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Le chaos, le despotisme impérial ou l’universalisme libéral, démocratique et progressiste ?

par Jean-François Cervel le 10 mars 2026
À l’heure où les guerres se multiplient et où les régimes autoritaires contestent ouvertement les principes du droit international, une question fondamentale se pose : l’ordre mondial peut-il encore reposer sur les valeurs de liberté, de démocratie et d’universalité héritées des Lumières ? Dans ce texte, Jean-François Cervel analyse la montée des logiques de puissance, le retour des idéologies autoritaires et la fragilisation des institutions internationales créées après 1945. Face à ces dynamiques, il interroge le rôle que l’Europe peut encore jouer pour défendre l’État de droit, les droits humains et une conception universelle de la civilisation fondée sur la liberté, la démocratie et le progrès.
Dans toutes les régions du monde et tout au long de l’histoire telle que nous pouvons la connaître, les sociétés humaines ont toujours été en guerre, marquées par la violence et les tragédies. Les livres d’histoire sont pleins de ces épisodes successifs et des souvenirs des batailles et des massacres qui les ont illustrés. Ainsi, au long des siècles, l’Europe n’a cessé d’enchaîner les conflits jusqu’à générer, au XXe siècle, deux guerres devenues mondiales. Mais toujours, en contrepoint de cette fureur belliciste, il y avait des tentatives pacifiques, telles les « trêves de Dieu » établies pour essayer de limiter la durée des guerres féodales. Ainsi, à l’issue de chacune des deux guerres mondiales, après les horreurs qu’elles avaient engendrées et dans une logique de « plus jamais ça », des dispositifs de droit international ont été mis en place, la Société des Nations (SDN) en 1919, l’Organisation des Nations Unies (ONU) en 1945. La première n’a pu empêcher les folies de la guerre de 1939-1945. La seconde, après la période de la « guerre froide » entre le bloc communiste et le bloc libéral, est, à nouveau, confrontée, aujourd’hui, à un déferlement d’affrontements et à une véritable négation de sa mission majeure, la prévention et le traitement des conflits inséparable de la défense de l’universalité des droits humains. Le monde est à nouveau entré dans une phase de guerres, de rapports de forces et de rejet de toute approche par le droit des relations internationales. Chacun reproche aux autres le non-respect du droit international mais, en réalité, aucun des grands acteurs de la scène internationale ne respecte plus ni la Charte des Nations Unies ni la Déclaration universelle des droits de l’Homme. L’actualité nous donne, en effet, à voir un spectacle du monde chaotique et violent. Une nouvelle fois, depuis le 28 février, une guerre de haute intensité est engagée. Après des années de conflit feutré, elle oppose désormais de manière ouverte et totale Israël, soutenu par les États-Unis, à l’Iran et implique tous les pays du Proche-Orient, de part et d’autre du Golfe Persique. Mais elle n’est qu’un nouvel épisode, élargi, de la guerre qui oppose Israël aux palestiniens et plus largement au monde arabo-islamique depuis quelque 80 ans, après la destruction totale de la bande de Gaza à la suite de l’agression du 7 octobre 2023. Elle vient s’ajouter à celle qui dure, depuis maintenant plus de quatre ans, menée par la Russie contre l’Ukraine. Mais bien d’autres lieux du monde sont également porteurs de conflits particulièrement tragiques pour les populations des territoires concernés qu’il s’agisse des guerres internes aux pays de la Corne de l’Afrique, Soudan, Soudan du Sud, Éthiopie, Érythrée, Somalie, qu’il s’agisse de celles qui déchirent les pays du Sahel, Mali, Niger, Burkina-Faso, Tchad, ou de celles qui divisent certains États tels la Birmanie, la Libye ou la Syrie. Dans toutes ces régions, c’est le choix de la violence qui a été fait, c’est le refus d’essayer de traiter les problèmes posés par l’échange et la négociation, c’est l’affirmation de logiques de puissances affrontées qui s’affirment comme irréconciliables et qui ne peuvent exister que par la volonté de destruction de l’autre. Partout, les extrémismes antagonistes s’auto-entretiennent. Ces situations sont aussi la démonstration de l’absence d’un arbitre supérieur capable de forcer les belligérants à se mettre autour de la table voire d’imposer des solutions. Toutes les valeurs et les règles posées par la Charte des Nations Unies et par la Déclaration universelle des droits de l’Homme sont ainsi bafouées qu’il s’agisse du règlement pacifique des conflits ou qu’il s’agisse du respect de la démocratie et des droits de l’homme. Outre le choix délibéré de la violence et de la guerre dans les relations inter-étatiques, on constate, en effet, également de manière flagrante, l’affirmation du despotisme le plus désinhibé se moquant totalement du respect des droits humains. Ainsi en Chine, des parodies de jugements notamment contre Jimmy Lai, à Hong Kong, ont définitivement fait disparaître toute idée de liberté d’expression et d’opinion dans ce territoire intégré de force sous la dictature du Parti communiste chinois. Le régime chinois réaffirme ainsi sans vergogne son caractère totalitaire alors même que s’affiche la corruption systématique qui règne au sein de l’oligarchie dirigeante comme le montrent les purges au plus haut sommet de la hiérarchie militaire du pays et les disparitions de ministres, même les plus