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Retour sur la conférence « Qui défendra le droit international ? »

par L'équipe du Lab' le 29 septembre 2026
Le 23 septembre 2026, Sciences Po accueillait l’événement « Who will stand up for international law ? », organisé par la Paris School of International Affairs et ¡Aguanta Ucrania!, en partenariat avec le Laboratoire de la République. Diplomates, universitaires et experts ont croisé leurs regards sur les défis qui pèsent aujourd’hui sur le droit international et sur le rôle que peuvent jouer l’Europe, l’Ukraine et l’Amérique latine pour le défendre. An English version of this event report is available at the bottom of the page.
Le 23 septembre 2026, la Paris School of International Affairs (PSIA) de Sciences Po et ¡Aguanta Ucrania!, en partenariat avec le Laboratoire de la République, ont organisé à Sciences Po l’événement « Who will stand up for international law ? ». Depuis quatre ans, ¡Aguanta Ucrania! mobilise la solidarité latino-américaine autour de l’Ukraine. Cette rencontre s’inscrivait dans cette dynamique, avec un objectif : réfléchir aux moyens de renforcer les liens entre l’Europe, l’Ukraine et l’Amérique latine pour défendre le droit international. Modérée par Sergio Jaramillo, ancien Haut-Commissaire pour la paix de Colombie, la discussion a réuni Jean-Michel Blanquer, ancien ministre français de l’Éducation nationale, Pavlo Klimkin, ancien ministre ukrainien des Affaires étrangères, Norton Rapesta, ancien ambassadeur du Brésil en Ukraine, Rosemary Ann Byrne, professeure de droit international à la Paris School of International Affairs (PSIA), et Michael Reid, auteur et ancien responsable de la rubrique Amériques de The Economist. Leurs échanges ont permis de croiser les regards sur un même constat : le droit international est aujourd’hui soumis à une pression croissante, alors que les rapports de force reprennent une place centrale dans les relations entre États. Retrouvez le replay de cette conférence sur le site de Sciences Po. Un droit international sous pression Le constat posé au début de la rencontre est celui d’un changement profond des relations internationales. Là où les États pouvaient compter sur des accords et des engagements relativement stables, les relations entre puissances deviennent plus transactionnelles. Les règles sont toujours là, mais leur respect est moins évident. Les nouvelles formes de conflit, à commencer par les cyberattaques, compliquent encore la situation : à partir de quel moment une attaque informatique devient-elle un acte d’agression ou un acte de guerre ? Pour Jean-Michel Blanquer, il serait toutefois erroné d’en conclure à la disparition du droit international. Il a préféré parler d’une « lutte entre le droit international et les ennemis du droit international ». Une manière de rappeler que les règles internationales continuent de jouer un rôle essentiel, mais que leur défense exige une mobilisation constante. L’ancien ministre a notamment pris l’exemple de la Colombie. Les efforts engagés en faveur de la paix ont demandé des années avant d’aboutir. Ce précédent montre, selon lui, l’importance de construire dans la durée des réseaux réunissant responsables politiques, universitaires, étudiants et acteurs de la société civile. Les initiatives qui semblent modestes aujourd’hui peuvent produire des résultats plusieurs années plus tard. L’Ukraine, bien au-delà d’un conflit européen La guerre en Ukraine a naturellement occupé une place centrale dans les échanges. Pour Pavlo Klimkin, elle pose une question qui dépasse largement les frontières de son pays : celle de la souveraineté des États et de leur capacité à décider librement de leur avenir. L’ancien ministre ukrainien des Affaires étrangères a également insisté sur la difficulté de négocier lorsqu’un adversaire remet en cause l’existence même de l’autre partie. Le dialogue reste nécessaire, mais une négociation ne peut être crédible, selon lui, que si elle ne se fait pas depuis une position de faiblesse. Norton Rapesta a, de son côté, raconté la guerre à travers son expérience personnelle d’ambassadeur du Brésil en Ukraine. Présent dans le pays au début de l’invasion à grande échelle, il a évoqué le réveil au son des explosions, puis le quotidien rythmé par les alertes aériennes, les drones et les missiles. Il a également raconté comment, bien après ces événements, entendre le son d’une alarme dans un documentaire consacré à Kharkiv avait provoqué chez lui une réaction physique immédiate. Ce témoignage a permis de mettre en lumière l’une des difficultés rencontrées pour mobiliser en Amérique latine : la distance. Pour une partie de la population, la guerre en Ukraine reste un conflit lointain, alors que les pays de la région sont confrontés à leurs propres difficultés économiques, sociales et sécuritaires. Pour Norton Rapesta, il est donc essentiel de mieux expliquer la réalité ukrainienne et de s’adresser davantage aux sociétés civiles, et pas seulement aux gouvernements et aux diplomates. L’Amérique latine, une tradition à réaffirmer Cette distance contraste avec la longue tradition latino-américaine de défense du multilatéralisme, des droits humains et du principe de non-intervention. Plusieurs intervenants ont rappelé le rôle joué par les pays de la région dans la construction de l’ordre international après la Seconde Guerre mondiale. L’affaire du Nicaragua contre les États-Unis devant la Cour internationale de Justice a notamment été citée : elle avait montré qu’un État moins puissant pouvait utiliser le droit international pour faire valoir ses droits face à une grande puissance. Mais cette tradition ne se traduit pas toujours par une mobilisation concrète sur l’Ukraine. Rosemary Ann Byrne a rappelé que 33 États avaient déposé des déclarations d’intervention dans la procédure engagée par l’Ukraine contre la Russie devant la Cour internationale de Justice, sans qu’aucun État latino-américain, africain ou asiatique ne le fasse. Sur les 43 États ayant saisi le procureur de la Cour pénale internationale de la situation en Ukraine, seuls trois venaient d’Amérique latine. Ces chiffres ont alimenté une discussion plus large sur la cohérence de la défense du droit international. Les échanges ont notamment porté sur les différences de mobilisation face aux guerres en Ukraine et à Gaza. Selon plusieurs intervenants, défendre des règles communes suppose de les appliquer avec la même exigence, quel que soit le pays concerné. Rosemary Ann Byrne a ainsi insisté sur la nécessité de repartir de principes simples et partagés, comme la protection des civils, les règles encadrant le recours à la force ou encore la responsabilité des États. Une bataille qui se joue aussi dans l’opinion La question de l’opinion publique a occupé une autre partie importante de la discussion. Michael Reid a souligné l’activité de la propagande russe en Amérique latine et cité une enquête, qui n’avait pas encore été publiée au moment de la rencontre. Selon ces données, 39 % des personnes interrogées avaient une opinion favorable de la Russie, contre 34 % en 2023. Dans le même temps, les opinions favorables à l’Ukraine étaient passées de 42 % à 35 %. Pour Michael Reid, ces évolutions s’inscrivent dans un contexte plus large : l’Amérique latine peine aujourd’hui à faire émerger une vision commune en matière de politique étrangère. Entre des gouvernements aux orientations très différentes et des opinions publiques davantage préoccupées par les enjeux nationaux, construire une position commune sur des crises internationales éloignées reste difficile. La réponse passe donc aussi par la communication. Les participants ont insisté sur la nécessité de mieux expliquer ce que les principes défendus en Ukraine peuvent signifier pour d’autres régions du monde. La souveraineté, la non-intervention ou le respect des frontières ne sont pas seulement des préoccupations européennes : ils concernent tous les États, et en particulier ceux qui ne disposent pas de la puissance nécessaire pour imposer seuls leurs intérêts. Renforcer les liens entre l’Europe et l’Amérique latine Comment agir dans ce contexte ? Une piste évoquée pendant la rencontre est celle d’une coopération renforcée entre les « puissances intermédiaires », capables de défendre ensemble le multilatéralisme sans dépendre entièrement des grandes puissances. Les relations entre l’Europe et l’Amérique latine pourraient jouer un rôle important dans cette dynamique, les deux régions partageant une histoire et de nombreux principes communs en matière de droit international. Mais cette coopération ne peut pas se limiter aux États. Les intervenants ont souligné le rôle des universités, des étudiants, des chercheurs, des médias et des organisations de la société civile. C’est précisément sur ce terrain que s’inscrit l’action menée depuis quatre ans par ¡Aguanta Ucrania! : créer des liens entre l’Ukraine et l’Amérique latine et faire mieux connaître les enjeux