Alors que les Kurdes de Syrie, alliés historiques de l’Occident dans la lutte contre le terrorisme islamiste, sont aujourd’hui abandonnés à leurs ennemis, Katell Faria signe un texte de colère et de lucidité. Elle y dénonce le reniement moral et stratégique des puissances occidentales, le silence des médias et l’illusion dangereuse selon laquelle ce drame ne concernerait pas directement la France. Un appel à regarder en face une tragédie dont les conséquences nous rattraperont.
Depuis deux semaines, j’assiste impuissante, effondrée et consternée, au lâchage des Kurdes par les Occidentaux – les États-Unis en tête, et la France à leur suite – dans l’indifférence quasi généralisée des médias, des politiques et des peuples que cette tragédie concerne pourtant directement.
Il y a dix ans, pendant la bataille de Kobané, les combattants kurdes des unités YPG-YPJ étaient nos héros : ceux qui, avec l’appui de la coalition internationale, avaient défait le terrorisme islamique dont les attaques, commanditées depuis Raqqa, nous frappaient jusque sur nos terrasses de cafés, nos stades et nos salles de concert. Nous souvenons-nous à quel point nous avions peur, alors ? À l’époque, nos journaux affichaient en couverture les yapajas, ces amazones à longues tresses qui mourraient pour un idéal fondé sur la démocratie, l’égalité des sexes, le respect des minorités et la laïcité. Un idéal qu’elles et leurs camarades masculins du YPG avaient construit en s’inspirant de l’Occident, dont elles admiraient nombre de penseurs et de valeurs.
Aujourd’hui, nous les abandonnons aux mains de leurs pires ennemis, qui sont aussi les nôtres : les islamistes, téléguidés par la Turquie. Les voilà tristement éclairées sur ce que nous sommes devenus : des ingrats, des suiveurs, des lâches. Des gens aveugles et perdus. Sans épaisseur ni conviction profonde.
Les islamistes, en plus d’être redoutablement intelligents, sont habités par une détermination absolue. Tacticiens autant que stratèges, ils ont une vision très claire de leur avenir et apprennent de leurs erreurs. Le califat de l’État Islamique a été anéanti en 2019 ? Peu importe : ils le ressusciteront d’une autre manière. Ce qu’ils n’ont eu par le djihad, ils l’obtiendront par la ruse et la taqîya, à l’usure, avec la bénédiction de cet Occident qu’ils honnissent. Cela prendra simplement plus de temps que prévu…
À ceux qui pensent que ce qui se passe aujourd’hui en Syrie ne concerne pas la France, je veux dire qu’ils se trompent gravement : ce n’est qu’une question de temps avant que la victoire de l’islamisme en Syrie ne galvanise les nombreux disciples qu’il compte sur notre territoire.
À ceux qui invoquent le pragmatisme ou pire, revendiquent le cynisme, je veux dire qu’ils s’illusionnent s’ils pensent que la prise de pouvoir d’Al-Joulani dit Al-Charaa nous sera bénéfique sur le long terme : les gens comme lui nous haïssent pour ce que nous sommes, et notre abandon des Kurdes nous rendra encore plus méprisables à leurs yeux. À quoi nous servira que la Syrie soit prétendument unifiée, si elle est unifiée contre nous ?
Pendant ce temps, les civils issus des minorités se pressent aux frontières, les djihadistes sortent des camps de détention, et les combattants kurdes sont massacrés.
Nos alliés, nos amis meurent. Et nous regardons ailleurs. Honte à nous.
Katell Faria dite « Kewê » est une écrivaine française engagée auprès des Kurdes de Syrie depuis 2018. Cette tribune est l’expression d’un cri de colère d'une actrice engagée sur le terrain. Sur cette photo prise en 2019, elle apparaît en deuxième position à gauche.
Dans un contexte international marqué par une multiplication des tensions géopolitiques, le Laboratoire de la République a organisé une conférence consacrée à deux crises majeures : l’Iran et le Venezuela. Deux pays aux trajectoires différentes, mais au cœur de recompositions internationales profondes, tant sur les plans politique, diplomatique que stratégique.
Réunissant Jean-Michel Blanquer, Jean-Marc Laforêt, Fahimeh Robiolle et Carlos Quenan, cette rencontre a permis de croiser les regards d’experts, de responsables publics et de chercheurs afin de mieux comprendre les dynamiques à l’œuvre dans ces deux régions du monde.
