Auteur : Christian Lequesne

Élections en Allemagne : un « désastre » pour les partis traditionnels ?

par Christian Lequesne le 25 septembre 2026
La progression de l’AfD dans plusieurs Länder de l’est de l’Allemagne, conjuguée à l’affaiblissement de la CDU, du SPD et des Verts, confirme la profonde recomposition du paysage politique allemand. Dans cet article pour Conférence, le responsable de la commission Géopolitique du Laboratoire de la République Christian Lequesne analyse les ressorts de cette évolution et les fragilités des partis traditionnels en Allemagne. La poussée de l’extrême droite en Allemagne annonce-t-elle une transformation durable de l’équilibre politique allemand et, plus largement, européen ?
Après la victoire du parti d’extrême droite AfD aux élections régionales de Saxe-Anhalt le 7 septembre (43,7% des voix), l’Allemagne se réveille le 21 septembre avec une nouvelle défaite pour le parti du Chancelier Merz, l’Union chrétienne-démocrate (CDU). L’AfD est arrivée première aux élections régionales du Land de Mecklembourg-Poméranie, totalisant 38,2% des voix, contre 16,7 % au précédent scrutin de 2021. Elle est suivie par le parti social-démocrate (SPD) qui, grâce au jeu des coalitions, devrait conserver la présidence du Land. Pour la première fois depuis 1949, la CDU n’atteint pas la barre des 5% requises à toute élection en Allemagne pour avoir des élus. À Berlin, c’est le parti de gauche Die Linke qui réalise le meilleur score avec 25,7% des voix, soit le double de 2021. La CDU perd le poste de maire conquis en 2023 au profit de la tête de liste du parti Die Linke qui devrait gouverner en coalition avec le SPD et les Verts. Une montée de l'AfD qui se fait à l'échelle de toute l'Allemagne La montée de l’AfD est donc très nette dans les Länder orientaux qui ont fait partie de la RDA jusqu’en 1990. Mais elle reflète aussi une évolution plus générale à l’échelle de toute l’Allemagne. En mars 2026, le parti a réalisé 18,8% des voix aux élections du Bade-Wurtemberg, région très « ouest allemande ». Cette évolution traduit clairement un rejet des partis politiques traditionnels incarnés au niveau national par la grande coalition entre la CDU-CSU et le SPD. Les électeurs allemands, notamment des classes populaires et des petites classes moyennes, marquent ce rejet alors que l’Allemagne a recours à la main d’œuvre immigrée pour son emploi, que le prix du carburant augmente et que les doutes surgissent sur le financement futur de l’État Providence, notamment la santé et les retraites. Face à ces craintes, la Grande Coalition incarne une forme d’attentisme. Le chancelier chrétien-démocrate Merz, 70 ans, a lancé un programme de réformes qui a du mal à être mis en œuvre. Il a rappelé le soir du 20 septembre qu’il s’y attellera plus que jamais. Celles-ci portent sur l’allègement fiscal, un meilleur contrôle de la politique migratoire ou encore une débureaucratisation des démarches administratives.  De son côté, le SPD a vu son discours social compromis par trop de temps de coalition avec la CDU, mais aussi par la crise générale des idées social-démocrates partout en Europe. Les grands partis traditionnels subissent les résultats de leur attentisme La CDU est un parti dont les électeurs sont vieillissants, à l’image de la démographie déclinante qui marque l’Allemagne. Il a surtout peu de réalisations originales à son actif depuis vingt ans qu’il gouverne, à l’exception peut-être de l’ouverture de la chancelière Merkel en 2015 aux réfugiés, qui lui a toutefois valu des réactions contraires. En matière économique, le parti CDU s’est surtout attelé à défendre le statu quo budgétaire, sans encourager les investissements dans les secteurs innovants. Il a souvent accompagné l’industrie allemande dans sa gestion des acquis, au lieu de chercher à anticiper les changements mondiaux. Le résultat est une crise des secteurs phares de l’économie allemande, dont le symbole le plus fort est l’industrie automobile. Cette dernière pourrait perdre 100 000 emplois en continuant à produire des voitures thermiques, alors que la concurrence chinoise inonde les marchés de voitures électriques. La période Merkel est souvent analysée positivement pour sa stabilité. Elle fut aussi une ère de conservatisme au sens littéral du terme. La CDU, mais aussi le SPD, payent aujourd’hui les frais de leur attentisme