Rubrique : Défi technologique

Présidentielle 2027 : les Français face à l’intelligence artificielle

par L'équipe du Lab' le 8 septembre 2026
À l’approche de l’élection présidentielle de 2027, quelle place les Français sont-ils prêts à accorder à l’intelligence artificielle dans la campagne électorale ? Une étude Ifop pour le Laboratoire de la République révèle une opinion encore largement méfiante face à son irruption dans le débat démocratique. Si l’IA peut être envisagée comme un outil pour mieux s’informer, comprendre ou vérifier, les Français refusent très majoritairement de lui déléguer leur choix politique et redoutent son potentiel de désinformation et de manipulation. Une défiance particulièrement forte chez les plus âgés, tandis que les jeunes générations se montrent plus réceptives à certains usages. L’enquête a été menée les 16 et 17 juillet 2026 auprès de 1 000 personnes représentatives de la population française adulte.
Présidentielle 2027 : face à l’IA, entre défiance démocratique et nouveaux usages À l’approche de l’élection présidentielle de 2027, l’utilisation de l’intelligence artificielle dans la campagne suscite une forte défiance chez les Français. Les premières représentations qui lui sont associées relèvent principalement de la crainte, du rejet et de la perte de confiance (35 %), de la désinformation (18 %) et des risques de manipulation démocratique ou d’ingérence (15 %). 40 % des Français considèrent par ailleurs l’IA avant tout comme un risque pour la démocratie, contre 5 % qui y voient une opportunité. La confiance accordée aux informations politiques produites par une IA reste également faible : seuls 19 % des Français déclarent leur faire confiance.   Les Français se montrent toutefois plus ouverts à certains usages pratiques de l’IA. 44 % pourraient l’utiliser pour obtenir des explications sur des propositions politiques complexes, 43 % pour comprendre les conséquences d’une réforme sur leur situation personnelle et 42 % pour détecter une information trompeuse ou vérifier les affirmations des responsables politiques. Cette ouverture ne s’étend pas au choix électoral : si une IA leur recommandait le candidat correspondant le mieux à leurs opinions, 68 % déclarent qu’ils ignoreraient totalement cette recommandation, 29 % qu’ils la prendraient en compte parmi d’autres informations et 3 % seulement qu’ils la suivraient probablement.  L’enquête met également en évidence d’importants écarts générationnels. La confiance dans les informations politiques produites par l’IA atteint 34 % chez les moins de 35 ans, contre 5 % chez les 65 ans et plus. Les plus jeunes se déclarent également davantage disposés à utiliser ces outils pour s’informer ou décrypter des propositions politiques. Cette plus grande réceptivité n’implique cependant pas une adhésion à leur utilisation par les candidats : 65 % des 18-24 ans indiquent qu’ils auraient moins envie de voter pour un candidat déclarant utiliser l’IA dans sa campagne.   Enfin, la question des contenus manipulés constitue le principal point d’inquiétude. 86 % des Français craignent que de fausses vidéos ou de faux enregistrements réalisés grâce à l’IA puissent influencer le résultat de l’élection présidentielle. Dans le même temps, l’utilisation de l’IA par les candidats est davantage acceptée lorsqu’elle est signalée. Ces résultats font de la transparence sur les usages, de l’identification des contenus générés et de la lutte contre les deepfakes des enjeux importants de la campagne présidentielle de 2027.   Synthèse de l'étude Synthèse - Présidentielle 2027, les Français face à l'IATélécharger L'étude en intégralité Étude - Présidentielle 2027, les Français face à l'IATélécharger Redécouvrez la présentation de l'étude lors de l'Université d'été 2026 du Laboratoire de la République https://www.youtube.com/watch?v=cTKP9b144uM

L’IA déplace les frontières de notre vie privée

par Thierry Taboy le 7 septembre 2026
Que signifie encore « anonyme » à l’heure où l’intelligence artificielle permet de croiser et d’interpréter des volumes toujours plus importants d’informations dispersées ? Dans cette contribution, Thierry Taboy analyse la manière dont ces nouvelles capacités de rapprochement et d’inférence déplacent les frontières de notre vie privée. De la santé à la mobilité en passant par nos usages numériques, il invite à repenser l’anonymat et les conditions de confiance qui permettent aux données de circuler.
