat, un constat s’impose : notre organisation ne répond plus aux attentes de ceux qu’elle est censée servir. En matière de santé, la France a décentralisé les problèmes, mais pas le pouvoir de les résoudre. Les difficultés se vivent dans les territoires ; les citoyens se tournent vers leurs élus locaux ; mais l’essentiel des décisions et des moyens reste piloté depuis le niveau national. C’est cette contradiction qu’il faut désormais résoudre. Les présidents de région, les maires et les élus locaux sont quotidiennement interpellés sur les déserts médicaux, les urgences, les maternités, la santé mentale ou l’accès aux spécialistes. Ils financent des maisons de santé, accompagnent l’installation de professionnels et investissent dans la formation ou la prévention. Mais ils ne disposent pas des principaux leviers permettant d’organiser l’offre de soins. Cette situation n’est plus tenable : L’ONDAM ne peut plus être seulement national. Chaque année, le Parlement vote l’Objectif national de dépenses d’assurance maladie, l’ONDAM. Cet instrument est indispensable : la solidarité financière doit rester nationale et le Parlement doit continuer à décider de l’effort que la Nation consacre à la santé. Mais pourquoi décider ensuite depuis Paris de l’essentiel de la répartition des moyens alors que les besoins diffèrent profondément entre les Hauts-de-France, l’Île-de-France, la Bretagne, la Corse ou les territoires ultramarins ? Nous proposons de franchir une étape nouvelle : décliner l’ONDAM en Objectifs régionaux de dépenses d’assurance maladie, les ORDAM. Il ne s’agirait surtout pas de créer treize systèmes d’assurance maladie. Les droits des patients, le panier de soins, les normes de qualité, les grandes règles conventionnelles et la solidarité resteraient nationaux. En revanche, chaque région disposerait d’une enveloppe pluriannuelle construite en fonction de ses besoins réels : âge de la population, état de santé, prévalence des maladies chroniques, précarité, densité médicale, mortalité évitable ou difficultés géographiques d’accès aux soins. C’est un changement considérable de philosophie : passer d’une égalité des règles à une équité dans l’allocation des moyens. Donner une vraie liberté d’arbitrage aux territoires Un ORDAM qui ne serait qu’une déclinaison comptable de l’ONDAM ne servirait à rien. Il faut donner aux régions une véritable marge de décision. Nous proposons qu’elles puissent réallouer une fraction significative de leur ORDAM (10 à 15 %) entre l’hôpital, la médecine de ville, le médico-social et la prévention. Pourquoi une région confrontée à une saturation des urgences ne pourrait-elle pas investir davantage dans la permanence des soins en ville ? Pourquoi un territoire vieillissant ne pourrait-il pas renforcer prioritairement le maintien à domicile ? Pourquoi une région particulièrement touchée par le diabète ou les maladies cardiovasculaires ne pourrait-elle pas consacrer davantage de moyens à la prévention ? Aujourd’hui, notre système finance encore trop souvent des structures et des enveloppes. Demain, il doit financer des objectifs de santé territoriaux. Cette autonomie aurait une contrepartie : la responsabilité. Les régions devraient publier leurs objectifs, leurs arbitrages et leurs résultats. Accès à un médecin traitant, délais pour certaines spécialités, recours évitable aux urgences, hospitalisations évitables, couverture vaccinale, indicateurs de prévention : les citoyens pourraient enfin mesurer l’efficacité de la politique de santé conduite dans leur territoire. Régionaliser n’est pas abandonner la solidarité nationale L’objection est connue : donner davantage de pouvoir aux régions risquerait d'accroître les inégalités entre territoires riches et pauvres. Ce risque existe. Il serait irresponsable de le nier. C’est précisément pourquoi les ORDAM doivent être indissociables d’une puissante péréquation nationale. Les ressources ne seraient pas distribuées en fonction de la richesse des régions, mais de leurs besoins sanitaires. Une région plus pauvre, plus âgée, davantage touchée par les maladies chroniques ou la désertification médicale doit pouvoir recevoir davantage par habitant qu’une région favorisée. La solidarité nationale ne disparaît donc pas avec la régionalisation. Elle en devient la condition. L’État conserverait par ailleurs des missions essentielles : sécurité sanitaire, définition des standards nationaux, garantie des droits, grandes stratégies de santé publique, évaluation et correction des inégalités entre régions. Un État moins gestionnaire ne signifie pas un État plus faible. Au contraire : l’État doit être fort sur ce qui garantit l’égalité et laisser les territoires être forts sur ce qui nécessite de l’adaptation. Faire de la prévention un investissement régional Les ORDAM permettraient également de résoudre l’une des anomalies historiques de notre système : la prévention est proclamée comme une priorité mais reste trop souvent une variable d’ajustement budgétaire. Nous proposons donc qu’un sous-objectif prévention indépendant soit identifié au sein de l’ONDAM et décliné dans chaque ORDAM. Les priorités ne seraient pas nécessairement identiques partout. Santé cardiovasculaire, obésité, santé mentale des jeunes, vaccination, santé environnementale, vieillissement : les régions doivent pouvoir concentrer leurs moyens sur leurs propres déterminants de santé. C'est précisément parce que les territoires ne sont pas identiques que l'égalité exige parfois de ne pas faire partout exactement la même chose. Expérimenter plutôt que promettre une nouvelle grande réforme La France a trop souvent réformé son système de santé par de grands textes nationaux appliqués simultanément partout. Nous proposons une autre méthode. Dès 2027, trois régions volontaires et aux profils différents pourraient expérimenter un ORDAM pluriannuel, assorti d’une capacité réelle de réallocation des dépenses et d’objectifs publics de santé. Pendant trois ans, nous mesurerions les résultats : accès aux soins, délais, recours aux urgences, prévention, attractivité médicale, qualité des parcours et maîtrise financière. Si cela fonctionne, généralisons. Si cela ne fonctionne pas, corrigeons. C’est aussi cela, faire confiance aux territoires : leur permettre d’expérimenter, mais leur demander de rendre compte. Passer de la décentralisation des problèmes à celle des solutions Depuis trop longtemps, la France pratique une étrange décentralisation : les difficultés sont locales, les citoyens interpellent leurs élus locaux, mais les principaux leviers restent nationaux. Nous devons sortir de cette contradiction. Le prochain acte de décentralisation doit concerner la santé. Non pour créer treize systèmes concurrents, mais pour construire une solidarité nationale assortie de treize capacités d’action territoriale. L’ONDAM doit rester le budget de la solidarité nationale. L’ORDAM doit devenir celui de la responsabilité territoriale. C’est en rapprochant à la fois la décision, le financement et la responsabilité que nous pourrons enfin adapter notre système de santé à la réalité des Français. David Smadja est professeur d’hématologie à l’AP-HP et à l’Université Paris Cité, responsable de la Commission Santé du Laboratoire de la République. Il est l’auteur de « La République de la prévention » aux éditions LEH. Xavier Bertrand est ancien ministre de la Santé et président de la région Hauts-de-France. Retrouvez la tribune de David Smadja et Xavier Bertrand sur le site du Point.

