Dans cette cinquième note de notre série consacrée aux élections municipales, Olivia Leboyer, docteure en science politique et enseignante à Sciences Po Paris, analyse l’état de la confiance dans la démocratie locale. À partir des données du CEVIPOF et de travaux récents sur la confiance politique, elle interroge le rôle singulier du maire dans un contexte de défiance généralisée, de transformation des règles électorales et d’attentes citoyennes croissantes.
Le constat est paradoxal : la défiance envers le personnel politique atteint des niveaux élevés (seuls 20 % des sondés estiment que les responsables politiques essaient de tenir leurs promesses et la confiance dans les partis demeure marginale) mais les élus locaux continuent de bénéficier d’un capital de confiance nettement supérieur. La proximité, l’accessibilité et l’ancrage territorial expliquent en partie cet écart. Pourtant, cette relation repose sur un équilibre fragile. En mobilisant les apports de la philosophie politique et de la sociologie, d’Hobbes à Niklas Luhmann et Martin Hartmann, Olivia Leboyer rappelle que la confiance n’est pas un état acquis mais une pratique, une construction dynamique toujours exposée à son envers : la défiance.
La figure du maire demeure centrale dans une France composée majoritairement de petites communes. Toutefois, plusieurs évolutions fragilisent cet équilibre : professionnalisation et exigence accrue des mandats, faibles rémunérations, recul des profils notabiliaires traditionnels, interdiction du cumul des mandats. Dans un contexte international anxiogène, les citoyens projettent sur les maires des attentes fortes, notamment sur des enjeux comme l’insécurité, la santé ou les finances publiques ; des domaines qui relèvent en grande partie du niveau national. Ce décalage nourrit un risque de malentendu démocratique.
Enfin, la note met en lumière les effets institutionnels et communicationnels susceptibles d’influencer les municipales de 2026 : extension de la prime majoritaire dans les petites communes, application de la réforme PLM à Paris, Lyon et Marseille, statut encore fragile des élus d’opposition. À cela s’ajoute l’évolution des campagnes locales, de plus en plus marquées par le storytelling et les formats numériques courts. Pour l’auteure, la démocratie municipale devrait au contraire rester un espace de délibération concrète et d’échange horizontal, condition essentielle pour retisser la confiance dans une société fragmentée.
Olivia Leboyer est docteur en science politique et enseignante à Sciences Po Paris.
Municipales 2026 - La confiance en questionTélécharger
Docteur en science politique, Olivia Leboyer réfléchit sur le caractère fortement symbolique de la condamnation de l’ancien président de la République Nicolas Sarkozy à une peine de cinq ans de prison, assortie d’une exécution provisoire. Les responsables politiques rendent des comptes, comme n’importe qui, devant la justice. L’emprisonnement à titre d’exécution provisoire, délibérément frappant, surprend et interroge. A quoi correspond une telle exposition ? Est-elle destinée à servir d’exemple ? Aux yeux de qui ?
Une indifférence généralisée
Assez curieusement, la nouvelle de la condamnation, abondamment commentée dans les médias, n’a pas suscité de réaction vive dans l’opinion, relativement placide. À un sondage réalisé pour Macommune.info, à la question « Estimez-vous normal qu’un président de la République puisse être condamné à 5 ans de prison comme n’importe qui ? », 81% des répondants disent oui. Cependant, ce sondage pose la question de la possibilité d’une condamnation dans l’absolu, sans interroger sur cette affaire précise, ni s’interroger sur l’exécution provisoire. Pour autant, les citoyens ont bien à l’esprit l’événement du jour et ne paraissent pas s’en émouvoir plus que cela. Comme si le sort des hommes et des femmes politiques laissait les citoyens plutôt indifférents. S’agissant de Nicolas Sarkozy, au tempérament tempétueux et affectif, c’est assez étonnant.
Les mystères de la confiance
Pour être élu, un homme ou une femme politique doit inspirer confiance. Au-delà des idées, quelque chose dans sa personnalité doit rassurer, laisser penser que les promesses énoncées seront, cette fois, tenues. L’élite politique a ceci d’ambigu qu’elle s’efforce d’inspirer la confiance aux citoyens, tout en sachant qu’elle suscite inévitablement, dans le même temps, un sentiment de défiance qui tient quasiment du réflexe. Que l’on suspecte la nature des individus ou bien celle du pouvoir, il n’en reste pas moins que la notion d’élite appelle la défiance. De fait, la défiance politique à l’égard des institutions et le discrédit des élites politiques sont des phénomènes que l’on observe souvent en interférence et de manière plutôt saine. Cela s’appelle la vigilance démocratique. Il n’y a pas si longtemps, cette tension était dynamique, comme un élastique que l’on tend. Tocqueville remarque notamment que les citoyens aiment et respectent le pouvoir, mais que, dans le même temps, ils n’ont souvent guère d’illusions sur les motivations des hommes politiques, qu’ils jugent corruptibles.