Le Venezuela : du déclin chaviste à l’enjeu stratégique mondial
Ancien ambassadeur de France au Venezuela, Jean-Marc Laforêt est revenu sur les racines du déclin du chavisme, qu’il situe dès 2007, avec la défaite d’Hugo Chávez lors du référendum constitutionnel. Avant même son arrivée au pouvoir en 1998, le pays connaissait déjà une pauvreté massive : 72 % de la population vivait sous le seuil de pauvreté selon l’ONU, contre 81 % aujourd’hui.
L’économiste Carlos Quenan a dressé un constat économique alarmant. En 1960, le Venezuela représentait 13 % du PIB sud-américain ; il n’en représente plus que 2,5 % en 2024. La production pétrolière, pilier historique de l’économie nationale, s’est effondrée, passant de 3 à 4 millions de barils par jour à environ 500 000/ 600 000 barils récemment.
Une intervention américaine aux conséquences lourdes
L’intervention militaire américaine récente a été qualifiée de réussite technique : 55 Vénézuéliens et Cubains neutralisés, sans pertes américaines. Cette opération soulève toutefois de nombreuses interrogations, notamment sur l’existence de complicités internes au sein du régime chaviste.
Dans la foulée, Caracas a accepté de fournir entre 30 et 50 millions de barils de pétrole aux États-Unis, soit près de 3 milliards de dollars au prix actuel. Une décision qui illustre l’approche pragmatique privilégiée par l’administration Trump, davantage tournée vers le « business » que vers les considérations de droits de l’homme ou de légitimité démocratique.
Ressources naturelles et rivalités internationales
Au-delà du pétrole, dont le Venezuela détient les premières réserves mondiales prouvées, le pays dispose de ressources stratégiques majeures : terres rares (coltan, thorium), or, gaz naturel (avec des réserves comparables à celles du Qatar) et une biodiversité parmi les plus riches au monde.
Ces richesses attisent les convoitises internationales. La Chine, notamment, a cartographié les ressources minières du pays dès 2010-2011, lui conférant un avantage stratégique considérable. Les créances chinoises sur le Venezuela sont estimées entre 20 et 50 milliards de dollars.
Une opposition marginalisée et une approche régionale défaillante
L’opposition incarnée par María Corina Machado et Edmundo González Urrutia est aujourd’hui écartée par Washington, jugée incapable de contrôler l’armée et la police. Par ailleurs, les tentatives de médiation régionale se sont révélées inefficaces. La CELAC est largement discréditée, la rencontre de Santa Marta en novembre ayant été qualifiée de « fiasco total ».
Les intervenants ont insisté sur la nécessité d’une approche régionale crédible, impliquant notamment le Brésil, le Mexique et la Colombie.
L’Iran : un régime à bout de souffle face à une contestation massive
La situation iranienne a été analysée par Fahimeh Robiolle, qui a détaillé les liens étroits entre Téhéran et Caracas. L’Iran a investi entre 2 et 4 milliards de dollars au Venezuela, sans remboursement effectif, dans des secteurs clés comme l’énergie, l’automobile ou les infrastructures. La présence du Hezbollah au Venezuela a également été soulignée, notamment dans les trafics d’armes et de drogue.
Après 46 ans de République islamique, le bilan est lourd : près d’un million de morts durant la guerre Iran-Irak, un programme nucléaire ayant coûté plus de 3 000 milliards de dollars, 75 % de la population appauvrie, 8 millions d’Iraniens en exil et 1 900 exécutions recensées en 2023. La monnaie nationale s’est effondrée, le rial ayant perdu près de 20 000 fois sa valeur face au dollar.
Contestation populaire et alternative politique
Aujourd’hui, la contestation touche entre 100 et 200 villes, y compris des universités. Les slogans entendus « Vive le roi » témoignent d’un soutien croissant au prince Reza Pahlavi, qui propose une transition fondée sur trois principes : l’intégrité territoriale de l’Iran, une démocratie laïque respectueuse des droits de l’homme et le droit du peuple à choisir librement son système politique.