auprès de l’électorat. Le chancelier Merz conservera sans nul doute son mandat après les mauvais résultats électoraux de septembre 2026, mais beaucoup pensent déjà à qui pourrait le remplacer pour incarner un souffle de renouveau et d’innovation. Si ce sursaut modernisateur n’intervient pas, la CDU continuera à perdre des voix au profit de l’AfD. L'AfD marque une rupture dans la tradition politique allemande Faut-il s’inquiéter du programme radical de l’AfD ? En Allemagne, toute montée de l’extrême droite revêt une signification alarmante en raison du passé. N’oublions jamais que la République fédérale d’Allemagne s’est entièrement reconstruite à partir de 1949 sur un message de résilience démocratique en réaction à l’expérience national-socialiste. Ce ne fut pas le cas en RDA où l’antifascisme officiel du régime communiste suffit à exorciser tous les péchés du national-socialisme. L’AfD présente un programme de rupture radicale qui a de quoi faire frémir tout démocrate en Allemagne et en Europe. Il prône un rejet complet de l’immigration, un oubli du passé national-socialiste et communiste, un éloignement de la construction européenne et une gestion corporatiste de l’économie. Le programme du parti AfD s’inscrit dans un mouvement qui n’est pas seulement allemand, mais plus largement européen. Il faudra observer de près comment le parti progresse aux prochaines élections régionales prévues en 2027, notamment dans le grand Land de Rhénanie du nord – Westphalie tenu par une figure marquante du CDU, Hendrik Wüst, qui peut prétendre remplacer Friedrich Merz à la chancellerie fédérale. Si l’AfD continue de progresser à ces élections, il faudra alors se poser sérieusement la question de sa possible victoire aux élections fédérales prévues en 2029. Une victoire pour Die Linke liée à la figure de Elif Eralp Il faut souligner le résultat faible des Verts aux élections de septembre 2026 (5,7% en Mecklenburg-Poméranie et 14,2 % à Berlin). Le parti bourgeois-bohême n’a jamais été très implanté à l’est de l’Allemagne. En revanche, dans son bastion historique de Berlin, le parti n’arrive qu’en quatrième position après die Linke, la CDU et l’AfD, perdant 4,5% des suffrages par rapport à 2021. La victoire de Die Linke à Berlin est largement due à la personnalité de sa leader, Elif Eralp, une Berlinoise née de parents turcs réfugiés, qui a joué à fond la carte du multiculturalisme dans une ville où 40% de la population est d’origine étrangère, mais plus encore celle de la crise du logement. Elif Eralp souhaite nationaliser le parc locatif détenu par des grands groupes immobiliers pour faciliter l’accès des plus modestes au logement. Il s’agit d’une mesure qui a séduit les milieux populaires et la jeunesse confrontés depuis plusieurs années à la difficulté de se loger dans une ville où ce ne fut pas du tout un problème pendant fort longtemps. Ce vote de gauche exprime une fois de plus le manque de confiance des classes populaires et des petites classes moyennes à l’égard des partis traditionnels, et notamment de la CDU. Les mensonges du maire CDU sortant, Kai Wegner, sur son emploi du temps, lors d’une méga-panne d’électricité en janvier 2026, n’ont pas arrangé la situation. Des élections locales qui illustrent la crise du libéralisme politique en Europe Bien entendu, l’Allemagne compte encore des partis traditionnels capables de mobiliser une partie des électeurs. Ils sont cependant en crise et n’apparaissent plus comme un rempart absolu à la montée de l’extrême droite. En Europe, le paysage politique de l’Allemagne s’est en quelque sorte « normalisé ». L’extrême droite, tabou absolu ne l’est plus. C’est évidemment dans un contexte européen qu’il faut considérer ces évolutions. Dans plusieurs États membres, les prochaines échéances électorales nationales laissent présager une augmentation des scores pour les extrêmes droites : France, Espagne et Pologne en 2027. Les partis d’extrême droite incarnent tous le refus des principes essentiels de la construction européenne : souverainisme national, protectionnisme économique, rejet de tout accueil des étrangers. En partant du local pour interroger le global, les élections régionales en Allemagne confirment bien la fin de l’ère du libéralisme politique qui a suivi la fin de la Guerre froide en Europe, voire plus largement dans le monde. Partout, l’ordre doit