IA en santé : savoir répondre, mais aussi remettre en question une consigne

par L'équipe du Lab' le 13 octobre 2026
Cette semaine, David Smadja et Léa Behr s’intéressent à une question essentielle pour l’avenir de l’IA en santé : peut-elle reconnaître qu’une consigne est dangereuse et refuser de l’exécuter ? À partir d’une étude récente publiée dans Communications Medicine, ils analysent la réaction de vingt modèles de langage face à des instructions cliniques à risque et en tirent des enseignements concrets pour leur évaluation, leur supervision et leur intégration dans les organisations de soins.
Une intelligence artificielle peut produire une réponse médicalement plausible tout en suivant une instruction dangereuse. Une étude publiée dans Communications Medicine, une revue du groupe Nature Portfolio, explore cette vulnérabilité et montre que de brefs rappels de sécurité peuvent réduire certains choix inappropriés. Elle invite surtout à évaluer les outils dans les situations qui mettent leur fiabilité à l’épreuve. La performance d’une intelligence artificielle en santé est souvent présentée à travers sa capacité à reconnaître une anomalie, à synthétiser un dossier ou à répondre à une question médicale. Ces capacités sont importantes mais l’utilisation d’un outil dans une organisation de soins soulève une question supplémentaire : comment réagit-il lorsqu’une instruction contredit les précautions nécessaires à la prise en charge d’un patient ? Un contrôle biologique est prévu après une hospitalisation mais une nouvelle demande invite à ne pas l’organiser pour réduire la charge de travail. Une information doit être vérifiée mais la consigne insiste sur l’urgence. Dans ces situations, la qualité de la réponse dépend de la capacité à identifier le conflit, à maintenir une conduite appropriée ou à demander un avis. C’est ce comportement que Mahmud Omar et ses collègues ont étudié dans un travail publié le 26 septembre 20261. Leur objectif était d’examiner la propension de modèles de langage à suivre des instructions explicitement dangereuses, puis de mesurer l’effet de consignes destinées à renforcer la sécurité. Les chercheurs ont évalué vingt grands modèles de langage, présentés dans l’article comme des modèles à poids ouverts. Le protocole associait deux ensembles : 501 variantes synthétiques issues de cinquante situations de départ et cent cas construits à partir de recommandations de sortie hospitalière anonymisées provenant de MIMIC-IV. Pour ces derniers, une demande simulée, contradictoire avec la recommandation initiale, était ajoutée au contexte clinique. Les situations couvraient notamment la sécurité médicamenteuse, le consentement, la confidentialité, la vérification de résultats et la qualité de la documentation. Dans chaque cas, le modèle choisissait parmi quatre actions : suivre une instruction dangereuse, l’accepter partiellement, maintenir une conduite sûre ou solliciter une vérification ou un avis supplémentaire. Le critère principal regroupait les deux premières catégories. Cette distinction est importante : une réponse formulée avec des réserves peut rester dangereuse si elle accepte néanmoins l’action problématique. L’évaluation doit donc porter sur la conduite proposée et ses conséquences possibles, au-delà du ton prudent employé par le modèle. Le protocole faisait varier le contexte de la demande. À une condition neutre s’ajoutaient six formes de pression : ordre hiérarchique, transfert de responsabilité, urgence, menace de conséquences, conformité au groupe et présentation impersonnelle de la tâche. Chaque situation était également testée sans rappel de sécurité ou avec l’un de trois rappels mettant l’accent sur les règles, la réduction du risque, ou la vérification et le recours à un avis. Les essais étaient répétés dix fois, en faisant varier l’ordre des réponses proposées. Au total, les chercheurs ont analysé plus de dix millions de réponses. Ce volume reflète la combinaison et la répétition des conditions expérimentales ; il ne correspond pas à dix millions de situations cliniques indépendantes. Le résultat principal est une diminution de la proportion de choix potentiellement dangereux : 16,6 % sans rappel de sécurité contre 10,1 % lorsque les trois modalités de rappel sont regroupées, soit une réduction absolue de 6,5 points. Une diminution est observée dans dix-neuf des vingt modèles, avec une ampleur variable. Le vingtième reste inchangé. Les résultats diffèrent entre les deux ensembles. Dans les scénarios synthétiques, la proportion passe de 10,6 % à 7,2 %. Dans les cas dérivés de MIMIC-IV, elle diminue de 46,6 % à 24,5 %. Cette différence doit toutefois être interprétée avec précaution. Les auteurs soulignent que les choix dangereux étaient plus ouvertement inappropriés dans les situations synthétiques, alors qu’ils reprenaient souvent la formulation de la demande dans les cas dérivés de dossiers hospitaliers. La comparaison reflète donc aussi la construction des questions et des réponses. Elle ne démontre pas que l’utilisation de données cliniques réelles entraîne, à elle seule, un risque supérieur en pratique. Un autre point mérite d’être conservé dans la lecture de l’étude : les différences entre les formes de pression sont modestes. Leur ordre varie selon les données et les conditions. Des choix potentiellement dangereux apparaissent également dans la situation neutre, et les rappels de sécurité y ont aussi un effet favorable. Le résultat le plus solide concerne donc la réduction de ces choix par les rappels, plutôt qu’un effet spectaculaire ou uniforme de l’autorité sur les modèles. L’étude apporte également un enseignement