Rubrique : Défi géopolitique

ICE au Minnesota : vers un laboratoire de l’autocratie ?

par Vincent Michelot le 27 janvier 2026
Au Minnesota, les opérations menées par l’agence fédérale ICE dépassent désormais la seule question migratoire. Entre raids spectaculaires, morts survenues lors d’interventions armées d'ICE, conditions de détention dénoncées et affrontements ouverts avec les autorités locales, l’Administration Trump semble tester les limites de l’État de droit. Et si cet État progressiste du Midwest était en train de devenir le terrain d’expérimentation d’un pouvoir exécutif sans contrepoids, un véritable « laboratoire de l’autocratie » ? Une analyse de Vincent Michelot, professeur d’histoire politique des États-Unis à Sciences Po Lyon.
ICE (Immigration and Customs Enforcement) est une agence fédérale qui dépend du Department of Homeland Security, un ministère créé en 2002 dans une réorganisation administrative qui faisait suite aux attentats du 11 Septembre 2001 pour unifier l’ensemble des services fédéraux chargés de la protection de la sécurité intérieure, des gardes côtes au cyberterrorisme en passant par le contrôle de l’immigration et des frontières. Comme toutes les agences fédérales aux États-Unis, sa visibilité dans la sphère publique et son importance sont étroitement liées aux priorités politiques du président et de l’administration en place. On le sait, Donald Trump, dès son premier mandat (2017-2021), avait mis le contrôle de l’immigration et l’expulsion des étrangers en situation irrégulière sur le territoire des États-Unis au cœur de son projet politique, notamment en proposant la construction d’un mur le long de la frontière avec le Mexique, mais aussi en conduisant une série de raids ou de rafles dans des communautés qui étaient soupçonnées d’abriter de nombreux immigrés illégaux. Lors du premier mandat de Donald Trump, ICE avait été au cœur du débat sur les « villes sanctuaires », ces municipalités dont les autorités refusaient toute forme de collaboration avec l’agence fédérale, qui était accusée de violations des droits civiques et d’application sélective de la loi, notamment par l’utilisation du profilage ethnique. Étaient aussi remises en question les méthodes brutales des agents de ICE (qui ne portent pas d’uniforme et circulent généralement dans des véhicules banalisés mais sont toujours surarmés, ce qui donne une image visuelle inquiétante de milice d’occupation), leur peu de respect pour les formes du droit et l’usage fréquent et disproportionné de la force dans le cadre de ses missions. Après une campagne électorale de 2024 dans laquelle Donald Trump avait focalisé l’attention sur la question de l’immigration illégale, avec notamment des propos injurieux et déshumanisants sur un certain nombre de communautés étrangères accusées « d’empoisonner » la nation américaine, il était logique que ICE soit confortée et renforcée dans le projet politique du deuxième mandat. Dotée aujourd’hui de presque 22000 agents, elle a vu son budget augmenter de plus de 2 milliards de dollars entre 2025 et 2026 (de 9,13 à 11,3 milliards USD). Depuis la prise de fonction de Donald Trump en janvier 2025, ICE a conduit un certain nombre d’opérations de grande ampleur, le plus souvent dans des grands centres urbains gouvernés par des maires démocrates et soupçonnés par l’Administration Trump d’abriter un nombre important d’immigrés en situation irrégulière, menant à Portland, Chicago, Memphis ou encore Washington à des confrontations à la fois avec la population et avec les autorités locales (municipalité, comté, État…). Si ICE est aujourd’hui au centre de l’attention, y compris internationale, c’est bien sûr en raison des deux décès récents dans le cadre de l’Opération Metro Surge dans le Minnesota et en particulier à Minneapolis mais aussi à cause des conditions dégradantes de détention des personnes arrêtées lors de ces raids dans des centres de rétention administrative où les récits de violences physiques, psychologiques et sexuelles, de menaces et de rétorsion vis-vis des détenus qui refusent d’être expulsés, de malnutrition et d’humiliations confirment une volonté de faire