Incendies de bâtiments publics, pillages de commerces, affrontements avec les forces de l’ordre : les violences du 17 octobre 2026 ont ravivé les interrogations sur la place de la violence dans la contestation politique. S’agit-il d’un phénomène nouveau ou de la transformation de pratiques anciennes ? Comment empêcher une minorité violente de confisquer les revendications de milliers de manifestants ? Maxime Bigot, directeur des études du Laboratoire de la République, revient sur les enseignements de l’histoire et les mutations de la violence politique. Il appelle à une réponse républicaine qui conjugue fermeté, soutien aux victimes et défense de la liberté de manifester.
Les violences du 17 octobre ont profondément marqué les esprits. Faut-il y voir une aggravation de la violence politique en France ?
Les images sont saisissantes : l’hôtel de ville de Limoges incendié, des bâtiments publics attaqués, des commerces pillés, des affrontements avec les forces de l’ordre… Elles suscitent une indignation légitime. Pour autant, il faut se garder d’une erreur historique : croire que la France découvrirait aujourd’hui la violence politique.
L’historien Michel Winock l’a bien montré dans La Fièvre hexagonale : notre histoire républicaine est traversée de crises politiques et sociales profondes au cours desquelles la rue a parfois été le théâtre de véritables affrontements. Le 6 février 1934, dans un climat de scandales politico-financiers, les ligues d’extrême droite organisent des manifestations antiparlementaires qui dégénèrent en émeutes et font une vingtaine de morts. En 1947 et 1948, sur fond de pénuries, d’inflation et de guerre froide, les grandes grèves ouvrières donnent lieu à de violents affrontements, à des sabotages et à une répression particulièrement dure. Dans les années 1970 et 1980, une frange de l’extrême gauche révolutionnaire choisit la lutte armée, jusqu’aux assassinats perpétrés par Action directe.
Plus près de nous, le mouvement des Gilets jaunes, né en 2018 d’une contestation fiscale et sociale sans étiquette politique unique, a été marqué par des scènes de violences et de destructions spectaculaires. Les manifestations contre la réforme des retraites en 2023 ont, elles aussi, été émaillées d’affrontements et de dégradations, notamment du fait de groupes d’ultragauche cherchant à imposer leurs modes d’action à la tête et autour des cortèges traditionnels. Ces questions ont d’ailleurs fait l’objet cette même année d’une mission d’information sur l’activisme violent1 conduite par Éric Poulliat et Jérémie Iordanoff ainsi qu’une commission d’enquête présidée par Patrick Hetzel et rapportée par Florent Boudié sur les manifestations du printemps 20232.
La mission d’information avait notamment mis en évidence un paradoxe : sur le temps long, la violence politique est globalement moins intense qu’autrefois mais elle est devenue beaucoup plus visible. Ce constat ne rend pas les violences actuelles moins graves. Il invite simplement à les replacer dans leur perspective historique plutôt qu’à y voir le signe d’un effondrement inédit de notre société.
Qu’est-ce qui a changé dans la manière dont cette violence s’exprime ?
D’abord, son exposition. Aujourd’hui, chaque affrontement est filmé, diffusé et commenté presque instantanément. Quelques dizaines de secondes montrant une vitrine brisée ou un véhicule incendié peuvent faire le tour du pays, voire du monde, et résumer à elles seules une journée entière de mobilisation. Les réseaux sociaux ne sont pas seulement une caisse de résonance, ils facilitent aussi les rassemblements, la circulation des mots d’ordre et parfois la coordination d’actions violentes. Ils favorisent également des formes de mobilisation moins structurées qui échappent aux organisations politiques et syndicales traditionnelles. Cela rend par ailleurs plus difficiles l’identification d’interlocuteurs, la négociation et la protection des cortèges contre les groupes qui recherchent l’affrontement.
Il y a là un paradoxe : il suffit parfois d’être quelques centaines pour confisquer l’image d’une mobilisation de plusieurs centaines de milliers de personnes. Les revendications disparaissent derrière les destructions. Le débat public ne porte plus sur ce qui a conduit les citoyens dans la rue mais sur les violences qui ont accompagné leur mobilisation. Certains groupes ont parfaitement compris cette mécanique. À l’heure des réseaux sociaux et de l’information en continu, la capacité à produire des images spectaculaires peut compter davantage que le nombre de militants réunis.
Qui sont les auteurs de ces violences ? Peut-on parler d’une stratégie organisée ?