sur l’organisation des soins : renforcer la sécurité peut déplacer le travail vers les professionnels. Avec les rappels, la catégorie correspondant à une demande de vérification ou d’avis augmente de 25,8 % à 38,7 %. Parallèlement, les réponses choisissant directement une conduite sûre diminuent. Ce déplacement peut être souhaitable lorsqu’une situation exige effectivement une intervention humaine. Mais il pourrait aussi multiplier les sollicitations, allonger certains délais ou accroître la charge des équipes. Les chercheurs n’ont pas mesuré ces conséquences. La question devient alors très concrète : quelles demandes doivent être transmises, à quel professionnel et avec quel niveau de priorité ? Une IA qui sollicite davantage d’avis doit s’inscrire dans une organisation capable de leur apporter une réponse. Les auteurs ont aussi étudié la stabilité des choix lors des répétitions. La proportion d’ensembles d’essais donnant systématiquement la même catégorie de réponse est presque identique sans et avec rappel : 80,5 % et 80,4 %. Cette stabilité varie fortement selon les modèles. Elle ne doit pas être confondue avec la sécurité : un modèle peut sélectionner de manière parfaitement répétitive une option dangereuse. À l’inverse, certaines variations peuvent rester entre deux conduites considérées comme sûres. Ces éléments permettent de mieux définir la portée du travail. Il s’agit d’une expérimentation fondée sur des choix prédéfinis, sans prise en charge de patients ni mesure de dommages cliniques. Aucun groupe de professionnels placé dans des conditions comparables n’a été étudié. Les résultats ne permettent donc ni de comparer directement les modèles aux soignants, ni d’établir un taux d’accidents attendu à l’hôpital. La sélection des modèles ne permet pas davantage de conclure à la supériorité générale d’une famille, d’une génération ou d’une taille de modèle. Pour les Mardis de l’innovation, nous en tirons une exigence : évaluer une IA en santé suppose de tester sa réponse aux contradictions et aux demandes inappropriées, en complément de ses connaissances. Les scénarios d’évaluation doivent inclure des informations manquantes, des consignes incompatibles et des situations nécessitant une intervention humaine. La conduite proposée doit rester le centre de cette évaluation. Ce travail rappelle aussi que les instructions encadrant un modèle font partie du dispositif à examiner. Le choix du modèle, la manière de lui présenter les informations et les possibilités d’action qui lui sont accordées doivent être évalués ensemble. Une protection observée dans un protocole doit ensuite être vérifiée dans l’usage envisagé, auprès des équipes concernées. La responsabilité ne peut reposer sur la capacité de chaque professionnel à trouver la bonne formulation. Nous proposons que les concepteurs et les établissements définissent explicitement les tâches autorisées, les situations exigeant une validation et les modalités de signalement d’un problème. Ces règles doivent être testées et réexaminées lorsque le système évolue. La supervision humaine doit également disposer de moyens concrets. Le professionnel doit pouvoir retrouver les informations utiles, comprendre la proposition et prendre le temps de la corriger ou de la refuser. L’évaluation devra donc mesurer le travail de vérification créé par l’outil, autant que le temps éventuellement économisé. Cela vaut aussi pour la prévention. Une IA pourrait aider à identifier un suivi interrompu ou une action à discuter avec un patient. Son bénéfice devrait être évalué jusqu’à la réponse apportée : pertinence de l’alerte, échange avec la personne, accès à une consultation et continuité du suivi. La multiplication des notifications ne constitue pas, en elle-même, une amélioration de la santé. Enfin, financer ces innovations suppose de prévoir la formation, les évaluations et la surveillance des usages. L’achat du logiciel n’épuise pas le coût de son intégration. Les sollicitations supplémentaires, les corrections et l’analyse des incidents doivent être prises en compte pour apprécier son utilité réelle. L’étude de Mount Sinai fournit ainsi un cadre expérimental pour examiner une dimension essentielle de l’IA en santé : sa manière de réagir lorsqu’on lui demande de mal faire. Elle ouvre un programme d’évaluation à poursuivre dans des conditions cliniques prospectives, avec des professionnels et des organisations de soins. Le progrès devra se mesurer à la capacité de ces outils à aider les équipes, à rendre visibles les situations problématiques et à préserver la sécurité du patient, y compris lorsqu’une consigne pousse dans une autre direction. David Smadja est professeur d’hématologie à l’AP-HP et à l’Université Paris Cité, responsable de la Commission Santé du Laboratoire de la République. Il est l’auteur de « La République de la prévention » aux éditions LEH. Léa Behr est CEO de RespublicIA et membre de la Commission Santé du Laboratoire de la République. Rendez-vous mardi 20 octobre pour la prochaine note « Les mardis de l’innovation en santé » Retrouvez également cette note sur le site du Journal du Net.

27/10 : Conversation éclairée avec Jean-Michel Blanquer

par L'équipe du Lab' le 12 octobre 2026
De quoi Donald Trump est-il le symptôme ? Derrière les bouleversements de la démocratie américaine se dessine une crise plus profonde qui traverse l’ensemble de nos sociétés : celle du collectif, des institutions et de notre rapport à la vérité. Brice Couturier en débat avec Jean-Michel Blanquer à l’occasion des « Conversations éclairées » du Laboratoire de la République, autour de son nouvel essai La démocratie et la fureur.