Santé, mobilité, usages numériques : les progrès de l’intelligence artificielle rendent beaucoup plus puissantes nos capacités de rapprochement entre des informations dispersées. Une évolution encore peu visible, qui oblige à réexaminer ce que nous appelons « anonyme » et les conditions de confiance qui permettent aux données de circuler. Prenons un dossier médical. Retirons le nom du patient, son adresse, son numéro de dossier et les éléments permettant de l’identifier directement. Que reste-t-il ? Beaucoup de choses. Un âge, une pathologie parfois rare, une succession de consultations, des traitements, une chronologie, quelques événements personnels. Pour un médecin ou un chercheur, ces informations font précisément l’intérêt du dossier. Pour un système capable de les rapprocher de milliers d’autres traces, elles peuvent aussi devenir des indices. Des chercheurs de Cornell Tech et de Weill Cornell Medicine ont récemment tenté l’expérience sur de véritables notes cliniques. Après avoir utilisé trois systèmes de désidentification différents pour retirer les informations personnelles, ils ont construit un dispositif chargé de faire exactement l’inverse : essayer de retrouver le patient. Le meilleur des trois systèmes de protection testés, ClinicalBERT, masquait les informations personnelles qu’il identifiait. Malgré cela, leur dispositif est encore parvenu à réidentifier correctement le patient correspondant dans 9 % des notes cliniques étudiées. Le problème n’était donc pas simplement qu’un nom avait été oublié quelque part. Le système travaillait aussi avec ce qui restait. Cette expérience médicale rejoint un travail beaucoup plus vaste présenté cet été à USENIX Security 2026. Simon Lermen, Daniel Paleka, Joshua Swanson, Michael Aerni, Nicholas Carlini et Florian Tramèr, chercheurs notamment à l’ETH Zurich et chez Anthropic, ont voulu mesurer la capacité des grands modèles de langage à retrouver des personnes à partir de contenus pseudonymisés disponibles sur Internet. Le principe est assez facile à comprendre. Imaginons quelqu’un qui écrit depuis plusieurs années sous pseudonyme. Il ne donne jamais explicitement son identité. Mais au fil de centaines de messages, il parle de son métier, d’une région dans laquelle il a vécu, d’une école, de ses centres d’intérêt, de films qu’il apprécie, d’un changement professionnel ou d’un événement personnel. Aucun de ces éléments ne permet nécessairement de savoir qui il est. Leur combinaison peut être beaucoup plus révélatrice. Les chercheurs demandent donc aux modèles d’extraire les informations susceptibles de caractériser une personne, de rechercher des profils compatibles, puis de raisonner sur les candidats pour déterminer lesquels correspondent le mieux. Ils testent cette méthode en rapprochant notamment des profils Hacker News et LinkedIn, des utilisateurs de différentes communautés Reddit ou encore deux périodes éloignées de l’historique d’un même utilisateur. Les performances varient selon les expériences et la taille de la population dans laquelle le système doit chercher. Le papier rapporte jusqu’à 68 % de rappel à 90 % de précision dans certaines configurations. Sur leur expérience à grande échelle, avec environ 89 000 candidats, les auteurs obtiennent encore 55 % de rappel à ce même niveau de précision. Ces chiffres ne signifient pas que 68 % des internautes pseudonymes pourraient aujourd’hui être identifiés. Ils ne signifient évidemment pas davantage que 68 % des dossiers médicaux anonymisés, des données administratives ou des consommations électriques seraient réidentifiables. Les auteurs eux-mêmes exposent les limites de leurs expériences. Leur résultat important est ailleurs : des opérations de rapprochement qui pouvaient nécessiter des heures de recherche humaine deviennent en partie automatisables. La donnée n’a pas changé. La puissance de celui qui la regarde, si. Nous étions aussi protégés par la difficulté. Cette idée mérite que l’on s’y arrête. Nous avons tendance à penser la confidentialité comme une propriété de l’information : une donnée serait publique, confidentielle, pseudonymisée ou anonyme. Notre protection repose pourtant aussi sur quelque chose de beaucoup plus banal : la difficulté de réunir les pièces d’un puzzle. Il était déjà possible de consacrer plusieurs soirées à parcourir les interventions d’un utilisateur sous pseudonyme, à reconstituer son parcours, son métier probable, ses centres d’intérêt, puis à rechercher une personne correspondant à ce portrait. Encore fallait-il avoir une bonne raison de le faire. Et beaucoup de temps. Les chercheurs de l’ETH parlent de practical obscurity : une forme de protection liée non à l’impossibilité absolue d’accéder à une information, mais au coût et à l’effort nécessaires pour la retrouver. Les grands modèles réduisent cette friction. Ils peuvent lire énormément de matière, conserver des indices faibles, rechercher des correspondances et recommencer l’opération sur des milliers de profils. C’est ce déplacement qui mérite notre attention. La santé permet d’en comprendre immédiatement l’enjeu. La recherche médicale a besoin de données. Elles permettent d’étudier des maladies, d’évaluer des traitements, de constituer des cohortes et, désormais, d’entraîner ou d’évaluer des systèmes d’intelligence artificielle. Le Laboratoire de la République l’a récemment rappelé en présentant les données de santé comme un « socle invisible de l’innovation ». Leur qualité et leur accessibilité conditionnent une partie des progrès médicaux futurs. Mais cette circulation repose sur la confiance. Un patient peut accepter que ses données contribuent à la recherche parce qu’un ensemble de garanties lui assure qu’elles ne seront pas utilisées pour l’exposer personnellement. L’expérience menée à Weill Cornell ne démontre nullement que les données médicales correctement anonymisées seraient devenues facilement identifiables. Elle porte sur un protocole précis, un environnement déterminé et des systèmes particuliers de désidentification. Elle démontre en revanche l’intérêt d’une autre manière d’évaluer la protection. Au lieu de vérifier uniquement si les éléments considérés comme identifiants ont correctement disparu, essayons effectivement de retrouver la personne. C’est une logique assez familière en cybersécurité : on éprouve une protection en tentant de la contourner. Appliquée à l’anonymisation, elle pourrait devenir de plus en plus utile. Quatre lieux et quatre moments La singularité de nos traces n’est d’ailleurs pas une découverte de l’intelligence