des États-Unis « un enfer » pour les immigrés illégaux. Le Minnesota n’a pas été ciblé par hasard. C’est un État à forte tradition progressiste dans une région des États-Unis qui est par ailleurs de plus en plus conservatrice. Son gouverneur, Tim Walz, a été le colistier de Kamala Harris lors de l’élection présidentielle de 2024 mais le facteur déclencheur de cette intervention massive de ICE a été la révélation de fraudes de grande ampleur aux prestations sociales dans lesquelles la communauté somalienne de l’État aurait été très impliquée. Face à un État parmi les plus généreux du pays en matière de couverture sociale et médicale et pointant du doigt des délits supposément commis par des immigrés en situation irrégulière, l’Administration Trump a saisi cette occasion de dénoncer ce qu’elle présente comme un État Providence dévoyé par des délinquants étrangers. Il s’agissait donc de faire du Minnesota un exemple, à la fois sur la thématique de la lutte contre l’immigration illégale et sur l’affirmation emphatique des pouvoirs illimités de l’exécutif fédéral. Le grand juriste américain Louis Brandeis, qu’on avait surnommé « l’avocat du peuple », avait au début du siècle eu cette belle formule pour qualifier l’inventivité politique des États fédérés, les qualifiant de « laboratoires de la démocratie. » Dans une forme de sombre inversion, on pourrait dire que l’Administration Trump tente de faire du Minnesota « un laboratoire de l’autocratie ». Cela se traduit concrètement par le refus de toute limite constitutionnelle ou juridique à l’action de ICE, qu’il s’agisse d’arrestations arbitraires, de fouilles et saisies qui s’opèrent sans mandat, d’utilisation disproportionnée de la force, de répression violente des manifestations ou tout simplement de tirs mortels. La différence dans le Minnesota par rapport à d’autres opérations de ICE tient au fait que l’Administration Trump utilise désormais systématiquement une rhétorique de l’hyperbole pour qualifier la résistance à ICE et justifier la violence létale de la réponse, en témoigne le recours très fréquent au terme de « terrorisme domestique » ou encore ce communiqué officiel du Department of Homeland Security dans lequel il est dit que Alex Pretti, qui venait d’être abattu de dix balles, avait l’intention de « massacrer » les agents de ICE. Si l’on ajoute que l’enquête sur la mort de Renée Good a de fait été préventivement bloquée, forçant à la démission un agent du FBI qui en était chargé, on fait là le constat d’une administration qui s’affranchit désormais de toute forme de contre-pouvoir et qui s’est, de fait, enfermée dans une logique inarrêtable de l’escalade de la violence. Comment pourrait-on en effet imaginer que dans les jours qui viennent Donald Trump retire les agents de ICE des rues de Minneapolis et mette fin à l’Opération Metro Surge ? Dans la réalité, en entretenant délibérément un climat d’affrontement et violence dans les rues de Minneapolis, Donald Trump crée un climat juridique dans lequel il pourra invoquer l’Insurrection Act de 1807, une loi qui permet au président des États-Unis d’utiliser l’armée pour des opérations de maintien de l’ordre intérieur et de fédéraliser (c’est-à-dire de placer sous son commandement) la garde nationale des États. On est donc bien au-delà d’un « simple » affrontement partisan, d’une confrontation somme toute assez traditionnelle entre un État fédéré progressiste et un État fédéral conservateur autour de la question des compétences respectives en matière de maintien de l’ordre et de contrôle de l’immigration ou encore d’une nouvelle tentative du président américain d’exercer contre ses adversaires politiques une forme de vindicte personnelle conduite par le bras armé de l’État, mais bien plutôt face à un projet autrement plus ambitieux de réécrire la constitution des États-Unis pour y installer la notion d’un « exécutif unitaire » sur lequel ne pourrait agir aucun frein ou contre-pouvoir. On le sait, cet exécutif unitaire se construit à partir d’un recours systématique à la notion « d’urgence », qu’il s’agisse de licencier des gouverneurs de la Réserve fédérale, de supprimer certaines agences