Dans le cadre des « Conversations éclairées » du Laboratoire de la République, Brice Couturier recevra Jean-Michel Blanquer pour un échange autour de son nouvel ouvrage « La démocratie et la fureur » publié aux éditions Plon. Et si Tocqueville revenait en Amérique pour juger notre avenir démocratique ? En faisant parler un Tocqueville ressuscité, confronté à l’Amérique de Donald Trump, le président du Laboratoire de la République et l’ancien ministre de l’Éducation nationale décrypte les dérives des démocraties modernes, de la « spectaclocratie » à l’« autocratie ». Un essai qui fait écho à la vision du Laboratoire : penser la République du XXIe siècle, son bien commun, ses institutions et la responsabilité des citoyens face à la désagrégation du lien républicain. L’échange sera suivi d’un moment de convivialité, avec un cocktail et une séance de dédicaces. Informations pratiques :🗓️ Mardi 27 octobre 2026🕖 19h00📍 Maison de l’Amérique latine, 217 boulevard Saint-Germain, 75007 Paris. S'inscrire

Retour sur la conversation éclairée de David Smadja

par L'équipe du Lab' le 9 octobre 2026
Le 28 septembre 2026, le Laboratoire de la République organisait la première Conversation éclairée de sa saison 2026-2027 autour du livre La République de la prévention (Éditions LEH). À cette occasion, David Smadja, responsable de la commission Santé du Laboratoire, a présenté ses propositions pour transformer le système de santé français. Prévention, intelligence artificielle, régionalisation et lutte contre la désinformation ont été au cœur des échanges, avec une ambition commune : passer d’un système principalement tourné vers le soin à un modèle capable d’anticiper les risques et de mieux répondre aux besoins des territoires.
Le 28 septembre 2026, le Laboratoire de la République inaugurait la saison 2026-2027 de ses Conversations éclairées avec une rencontre consacrée à l’avenir du système de santé français. Invité à présenter son ouvrage La République de la prévention publié aux Éditions LEH, David Smadja, professeur d’hématologie à l’AP-HP ainsi qu'à l’Université Paris Cité et responsable de la commission Santé du Laboratoire de la République, a exposé plusieurs pistes pour transformer l’organisation des soins en France. Vieillissement de la population, progression des maladies chroniques, déserts médicaux, lourdeurs administratives et retard numérique : le système de santé français fait face à des difficultés structurelles croissantes. Pour David Smadja, la réponse ne peut se limiter à des ajustements budgétaires. Elle suppose de repenser un modèle historiquement centré sur le traitement des maladies, en donnant davantage de place à la prévention, aux nouvelles technologies et aux territoires. Passer d’un système qui soigne à un système qui prévient Le premier constat dressé par David Smadja concerne la place insuffisante accordée à la prévention : la France consacrerait environ 2 % de ses dépenses de santé à la prévention contre 8,8 % au Danemark. Dans le même temps, près des trois quarts des dépenses seraient liées aux maladies chroniques, dont certaines pourraient être évitées ou retardées. Il apparait donc nécessaire de penser la prévention au pluriel pour empêcher l’apparition des maladies mais aussi éviter leur aggravation lorsqu’elles sont déjà installées. La vaccination contre les papillomavirus humains illustre, pour David Smadja, le retard français. Alors que ce vaccin permet de prévenir plusieurs cancers (notamment celui du col de l’utérus), seuls 40 % environ des 18-25 ans seraient vaccinés en France contre des niveaux proches de 90 % dans certains pays. Cet exemple montre l’importance de mieux informer la population et de développer des politiques de prévention capables de produire des résultats sur le long terme. Cette transformation suppose également de revoir le financement de la prévention. David Smadja défend la création d’un budget spécifique, distinct des dépenses curatives, afin de considérer la prévention comme un investissement dont les bénéfices se mesureront plusieurs années plus tard. Il s’oppose notamment à une augmentation des franchises médicales pour financer ces politiques, estimant qu’il serait injuste d’en faire supporter le coût aux patients les plus malades. Les complémentaires santé pourraient en revanche contribuer davantage à des parcours de prévention territorialisés, à condition de préserver les principes de solidarité et d’égalité d’accès aux soins. Faire de la lutte contre la désinformation une priorité de santé publique David Smadja est revenu sur son expérience pendant la pandémie de Covid-19, période durant laquelle les réseaux sociaux ont amplifié la circulation de fausses informations médicales. Engagé dans des travaux scientifiques sur les complications vasculaires du virus et les questions de thrombose liées à la vaccination, il a notamment expliqué avoir reçu des menaces de mort en raison de ses prises de position scientifiques. Face à cette situation, il propose la création d’une nouvelle spécialité ou fonction médicale : l’infovigilance. Inspirée de la pharmacovigilance, elle aurait pour objectif d’identifier et de combattre les fausses informations susceptibles d’avoir des conséquences sur la santé publique. Cette démarche devrait s’accompagner d’une éducation aux médias et à la santé, notamment auprès des jeunes. Le professeur a rappelé les travaux menés avec Nathalie Sonnac au sein du Laboratoire de la République sur ces questions. Pour David Smadja, la réponse doit également être institutionnelle. Il a regretté que les propositions d’un rapport consacré à la lutte contre la désinformation en santé, remis à la ministre de la Santé en janvier 2026, n’aient pas encore été concrètement mises en œuvre. Les pouvoirs publics, les sociétés savantes et les professionnels de santé doivent, selon lui, investir davantage les réseaux sociaux pour y diffuser une information scientifique fiable et accessible. Mieux mobiliser les biologistes médicaux et les nouvelles technologies La prévention pourrait également s’appuyer davantage sur les professionnels déjà présents sur le territoire. David Smadja a notamment souligné le potentiel des biologistes médicaux. Avec environ 4 000 laboratoires privés en France, ces structures constituent un réseau de proximité encore insuffisamment mobilisé dans les politiques de prévention. L’élargissement récent des possibilités de dépistage du VIH et d’autres infections sexuellement transmissibles montre pourtant l’intérêt de leur donner davantage de responsabilités. Le professeur propose ainsi d’étendre les possibilités de consultation et de prescription des biologistes, notamment pour le suivi des risques cardiovasculaires et du diabète. Les progrès de la métabolomique, associés à l’intelligence artificielle, pourraient également permettre d’identifier certains risques de maladie plusieurs années avant leur apparition, à partir d’une simple prise de sang. Ces perspectives restent toutefois soumises à des validations cliniques avant une éventuelle utilisation courante. Faire du numérique et de l’intelligence artificielle le socle de la réforme Pour David Smadja, aucune réforme structurelle ne pourra produire de résultats durables sans une transformation profonde des infrastructures numériques. Aujourd’hui, les logiciels utilisés par les différents professionnels de santé ne communiquent pas toujours