artificielle. En 2013, bien avant les LLM actuels, une équipe de chercheurs avait étudié quinze mois de données de mobilité concernant 1,5 million de personnes. Le résultat était déjà saisissant : dans ce jeu de données, quatre points spatio-temporels — quatre lieux associés à quatre moments — suffisaient à distinguer 95 % des individus. Nous sommes beaucoup plus prévisibles et, simultanément, beaucoup plus singuliers que nous l’imaginons. Notre domicile, notre lieu de travail, un déplacement régulier, une activité inhabituelle composent rapidement une signature. L’IA n’a pas créé cette singularité. Elle augmente notre capacité à l’exploiter. Et c’est probablement la raison pour laquelle le sujet dépasse rapidement la médecine ou les pseudonymes utilisés sur Internet. Les transports, l’énergie, les télécommunications, les services financiers, les objets connectés ou les services publics produisent tous des traces. Cela ne signifie pas que ces traces permettraient systématiquement de nous identifier. Le risque dépend énormément de leur nature, de leur granularité, des protections appliquées et surtout des autres informations auxquelles celui qui cherche à effectuer un rapprochement peut accéder. C’est précisément ce dernier point qui évolue. Ce que la machine peut déduire Dans les organisations, nous avons appris à raisonner sur les accès. Qui peut consulter un dossier ? Quel collaborateur possède quelle habilitation ? À quelles bases un système informatique peut-il accéder ? Pendant combien de temps les informations sont-elles conservées ? Ces questions restent essentielles. Mais l’arrivée d’agents capables d’interroger plusieurs sources en introduit une autre : que peut déduire un système de ce qu’il est parfaitement autorisé à consulter ? Imaginons un agent d’intelligence artificielle travaillant dans une grande organisation. Il possède un accès légitime à plusieurs systèmes. Chacun respecte ses propres règles. Aucune des bases ne contient isolément une information particulièrement révélatrice. L’agent peut pourtant rapprocher ces sources. Il ne récupère pas nécessairement une information interdite. Il peut en produire une nouvelle par inférence. Ce phénomène n’est évidemment pas propre à l’IA. Les statisticiens, les enquêteurs et les spécialistes des données savent depuis longtemps effectuer des rapprochements. Ce qui change est l’échelle à laquelle des systèmes généralistes commencent à pouvoir le faire, le coût de l’opération et le nombre de personnes susceptibles d’utiliser ces capacités. La protection des données doit donc progressivement intégrer non seulement ce qui est contenu dans une base, mais aussi ce qu’il devient possible d’en apprendre lorsqu’elle rencontre d’autres informations. Ce que cela change pour le citoyen C’est ici que le sujet rejoint directement certaines des interrogations qui ont traversé les dernières Universités d’été du Laboratoire de la République. La transformation numérique de nos sociétés repose sur une forme de contrat de confiance. Nous acceptons que certaines informations circulent parce qu’elles permettent de soigner, de chercher, d’organiser les mobilités, d’améliorer les services publics ou de mieux comprendre la société. Cette circulation n’est possible durablement que si les citoyens conservent une compréhension raisonnable de ce qui est fait de leurs informations et peuvent avoir confiance dans les protections annoncées. L’enjeu n’est donc certainement pas de refermer les données. Dans la santé, ce serait même particulièrement contre-productif. La recherche a besoin de données nombreuses et de qualité. Il en va de même pour une partie de la recherche publique, de la transition énergétique ou de l’amélioration des services collectifs. La question consiste plutôt à préserver les conditions permettant cette circulation lorsque les capacités techniques évoluent. Elle concerne aussi le consentement. Nous pouvons accepter qu’une information soit utilisée dans un objectif donné. Mais si son rapprochement avec d’autres données permet de produire une connaissance nouvelle sur nous — que nous n’avons jamais explicitement communiquée — le périmètre de ce que nous pensions avoir autorisé devient moins évident. La question existait avant les LLM. Ils lui donnent une nouvelle échelle. L’Europe choisit précisément ce moment pour rouvrir le dossier Le calendrier est intéressant. Le 8 juillet 2026, le Comité européen de la protection des données a publié de nouvelles lignes directrices consacrées à l’anonymisation. Elles sont actuellement soumises à consultation publique jusqu’au 30 octobre. Le droit européen fait depuis longtemps une distinction essentielle entre anonymisation et pseudonymisation. Remplacer un nom par un numéro ne rend pas nécessairement une donnée anonyme. Une donnée pseudonymisée demeure une donnée personnelle au sens du RGPD. Pour parler réellement d’anonymisation, il faut notamment apprécier la possibilité d’identifier la personne en tenant compte des moyens raisonnablement susceptibles d’être utilisés. Cette formulation prend aujourd’hui une importance particulière. Car les moyens raisonnablement disponibles changent. L’IA ne vient donc pas invalider le droit européen ni rendre inutiles des décennies de recherche sur l’anonymisation. Elle oblige plus simplement à actualiser le modèle de menace. Ne jamais considérer l’anonymat comme acquis Nous savons déjà raisonner ainsi dans un autre domaine. Un système informatique audité il y a cinq ans n’est pas considéré comme sûr pour l’éternité. Les capacités d’attaque progressent, de nouvelles vulnérabilités apparaissent et nous le testons à nouveau. Certains jeux de données particulièrement sensibles méritent peut-être désormais la même discipline. Tester une anonymisation au moment de sa réalisation, bien sûr. Mais aussi pouvoir la réévaluer lorsque les moyens de rapprochement, de recherche et d’inférence progressent suffisamment pour modifier le risque. C’est finalement ce que racontent ces travaux. Ils ne démontrent pas la disparition de l’anonymat. Ils montrent que certaines des difficultés qui contribuaient à nous protéger peuvent diminuer très rapidement. Dans une démocratie qui a besoin de données pour soigner, chercher, décider et améliorer ses services publics, la réponse ne peut être de renoncer à leur circulation. Elle consiste à préserver la confiance qui la rend possible. Et cela suppose probablement de ne jamais considérer une donnée comme anonyme par habitude. Thierry Taboy est membre du conseil d’administration du think tank Impact AI.