fédérales ou d’en réduire de manière drastique le budget jusqu’à les rendre inopérantes, de s’affranchir des droits des accusés dans les arrestations et expulsions de personnes en situation irrégulière, de recours aux barrières douanières ou encore, dans le cas du Minnesota, de créer les conditions qui rendent possible l’instauration d’un état de siège. L’urgence, qu’elle soit économique, sanitaire, militaire ou de maintien de l’ordre est ce qui permet à l’administration de proposer une lecture de la Constitution et des lois dans laquelle l’exécutif n’est plus soumis aux mêmes exigences de responsabilité, de transparence et de protection des libertés individuelles. Cela signifie que l’opposition à ce que l’on pourrait qualifier de « coup d’État constitutionnel » ne peut venir que d’une forme d’étrange alliance entre un bloc progressiste aujourd’hui profondément divisé et un camp conservateur pour lequel l’Opération Metro Surge bat en brèche deux des convictions profondes de la droite étatsunienne : d’abord, lorsqu’ICE considère que le port d’une arme représente une menace grave et immédiate pour ses agents et justifie donc l’utilisation préventive de la force, y compris létale, elle se trouve en opposition frontale à l’un des droits fondamentaux dans la hiérarchie conservatrice, le port d’arme ; ensuite, les conservateurs américains ont toujours fait preuve d’une suspicion extrême vis-à-vis de toute forme d’intervention de l’État fédéral dans le domaine réservé des États fédérés, l’ordre public. Quand bien même il existe encore aujourd’hui un consensus très fort à l’intérieur du Parti républicain sur la question de l’immigration, les modalités pratiques de mise en œuvre d’une politique visant à arrêter puis à expulser massivement les personnes en situation irrégulière sur le territoire des États-Unis font l’objet de débats au Congrès et chez les élus locaux, un questionnement qui fragilise les Républicains dans la perspective des élections de mi-mandat de novembre 2026 et rend difficile toute forme de compromis sur les questions budgétaires. C’est pour cette raison qu’il faut prêter attention cette procédure judiciaire en cours dans laquelle un magistrat fédéral examine la constitutionnalité de l’Opération Metro Surge qui, pour certains juristes, contrevient au Dixième Amendement à la Constitution (1) et va à l’encontre de l’équilibre des pouvoirs entre fédéral et fédéré. Plus généralement, cette opération policière dans le Minnesota est à l’origine de multiples procédures judiciaires, notamment sur le respect des garanties fondamentales des justiciables. Quand bien même les juges n’interviendront qu’ex post facto, leurs décisions ne pourront que limiter la capacité d’action future de ICE à mener de telles opérations en bénéficiant préventivement d’une impunité ou d’une immunité totale. C’est alors dans la position de l’Administration Trump de respecter ces décisions, de faire appel, ou tout simplement de les ignorer que l’on jugera s’il y a encore un État de droit aux États-Unis. Dans le laboratoire de l’autocratie, il semble que toutes les réactions chimiques n’aient pas été anticipées. (1) Les pouvoirs non délégués aux États-Unis par la Constitution, ni prohibés aux États, sont réservés aux États respectivement, ou au peuple. Vincent Michelot est professeur d'histoire politique des Etats-Unis à Sciences Po Lyon. Crédit photo : Des agents de ICE arrêtent une personne près du lycée Roosevelt à l'heure de la sortie des classes, à Minneapolis, dans le Minnesota, le 7 janvier 2026. ©AFP - Kerem Yucel.

Tribune libre : Nos alliés, nos amis meurent. Et nous regardons ailleurs.

par Katell Faria le 23 janvier 2026
Alors que les Kurdes de Syrie, alliés historiques de l’Occident dans la lutte contre le terrorisme islamiste, sont aujourd’hui abandonnés à leurs ennemis, Katell Faria signe un texte de colère et de lucidité. Elle y dénonce le reniement moral et stratégique des puissances occidentales, le silence des médias et l’illusion dangereuse selon laquelle ce drame ne concernerait pas directement la France. Un appel à regarder en face une tragédie dont les conséquences nous rattraperont.
