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Le chaos, le despotisme impérial ou l’universalisme libéral, démocratique et progressiste ?

par Jean-François Cervel le 10 mars 2026
À l’heure où les guerres se multiplient et où les régimes autoritaires contestent ouvertement les principes du droit international, une question fondamentale se pose : l’ordre mondial peut-il encore reposer sur les valeurs de liberté, de démocratie et d’universalité héritées des Lumières ? Dans ce texte, Jean-François Cervel analyse la montée des logiques de puissance, le retour des idéologies autoritaires et la fragilisation des institutions internationales créées après 1945. Face à ces dynamiques, il interroge le rôle que l’Europe peut encore jouer pour défendre l’État de droit, les droits humains et une conception universelle de la civilisation fondée sur la liberté, la démocratie et le progrès.
Dans toutes les régions du monde et tout au long de l’histoire telle que nous pouvons la connaître, les sociétés humaines ont toujours été en guerre, marquées par la violence et les tragédies. Les livres d’histoire sont pleins de ces épisodes successifs et des souvenirs des batailles et des massacres qui les ont illustrés. Ainsi, au long des siècles, l’Europe n’a cessé d’enchaîner les conflits jusqu’à générer, au XXe siècle, deux guerres devenues mondiales. Mais toujours, en contrepoint de cette fureur belliciste, il y avait des tentatives pacifiques, telles les « trêves de Dieu » établies pour essayer de limiter la durée des guerres féodales. Ainsi, à l’issue de chacune des deux guerres mondiales, après les horreurs qu’elles avaient engendrées et dans une logique de « plus jamais ça », des dispositifs de droit international ont été mis en place, la Société des Nations (SDN) en 1919, l’Organisation des Nations Unies (ONU) en 1945. La première n’a pu empêcher les folies de la guerre de 1939-1945. La seconde, après la période de la « guerre froide » entre le bloc communiste et le bloc libéral, est, à nouveau, confrontée, aujourd’hui, à un déferlement d’affrontements et à une véritable négation de sa mission majeure, la prévention et le traitement des conflits inséparable de la défense de l’universalité des droits humains. Le monde est à nouveau entré dans une phase de guerres, de rapports de forces et de rejet de toute approche par le droit des relations internationales. Chacun reproche aux autres le non-respect du droit international mais, en réalité, aucun des grands acteurs de la scène internationale ne respecte plus ni la Charte des Nations Unies ni la Déclaration universelle des droits de l’Homme. L’actualité nous donne, en effet, à voir un spectacle du monde chaotique et violent. Une nouvelle fois, depuis le 28 février, une guerre de haute intensité est engagée. Après des années de conflit feutré, elle oppose désormais de manière ouverte et totale Israël, soutenu par les États-Unis, à l’Iran et implique tous les pays du Proche-Orient, de part et d’autre du Golfe Persique. Mais elle n’est qu’un nouvel épisode, élargi, de la guerre qui oppose Israël aux palestiniens et plus largement au monde arabo-islamique depuis quelque 80 ans, après la destruction totale de la bande de Gaza à la suite de l’agression du 7 octobre 2023. Elle vient s’ajouter à celle qui dure, depuis maintenant plus de quatre ans, menée par la Russie contre l’Ukraine. Mais bien d’autres lieux du monde sont également porteurs de conflits particulièrement tragiques pour les populations des territoires concernés qu’il s’agisse des guerres internes aux pays de la Corne de l’Afrique, Soudan, Soudan du Sud, Éthiopie, Érythrée, Somalie, qu’il s’agisse de celles qui déchirent les pays du Sahel, Mali, Niger, Burkina-Faso, Tchad, ou de celles qui divisent certains États tels la Birmanie, la Libye ou la Syrie. Dans toutes ces régions, c’est le choix de la violence qui a été fait, c’est le refus d’essayer de traiter les problèmes posés par l’échange et la négociation, c’est l’affirmation de logiques de puissances affrontées qui s’affirment comme irréconciliables et qui ne peuvent exister que par la volonté de destruction de l’autre. Partout, les extrémismes antagonistes s’auto-entretiennent. Ces situations sont aussi la démonstration de l’absence d’un arbitre supérieur capable de forcer les belligérants à se mettre autour de la table voire d’imposer des solutions. Toutes les valeurs et les règles posées par la Charte des Nations Unies et par la Déclaration universelle des droits de l’Homme sont ainsi bafouées qu’il s’agisse du règlement pacifique des conflits ou qu’il s’agisse du respect de la démocratie et des droits de l’homme. Outre le choix délibéré de la violence et de la guerre dans les relations inter-étatiques, on constate, en effet, également de manière flagrante, l’affirmation du despotisme le plus désinhibé se moquant totalement du respect des droits humains. Ainsi en Chine, des parodies de jugements notamment contre Jimmy Lai, à Hong Kong, ont définitivement fait disparaître toute idée de liberté d’expression et d’opinion dans ce territoire intégré de force sous la dictature du Parti communiste chinois. Le régime chinois réaffirme ainsi sans vergogne son caractère totalitaire alors même que s’affiche la corruption systématique qui règne au sein de l’oligarchie dirigeante comme le montrent les purges au plus haut sommet de la hiérarchie militaire du pays et les disparitions de ministres, même les plus récemment nommés. Tout chinois est un suspect qui s’ignore dans un système totalitaire. Ainsi en Iran, outre sa guerre contre Israël, l’oligarchie théocratique