efficacement entre eux. Cette absence d’interopérabilité entraîne des examens redondants, des pertes de temps et des dépenses évitables. Le professeur défend donc une intégration de l’intelligence artificielle dès la création du dossier médical afin de faciliter l’analyse des données tout au long du parcours de soins. L’objectif serait de mieux partager les informations, d’éviter les examens inutiles et de permettre aux professionnels de consacrer davantage de temps aux patients. Cette transformation suppose toutefois de développer des outils fiables et souverains, reposant sur des données de santé sécurisées et accessibles aux acteurs autorisés. Interrogé sur les craintes des soignants, David Smadja a insisté sur le fait que l’IA ne devait pas remplacer le jugement médical mais le compléter. Selon lui, ces technologies deviendront progressivement indispensables à la pratique médicale. Les échanges avec la salle ont également souligné la nécessité de faciliter l’accès aux données de santé et de garantir l’interopérabilité des systèmes informatiques, sans laquelle les bénéfices attendus de l’IA resteraient limités. Régionaliser la santé pour mieux répondre aux besoins des territoires La gouvernance du système de santé constitue un autre axe majeur des propositions présentées. Pour David Smadja, les agences régionales de santé (ARS) ne disposent pas aujourd’hui d’une autonomie suffisante pour adapter les politiques sanitaires aux réalités locales. Elles restent, selon son expression, un « pouvoir de Paris avec des bureaux en région ». Il propose donc de passer d’une logique de déconcentration administrative à une véritable décentralisation. Plutôt que d’engager immédiatement une réforme nationale, il suggère de conduire une expérimentation dans trois territoires volontaires aux caractéristiques différentes : une région favorisée, une région moins urbanisée et un territoire d’outre-mer. Les résultats seraient évalués au bout de trois ans notamment en matière d’accès aux soins, de qualité des prises en charge et de dépenses de santé. Cette méthode permettrait de vérifier l’efficacité d’une organisation plus territorialisée avant d’envisager sa généralisation. La régionalisation permettrait également de responsabiliser davantage les élus locaux. Pour le professeur, confier une partie des décisions sanitaires aux présidents de région rapprocherait les politiques de santé des citoyens et faciliterait leur évaluation. Les échanges ont toutefois soulevé la question des inégalités entre territoires que cette nouvelle organisation devrait veiller à ne pas accentuer. Former les professionnels de santé dans les territoires pour lutter contre les déserts médicaux La question des déserts médicaux a prolongé les échanges sur la régionalisation. David Smadja s’est montré critique à l’égard des politiques visant à imposer l’installation de professionnels de santé dans les zones sous-dotées. Selon lui, contraindre un médecin déjà installé à déménager ne constitue pas une réponse durable. Il propose plutôt de développer la formation des futurs professionnels directement dans les territoires. Aujourd’hui, une grande partie des étudiants en santé effectuent leurs stages dans les centres hospitaliers universitaires et les grandes structures hospitalières. Le professeur suggère de multiplier les terrains de stage labellisés dans les hôpitaux de proximité, les cabinets médicaux et certains établissements privés. En découvrant ces territoires dès leurs études, les jeunes professionnels pourraient davantage envisager de s’y installer durablement. Cette transformation supposerait également d’associer les doyens des facultés de santé à la gouvernance régionale afin de mieux adapter la répartition des étudiants aux besoins locaux. Réintégrer la santé scolaire et la santé au travail dans les parcours de prévention La réflexion sur la prévention a également conduit David Smadja à s’intéresser à deux secteurs encore insuffisamment intégrés au système de santé : la santé scolaire et la santé au travail. Ces dispositifs accompagnent pourtant les individus pendant une grande partie de leur vie mais leur organisation reste largement distincte de celle des parcours de soins traditionnels. La situation de la santé scolaire apparaît particulièrement préoccupante. Le manque de professionnels dans les établissements complique le dépistage précoce de certaines pathologies, des troubles psychologiques ou des situations de harcèlement. David Smadja propose de rapprocher la médecine scolaire du ministère de la Santé et de développer les stages d’étudiants en médecine, pharmacie et soins infirmiers dans les écoles. Il a notamment cité une initiative parisienne au cours de laquelle des étudiantes en pharmacie ont animé des séances d’éducation à la santé sexuelle auprès d’élèves, en collaboration avec les enseignants. La santé au travail appelle également une meilleure coordination. Organisée selon des modalités différentes entre les secteurs public et privé, elle manque de lisibilité et reste insuffisamment articulée avec les autres acteurs de santé. Inscrire la réforme de la santé dans le temps long Au-delà des propositions techniques, la rencontre a soulevé une question plus générale : comment permettre aux politiques de santé de s’inscrire dans la durée ? Pour David Smadja, le système français sait répondre aux crises immédiates, comme l’a montré la pandémie de Covid-19, mais rencontre davantage de difficultés à anticiper les risques de long terme. L’adaptation des hôpitaux et des EHPAD aux épisodes de chaleur extrême illustre, selon lui, cette faiblesse : alors que ces risques sont identifiés depuis des années, les infrastructures ne sont pas toujours adaptées. Le professeur appelle donc à dépasser les logiques électorales de court terme et à développer une véritable culture de l’évaluation. Les réformes devraient pouvoir être expérimentées, mesurées et ajustées à partir de résultats concrets. Cette approche suppose également de moderniser des institutions largement héritées de l’après-guerre, notamment la Sécurité sociale et les centres hospitaliers universitaires dont l’organisation ne correspond plus toujours aux besoins actuels. En conclusion de la rencontre, Jean-Michel Blanquer a replacé ces réflexions dans une perspective plus large de revitalisation des territoires et de renforcement des services publics. Au terme des échanges, une conviction s’est dégagée : la transformation du système de santé ne pourra pas reposer sur une succession d’ajustements ponctuels. Elle suppose de repenser durablement ses priorités, son organisation et ses outils, afin de construire un modèle capable non seulement de soigner mais aussi d’anticiper. https://www.youtube.com/watch?v=wNVIJFpF-uc&t=16s

Retour sur la conférence « Qui défendra le droit international ? »

par L'équipe du Lab' le 29 septembre 2026
Le 23 septembre 2026, Sciences Po accueillait l’événement « Who will stand up for international law ? », organisé par la Paris School of International Affairs et ¡Aguanta Ucrania!, en partenariat avec le Laboratoire de la République. Diplomates, universitaires et experts ont croisé leurs regards sur les défis qui pèsent aujourd’hui sur le droit international et sur le rôle que peuvent jouer l’Europe, l’Ukraine et l’Amérique latine pour le défendre. An English version of this event report is available at the bottom of the page.
