Auteur : Tina Robiolle

Mobilisation de la jeunesse : la non-violence, une stratégie de transformation démocratique

par Tina Robiolle le 2 novembre 2026
Alors que la mobilisation de la jeunesse a connu plusieurs semaines de tensions et de violences, sur fond de polarisation croissante du débat public, la réponse qui lui sera apportée engagera durablement le rapport de cette génération au conflit et à la démocratie. Transformer ce conflit en levier de changement suppose que toutes les parties s’engagent dans une démarche non violente — une stratégie qui s’apprend et s’organise — et privilégient le dialogue, des cortèges aux pouvoirs publics, estime Tina Robiolle, docteure en relations internationales, chargée d’enseignement à Sciences Po Paris.
Plus d’un mois après le début de la mobilisation de la jeunesse en France, le débat public semble se résumer à une question : de quel côté sommes-nous ? Pourtant, sommer chacun de choisir son camp risque d’aggraver les tensions. Une partie des jeunes peut en conclure que seule la violence permet de se faire entendre. La polarisation et la violence risquent alors de se renforcer mutuellement. Ce qui se joue est d’abord un conflit politique, avant d’être un problème d’ordre public. Alors que de nouvelles journées de mobilisation sont annoncées, il est encore possible d’enrayer l’escalade, mais cela suppose une responsabilité partagée. Parti de revendications concrètes sur les conditions d’études, le mouvement lycéen puis étudiant s’est exprimé par des rassemblements largement pacifiques, mais aussi par des blocages, des dégradations et des heurts avec les forces de l’ordre. Plus de 6 500 personnes, majoritairement mineures, ont été interpellées en deux semaines, et des centaines d’élèves, de personnels éducatifs et de policiers ont été blessés. Le 17 octobre, la journée contre la vie chère, à laquelle se sont joints des lycéens et des étudiants, a marqué un pic de violence : en marge de cortèges restés largement pacifiques, des groupes violents se sont livrés à des affrontements et à des pillages d’une ampleur rarement observée en une seule journée. Le 24 octobre, sous un dispositif de sécurité considérablement renforcé, les violences ont nettement reculé, sans disparaître. Aucune violence, d’où qu’elle vienne, ne peut être acceptée. Et les violences commises en marge des cortèges ne sauraient résumer le mouvement, pas plus que la réponse sécuritaire ne saurait dispenser de répondre à ce qui l’a fait naître. La force d’une démocratie ne se mesure pas à sa capacité à faire disparaître les désaccords, mais à les traiter sans laisser la violence devenir leur principal mode d’expression. Le désaccord fait partie de la démocratie Contester une décision, dénoncer une injustice ou réclamer un changement n’est pas un échec démocratique : les mobilisations peuvent faire évoluer les règles et révéler des problèmes que les institutions ne prennent pas suffisamment en compte. Tout dépend de la manière dont les désaccords sont exprimés et traités : ils peuvent ouvrir la voie au changement ou conduire à l’affrontement. Faire retomber la tension ne suffit pas si rien ne change sur le fond : pour le chercheur John Paul Lederach, « transformer » un conflit suppose d’en comprendre les causes, de rétablir la communication et de répondre aux problèmes soulevés. En France, où le passage au dialogue et au compromis reste trop souvent difficile, cette démarche est d’autant plus nécessaire. Prendre cette mobilisation au sérieux ne signifie ni approuver toutes ses revendications ni tolérer les violences, mais reconnaître qu’un désaccord appelle une réponse politique. La non-violence : une stratégie, pas une passivité Alors que certains discours militants présentent la violence comme un moyen de faire plier le pouvoir, la recherche montre que la non-violence peut être plus efficace. Erica Chenoweth et Maria Stephan ont étudié 627 campagnes menées entre 1900 et 2019 : plus de la moitié des campagnes non violentes ont atteint leurs objectifs, contre environ un quart des campagnes violentes. Ces chiffres concernent surtout des luttes contre des régimes autoritaires : ils ne