récemment nommés. Tout chinois est un suspect qui s’ignore dans un système totalitaire. Ainsi en Iran, outre sa guerre contre Israël, l’oligarchie théocratique chiite n’hésite pas à massacrer son peuple qui ne supporte plus le totalitarisme religieux qu’elle lui impose depuis bientôt 50 ans. Ainsi, le despote russe débute une cinquième année de guerre contre l’Ukraine en n’hésitant pas à martyriser la population civile, à sacrifier nombre de ses propres citoyens et à consacrer des sommes énormes pour accroitre encore un arsenal militaire déjà gigantesque dans un système de plus en plus verrouillé où la population est totalement endoctrinée par une propagande nationalisto-identitaire systématique. Mais ces évènements les plus identifiés ne sont que les manifestations les plus voyantes d’une situation mondiale où les valeurs de la Déclaration universelle des droits de l’homme sont constamment bafouées. La grande majorité des pays du monde n’est pas dirigée par des gouvernements issus d’un processus démocratique réel. Ils sont aux mains de régimes autocratico-oligarchiques plus ou moins brutaux. C’est le cas des dictatures communistes dirigées par des oligarchie auto-entretenues comme en Chine ou au Viet-Nam, pouvant se transformer en véritable dynastie héréditaire comme en Corée du Nord où l’actuel autocrate prépare sa fille, adolescente, à une succession digne des monarchies les plus traditionnelles. C’est le cas des régimes militaires installés de longue date (Égypte, Pakistan, Birmanie….), ou des régimes militaires issus de coups d’États plus récents (pays du Sahel).  C’est le cas de tous les pays où des groupes à but crapuleux ou idéologiques veulent s’imposer par la force et développer leur propre puissance au détriment des autres et de l’intérêt général. Combien de pays respectent, aujourd’hui, la liste des droits dont doit disposer tout humain telle qu’elle apparaît dans la Déclaration de 1948 ? Ainsi tout le dispositif institutionnel international mis en place à l’issue de la tragédie de la seconde guerre mondiale est remis en cause par ceux-là même qui sont censés le faire fonctionner et notamment les trois maîtres du conseil de sécurité, Russie, Chine, États-Unis d’Amérique qui sont les premiers à violer et à contester les règles établies. Les actions menées par le nouveau président des États-Unis d’Amérique sont tragiquement éclairantes à cet égard. Quand on essaie de comprendre les raisons de tels déchainements de violence, on trouve toujours des organisations ou des régimes porteurs d’idéologies totalitaires ou d’objectifs de puissance et refusant de traiter les problèmes identifiés de manière pacifique et raisonnable. Chaque fois qu’il y a refus de la démocratie et idéologie totalitaire, il y a violence interne et guerre externe. Derrière ces politiques il y a toujours, en effet, des démarches idéologiques qui s’opposent au corpus de valeurs exprimé par la Déclaration universelle des droits de l’Homme. Qu’elles agissent au nom de la suprématie nationale, de la suprématie raciale, de la suprématie religieuse, de la suprématie de régimes politiques autoritaires, de la suprématie scientifico-technologique, ces idéologies visent à détruire les valeurs des droits de l’homme mises en place par la philosophie des Lumières. Elles sont à l’origine de tous les conflits partout ouverts à travers le monde aujourd’hui et de toutes les répressions internes sanglantes. Chez tous ces idéologues on trouve le même rejet de la démocratie, de la liberté et de l’égalité juridique entre les individus, le même refus des institutions de l’État de droit et l’affichage de l’affirmation de la seule logique de la force tant à l’intérieur qu’à l’extérieur. Ainsi, deux démarches opposées ne cessent de s’affronter. Il y a ceux pour qui les rapports entre humains ne peuvent être que conflictuels, ceux pour qui la violence est le seul élément capable de gérer les relations et qui, par conséquent, estiment que seuls des systèmes autoritaires, avec un cadre idéologique totalitaire contraignant, peuvent permettre l’action collective en mobilisant la masse de la population dans une démarche nationalisto-identitaire sous la férule d’autocrates entourés d’oligarchies aux ordres. Face à cette logique de l’autoritarisme et du rapport de force il y a ceux qui pensent, au contraire, qu’il est possible de faire confiance à la responsabilité des individus pour construire des institutions permettant une relation apaisée et ordonnée tant à l’échelle individuelle que collective. C’est tout le fruit du processus historique que d’arriver à établir des institutions que tout le monde reconnait, un État de droit, défini démocratiquement, avec une hiérarchie des normes, qui régit les relations entre les personnes, un État de droit que la Justice, la Police et les institutions politiques sont chargées de faire respecter. C’est le dispositif que l’on trouve dans tous les pays qui ont mis en place une véritable démocratie libérale avec une réelle séparation des pouvoirs et donc une indépendance de la justice permettant d’empêcher l’arbitraire. Et on cherche depuis longtemps à faire de même pour les relations collectives, les relations entre États. Et là aussi, il y a opposition entre la logique de normes collectives reconnues par tous et la logique d’indépendance nationale, au-dessus des lois et se traduisant par l’usage de la force au service de tel ou tel intérêt national, identitaire, religieux ou