Le 23 septembre 2026, la Paris School of International Affairs (PSIA) de Sciences Po et ¡Aguanta Ucrania!, en partenariat avec le Laboratoire de la République, ont organisé à Sciences Po l’événement « Who will stand up for international law ? ». Depuis quatre ans, ¡Aguanta Ucrania! mobilise la solidarité latino-américaine autour de l’Ukraine. Cette rencontre s’inscrivait dans cette dynamique, avec un objectif : réfléchir aux moyens de renforcer les liens entre l’Europe, l’Ukraine et l’Amérique latine pour défendre le droit international. Modérée par Sergio Jaramillo, ancien Haut-Commissaire pour la paix de Colombie, la discussion a réuni Jean-Michel Blanquer, ancien ministre français de l’Éducation nationale, Pavlo Klimkin, ancien ministre ukrainien des Affaires étrangères, Norton Rapesta, ancien ambassadeur du Brésil en Ukraine, Rosemary Ann Byrne, professeure de droit international à la Paris School of International Affairs (PSIA), et Michael Reid, auteur et ancien responsable de la rubrique Amériques de The Economist. Leurs échanges ont permis de croiser les regards sur un même constat : le droit international est aujourd’hui soumis à une pression croissante, alors que les rapports de force reprennent une place centrale dans les relations entre États. Retrouvez le replay de cette conférence sur le site de Sciences Po. Un droit international sous pression Le constat posé au début de la rencontre est celui d’un changement profond des relations internationales. Là où les États pouvaient compter sur des accords et des engagements relativement stables, les relations entre puissances deviennent plus transactionnelles. Les règles sont toujours là, mais leur respect est moins évident. Les nouvelles formes de conflit, à commencer par les cyberattaques, compliquent encore la situation : à partir de quel moment une attaque informatique devient-elle un acte d’agression ou un acte de guerre ? Pour Jean-Michel Blanquer, il serait toutefois erroné d’en conclure à la disparition du droit international. Il a préféré parler d’une « lutte entre le droit international et les ennemis du droit international ». Une manière de rappeler que les règles internationales continuent de jouer un rôle essentiel, mais que leur défense exige une mobilisation constante. L’ancien ministre a notamment pris l’exemple de la Colombie. Les efforts engagés en faveur de la paix ont demandé des années avant d’aboutir. Ce précédent montre, selon lui, l’importance de construire dans la durée des réseaux réunissant responsables politiques, universitaires, étudiants et acteurs de la société civile. Les initiatives qui semblent modestes aujourd’hui peuvent produire des résultats plusieurs années plus tard. L’Ukraine, bien au-delà d’un conflit européen La guerre en Ukraine a naturellement occupé une place centrale dans les échanges. Pour Pavlo Klimkin, elle pose une question qui dépasse largement les frontières de son pays : celle de la souveraineté des États et de leur capacité à décider librement de leur avenir. L’ancien ministre ukrainien des Affaires étrangères a également insisté sur la difficulté de négocier lorsqu’un adversaire remet en cause l’existence même de l’autre partie. Le dialogue reste nécessaire, mais une négociation ne peut être crédible, selon lui, que si elle ne se fait pas depuis une position de faiblesse. Norton Rapesta a, de son côté, raconté la guerre à travers son expérience personnelle d’ambassadeur du Brésil en Ukraine. Présent dans le pays au début de l’invasion à grande échelle, il a évoqué le réveil au son des explosions, puis le quotidien rythmé par les alertes aériennes, les drones et les missiles. Il a également raconté comment, bien après ces événements, entendre le son d’une alarme dans un documentaire consacré à Kharkiv avait provoqué chez lui une réaction physique immédiate. Ce témoignage a permis de mettre en lumière l’une des difficultés rencontrées pour mobiliser en Amérique latine : la distance. Pour une partie de la population, la guerre en Ukraine reste un conflit lointain, alors que les pays de la région sont confrontés à leurs propres difficultés économiques, sociales et sécuritaires. Pour Norton Rapesta, il est donc essentiel de mieux expliquer la réalité ukrainienne et de s’adresser davantage aux sociétés civiles, et pas seulement aux gouvernements et aux diplomates. L’Amérique latine, une tradition à réaffirmer Cette distance contraste avec la longue tradition latino-américaine de défense du multilatéralisme, des droits humains et du principe de non-intervention. Plusieurs intervenants ont rappelé le rôle joué par les pays de la région dans la construction de l’ordre international après la Seconde Guerre mondiale. L’affaire du Nicaragua contre les États-Unis devant la Cour internationale de Justice a notamment été citée : elle avait montré qu’un État moins puissant pouvait utiliser le droit international pour faire valoir ses droits face à une grande puissance. Mais cette tradition ne se traduit pas toujours par une mobilisation concrète sur l’Ukraine. Rosemary Ann Byrne a rappelé que 33 États avaient déposé des déclarations d’intervention dans la procédure engagée par l’Ukraine contre la Russie devant la Cour internationale de Justice, sans qu’aucun État latino-américain, africain ou asiatique ne le fasse. Sur les 43 États ayant saisi le procureur de la Cour pénale internationale de la situation en Ukraine, seuls trois venaient d’Amérique latine. Ces chiffres ont alimenté une discussion plus large sur la cohérence de la défense du droit international. Les échanges ont notamment porté sur les différences de mobilisation face aux guerres en Ukraine et à Gaza. Selon plusieurs intervenants, défendre des règles communes suppose de les appliquer avec la même exigence, quel que soit le pays concerné. Rosemary Ann Byrne a ainsi insisté sur la nécessité de repartir de principes simples et partagés, comme la protection des civils, les règles encadrant le recours à la force ou encore la responsabilité des États. Une bataille qui se joue aussi dans l’opinion La question de l’opinion publique a occupé une autre partie importante de la discussion. Michael Reid a souligné l’activité de la propagande russe en Amérique latine et cité une enquête, qui n’avait pas encore été publiée au moment de la rencontre. Selon