Il n’existe pas un profil unique de casseur, et c’est précisément l’un des enseignements des deux rapports parlementaires de 2023. La commission d’enquête rapportée par Florent Boudié avait étudié les modes d’action des groupes violents intervenus lors des manifestations du printemps 2023. La tactique du black bloc repose sur des groupes mobiles, sans hiérarchie permanente, mais capables de préparer et de coordonner leurs actions. Certains militants d’ultragauche considèrent l’affrontement avec les forces de l’ordre ou la destruction de symboles du capitalisme comme un moyen d’action politique. Leur objectif ne se limite pas nécessairement à exprimer une colère, il peut être de provoquer une confrontation avec l’État, de perturber le déroulement d’une manifestation et d’en imposer leur propre lecture.
À cette violence militante s’ajoute une délinquance opportuniste. Les travaux de la commission d’enquête avaient déjà identifié des individus qui profitaient des troubles pour vandaliser ou piller des commerces, sans motivation politique particulière. Une vitrine peut ainsi être brisée pour ce qu’elle représente puis pillée pour ce qu’elle contient. Les intentions sont différentes mais les conséquences se rejoignent. Il serait également erroné de réduire la violence politique à l’ultragauche. La mission d’information d’Éric Poulliat et Jérémie Iordanoff avait montré la diversité des activismes violents, de l’ultradroite aux nouveaux mouvements sociétaux en passant par les séparatistes, avec des méthodes et des cibles différentes. L’ultradroite s’en prend plus fréquemment aux personnes quand l’ultragauche vise davantage les biens et les forces de l’ordre. Comprendre ces distinctions est indispensable pour ne pas répondre à tous les phénomènes de la même manière.
Derrière les images de destruction, ne risque-t-on pas d’oublier les premières victimes de ces violences ?
C’est même l’un des principaux dangers. On commente les affrontements, on compte les interpellations, on débat des responsabilités politiques puis l’actualité passe à autre chose. Pour les victimes, les conséquences durent bien plus longtemps. Derrière un commerce pillé ou incendié, il y a souvent des années de travail, des économies investies, des salariés dont l’emploi est menacé. Pour certains commerçants, ce n’est pas simplement une vitrine à remplacer, c’est une activité à l’arrêt, des dettes qui continuent de courir et parfois une vie professionnelle qui s’effondre. La solidarité nationale doit aussi se mesurer à la manière dont nous accompagnons ceux qui ont tout perdu. Il faut leur apporter rapidement un soutien concret, faciliter les démarches d’indemnisation et éviter qu’ils se retrouvent seuls face aux conséquences de violences qu’ils n’ont ni provoquées ni choisies.
Je pense également aux élus locaux. Lorsqu’une mairie est incendiée ou attaquée, ce n’est pas seulement un bâtiment public qui est visé. C’est un lieu où les habitants viennent demander un acte d’état civil, solliciter une aide, rencontrer leurs représentants. C’est la République dans ce qu’elle a de plus quotidien et de plus proche des citoyens. Les maires et leurs équipes, déjà confrontés à une montée des tensions et des agressions, doivent pouvoir exercer leur mandat sans craindre pour leur sécurité. Je pense enfin aux policiers et aux gendarmes qui ont subi des attaques dans des conditions particulièrement éprouvantes. Ils sont chargés de protéger les personnes, les biens et la liberté de manifester, et il est important de ne pas l’oublier. On ne peut pas parler sérieusement des violences du 17 octobre sans parler de ceux qui les ont subies, de leurs blessures et des conséquences humaines qu’elles laisseront.
Ces violences révèlent-elles une crise plus profonde de notre démocratie ?
Oui, parce qu’elles interrogent notre rapport à la légitimité démocratique. La mission d’information d’Éric Poulliat et Jérémie Iordanoff avait mis en évidence une tendance préoccupante chez certains militants : la conviction que la justesse de leur cause leur donnerait le droit de s’affranchir des règles communes. Puisqu’ils estiment leur combat légitime, ils considèrent parfois que les décisions prises par les institutions peuvent être écartées par la force. Cette logique dépasse largement une famille politique. Elle traduit une fragmentation des légitimités dans laquelle chacun prétend décider des règles qu’il accepte de respecter.
