Alors que les Kurdes de Syrie, alliés historiques de l’Occident dans la lutte contre le terrorisme islamiste, sont aujourd’hui abandonnés à leurs ennemis, Katell Faria signe un texte de colère et de lucidité. Elle y dénonce le reniement moral et stratégique des puissances occidentales, le silence des médias et l’illusion dangereuse selon laquelle ce drame ne concernerait pas directement la France. Un appel à regarder en face une tragédie dont les conséquences nous rattraperont.
Depuis deux semaines, j’assiste impuissante, effondrée et consternée, au lâchage des Kurdes par les Occidentaux – les États-Unis en tête, et la France à leur suite – dans l’indifférence quasi généralisée des médias, des politiques et des peuples que cette tragédie concerne pourtant directement.
Il y a dix ans, pendant la bataille de Kobané, les combattants kurdes des unités YPG-YPJ étaient nos héros : ceux qui, avec l’appui de la coalition internationale, avaient défait le terrorisme islamique dont les attaques, commanditées depuis Raqqa, nous frappaient jusque sur nos terrasses de cafés, nos stades et nos salles de concert. Nous souvenons-nous à quel point nous avions peur, alors ? À l’époque, nos journaux affichaient en couverture les yapajas, ces amazones à longues tresses qui mourraient pour un idéal fondé sur la démocratie, l’égalité des sexes, le respect des minorités et la laïcité. Un idéal qu’elles et leurs camarades masculins du YPG avaient construit en s’inspirant de l’Occident, dont elles admiraient nombre de penseurs et de valeurs.
Aujourd’hui, nous les abandonnons aux mains de leurs pires ennemis, qui sont aussi les nôtres : les islamistes, téléguidés par la Turquie. Les voilà tristement éclairées sur ce que nous sommes devenus : des ingrats, des suiveurs, des lâches. Des gens aveugles et perdus. Sans épaisseur ni conviction profonde.
Les islamistes, en plus d’être redoutablement intelligents, sont habités par une détermination absolue. Tacticiens autant que stratèges, ils ont une vision très claire de leur avenir et apprennent de leurs erreurs. Le califat de l’État Islamique a été anéanti en 2019 ? Peu importe : ils le ressusciteront d’une autre manière. Ce qu’ils n’ont eu par le djihad, ils l’obtiendront par la ruse et la taqîya, à l’usure, avec la bénédiction de cet Occident qu’ils honnissent. Cela prendra simplement plus de temps que prévu…
À ceux qui pensent que ce qui se passe aujourd’hui en Syrie ne concerne pas la France, je veux dire qu’ils se trompent gravement : ce n’est qu’une question de temps avant que la victoire de l’islamisme en Syrie ne galvanise les nombreux disciples qu’il compte sur notre territoire.
À ceux qui invoquent le pragmatisme ou pire, revendiquent le cynisme, je veux dire qu’ils s’illusionnent s’ils pensent que la prise de pouvoir d’Al-Joulani dit Al-Charaa nous sera bénéfique sur le long terme : les gens comme lui nous haïssent pour ce que nous sommes, et notre abandon des Kurdes nous rendra encore plus méprisables à leurs yeux. À quoi nous servira que la Syrie soit prétendument unifiée, si elle est unifiée contre nous ?
Pendant ce temps, les civils issus des minorités se pressent aux frontières, les djihadistes sortent des camps de détention, et les combattants kurdes sont massacrés.
Nos alliés, nos amis meurent. Et nous regardons ailleurs. Honte à nous.
Katell Faria dite « Kewê » est une écrivaine française engagée auprès des Kurdes de Syrie depuis 2018. Cette tribune est l’expression d’un cri de colère d'une actrice engagée sur le terrain. Sur cette photo prise en 2019, elle apparaît en deuxième position à gauche.
Dans un contexte international marqué par une multiplication des tensions géopolitiques, le Laboratoire de la République a organisé une conférence consacrée à deux crises majeures : l’Iran et le Venezuela. Deux pays aux trajectoires différentes, mais au cœur de recompositions internationales profondes, tant sur les plans politique, diplomatique que stratégique.
Réunissant Jean-Michel Blanquer, Jean-Marc Laforêt, Fahimeh Robiolle et Carlos Quenan, cette rencontre a permis de croiser les regards d’experts, de responsables publics et de chercheurs afin de mieux comprendre les dynamiques à l’œuvre dans ces deux régions du monde.