L’incarnation du pouvoir leur pose problème, tout en les fascinant. Tocqueville le constate : le pardon n’est jamais loin, car la confiance placée dans les hommes politiques, même sérieusement ébranlée, tient bon. Le plus souvent, comme un chien, la confiance publique revient dès qu’on l’appelle. Parfois, la confiance demeure, alors même qu’elle a été mise à mal ou trahie.
Cependant, il semble qu’aujourd’hui, la relation entre les citoyens et les élus se soit sérieusement distendue. La distance se serait creusée au point de faire perdre de vue aux citoyens ce que les représentants ont de commun avec eux. A l’égard de leurs élites, les gouvernés n’éprouvent plus tant une défiance avertie qu’une sorte d’indifférence lasse.
La défiance envers les institutions
« Tous pourris », corrompus par la nature même du pouvoir, on ne leur en voudrait pas tant à eux, les dirigeants, personnellement, qu’à la structure du système. La célèbre phrase de Lord Acton, en 1887, « Le pouvoir corrompt. Le pouvoir absolu corrompt absolument » serait de mise ici. Où l’on en voudrait moins aux politiques qu’à la position élevée qui leur a permis, naturellement, de succomber aux tentations faciles. Emmanuel Kant écrit ainsi :
Détenir le pouvoir corrompt inévitablement le libre jugement de la raison.[1]
L’assertion a l’allure d’une maxime, Kant affirmant que l’exercice du pouvoir entraîne nécessairement la corruption du jugement. Gouverner inciterait immanquablement au cynisme et à la domination. Comme si le pouvoir en lui-même sécrétait un principe corrupteur. Loin d’inspirer aux hommes politiques le respect et la grandeur de la tâche qui leur est confiée, la possession du pouvoir ferait automatiquement naître des sentiments désordonnés.
Les uns incriminent le présidentialisme de la Ve République, qui pousse aux excès, d’autres l’impartialité de la justice. D’autres encore estiment que l’homme, Nicolas Sarkozy, a fait de la politique à l’ancienne, comme un Jean Tiberi ou un Patrick Balkany, à leur échelle, qui n’avaient rien contre une certaine dose de manœuvres politiques pour mener des campagnes. Pour d’autres encore, la gravité d’un financement libyen est réelle. Tous jugent la peine sévère, emblématique, et assez troublante sur ce qu’elle entend dénoncer : encore une fois, l’exécution provisoire, surtout en l’absence de preuves attestées, ne s’imposait pas.
[1] Emmanuel Kant, Paix perpétuelle, Vrin, 1795, p.51.
Docteur en science politique, Olivia Leboyer enseigne la science politique à Sciences Po Paris. Elle est l’auteur de l’ouvrage Élite et Libéralisme, (Éditions du CNRS, 2012, prix de thèse de la Maison d'Auguste Comte). Elle travaille sur la confiance, et a notamment publié "La confiance au sein de l'armée" (Laboratoire de l'IRSEM, n°19), “L'énigme de la confiance" et "Littérature et confiance" (co-écrit avec Jean-Philippe Vincent) dans la revue Commentaire (n°159 et 166). Elle est également membre de la commission République démocratique du Laboratoire de la République et critique cinéma pour le webzine "Cult.news".
Docteur en science politique, Olivia Leboyer enseigne la science politique à Sciences po Paris. Elle est l’auteur de l’ouvrage Élite et Libéralisme, (Éditions du CNRS, 2012, prix de thèse de la Maison d'Auguste Comte). Elle travaille sur la confiance, et a notamment publié "La confiance au sein de l'armée" (Laboratoire de l'IRSEM, n°19), “L'énigme de la confiance" et "Littérature et confiance" (co-écrit avec Jean-Philippe Vincent) dans la revue Commentaire (n°159 et 166). Elle est également critique cinéma pour le webzine Toutelaculture.
Vers la fin de De la Démocratie en Amérique, Alexis de Tocqueville a cette remarque frappante : « Les citoyens qui vivent dans les siècles démocratiques (...) aiment le pouvoir ; mais ils sont enclins à mépriser et à haïr celui qui l’exerce »[1].
Comme si les citoyens aimaient le pouvoir pour sa grandeur, pour ce qu'il a, pour eux, d'inaccessible et haïssaient les élus pour le démenti que leur présence apporte à cette croyance. Le terme élite renvoie à la face cachée de la représentation, à la dimension symbolique du pouvoir. L’élite politique est-elle assimilable à une sorte de précipité, au sens chimique, de toutes les ambiguïtés de la démocratie ? On voit bien, aujourd'hui, que les hommes politiques inspirent une certaine défiance, et que la personne du président de la République Emmanuel Macron concentre même, sporadiquement, une haine disproportionnée. Dans un article de Commentaire, l'économiste Jean-Philippe Vincent rappelait que l'envers de la confiance, plus que la méfiance, est, plus profondément, l'envie[2]. Récemment, la sociologue Dominique Schnapper abondait dans ce sens en voyant dans le rejet de la figure présidentielle par les citoyens un exemple de la haine démocratique identifiée par Tocqueville, fondée sur l'envie[3]. Et plus l'élu possèderait de qualités distinctives, jeunesse, brio, comme Emmanuel Macron par exemple, plus il apparaîtrait distant et susciterait jalousie et ressentiment.