Depuis deux semaines, j’assiste impuissante, effondrée et consternée, au lâchage des Kurdes par les Occidentaux – les États-Unis en tête, et la France à leur suite – dans l’indifférence quasi généralisée des médias, des politiques et des peuples que cette tragédie concerne pourtant directement. Il y a dix ans, pendant la bataille de Kobané, les combattants kurdes des unités YPG-YPJ étaient nos héros : ceux qui, avec l’appui de la coalition internationale, avaient défait le terrorisme islamique dont les attaques, commanditées depuis Raqqa, nous frappaient jusque sur nos terrasses de cafés, nos stades et nos salles de concert. Nous souvenons-nous à quel point nous avions peur, alors ? À l’époque, nos journaux affichaient en couverture les yapajas, ces amazones à longues tresses qui mourraient pour un idéal fondé sur la démocratie, l’égalité des sexes, le respect des minorités et la laïcité. Un idéal qu’elles et leurs camarades masculins du YPG avaient construit en s’inspirant de l’Occident, dont elles admiraient nombre de penseurs et de valeurs. Aujourd’hui, nous les abandonnons aux mains de leurs pires ennemis, qui sont aussi les nôtres : les islamistes, téléguidés par la Turquie. Les voilà tristement éclairées sur ce que nous sommes devenus : des ingrats, des suiveurs, des lâches. Des gens aveugles et perdus. Sans épaisseur ni conviction profonde. Les islamistes, en plus d’être redoutablement intelligents, sont habités par une détermination absolue. Tacticiens autant que stratèges, ils ont une vision très claire de leur avenir et apprennent de leurs erreurs. Le califat de l’État Islamique a été anéanti en 2019 ? Peu importe : ils le ressusciteront d’une autre manière. Ce qu’ils n’ont eu par le djihad, ils l’obtiendront par la ruse et la taqîya, à l’usure, avec la bénédiction de cet Occident qu’ils honnissent. Cela prendra simplement plus de temps que prévu… À ceux qui pensent que ce qui se passe aujourd’hui en Syrie ne concerne pas la France, je veux dire qu’ils se trompent gravement : ce n’est qu’une question de temps avant que la victoire de l’islamisme en Syrie ne galvanise les nombreux disciples qu’il compte sur notre territoire. À ceux qui invoquent le pragmatisme ou pire, revendiquent le cynisme, je veux dire qu’ils s’illusionnent s’ils pensent que la prise de pouvoir d’Al-Joulani dit Al-Charaa nous sera bénéfique sur le long terme : les gens comme lui nous haïssent pour ce que nous sommes, et notre abandon des Kurdes nous rendra encore plus méprisables à leurs yeux. À quoi nous servira que la Syrie soit prétendument unifiée, si elle est unifiée contre nous ? Pendant ce temps, les civils issus des minorités se pressent aux frontières, les djihadistes sortent des camps de détention, et les combattants kurdes sont massacrés. Nos alliés, nos amis meurent. Et nous regardons ailleurs. Honte à nous. Katell Faria dite « Kewê » est une écrivaine française engagée auprès des Kurdes de Syrie depuis 2018. Cette tribune est l’expression d’un cri de colère d'une actrice engagée sur le terrain. Sur cette photo prise en 2019, elle apparaît en deuxième position à gauche.

Crise internationale : Iran et Venezuela, entre effondrement des régimes et recompositions géopolitiques

le 13 janvier 2026
Dans un contexte international marqué par une multiplication des tensions géopolitiques, le Laboratoire de la République a organisé une conférence consacrée à deux crises majeures : l’Iran et le Venezuela. Deux pays aux trajectoires différentes, mais au cœur de recompositions internationales profondes, tant sur les plans politique, diplomatique que stratégique.
Réunissant Jean-Michel Blanquer, Jean-Marc Laforêt, Fahimeh Robiolle et Carlos Quenan, cette rencontre a permis de croiser les regards d’experts, de responsables publics et de chercheurs afin de mieux comprendre les dynamiques à l’œuvre dans ces deux régions du monde. Le Venezuela : du déclin chaviste à l’enjeu stratégique mondial Ancien ambassadeur de France au Venezuela, Jean-Marc Laforêt est revenu sur les racines du déclin du chavisme, qu’il situe dès 2007, avec la défaite d’Hugo Chávez lors du référendum constitutionnel. Avant même son arrivée au pouvoir en 1998, le pays connaissait déjà une pauvreté massive : 72 % de la population vivait sous le seuil de pauvreté selon l’ONU, contre 81 % aujourd’hui. L’économiste Carlos Quenan a dressé un constat économique alarmant. En 1960, le Venezuela représentait 13 % du PIB sud-américain ; il n’en représente plus que 2,5 % en 2024. La production pétrolière, pilier historique de l’économie nationale, s’est effondrée, passant de 3 à 4 millions de barils par jour à environ 500 000/ 600 000 barils récemment. Une intervention américaine aux conséquences lourdes L’intervention militaire américaine récente a été qualifiée de réussite technique : 55 Vénézuéliens et Cubains neutralisés, sans