chiite n’hésite pas à massacrer son peuple qui ne supporte plus le totalitarisme religieux qu’elle lui impose depuis bientôt 50 ans. Ainsi, le despote russe débute une cinquième année de guerre contre l’Ukraine en n’hésitant pas à martyriser la population civile, à sacrifier nombre de ses propres citoyens et à consacrer des sommes énormes pour accroitre encore un arsenal militaire déjà gigantesque dans un système de plus en plus verrouillé où la population est totalement endoctrinée par une propagande nationalisto-identitaire systématique. Mais ces évènements les plus identifiés ne sont que les manifestations les plus voyantes d’une situation mondiale où les valeurs de la Déclaration universelle des droits de l’homme sont constamment bafouées. La grande majorité des pays du monde n’est pas dirigée par des gouvernements issus d’un processus démocratique réel. Ils sont aux mains de régimes autocratico-oligarchiques plus ou moins brutaux. C’est le cas des dictatures communistes dirigées par des oligarchie auto-entretenues comme en Chine ou au Viet-Nam, pouvant se transformer en véritable dynastie héréditaire comme en Corée du Nord où l’actuel autocrate prépare sa fille, adolescente, à une succession digne des monarchies les plus traditionnelles. C’est le cas des régimes militaires installés de longue date (Égypte, Pakistan, Birmanie….), ou des régimes militaires issus de coups d’États plus récents (pays du Sahel).  C’est le cas de tous les pays où des groupes à but crapuleux ou idéologiques veulent s’imposer par la force et développer leur propre puissance au détriment des autres et de l’intérêt général. Combien de pays respectent, aujourd’hui, la liste des droits dont doit disposer tout humain telle qu’elle apparaît dans la Déclaration de 1948 ? Ainsi tout le dispositif institutionnel international mis en place à l’issue de la tragédie de la seconde guerre mondiale est remis en cause par ceux-là même qui sont censés le faire fonctionner et notamment les trois maîtres du conseil de sécurité, Russie, Chine, États-Unis d’Amérique qui sont les premiers à violer et à contester les règles établies. Les actions menées par le nouveau président des États-Unis d’Amérique sont tragiquement éclairantes à cet égard. Quand on essaie de comprendre les raisons de tels déchainements de violence, on trouve toujours des organisations ou des régimes porteurs d’idéologies totalitaires ou d’objectifs de puissance et refusant de traiter les problèmes identifiés de manière pacifique et raisonnable. Chaque fois qu’il y a refus de la démocratie et idéologie totalitaire, il y a violence interne et guerre externe. Derrière ces politiques il y a toujours, en effet, des démarches idéologiques qui s’opposent au corpus de valeurs exprimé par la Déclaration universelle des droits de l’Homme. Qu’elles agissent au nom de la suprématie nationale, de la suprématie raciale, de la suprématie religieuse, de la suprématie de régimes politiques autoritaires, de la suprématie scientifico-technologique, ces idéologies visent à détruire les valeurs des droits de l’homme mises en place par la philosophie des Lumières. Elles sont à l’origine de tous les conflits partout ouverts à travers le monde aujourd’hui et de toutes les répressions internes sanglantes. Chez tous ces idéologues on trouve le même rejet de la démocratie, de la liberté et de l’égalité juridique entre les individus, le même refus des institutions de l’État de droit et l’affichage de l’affirmation de la seule logique de la force tant à l’intérieur qu’à l’extérieur. Ainsi, deux démarches opposées ne cessent de s’affronter. Il y a ceux pour qui les rapports entre humains ne peuvent être que conflictuels, ceux pour qui la violence est le seul élément capable de gérer les relations et qui, par conséquent, estiment que seuls des systèmes autoritaires, avec un cadre idéologique totalitaire contraignant, peuvent permettre l’action collective en mobilisant la masse de la population dans une démarche nationalisto-identitaire sous la férule d’autocrates entourés d’oligarchies aux ordres. Face à cette logique de l’autoritarisme et du rapport de force il y a ceux qui pensent, au contraire, qu’il est possible de faire confiance à la responsabilité des individus pour construire des institutions permettant une relation apaisée et ordonnée tant à l’échelle individuelle que collective. C’est tout le fruit du processus historique que d’arriver à établir des institutions que tout le monde reconnait, un État de droit, défini démocratiquement, avec une hiérarchie des normes, qui régit les relations entre les personnes, un État de droit que la Justice, la Police et les institutions politiques sont chargées de faire respecter. C’est le dispositif que l’on trouve dans tous les pays qui ont mis en place une véritable démocratie libérale avec une réelle séparation des pouvoirs et donc une indépendance de la justice permettant d’empêcher l’arbitraire. Et on cherche depuis longtemps à faire de même pour les relations collectives, les relations entre États. Et là aussi, il y a opposition entre la logique de normes collectives reconnues par tous et la logique d’indépendance nationale, au-dessus des lois et se traduisant par l’usage de la force au service de tel ou tel intérêt national, identitaire, religieux ou idéologique particulier. La civilisation, c’est essayer de rationaliser et de pacifier les rapports humains, tant à l’échelle individuelle qu’à l’échelle collective, par un État de droit qui vise à éviter ou, à tout le moins, à circonscrire, les conflits et le recours à la violence. Doivent être combattus