de la guerre auprès des sociétés latino-américaines. Au terme de la rencontre, une idée s’est ainsi dégagée : le droit international n’a pas disparu, mais sa défense ne peut plus être considérée comme acquise. Elle suppose de construire des alliances, de mieux faire connaître les réalités des conflits et de défendre les mêmes principes d’une crise à l’autre. À la question posée par le titre de l’événement (« Who will stand up for international law ? »), les échanges de Sciences Po ont apporté une réponse collective : États et institutions ont leur rôle à jouer, mais universitaires, étudiants, médias et sociétés civiles ont, eux aussi, une part de responsabilité dans la défense d’un ordre international fondé sur des règles. English version On 23 September 2026, Sciences Po’s Paris School of International Affairs (PSIA) and ¡Aguanta Ucrania!, in partnership with the Laboratoire de la République, organised the event “Who will stand up for international law?” at Sciences Po. For the past four years, ¡Aguanta Ucrania! has been mobilising Latin American solidarity around Ukraine. The event built on this momentum, with one objective: to explore ways of strengthening ties between Europe, Ukraine and Latin America in defence of international law. Moderated by Sergio Jaramillo, former High Commissioner for Peace of Colombia, the discussion brought together Jean-Michel Blanquer, former French Minister of National Education, Pavlo Klimkin, former Minister of Foreign Affairs of Ukraine, Norton Rapesta, former Ambassador of Brazil to Ukraine, Rosemary Ann Byrne, Professor of International Law at the Paris School of International Affairs (PSIA), and Michael Reid, author and former Americas Editor at The Economist. Their contributions brought together different perspectives around a shared observation: international law is under growing pressure at a time when power politics are once again playing a central role in relations between states. International law under pressure The discussion began with the observation that international relations are undergoing a profound shift. Where states could once rely on relatively stable agreements and commitments, relations between powers are becoming increasingly transactional. The rules remain, but compliance with them can no longer be taken for granted. New forms of conflict, starting with cyberattacks, are making the situation even more complex: at what point does a cyberattack become an act of aggression or an act of war? For Jean-Michel Blanquer, however, it would be wrong to conclude that international law is disappearing. Instead, he described the current situation as a “struggle between international law and the enemies of international law”. It was a way of stressing that international rules continue to play an essential role, but that defending them requires sustained mobilisation. The former minister pointed in particular to the example of Colombia. Efforts to build peace took years before producing results. In his view, this experience demonstrates the importance of building long-term networks bringing together political leaders, academics, students and civil society. Initiatives that may appear modest today can produce results many years later. Ukraine, far beyond a European conflict The war in Ukraine naturally occupied a central place in the discussion. For Pavlo Klimkin, it raises a question that extends far beyond his country’s borders: the sovereignty of states and their ability to freely determine their own future. The former Ukrainian Foreign Minister also stressed the difficulty of negotiating when an adversary challenges the very existence of the other party. Dialogue remains necessary, but in his view negotiations can only be credible if they are not conducted from a position of weakness. Norton Rapesta, for his part, described the war through his personal experience as Brazil’s Ambassador to Ukraine. Present in the country at the beginning of the full-scale invasion, he recalled waking to the sound of explosions and then living with the daily reality of air-raid warnings, drones and missiles. He also described how, long after those events, hearing the sound of an air-raid siren in a documentary about Kharkiv triggered an immediate physical reaction. His testimony highlighted one of the main challenges in mobilising support in Latin America: distance. For part of the population, the war in Ukraine remains a distant conflict, while countries across the region are dealing with their own economic, social and security challenges. For Norton Rapesta, it is therefore essential to better explain the reality of the war in Ukraine and to engage more directly with civil society, rather than focusing solely on governments and diplomatic channels. Latin America : a tradition to reaffirm This sense of distance contrasts with Latin America’s longstanding tradition of supporting multilateralism, human rights and the principle of non-intervention. Several speakers recalled the role played by countries in the region in building the international order after the Second World War. Nicaragua’s case against the United States before the International Court of Justice was cited in particular: it demonstrated that a less powerful state could use international law to assert its rights against a major power. Yet this tradition has not always translated into concrete mobilisation over Ukraine. Rosemary Ann Byrne noted that 33 states had submitted declarations of intervention in Ukraine’s proceedings against Russia before the International Court of Justice, without a single Latin American, African or Asian state doing so. Of the 43 states that referred the situation in Ukraine to the prosecutor of the International Criminal Court, only three were from Latin America. These figures prompted a broader discussion about consistency in the defence of international law. The conversation notably addressed differences in international mobilisation over the wars in Ukraine and Gaza. Several speakers argued that defending common rules requires applying them with the same level of commitment regardless of the country concerned. Rosemary Ann Byrne stressed the need to return to simple, shared principles, including the protection of civilians, the rules governing the use of force and state responsibility. A battle also being fought in public opinion Public opinion was another important part of the discussion. Michael Reid highlighted the activity of Russian propaganda in Latin America and cited a survey that had not yet been published at the time of the event. According to the figures he presented, 39% of respondents had a favourable view of Russia, compared with 34% in 2023. Over the same period, favourable views of Ukraine had fallen from 42% to 35%. For Michael Reid, these trends are part of a broader context: Latin America is currently struggling to develop a common vision on foreign policy. With governments pursuing very different political agendas and public opinion more focused on domestic concerns, building a shared position on distant international crises remains difficult. Part of the response therefore lies in communication. Participants stressed the need to better explain what the principles at stake in Ukraine mean for other regions of the world. Sovereignty, non-intervention and respect for borders are not exclusively European concerns: they matter to all states, particularly those that do not have the power to impose their interests on their own. Strengthening ties between Europe and Latin America What can be done in this context? One avenue discussed during the event was greater cooperation between “middle powers” capable of defending multilateralism together without being entirely dependent on major powers. Relations between Europe and Latin America could play an important role in this effort, given the two regions’ shared history and many common principles regarding international law. But this cooperation cannot be limited to states. Speakers highlighted the role of universities, students, researchers, the media and civil society organisations. This is precisely where the work carried out by ¡Aguanta Ucrania! over the past four years comes in: building connections between Ukraine and Latin America and raising awareness of the war and its implications among Latin American societies. By the end of the discussion, one idea had clearly emerged: international law has not disappeared, but its defence can no longer be taken for granted. It requires building alliances, improving understanding of the realities of conflicts and defending the same principles from one crisis to another. To the question posed by the title of the event (“Who will stand up for international law?”), the discussion at Sciences Po offered a collective answer: states and institutions have a role to play, but academics, students, the media and civil society also share responsibility for defending an international order based on rules.