remplacer la démocratie, la fermeture des frontières, leur ouverture, le national se substituer à l’européen. Alors même que la configuration du monde devrait appeler logiquement les Européens à s’unir pour affronter de nouvelles concurrences de puissance, les évolutions politiques internes se situent totalement à l’encontre. Comme si l’Europe avait besoin de tester ces nouveaux replis nationaux voulus par les extrêmes-droites pour mieux s’enfoncer et disparaitre un peu plus du radar des puissances mondiales. On comprend pourquoi la Russie, la Chine, mais aussi les Etats-Unis de Trump, affichent une satisfaction au lendemain de scrutins qui viennent d’avoir lieu en Allemagne. Chaque pas en avant de l’extrême droite représente pour eux une victoire visant à à s’emparer de la gouvernance du monde. En Europe, la menace extérieure se nourrit complètement de la menace interne. Pour les partis traditionnels, il est difficile de faire de la menace extérieure un argument mobilisateur. Les électeurs allemands qui ont voté pour l’AfD ne perçoivent pas du tout de danger russe, malgré les provocations de Moscou sur le territoire allemand, dont le plus notable fut l’envoi d’un drone explosif sur l’aéroport de Leipzig en août 2026. L’électorat AfD vote d’abord pour des questions économiques et sociales, comme le coût de la vie, les retraites ou la fiscalité. Le seul contre-récit crédible de la part des partis traditionnels est à son tour l’utilisation du registre économique et social. C’est le choix qu’a fait le Chancelier Merz en déclarant, devant le désastre électoral de son parti, qu’il continuera les réformes. Mais dans son cas, il s’agit de les mener en appelant à des restrictions devant l’état critique de la démographie et des finances publiques. Et cela, beaucoup d’électeurs des extrêmes ne sont pas en mesure de l’entendre. Leur émotion face au changement est largement plus forte que leur raison. Ceci démontre plus que jamais qu’étudier la politique comme un phénomène de choix rationnels n’a strictement aucun sens. Christian Lequesne est responsable de la commission Géopolitique du Laboratoire de la République. Professeur de science politique, ancien directeur du Centre de recherches internationales (CERI) de Sciences Po. Spécialiste des politiques européennes et des pratiques diplomatiques, il est co-auteur de l'ouvrage La France et l'Union européenne (Presses de Sciences Po, 2026) et auteur de plusieurs ouvrages, dont La Puissance par l’image. Les États et leur diplomatie publique (dir.) (Presses de Sciences Po, 2021) et Le diplomate et les Français de l’étranger : comprendre les pratiques de l’État envers sa diaspora (Presses de Sciences Po, 2024). Retrouvez l'analyse de Christian Lequesne sur le site de Conférence.

La démocratie a besoin de l’Europe dans les Balkans

par Christian Lequesne le 3 juillet 2026
Alors que l’élargissement de l’Union européenne revient au premier plan sous l’effet de la guerre en Ukraine, le débat sur l’adhésion des pays des Balkans occidentaux suscite de nombreuses interrogations. Comme le souligne Christian Lequesne dans cette tribune publiée dans Ouest-France, au-delà des craintes économiques ou sécuritaires, cette question engage aussi l’avenir démocratique de la région et la capacité de l’Europe à affirmer son influence face aux puissances concurrentes.
Les crises qui se sont succédé depuis 2008 ont ralenti le processus d’adhésion de nouveaux États membres à l’Union européenne (UE). L’intervention russe en Ukraine l’a relancé. Parmi les candidats à l’UE, il y a six pays des Balkans occidentaux. Cinq appartenaient jadis à la Yougoslavie : la Bosnie-Herzégovine, le Kosovo, la Macédoine du Nord, le Monténégro et la Serbie ; le sixième fut longtemps l’un des pays les plus fermés du monde : l’Albanie. Aujourd’hui, le Monténégro et l’Albanie sont les plus avancés dans les réformes qui permettraient de rejoindre l’UE à la fin de la décennie. Ce changement nécessitera cependant la ratification de traités d’adhésion dans les 27 États membres. En France, la Constitution prévoit une procédure référendaire, sauf si l’Assemblée nationale et le Sénat décident de s’en saisir, par un vote contraignant à la majorité des 3/5es. Les arguments que l’on pourra utiliser dans une campagne référendaire contre ces adhésions sont devinables : le différentiel économique risquant de