Le Venezuela : du déclin chaviste à l’enjeu stratégique mondial
Ancien ambassadeur de France au Venezuela, Jean-Marc Laforêt est revenu sur les racines du déclin du chavisme, qu’il situe dès 2007, avec la défaite d’Hugo Chávez lors du référendum constitutionnel. Avant même son arrivée au pouvoir en 1998, le pays connaissait déjà une pauvreté massive : 72 % de la population vivait sous le seuil de pauvreté selon l’ONU, contre 81 % aujourd’hui.
L’économiste Carlos Quenan a dressé un constat économique alarmant. En 1960, le Venezuela représentait 13 % du PIB sud-américain ; il n’en représente plus que 2,5 % en 2024. La production pétrolière, pilier historique de l’économie nationale, s’est effondrée, passant de 3 à 4 millions de barils par jour à environ 500 000/ 600 000 barils récemment.
Une intervention américaine aux conséquences lourdes
L’intervention militaire américaine récente a été qualifiée de réussite technique : 55 Vénézuéliens et Cubains neutralisés, sans pertes américaines. Cette opération soulève toutefois de nombreuses interrogations, notamment sur l’existence de complicités internes au sein du régime chaviste.
Dans la foulée, Caracas a accepté de fournir entre 30 et 50 millions de barils de pétrole aux États-Unis, soit près de 3 milliards de dollars au prix actuel. Une décision qui illustre l’approche pragmatique privilégiée par l’administration Trump, davantage tournée vers le « business » que vers les considérations de droits de l’homme ou de légitimité démocratique.
Ressources naturelles et rivalités internationales
Au-delà du pétrole, dont le Venezuela détient les premières réserves mondiales prouvées, le pays dispose de ressources stratégiques majeures : terres rares (coltan, thorium), or, gaz naturel (avec des réserves comparables à celles du Qatar) et une biodiversité parmi les plus riches au monde.
Ces richesses attisent les convoitises internationales. La Chine, notamment, a cartographié les ressources minières du pays dès 2010-2011, lui conférant un avantage stratégique considérable. Les créances chinoises sur le Venezuela sont estimées entre 20 et 50 milliards de dollars.
Une opposition marginalisée et une approche régionale défaillante
L’opposition incarnée par María Corina Machado et Edmundo González Urrutia est aujourd’hui écartée par Washington, jugée incapable de contrôler l’armée et la police. Par ailleurs, les tentatives de médiation régionale se sont révélées inefficaces. La CELAC est largement discréditée, la rencontre de Santa Marta en novembre ayant été qualifiée de « fiasco total ».
Les intervenants ont insisté sur la nécessité d’une approche régionale crédible, impliquant notamment le Brésil, le Mexique et la Colombie.
L’Iran : un régime à bout de souffle face à une contestation massive
La situation iranienne a été analysée par Fahimeh Robiolle, qui a détaillé les liens étroits entre Téhéran et Caracas. L’Iran a investi entre 2 et 4 milliards de dollars au Venezuela, sans remboursement effectif, dans des secteurs clés comme l’énergie, l’automobile ou les infrastructures. La présence du Hezbollah au Venezuela a également été soulignée, notamment dans les trafics d’armes et de drogue.
Après 46 ans de République islamique, le bilan est lourd : près d’un million de morts durant la guerre Iran-Irak, un programme nucléaire ayant coûté plus de 3 000 milliards de dollars, 75 % de la population appauvrie, 8 millions d’Iraniens en exil et 1 900 exécutions recensées en 2023. La monnaie nationale s’est effondrée, le rial ayant perdu près de 20 000 fois sa valeur face au dollar.
Contestation populaire et alternative politique
Aujourd’hui, la contestation touche entre 100 et 200 villes, y compris des universités. Les slogans entendus « Vive le roi » témoignent d’un soutien croissant au prince Reza Pahlavi, qui propose une transition fondée sur trois principes : l’intégrité territoriale de l’Iran, une démocratie laïque respectueuse des droits de l’homme et le droit du peuple à choisir librement son système politique.
Face à une répression violente, touchant y compris des enfants, les intervenants ont appelé à une mobilisation internationale urgente, exhortant notamment la France et les puissances occidentales à sortir de leur mutisme.