Et si nos données publiques étaient volées parce que nous en collectons trop ?

par Léa Behr le 26 août 2026
Le 14 août 2026, la Direction générale des finances publiques reconnaissait deux intrusions dans ses systèmes, survenues fin juin et fin juillet, ayant conduit à l'extraction des données fiscales de 678 000 particuliers et professionnels. Cet incident n'est pas un accident isolé. Il est le dernier épisode d'un motif que la République répète depuis quinze ans, et dont il devient urgent d'interroger la racine.
De l'incident au symptôme Il y a encore quelques années, la préoccupation première des ministères portait sur le niveau de protection à atteindre des outils utilisés. Fallait-il généraliser l'authentification renforcée, à quel rythme, pour quels coûts, avec quelles frictions acceptables pour les agents ? Personne, à l'époque, n'imaginait sérieusement que les identifiants d'un agent puissent servir pendant plusieurs semaines à extraire méthodiquement les données fiscales de centaines de milliers de contribuables sans que rien ne s'en aperçoive. Cette hypothèse n'est hélas plus théorique, elle est devenue notre actualité, et risque d’être nourrie à court terme faute de changement de cap. Le 14 août dernier, la Direction générale des finances publiques (DGFIP) reconnaissait par communiqué que deux intrusions successives, survenues fin juin puis fin juillet, avaient permis l'extraction des données fiscales de 678 000 particuliers et professionnels. Le mécanisme de l'intrusion, rendu public dans les jours suivants, ne relevait d'aucune prouesse technique : il s'agissait de l'utilisation frauduleuse des identifiants d'un agent de la DGFiP et d'un tiers habilité, permettant aux attaquants de se comporter comme des utilisateurs légitimes. Revendiquée par un groupe se désignant sous le nom de ZeroBytes, l’attaque s'est prolongée par la mise en vente des données extraites sur les marchés clandestins spécialisés. Contrairement à ce que l'expression pudique de vol de données fiscales pourrait laisser entendre, les données collectées dépassent très largement la seule identification comptable des contribuables : identification fiscale, état civil complet, coordonnées postales, téléphoniques et électroniques, situation fiscale intégrale, composition familiale, nombre de parts, revenu fiscal de référence, taux de prélèvement à la source. Jusqu'à la totalité des messages échangés avec l'administration par messagerie sécurisée. En somme, tout ce qui permet à un tiers malintentionné de reconstituer la vie financière et personnelle d'une famille, et de construire des scénarios d'escroquerie d'une crédibilité que les tentatives de hameçonnage ordinaires n'atteignent que très rarement, pour ne pas dire jamais. La structure derrière la conjoncture La tentation demeure évidemment grande de traiter cet épisode comme la manifestation d'une conjoncture défavorable, ou comme la conséquence de l'audace croissante de groupes cybercriminels dont la sophistication progresserait plus vite que nos défenses. Fréquemment opposée, cette lecture présente le mérite d'être rassurante mais comporte l’énorme défaut d'être fausse. L'illustration la plus frappante de ce qui se joue réellement se trouve dans la simple mise en regard des quatre grandes affaires qui ont rythmé les quinze dernières années. En février 2021, la société Dedalus Biologie (prestataire de plusieurs centaines de laboratoires de biologie médicale) voyait s'échapper les données de santé de près de 500 000 patients, résultats d'analyses et pathologies incluses. L'enquête de la Commission nationale de l'informatique et des libertés (CNIL), conclue par une sanction de 1,5 millions d'euros en avril 2022, établissait que l'incident résultait de vulnérabilités applicatives non corrigées et d'une architecture de stockage centralisé conçue sans segmentation ni chiffrement suffisants. En février 2024, les sociétés Viamedis et Almerys (opérateurs du tiers payant) subissaient à quelques jours d'écart deux intrusions qui exposaient les données de 33 millions de Français, soit près d'un habitant sur deux. La faille exploitée reposait sur l'usurpation d'identifiants d'utilisateurs professionnels disposant d'accès légitimes. En février 2026, la DGFiP elle-même subissait un premier incident affectant plus d'un million de comptes bancaires référencés dans le fichier FICOBA, à la suite déjà de l'usurpation des identifiants d'un fonctionnaire. Six mois plus tard, l'affaire de cet été venait clore provisoirement la série, avec un mécanisme d'intrusion structurellement identique. Bien que touchant trois secteurs différents, ces quatre affaires majeures présentent donc un seul et même motif. Le Premier ministre lui-même reconnaissait d'ailleurs, en mai 2026, dans un communiqué officiel publié sur info.gouv.fr, que la France enregistrait depuis le début de l'année une moyenne de trois vols de données par jour visant les systèmes d'information de l'État. Cet aveu, qui mérite d'être considéré comme tel, prouve que les incidents qui se succèdent ne sont pas des accidents sans lien entre eux, mais la manifestation répétée d'un choix conceptuel et budgétaire qui a été fait, année après année, dans un climat général où la logique de constitution des bases prévalait sur la logique de leur protection, et où la question de la légitimité de leur constitution même n'était pour ainsi dire jamais posée. L’impensé de la collecte publique Deux racines qu’il convient d’examiner