Élections en Allemagne : un « désastre » pour les partis traditionnels ?

par Christian Lequesne le 25 septembre 2026
La progression de l’AfD dans plusieurs Länder de l’est de l’Allemagne, conjuguée à l’affaiblissement de la CDU, du SPD et des Verts, confirme la profonde recomposition du paysage politique allemand. Dans cet article pour Conférence, le responsable de la commission Géopolitique du Laboratoire de la République Christian Lequesne analyse les ressorts de cette évolution et les fragilités des partis traditionnels en Allemagne. La poussée de l’extrême droite en Allemagne annonce-t-elle une transformation durable de l’équilibre politique allemand et, plus largement, européen ?
Après la victoire du parti d’extrême droite AfD aux élections régionales de Saxe-Anhalt le 7 septembre (43,7% des voix), l’Allemagne se réveille le 21 septembre avec une nouvelle défaite pour le parti du Chancelier Merz, l’Union chrétienne-démocrate (CDU). L’AfD est arrivée première aux élections régionales du Land de Mecklembourg-Poméranie, totalisant 38,2% des voix, contre 16,7 % au précédent scrutin de 2021. Elle est suivie par le parti social-démocrate (SPD) qui, grâce au jeu des coalitions, devrait conserver la présidence du Land. Pour la première fois depuis 1949, la CDU n’atteint pas la barre des 5% requises à toute élection en Allemagne pour avoir des élus. À Berlin, c’est le parti de gauche Die Linke qui réalise le meilleur score avec 25,7% des voix, soit le double de 2021. La CDU perd le poste de maire conquis en 2023 au profit de la tête de liste du parti Die Linke qui devrait gouverner en coalition avec le SPD et les Verts. Une montée de l'AfD qui se fait à l'échelle de toute l'Allemagne La montée de l’AfD est donc très nette dans les Länder orientaux qui ont fait partie de la RDA jusqu’en 1990. Mais elle reflète aussi une évolution plus générale à l’échelle de toute l’Allemagne. En mars 2026, le parti a réalisé 18,8% des voix aux élections du Bade-Wurtemberg, région très « ouest allemande ». Cette évolution traduit clairement un rejet des partis politiques traditionnels incarnés au niveau national par la grande coalition entre la CDU-CSU et le SPD. Les électeurs allemands, notamment des classes populaires et des petites classes moyennes, marquent ce rejet alors que l’Allemagne a recours à la main d’œuvre immigrée pour son emploi, que le prix du carburant augmente et que les doutes surgissent sur le financement futur de l’État Providence, notamment la santé et les retraites. Face à ces craintes, la Grande Coalition incarne une forme d’attentisme. Le chancelier chrétien-démocrate Merz, 70 ans, a lancé un programme de réformes qui a du mal à être mis en œuvre. Il a rappelé le soir du 20 septembre qu’il s’y attellera plus que jamais. Celles-ci portent sur l’allègement fiscal, un meilleur contrôle de la politique migratoire ou encore une débureaucratisation des démarches administratives.  De son côté, le SPD a vu son discours social compromis par trop de temps de coalition avec la CDU, mais aussi par la crise générale des idées social-démocrates partout en Europe. Les grands partis traditionnels subissent les résultats de leur attentisme La CDU est un parti dont les électeurs sont vieillissants, à l’image de la démographie déclinante qui marque l’Allemagne. Il a surtout peu de réalisations originales à son actif depuis vingt ans qu’il gouverne, à l’exception peut-être de l’ouverture de la chancelière Merkel en 2015 aux réfugiés, qui lui a toutefois valu des réactions contraires. En matière économique, le parti CDU s’est surtout attelé à défendre le statu quo budgétaire, sans encourager les investissements dans les secteurs innovants. Il a souvent accompagné l’industrie allemande dans sa gestion des acquis, au lieu de chercher à anticiper les changements mondiaux. Le résultat est une crise des secteurs phares de l’économie allemande, dont le symbole le plus fort est l’industrie automobile. Cette dernière pourrait perdre 100 000 emplois en continuant à produire des voitures thermiques, alors que la concurrence chinoise inonde les marchés de voitures électriques. La période Merkel est souvent analysée positivement pour sa stabilité. Elle fut aussi une ère de conservatisme au sens littéral du terme. La CDU, mais aussi le SPD, payent aujourd’hui les frais de leur attentisme auprès de l’électorat. Le chancelier Merz conservera sans nul doute son mandat après les mauvais résultats électoraux de septembre 2026, mais beaucoup pensent déjà à qui pourrait le remplacer pour incarner un souffle de renouveau et d’innovation. Si ce sursaut modernisateur n’intervient pas, la CDU continuera à perdre des voix au profit de l’AfD. L'AfD marque une rupture dans la tradition politique allemande Faut-il s’inquiéter du programme radical de l’AfD ? En Allemagne, toute montée de l’extrême droite revêt une signification alarmante en raison du passé. N’oublions jamais que la République fédérale d’Allemagne s’est entièrement reconstruite à partir de 1949 sur un message de résilience démocratique en réaction à l’expérience national-socialiste. Ce ne fut pas le cas en RDA où l’antifascisme officiel du régime communiste suffit à exorciser tous les péchés du national-socialisme. L’AfD présente un programme de rupture radicale qui a de quoi faire frémir tout démocrate en Allemagne et en Europe. Il prône un rejet complet de l’immigration, un oubli du passé national-socialiste et communiste, un éloignement de la construction européenne et une gestion corporatiste de l’économie. Le programme du parti AfD s’inscrit dans un mouvement qui n’est pas seulement allemand, mais plus largement européen. Il faudra observer de près comment le parti progresse aux prochaines élections régionales prévues en 2027, notamment dans le grand Land de Rhénanie du nord – Westphalie tenu par une figure marquante du CDU, Hendrik Wüst, qui peut prétendre remplacer Friedrich Merz à la chancellerie fédérale. Si l’AfD continue de progresser à ces élections, il faudra alors se poser