Des crises locales aux enjeux globaux
Les débats ont mis en évidence l’affaiblissement simultané de l’axe Russie-Chine-Iran-Venezuela. La Russie accumule les revers, notamment en Syrie et au Venezuela, où son matériel militaire s’est révélé inefficace. La Chine, quant à elle, a profité de l’embargo sur l’Iran pour acheter du pétrole à prix réduit et sécuriser l’accès aux terres rares, essentielles aux nouvelles technologies, à l’intelligence artificielle et aux véhicules électriques.
Quels scénarios pour l’avenir ?
Pour le Venezuela, les risques sont nombreux : fragmentation territoriale, émergence de guérillas, instabilité liée aux collectivos et absence de plan clair de transition. Les priorités identifiées sont la reconstruction institutionnelle, la normalisation financière internationale, le règlement des dettes et une réconciliation nationale.
Pour l’Iran, l’urgence est humanitaire et politique. Soutenir le peuple iranien est présenté comme un « investissement dans la stabilité mondiale ».
En croisant ces deux crises, la conférence a rappelé que la compréhension fine des enjeux locaux est indispensable pour anticiper les recompositions internationales et penser une action diplomatique efficace.
La captation intégrale de l’événement est disponible ci-dessous pour approfondir ces réflexions passionnantes.
https://youtu.be/2pfc9InG0yU?si=ULTEtzPWkz5lCbn8
Après l’intervention militaire américaine au Venezuela et la capture de Nicolás Maduro, les équilibres politiques, juridiques et régionaux du continent latino-américain sont profondément ébranlés. Entre risque de fragmentation interne, crise de légalité internationale et résurgence du spectre de l’interventionnisme américain, l’événement ouvre une séquence lourde d’incertitudes. Jean-Michel Blanquer, président du Laboratoire de la République, professeur de droit public et ancien président de l’Institut des Amériques, a répondu aux questions de La Nouvelle Revue Politique sur les conséquences immédiates de l’opération, ses implications pour l’ordre international et les voies possibles d’une transition démocratique crédible.
Lundi dernier à Lille, une centaine d’étudiants ont participé à la table ronde organisée par le Laboratoire de la République, en partenariat avec Gorgias et Espo Mun, sur le thème : « Les conflits mondiaux négligés par les médias ». Avec Marc Semo et Fahimeh Robiolle.
Lundi dernier, une centaine d’étudiants se sont réunis à Lille pour une table ronde organisée par Le Laboratoire de la République, en partenariat avec Gorgias et Espo Mun.Une rencontre stimulante intellectuellement et culturellement, pour comprendre pourquoi certains conflits occupent les unes des journaux quand d’autres disparaissent dans le silence médiatiqueDeux voix pour éclairer ces angles morts de l’information :- Marc Semo, journaliste spécialiste des relations internationales (Libération, Le Monde, France Culture).- Fahimeh Robiolle, militante pour les droits des femmes en Iran et en Afghanistan.
De nombreux drames humains se déroulent loin des caméras : la guerre au Soudan, les violences en République démocratique du Congo, la répression en Birmanie, ou encore la lutte des femmes afghanes et iraniennes pour leurs droits.Autant de réalités souvent éclipsées par une actualité jugée plus “stratégique” ou “spectaculaire”.Les obstacles à la couverture médiatique sont nombreux :
la complexité des conflits, comme dans les Grands Lacs africains,
l’absence d’images ou de reporters sur place, notamment au Yémen ou au Soudan,
la fatigue des opinions publiques, lassées par la guerre,
la guerre des narratifs, où chaque puissance façonne sa propre vérité,
et la course à l’instantanéité, qui remplace l’analyse par le flux.
Ces freins contribuent à invisibiliser certaines tragédies, tandis que d’autres — comme la guerre en Ukraine ou le conflit israélo-palestinien — captent toute l’attention médiatique.
Cette rencontre a rappelé que l’information n’est jamais neutre. Elle est le reflet de choix économiques, politiques et culturels qui façonnent notre regard sur le monde.
Un grand merci aux étudiants présents pour la richesse de leurs échanges et leur engagement dans ce débat essentiel.