La distinction de l’élite politique s’accompagne nécessairement d’une relation avec la majorité gouvernée. Ce rapport peut être pensé selon des perspectives très différentes, selon l’idée que l’on se fait d’une « bonne représentation ». De fait, on peut estimer primordial de préserver la distance entre les représentés et des représentants choisis pour leur supériorité sur ces derniers. Mais il est également possible de privilégier un idéal de ressemblance. Où l’on considère que les membres de l’élite ne peuvent comprendre les intérêts et besoins des citoyens qu’en étant, pour ainsi dire, « comme eux »[4]. Quels critères conduisent les électeurs à choisir leurs représentants ? Il semble que, de plus en plus, une tendance s’affirme qui les porte à rechercher une plus grande ressemblance entre des hommes politiques et des citoyens ordinaires. Mais est-ce si sûr ? La notion de ressemblance est elle-même très complexe, et toujours partielle. On ne ressemble jamais à une « communauté » que par un ou deux aspects.
Intuitivement, l’on pourrait analyser la notion de ressemblance non pas tant comme le désir de voir les gouvernants « être comme » les gouvernés, que comme la hantise de voir les gouvernants se ressembler tous entre eux, au point de former une sorte de caste. Ainsi, le désir de ressemblance serait l’autre nom pour désigner, sur un mode plus positif, la peur de la domination. De la même manière, la passion de l’égalité se fonde également sur une profonde aversion des inégalités. Il semble que le désir de ressemblance obéisse à des ressorts assez ambigus, puisque l’on souhaite distinguer celui qui nous ressemble et qui, de ce fait, ne nous ressemblera plus autant. Mais, précisément, il s’agit de porter au pouvoir quelqu’un qui, en définitive, pourrait être nous. S’opérerait ainsi une sorte de processus de transposition, le candidat élu renvoyant à ses électeurs une image hautement valorisante d’eux-mêmes et représentant l’un de leurs possibles.
Dans le désir de voir le lien entre l’élu qui leur ressemble et le groupe dont ils se sentent partie, les électeurs conjurent, en quelque sorte, la hantise de l’élite politique dans ce qu’elle a de plus menaçant, soit la constitution d’un corps privilégié, dont les membres se sentent véritablement semblables les uns aux autres. Le « sentiment du semblable »[5] analysé par Tocqueville comme le cœur et l’impulsion du processus démocratique trouverait ici une réalisation restreinte. Il se développerait, non pas entre tous les citoyens indifféremment, mais au sein d’un petit « entre soi », contrariant ainsi le mouvement de la démocratie. En d’autres termes, le désir de ressemblance exprime également, sur un plan plus inconscient, la peur de l’indifférence, de l’oubli, de l’absence de considération. C'est cette appréhension qui s'est fait sentir vivement au moment de la crise des gilets jaunes.
Le désir de ressemblance peut recouvrir une peur de la domination, de l’envie, comme un amour de l’égalité et de la justice, tous ces mouvements n’étant pas exclusifs les uns des autres. Mais, à quelque profondeur que se cachent les raisons, le développement du sentiment du semblable produit un effet quasiment évident : en effet, il exige la réciprocité. Pour restaurer un lien de confiance, les femmes et les hommes politiques doivent pratiquer l'écoute attentive de leurs concitoyens, expliquer leurs décisions et leurs actes mais aussi savoir reconnaître quand ils se sont trompés. Le Grand débat national, les conventions citoyennes, les récentes interventions télévisées du chef de l'état manifestent ce souci de l'autre, essentiel à la vie démocratique.
Olivia Leboyer
[1] Alexis de Tocqueville, De la Démocratie en Amérique, t. II (1840), chap. III « Que les sentiments des peuples démocratiques sont d'accord avec leurs idées pour concentrer le pouvoir ».
[2] Jean-Philippe Vincent, « La confiance et l'envie », revue Commentaire, n°150, été 2015.
[3] Dominique Schnapper, « Emmanuel Macron : Pourquoi cette haine ? », Telos, 28 janvier 2019.
[4] C’est la position des Anti-Fédéralistes, dans le débat de Philadelphie pour la ratification (1787) qui les a opposés aux Fédéralistes. Là où les Fédéralistes insistaient sur la nécessité de préserver la distinction d’une élite nettement supérieure aux gouvernés, les Anti-Fédéralistes privilégiaient un idéal de ressemblance et même, plus exactement, de similitude entre les représentés et leurs représentants.
[5] Alexis de Tocqueville, De la Démocratie en Amérique, op.cit., en particulier t. II , II, 1 ; III, 1 et III, V.
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