tous ceux qui pratiquent ou qui prônent l’utilisation de la violence, quelles que soient les causes ou les raisons de conflit. Pour ce faire, il faut disposer d’une force publique qui seule peut faire usage de la violence sous l’autorité d’institutions qui ont autorité sur elle. Et ces institutions doivent être définies et instituées démocratiquement. La réalité brutale du monde actuel montre que c’est un travail de Sisyphe toujours renouvelé pour essayer de faire prévaloir la logique des règles visant à résoudre de manière pacifique tous les types de conflits qui peuvent apparaître entre les individus et les institutions par opposition à la logique de la violence et du rapport de forces. Peut-on se résoudre à la disparition, une fois encore, de toute régulation, définie collectivement, des relations mondiales ? La civilisation, c’est la maîtrise de la violence, la sûreté pour tous et la protection des plus faibles dans le cadre d’une société de liberté et de démocratie. C’est dans cette définition que se reconnait la civilisation européenne. C’est, en effet, cela qui est commun à l’ensemble des pays européens : liberté, solidarité, État de droit et fonctionnement politique assuré de manière démocratique, paix, progrès, toutes valeurs ayant une dimension universelle. Tout humain a la même dignité et a droit au même respect que tout autre humain et il faut veiller à l’intérêt collectif de l’ensemble de l’humanité. La démocratie libérale telle qu’elle est pratiquée dans les pays européens est le meilleur système pour maintenir l’équilibre entre la liberté individuelle créatrice et la défense de l’intérêt général, protectrice. Et c’est ce corpus de valeurs qui est commun à l’ensemble des pays européens. Ce qui unit les pays européens ce n’est pas le discours nationalisto-identitaire et réactionnaire porté par la nouvelle administration états-unienne.  Après Monsieur J.D. Vance, vice-président des États-Unis d’Amérique, l’an dernier, Monsieur Marco Rubio, Secrétaire d’État du gouvernement du président Donald Trump, vient de faire la leçon aux pays européens, à l’occasion du sommet de Munich, au nom de la défense d’une civilisation commune, occidentale. Mais de quoi parle-t-il et quelle est cette civilisation que les « occidentaux » sont censés défendre collectivement ? Pour ces deux hauts dirigeants de la nouvelle administration américaine, il s’agit clairement d’un corpus de valeurs qui sont explicitement identifiées comme opposées aux valeurs portées par la philosophie des Lumières. Elles se résument dans la formule « Dieu, Famille, Patrie » qui dicte toute la politique conduite par le président des États-Unis depuis son retour au pouvoir. Elles se traduisent par la réaffirmation de la puissance américaine et par une définition de la liberté qui est celle du fort au détriment des plus faibles. Ce n’est pas là le corpus de valeurs porté par les pays européens. Lorsque le Conseil de l’Europe est institué en 1949, il a pour but, après les horreurs de la période de domination du nazisme sur le continent européen, de rassembler les États qui veulent défendre la démocratie et les Droits de l’Homme. « La Convention européenne des droits de l’Homme de 1950 est un véritable pacte civilisationnel qui incarne la force de la civilisation européenne » (Mattias Guyomar, Président de la Cour européenne des droits de l’homme). C’est ce qui doit faire l’unité et la force des pays européens face à des réalités et des discours idéologiques qui contestent ouvertement cette idéologie de la liberté, de la solidarité et du droit que la Cour européenne des droits de l’homme, établie en 1959, est chargée de faire respecter. Même si personne ne nie l’importance de la religion chrétienne dans l’histoire de l’Europe et sa contribution à sa civilisation, la civilisation européenne ce n’est pas « Dieu-Famille-Patrie » comme veut le faire croire Monsieur Orbán soutenu par l’administration américaine. La civilisation européenne d’aujourd’hui c’est la civilisation issue du mouvement des Lumières, « Liberté, Universalité, Démocratie, Progrès ». Ce n’est pas l’affirmation des rapports de forces à l’échelle mondiale, c’est la civilisation de l’universel et de la paix. Certes, il y a des différences entre les 46 pays membres du Conseil de l’Europe et même entre ceux qui sont membres de l’Union européenne. Beaucoup se complaisent à mettre en lumière ces différences et à souligner les originalités, linguistique, évidemment, institutionnelle, juridique, culturelle entre ces différents nations…. Il ne s’agit évidemment pas de les faire disparaître. Mais il s’agit de retrouver ce qui leur est commun, fruit d’une longue et tragique histoire. Il s’agit de mettre en lumière tout ce qui rassemble et qui est beaucoup plus fort que ce qui sépare. Et le corpus de valeurs qui nous est commun, organisé autour de la liberté individuelle - et tout ce que cela implique en matière de liberté d’opinion, liberté d’expression, liberté politique, liberté économique - de la gestion démocratique de l’intérêt général et du progrès, fait de l’ensemble européen une référence mondiale pour tous ceux qui rêvent de vivre dans une société qui respecte à la fois la libre créativité individuelle et le fonctionnement collectif solidaire de la société. Face aux idéologies de l’intolérance et de la contrainte qui façonnent des sociétés totalitaires et qui s’expriment partout à travers le monde jusque, désormais, aux États-Unis d’Amérique, l’Europe unie doit affirmer sa volonté de continuer à porter les valeurs des Lumières seules capables d’assurer une relation apaisée tant au niveau des individus qu’au niveau collectif.  