À l’heure où l’ordre international semble vaciller, la montée en puissance d’un front commun des régimes autoritaires reconfigure profondément les équilibres géopolitiques. Loin d’être conjoncturelle, cette convergence des autocraties traduit une volonté assumée : contester les valeurs universelles de liberté, de démocratie et d’État de droit, au profit d’une logique de domination et de puissance. Le 25ᵉ Forum de l’Organisation de coopération de Shanghaï, tenu en Chine en septembre 2025, en offre une image saisissante : celle d’un « bloc » d’États, dirigés par Xi Jinping, Vladimir Poutine, Kim Jong-un et d’autres, réunis dans une démonstration de force qui dépasse la simple coopération diplomatique.
Jean-François Cervel, responsable de la commission Géopolitique du Laboratoire de la République, analyse avec précision les dynamiques de cette « alliance des autoritarismes », ses ressorts idéologiques, ses ambitions impériales et les menaces qu’elle fait peser sur l’avenir des démocraties.
La photographie est impressionnante. C’est le cliché officiel du 25ème Forum de l’Organisation de coopération de Shangaï qui s’est tenu à Tianjin, en Chine, les 31 août et 1er septembre 2025. Les vingt-six États présents, dont les dirigeants sont ainsi immortalisés, sont presque tous soumis à des régimes autoritaires ou totalitaires. Renforcé encore par l’arrivée de Kim Jong-un pour la cérémonie de commémoration de la fin de la Seconde guerre mondiale en Asie, le 3 septembre, cet instantané impressionne par la mise en lumière de dirigeants autocrates avérés ou en voie de l’être. Xi Jin Ping flanqué de Vladimir Poutine à sa droite et de Kim Jong-un à sa gauche, au balcon de la Cité interdite, le 3 septembre, applaudissant un exceptionnel déploiement militaire, quelle extraordinaire image de l’apothéose des tyrans ! Des milliards d’humains sont ainsi représentés par des dirigeants qui n’ont pas été désignés par un processus démocratique. Même si leur déclaration commune prétend s’inscrire dans les valeurs de la Charte des nations unies et même de la Déclaration universelle des droits de l’homme, ces dirigeants constituent, bel et bien, l’alliance des régimes autoritaires contre les valeurs de la liberté et de la démocratie. En affirmant leur puissance, sous la haute autorité du dictateur chinois, ils disent clairement qu’ils rejettent ce corpus de valeurs et qu’ils combattront ceux qui le défendent. Les Européens ne pourront pas dire qu’ils n’étaient pas clairement informés.
Sont effectivement ainsi rassemblés des dirigeants dont les régimes sont caractérisés par la négation de la liberté individuelle, par l’absence de séparation des pouvoirs, par le rejet de la démocratie, par la propagande nationalo-identitaire, par l’endoctrinement patriotique et militaire c’est-à-dire par des régimes totalitaires. Dans le cadre de discours idéologiques différents, qu’ils soient religieux, communistes et, de toute manière, nationalo-identitaires, on retrouve ces caractéristiques chez tous. Contrairement à ce qu’ils prétendent, il y a donc bien un « bloc » ainsi constitué par son unité idéologique fondamentale qui s’oppose à « l’occident » non pas tant comme puissance mais comme porteur de l’idéologie libérale et démocratique. Tous répriment de manière plus ou moins brutale toute velléité de liberté de pensée dans leurs pays respectifs et ont mis en place des systèmes de pouvoir autoritaires avec dirigeants inamovibles. Ainsi Alexandre Loukachenko est au pouvoir depuis plus de 30 ans en Biélorussie, Vladimir Poutine depuis 26 ans en Russie, Xi Jin Ping depuis 13 ans en Chine, et la Corée du Nord est dirigée par une dynastie familiale depuis quelque 75 ans, au profit d’un monarque absolu. Les deux plus puissants, Chine et Russie, affichent leur « amitié stratégique » et développent leur politique de vassalisation sur leur environnement proche et leur politique d’influence sur le reste du monde.
On comprend que leurs voisins menacés se préparent à résister à leur domination. Les Taïwanais ne veulent pas subir le sort des Tibétains, des Ouighours et des Hongkongais écrasés sous le joug du Parti communiste chinois. Les Ukrainiens ou les Baltes ne veulent pas subir le sort de la Biélorussie. Ce n’est pas un sujet de nationalité, c’est un sujet de régime politique.