sérieusement la question de sa possible victoire aux élections fédérales prévues en 2029. Une victoire pour Die Linke liée à la figure de Elif Eralp Il faut souligner le résultat faible des Verts aux élections de septembre 2026 (5,7% en Mecklenburg-Poméranie et 14,2 % à Berlin). Le parti bourgeois-bohême n’a jamais été très implanté à l’est de l’Allemagne. En revanche, dans son bastion historique de Berlin, le parti n’arrive qu’en quatrième position après die Linke, la CDU et l’AfD, perdant 4,5% des suffrages par rapport à 2021. La victoire de Die Linke à Berlin est largement due à la personnalité de sa leader, Elif Eralp, une Berlinoise née de parents turcs réfugiés, qui a joué à fond la carte du multiculturalisme dans une ville où 40% de la population est d’origine étrangère, mais plus encore celle de la crise du logement. Elif Eralp souhaite nationaliser le parc locatif détenu par des grands groupes immobiliers pour faciliter l’accès des plus modestes au logement. Il s’agit d’une mesure qui a séduit les milieux populaires et la jeunesse confrontés depuis plusieurs années à la difficulté de se loger dans une ville où ce ne fut pas du tout un problème pendant fort longtemps. Ce vote de gauche exprime une fois de plus le manque de confiance des classes populaires et des petites classes moyennes à l’égard des partis traditionnels, et notamment de la CDU. Les mensonges du maire CDU sortant, Kai Wegner, sur son emploi du temps, lors d’une méga-panne d’électricité en janvier 2026, n’ont pas arrangé la situation. Des élections locales qui illustrent la crise du libéralisme politique en Europe Bien entendu, l’Allemagne compte encore des partis traditionnels capables de mobiliser une partie des électeurs. Ils sont cependant en crise et n’apparaissent plus comme un rempart absolu à la montée de l’extrême droite. En Europe, le paysage politique de l’Allemagne s’est en quelque sorte « normalisé ». L’extrême droite, tabou absolu ne l’est plus. C’est évidemment dans un contexte européen qu’il faut considérer ces évolutions. Dans plusieurs États membres, les prochaines échéances électorales nationales laissent présager une augmentation des scores pour les extrêmes droites : France, Espagne et Pologne en 2027. Les partis d’extrême droite incarnent tous le refus des principes essentiels de la construction européenne : souverainisme national, protectionnisme économique, rejet de tout accueil des étrangers. En partant du local pour interroger le global, les élections régionales en Allemagne confirment bien la fin de l’ère du libéralisme politique qui a suivi la fin de la Guerre froide en Europe, voire plus largement dans le monde. Partout, l’ordre doit remplacer la démocratie, la fermeture des frontières, leur ouverture, le national se substituer à l’européen. Alors même que la configuration du monde devrait appeler logiquement les Européens à s’unir pour affronter de nouvelles concurrences de puissance, les évolutions politiques internes se situent totalement à l’encontre. Comme si l’Europe avait besoin de tester ces nouveaux replis nationaux voulus par les extrêmes-droites pour mieux s’enfoncer et disparaitre un peu plus du radar des puissances mondiales. On comprend pourquoi la Russie, la Chine, mais aussi les Etats-Unis de Trump, affichent une satisfaction au lendemain de scrutins qui viennent d’avoir lieu en Allemagne. Chaque pas en avant de l’extrême droite représente pour eux une victoire visant à à s’emparer de la gouvernance du monde. En Europe, la menace extérieure se nourrit complètement de la menace interne. Pour les partis traditionnels, il est difficile de faire de la menace extérieure un argument mobilisateur. Les électeurs allemands qui ont voté pour l’AfD ne perçoivent pas du tout de danger russe, malgré les provocations de Moscou sur le territoire allemand, dont le plus notable fut l’envoi d’un drone explosif sur l’aéroport de Leipzig en août 2026. L’électorat AfD vote d’abord pour des questions économiques et sociales, comme le coût de la vie, les retraites ou la fiscalité. Le seul contre-récit crédible de la part des partis traditionnels est à son tour l’utilisation du registre économique et social. C’est le choix qu’a fait le Chancelier Merz en déclarant, devant le désastre électoral de son parti, qu’il continuera les réformes. Mais dans son cas, il s’agit de les mener en appelant à des restrictions devant l’état critique de la démographie et des finances publiques. Et cela, beaucoup d’électeurs des extrêmes ne sont pas en mesure de l’entendre. Leur émotion face au changement est largement plus forte que leur raison. Ceci démontre plus que jamais qu’étudier la politique comme un phénomène de choix rationnels n’a strictement aucun sens. Christian Lequesne est responsable de la commission Géopolitique du Laboratoire de la République. Professeur de science politique, ancien directeur du Centre de recherches internationales (CERI) de Sciences Po. Spécialiste des politiques européennes et des pratiques diplomatiques, il est co-auteur de l'ouvrage La France et l'Union européenne (Presses de Sciences Po, 2026) et auteur de plusieurs ouvrages, dont La Puissance par l’image. Les États et leur diplomatie publique (dir.) (Presses de Sciences Po, 2021) et Le diplomate et les Français de l’étranger : comprendre les pratiques de l’État envers sa diaspora (Presses de Sciences Po, 2024). Retrouvez l'analyse de Christian Lequesne sur le site de Conférence.

La démocratie a besoin de l’Europe dans les Balkans

par Christian Lequesne le 3 juillet 2026
Alors que l’élargissement de l’Union européenne revient au premier plan sous l’effet de la guerre en Ukraine, le débat sur l’adhésion des pays des Balkans occidentaux suscite de nombreuses interrogations. Comme le souligne Christian Lequesne dans cette tribune publiée dans Ouest-France, au-delà des craintes économiques ou sécuritaires, cette question engage aussi l’avenir démocratique de la région et la capacité de l’Europe à affirmer son influence face aux puissances concurrentes.