en miroir convergent pour expliquer cette répétition. La première racine est celle du sous-investissement chronique dans la sécurisation des SI publics, non pas seulement financier mais peut-être et surtout humain. Dans la plupart des ministères et des grandes administrations, les équipes RSSI sont structurellement sous-dotées au regard du périmètre qu'elles doivent couvrir et de la sophistication des menaces auxquelles elles font face, tandis que leurs compétences sont prisées par le secteur privé qui offre des niveaux de rémunération que les grilles indiciaires des administrations ne peuvent égaler. Les cycles budgétaires du numérique public, tels qu'ils ont été pratiqués depuis 20 ans, ont privilégié le déploiement de fonctionnalités nouvelles, visibles et politiquement valorisables, au détriment de l'entretien souterrain des infrastructures existantes, dont la vétusté silencieuse s'accumule d'exercice en exercice sans jamais donner lieu aux arbitrages douloureux que la prudence patrimoniale imposerait. Une mission d'information de l'Assemblée nationale, rendue publique en juillet 2026, ajoutait à ce tableau une donnée qui en aggrave la portée, en documentant qu’en 2025 79% des dépenses logicielles publiques françaises étaient orientées vers des éditeurs américains. Dès lors, quelles sont les capacités de notre administration pour sécuriser souverainement des systèmes dont les briques essentielles échappent à son contrôle direct ? La seconde racine est plus profonde encore : il s’agit du syndrome du « trop de collecte ». Depuis plus de 15 ans, la conception des grandes infrastructures numériques publiques a été guidée par un présupposé implicite selon lequel il fallait collecter le plus possible pour ne pas se priver des potentialités analytiques futures. Ce présupposé, qui s'est enraciné à la faveur de la vague de l'open data au début des années 2010 et de celle de l’IA depuis 2020, a produit un empilement de bases dont la finalité initiale a parfois été perdue de vue, et dont la conservation alimente aujourd'hui des risques disproportionnés au regard de leur utilité opérationnelle réelle. Dans son article 5, le RGPD pose pourtant le principe de minimisation qui impose que les données collectées soient adéquates, pertinentes et limitées à ce qui est nécessaire au regard des finalités poursuivies. Ce principe, dont la CNIL rappelle régulièrement l'importance, n'a jamais été véritablement opérationnalisé au niveau de la conception des grandes infrastructures publiques, comme si son application ne devait concerner que les traitements privés, et non les fichiers régaliens dont l'utilité présumée dispensait de tout examen critique. Chaque fichier centralisé constitué par la République engage pourtant une promesse implicite de protection. Quand cette promesse ne peut plus être tenue à la hauteur du risque que le fichier génère, la lucidité impose de rouvrir la question de sa légitimité même, plutôt que de se contenter d'annoncer des mesures de renforcement qui en l'état de nos moyens humains et budgétaires, ne suffiront pas à enrayer les survenues. Refonder la doctrine : minimisation, investissement, architecture Un constat n'a de valeur que s'il débouche sur des propositions. Trois leviers relèvent de la responsabilité conjointe des pouvoirs publics, des directions des systèmes d'information (DSI) et des acteurs privés qui les accompagnent. Si ces trois leviers ne prétendent pas à l'exhaustivité, ils constituent cependant les chantiers les plus urgents à ouvrir pour rompre avec ces funestes répétitions. Le premier levier est celui d'une politique qui applique enfin aux fichiers publics l'exigence de minimisation imposée par le droit européen. Les instruments existent, puisque l'article 30 du RGPD oblige la tenue d'un registre documentant finalités, destinataires et durées de conservation de chaque traitement, et que l’article 35 commande une analyse d'impact pour tout traitement à risque élevé, dont la CNIL a outillé la conduite. Leur limite tient donc à leur temporalité : conduits à la création du traitement, ces exercices sont rarement repris ensuite, si bien que les grands fichiers régaliens conçus des décennies avant l'entrée en application du règlement n'ont jamais été rejugés à l'aune du principe de minimisation. Des clauses de réexamen conduiraient cependant à des décisions difficiles mais qu’il conviendrait d’assumer : supprimer les collectes qui ne se justifient plus, réduire les durées de conservation, recomposer les architectures fondées sur des présupposés que nous ne partageons plus. La question posée à chaque nouveau projet ne peut plus être seulement quelles données allons-nous collecter et comment allons-nous les protéger, mais quelles données pouvons-nous ne pas collecter tout en atteignant les finalités qui nous sont assignées ? Le deuxième levier est celui du rééquilibrage des investissements humains et financiers en faveur d'une sécurisation effective, supposant tant une revalorisation durable des équipes RSSI publiques que le passage à l'opposabilité d'un outillage d'achat aujourd’hui facultatif. Le cahier des clauses simplifiées de cybersécurité, approuvé par l'arrêté du 18 septembre 2018, ne s'applique en effet qu'aux marchés qui y renvoient expressément ; la circulaire du 5 février 2026 sur la souveraineté numérique dans la commande publique recommande d'intégrer des critères de notation sur la sécurité et la protection des informations sans en