C’est la défense de ces valeurs universelles qui fait, aujourd’hui, de l’Europe un havre de paix et de sécurité pour tous les individus pourchassés par les régimes autoritaires à travers le monde et qui doit rester le drapeau et l’ambition de l’Union européenne. Pour y parvenir et ne pas être simplement l’un des terrains de jeu des trois grands empires, il faut que l’Europe se dote des institutions et des moyens politiques et militaires indispensables. Il s’agit donc de s’organiser pour être suffisamment fort pour peser face aux trois grands empires et à leur volonté de puissance hégémonique et d’idéologie de forces. Si elle ne défend pas ses valeurs, l’Europe n’existera plus et ses différents États entreront dans l’ensemble d’un « Quart Monde » constitué de tous les vassaux des trois empires dominants. Le programme est donc clair. Il faut afficher haut et fort le corpus de valeurs de la philosophie des Lumières. Il ne faut pas hésiter à le défendre partout à travers le monde et à soutenir tous ceux qui le portent dans tous les pays totalitaires, qu’il s’agisse des Iraniens contre la dictature théocratique des mollahs, qu’il s’agisse des Ukrainiens contre le despotisme poutinien, qu’il s’agisse des Taïwanais, des Hong-Kongais, des Tibétains ou des Ouïgours contre le régime totalitaire du parti communiste chinois, qu’il s’agisse des Palestiniens contre la volonté de conquête israélienne, qu’il s’agisse de toutes les populations martyrisées par des régimes militaires tyranniques. Ainsi, la guerre engagée contre l’Iran devrait-elle avoir pour objectif d’imposer un processus démocratique pour la définition du gouvernement de ce grand pays, en même temps qu’un processus démocratique similaire pour définir le gouvernement d’un État palestinien clairement établi. Une telle volonté ferait disparaître la source d’une guerre permanente qui approche du siècle. Si l’Europe, en lien avec les autres pays qui, à travers le monde, veulent défendre ce corpus de valeurs, ne le fait pas alors s’en sera fini de la liberté individuelle, de la gestion pacifique des relations internationales et du développement harmonieux de l’humanité. Certes, on sait le réalisme nécessaire des relations d’État à État dans un monde de plus en plus éloigné de ces valeurs, mais l’Europe peut être assez puissante, si elle le veut, pour continuer à les porter sans hésitations. Face au renouveau des fanatismes religieux, islamistes chiites, islamistes sunnites, chrétiens orthodoxes, chrétiens évangéliques, juifs millénaristes et aux brutalités nationalistes, il ne faut pas hésiter à réaffirmer les valeurs de la liberté, de la tolérance et de la démocratie.  A tous les peuples européens de faire la démonstration que l’Europe est capable de faire prévaloir ces valeurs universelles face à ceux qui veulent les fouler aux pieds. Jean-François Cervel est co-responsable de la commission Géopolitique du Laboratoire de la République, ancien inspecteur général de l’Éducation nationale, ancien directeur du Centre national des œuvres universitaires et scolaires (CNOUS).

18/03 : Moyen-Orient : la poudrière. Allons-nous vers un basculement historique ?

par L'équipe du Lab' le 10 mars 2026
Face aux bouleversements qui traversent aujourd’hui le Moyen-Orient, les démocraties occidentales doivent repenser leurs grilles de lecture et leurs stratégies. Pour éclairer ces transformations et analyser les recompositions en cours, le Laboratoire de la République organise une conférence exceptionnelle réunissant Éric Danon, Frédéric Encel et Brice Couturier. Un échange pour comprendre les dynamiques géopolitiques, diplomatiques et historiques qui redessinent la région et interrogent l’avenir de l’ordre international, le 18 mars à 19h15, à la Maison de l’Amérique latine.
Alors que les équilibres géopolitiques au Moyen-Orient vacillent, cette rencontre réunira trois regards complémentaires pour analyser les mutations en cours. Le Laboratoire de la République reçoit Éric Danon, diplomate et ancien ambassadeur de France en Israël, Frédéric Encel, essayiste et géopolitologue spécialisé du Moyen-Orient, et Brice Couturier, journaliste et éditorialiste. La rencontre sera animée par Rachel Grosheitsch, responsable du développement territorial du Laboratoire de la République. À travers leurs analyses diplomatique, stratégique et historique, les intervenants reviendront sur les recompositions régionales à l’œuvre. Entre la possible chute du régime iranien et la transformation rapide des rapports de force, sommes-nous les témoins de la fin d’un cycle ouvert par la révolution iranienne de 1979 ? La conférence décryptera les logiques de puissance à l’œuvre dans la région et les marges de manœuvre des démocraties face aux recompositions en cours. Quand ? Mercredi 18 mars, 19h15 Où ? Maison de l’Amérique latine, 217 boulevard Saint-Germain, Paris 7e S'inscrire

Municipales 2026 – Les fonds européens, une opportunité négligée par les communes françaises

par Olivier Costa le 23 février 2026
À l’approche des élections municipales de 2026, la question du financement des projets locaux s’impose comme un enjeu central. Dans cette troisième note de notre série consacrée aux élections municipales, Olivier Costa, directeur de recherche au CNRS (CEVIPOF / Sciences Po), montre que les fonds européens constituent un levier stratégique encore trop peu mobilisé par les communes françaises. Entre contraintes budgétaires croissantes et besoin d’investissements structurants, ces dispositifs représentent pourtant une opportunité majeure pour les territoires.