nourrir le dumping social mais aussi la prolifération des mafias et du crime organisé. La France ignore souvent la réalité contemporaine des Balkans au-delà de quelques clichés simplistes. Parmi ces points ignorés se trouve la transformation des sociétés civiles. En Serbie, des milliers de citoyens manifestent depuis un an et demi contre le pouvoir semi-autoritaire du président Aleksandar Vučić. Ils en appellent chaque semaine à la démocratie et à l’État de droit, sur le modèle de l’UE. Une jeunesse mobilisée contre la corruption En Albanie, se déroule depuis plusieurs semaines la « Révolution des flamants roses », vague de manifestations qui s’opposent à la cession à la famille Trump par le gouvernement albanais du droit de construire un complexe balnéaire délétère pour la faune sauvage. Dans les deux cas, les manifestants de Belgrade et Tirana sont de jeunes gens qui veulent un avenir démocratique pour leurs pays. Ils en ont assez de l’appropriation clientéliste de la décision par les vieilles élites politiques et veulent sortir de la corruption. Il nous appartient d’entendre ces revendications démocratiques. Et notre meilleur soutien sera de dire « oui », le moment venu, à l’entrée de ces pays, car cela renforcera le contrôle de l’Union européenne sur l’État de droit. La conditionnalité européenne a fonctionné en Hongrie. Après les dérives populistes de Viktor Orbán, les Hongrois sont revenus à la démocratie pluraliste au nom des principes et des valeurs de l’UE. L’adhésion à l’UE représente aussi l’espoir des jeunes générations des Balkans, qui se sentent profondément ancrés à l’Europe. Si nos pays ne le comprennent pas et refusent les adhésions à l’Union européenne, d’autres sauront profiter de la déception des sociétés des Balkans. Ces pays s’appellent la Chine, la Russie ou la Turquie. Tous trois se sont dotés de politiques d’influence qui visent beaucoup d’objectifs (notamment économiques), sauf le soutien à la démocratisation. Voulons-nous qu’ils imposent leur modèle politique dans les Balkans au détriment de l’UE ? Une fois de plus, notre responsabilité citoyenne est engagée à l’égard de notre continent. Christian Lequesne est co-responsable de la commission Géopolitique du Laboratoire de la République. Professeur de relations internationales au CERI-Sciences Po, ancien directeur du CERI, il travaille sur la diplomatie, l’Europe et l’état de la démocratie. Il est l’auteur de plusieurs ouvrages, dont La Puissance par l’image. Les États et leur diplomatie publique (dir.) (Presses de Sciences Po, 2021) et Le diplomate et les Français de l'étranger : comprendre les pratiques de l'État envers sa diaspora (Presses de Sciences Po, 2024). Retrouvez la tribune de Christian Lequesne sur le site de Ouest-France.

Un nouveau gouvernement à Berlin : quelles implications ?

par Christian Lequesne le 7 mars 2025 photo de Christian Lequesne
Quatre questions à Christian Lequesne, membre du Conseil scientifique du Laboratoire de la République, co-animateur de la commission géopolitique et professeur de science politique à Sciences Po.
Quelles leçons tirer des élections allemandes ? Il y en quatre essentiellement. D'abord, il y a en Allemagne, comme dans tous les pays européens d’ailleurs, un éclatement des votes. Le bipartisme CDU-SPD est révolu. On assiste aussi à une montée claire et nette de l’extrême droite (20%), ce qui n’est pas banal pour Allemagne compte tenu de son histoire. La social-démocratie s’écroule alors que la gauche radicale (Die Linke) fait un bon score et que les écologistes (Die Grüne) se maintiennent. Enfin, le parti chrétien-démocrate de centre-droit, CDU/CSU, malgré la baisse de ses scores, reste un parti fort, puisqu’il recueille 28% des voix. Ceci signifie que l’Allemagne possède encore un grand parti de masse de centre-droit qui appelle à une politique centriste, pro-européenne et modérée. Quelle coalition sera formée ? Le leader de la CDU/CSU, Friedrich Merz, qui arrive en tête des élections, sera le futur chancelier. Il n’a guère d’autre choix que de s’allier avec le Parti social-démocrate (SPD). On continue de parler en Allemagne d’une « grande coalition » bien que le terme soit impropre puisque le SPD n’est que le troisième parti après la CDU/CSU et l’AFD. Les écologistes ont fait un score trop bas pour pouvoir être l’allié des chrétiens-démocrates. C’est dommage, car