idéologique particulier. La civilisation, c’est essayer de rationaliser et de pacifier les rapports humains, tant à l’échelle individuelle qu’à l’échelle collective, par un État de droit qui vise à éviter ou, à tout le moins, à circonscrire, les conflits et le recours à la violence. Doivent être combattus tous ceux qui pratiquent ou qui prônent l’utilisation de la violence, quelles que soient les causes ou les raisons de conflit. Pour ce faire, il faut disposer d’une force publique qui seule peut faire usage de la violence sous l’autorité d’institutions qui ont autorité sur elle. Et ces institutions doivent être définies et instituées démocratiquement. La réalité brutale du monde actuel montre que c’est un travail de Sisyphe toujours renouvelé pour essayer de faire prévaloir la logique des règles visant à résoudre de manière pacifique tous les types de conflits qui peuvent apparaître entre les individus et les institutions par opposition à la logique de la violence et du rapport de forces. Peut-on se résoudre à la disparition, une fois encore, de toute régulation, définie collectivement, des relations mondiales ? La civilisation, c’est la maîtrise de la violence, la sûreté pour tous et la protection des plus faibles dans le cadre d’une société de liberté et de démocratie. C’est dans cette définition que se reconnait la civilisation européenne. C’est, en effet, cela qui est commun à l’ensemble des pays européens : liberté, solidarité, État de droit et fonctionnement politique assuré de manière démocratique, paix, progrès, toutes valeurs ayant une dimension universelle. Tout humain a la même dignité et a droit au même respect que tout autre humain et il faut veiller à l’intérêt collectif de l’ensemble de l’humanité. La démocratie libérale telle qu’elle est pratiquée dans les pays européens est le meilleur système pour maintenir l’équilibre entre la liberté individuelle créatrice et la défense de l’intérêt général, protectrice. Et c’est ce corpus de valeurs qui est commun à l’ensemble des pays européens. Ce qui unit les pays européens ce n’est pas le discours nationalisto-identitaire et réactionnaire porté par la nouvelle administration états-unienne.  Après Monsieur J.D. Vance, vice-président des États-Unis d’Amérique, l’an dernier, Monsieur Marco Rubio, Secrétaire d’État du gouvernement du président Donald Trump, vient de faire la leçon aux pays européens, à l’occasion du sommet de Munich, au nom de la défense d’une civilisation commune, occidentale. Mais de quoi parle-t-il et quelle est cette civilisation que les « occidentaux » sont censés défendre collectivement ? Pour ces deux hauts dirigeants de la nouvelle administration américaine, il s’agit clairement d’un corpus de valeurs qui sont explicitement identifiées comme opposées aux valeurs portées par la philosophie des Lumières. Elles se résument dans la formule « Dieu, Famille, Patrie » qui dicte toute la politique conduite par le président des États-Unis depuis son retour au pouvoir. Elles se traduisent par la réaffirmation de la puissance américaine et par une définition de la liberté qui est celle du fort au détriment des plus faibles. Ce n’est pas là le corpus de valeurs porté par les pays européens. Lorsque le Conseil de l’Europe est institué en 1949, il a pour but, après les horreurs de la période de domination du nazisme sur le continent européen, de rassembler les États qui veulent défendre la démocratie et les Droits de l’Homme. « La Convention européenne des droits de l’Homme de 1950 est un véritable pacte civilisationnel qui incarne la force de la civilisation européenne » (Mattias Guyomar, Président de la Cour européenne des droits de l’homme). C’est ce qui doit faire l’unité et la force des pays européens face à des réalités et des discours idéologiques qui contestent ouvertement cette idéologie de la liberté, de la solidarité et du droit que la Cour européenne des droits de l’homme, établie en 1959, est chargée de faire respecter. Même si personne ne nie l’importance de la religion chrétienne dans l’histoire de l’Europe et sa contribution à sa civilisation, la civilisation européenne ce n’est pas « Dieu-Famille-Patrie » comme veut le faire croire Monsieur Orbán soutenu par l’administration américaine. La civilisation européenne d’aujourd’hui c’est la civilisation issue du mouvement des Lumières, « Liberté, Universalité, Démocratie, Progrès ». Ce n’est pas l’affirmation des rapports de forces à l’échelle mondiale, c’est la civilisation de l’universel et de la paix. Certes, il y a des différences entre les 46 pays membres du Conseil de l’Europe et même entre ceux qui sont membres de l’Union européenne. Beaucoup se complaisent à mettre en lumière ces différences et à souligner les originalités, linguistique, évidemment, institutionnelle, juridique, culturelle entre ces différents nations…. Il ne s’agit évidemment pas de les faire disparaître. Mais il s’agit de retrouver ce qui leur est commun, fruit d’une longue et tragique histoire. Il s’agit de mettre en lumière tout ce qui rassemble et qui est beaucoup plus fort que ce qui sépare. Et le corpus de valeurs qui nous est commun, organisé autour de la liberté individuelle - et tout ce que cela implique en matière de liberté d’opinion, liberté d’expression, liberté politique, liberté économique - de la gestion démocratique de l’intérêt général et du progrès, fait de l’ensemble européen une référence mondiale pour tous ceux qui rêvent de vivre dans une société qui respecte à la fois la libre créativité individuelle et le fonctionnement collectif solidaire de la société. Face aux idéologies de l’intolérance et de la contrainte qui façonnent des sociétés totalitaires et qui s’expriment partout à travers le monde jusque, désormais, aux États-Unis d’Amérique, l’Europe unie doit affirmer sa volonté de continuer à porter les valeurs des Lumières seules capables d’assurer une relation apaisée tant au niveau des individus qu’au niveau collectif.  