ces données, 39 % des personnes interrogées avaient une opinion favorable de la Russie, contre 34 % en 2023. Dans le même temps, les opinions favorables à l’Ukraine étaient passées de 42 % à 35 %. Pour Michael Reid, ces évolutions s’inscrivent dans un contexte plus large : l’Amérique latine peine aujourd’hui à faire émerger une vision commune en matière de politique étrangère. Entre des gouvernements aux orientations très différentes et des opinions publiques davantage préoccupées par les enjeux nationaux, construire une position commune sur des crises internationales éloignées reste difficile. La réponse passe donc aussi par la communication. Les participants ont insisté sur la nécessité de mieux expliquer ce que les principes défendus en Ukraine peuvent signifier pour d’autres régions du monde. La souveraineté, la non-intervention ou le respect des frontières ne sont pas seulement des préoccupations européennes : ils concernent tous les États, et en particulier ceux qui ne disposent pas de la puissance nécessaire pour imposer seuls leurs intérêts. Renforcer les liens entre l’Europe et l’Amérique latine Comment agir dans ce contexte ? Une piste évoquée pendant la rencontre est celle d’une coopération renforcée entre les « puissances intermédiaires », capables de défendre ensemble le multilatéralisme sans dépendre entièrement des grandes puissances. Les relations entre l’Europe et l’Amérique latine pourraient jouer un rôle important dans cette dynamique, les deux régions partageant une histoire et de nombreux principes communs en matière de droit international. Mais cette coopération ne peut pas se limiter aux États. Les intervenants ont souligné le rôle des universités, des étudiants, des chercheurs, des médias et des organisations de la société civile. C’est précisément sur ce terrain que s’inscrit l’action menée depuis quatre ans par ¡Aguanta Ucrania! : créer des liens entre l’Ukraine et l’Amérique latine et faire mieux connaître les enjeux de la guerre auprès des sociétés latino-américaines. Au terme de la rencontre, une idée s’est ainsi dégagée : le droit international n’a pas disparu, mais sa défense ne peut plus être considérée comme acquise. Elle suppose de construire des alliances, de mieux faire connaître les réalités des conflits et de défendre les mêmes principes d’une crise à l’autre. À la question posée par le titre de l’événement (« Who will stand up for international law ? »), les échanges de Sciences Po ont apporté une réponse collective : États et institutions ont leur rôle à jouer, mais universitaires, étudiants, médias et sociétés civiles ont, eux aussi, une part de responsabilité dans la défense d’un ordre international fondé sur des règles. English version On 23 September 2026, Sciences Po’s Paris School of International Affairs (PSIA) and ¡Aguanta Ucrania!, in partnership with the Laboratoire de la République, organised the event “Who will stand up for international law?” at Sciences Po. For the past four years, ¡Aguanta Ucrania! has been mobilising Latin American solidarity around Ukraine. The event built on this momentum, with one objective: to explore ways of strengthening ties between Europe, Ukraine and Latin America in defence of international law. Moderated by Sergio Jaramillo, former High Commissioner for Peace of Colombia, the discussion brought together Jean-Michel Blanquer, former French Minister of National Education, Pavlo Klimkin, former Minister of Foreign Affairs of Ukraine, Norton Rapesta, former Ambassador of Brazil to Ukraine, Rosemary Ann Byrne, Professor of International Law at the Paris School of International Affairs (PSIA), and Michael Reid, author and former Americas Editor at The Economist. Their contributions brought together different perspectives around a shared observation: international law is under growing pressure at a time when power politics are once again playing a central role in relations between states. International law under pressure The discussion began with the observation that international relations are undergoing a profound shift. Where states could once rely on relatively stable agreements and commitments, relations between powers are becoming increasingly transactional. The rules remain, but compliance with them can no longer be taken for granted. New forms of conflict, starting with cyberattacks, are making the situation even more complex: at what point does a cyberattack become an act of aggression or an act of war? For Jean-Michel Blanquer, however, it would be wrong to conclude that international law is disappearing. Instead, he described the current situation as a “struggle between international law and the enemies of international law”. It was a way of stressing that international rules continue to play an essential role, but that defending them requires sustained mobilisation. The former minister pointed in particular to the example of Colombia. Efforts to build peace took years before producing results. In his view, this experience demonstrates the importance of building long-term networks bringing together political leaders, academics, students and civil society. Initiatives that may appear modest today can produce results many years later. Ukraine, far beyond a European conflict The war in Ukraine naturally occupied a central place in the discussion. For Pavlo Klimkin, it raises a question that extends far beyond his country’s borders: the sovereignty of states and their ability to freely determine their own future. The former Ukrainian Foreign Minister also stressed the difficulty of negotiating when an adversary challenges the very existence of the other party. Dialogue remains necessary, but in his view negotiations can only be credible if they are not conducted from a position of weakness. Norton Rapesta, for his part, described the war through his personal experience as Brazil’s Ambassador to Ukraine. Present in the country at the beginning of the full-scale invasion, he recalled waking to the sound of explosions and then living with the daily reality of air-raid warnings, drones and missiles. He also described how, long after those events, hearing the sound of an air-raid siren in a documentary about Kharkiv triggered an immediate physical reaction. His testimony highlighted one of the main challenges in mobilising