Dans cette note, Olivier Costa revient sur les fondements et les objectifs de la politique européenne de cohésion, qui mobilise plus de 20 % du budget de l’Union européenne. Conçue pour réduire les écarts de développement entre régions et accompagner les grandes transformations économiques et sociales, elle s’appuie notamment sur le FEDER, le FSE+ et le FEADER qui permettent de cofinancer des projets locaux dans des domaines clés : transition écologique, développement économique, inclusion sociale ou encore innovation territoriale. Loin d’être marginale, cette politique produit un effet de levier significatif pour les territoires. L’auteur souligne toutefois le paradoxe français : alors que les communes disposent d’un accès facilité aux fonds européens depuis plusieurs années, la France demeure en situation de sous-consommation par rapport à la moyenne européenne. Les petites et moyennes communes, en particulier, déposent moins de projets et captent une part plus faible des financements. Complexité des procédures, manque d’ingénierie, culture administrative centralisée et appréhensions face aux contrôles expliquent en partie cette situation. Au-delà des enjeux techniques et budgétaires, la note met en lumière la dimension politique et démocratique de ces financements. S’engager dans les programmes européens, c’est non seulement moderniser les pratiques locales (transparence, évaluation, partenariats), mais aussi rendre visible l’apport concret de l’Union européenne dans la vie quotidienne des citoyens. Dans un contexte de tensions budgétaires et de prudence fiscale à l’approche des municipales de 2026, les fonds européens apparaissent ainsi comme un levier non partisan pour financer des projets structurants sans alourdir la fiscalité locale. Olivier Costa est directeur de recherche au CNRS, CEVIPOF, Sciences Po. Il est notamment auteur, avec Nathalie Brack, de « Le fonctionnement de l’Union européenne » (Éditions de l’Université de Bruxelles). Retrouvez l'ensemble de ses travaux sur le site internet : www.olivier-costa.com Municipales 2026 - Note GéopolitiqueTélécharger

Tribune libre : Nos alliés, nos amis meurent. Et nous regardons ailleurs.

par Katell Faria le 23 janvier 2026
Alors que les Kurdes de Syrie, alliés historiques de l’Occident dans la lutte contre le terrorisme islamiste, sont aujourd’hui abandonnés à leurs ennemis, Katell Faria signe un texte de colère et de lucidité. Elle y dénonce le reniement moral et stratégique des puissances occidentales, le silence des médias et l’illusion dangereuse selon laquelle ce drame ne concernerait pas directement la France. Un appel à regarder en face une tragédie dont les conséquences nous rattraperont.
Depuis deux semaines, j’assiste impuissante, effondrée et consternée, au lâchage des Kurdes par les Occidentaux – les États-Unis en tête, et la France à leur suite – dans l’indifférence quasi généralisée des médias, des politiques et des peuples que cette tragédie concerne pourtant directement. Il y a dix ans, pendant la bataille de Kobané, les combattants kurdes des unités YPG-YPJ étaient nos héros : ceux qui, avec l’appui de la coalition internationale, avaient défait le terrorisme islamique dont les attaques, commanditées depuis Raqqa, nous frappaient jusque sur nos terrasses de cafés, nos stades et nos salles de concert. Nous souvenons-nous à quel point nous avions peur, alors ? À l’époque, nos journaux affichaient en couverture les yapajas, ces amazones à longues tresses qui mourraient pour un idéal fondé sur la démocratie, l’égalité des sexes, le respect des minorités et la laïcité. Un idéal qu’elles et leurs camarades masculins du YPG avaient construit en s’inspirant de l’Occident, dont elles admiraient nombre de penseurs et de valeurs. Aujourd’hui, nous les abandonnons aux mains de leurs pires ennemis, qui sont aussi les nôtres : les islamistes, téléguidés par la Turquie. Les voilà tristement éclairées sur ce que nous sommes devenus : des ingrats, des suiveurs, des lâches. Des gens aveugles et perdus. Sans épaisseur ni conviction profonde. Les islamistes, en plus d’être redoutablement intelligents, sont habités par une détermination absolue. Tacticiens autant que stratèges, ils ont une vision très claire de leur avenir et apprennent de leurs erreurs. Le califat de l’État Islamique a été anéanti en 2019 ? Peu importe : ils le ressusciteront d’une autre manière. Ce qu’ils n’ont eu par le djihad, ils l’obtiendront par la ruse et la taqîya, à l’usure, avec la bénédiction de cet Occident qu’ils honnissent. Cela prendra simplement plus de temps que prévu… À ceux qui pensent que ce qui se passe aujourd’hui en Syrie ne concerne pas la France, je veux dire qu’ils se trompent gravement : ce n’est qu’une question de temps avant que la victoire de l’islamisme en Syrie ne galvanise les nombreux disciples qu’il compte sur notre territoire. À ceux qui invoquent le pragmatisme ou pire, revendiquent le cynisme, je veux dire qu’ils s’illusionnent s’ils pensent que la prise de pouvoir d’Al-Joulani dit Al-Charaa nous sera bénéfique sur le long terme : les gens comme lui nous haïssent pour ce que nous sommes, et notre abandon des Kurdes nous rendra encore plus méprisables à leurs yeux. À quoi nous servira que la Syrie soit prétendument unifiée, si elle est unifiée contre nous ? Pendant ce temps, les civils issus des minorités se pressent aux frontières, les djihadistes sortent des camps de détention, et les combattants kurdes sont massacrés. Nos alliés, nos amis meurent. Et nous regardons ailleurs. Honte à nous. Katell Faria dite « Kewê » est une écrivaine française engagée auprès des Kurdes de Syrie depuis 2018. Cette tribune est l’expression d’un cri de colère d'une actrice engagée sur le terrain. Sur cette photo prise en 2019, elle apparaît en deuxième position à gauche.