C’est la défense de ces valeurs universelles qui fait, aujourd’hui, de l’Europe un havre de paix et de sécurité pour tous les individus pourchassés par les régimes autoritaires à travers le monde et qui doit rester le drapeau et l’ambition de l’Union européenne. Pour y parvenir et ne pas être simplement l’un des terrains de jeu des trois grands empires, il faut que l’Europe se dote des institutions et des moyens politiques et militaires indispensables. Il s’agit donc de s’organiser pour être suffisamment fort pour peser face aux trois grands empires et à leur volonté de puissance hégémonique et d’idéologie de forces. Si elle ne défend pas ses valeurs, l’Europe n’existera plus et ses différents États entreront dans l’ensemble d’un « Quart Monde » constitué de tous les vassaux des trois empires dominants. Le programme est donc clair. Il faut afficher haut et fort le corpus de valeurs de la philosophie des Lumières. Il ne faut pas hésiter à le défendre partout à travers le monde et à soutenir tous ceux qui le portent dans tous les pays totalitaires, qu’il s’agisse des Iraniens contre la dictature théocratique des mollahs, qu’il s’agisse des Ukrainiens contre le despotisme poutinien, qu’il s’agisse des Taïwanais, des Hong-Kongais, des Tibétains ou des Ouïgours contre le régime totalitaire du parti communiste chinois, qu’il s’agisse des Palestiniens contre la volonté de conquête israélienne, qu’il s’agisse de toutes les populations martyrisées par des régimes militaires tyranniques. Ainsi, la guerre engagée contre l’Iran devrait-elle avoir pour objectif d’imposer un processus démocratique pour la définition du gouvernement de ce grand pays, en même temps qu’un processus démocratique similaire pour définir le gouvernement d’un État palestinien clairement établi. Une telle volonté ferait disparaître la source d’une guerre permanente qui approche du siècle. Si l’Europe, en lien avec les autres pays qui, à travers le monde, veulent défendre ce corpus de valeurs, ne le fait pas alors s’en sera fini de la liberté individuelle, de la gestion pacifique des relations internationales et du développement harmonieux de l’humanité. Certes, on sait le réalisme nécessaire des relations d’État à État dans un monde de plus en plus éloigné de ces valeurs, mais l’Europe peut être assez puissante, si elle le veut, pour continuer à les porter sans hésitations. Face au renouveau des fanatismes religieux, islamistes chiites, islamistes sunnites, chrétiens orthodoxes, chrétiens évangéliques, juifs millénaristes et aux brutalités nationalistes, il ne faut pas hésiter à réaffirmer les valeurs de la liberté, de la tolérance et de la démocratie.  A tous les peuples européens de faire la démonstration que l’Europe est capable de faire prévaloir ces valeurs universelles face à ceux qui veulent les fouler aux pieds. Jean-François Cervel est co-responsable de la commission Géopolitique du Laboratoire de la République, ancien inspecteur général de l’Éducation nationale, ancien directeur du Centre national des œuvres universitaires et scolaires (CNOUS).

18/03 : Moyen-Orient : la poudrière. Allons-nous vers un basculement historique ?

par L'équipe du Lab' le 10 mars 2026
Face aux bouleversements qui traversent aujourd’hui le Moyen-Orient, les démocraties occidentales doivent repenser leurs grilles de lecture et leurs stratégies. Pour éclairer ces transformations et analyser les recompositions en cours, le Laboratoire de la République organise une conférence exceptionnelle réunissant Éric Danon, Frédéric Encel et Brice Couturier. Un échange pour comprendre les dynamiques géopolitiques, diplomatiques et historiques qui redessinent la région et interrogent l’avenir de l’ordre international, le 18 mars à 19h15, à la Maison de l’Amérique latine.
Alors que les équilibres géopolitiques au Moyen-Orient vacillent, cette rencontre réunira trois regards complémentaires pour analyser les mutations en cours. Le Laboratoire de la République reçoit Éric Danon, diplomate et ancien ambassadeur de France en Israël, Frédéric Encel, essayiste et géopolitologue spécialisé du Moyen-Orient, et Brice Couturier, journaliste et éditorialiste. La rencontre sera animée par Rachel Grosheitsch, responsable du développement territorial du Laboratoire de la République. À travers leurs analyses diplomatique, stratégique et historique, les intervenants reviendront sur les recompositions régionales à l’œuvre. Entre la possible chute du régime iranien et la transformation rapide des rapports de force, sommes-nous les témoins de la fin d’un cycle ouvert par la révolution iranienne de 1979 ? La conférence décryptera les logiques de puissance à l’œuvre dans la région et les marges de manœuvre des démocraties face aux recompositions en cours. Quand ? Mercredi 18 mars, 19h15 Où ? Maison de l’Amérique latine, 217 boulevard Saint-Germain, Paris 7e S'inscrire

Tribune libre : Nos alliés, nos amis meurent. Et nous regardons ailleurs.