faire une obligation ; la proposition de loi sénatoriale relative à la sécurisation des marchés publics numériques n'entrerait en vigueur qu'au 1er janvier 2030, en exemptant les communes de moins de 30 000 habitants. Le problème français n'est donc pas l'absence de doctrine d'achat, mais son caractère non contraignant et le délai que nous nous accordons pour l'appliquer. Le troisième levier est celui d'une architecture repensée, rompant avec la centralisation systématique héritée des 20 dernières années par la segmentation des grandes bases, des zones de confiance différenciées selon la sensibilité des données, un chiffrement au repos et en transit avec cloisonnement des clés, et des habilitations traçables pour les accès les plus sensibles. Ces chantiers n'ont rien de spéculatif, et existent déjà ailleurs en Europe. L'Estonie a fondé son administration numérique dès 2001 sur la plateforme X-Road, où chaque organisme conserve ses propres données, qui transitent sans jamais être stockées dans une base unique, et où chaque citoyen peut savoir qui a consulté ses informations et pour quel motif. Déployé aujourd'hui dans plus de 25 pays, ce modèle démontre qu'une architecture distribuée n'est pas un renoncement à l'efficacité administrative, mais plutôt sa condition en environnement de menace élevée. La France en maîtrise du reste la grammaire, puisque le principe « dites-le-nous une fois » fait circuler la donnée entre administrations sans la dupliquer. Nous savons donc bâtir des architectures d'échange qui n'accumulent pas, sans pour autant l'avoir appliqué à nos grands fichiers historiques qui continuent de fonctionner selon la logique du silo constitué une fois pour toutes et dont l'affaire de l'été a rappelé tant la vulnérabilité que la dangerosité. La responsabilité de l’État collecteur La protection des données publiques n'est pas exclusivement un enjeu technique, mais plutôt un enjeu politique au sens le plus rigoureux du terme : elle engage la manière dont notre République conçoit la relation entre son administration et les citoyens dont elle traite les données. Cette relation repose sur une culture du geste sûr et de la manipulation prudente des informations, que les administrations les plus sensibles ont su construire sur des décennies, et qui demande aujourd'hui à être étendue à l'ensemble de l'appareil public, à la mesure des risques que la période fait peser sur lui. L'action collective engagée par plusieurs centaines de victimes du piratage de la DGFiP, sur le fondement de l'article 82 du RGPD, constitue à cet égard un signal qu'il serait imprudent d'ignorer : si les décisions à venir venaient à concéder un droit à indemnisation pour la seule crainte de l'usage frauduleux des données compromises, elle ouvrirait une jurisprudence dont la portée pourrait transformer profondément la constitution des grandes bases publiques. Il serait d'une ironie cruelle que la République, qui a su bâtir sur des décennies la confiance de ses citoyens dans son administration fiscale, la laisse s'éroder faute d'avoir posé à temps la seule question qui vaille : celle de la proportion entre ce que nous collectons et ce que nous savons réellement protéger. S’obliger à cette lucidité n’est en rien défaitiste, et c’est même son exact contraire. Parce que cette lucidité refuse la fuite en avant qui consiste à multiplier et empiler les annonces sans questionner les choix conceptuels qui produisent les incidents au long cours. Nos données publiques ne sont pas volées parce que nous les protégeons mal, mais parce que nous en collectons trop au regard des investissements faits pour les protéger. Il est de la responsabilité collective des décideurs publics, des directions des systèmes d'information, des entrepreneurs du numérique et de la fonction publique dans son ensemble de faire en sorte que la promesse faite à chaque citoyen dont les données sont confiées à notre administration soit enfin traitée pour ce qu'elle est : un engagement de la République. Léa Behr est CEO de RespublicIA. Sources citées Communiqué de la Direction générale des finances publiques du 14 août 2026 relatif aux deux intrusions survenues fin juin et fin juillet 2026, affectant 678 000 particuliers et professionnels. Question écrite n° 13231 de Mme Marie-France Lorho à l'Assemblée nationale, relative au piratage du fichier FICOBA de février 2026 et à la sécurité des systèmes de la DGFiP. Communiqué du Premier ministre, « Cybersécurité : plan d'action pour renforcer la protection numérique de l'État », info.gouv.fr, mai 2026. Sanction de la CNIL à l'encontre de Dedalus Biologie, avril 2022, à la suite de la fuite de données de santé de près de 500 000 patients révélée en février 2021. Chronique des attaques contre Viamedis et Almerys de février 2024, exposant les données de 33 millions de Français ; enquêtes de la CNIL et communiqués officiels des deux sociétés. Mission d'information de l'Assemblée nationale sur la souveraineté numérique publique, publiée en juillet 2026 : 79 % des dépenses logicielles publiques françaises orientées vers des éditeurs américains en 2025. Règlement (UE) 2016/679 du Parlement européen et du Conseil du 27 avril 2016, dit RGPD, en particulier son article 5 relatif au principe de minimisation et son article 82 relatif au droit à réparation. Recommandations de la Commission nationale de l'informatique et des libertés sur la minimisation des données dans les traitements publics, publiées sur cnil.fr.