ce parti aurait été complémentaire de la CDU-CSU. Au niveau régional, l’attelage entre les chrétiens-démocrates et les Verts fonctionne généralement très bien. Il est vrai que les Verts ne sont plus du tout ce qu’ils étaient à leur création dans les années 80. Ce parti, s’il considère prioritaire la décarbonisation de l’économie, est aussi très favorable à un développement des dépenses en matière de défense. Qui l’eût cru ? Il n’y aura pas de coalition avant avril 2025. En Allemagne, les partis qui gouvernent doivent conclure un accord de coalition et cela prend du temps, car c’est une feuille de route détaillée à laquelle le gouvernement se tient généralement. Que peut-on attendre de la coalition entre la CDU/CSU et le SPD ? Au plan interne, ce n’est pas l’attelage qui sera le plus réformiste, alors même que le modèle économique allemand qui reposait sur un gaz russe peu cher et des exportations fortes vers la Chine et les Etats-Unis, est essoufflé. On n’assistera guère à une volonté de transformer le modèle mais de plutôt à le faire fonctionner le mieux possible. Les chrétiens-démocrates se concentreront sur la libéralisation de l’économie (moins de régulation, moins de taxes pour les entreprises) et les sociaux-démocrates essayeront de sauver un Etat-Providence réformé. Il y a de fortes chances pour que les deux partis s’accordent sur une utilisation plus flexible du fameux « frein à la dette ». Ce principe constitutionnel empêche les investissements par la dette publique, alors qu’il y a un cruel besoin de renouveler les infrastructures, notamment dans la partie ouest du pays. Pour ce qui concerne la politique européenne et étrangère, le nouveau chancelier jouera la carte de la coopération avec la France. Il est aussi prêt, et c’est assez remarquable pour un chrétien -démocrate, à considérer que l’Europe s’affranchisse de la seule garantie de sécurité américaine. Il l’a dit ouvertement et c’était courageux de le faire. Les Allemands ne veulent pas laisser tomber l’Ukraine mais ils doivent aussi dépenser plus pour la défense. Sur ce plan, les sociaux-démocrates sont plus conservateurs. Et il faut espérer qu’ils n’empêchent pas l’Allemagne d’augmenter ses dépenses militaires. De même, une partie du SPD est traditionnellement très « compréhensif » à l’égard de la Russie. Il faut espérer que cela ne nuise pas à la coopération absolument nécessaire entre Européens pour essayer de lancer un plan de paix qui ne soit pas complètement aux conditions de Poutine, alors même ce dernier se sent désormais protéger par la nouvelle politique étrangère de Washington. Quelles implications pour la coopération de l’Allemagne avec la France ? Le futur chancelier Merz est attaché à la construction européenne, dans la tradition des chrétiens-démocrates rhénans (il est originaire de la Rhénanie du nord Westphalie). Emmanuel Macron devrait s’entendre mieux avec lui qu’avec son prédécesseur Olaf Scholz. Merz comprend le sens du concept d’autonomie stratégique soutenu par le président français depuis plus années. Il devra toutefois composer avec les sociaux-démocrates. Ce sera certainement l’occasion de batailles internes tant ces derniers restent sur des positions traditionnelles en matière de sécurité. On verra donc, mais Merz ouvre au moins la possibilité d’un soutien au changement que Macron appelle de ses voeux. En matière de défense européenne, rien n’est possible sans un triangle Paris-Berlin-Varsovien, auquel est associé la Grande-Bretagne malgré le Brexit. La réunion de Londres a montré le 2 mars 2025 que les Allemands étaient solidaires des autres Européens, bien qu’ils ne soient pas prêts encore à dire ouvertement qu’ils enverraient des troupes en Ukraine.

Rébellion du groupe Wagner contre Moscou, un semblant de coup d’état ?

par Christian Lequesne le 29 juin 2023
Vendredi dernier, Evguéni Prigojine et son groupe paramilitaire russe Wagner sont entrés en rébellion armée contre Moscou après avoir accusé l'armée russe d'avoir mené des frappes meurtrières sur des camps de ses combattants. Christian Lequesne, ancien directeur du CERI, professeur de sciences politiques à Sciences Po Paris et membre du comité scientifique du Laboratoire de la République, analyse ce soudain revirement de situation qui n'a duré que vingt-quatre heures mais qui a remis en cause l'invulnérabilité de Vladimir Poutine.