par Katell Faria le 23 janvier 2026
Alors que les Kurdes de Syrie, alliés historiques de l’Occident dans la lutte contre le terrorisme islamiste, sont aujourd’hui abandonnés à leurs ennemis, Katell Faria signe un texte de colère et de lucidité. Elle y dénonce le reniement moral et stratégique des puissances occidentales, le silence des médias et l’illusion dangereuse selon laquelle ce drame ne concernerait pas directement la France. Un appel à regarder en face une tragédie dont les conséquences nous rattraperont.
Depuis deux semaines, j’assiste impuissante, effondrée et consternée, au lâchage des Kurdes par les Occidentaux – les États-Unis en tête, et la France à leur suite – dans l’indifférence quasi généralisée des médias, des politiques et des peuples que cette tragédie concerne pourtant directement. Il y a dix ans, pendant la bataille de Kobané, les combattants kurdes des unités YPG-YPJ étaient nos héros : ceux qui, avec l’appui de la coalition internationale, avaient défait le terrorisme islamique dont les attaques, commanditées depuis Raqqa, nous frappaient jusque sur nos terrasses de cafés, nos stades et nos salles de concert. Nous souvenons-nous à quel point nous avions peur, alors ? À l’époque, nos journaux affichaient en couverture les yapajas, ces amazones à longues tresses qui mourraient pour un idéal fondé sur la démocratie, l’égalité des sexes, le respect des minorités et la laïcité. Un idéal qu’elles et leurs camarades masculins du YPG avaient construit en s’inspirant de l’Occident, dont elles admiraient nombre de penseurs et de valeurs. Aujourd’hui, nous les abandonnons aux mains de leurs pires ennemis, qui sont aussi les nôtres : les islamistes, téléguidés par la Turquie. Les voilà tristement éclairées sur ce que nous sommes devenus : des ingrats, des suiveurs, des lâches. Des gens aveugles et perdus. Sans épaisseur ni conviction profonde. Les islamistes, en plus d’être redoutablement intelligents, sont habités par une détermination absolue. Tacticiens autant que stratèges, ils ont une vision très claire de leur avenir et apprennent de leurs erreurs. Le califat de l’État Islamique a été anéanti en 2019 ? Peu importe : ils le ressusciteront d’une autre manière. Ce qu’ils n’ont eu par le djihad, ils l’obtiendront par la ruse et la taqîya, à l’usure, avec la bénédiction de cet Occident qu’ils honnissent. Cela prendra simplement plus de temps que prévu… À ceux qui pensent que ce qui se passe aujourd’hui en Syrie ne concerne pas la France, je veux dire qu’ils se trompent gravement : ce n’est qu’une question de temps avant que la victoire de l’islamisme en Syrie ne galvanise les nombreux disciples qu’il compte sur notre territoire. À ceux qui invoquent le pragmatisme ou pire, revendiquent le cynisme, je veux dire qu’ils s’illusionnent s’ils pensent que la prise de pouvoir d’Al-Joulani dit Al-Charaa nous sera bénéfique sur le long terme : les gens comme lui nous haïssent pour ce que nous sommes, et notre abandon des Kurdes nous rendra encore plus méprisables à leurs yeux. À quoi nous servira que la Syrie soit prétendument unifiée, si elle est unifiée contre nous ? Pendant ce temps, les civils issus des minorités se pressent aux frontières, les djihadistes sortent des camps de détention, et les combattants kurdes sont massacrés. Nos alliés, nos amis meurent. Et nous regardons ailleurs. Honte à nous. Katell Faria dite « Kewê » est une écrivaine française engagée auprès des Kurdes de Syrie depuis 2018. Cette tribune est l’expression d’un cri de colère d'une actrice engagée sur le terrain. Sur cette photo prise en 2019, elle apparaît en deuxième position à gauche.

03/11, Table ronde à Lille : « Les conflits mondiaux négligés par les médias »

par L'antenne de Lille le 22 octobre 2025
Le lundi 3 novembre prochain, l’École européenne de sciences politiques et sociales (ESPOL) de Lille accueillera une table ronde d'actualité : « Les conflits mondiaux négligés par les médias ». Organisée par le Laboratoire de la République, en partenariat avec Gorgias et Espo Mun, cette rencontre vise à interroger les logiques médiatiques et politiques qui conduisent à reléguer certaines guerres ou crises internationales dans les marges de l’information.