permettent pas de prédire l’issue d’une mobilisation en France, mais ils éclairent des mécanismes utiles. Un mouvement non violent peut attirer davantage de participants et gagner des soutiens au-delà de son cercle initial. Lorsque les affrontements prennent le dessus, au contraire, le débat se déplace des raisons de la mobilisation vers les violences, et les plus radicaux peuvent finir par imposer leur agenda. La non-violence ne garantit pas la victoire et ne dispense pas de stratégie. Son efficacité a d’ailleurs reculé depuis les années 2010 : les pouvoirs en place ont appris à mieux contrer les mobilisations, tandis que certains mouvements, plus spontanés et moins structurés, peinent à s’organiser dans la durée. Les manifestations et les réseaux sociaux permettent de mobiliser rapidement, mais ne suffisent pas toujours à construire un mouvement capable de maintenir la pression et d’obtenir des changements. Ce recul ne remet pas en cause l’avantage de la non-violence dans les campagnes étudiées, mais rappelle qu’elle doit se préparer. Parmi les campagnes majoritairement non violentes, celles qui sont restées entièrement pacifiques ont atteint leurs objectifs dans 65 % des cas, contre 35 % pour celles où une minorité a recouru à la violence. La Serbie en offre un exemple récent : des étudiants mobilisés depuis 2024 ont fait de la non-violence un principe central de leur action. La liste issue de cette mobilisation vient de remporter les législatives du 25 octobre dernier face au parti au pouvoir depuis quatorze ans. La non-violence n’est pas l’absence de rapport de force, mais une manière de le construire sans fermer la porte à une issue négociée. Dans une situation comme celle que nous rencontrons aujourd’hui, la partie la moins puissante doit, comme l’a montré le chercheur Adam Curle, d’abord se faire entendre, en perturbant le cours normal des choses et en alertant l’opinion, pour rendre le statu quo difficile à maintenir et créer les conditions d’une négociation. La résistance civile non violente permet ainsi de contester un rapport de pouvoir tout en gardant le dialogue possible. Manifester pacifiquement, ce n’est donc pas renoncer à peser : c’est chercher à modifier le rapport de force sans compromettre la possibilité d’obtenir des avancées. Concrètement, les travaux sur la résistance civile dégagent quelques principes qui valent aussi en démocratie. La discipline non violente s’organise : une charte de conduite partagée, un service d’ordre formé à la désescalade, une distance claire avec les groupes violents. Les organisations lycéennes et étudiantes jouent ici un rôle central, en contribuant à la discipline collective du mouvement et en servant d’interlocutrices dans le dialogue. Diversifier les modes d’action, par des actions symboliques, des initiatives créatives ou même l’humour, permet de mobiliser largement, à moindre coût, tout en limitant les risques pour les participants. Un mouvement gagne aussi à élargir ses soutiens au-delà de la seule communauté éducative (parents inclus), en montrant que ses revendications, des conditions d’études à l’accès à l’enseignement supérieur, touchent à des enjeux qui concernent toute la société, comme l’égalité des chances. Il gagne enfin à se fixer des objectifs intermédiaires atteignables, pour consolider ses avancées plutôt que de tout miser sur un rapport de force frontal. La désescalade, une responsabilité partagée La responsabilité de la désescalade ne repose pas sur les seuls manifestants. La manière dont les pouvoirs publics encadrent une mobilisation peut contribuer à apaiser les tensions ou, au contraire, à les aggraver. Traiter toute une foule comme une menace, sans distinguer les manifestants pacifiques des auteurs de violences, nourrit le sentiment d’injustice et peut radicaliser certains participants. Le schéma national de maintien de l’ordre de 2020 prévoit pourtant un usage proportionné de la force, la recherche de la désescalade et un dialogue permanent avec les manifestants : ces principes doivent être pleinement appliqués, a fortiori face à des lycéens. Le recul des violences le 24 octobre, dans un contexte de