Crise internationale : Iran et Venezuela, entre effondrement des régimes et recompositions géopolitiques

le 13 janvier 2026
Dans un contexte international marqué par une multiplication des tensions géopolitiques, le Laboratoire de la République a organisé une conférence consacrée à deux crises majeures : l’Iran et le Venezuela. Deux pays aux trajectoires différentes, mais au cœur de recompositions internationales profondes, tant sur les plans politique, diplomatique que stratégique.
Réunissant Jean-Michel Blanquer, Jean-Marc Laforêt, Fahimeh Robiolle et Carlos Quenan, cette rencontre a permis de croiser les regards d’experts, de responsables publics et de chercheurs afin de mieux comprendre les dynamiques à l’œuvre dans ces deux régions du monde. Le Venezuela : du déclin chaviste à l’enjeu stratégique mondial Ancien ambassadeur de France au Venezuela, Jean-Marc Laforêt est revenu sur les racines du déclin du chavisme, qu’il situe dès 2007, avec la défaite d’Hugo Chávez lors du référendum constitutionnel. Avant même son arrivée au pouvoir en 1998, le pays connaissait déjà une pauvreté massive : 72 % de la population vivait sous le seuil de pauvreté selon l’ONU, contre 81 % aujourd’hui. L’économiste Carlos Quenan a dressé un constat économique alarmant. En 1960, le Venezuela représentait 13 % du PIB sud-américain ; il n’en représente plus que 2,5 % en 2024. La production pétrolière, pilier historique de l’économie nationale, s’est effondrée, passant de 3 à 4 millions de barils par jour à environ 500 000/ 600 000 barils récemment. Une intervention américaine aux conséquences lourdes L’intervention militaire américaine récente a été qualifiée de réussite technique : 55 Vénézuéliens et Cubains neutralisés, sans pertes américaines. Cette opération soulève toutefois de nombreuses interrogations, notamment sur l’existence de complicités internes au sein du régime chaviste. Dans la foulée, Caracas a accepté de fournir entre 30 et 50 millions de barils de pétrole aux États-Unis, soit près de 3 milliards de dollars au prix actuel. Une décision qui illustre l’approche pragmatique privilégiée par l’administration Trump, davantage tournée vers le « business » que vers les considérations de droits de l’homme ou de légitimité démocratique. Ressources naturelles et rivalités internationales Au-delà du pétrole, dont le Venezuela détient les premières réserves mondiales prouvées, le pays dispose de ressources stratégiques majeures : terres rares (coltan, thorium), or, gaz naturel (avec des réserves comparables à celles du Qatar) et une biodiversité parmi les plus riches au monde. Ces richesses attisent les convoitises internationales. La Chine, notamment, a cartographié les ressources minières du pays dès 2010-2011, lui conférant un avantage stratégique considérable. Les créances chinoises sur le Venezuela sont estimées entre 20 et 50 milliards de dollars. Une opposition marginalisée et une approche régionale défaillante L’opposition incarnée par María Corina Machado et Edmundo González Urrutia est aujourd’hui écartée par Washington, jugée incapable de contrôler l’armée et la police. Par ailleurs, les tentatives de médiation régionale se sont révélées inefficaces. La CELAC est largement discréditée, la rencontre de Santa Marta en novembre ayant été qualifiée de « fiasco total ». Les intervenants ont insisté sur la nécessité d’une approche régionale crédible, impliquant notamment le Brésil, le Mexique et la Colombie. L’Iran : un régime à bout de souffle face à une contestation massive La situation iranienne a été analysée par Fahimeh Robiolle, qui a détaillé les liens étroits entre Téhéran et Caracas. L’Iran a investi entre 2 et 4 milliards de dollars au Venezuela, sans remboursement effectif, dans des secteurs clés comme l’énergie, l’automobile ou les infrastructures. La présence du Hezbollah au Venezuela a également été soulignée, notamment dans les trafics d’armes et de drogue. Après 46 ans de République islamique, le bilan est lourd : près d’un million de morts durant la guerre Iran-Irak, un programme nucléaire ayant coûté plus de 3 000 milliards de dollars, 75 % de la population appauvrie, 8 millions d’Iraniens en exil et 1 900 exécutions recensées en 2023. La monnaie nationale s’est effondrée, le rial ayant perdu près de 20 000 fois sa valeur face au dollar. Contestation populaire et alternative politique Aujourd’hui, la contestation touche entre 100 et 200 villes, y compris des universités. Les slogans entendus « Vive le roi » témoignent d’un soutien croissant au prince Reza Pahlavi, qui propose une transition fondée sur trois principes : l’intégrité territoriale de l’Iran, une démocratie laïque respectueuse des droits de l’homme et le droit du peuple à choisir librement son système politique. Face à une répression violente, touchant y compris des enfants, les intervenants ont appelé à une mobilisation internationale urgente, exhortant notamment la France et les puissances occidentales à sortir de leur mutisme. Des crises locales aux enjeux globaux Les débats ont mis en évidence l’affaiblissement simultané de l’axe Russie-Chine-Iran-Venezuela. La Russie accumule les revers, notamment en Syrie et au Venezuela, où son matériel militaire s’est révélé inefficace. La Chine, quant à elle, a profité de l’embargo sur l’Iran pour acheter du pétrole à prix réduit et sécuriser l’accès aux terres rares, essentielles aux nouvelles technologies, à l’intelligence artificielle et aux véhicules électriques. Quels scénarios pour l’avenir ? Pour le Venezuela, les risques sont nombreux : fragmentation territoriale, émergence de guérillas, instabilité liée aux collectivos et absence de plan clair de transition. Les priorités identifiées sont la reconstruction institutionnelle, la normalisation financière internationale, le règlement des dettes et une réconciliation nationale. Pour l’Iran, l’urgence est humanitaire et politique. Soutenir le peuple iranien est présenté comme un « investissement dans la stabilité mondiale ». En croisant ces deux crises, la conférence a rappelé que la compréhension fine des enjeux locaux est indispensable pour anticiper les recompositions internationales et penser une action diplomatique efficace. La captation intégrale de l’événement est disponible ci-dessous pour approfondir ces réflexions passionnantes. https://youtu.be/2pfc9InG0yU?si=ULTEtzPWkz5lCbn8

Intervention américaine au Venezuela : entretien avec Jean-Michel Blanquer

le 5 janvier 2026 Crédit photo : "Les forces américaines ont mené des frappes sur la capitale vénézuélienne", Caracas, le 3 décembre 2026. ©AFP - STR.