support in Latin America: distance. For part of the population, the war in Ukraine remains a distant conflict, while countries across the region are dealing with their own economic, social and security challenges. For Norton Rapesta, it is therefore essential to better explain the reality of the war in Ukraine and to engage more directly with civil society, rather than focusing solely on governments and diplomatic channels. Latin America : a tradition to reaffirm This sense of distance contrasts with Latin America’s longstanding tradition of supporting multilateralism, human rights and the principle of non-intervention. Several speakers recalled the role played by countries in the region in building the international order after the Second World War. Nicaragua’s case against the United States before the International Court of Justice was cited in particular: it demonstrated that a less powerful state could use international law to assert its rights against a major power. Yet this tradition has not always translated into concrete mobilisation over Ukraine. Rosemary Ann Byrne noted that 33 states had submitted declarations of intervention in Ukraine’s proceedings against Russia before the International Court of Justice, without a single Latin American, African or Asian state doing so. Of the 43 states that referred the situation in Ukraine to the prosecutor of the International Criminal Court, only three were from Latin America. These figures prompted a broader discussion about consistency in the defence of international law. The conversation notably addressed differences in international mobilisation over the wars in Ukraine and Gaza. Several speakers argued that defending common rules requires applying them with the same level of commitment regardless of the country concerned. Rosemary Ann Byrne stressed the need to return to simple, shared principles, including the protection of civilians, the rules governing the use of force and state responsibility. A battle also being fought in public opinion Public opinion was another important part of the discussion. Michael Reid highlighted the activity of Russian propaganda in Latin America and cited a survey that had not yet been published at the time of the event. According to the figures he presented, 39% of respondents had a favourable view of Russia, compared with 34% in 2023. Over the same period, favourable views of Ukraine had fallen from 42% to 35%. For Michael Reid, these trends are part of a broader context: Latin America is currently struggling to develop a common vision on foreign policy. With governments pursuing very different political agendas and public opinion more focused on domestic concerns, building a shared position on distant international crises remains difficult. Part of the response therefore lies in communication. Participants stressed the need to better explain what the principles at stake in Ukraine mean for other regions of the world. Sovereignty, non-intervention and respect for borders are not exclusively European concerns: they matter to all states, particularly those that do not have the power to impose their interests on their own. Strengthening ties between Europe and Latin America What can be done in this context? One avenue discussed during the event was greater cooperation between “middle powers” capable of defending multilateralism together without being entirely dependent on major powers. Relations between Europe and Latin America could play an important role in this effort, given the two regions’ shared history and many common principles regarding international law. But this cooperation cannot be limited to states. Speakers highlighted the role of universities, students, researchers, the media and civil society organisations. This is precisely where the work carried out by ¡Aguanta Ucrania! over the past four years comes in: building connections between Ukraine and Latin America and raising awareness of the war and its implications among Latin American societies. By the end of the discussion, one idea had clearly emerged: international law has not disappeared, but its defence can no longer be taken for granted. It requires building alliances, improving understanding of the realities of conflicts and defending the same principles from one crisis to another. To the question posed by the title of the event (“Who will stand up for international law?”), the discussion at Sciences Po offered a collective answer: states and institutions have a role to play, but academics, students, the media and civil society also share responsibility for defending an international order based on rules.

28/09 : Conversation éclairée avec David Smadja

par L'équipe du Lab' le 21 septembre 2026
Comment passer d’un système de santé qui soigne à une société qui sait aussi prévenir ? À l’occasion des « Conversations éclairées » du Laboratoire de la République, Brice Couturier et Chloé Morin reçoivent David Smadja, auteur de La République de la prévention, pour penser les grands défis sanitaires de notre temps et les contours d’un nouveau pacte entre prévention, démocratie et solidarité.
Dans le cadre des « Conversations éclairées » du Laboratoire de la République, Brice Couturier & Chloé Morin recevront David Smadja pour un échange autour de son ouvrage « La République de la prévention » publié aux Éditions LEH. En s’appuyant sur son expérience de chercheur, de biologiste hospitalier et d'observateur engagé des mutations du système de santé, David Smadja dresse le constat d'une société bâtie pour soigner, mais pas pour prévenir. En interrogeant la santé mentale des jeunes, les déserts médicaux, la désinformation sanitaire ou encore la révolution de l'intelligence artificielle, il confronte les grands défis sanitaires contemporains à l'absence d'une véritable culture de l'anticipation. Lors de cette rencontre, il décryptera comment un nouveau pacte entre prévention, démocratie et solidarité pourrait transformer notre système de santé, en France et en Europe. L’échange sera suivi d’un moment de convivialité, avec un cocktail et une séance de dédicaces. Informations pratiques :🗓️ Lundi 28 septembre 2026🕖 19h00📍 Maison de l’Amérique latine, 217 boulevard Saint-Germain, 75007 Paris. S'inscrire

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