Alors que la guerre en Ukraine ou le conflit israélo-palestinien occupent quotidiennement les unes des journaux et les plateaux télévisés, d’autres drames humains se déroulent presque dans l’indifférence générale : l’enlisement de l’Afghanistan sous le régime taliban, les tensions récurrentes entre l’Arménie et l’Azerbaïdjan, ou encore la répression des femmes en Iran. Autant de sujets cruciaux pour comprendre le monde contemporain, mais souvent éclipsés par une actualité jugée plus “stratégique” ou “spectaculaire”. Deux voix pour éclairer les zones d’ombre de l’information Pour débattre de cette problématique, ESPOL recevra deux intervenants aux parcours complémentaires.Le premier, Marc Semo, journaliste spécialisé sur les questions internationales chez Libération puis Le Monde. Il est aujourd’hui éditorialiste pour Challenges et collaborateur à France Culture. À ses côtés, Fahimeh Robiolle, militante pour les droits des femmes en Iran et en Afghanistan, apportera un témoignage humain et militant. Elle agit, depuis des années pour sensibiliser l’opinion publique à la condition des femmes dans ces pays où les libertés fondamentales reculent. Sa présence rappellera que derrière les statistiques et les cartes géopolitiques, il y a des visages, des vies, et des luttes souvent tues faute d’espace médiatique. Une question au cœur de la démocratie : qui décide de ce qui mérite d’être vu ? La table ronde ambitionne de poser une question simple mais essentielle : pourquoi certains conflits font-ils la “Une” tandis que d’autres restent invisibles ?Les logiques économiques des médias, la hiérarchie de l’information, les contraintes d’audience ou encore la proximité culturelle jouent un rôle majeur dans cette sélection. À travers des exemples précis, les intervenants tenteront d’analyser ce que ces choix disent de notre rapport à l’actualité et de la vision du monde que nous construisons collectivement. Pour les étudiants en sciences politiques, en journalisme ou en relations internationales, cet échange constituera une occasion privilégiée de réfléchir à la responsabilité sociale des médias et à la dimension éthique de la couverture de l’information internationale. Quand : Lundi 3 novembre, 18h30 – 20hOù : ESPOL, salle LW122 – 83 boulevard Vauban, Lille Lien pour s'inscrire

L’alliance des autoritarismes

par Jean-François Cervel le 16 septembre 2025
À l’heure où l’ordre international semble vaciller, la montée en puissance d’un front commun des régimes autoritaires reconfigure profondément les équilibres géopolitiques. Loin d’être conjoncturelle, cette convergence des autocraties traduit une volonté assumée : contester les valeurs universelles de liberté, de démocratie et d’État de droit, au profit d’une logique de domination et de puissance. Le 25ᵉ Forum de l’Organisation de coopération de Shanghaï, tenu en Chine en septembre 2025, en offre une image saisissante : celle d’un « bloc » d’États, dirigés par Xi Jinping, Vladimir Poutine, Kim Jong-un et d’autres, réunis dans une démonstration de force qui dépasse la simple coopération diplomatique. Jean-François Cervel, responsable de la commission Géopolitique du Laboratoire de la République, analyse avec précision les dynamiques de cette « alliance des autoritarismes », ses ressorts idéologiques, ses ambitions impériales et les menaces qu’elle fait peser sur l’avenir des démocraties.
La photographie est impressionnante. C’est le cliché officiel du 25ème Forum de l’Organisation de coopération de Shangaï qui s’est tenu à Tianjin, en Chine, les 31 août et 1er septembre 2025. Les vingt-six États présents, dont les dirigeants sont ainsi immortalisés, sont presque tous soumis à des régimes autoritaires ou totalitaires. Renforcé encore par l’arrivée de Kim Jong-un pour la cérémonie de commémoration de la fin de la Seconde guerre mondiale en Asie, le 3 septembre, cet instantané impressionne par la mise en lumière de dirigeants autocrates avérés ou en voie de l’être.  Xi Jin Ping flanqué de Vladimir Poutine à sa droite et de Kim Jong-un à sa gauche, au balcon de la Cité interdite, le 3 septembre, applaudissant un exceptionnel déploiement militaire, quelle extraordinaire image de l’apothéose des tyrans !  Des milliards d’humains sont ainsi représentés par des dirigeants qui n’ont pas été désignés par un processus démocratique. Même si leur déclaration commune prétend s’inscrire dans les valeurs de la Charte des nations unies et même de la Déclaration universelle des droits de l’homme, ces dirigeants constituent, bel et bien, l’alliance des régimes autoritaires contre les valeurs de la liberté et de la démocratie. En affirmant leur puissance, sous la haute autorité du dictateur chinois, ils disent clairement qu’ils rejettent ce corpus de valeurs et qu’ils combattront ceux qui le défendent. Les Européens ne pourront pas dire qu’ils n’étaient pas clairement informés. Sont effectivement ainsi rassemblés des dirigeants dont les régimes sont caractérisés par la négation de la liberté individuelle, par l’absence de séparation des pouvoirs, par le rejet de la démocratie, par la propagande nationalo-identitaire, par l’endoctrinement patriotique et militaire c’est-à-dire par des régimes totalitaires. Dans le cadre de discours idéologiques différents, qu’ils soient religieux, communistes et, de toute manière, nationalo-identitaires, on retrouve ces caractéristiques chez tous. Contrairement à ce qu’ils prétendent, il y a donc bien un « bloc » ainsi constitué par son unité idéologique fondamentale qui s’oppose à « l’occident » non pas tant comme puissance mais comme porteur de l’idéologie libérale et démocratique. Tous répriment de manière plus ou moins brutale toute velléité de liberté de pensée dans leurs pays respectifs et ont mis en place des systèmes de pouvoir autoritaires avec dirigeants inamovibles. Ainsi Alexandre Loukachenko est au pouvoir depuis plus de 30 ans en Biélorussie, Vladimir Poutine depuis 26 ans en Russie, Xi Jin Ping depuis 13 ans en Chine, et la Corée du Nord est dirigée par une dynastie familiale depuis quelque 75 ans, au profit d’un monarque absolu. Les deux plus puissants, Chine et Russie, affichent leur « amitié stratégique » et développent leur politique de vassalisation sur leur environnement proche et leur politique d’influence sur le reste du monde. On comprend que leurs voisins menacés se préparent à résister à leur domination. Les Taïwanais ne veulent pas subir le sort des Tibétains, des Ouighours et des Hongkongais écrasés sous le joug du Parti communiste chinois. Les Ukrainiens ou les Baltes ne veulent pas subir le sort de la Biélorussie. Ce n’est pas un sujet de nationalité, c’est un sujet de régime politique.    