Les crises qui se sont succédé depuis 2008 ont ralenti le processus d’adhésion de nouveaux États membres à l’Union européenne (UE). L’intervention russe en Ukraine l’a relancé. Parmi les candidats à l’UE, il y a six pays des Balkans occidentaux. Cinq appartenaient jadis à la Yougoslavie : la Bosnie-Herzégovine, le Kosovo, la Macédoine du Nord, le Monténégro et la Serbie ; le sixième fut longtemps l’un des pays les plus fermés du monde : l’Albanie. Aujourd’hui, le Monténégro et l’Albanie sont les plus avancés dans les réformes qui permettraient de rejoindre l’UE à la fin de la décennie. Ce changement nécessitera cependant la ratification de traités d’adhésion dans les 27 États membres. En France, la Constitution prévoit une procédure référendaire, sauf si l’Assemblée nationale et le Sénat décident de s’en saisir, par un vote contraignant à la majorité des 3/5es. Les arguments que l’on pourra utiliser dans une campagne référendaire contre ces adhésions sont devinables : le différentiel économique risquant de nourrir le dumping social mais aussi la prolifération des mafias et du crime organisé. La France ignore souvent la réalité contemporaine des Balkans au-delà de quelques clichés simplistes. Parmi ces points ignorés se trouve la transformation des sociétés civiles. En Serbie, des milliers de citoyens manifestent depuis un an et demi contre le pouvoir semi-autoritaire du président Aleksandar Vučić. Ils en appellent chaque semaine à la démocratie et à l’État de droit, sur le modèle de l’UE. Une jeunesse mobilisée contre la corruption En Albanie, se déroule depuis plusieurs semaines la « Révolution des flamants roses », vague de manifestations qui s’opposent à la cession à la famille Trump par le gouvernement albanais du droit de construire un complexe balnéaire délétère pour la faune sauvage. Dans les deux cas, les manifestants de Belgrade et Tirana sont de jeunes gens qui veulent un avenir démocratique pour leurs pays. Ils en ont assez de l’appropriation clientéliste de la décision par les vieilles élites politiques et veulent sortir de la corruption. Il nous appartient d’entendre ces revendications démocratiques. Et notre meilleur soutien sera de dire « oui », le moment venu, à l’entrée de ces pays, car cela renforcera le contrôle de l’Union européenne sur l’État de droit. La conditionnalité européenne a fonctionné en Hongrie. Après les dérives populistes de Viktor Orbán, les Hongrois sont revenus à la démocratie pluraliste au nom des principes et des valeurs de l’UE. L’adhésion à l’UE représente aussi l’espoir des jeunes générations des Balkans, qui se sentent profondément ancrés à l’Europe. Si nos pays ne le comprennent pas et refusent les adhésions à l’Union européenne, d’autres sauront profiter de la déception des sociétés des Balkans. Ces pays s’appellent la Chine, la Russie ou la Turquie. Tous trois se sont dotés de politiques d’influence qui visent beaucoup d’objectifs (notamment économiques), sauf le soutien à la démocratisation. Voulons-nous qu’ils imposent leur modèle politique dans les Balkans au détriment de l’UE ? Une fois de plus, notre responsabilité citoyenne est engagée à l’égard de notre continent. Christian Lequesne est co-responsable de la commission Géopolitique du Laboratoire de la République. Professeur de relations internationales au CERI-Sciences Po, ancien directeur du CERI, il travaille sur la diplomatie, l’Europe et l’état de la démocratie. Il est l’auteur de plusieurs ouvrages, dont La Puissance par l’image. Les États et leur diplomatie publique (dir.) (Presses de Sciences Po, 2021) et Le diplomate et les Français de l'étranger : comprendre les pratiques de l'État envers sa diaspora (Presses de Sciences Po, 2024). Retrouvez la tribune de Christian Lequesne sur le site de Ouest-France.

L’avenir de la Corse : sortir de l’impasse statutaire et reconstruire une réponse républicaine

par Benjamin Morel , Michel Ruimy le 3 juin 2026
Le 16 juin prochain, l’Assemblée nationale examinera en séance publique le projet de loi constitutionnelle relatif à l’autonomie de la Corse, un texte encore largement méconnu du débat public alors même qu’il pourrait engager une évolution majeure de notre organisation institutionnelle et de notre conception de la République. Derrière un sujet souvent perçu comme territorial ou technique se jouent pourtant des questions fondamentales : l’égalité devant la loi, l’indivisibilité de la République, mais aussi les conséquences politiques, institutionnelles et sécuritaires d’un nouveau partage des pouvoirs. Parce qu’une réforme constitutionnelle engage durablement le pays, elle mérite d’être comprise, discutée et débattue par tous.
À l’approche de l'examen du projet de loi constitutionnelle relatif à l’autonomie de la Corse en séance publique à l'Assemblée nationale, le Laboratoire de la République souhaite contribuer à un débat public éclairé sur un texte dont les implications dépassent largement le seul cadre corse. Notre démarche consiste à rendre accessibles les enjeux du projet, à expliciter ses effets possibles sur les principes républicains et à nourrir une discussion fondée sur les faits, le droit et l’intérêt général. C'est le sens de la note signée par Benjamin Morel, constitutionnaliste, et Michel Ruimy, économiste. Dans cette perspective, le Laboratoire entend sensibiliser les citoyens, les élus et les acteurs publics aux conséquences potentielles d’une telle révision constitutionnelle : évolution du principe d’égalité devant la loi, reconnaissance de mécanismes d’exception territoriale, questions de gouvernance, risques de vulnérabilité institutionnelle ou d’ingérences extérieures. Une démocratie solide suppose un débat informé ; une réforme constitutionnelle exige, plus encore, une pleine conscience de ce qu’elle transforme. Benjamin Morel est constitutionnaliste, maître de conférences à l'Université Paris Panthéon-Assas. Michel Ruimy est économiste, maître de conférences à Sciences Po. Préface de Michel Vergé-Franceschi, professeur émérite de classe exceptionnelle, ancien directeur du Laboratoire d'Histoire maritime du CNRS à l'Université Paris IV-Sorbonne, ancien président de la Commission française d'Histoire maritime. Postface de Jean-Michel Blanquer, ancien ministre de l'Éducation nationale, président du Laboratoire de la République. L'avenir de la Corse - Laboratoire de la RépubliqueTélécharger

Le chaos, le despotisme impérial ou l’universalisme libéral, démocratique et progressiste ?

par Jean-François Cervel le 10 mars 2026
À l’heure où les guerres se multiplient et où les régimes autoritaires contestent ouvertement les principes du droit international, une question fondamentale se pose : l’ordre mondial peut-il encore reposer sur les valeurs de liberté, de démocratie et d’universalité héritées des Lumières ? Dans ce texte, Jean-François Cervel analyse la montée des logiques de puissance, le retour des idéologies autoritaires et la fragilisation des institutions internationales créées après 1945. Face à ces dynamiques, il interroge le rôle que l’Europe peut encore jouer pour défendre l’État de droit, les droits humains et une conception universelle de la civilisation fondée sur la liberté, la démocratie et le progrès.