Eu égard à son poids démographique, à ses richesses naturelles et à sa puissance économique, cet ensemble pèse – et veut peser encore plus - dans le fonctionnement du monde. Par l’intermédiaire de l’organisation dite des « BRICS » désormais « élargie », sous la haute autorité de la Chine, cet ensemble prétend grouper autour de lui le désormais dénommé « Sud Global » rassemblé dans une logique de revanche sur les puissances occidentales autrefois colonisatrices.
Le « bloc » ainsi constitué se définit, en effet, par sa volonté d’affronter « l’occident » en tous domaines, économique, financier, scientifique, idéologique et n’hésite pas, désormais, à engager la confrontation militaire directe. Certes, ce « bloc » (a fortiori lorsqu’il est étendu aux BRICS élargis) est loin d’être homogène et n’est pas encore constitué en véritable « alliance ». Mais il est cimenté par un objectif commun d’opposition et même de haine contre l’occident défini en tant que puissance et, plus encore, en tant que système, en mobilisant toutes les volontés de revanche contre les anciennes puissances colonisatrices comme on peut le constater, notamment en Afrique, contre la France.
Que ces pays veuillent modifier l’organisation mondiale mise en place à l’issue de la Seconde guerre mondiale, alors qu’une partie du monde était encore colonisée par les pays occidentaux, est parfaitement légitime. Le fonctionnement de l’Organisation des nations unies - qu’ils ne remettent pas en cause - et notamment la composition du Conseil de sécurité, doivent certainement être revus parce que le monde de 2025 n’est évidemment plus le monde de 1945. Et cela interpelle tout particulièrement la France, membre permanent du Conseil de sécurité.
Mais la réalité de leur objectif n’est pas celle d’un multilatéralisme de bon aloi au service d’un développement planétaire harmonieux comme le prétend leur discours officiel. La réalité est celle de puissances impériales qui veulent imposer par la force leur vision du monde et leur idéologie.
Il s’agit de systèmes dictatoriaux à l’intérieur et agressifs à l’extérieur. Dictatoriaux à l’intérieur, ils empêchent toute expression libre et toute contestation par leurs populations. Malgré des tentatives héroïques, en Iran, à Hong Kong, à Minsk et même en Russie, les appareils de répression et le dispositif d’endoctrinement généralisé, par tous les canaux de formation et de propagande entre les mains des pouvoirs, empêchent toute possibilité de contestation interne. Ils mobilisent tous les moyens des technosciences pour accroitre encore leur contrôle.
Agressifs à l’extérieur, ils visent à vassaliser leurs voisins proches et à placer dans leur zone d’influence le maximum possible d’autres États avec un développement accéléré des moyens militaires de tout type y compris dans l’espace.
C’est à cette réalité violemment affichée à nouveau, à Tianjin et à Pékin, que sont confrontés les pays occidentaux. Vladimir Poutine est accueilli comme l’hôte de marque des manifestations organisées au long de ces journées. Il conforte ainsi sa position et sa capacité à gagner la guerre qu’il a lancé contre l’Ukraine. Adossé à la Chine et, plus globalement, à l’Asie, il peut poursuivre le conflit jusqu’à la victoire finale c’est-à-dire la soumission de l’Ukraine, dans un statut de vassalisation similaire à celui de la Biélorussie dont le dirigeant éternel, Alexandre Loukachenko, était également en bonne place à Pékin.
Mais ce qui est nouveau, c’est que Vladimir Poutine a également bénéficié d’un accueil tout aussi chaleureux par le président des Etats-Unis d’Amérique, à Anchorage, le 15 août dernier. Donald Trump a ainsi clairement affiché qu’il n’est plus le défenseur des valeurs de la démocratie libérale et le chef de file de ce que l’on appelait autrefois le « monde libre » ou de ce que le « bloc » autoritaire appelle encore l’Occident.
Cet « Occident » que dénoncent les membres des BRICS, sous la haute autorité du Parti communiste chinois, ne présente plus aujourd’hui un front uni capable de défendre le corpus des valeurs libérales et démocratiques. Les choix de l’administration du président Trump aux Etats-Unis contestent ces valeurs et ont pour objectif exclusif la puissance des Etats-Unis dans une nouvelle phase de domination technoscientifique. Ils ne se préoccupent en rien de l’intérêt général planétaire et des souhaits de liberté et de démocratie exprimés par toutes les populations du monde. Dans les décisions qu’il prend, il semble balancer en permanence entre son attirance pour les régimes nationalisto-autocratiques dont il est très proche idéologiquement et son opposition géostratégique aux grands empires qui les portent.