Municipales 2026 – Désinformation, IA et territoires : la nouvelle vulnérabilité démocratique

par Thierry Taboy le 9 mars 2026
À l’ère des réseaux sociaux et de l’intelligence artificielle générative, la désinformation change d’échelle et de nature. Longtemps associée aux grandes campagnes électorales nationales, elle touche désormais aussi les territoires, où les moyens de veille sont plus limités et les débats publics plus vulnérables aux manipulations. Dans cette douzième note de notre série consacrée aux municipales, Thierry Taboy, responsable de la commission Technologie du Laboratoire de la République, analyse l’émergence d’une nouvelle fragilité démocratique locale face à la désinformation amplifiée par l’intelligence artificielle.
Dans cette note, Thierry Taboy montre comment l’écosystème informationnel contemporain fragilise l’une des conditions fondamentales de la démocratie : l’existence d’une réalité partagée permettant le débat public. La combinaison des réseaux sociaux, de l’intelligence artificielle générative et d’opérations d’influence étatiques a profondément transformé les stratégies de manipulation de l’information, désormais organisées à grande échelle. L’auteur revient notamment sur les campagnes d’ingérence documentées par VIGINUM, comme l’opération « Doppelgänger », qui consiste à imiter l’apparence de médias reconnus pour diffuser de faux contenus crédibles. L’objectif n’est pas toujours de convaincre, mais souvent de saturer l’espace informationnel et d’installer un doute généralisé quant à la fiabilité des informations disponibles. Thierry Taboy souligne que ces stratégies ne visent plus seulement les grandes élections nationales. Les territoires deviennent un terrain d’expérimentation privilégié : les débats locaux sont moins médiatisés, les dispositifs de veille plus faibles et les sujets (urbanisme, environnement, sécurité) particulièrement sensibles. Dans ce contexte, les réseaux sociaux jouent un rôle d’amplificateur, leurs algorithmes favorisant les contenus émotionnels qui circulent plus rapidement que les informations vérifiées. Enfin, l’auteur met en garde contre une réponse exclusivement technologique. Si les outils de détection et la régulation des plateformes sont nécessaires, la résilience démocratique repose aussi sur des facteurs sociaux : l’éducation aux médias, la vitalité de la presse locale et l’existence d’espaces de discussion dans les territoires. À l’heure où l’intelligence artificielle facilite la production massive de contenus trompeurs, le véritable enjeu consiste à préserver les conditions mêmes d’un débat démocratique fondé sur des faits partagés. Thierry Taboy est responsable de la commission Technologie du Laboratoire de la République, membre du conseil d’administration du think tank Impact AI. Municipales 2026 - Désinformation, IA et territoiresTélécharger

Municipales 2026 – Investir dans l’intelligence artificielle et dans les citoyens

par David Lacombled le 6 mars 2026
L’intelligence artificielle s’impose progressivement comme un nouvel outil de l’action publique locale. Des services administratifs à la gestion urbaine, en passant par la sécurité ou l’information des citoyens, elle promet des gains d’efficacité mais soulève aussi des questions démocratiques et sociales. Dans cette onzième note de notre série consacrée aux municipales, David Lacombled, président de La villa numeris, analyse la place croissante de l’IA dans les programmes municipaux et plaide pour une approche équilibrée : investir dans les technologies, mais surtout dans les citoyens qui devront les comprendre, les utiliser et en encadrer les usages.