Le Laboratoire de la République : Complot intérieur, machination des services secrets, diversion militaire…Près d’une semaine après les faits, quel sens donner à l’évènement ? Christian Lequesne : Il est difficile de lui donner un sens définitif. On s’interroge encore. Mais il semblerait que l’enjeu fut pour le chef des Wagner, Prirogine, de résister à l’absorption de ses mercenaires dans les troupes du ministère de l’Intérieur. D’où les mots très durs pour le ministre de la Défense, Choïgou, et pour le chef d’état major, le Général Guerassimov. Certains officiers n’aimant pas ces deux derniers, comme le Général Sourovikine, en ont profité pour appuyer Wagner. Ils reculent aujourd’hui, car Poutine est en train de reprendre la situation en mains. Le Laboratoire de la République : C’est la première fois depuis son arrivée au Kremlin que le pouvoir de Vladimir Poutine vacille. L’échec de Wagner va-t-il selon vous l’affaiblir ou au contraire le renforcer ? Christian Lequesne : Il est évident que c’est un affaiblissement. Dans un pays qui continue d’entretenir le culte du chef à la tête de la nation, toute contestation du chef se transforme en diminution de pouvoir. D’où la forte présence médiatique de Poutine depuis quelques jours sur le front de la guerre. Il commente les avancées russes, les pertes militaires etc. avec un sens du détail nouveau. Tout ceci pour bien montrer à l’opinion russe qu’il contrôle la situation. Il ne serait pas étonnant qu’il décide de faire monter la pression en termes de terreur. L’attaque du restaurant à Kamarotsk, qui a fait 10 morts et 61 blessés, peut être lu ainsi. Le Laboratoire de la République : Evgueni Prigojine pourrait-il jouer un rôle dans les mois ou années à venir en Russie ?  Christian Lequesne : Difficile à dire avec précision. Il est semble-t-il réfugié à Minsk où le président biélorusse l’aurait accueilli avec l’idée de jouer un rôle de médiateur avec Poutine. Les Wagner sont retournés au combat. Poutine, après avoir fustigé les traitres, a dit qu’il n’y aurait pas de poursuite. Prirogine à mon avis n’aura pas de rôle dans l’appareil d’Etat mais continuera à monayer ses services en faisant monter un peu les enchères. N’oublions jamais que derrière Wagner, il n’y a pas que des sentiments nationalistes. Il y aussi des intérêts financiers qui se traduisent en espèces sonnantes et trébuchantes pour leur chef. L’accès accru aux ressources minières en Afrique peut être une compensation. Le Laboratoire de la République : Comment pourrait finir le règne de Poutine ? Le scénario du putsch militaire est-il le plus probable ? Christian Lequesne : Je n’y crois pas de la part des militaires de l’armée régulière, mais de la part d’un groupe mercenaire comme Wagner, personne ne peut l’exclure. C’est dans le fond ce que Prirogine a tenté, sans que nous sachions s’il était décidé à aller au bout ou s’il voulait simplement faire monter la pression pour négocier son indépendance. Je pense que dans un pays comme la Russie, une « révolution de palais » n’est jamais à exclure, mais je verrai cela plutôt comme le fait de certains politiciens qui considèreraient Poutine « épuisé » en association avec des officines de renseignement. Mais une fois encore, je ne crois pas que nous en soyons là, comme la reprise en mains par Poutine l’a montré. Ce scénario serait plus probable si l’offensive ukrainienne réussissait à reprendre de grandes parts de territoire, donnant l’impression au peuple russe que le pays perd vraiment la face. Pour l’instant, une bonne partie de l’opinion russe, abreuvée par la seule télévision d’Etat, continue de croire que la Russie va gagner contre les fascistes ou les néonazis.

Relations franco-allemandes : l’Allemagne tentée de faire cavalier seul en Europe ?

par Christian Lequesne le 14 novembre 2022
Depuis quelques semaines, notamment dans le contexte de la visite d'Olaf Scholz en France le 26 octobre dernier, de nombreux commentateurs ont évoqué l'existence de tensions dans la relation franco-allemande. Christian Lequesne, ancien directeur du CERI et professeur de sciences politiques à Sciences Po Paris, évoque pour le Laboratoire de la République les doutes qui planent sur l’avenir du leadership franco-allemand.
Le Laboratoire de la République : De nombreux commentateurs ont évoqué l’existence de tensions dans la relation franco-allemande. De quoi parle-t-on exactement ? Christian Lequesne : Ce sont des tensions liées à deux problèmes : d'abord les questions de dépendance énergétique, et par ailleurs des difficultés à se mettre d'accord sur les questions de défense. Sur les questions énergétiques, les Allemands, comme vous le savez, sont beaucoup plus dépendants que nous ne le sommes du gaz russe. Ils ont été très peu raisonnables ces dernières années puisque, à l'époque de Madame Merkel, ils ont encore négocié la construction d’un nouveau pipeline avec les Russes, le fameux Nord Stream II, qui finalement n'est pas entré en fonction (Nord Stream I a par ailleurs été saboté, sans que l'on sache avec certitude si ce sont les services russes qui sont à l'origine de ce sabotage). Ils ménagent un peu cette question de la dépendance à l'égard de la Russie, parce que leur industrie a besoin d'énormément de ressources. Les Allemands ont donc tendance à faire cavalier seul. Ils se sont par exemple opposés à une proposition française qui était très largement soutenue par l'ensemble des pays européens qui consistait à fixer un seuil au prix des importations en provenance d'autres pays que la Russie, parce qu'ils ont peur que cela amène le Qatar, la Norvège, l'Azerbaïdjan à ne pas vouloir vendre à l'Europe. Du côté de la France, du côté de la Belgique, du côté de l'Italie, on est très soucieux de la question des prix. Deuxièmement, les Allemands ont pris une série de mesures, un paquet d'aides