Après l’intervention militaire américaine au Venezuela et la capture de Nicolás Maduro, les équilibres politiques, juridiques et régionaux du continent latino-américain sont profondément ébranlés. Entre risque de fragmentation interne, crise de légalité internationale et résurgence du spectre de l’interventionnisme américain, l’événement ouvre une séquence lourde d’incertitudes. Jean-Michel Blanquer, président du Laboratoire de la République, professeur de droit public et ancien président de l’Institut des Amériques, a répondu aux questions de La Nouvelle Revue Politique sur les conséquences immédiates de l’opération, ses implications pour l’ordre international et les voies possibles d’une transition démocratique crédible.
"Les forces américaines ont mené des frappes sur la capitale vénézuélienne", Caracas, le 3 janvier 2026. ©AFP - STR. Le 3 janvier 2026, le président du Laboratoire de la République, professeur de droit public et ancien président de l'Institut des Amériques, Jean-Michel Blanquer, a répondu aux questions de La Nouvelle Revue Politique sur l'intervention américaine au Venezuela. Après l’opération américaine et la capture de Maduro, quelles conséquences immédiates pour le Venezuela ?  La première conséquence est institutionnelle : on crée un vide brutal au sommet de l’exécutif, mais pas forcément un vide du pouvoir réel. Les appareils chavistes– forces armées, services de renseignement, ministère de l’Intérieur, réseaux politico-économiques– peuvent chercher à tenir l’État malgré l’absence du chef, au nom de la “continuité”. Les réactions initiales des autorités vénézuéliennes vont déjà dans ce sens, en contestant l’opération et en appelant à la résistance.  La deuxième conséquence est sécuritaire : dans ce type d’épisode, le risque n’est pas seulement l’“effondrement”, mais la fragmentation (chaînes de commandement concurrentes, milices, “collectivos”, factions militaires). C’est là que se joue, dans les 72 heures, la différence entre une transition contrôlée et une spirale de violences. La troisième conséquence est humanitaire et économique : les frappes semblent avoir touché des infrastructures civiles et provoqué des dégâts importants dans certains sites (et de la panique à Caracas), tandis que des sources indiquent que les installations pétrolières seraient restées en grande partie opérationnelles, mais dans un contexte de pression et de blocage maritime antérieurs.  On doit donc anticiper : déplacements internes, besoins médicaux, ruptures de services, et une bataille immédiate sur qui contrôle les ports, la douane, la liquidité. Que faut-il penser et que faut-il faire face à une telle intervention militaire ? Maduro a truqué l’élection et violé gravement les droits fondamentaux. Cela ne pose néanmoins pas une base légale pour une intervention militaire directe d’une puissance extérieure. Le respect de la souveraineté des États doit rester le principe fondamental. Il est consacré par l’article 2.4 de la Charte des Nations unies. Les exceptions classiques sont la légitime défense (article 51) en cas “d’attaque armée” et l’autorisation du Conseil de sécurité. Si l’opération est bien “unilatérale” (sans mandat du Conseil) et si la justification n’est pas une légitime défense stricto sensu, l’argument de l’illégalité est puissant, d’où les premières réactions comme celles du Mexique renvoyant explicitement à l’article 2.4. À cela s’ajoute, au niveau régional, la Charte de l’OEA : principe de non-intervention (article 19 : “No State… has the right to intervene… for anyreason whatever”). Et, en toile de fond, la jurisprudence CIJ Nicaragua c. États-Unis (1986), qui rappelle la portée coutumière du principe de non-intervention et de non-recours à la force.  On doit le rappeler et partir de la situation de facto pour préconiser unetransition démocratique rapide, avec une figure de continuité institutionnelle reconnue par les Vénézuéliens et la région. On doit donc plaider pour un rôle maximal des États latino-américains et un retrait des Etats-Unis. Il y a un président élu en 2024, reconnu par de nombreux États, Edmundo González. Il bénéficiera de nombreux soutiens à commencer par la prix Nobel de la paix María Corina Machado. La meilleure façon de faire contrepoids au risque d’impérialisme américain n’est pas de protester stérilement mais de concevoir une suite avec les États d’Amérique latine qui puisse se réaliser avec un retrait des forces américaines. Cette intervention hors de tout cadre juridique international aura-t-elle un impact sur la relation des États-Unis avec l’ensemble sud-américain ?  