Dans ce contexte, seule l’Europe qui a réussi à développer son unité depuis près de 75 ans, peut être une puissance suffisante pour faire valoir le discours de la démocratie libérale et de l’intérêt général planétaire dans une perspective universaliste.
Mais dans un monde qui est clairement redevenu un monde de l’affrontement et du rapport de force, l’Union européenne doit impérativement se doter de moyens militaires propres. Elle bénéficie à cet égard de la capacité nucléaire de la France et du Royaume-Uni ce qui est aujourd’hui un élément déterminant de la relation avec les puissances hostiles, la Russie n’hésitant pas à menacer en permanence de passer à ce stade de la confrontation dans la guerre qu’elle mène contre une Ukraine qui a perdu son armement nucléaire en 1994 contre une garantie de sécurité de ses frontières ! Les Européens sont-ils prêts à faire les efforts nécessaires pour se préparer à cette situation de conflictualité et à investir en priorité absolue dans le développement d’entreprises technologiques européennes à vocation duale ?
Dans un paysage international qui se réorganise ainsi au profit des autocrates, le seul objectif possible est la montée en puissance de l’Union européenne qui, en lien avec les quelques autres États qui, à travers le monde, défendent encore le même corpus de valeurs, peut faire pièce à la volonté de tous les dictateurs qui ont pour ambition de détruire tous les sanctuaires de liberté et de démocratie à travers le monde de manière à pouvoir assurer définitivement leur domination exclusive sur les peuples asservis.
À l’échelle mondiale, une même fracture traverse les conflits contemporains : celle qui oppose l’universalisme démocratique aux idéologies identitaires et autoritaires. Tandis que des capitales s’embrasent, les régimes fondés sur la force, le repli et la haine progressent. Dans cette tribune, Jean-François Cervel, responsable de la commission géopolitique du Laboratoire de la République, analyse ce basculement. Il alerte sur l’abandon des principes de liberté et de pluralisme, au profit d’un cynisme qui laisse le champ libre aux oppressions.
L’actualité de ce mois de juin 2025 est pleine d’images de guerre. Au-delà des objectifs militaires des théâtres d’opérations des différents conflits engagés, en Ukraine comme au Proche-Orient, les villes mêmes et leurs populations civiles sont bombardées. De nombreuses capitales se trouvent sous le feu des missiles ou des canons, de Khartoum à Beyrouth, de Kiev à Moscou, de Téhéran à Tel-Aviv et à Jérusalem. On se sent incrédule face à de telles séquences. Comment une telle situation est-elle possible ? Quelles sont les raisons qui peuvent amener à de tels degrés de violences volontaires qui paraissent défier le sens commun ? Comment des individus sensés peuvent-ils, sciemment, engager de tels processus de destruction avec le cortège de souffrances qui les accompagne ?
Par-delà les spécificités propres à chacun des conflits considérés, on trouve, à l’origine de tous les affrontements en cours, des identitarismes extrémistes, affichant souvent une dimension religieuse ou idéologique forte, assurés par des régimes politiques autoritaires sinon totalitaires, incarnés par des individus sectaires et agressifs, sûrs de leurs moyens militaires. Tous trouvent des arguments pour justifier leurs violences dans la présence d’autres puissances présentées comme ennemies voulant les affaiblir ou les détruire. Les extrémismes s’alimentent ainsi les uns les autres et justifient leurs exactions par celles commises par les autres. Tous disent tout le mépris qu’ils ont pour la liberté et pour la démocratie, l’identité étant présentée comme la valeur suprême. Tous n’ont aucune hésitation à engager la force et à poursuivre les guerres quelles que soient les souffrances et les destructions. C’est d’autant plus vrai pour les plus puissants, qui peuvent faire ce qu’ils veulent quand ils ne sont pas confrontés à aussi puissant qu’eux. Là où est un dictateur, là réside un permanent risque de guerre.