pertes américaines. Cette opération soulève toutefois de nombreuses interrogations, notamment sur l’existence de complicités internes au sein du régime chaviste. Dans la foulée, Caracas a accepté de fournir entre 30 et 50 millions de barils de pétrole aux États-Unis, soit près de 3 milliards de dollars au prix actuel. Une décision qui illustre l’approche pragmatique privilégiée par l’administration Trump, davantage tournée vers le « business » que vers les considérations de droits de l’homme ou de légitimité démocratique. Ressources naturelles et rivalités internationales Au-delà du pétrole, dont le Venezuela détient les premières réserves mondiales prouvées, le pays dispose de ressources stratégiques majeures : terres rares (coltan, thorium), or, gaz naturel (avec des réserves comparables à celles du Qatar) et une biodiversité parmi les plus riches au monde. Ces richesses attisent les convoitises internationales. La Chine, notamment, a cartographié les ressources minières du pays dès 2010-2011, lui conférant un avantage stratégique considérable. Les créances chinoises sur le Venezuela sont estimées entre 20 et 50 milliards de dollars. Une opposition marginalisée et une approche régionale défaillante L’opposition incarnée par María Corina Machado et Edmundo González Urrutia est aujourd’hui écartée par Washington, jugée incapable de contrôler l’armée et la police. Par ailleurs, les tentatives de médiation régionale se sont révélées inefficaces. La CELAC est largement discréditée, la rencontre de Santa Marta en novembre ayant été qualifiée de « fiasco total ». Les intervenants ont insisté sur la nécessité d’une approche régionale crédible, impliquant notamment le Brésil, le Mexique et la Colombie. L’Iran : un régime à bout de souffle face à une contestation massive La situation iranienne a été analysée par Fahimeh Robiolle, qui a détaillé les liens étroits entre Téhéran et Caracas. L’Iran a investi entre 2 et 4 milliards de dollars au Venezuela, sans remboursement effectif, dans des secteurs clés comme l’énergie, l’automobile ou les infrastructures. La présence du Hezbollah au Venezuela a également été soulignée, notamment dans les trafics d’armes et de drogue. Après 46 ans de République islamique, le bilan est lourd : près d’un million de morts durant la guerre Iran-Irak, un programme nucléaire ayant coûté plus de 3 000 milliards de dollars, 75 % de la population appauvrie, 8 millions d’Iraniens en exil et 1 900 exécutions recensées en 2023. La monnaie nationale s’est effondrée, le rial ayant perdu près de 20 000 fois sa valeur face au dollar. Contestation populaire et alternative politique Aujourd’hui, la contestation touche entre 100 et 200 villes, y compris des universités. Les slogans entendus « Vive le roi » témoignent d’un soutien croissant au prince Reza Pahlavi, qui propose une transition fondée sur trois principes : l’intégrité territoriale de l’Iran, une démocratie laïque respectueuse des droits de l’homme et le droit du peuple à choisir librement son système politique. Face à une répression violente, touchant y compris des enfants, les intervenants ont appelé à une mobilisation internationale urgente, exhortant notamment la France et les puissances occidentales à sortir de leur mutisme. Des crises locales aux enjeux globaux Les débats ont mis en évidence l’affaiblissement simultané de l’axe Russie-Chine-Iran-Venezuela. La Russie accumule les revers, notamment en Syrie et au Venezuela, où son matériel militaire s’est révélé inefficace. La Chine, quant à elle, a profité de l’embargo sur l’Iran pour acheter du pétrole à prix réduit et sécuriser l’accès aux terres rares, essentielles aux nouvelles technologies, à l’intelligence artificielle et aux véhicules électriques. Quels scénarios pour l’avenir ? Pour le Venezuela, les risques sont nombreux : fragmentation territoriale, émergence de guérillas, instabilité liée aux collectivos et absence de plan clair de transition. Les priorités identifiées sont la reconstruction institutionnelle, la normalisation financière internationale, le règlement des dettes et une réconciliation nationale. Pour l’Iran, l’urgence est humanitaire et politique. Soutenir le peuple iranien est présenté comme un « investissement dans la stabilité mondiale ». En croisant ces deux crises, la conférence a rappelé que la compréhension fine des enjeux locaux est indispensable pour anticiper les recompositions internationales et penser une action diplomatique efficace. La captation intégrale de l’événement est disponible ci-dessous pour approfondir ces réflexions passionnantes. https://youtu.be/2pfc9InG0yU?si=ULTEtzPWkz5lCbn8

Intervention américaine au Venezuela : entretien avec Jean-Michel Blanquer

le 5 janvier 2026 Crédit photo : "Les forces américaines ont mené des frappes sur la capitale vénézuélienne", Caracas, le 3 décembre 2026. ©AFP - STR.