Dans toutes les régions du monde et tout au long de l’histoire telle que nous pouvons la connaître, les sociétés humaines ont toujours été en guerre, marquées par la violence et les tragédies. Les livres d’histoire sont pleins de ces épisodes successifs et des souvenirs des batailles et des massacres qui les ont illustrés. Ainsi, au long des siècles, l’Europe n’a cessé d’enchaîner les conflits jusqu’à générer, au XXe siècle, deux guerres devenues mondiales. Mais toujours, en contrepoint de cette fureur belliciste, il y avait des tentatives pacifiques, telles les « trêves de Dieu » établies pour essayer de limiter la durée des guerres féodales. Ainsi, à l’issue de chacune des deux guerres mondiales, après les horreurs qu’elles avaient engendrées et dans une logique de « plus jamais ça », des dispositifs de droit international ont été mis en place, la Société des Nations (SDN) en 1919, l’Organisation des Nations Unies (ONU) en 1945. La première n’a pu empêcher les folies de la guerre de 1939-1945. La seconde, après la période de la « guerre froide » entre le bloc communiste et le bloc libéral, est, à nouveau, confrontée, aujourd’hui, à un déferlement d’affrontements et à une véritable négation de sa mission majeure, la prévention et le traitement des conflits inséparable de la défense de l’universalité des droits humains. Le monde est à nouveau entré dans une phase de guerres, de rapports de forces et de rejet de toute approche par le droit des relations internationales. Chacun reproche aux autres le non-respect du droit international mais, en réalité, aucun des grands acteurs de la scène internationale ne respecte plus ni la Charte des Nations Unies ni la Déclaration universelle des droits de l’Homme. L’actualité nous donne, en effet, à voir un spectacle du monde chaotique et violent. Une nouvelle fois, depuis le 28 février, une guerre de haute intensité est engagée. Après des années de conflit feutré, elle oppose désormais de manière ouverte et totale Israël, soutenu par les États-Unis, à l’Iran et implique tous les pays du Proche-Orient, de part et d’autre du Golfe Persique. Mais elle n’est qu’un nouvel épisode, élargi, de la guerre qui oppose Israël aux palestiniens et plus largement au monde arabo-islamique depuis quelque 80 ans, après la destruction totale de la bande de Gaza à la suite de l’agression du 7 octobre 2023. Elle vient s’ajouter à celle qui dure, depuis maintenant plus de quatre ans, menée par la Russie contre l’Ukraine. Mais bien d’autres lieux du monde sont également porteurs de conflits particulièrement tragiques pour les populations des territoires concernés qu’il s’agisse des guerres internes aux pays de la Corne de l’Afrique, Soudan, Soudan du Sud, Éthiopie, Érythrée, Somalie, qu’il s’agisse de celles qui déchirent les pays du Sahel, Mali, Niger, Burkina-Faso, Tchad, ou de celles qui divisent certains États tels la Birmanie, la Libye ou la Syrie. Dans toutes ces régions, c’est le choix de la violence qui a été fait, c’est le refus d’essayer de traiter les problèmes posés par l’échange et la négociation, c’est l’affirmation de logiques de puissances affrontées qui s’affirment comme irréconciliables et qui ne peuvent exister que par la volonté de destruction de l’autre. Partout, les extrémismes antagonistes s’auto-entretiennent. Ces situations sont aussi la démonstration de l’absence d’un arbitre supérieur capable de forcer les belligérants à se mettre autour de la table voire d’imposer des solutions. Toutes les valeurs et les règles posées par la Charte des Nations Unies et par la Déclaration universelle des droits de l’Homme sont ainsi bafouées qu’il s’agisse du règlement pacifique des conflits ou qu’il s’agisse du respect de la démocratie et des droits de l’homme. Outre le choix délibéré de la violence et de la guerre dans les relations inter-étatiques, on constate, en effet, également de manière flagrante, l’affirmation du despotisme le plus désinhibé se moquant totalement du respect des droits humains. Ainsi en Chine, des parodies de jugements notamment contre Jimmy Lai, à Hong Kong, ont définitivement fait disparaître toute idée de liberté d’expression et d’opinion dans ce territoire intégré de force sous la dictature du Parti communiste chinois. Le régime chinois réaffirme ainsi sans vergogne son caractère totalitaire alors même que s’affiche la corruption systématique qui règne au sein de l’oligarchie dirigeante comme le montrent les purges au plus haut sommet de la hiérarchie militaire du pays et les disparitions de ministres, même les plus récemment nommés. Tout chinois est un suspect qui s’ignore dans un système totalitaire. Ainsi en Iran, outre sa guerre contre Israël, l’oligarchie théocratique chiite n’hésite pas à massacrer son peuple qui ne supporte plus le totalitarisme religieux qu’elle lui impose depuis bientôt 50 ans. Ainsi, le despote russe débute une cinquième année de guerre contre l’Ukraine en n’hésitant pas à martyriser la population civile, à sacrifier nombre de ses propres citoyens et à consacrer des sommes énormes pour accroitre encore un arsenal militaire déjà gigantesque dans un système de plus en plus verrouillé où la population est totalement endoctrinée par une propagande nationalisto-identitaire systématique. Mais ces évènements les plus identifiés ne sont que les manifestations les plus voyantes d’une situation mondiale où les valeurs de la Déclaration universelle des droits de l’homme sont constamment bafouées. La grande majorité des pays du monde n’est pas dirigée par des gouvernements issus d’un processus démocratique réel. Ils sont aux mains de régimes autocratico-oligarchiques plus ou moins brutaux. C’est le cas des dictatures communistes dirigées par des oligarchie auto-entretenues comme en Chine ou au Viet-Nam, pouvant se transformer en véritable dynastie héréditaire comme en Corée du Nord où l’actuel autocrate prépare sa fille, adolescente, à une succession digne des monarchies les plus traditionnelles. C’est le cas des régimes militaires installés de longue date (Égypte, Pakistan, Birmanie….), ou des régimes militaires issus de coups d’États plus récents (pays du Sahel).  