Eu égard à son poids démographique, à ses richesses naturelles et à sa puissance économique, cet ensemble pèse – et veut peser encore plus -   dans le fonctionnement du monde. Par l’intermédiaire de l’organisation dite des « BRICS » désormais « élargie », sous la haute autorité de la Chine, cet ensemble prétend grouper autour de lui le désormais dénommé « Sud Global » rassemblé dans une logique de revanche sur les puissances occidentales autrefois colonisatrices.  Le « bloc » ainsi constitué se définit, en effet, par sa volonté d’affronter « l’occident » en tous domaines, économique, financier, scientifique, idéologique et n’hésite pas, désormais, à engager la confrontation militaire directe. Certes, ce « bloc » (a fortiori lorsqu’il est étendu aux BRICS élargis) est loin d’être homogène et n’est pas encore constitué en véritable « alliance ». Mais il est cimenté par un objectif commun d’opposition et même de haine contre l’occident défini en tant que puissance et, plus encore, en tant que système, en mobilisant toutes les volontés de revanche contre les anciennes puissances colonisatrices comme on peut le constater, notamment en Afrique, contre la France. Que ces pays veuillent modifier l’organisation mondiale mise en place à l’issue de la Seconde guerre mondiale, alors qu’une partie du monde était encore colonisée par les pays occidentaux, est parfaitement légitime. Le fonctionnement de l’Organisation des nations unies - qu’ils ne remettent pas en cause - et notamment la composition du Conseil de sécurité, doivent certainement être revus parce que le monde de 2025 n’est évidemment plus le monde de 1945. Et cela interpelle tout particulièrement la France, membre permanent du Conseil de sécurité. Mais la réalité de leur objectif n’est pas celle d’un multilatéralisme de bon aloi au service d’un développement planétaire harmonieux comme le prétend leur discours officiel. La réalité est celle de puissances impériales qui veulent imposer par la force leur vision du monde et leur idéologie. Il s’agit de systèmes dictatoriaux à l’intérieur et agressifs à l’extérieur. Dictatoriaux à l’intérieur, ils empêchent toute expression libre et toute contestation par leurs populations. Malgré des tentatives héroïques, en Iran, à Hong Kong, à Minsk et même en Russie, les appareils de répression et le dispositif d’endoctrinement généralisé, par tous les canaux de formation et de propagande entre les mains des pouvoirs, empêchent toute possibilité de contestation interne. Ils mobilisent tous les moyens des technosciences pour accroitre encore leur contrôle. Agressifs à l’extérieur, ils visent à vassaliser leurs voisins proches et à placer dans leur zone d’influence le maximum possible d’autres États avec un développement accéléré des moyens militaires de tout type y compris dans l’espace. C’est à cette réalité violemment affichée à nouveau, à Tianjin et à Pékin, que sont confrontés les pays occidentaux. Vladimir Poutine est accueilli comme l’hôte de marque des manifestations organisées au long de ces journées. Il conforte ainsi sa position et sa capacité à gagner la guerre qu’il a lancé contre l’Ukraine. Adossé à la Chine et, plus globalement, à l’Asie, il peut poursuivre le conflit jusqu’à la victoire finale c’est-à-dire la soumission de l’Ukraine, dans un statut de vassalisation similaire à celui de la Biélorussie dont le dirigeant éternel, Alexandre Loukachenko, était également en bonne place à Pékin. Mais ce qui est nouveau, c’est que Vladimir Poutine a également bénéficié d’un accueil tout aussi chaleureux par le président des Etats-Unis d’Amérique, à Anchorage, le 15 août dernier.  Donald Trump a ainsi clairement affiché qu’il n’est plus le défenseur des valeurs de la démocratie libérale et le chef de file de ce que l’on appelait autrefois le « monde libre » ou de ce que le « bloc » autoritaire appelle encore l’Occident. Cet « Occident » que dénoncent les membres des BRICS, sous la haute autorité du Parti communiste chinois, ne présente plus aujourd’hui un front uni capable de défendre le corpus des valeurs libérales et démocratiques. Les choix de l’administration du président Trump aux Etats-Unis contestent ces valeurs et ont pour objectif exclusif la puissance des Etats-Unis dans une nouvelle phase de domination technoscientifique. Ils ne se préoccupent en rien de l’intérêt général planétaire et des souhaits de liberté et de démocratie exprimés par toutes les populations du monde. Dans les décisions qu’il prend, il semble balancer en permanence entre son attirance pour les régimes nationalisto-autocratiques dont il est très proche idéologiquement et son opposition géostratégique aux grands empires qui les portent. Dans ce contexte, seule l’Europe qui a réussi à développer son unité depuis près de 75 ans, peut être une puissance suffisante pour faire valoir le discours de la démocratie libérale et de l’intérêt général planétaire dans une perspective universaliste. Mais dans un monde qui est clairement redevenu un monde de l’affrontement et du rapport de force, l’Union européenne doit impérativement se doter de moyens militaires propres. Elle bénéficie à cet égard de la capacité nucléaire de la France et du Royaume-Uni ce qui est aujourd’hui un élément déterminant de la relation avec les puissances hostiles, la Russie n’hésitant pas à menacer en permanence de passer à ce stade de la confrontation dans la guerre qu’elle mène contre une Ukraine qui a perdu son armement nucléaire en 1994 contre une garantie de sécurité de ses frontières ! Les Européens sont-ils prêts à faire les efforts nécessaires pour se préparer à cette situation de conflictualité et à investir en priorité absolue dans le développement d’entreprises technologiques européennes à vocation duale ? Dans un paysage international qui se réorganise ainsi au profit des autocrates, le seul objectif possible est la montée en puissance de l’Union européenne qui, en lien avec les quelques autres États qui, à travers le monde, défendent encore le même corpus de valeurs, peut faire pièce à la volonté de tous les dictateurs qui ont pour ambition de détruire tous les sanctuaires de liberté et de démocratie à travers le monde de manière à pouvoir assurer définitivement leur domination exclusive sur les peuples asservis.