Ainsi en est-il de la guerre engagée par le régime poutinien russe contre l’Ukraine. Sous prétexte d’une menace « occidentale » contre la sécurité de la Russie et d’une défense de la « civilisation » russe orthodoxe, le dictateur au pouvoir depuis 26 ans, n’a pas hésité à engager et à faire durer une guerre ravageuse pour mettre sous sa domination son voisin ukrainien. Il ne s’arrêtera qu’en ayant obtenu ce qu’il souhaite, c’est-à-dire la réintégration de l’Ukraine, de la Moldavie et des Pays Baltes, comme déjà la Biélorussie, dans ce qu’il considère comme sa zone de domination.
Ainsi en est-il de la guerre engagée par le régime islamiste iranien contre Israël en particulier et contre l’Occident plus globalement. Le régime dictatorial des ayatollahs affiche son identitarisme chiite et son objectif de destruction de l’État israélien comme de l’ensemble du système de démocratie libérale. Il utilise une multiplicité de réseaux pour assurer sa domination sur les pays voisins et pour attaquer Israël. Il espère se doter d’une assurance tout risque, du type de celle que possède la Corée du Nord, en développant sa maitrise nucléaire militaire.
Ainsi en est-il de la guerre engagée par les groupes islamistes sunnites, d’Al-Qaïda à l’État islamique, et de toute la mouvance des Frères musulmans, qui rêvent de reconstruire le Califat par-delà les frontières des pays du Proche-Orient et de reconstituer ainsi le grand empire musulman, de détruire Israël et de vaincre les mécréants occidentaux et leur idéologie libérale.
Ainsi en est-il de la guerre engagée par les régimes indiens et pakistanais l’un contre l’autre. Par-delà la revendication territoriale sur le Cachemire, il s’agit d’un affrontement identitaire culturalo-religieux de deux régimes qui nient toute liberté individuelle de choix et tout pluralisme au profit d’un nationalisme exacerbé et agressif.
Et on constate que ce « modèle » de l’idéologie totalitaire identitaire tend à se répandre à travers le monde, à la tête de nombre de pays.
Ainsi les gouvernants actuels d’Israël refusent de prendre en considération la situation des populations palestiniennes, pendante depuis près de 80 ans, et développent un discours nationaliste identitaire et religieux au service du projet de « Grand Israël ». La création ex nihilo d’un nouvel État, Israël, s’est faite par la force en 1948. Et la guerre que cette conquête a générée dure depuis quelque 80 ans et déstabilise tout le Moyen-Orient. Le refus de traiter la situation dramatique des populations palestiniennes chassées de leur terre empêche une stabilisation de la région, perpétue la logique de guerre et amène Israël, confronté à l’extrémisme islamiste qui exploite cette situation, à évoluer d’un système d’État laïc, multi ethnique, multi-culturel, multi-confessionnel, à une logique d’État identitariste religieux.
Ainsi, tous ces pays agressifs sont dirigés par des régimes nationalistes identitaires qui nient l’existence de l’autre ou veulent le détruire ou l’asservir comme tant de fois au long de l’histoire. Et on voit revenir au galop le discours religieux qui accompagne souvent ces affirmations nationalistes. L’extrémisme millénariste juif affronte l’extrémisme millénariste islamiste. Le dictateur russe se place sous la haute bénédiction du patriarche de Moscou pour conduire sa « guerre sainte » et un président des Etats-Unis d’Amérique remercie publiquement Dieu pour la réussite de ses bombardements sur l’Iran !
Sous la présidence de Donald Trump, les Etats-Unis d’Amérique semblent vouloir désormais se situer dans ce camp de l’égoïsme national exacerbé flirtant avec le racisme et la haine fanatique de l’autre. Le pays du « melting-pot », né des flux migratoires, s’affiche ainsi désormais comme celui de la « pureté de la race américaine » !
Et tous se retrouvent pour essayer d’abattre le système de la liberté et de la démocratie au profit du système de l’identité et de la dictature.