Face à une répression violente, touchant y compris des enfants, les intervenants ont appelé à une mobilisation internationale urgente, exhortant notamment la France et les puissances occidentales à sortir de leur mutisme.
Des crises locales aux enjeux globaux
Les débats ont mis en évidence l’affaiblissement simultané de l’axe Russie-Chine-Iran-Venezuela. La Russie accumule les revers, notamment en Syrie et au Venezuela, où son matériel militaire s’est révélé inefficace. La Chine, quant à elle, a profité de l’embargo sur l’Iran pour acheter du pétrole à prix réduit et sécuriser l’accès aux terres rares, essentielles aux nouvelles technologies, à l’intelligence artificielle et aux véhicules électriques.
Quels scénarios pour l’avenir ?
Pour le Venezuela, les risques sont nombreux : fragmentation territoriale, émergence de guérillas, instabilité liée aux collectivos et absence de plan clair de transition. Les priorités identifiées sont la reconstruction institutionnelle, la normalisation financière internationale, le règlement des dettes et une réconciliation nationale.
Pour l’Iran, l’urgence est humanitaire et politique. Soutenir le peuple iranien est présenté comme un « investissement dans la stabilité mondiale ».
En croisant ces deux crises, la conférence a rappelé que la compréhension fine des enjeux locaux est indispensable pour anticiper les recompositions internationales et penser une action diplomatique efficace.
La captation intégrale de l’événement est disponible ci-dessous pour approfondir ces réflexions passionnantes.
https://youtu.be/2pfc9InG0yU?si=ULTEtzPWkz5lCbn8
Après l’intervention militaire américaine au Venezuela et la capture de Nicolás Maduro, les équilibres politiques, juridiques et régionaux du continent latino-américain sont profondément ébranlés. Entre risque de fragmentation interne, crise de légalité internationale et résurgence du spectre de l’interventionnisme américain, l’événement ouvre une séquence lourde d’incertitudes. Jean-Michel Blanquer, président du Laboratoire de la République, professeur de droit public et ancien président de l’Institut des Amériques, a répondu aux questions de La Nouvelle Revue Politique sur les conséquences immédiates de l’opération, ses implications pour l’ordre international et les voies possibles d’une transition démocratique crédible.
Face à la Russie de Vladimir Poutine, les puissances occidentales doivent aujourd’hui faire des choix stratégiques décisifs. Pour éclairer ces enjeux et décrypter les nouvelles lignes de tension qui redessinent l’ordre mondial, le Laboratoire de la République organise une rencontre exceptionnelle avec Sylvie Kauffmann et Bruno Tertrais, animée par Christian Lequesne et Jean-François Cervel.
Un échange pour comprendre les dynamiques géopolitiques, stratégiques et diplomatiques qui façonneront les prochaines années, le 17 décembre 2025, à 19h30, à la Maison de l’Amérique Latine.
À travers des perspectives complémentaires, les intervenants apporteront un éclairage sur les enjeux géopolitiques, stratégiques et diplomatiques qui entourent la position de l’Occident face à la Russie de Vladimir Poutine.Christian Lequesne, responsable de la commission Géopolitique du Laboratoire de la République, ancien directeur du CERI et professeur à Sciences Po Paris et Jean-François Cervel, responsable de la commission Géopolitique du Laboratoire de la république reçoivent :
Sylvie Kauffmann, éditorialiste au Monde et ancienne directrice de la rédaction et Bruno Tertrais, directeur adjoint de la Fondation pour la recherche stratégique.
Une rencontre pour décrypter les nouvelles lignes de tension qui redessinent l’ordre mondial et les choix déterminants auxquels sont confrontées les puissances occidentales.Quand ? 17 décembre 2025, 19h30
Où ? Maison de l’Amérique Latine, 217 boulevard Saint-Germain, Paris 7e
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Lundi dernier à Lille, une centaine d’étudiants ont participé à la table ronde organisée par le Laboratoire de la République, en partenariat avec Gorgias et Espo Mun, sur le thème : « Les conflits mondiaux négligés par les médias ». Avec Marc Semo et Fahimeh Robiolle.