Compte-rendu de la conférence « Soudan : une tragédie oubliée »

le 3 juin 2025 Soudan-2juin
Alors que les projecteurs médiatiques se détournent, le Soudan sombre dans une guerre civile aux conséquences dévastatrices. Le 15 avril 2023 a marqué le début d’un conflit opposant deux factions militaires, précipitant le pays dans une crise humanitaire majeure, peu relayée dans l’espace public français. Face à ce silence, le Laboratoire de la République a organisé une conférence intitulée « Soudan, une tragédie oubliée » afin de redonner de la visibilité à ce drame. Cette rencontre visait à analyser les causes du conflit, ses répercussions régionales et internationales, ainsi que les perspectives d'une amélioration des aides humanitaires.
Lire l'article de Marianne : "Il s’agit aujourd’hui de la plus grande crise humanitaire au monde" : pourquoi personne ne parle du Soudan ? Modérée par Jean-Michel Blanquer, cette conférence visait à donner de la profondeur et de la visibilité à un conflit largement absent de l’agenda médiatique, alors même qu’il déchire un pays clé du continent africain : le Soudan. Trois intervenants sont venus croiser leurs regards : Clément Deshayes, anthropologue et chercheur à l’IRD (Laboratoire Prodig), a évoqué la complexité historique et territoriale du pays. Il a insisté sur les dynamiques de fragmentation sociale et les héritages coloniaux, qui nourrissent les conflits actuels. Caroline Bouvard, directrice pays de Solidarités International, a livré un témoignage poignant sur la catastrophe humanitaire en cours, avec des millions de déplacés, des populations en proie à la famine, et l’effondrement des services de base. François Sennesael, doctorant à Oxford, a exploré les dimensions politiques et géopolitiques du conflit, en soulignant notamment la compétition entre puissances régionales et les enjeux liés. Plutôt qu’une simple addition d’expertises, la conférence a permis de faire émerger les différentes strates du drame soudanais : historique, politique, humanitaire, symbolique. Depuis le 15 avril 2023, le Soudan est en proie à une guerre civile dévastatrice entre l’armée régulière dirigée par le général Abdel Fattah al-Burhan et les Forces de soutien rapide (FSR) du général Mohamed Hamdan Dogolo (surnommé « Hemetti »). Le conflit trouve racine dans les dysfonctionnements structurels de l’État soudanais depuis l’indépendance en 1956, marquée par une alternance de régimes militaires, de guerres civiles, et d’exclusions ethniques ou régionales. La chute d’Omar el-Béchir en 2019, après 30 ans de dictature, a donné lieu à un espoir démocratique, vite trahi par un nouveau coup d’État militaire en octobre 2021, où al-Burhan et Hemetti ont pris le pouvoir. Rapidement, leurs alliances se transforment en rivalité politique, économique et militaire. En avril 2023, les tensions éclatent lorsque les FSR refusent leur intégration dans l’armée nationale. Des combats violents s’engagent à Khartoum et au Darfour, avec des affrontements à l’arme lourde, des bombardements, et des massacres. En 18 mois, le conflit a provoqué : Des dizaines de milliers de morts ; Le déplacement de plus de 10 millions de personnes ; Un risque de famine généralisée, déjà présent au Darfour (camp de Zamzam) ; L’effondrement des infrastructures de base (eau, nourriture, soins), affectant plus de 25 millions de Soudanais, soit plus de la moitié de la population. Le Soudan est devenu le théâtre d’une guerre par procuration entre puissances étrangères (Émirats arabes unis, Arabie Saoudite, Russie, Israël…). Pendant que les généraux cherchent à s’imposer, le peuple soudanais est pris en otage, victime de luttes de pouvoir cyniques, et du désintérêt croissant de la communauté internationale. https://youtu.be/mEgyGqWZcyI

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