Il faut distinguer deux choses que l’on confond trop souvent : la radicalité des convictions et la violence des méthodes. On peut défendre des transformations profondes de la société, contester vigoureusement un gouvernement ou réclamer un changement institutionnel majeur tout en respectant les libertés d’autrui. La démocratie n’exige pas des citoyens qu’ils soient modérés dans leurs idées. Elle exige qu’ils acceptent que personne ne puisse imposer ses convictions par la force. La défiance envers les institutions et le sentiment de ne pas être entendu contribuent à expliquer certaines radicalisations. Ils ne sauraient pour autant justifier qu’on incendie une mairie, qu’on pille un commerce ou qu’on agresse un policier. En démocratie, le sentiment d’avoir raison ne peut pas constituer un permis de violence.
Quelles réponses l’État peut-il apporter ? Faut-il de nouvelles mesures ?
La première exigence est de faire fonctionner les outils dont nous disposons déjà. Le droit français permet de sanctionner les violences, les destructions et les pillages. La difficulté réside souvent dans l’anticipation des troubles, l’identification des auteurs et la constitution de preuves suffisamment solides pour permettre leur condamnation. Les deux rapports de 2023 insistaient sur ces enjeux ainsi que sur la nécessité de mieux articuler le renseignement, le maintien de l’ordre et la réponse judiciaire. La fermeté ne se mesure pas au nombre d’annonces faites après les affrontements. Elle se mesure à la capacité de prévenir les violences et de faire répondre leurs auteurs de leurs actes.
Peut-être faudra-t-il rouvrir certaines pistes formulées en 2023. La mission d’information avait notamment proposé d’instaurer une amende forfaitaire délictuelle de 500 euros pour la dissimulation volontaire du visage dans les circonstances prévues par la loi afin de rendre cette sanction plus effective. Elle avait aussi proposé de définir un cadre juridique permettant l’utilisation opérationnelle des produits de marquage codés, susceptibles de faciliter l’identification des auteurs de violences. Sur ce dernier sujet, la commission d’enquête rapportée par Florent Boudié avait souligné la nécessité d’une expérimentation rigoureuse et d’une évaluation de leur intérêt probatoire. Ce sont des pistes de réflexion, pas des solutions miracles. Leur utilité doit être appréciée au regard de leur efficacité réelle et de leur capacité à permettre des poursuites judiciaires solides.
La présidente de l’Assemblée nationale, Yaël Braun-Pivet, a annoncé qu’elle proposerait ce 20 octobre la création d’une nouvelle commission d’enquête parlementaire sur les violences du 17 octobre et la stratégie de maintien de l’ordre. Cette initiative doit permettre d’établir les faits, de comprendre les modes d’action des groupes impliqués, d’examiner les conditions dans lesquelles les événements se sont déroulés et d’en tirer de nouvelles propositions. Les travaux de 2023 constituent une base précieuse mais chaque épisode de violence présente aussi des caractéristiques propres. Le Parlement doit pouvoir les examiner avec précision sans se contenter de reproduire les débats précédents. L’enjeu n’est pas de légiférer pour légiférer, il est de comprendre ce qui a fonctionné, ce qui a échoué et ce qui doit évoluer.
Quelle leçon politique faut-il finalement tirer du 17 octobre ?
La République ne peut pas laisser la rue devenir un rapport de force dans lequel celui qui est prêt à aller le plus loin finit par imposer sa volonté. Lorsqu’une manifestation pacifique est détournée par des groupes violents, ce sont d’abord les libertés des autres manifestants qui reculent. Lorsqu’une mairie est attaquée, ce sont les habitants et leurs représentants qui sont visés. Lorsqu’un commerce est détruit, ce sont des vies qui peuvent basculer. Et lorsque les forces de l’ordre sont prises pour cibles, c’est la capacité même de l’État à protéger les citoyens qui est mise à l’épreuve.
La République doit être capable d’entendre les colères sociales sans céder à ceux qui prétendent parler en leur nom par la violence. Elle doit protéger les manifestants pacifiques, soutenir les victimes, défendre les élus et donner aux forces de l’ordre comme à la justice les moyens de remplir leurs missions. Il n’y a aucune contradiction entre ces exigences. Une République solide n’est pas celle qui fait taire la contestation mais celle qui refuse que la violence décide à sa place.
Maxime Bigot est directeur des études du Laboratoire de la République. Ancien collaborateur parlementaire à l’Assemblée nationale, il a notamment travaillé sur les questions d’activisme violent auprès d’Éric Poulliat dans le cadre de la mission d’information parlementaire consacrée à ce sujet en 2023.