Oui, parce que l’Amérique latine lit cet événement avec une mémoire longue. Depuis 1823 et la doctrine Monroe, l’Amérique latine a subi l’interventionnisme des Etats-Unis. À l’origine, cette doctrine visait à empêcher les puissances européennes d’étendre leur emprise dans l’hémisphère. Mais elle a été transformée, surtout avec la politique Roosevelt au tournant du XXème siècle, en logique de “police régionale”. Il est intéressant de voir que le gouvernement vénézuélien dans son communiqué fait référence à un usage coercitif de la force (blocus/bombardements) en 1902-1903 par des puissances extérieures(Royaume-Uni, Allemagne, Italie) pour dettes et créances, affaire qui a nourri la doctrine Drago puis la convention Drago-Porter (La Haye, 1907) sur la limitation du recours à la force pour recouvrement. Les Etats-Unis avaient joué à l’époque un rôle de médiateur. Cette fois, les rôles sont inversés. Il y aura une vague de défiance accentuée envers les Etats-Unis, sauf pour certains gouvernements très liés à Trump comme celui de Milei en Argentine. Lula parle d’une “ligne inacceptable” et d’un “précédent dangereux”, et rattache explicitement cela aux “pires moments de l’ingérence”. Rappelons en particulier que les Etats-Unis ont souvent pratiqué l’intervention militaire directe en Amérique latine mais toujours au nord de Panama. Autrement dit, cela avait concerné jusqu’à présent uniquement l’Amérique centrale, le Mexique et les Caraïbes, jamais l’Amérique du sud (même s’il y avait de l’ingérence indirecte comme lors du coup d’Etat au Chili). Il y a donc quelque chose de nouveau dans ce qui vient de se passer, d’autant plus que, depuis 2004 et le renversement du président Aristide en Haïti, les Etats-Unis semblaient avoir délaissé ce type de méthode. Quelle peut-être et que devrait être la ligne de l’Europe après cette intervention ?  L’Europe doit tenir une ligne en trois étages, précisément pour ne pas répéter les erreurs du passé. Le premier étage consiste à réaffirmer le droit  sans ambiguïté.Dire clairement : le recours unilatéral à la force et la capture d’un dirigeant hors mandat multilatéral posent un problème majeur au regard de la Charte des Nations Unies et des principes interaméricains de non-intervention. Le deuxième étage consiste à reconnaître la réalité politique : la crise de légitimité du régime, contestation de l’élection 2024, répression, exil, etc., tout en disant que la réponse doit être juridique et politique, pas militaire.  Elle doit donc pousser une transition articulée autour d’Edmundo González comme pivot institutionnel  et d’une garantie civique portée par María Corina Machado, désormais Nobel de la paix, pour crédibiliser l’orientation démocratique et la réconciliation.  Le troisième étage consistera à « outiller » l’aide latino-américaine au peuple vénézuélien. Cela peut passer par exemple par uneinitiative conjointe France–Espagne de soutien à une médiation conduite par Brésil et Mexique (format “groupe de contact”) ou par une démarche du président du Conseil européen, Antonio Costa en lien avec l’un des formats latino-américains d’intégration régionale comme la CELAC ou l’UNASUR) ; offrir une assistance électorale (listes, observation, audit, cybersécurité) ; préparer un paquet “urgence humanitaire + stabilisation” relié à une feuille de route de transition. Que laisse augurer la conférence de presse de Donald Trump ? L’intervention de Trump laisse augurer trois évolutions majeures préoccupantes sur le plan du droit international, ambiguës sur le plan politique, et risquées sur le plan régional. Premièrement, elle consacre un basculement assumé hors du cadre multilatéral international et même hors du cadre constitutionnel américain. Par ses déclarations, Trump revendique une action unilatérale, fondée sur une lecture politique et morale de la situation vénézuélienne : dénonciation d’un régime illégitime, accusé de violations massives des droits fondamentaux et de criminalité organisée. Or, même si ce diagnostic est largement partagé, la méthode annoncée affaiblit un peu plus l’architecture juridique internationale, déjà fragilisée. Deuxièmement, elle installe une logique de fait accompli plutôt qu’un projet politique stabilisé. Trump décrit une opération « efficace » et « rapide », mais sans dessiner clairement l’architecture d’une transition démocratique crédible. L’idée d’une prise en charge américaine « temporaire » du pays, sans mandat international explicite ni leadership régional clairement identifié, crée une zone grise : on écarte un pouvoir illégitime, sans garantir encore l’émergence ordonnée d’une légitimité nouvelle. Le risque est celui d’un vide politique, ou d’une transition perçue comme imposée de l’extérieur, donc contestée de l’intérieur. Le fait qu’il écarte l’hypothèse de faire confiance à l’opposante, prix Nobel de la paix, Maria Corina Machado et qu’il ne cite pas non plus le président élu Edmundo Gonzalez est inquiétant. Troisièmement, elle ravive les vieux démons de l’histoire interaméricaine. Les références explicites au pétrole et au rôle futur d’entreprises américaines brouillent gravement le message politique. Elles réactivent, dans l’imaginaire latino-américain, le souvenir des interventions du XXᵉ siècle justifiées au nom de l’ordre, mais souvent associées à des intérêts économiques. Même si l’objectif proclamé est la stabilisation et la reconstruction, cette rhétorique affaiblit la crédibilité morale de l’opération et nourrit un réflexe de défiance régionale. Si une issue positive est encore possible, elle suppose désormais un infléchissement rapide : internationalisation du cadre notamment par des acteurs latino-américains, centralité d’une transition démocratique portée par des dirigeants civils vénézuéliens légitimes, et rôle des États-Unis réduit à celui d’un garant discret et non d’un administrateur de fait. Retrouvez l'entretien de Jean-Michel Blanquer sur le site de La Nouvelle Revue Politique.

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