déploiement sécuritaire exceptionnel, ne suffit pas à conclure à une désescalade durable. Il ouvre en revanche une fenêtre pour engager le dialogue, qu’il serait dangereux de laisser se refermer. L’État doit protéger les personnes et les biens, mais la réponse policière ne peut se substituer à une réponse politique sur le fond des revendications des jeunes. Le dialogue ne peut se limiter à un appel au calme : il suppose de reconnaître des interlocuteurs, de préciser les sujets à discuter, de fixer un calendrier et d’associer les parties concernées à l’organisation des échanges. La réception des organisations lycéennes et étudiantes et l’ouverture de chantiers de concertation vont dans ce sens. Encore faut-il que cette concertation ne reste pas de pure forme. Un dialogue n’est crédible que s’il associe réellement les jeunes et s’il est suivi d’effets : les solutions devront, autant que possible, être construites avec eux plutôt que décidées pour eux, et les engagements tenus dans les délais annoncés. À l’inverse, une alternance de fermeté et de concessions accordées sous la pression conforte l’idée, déjà présente chez une partie des jeunes, que seule l’escalade permet d’obtenir des résultats. Parents, enseignants et élus locaux peuvent également contribuer à éviter l’escalade. Certains se sont déjà interposés dans les cortèges pour empêcher des affrontements. Ils peuvent aussi jouer un rôle de tiers pour aider les parties à renouer le dialogue, à clarifier leurs désaccords et à envisager une autre issue moins coûteuse que l’affrontement. Ils peuvent contribuer à rendre cette possibilité visible avant que les positions ne se durcissent davantage. Apprendre à défendre ses convictions sans violence Si le mouvement a déjà adopté certaines pratiques d’une contestation organisée, faire valoir ses idées sans violence, écouter sans renoncer à ses convictions ou négocier avec un interlocuteur en désaccord ne s’improvise pas lorsque les tensions montent. Ces capacités s’apprennent et devraient être pratiquées dès l’école primaire. Elles sont essentielles dans une démocratie : exprimer un désaccord, comprendre les intérêts de l’autre, chercher un compromis lorsque c’est possible et maintenir une opposition lorsque les désaccords demeurent. La stratégie nationale de développement des compétences psychosociales, lancée en 2022 pour apprendre aux enfants à gérer leurs émotions, à coopérer et à résoudre les conflits, ne vise, d’ici à 2037, que la moitié des enfants de 3 à 12 ans. Accélérer ce calendrier et généraliser ces apprentissages donnerait aux jeunes des outils pour défendre leurs intérêts, agir collectivement et contester une décision sans que la violence devienne le principal moyen de se faire entendre. La manière dont les revendications de cette jeunesse seront accueillies façonnera son rapport à la démocratie. Si les jeunes constatent que la mobilisation pacifique peut aboutir à des réponses concrètes, ils auront davantage de raisons de croire que s’engager, manifester et voter peut changer les choses. À l’inverse, si le dialogue reste sans effet, la défiance risque de s’installer. La non-violence n’est ni l’acceptation de l’injustice ni un renoncement au rapport de force : c’est une stratégie qui exige préparation, discipline et courage. Aux pouvoirs publics de répondre politiquement aux revendications et de favoriser le dialogue ; aux jeunes de se donner les moyens de peser sans se laisser entraîner dans l’escalade ; à l’école de transmettre les outils qui rendent cette démarche possible. Une démocratie résiliente n’est pas une démocratie sans conflits. C’est une démocratie qui donne à ses citoyens les moyens de transformer leurs désaccords en leviers de changement, plutôt que de laisser la violence prendre le dessus. Tina Robiolle est docteure en relations internationales (The Fletcher School of Law and Diplomacy, Tufts University), chargée d’enseignement à Sciences Po Paris. Consultante indépendante en négociation, médiation et consolidation de la paix, elle a notamment travaillé pour l’UNESCO et le Centre pour le dialogue humanitaire.

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