Dans ce contexte et sous prétexte de ne pas interférer dans les affaires internes d’un pays, beaucoup de responsables reprennent le discours traditionnel dit « réaliste » qui consiste à ne se préoccuper que des États et non des régimes qui les dirigent. C’est évidemment le discours que cultivent tous les régimes totalitaires qui ne peuvent admettre que des puissances extérieures viennent interférer dans leur politique interne et que des interventions externes puissent pousser à des changements de gouvernements ou remettre en question les politiques qu’ils conduisent. Il n’est pas question de s’occuper, pour ce qui concerne la Chine, des Tibétains ou des Ouigours - qui subissent un véritable ethnocide -, de Hong Kong revenue sous le joug absolu du Parti communiste chinois, ou de Taïwan auquel le régime de Xi Jinping veut faire subir le même sort. Il n’est pas question de s’occuper, pour ce qui concerne la Russie, de la Tchétchénie, de la Crimée ou de l’Ukraine, considérées comme propriété exclusive de la dictature poutinienne. Il n’est pas question de soutenir les revendications démocratiques des populations pour ce qui concerne la Biélorussie ou l’Iran !
Or, la réalité c’est qu’on se trouve face à des régimes qui refusent toute liberté d’opinion, toute liberté d’expression et toute liberté de choix démocratique pour leurs peuples respectifs. La réalité, c’est que ce sont les gouvernants qui décident de la guerre, pas les pays et leurs populations. On n’est jamais attaqué par un pays, on est attaqué par un régime qui dirige un pays à un instant donné et qui déclenche la guerre parce qu’il veut montrer sa puissance et imposer sa volonté ou son idéologie. Quelle est la légitimité, pour un pouvoir, de parler au nom d’un pays et de sa population lorsqu’il n’est pas désigné de manière démocratique ?
Bien sûr, des exemples récents ont montré que des interventions externes en vue de faire tomber les gouvernants de régimes totalitaires ont abouti à des résultats négatifs. Il s’en est suivi le retour de la dictature comme en Afghanistan ou l’instabilité, les divisions et le chaos comme en Libye ou en Irak, ce qui amène à examiner avec toute la prudence nécessaire les hypothèses d’intervention extérieure pour des changements de régime. Mais la démocratie n’aurait jamais été rétablie en Allemagne si les alliés n’avaient pas vaincu par la force le régime nazi. Ce sont les troupes américaines, anglaises et françaises qui ont occupé l’ouest de l’Allemagne et qui ont rétabli un système de liberté et de démocratie dans cette partie du territoire appelée ensuite République fédérale d’Allemagne. Au contraire, dans la partie orientale, occupée par les troupes soviétiques, c ’est une dictature communiste imposée par l’Union soviétique, qui a été mise en place comme sur tous les autres pays de l’Europe de l’Est. Et de même c’est la force américaine qui a établi la démocratie au Japon ou dans la partie sud de la péninsule coréenne alors que la partie nord tombait sous le joug d’une dynastie soi-disant communiste. De la même façon, c’est parce qu’il y a eu une pression externe forte que toutes les fragilités du système soviétique sont apparues au grand jour et que le totalitarisme communiste s’est effondré en URSS. La pression extérieure est donc, le plus souvent, le seul moyen de faire disparaître des régimes totalitaires. On ne négocie pas avec des régimes dictatoriaux, on les combat car sinon ce sont eux qui gagnent.
Bien sûr, les États-Nations restent les personnes morales de droit public centrales dans les relations internationales et ce sont eux qui assurent les missions de protection auxquelles sont légitimement attachés leurs citoyens. Bien entendu, il faut tenir compte, dans la relation d’État à État, de la réalité des systèmes politiques des pays à un instant donné. Mais la ligne directrice doit rester celle du droit des peuples à choisir leur système politique de manière démocratique c’est-à-dire avec une totale liberté d’opinion et d’expression et celle d’une organisation internationale capable de faire valoir l’intérêt général planétaire et les logiques de paix par-delà les seuls égoïsmes nationaux. Le seul vrai débat de fond c’est l’affrontement entre idéologie libérale universaliste et idéologie totalitaire identitariste.
Face à des régimes qui enferment leurs peuples dans des logiques de propagande et d’hystérie collective belliciste, qui ont pour objectif d’accroitre leur puissance, de dominer les autres et de détruire le système de valeurs libéral, il faut être suffisamment fort pour résister et défendre partout la liberté et la démocratie.
« Face à un empire, vous êtes soit vassalisé soit ennemi » selon les mots du Général Pierre Schill, chef d’état-major de l’Armée de terre. Cette formule dit parfaitement la seule option qui existe pour la France et pour l’Europe : être suffisamment puissantes pour pouvoir faire pièce aux empires qui veulent nous détruire et défendre ainsi le corpus de valeurs de la démocratie libérale si violemment contesté aujourd’hui.
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