C’est le cas de tous les pays où des groupes à but crapuleux ou idéologiques veulent s’imposer par la force et développer leur propre puissance au détriment des autres et de l’intérêt général. Combien de pays respectent, aujourd’hui, la liste des droits dont doit disposer tout humain telle qu’elle apparaît dans la Déclaration de 1948 ? Ainsi tout le dispositif institutionnel international mis en place à l’issue de la tragédie de la seconde guerre mondiale est remis en cause par ceux-là même qui sont censés le faire fonctionner et notamment les trois maîtres du conseil de sécurité, Russie, Chine, États-Unis d’Amérique qui sont les premiers à violer et à contester les règles établies. Les actions menées par le nouveau président des États-Unis d’Amérique sont tragiquement éclairantes à cet égard. Quand on essaie de comprendre les raisons de tels déchainements de violence, on trouve toujours des organisations ou des régimes porteurs d’idéologies totalitaires ou d’objectifs de puissance et refusant de traiter les problèmes identifiés de manière pacifique et raisonnable. Chaque fois qu’il y a refus de la démocratie et idéologie totalitaire, il y a violence interne et guerre externe. Derrière ces politiques il y a toujours, en effet, des démarches idéologiques qui s’opposent au corpus de valeurs exprimé par la Déclaration universelle des droits de l’Homme. Qu’elles agissent au nom de la suprématie nationale, de la suprématie raciale, de la suprématie religieuse, de la suprématie de régimes politiques autoritaires, de la suprématie scientifico-technologique, ces idéologies visent à détruire les valeurs des droits de l’homme mises en place par la philosophie des Lumières. Elles sont à l’origine de tous les conflits partout ouverts à travers le monde aujourd’hui et de toutes les répressions internes sanglantes. Chez tous ces idéologues on trouve le même rejet de la démocratie, de la liberté et de l’égalité juridique entre les individus, le même refus des institutions de l’État de droit et l’affichage de l’affirmation de la seule logique de la force tant à l’intérieur qu’à l’extérieur. Ainsi, deux démarches opposées ne cessent de s’affronter. Il y a ceux pour qui les rapports entre humains ne peuvent être que conflictuels, ceux pour qui la violence est le seul élément capable de gérer les relations et qui, par conséquent, estiment que seuls des systèmes autoritaires, avec un cadre idéologique totalitaire contraignant, peuvent permettre l’action collective en mobilisant la masse de la population dans une démarche nationalisto-identitaire sous la férule d’autocrates entourés d’oligarchies aux ordres. Face à cette logique de l’autoritarisme et du rapport de force il y a ceux qui pensent, au contraire, qu’il est possible de faire confiance à la responsabilité des individus pour construire des institutions permettant une relation apaisée et ordonnée tant à l’échelle individuelle que collective. C’est tout le fruit du processus historique que d’arriver à établir des institutions que tout le monde reconnait, un État de droit, défini démocratiquement, avec une hiérarchie des normes, qui régit les relations entre les personnes, un État de droit que la Justice, la Police et les institutions politiques sont chargées de faire respecter. C’est le dispositif que l’on trouve dans tous les pays qui ont mis en place une véritable démocratie libérale avec une réelle séparation des pouvoirs et donc une indépendance de la justice permettant d’empêcher l’arbitraire. Et on cherche depuis longtemps à faire de même pour les relations collectives, les relations entre États. Et là aussi, il y a opposition entre la logique de normes collectives reconnues par tous et la logique d’indépendance nationale, au-dessus des lois et se traduisant par l’usage de la force au service de tel ou tel intérêt national, identitaire, religieux ou idéologique particulier. La civilisation, c’est essayer de rationaliser et de pacifier les rapports humains, tant à l’échelle individuelle qu’à l’échelle collective, par un État de droit qui vise à éviter ou, à tout le moins, à circonscrire, les conflits et le recours à la violence. Doivent être combattus tous ceux qui pratiquent ou qui prônent l’utilisation de la violence, quelles que soient les causes ou les raisons de conflit. Pour ce faire, il faut disposer d’une force publique qui seule peut faire usage de la violence sous l’autorité d’institutions qui ont autorité sur elle. Et ces institutions doivent être définies et instituées démocratiquement. La réalité brutale du monde actuel montre que c’est un travail de Sisyphe toujours renouvelé pour essayer de faire prévaloir la logique des règles visant à résoudre de manière pacifique tous les types de conflits qui peuvent apparaître entre les individus et les institutions par opposition à la logique de la violence et du rapport de forces. Peut-on se résoudre à la disparition, une fois encore, de toute régulation, définie collectivement, des relations mondiales ? La civilisation, c’est la maîtrise de la violence, la sûreté pour tous et la protection des plus faibles dans le cadre d’une société de liberté et de démocratie. C’est dans cette définition que se reconnait la civilisation européenne. C’est, en effet, cela qui est commun à l’ensemble des pays européens : liberté, solidarité, État de droit et fonctionnement politique assuré de manière démocratique, paix, progrès, toutes valeurs ayant une dimension universelle. Tout humain a la même dignité et a droit au même respect que tout autre humain et il faut veiller à l’intérêt collectif de l’ensemble de l’humanité. La démocratie libérale telle qu’elle est pratiquée dans les pays européens est le meilleur système pour maintenir l’équilibre entre la liberté individuelle créatrice et la défense de l’intérêt général, protectrice. Et c’est ce corpus de valeurs qui est commun à l’ensemble des pays européens. Ce qui unit les pays européens ce n’est pas le discours nationalisto-identitaire et réactionnaire porté par la nouvelle administration états-unienne.  Après Monsieur J.D. Vance, vice-président des États-Unis d’Amérique, l’an dernier, Monsieur Marco Rubio, Secrétaire d’État du gouvernement du président Donald Trump, vient de faire la leçon aux pays européens, à l’occasion du sommet de Munich, au nom de la défense d’une civilisation commune, occidentale. Mais de quoi parle-t-il et quelle est cette civilisation que les « occidentaux » sont censés défendre collectivement ? Pour ces deux hauts dirigeants de la nouvelle administration américaine, il s’agit clairement d’un corpus de valeurs qui sont explicitement identifiées comme opposées aux valeurs portées par la philosophie des Lumières. Elles se résument dans la formule « Dieu, Famille, Patrie » qui dicte toute la politique conduite par le président des États-Unis depuis son retour au pouvoir. Elles se traduisent par la réaffirmation de la puissance américaine et par une définition de la liberté qui est celle du fort au détriment des plus faibles. Ce n’est pas là le corpus de valeurs porté par les pays européens. Lorsque le Conseil de l’Europe est institué en 1949, il a pour but, après les horreurs de la période de domination du nazisme sur le continent européen, de rassembler les États qui veulent défendre la démocratie et les Droits de l’Homme. « La Convention européenne des droits de l’Homme de 1950 est un véritable pacte civilisationnel qui incarne la force de la civilisation européenne » (Mattias Guyomar, Président de la Cour européenne des droits de l’homme). C’est ce qui doit faire l’unité et la force des pays européens face à des réalités et des discours idéologiques qui contestent ouvertement cette idéologie de la liberté, de la solidarité et du droit que la Cour européenne des droits de