aux consommateurs, qui représente quand même 200 milliards d'euros, sans véritable consultation préalable de Paris et des autres Européens. Et il est évident que ces aides faussent d'une manière ou d'une autre la concurrence puisqu'on est dans un système de libre marché. Les Allemands étaient aussi très favorables au développement d'un pipeline entre l'Espagne et la France qui permettrait d'alimenter l'Allemagne à partir des ports espagnols. Des problèmes environnementaux se posaient côté français, pour la Catalogne française notamment. Ce projet a été abandonné, mais cela a été aussi un élément de tension. Deuxième sujet : la défense. Sur les questions de défense, le chancelier allemand a annoncé il y a plusieurs mois un plan de modernisation de l'armée de 100 milliards d'euros. En même temps, les Allemands ne jouent pas le jeu de la coopération industrielle, et cela énerve un peu la France. Il y a en particulier deux sujets de contentieux qui sont la construction d'un avion de combat (SCAF) et la construction d'un char (le projet MGCS). Par ailleurs, les Allemands ont souscrit à l'idée de l'autonomie stratégique européenne très chère au Président de la République, mais en même temps, ils restent très classiquement otanien et ont, par exemple, accepté de faire partie d'un consortium de quatorze pays de l'OTAN auxquels il faut ajouter la Finlande, simplement candidate, pour développer un bouclier antimissile. La France n'a pas vu cela d'un très bon œil parce que nous avons notre propre système antimissile sol-air développé avec des Italiens. Il y a donc beaucoup de sujets de contentieux. Le Laboratoire de la République : Quelles conséquences ces contentieux peuvent avoir dans les prochains mois et les prochaines années ? Christian Lequesne : il y a un effet d'entraînement politique au sein de l'Union Européenne. La capacité de leadership des deux pays est forcément entamée par ces contentieux bilatéraux. Or, d'un point de vue empirique, on constate qu'il est difficile de faire progresser l'agenda de l'Union Européenne, c'est à dire les politiques de l'Union européenne, s’il n'y a pas d'accord franco-allemand. C'est une sorte de condition structurelle de l'évolution européenne. Quand le couple franco-allemand est en désaccord, les dossiers n'avancent pas aussi vite que nécessaire. Le Laboratoire de la République : ces tensions peuvent-elles avoir des conséquences sur la politique européenne relative au conflit ukrainien ? Christian Lequesne : Je ne pense pas que les Français et les Allemands soient divisés sur le conflit ukrainien. Les lignes de clivage sont ailleurs. La vraie question qui se pose sur la doctrine de l'Union européenne à l'égard de la paix par exemple, c'est de savoir si on peut accepter une paix sans vainqueur et sans perdant, ou si l'on doit considérer que la paix n'est acceptable que s'il y a une défaite de la Russie. La France, comme l'Allemagne et comme l'Italie, est plutôt du premier avis : j’ai l’impression que ces pays sont prêts à accepter les conditions d'une paix, comme on l'a fait pour la Crimée, qui tienne compte de l'annexion des quatre territoires. En revanche, pour les Polonais, pour les Baltes, pour les Finlandais, pour les Suédois, cette option est totalement inacceptable. Ils estiment qu'il ne peut y avoir de paix qu'à partir du moment où la Russie aurait perdu la guerre contre l’Ukraine. C'est une vraie ligne de clivage. Les Français et les Allemands sont donc plutôt dans le même camp qui souhaite ménager la Russie au nom d'un principe de réalisme. Le Laboratoire de la République : cette situation est-elle conjoncturelle ou peut-elle durer ? Christian Lequesne : Pour vous répondre, il faudrait savoir si, véritablement, les Allemands se soucient moins aujourd'hui de la relation avec la France en Europe, ou si ce ne sont que des évènements conjoncturels. Pour l'instant, je crois qu'aucun analyste sérieux ne peut répondre à cette question. Mais il y a des tendances qui montrent qu'à Berlin, on est moins sensible aujourd'hui à la recherche de compromis systématique avec la France, pour progresser en Europe, qu'on ne l'était dans le passé. Alors que du côté français, on sent bien dans le discours du Président de République, que la relation avec l'Allemagne reste fondamentale. Cela traduit aussi une forme d'asymétrie de puissance entre les deux pays qui s'est installée et qui rend la relation bilatérale plus compliquée, dès lors qu'on parle d'effet d'entraînement dans l'Union européenne. Ce n’est pas la première fois qu’il n’y a pas d’accord entre les Français et les Allemands sur des sujets importants. Mais le couple franco-allemand a tout de même une caractéristique invariable, c’est la recherche du compromis : on arrivait jusqu’à présent à mettre les sujets de contentieux sur la table et à trouver des compromis. Plus les positions de départ sont opposées, plus il y a une capacité à trouver un compromis final. Si ce schéma se vérifie encore, ce qui se passe n’est pas très inquiétant. En revanche, la condition du compromis, c’est une volonté commune de faire avancer l’Europe avec l’Allemagne. Il y a un point d’interrogation sur ce sujet côté allemand : n’est-il plus forcément nécessaire de s’entendre avec les Français pour faire progresser l’Europe ?  Le Laboratoire de la République : les Allemands imaginent donc d’autres formes de relations partenariales ? Christian Lequesne : Les Allemands ont des soutiens importants en Europe du Nord. Les Pays-Bas, le Danemark, la Suède par exemple sont des pays qui considèrent qu’il y a un modèle allemand vertueux, le modèle de l’économie allemande. Dans l’ensemble, les Allemands ont des soutiens, alors que du côté français, c’est plus compliqué. L’Europe du Sud, la Grèce et l’Espagne, oui, mais ça ne pèse pas énormément dans le de processus de décision.