David Lacombled montre que l’intelligence artificielle est désormais au cœur des stratégies d’attractivité et de modernisation des communes. Les élections municipales reflètent cette évolution : comme hier les sites web, les réseaux sociaux ou la visioconférence, l’IA devient un marqueur de modernité politique. Pour les collectivités, ne pas s’approprier ces technologies comporte un risque de déclassement économique et territorial, alors que les habitants et les entreprises y recourent déjà massivement. La note passe en revue les principaux usages envisagés par les candidats : vidéosurveillance algorithmique, mairies « augmentées » grâce aux outils génératifs, agents conversationnels capables de répondre aux questions des administrés, ou encore optimisation de la gestion publique par l’analyse automatisée des données. Ces promesses technologiques s’inscrivent toutefois dans un débat politique plus large, notamment autour des questions de sécurité, de protection des libertés et de qualité du service public. David Lacombled souligne également un paradoxe : alors que les citoyens utilisent de plus en plus les outils numériques, beaucoup perçoivent une dégradation du lien avec les services publics. L’IA ne doit donc pas devenir un facteur supplémentaire de distance administrative. Elle doit au contraire améliorer l’accès aux services tout en maintenant la possibilité d’un contact humain, ce qui implique de former les agents publics et d’accompagner les usages. Enfin, la note insiste sur la dimension sociale et éducative de la transition numérique. Dans un pays où une part importante de la population demeure en difficulté face au numérique, les communes ont un rôle essentiel à jouer pour éviter l’exclusion. Développement de tiers-lieux, initiatives locales de sensibilisation, émergence future de « Maisons de l’IA » : l’enjeu n’est pas seulement technologique. Il est démocratique. Pour les élus locaux, investir dans l’intelligence artificielle n’a de sens que s’ils investissent d’abord dans les citoyens. David Lacombled est président de La villa numeris. Municipales 2026 - Investir dans l'IA et dans les citoyensTélécharger

Productivité, emploi, jeunesse : l’IA face à l’épreuve du réel

par Thierry Taboy le 31 octobre 2025 Thierry Taboy LAB
L’intelligence artificielle ne détruit pas l’emploi, elle le réinvente. En transformant les tâches et en libérant du temps, elle promet des gains de productivité tout en révélant une nouvelle fracture entre savoir automatisé et intelligence humaine. Alors que la majorité des projets d’IA échouent faute d’une approche réfléchie, la clé réside désormais dans la formation et le dialogue avec la technologie. L’avenir du travail appartiendra à ceux qui sauront donner du sens à ces outils, car l’IA ne sera éthique que si nous la rendons telle.
L’intelligence artificielle redistribue silencieusement les cartes du travail. Pas en supprimant des métiers, mais en redessinant les tâches qui les composent.La productivité augmente sous conditions, les marges suivent et s’élargissent, mais la question essentielle demeure : à quoi servira le temps libéré ? Les études convergent : les entreprises qui adoptent l’IA avec une gouvernance adaptée enregistrent une croissance supérieure de 6 % de l’emploi et de 9,5 % des ventes. Mais 95 % des projets échouent encore faute d’usage maîtrisé. La technologie est prête. Ce sont les humains qui ne le sont pas. Derrière les courbes de performance, un paradoxe : les emplois les plus exposés à l’automatisation ne sont plus ceux de l’industrie, mais ceux de l’information — comptables, développeurs, analystes. Et ce sont surtout les jeunes diplômés qui en subissent le choc. Les 22-25 ans dans ces métiers ont vu leur emploi chuter de 13 % depuis 2022. Pourquoi ? Parce que l’IA imite bien la connaissance codifiée, celle qu’on enseigne à l’école. Mais elle n’imite pas encore l’intelligence vivante : le discernement, la créativité, la capacité à relier les faits à leur contexte humain. Or cette fracture cognitive pourrait devenir le nouveau fossé social. Si nous laissons l’IA décider sans comprendre, nous remplaçons la pensée par la procédure. C’est là que se joue le véritable enjeu : non pas une guerre entre l’homme et la machine, mais une discipline d’usage, une hygiène de l’intelligence artificielle. Avec un triangle d’or : Acculturation, pour comprendre les algorithmes et leurs biais économiques ; Dialogue éclairé, pour savoir interroger l’IA sans s’y soumettre ; Mise à jour permanente, pour que le temps gagné serve à apprendre se confronter à l'autre dans ses différences, se cultiver , pas à s’endormir. Mais cette hygiène suppose aussi de repenser la formation des jeunes. L’école et l’université doivent enseigner moins la maîtrise d’outils que la capacité à incarner l’humain dans le management. Cela passe par le développement de l’écoute, de la coopération et de la réflexivité : des qualités qu’aucun algorithme ne remplacera. Le futur du travail n’appartiendra pas à ceux qui savent exécuter, mais à ceux qui savent faire grandir les autres. Le leadership de demain sera horizontal : un leader qui relie, anime des collectifs hétérogènes, croise les savoirs et fait circuler l’intelligence au lieu de la concentrer. Cette posture n’est pas un renoncement à l’autorité : c’est sa transformation en influence partagée. L’IA ne sera ni responsable, ni fiable, ni digne de confiance sans cette hygiène collective. Elle ne sauvera ni la planète ni l’emploi si nous n’investissons pas d’abord dans la conscience critique de ceux qui la manient. Jensen Huang, PDG de NVIDIA, le dit sans détour : « les électriciens et les plombiers seront les grands gagnants de la révolution IA ». Parce qu’ils construisent l’infrastructure du futur. Mais la vraie infrastructure reste humaine : notre capacité à penser ce que nous faisons. Productivité, emploi, jeunesse : l’équation ne se résoudra pas par la technologie seule, mais par l’éducation du regard. L’éthique ne viendra pas de la machine — elle viendra de notre façon de rester humains en l’utilisant.

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