Lundi dernier, une centaine d’étudiants se sont réunis à Lille pour une table ronde organisée par Le Laboratoire de la République, en partenariat avec Gorgias et Espo Mun.Une rencontre stimulante intellectuellement et culturellement, pour comprendre pourquoi certains conflits occupent les unes des journaux quand d’autres disparaissent dans le silence médiatiqueDeux voix pour éclairer ces angles morts de l’information :- Marc Semo, journaliste spécialiste des relations internationales (Libération, Le Monde, France Culture).- Fahimeh Robiolle, militante pour les droits des femmes en Iran et en Afghanistan.
De nombreux drames humains se déroulent loin des caméras : la guerre au Soudan, les violences en République démocratique du Congo, la répression en Birmanie, ou encore la lutte des femmes afghanes et iraniennes pour leurs droits.Autant de réalités souvent éclipsées par une actualité jugée plus “stratégique” ou “spectaculaire”.Les obstacles à la couverture médiatique sont nombreux :
la complexité des conflits, comme dans les Grands Lacs africains,
l’absence d’images ou de reporters sur place, notamment au Yémen ou au Soudan,
la fatigue des opinions publiques, lassées par la guerre,
la guerre des narratifs, où chaque puissance façonne sa propre vérité,
et la course à l’instantanéité, qui remplace l’analyse par le flux.
Ces freins contribuent à invisibiliser certaines tragédies, tandis que d’autres — comme la guerre en Ukraine ou le conflit israélo-palestinien — captent toute l’attention médiatique.
Cette rencontre a rappelé que l’information n’est jamais neutre. Elle est le reflet de choix économiques, politiques et culturels qui façonnent notre regard sur le monde.
Un grand merci aux étudiants présents pour la richesse de leurs échanges et leur engagement dans ce débat essentiel.
Le lundi 3 novembre prochain, l’École européenne de sciences politiques et sociales (ESPOL) de Lille accueillera une table ronde d'actualité : « Les conflits mondiaux négligés par les médias ». Organisée par le Laboratoire de la République, en partenariat avec Gorgias et Espo Mun, cette rencontre vise à interroger les logiques médiatiques et politiques qui conduisent à reléguer certaines guerres ou crises internationales dans les marges de l’information.
Alors que la guerre en Ukraine ou le conflit israélo-palestinien occupent quotidiennement les unes des journaux et les plateaux télévisés, d’autres drames humains se déroulent presque dans l’indifférence générale : l’enlisement de l’Afghanistan sous le régime taliban, les tensions récurrentes entre l’Arménie et l’Azerbaïdjan, ou encore la répression des femmes en Iran. Autant de sujets cruciaux pour comprendre le monde contemporain, mais souvent éclipsés par une actualité jugée plus “stratégique” ou “spectaculaire”.
Deux voix pour éclairer les zones d’ombre de l’information
Pour débattre de cette problématique, ESPOL recevra deux intervenants aux parcours complémentaires.Le premier, Marc Semo, journaliste spécialisé sur les questions internationales chez Libération puis Le Monde. Il est aujourd’hui éditorialiste pour Challenges et collaborateur à France Culture.
À ses côtés, Fahimeh Robiolle, militante pour les droits des femmes en Iran et en Afghanistan, apportera un témoignage humain et militant. Elle agit, depuis des années pour sensibiliser l’opinion publique à la condition des femmes dans ces pays où les libertés fondamentales reculent. Sa présence rappellera que derrière les statistiques et les cartes géopolitiques, il y a des visages, des vies, et des luttes souvent tues faute d’espace médiatique.
Une question au cœur de la démocratie : qui décide de ce qui mérite d’être vu ?
La table ronde ambitionne de poser une question simple mais essentielle : pourquoi certains conflits font-ils la “Une” tandis que d’autres restent invisibles ?Les logiques économiques des médias, la hiérarchie de l’information, les contraintes d’audience ou encore la proximité culturelle jouent un rôle majeur dans cette sélection. À travers des exemples précis, les intervenants tenteront d’analyser ce que ces choix disent de notre rapport à l’actualité et de la vision du monde que nous construisons collectivement.
Pour les étudiants en sciences politiques, en journalisme ou en relations internationales, cet échange constituera une occasion privilégiée de réfléchir à la responsabilité sociale des médias et à la dimension éthique de la couverture de l’information internationale.
Quand : Lundi 3 novembre, 18h30 – 20hOù : ESPOL, salle LW122 – 83 boulevard Vauban, Lille
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