Christian Lequesne : « Les Européens appellent de leurs vœux l’européanisation de la vie publique »

par Christian Lequesne le 21 mars 2022 Château de Versailles
Les dirigeants de l'Union européenne se sont retrouvés jeudi 10 et vendredi 11 mars derniers à Versailles pour un sommet des 27 historique dans le contexte de la guerre en Ukraine. L’occasion de s’interroger sur les conséquences que pourraient avoir, à court ou long terme, la guerre en Ukraine sur les politiques publiques européennes.
Les décisions prises à l'issue de ce sommet ont-elles été à la hauteur des circonstances et des enjeux ? Christian Lequesne : Je dirai non. Bien entendu, je comprends le souhait de ne pas se précipiter dans le contexte de la guerre en Ukraine, mais trop de déclarations restent des généralités ou des engagements de principe. Le plus révélateur est l'engagement à augmenter les dépenses consacrées à la défense. On aurait pu être précis, citer un seuil par rapport au PNB (comme celui des 2% à l'OTAN). Or rien. L'idée de confier à la Commission une étude sur les déficits d'investissement montrent que certains États membres ne veulent pas s'engager et cherchent à gagner du temps. On ne peut pas dire que le grand sursaut visant à rendre concret l'autonomie stratégique de l'UE soit déjà là. Une étude de l'European Council on Foreign Relations du 9 mars 2022 a montré que les Européens s'en remettaient de plus en plus à l'Union Européenne pour régler des enjeux politiques majeurs (sécurité, santé, niveau de vie). Assiste-t-on à un virage vers le fédéralisme ? Christian Lequesne : Je ne dirai pas cela. En effet, les Européens se rendent compte que de plus en plus de politiques publiques devraient mieux être traitées au niveau européen pour être efficaces. Ils appellent donc de leurs vœux cette européanisation de l'action publique. En même temps, ils ne veulent pas d'un gouvernement européen. Or dans un système fédéral vous avez un niveau central à côté des niveaux fédérés. C'est cela qui me fait dire que le virage vers le fédéralisme n'a pas lieu. Mais on peut parler d'une fédéralisation des politiques publiques. Une étude de l'IFOP pour la Fondation Jean Jaurès publiée le 9 mars montrait qu'Allemands, Italiens, Français et Polonais étaient favorables à 68% à la création d'une armée européenne. Les Allemands ont évolué très favorablement sur le sujet depuis 2014 (+22 pts), date de la dernière étude. Est-ce le signe que ce projet pourrait voir le jour ? Christian Lequesne : Je ne crois pas à l'idée d'une armée européenne du type de celle que prévoyait en 1952 la Communauté européenne de défense (projet enterré par l'Assemblée nationale française de l'époque) car cela supposerait l'existence d'un gouvernement européen qui n'existe pas encore. Mieux vaut penser à renforcer la défense européenne, c'est à dire l'interopérabilité des armées nationales pour pouvoir les mobiliser en cas de conflit. Cela suppose des dépenses militaires supérieures dans tous les États membres, une mutualisation de la fabrication des armements plus grande et un centre stratégique sous la forme d'un état-major européen (comme il en existe un pour l'OTAN). Cette évolution-là est faisable en tirant des leçons sérieuses de l'Ukraine. Christian Lequesne est professeur de sciences politiques à Sciences Po Paris et professeur invité au Collège d'Europe. Il a notamment publié La puissance par l'image. Les États et leur diplomatie publique, en 2021, aux Presses de Sciences Po.

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