l’homme, établie en 1959, est chargée de faire respecter. Même si personne ne nie l’importance de la religion chrétienne dans l’histoire de l’Europe et sa contribution à sa civilisation, la civilisation européenne ce n’est pas « Dieu-Famille-Patrie » comme veut le faire croire Monsieur Orbán soutenu par l’administration américaine. La civilisation européenne d’aujourd’hui c’est la civilisation issue du mouvement des Lumières, « Liberté, Universalité, Démocratie, Progrès ». Ce n’est pas l’affirmation des rapports de forces à l’échelle mondiale, c’est la civilisation de l’universel et de la paix. Certes, il y a des différences entre les 46 pays membres du Conseil de l’Europe et même entre ceux qui sont membres de l’Union européenne. Beaucoup se complaisent à mettre en lumière ces différences et à souligner les originalités, linguistique, évidemment, institutionnelle, juridique, culturelle entre ces différents nations…. Il ne s’agit évidemment pas de les faire disparaître. Mais il s’agit de retrouver ce qui leur est commun, fruit d’une longue et tragique histoire. Il s’agit de mettre en lumière tout ce qui rassemble et qui est beaucoup plus fort que ce qui sépare. Et le corpus de valeurs qui nous est commun, organisé autour de la liberté individuelle - et tout ce que cela implique en matière de liberté d’opinion, liberté d’expression, liberté politique, liberté économique - de la gestion démocratique de l’intérêt général et du progrès, fait de l’ensemble européen une référence mondiale pour tous ceux qui rêvent de vivre dans une société qui respecte à la fois la libre créativité individuelle et le fonctionnement collectif solidaire de la société. Face aux idéologies de l’intolérance et de la contrainte qui façonnent des sociétés totalitaires et qui s’expriment partout à travers le monde jusque, désormais, aux États-Unis d’Amérique, l’Europe unie doit affirmer sa volonté de continuer à porter les valeurs des Lumières seules capables d’assurer une relation apaisée tant au niveau des individus qu’au niveau collectif.  C’est la défense de ces valeurs universelles qui fait, aujourd’hui, de l’Europe un havre de paix et de sécurité pour tous les individus pourchassés par les régimes autoritaires à travers le monde et qui doit rester le drapeau et l’ambition de l’Union européenne. Pour y parvenir et ne pas être simplement l’un des terrains de jeu des trois grands empires, il faut que l’Europe se dote des institutions et des moyens politiques et militaires indispensables. Il s’agit donc de s’organiser pour être suffisamment fort pour peser face aux trois grands empires et à leur volonté de puissance hégémonique et d’idéologie de forces. Si elle ne défend pas ses valeurs, l’Europe n’existera plus et ses différents États entreront dans l’ensemble d’un « Quart Monde » constitué de tous les vassaux des trois empires dominants. Le programme est donc clair. Il faut afficher haut et fort le corpus de valeurs de la philosophie des Lumières. Il ne faut pas hésiter à le défendre partout à travers le monde et à soutenir tous ceux qui le portent dans tous les pays totalitaires, qu’il s’agisse des Iraniens contre la dictature théocratique des mollahs, qu’il s’agisse des Ukrainiens contre le despotisme poutinien, qu’il s’agisse des Taïwanais, des Hong-Kongais, des Tibétains ou des Ouïgours contre le régime totalitaire du parti communiste chinois, qu’il s’agisse des Palestiniens contre la volonté de conquête israélienne, qu’il s’agisse de toutes les populations martyrisées par des régimes militaires tyranniques. Ainsi, la guerre engagée contre l’Iran devrait-elle avoir pour objectif d’imposer un processus démocratique pour la définition du gouvernement de ce grand pays, en même temps qu’un processus démocratique similaire pour définir le gouvernement d’un État palestinien clairement établi. Une telle volonté ferait disparaître la source d’une guerre permanente qui approche du siècle. Si l’Europe, en lien avec les autres pays qui, à travers le monde, veulent défendre ce corpus de valeurs, ne le fait pas alors s’en sera fini de la liberté individuelle, de la gestion pacifique des relations internationales et du développement harmonieux de l’humanité. Certes, on sait le réalisme nécessaire des relations d’État à État dans un monde de plus en plus éloigné de ces valeurs, mais l’Europe peut être assez puissante, si elle le veut, pour continuer à les porter sans hésitations. Face au renouveau des fanatismes religieux, islamistes chiites, islamistes sunnites, chrétiens orthodoxes, chrétiens évangéliques, juifs millénaristes et aux brutalités nationalistes, il ne faut pas hésiter à réaffirmer les valeurs de la liberté, de la tolérance et de la démocratie.  A tous les peuples européens de faire la démonstration que l’Europe est capable de faire prévaloir ces valeurs universelles face à ceux qui veulent les fouler aux pieds. Jean-François Cervel est co-responsable de la commission Géopolitique du Laboratoire de la République, ancien inspecteur général de l’Éducation nationale, ancien directeur du Centre national des œuvres universitaires et scolaires (CNOUS).

18/03 : Moyen-Orient : la poudrière. Allons-nous vers un basculement historique ?

par L'équipe du Lab' le 10 mars 2026
Face aux bouleversements qui traversent aujourd’hui le Moyen-Orient, les démocraties occidentales doivent repenser leurs grilles de lecture et leurs stratégies. Pour éclairer ces transformations et analyser les recompositions en cours, le Laboratoire de la République organise une conférence exceptionnelle réunissant Éric Danon, Frédéric Encel et Brice Couturier. Un échange pour comprendre les dynamiques géopolitiques, diplomatiques et historiques qui redessinent la région et interrogent l’avenir de l’ordre international, le 18 mars à 19h15, à la Maison de l’Amérique latine.
Alors que les équilibres géopolitiques au Moyen-Orient vacillent, cette rencontre réunira trois regards complémentaires pour analyser les mutations en cours. Le Laboratoire de la République reçoit Éric Danon, diplomate et ancien ambassadeur de France en Israël, Frédéric Encel, essayiste et géopolitologue spécialisé du Moyen-Orient, et Brice Couturier, journaliste et éditorialiste. La rencontre sera animée par Rachel Grosheitsch, responsable du développement territorial du Laboratoire de la République. À travers leurs analyses diplomatique, stratégique et historique, les intervenants reviendront sur les recompositions régionales à l’œuvre. Entre la possible chute du régime iranien et la transformation rapide des rapports de force, sommes-nous les témoins de la fin d’un cycle ouvert par la révolution iranienne de 1979 ? La conférence décryptera les logiques de puissance à l’œuvre dans la région et les marges de manœuvre des démocraties face aux recompositions en cours. Quand ? Mercredi 18 mars, 19h15 Où ? Maison de l’Amérique latine, 217 boulevard Saint-Germain, Paris 7e S'inscrire

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