Auteur : François Germinet et Carole Lipsyc

« La démocratie à l’épreuve du réel »

par François Germinet et Carole Lipsyc le 7 août 2026
À l’heure où la défiance envers les institutions s’installe durablement, François Germinet et Carole Lipsyc analysent les causes profondes de cette crise démocratique dans cette tribune pour Ouest-France. Selon eux, le fossé grandissant entre le vécu des citoyens et les récits portés par les responsables politiques fragilise le pacte démocratique. Ils plaident pour une refondation de la confiance, fondée sur l’écoute du terrain, la participation citoyenne et la capacité des institutions à réviser collectivement leurs récits au contact du réel.
En démocratie, il ne suffit pas d’avoir raison pour gouverner ou convaincre. Lorsque le vécu des citoyens contredit le récit politique, la confiance se délite et les récits de peur prospèrent, avec leurs coupables et leurs fausses solutions. Pour comprendre ce phénomène terriblement actuel, il ne suffit pas d’incriminer les réseaux sociaux et la désinformation. Nous devons interroger le rapport qu’entretient la démocratie avec le réel. Nous n’accédons jamais directement au monde. Nous l’interprétons à travers des représentations communes qui nous racontent le monde et créent un récit partagé. Nous passons un pacte de vraisemblance avec elles. Par exemple, nous faisons confiance à l’école pour instruire nos enfants, à l’hôpital pour nous soigner, à l’économie pour créer de la prospérité, à l’État pour nous protéger. Et, ce pacte tient tant qu’il correspond suffisamment à notre expérience. Mais que se passe-t-il quand ce n’est plus le cas ? Certains pactes acceptent de se réviser, d’autres non. Ils préfèrent s’affranchir des faits et s’auto-légitimer, quitte à virer au totalitarisme pour imposer leur vérité de fiction. Ainsi, la démocratie a quelque chose à voir avec l’acceptation du réel. Ici réside sa précieuse singularité : elle institue le citoyen comme garant de l’adéquation entre le récit collectif et le réel. Le vote n’est pas seulement un acte de désignation des représentants. C’est la procédure par laquelle une société peut dire : ce récit ne correspond plus à ce que nous vivons, il faut l’actualiser. Comment cette confrontation des récits politiques au réel s’effectue-t-elle ? La démocratie repose sur deux mécanismes principaux : l’esprit critique et le vécu des citoyens. Et elle a besoin des deux. Négliger l’une de ces dimensions serait une erreur. À ne valoriser que l’expertise, on prend le risque de considérer le vécu comme un simple biais à corriger. À l’inverse, à ne reconnaître que les ressentis, la société devient vulnérable aux récits qui s’affranchissent des faits. Or à quoi avons-nous assisté ces dernières années ? Le citoyen a-t-il été traité comme le garant du réel ? En tournant le dos à des conventions citoyennes, en enterrant les propositions des cahiers de doléances, le pacte démocratique s’est fissuré. En autorisant à nouveau les néonicotinoïdes malgré une pétition massive, en balayant sans débat une taxe Zucman plébiscitée par 86 % des Français, la fissure est devenue une brèche. En bafouant, élection après élection, la promesse d’un « front républicain », la brèche est devenue une faille. Ni l’État, ni les élites économiques et politiques ne peuvent se substituer à cette fonction de garant confiée aux citoyens. Une démocratie ne peut durablement fonctionner sur la base du « Faites-nous confiance, vous comprendrez plus tard ». La défiance ne naît pas d’un simple désaccord mais du sentiment que les récits officiels s’éloignent de plus en plus du vécu et que, malgré tout, ils persistent et nous sont imposés. Le défi n’est donc plus de défendre le récit existant, ni même d’en produire un nouveau, mais plutôt d’organiser sa révision collective. Comment faire ? Nous ne voyons pas d’autre moyen que d’enclencher ce travail à partir du terrain, là où la confiance n’a pas encore disparu : dans les communes, avec les maires, les associations, les artisans, tous ceux qui tissent le futur au plus près du réel, par l’écoute, l’innovation et la construction collective. François Germinet est co-responsable de la commission Éducation du Laboratoire de la République, professeur à CY Cergy Paris Université et président du collectif Le 106. Carole Lipsyc est épistémologue, essayiste, cofondatrice de l’Initiative contributive. Retrouvez la tribune de François Germinet et Carole Lipsyc sur le site de Ouest-France.

Pour rester informé
inscrivez-vous à la newsletter

S'inscrire