Après l’intervention militaire américaine au Venezuela et la capture de Nicolás Maduro, les équilibres politiques, juridiques et régionaux du continent latino-américain sont profondément ébranlés. Entre risque de fragmentation interne, crise de légalité internationale et résurgence du spectre de l’interventionnisme américain, l’événement ouvre une séquence lourde d’incertitudes. Jean-Michel Blanquer, président du Laboratoire de la République, professeur de droit public et ancien président de l’Institut des Amériques, a répondu aux questions de La Nouvelle Revue Politique sur les conséquences immédiates de l’opération, ses implications pour l’ordre international et les voies possibles d’une transition démocratique crédible.
"Les forces américaines ont mené des frappes sur la capitale vénézuélienne", Caracas, le 3 janvier 2026. ©AFP - STR. Le 3 janvier 2026, le président du Laboratoire de la République, professeur de droit public et ancien président de l'Institut des Amériques, Jean-Michel Blanquer, a répondu aux questions de La Nouvelle Revue Politique sur l'intervention américaine au Venezuela. Après l’opération américaine et la capture de Maduro, quelles conséquences immédiates pour le Venezuela ?  La première conséquence est institutionnelle : on crée un vide brutal au sommet de l’exécutif, mais pas forcément un vide du pouvoir réel. Les appareils chavistes– forces armées, services de renseignement, ministère de l’Intérieur, réseaux politico-économiques– peuvent chercher à tenir l’État malgré l’absence du chef, au nom de la “continuité”. Les réactions initiales des autorités vénézuéliennes vont déjà dans ce sens, en contestant l’opération et en appelant à la résistance.  La deuxième conséquence est sécuritaire : dans ce type d’épisode, le risque n’est pas seulement l’“effondrement”, mais la fragmentation (chaînes de commandement concurrentes, milices, “collectivos”, factions militaires). C’est là que se joue, dans les 72 heures, la différence entre une transition contrôlée et une spirale de violences. La troisième conséquence est humanitaire et économique : les frappes semblent avoir touché des infrastructures civiles et provoqué des dégâts importants dans certains sites (et de la panique à Caracas), tandis que des sources indiquent que les installations pétrolières seraient restées en grande partie opérationnelles, mais dans un contexte de pression et de blocage maritime antérieurs.  On doit donc anticiper : déplacements internes, besoins médicaux, ruptures de services, et une bataille immédiate sur qui contrôle les ports, la douane, la liquidité. Que faut-il penser et que faut-il faire face à une telle intervention militaire ? Maduro a truqué l’élection et violé gravement les droits fondamentaux. Cela ne pose néanmoins pas une base légale pour une intervention militaire directe d’une puissance extérieure. Le respect de la souveraineté des États doit rester le principe fondamental. Il est consacré par l’article 2.4 de la Charte des Nations unies. Les exceptions classiques sont la légitime défense (article 51) en cas “d’attaque armée” et l’autorisation du Conseil de sécurité. Si l’opération est bien “unilatérale” (sans mandat du Conseil) et si la justification n’est pas une légitime défense stricto sensu, l’argument de l’illégalité est puissant, d’où les premières réactions comme celles du Mexique renvoyant explicitement à l’article 2.4. À cela s’ajoute, au niveau régional, la Charte de l’OEA : principe de non-intervention (article 19 : “No State… has the right to intervene… for anyreason whatever”). Et, en toile de fond, la jurisprudence CIJ Nicaragua c. États-Unis (1986), qui rappelle la portée coutumière du principe de non-intervention et de non-recours à la force.  On doit le rappeler et partir de la situation de facto pour préconiser unetransition démocratique rapide, avec une figure de continuité institutionnelle reconnue par les Vénézuéliens et la région. On doit donc plaider pour un rôle maximal des États latino-américains et un retrait des Etats-Unis. Il y a un président élu en 2024, reconnu par de nombreux États, Edmundo González. Il bénéficiera de nombreux soutiens à commencer par la prix Nobel de la paix María Corina Machado. La meilleure façon de faire contrepoids au risque d’impérialisme américain n’est pas de protester stérilement mais de concevoir une suite avec les États d’Amérique latine qui puisse se réaliser avec un retrait des forces américaines. Cette intervention hors de tout cadre juridique international aura-t-elle un impact sur la relation des États-Unis avec l’ensemble sud-américain ?  Oui, parce que l’Amérique latine lit cet événement avec une mémoire longue. Depuis 1823 et la doctrine Monroe, l’Amérique latine a subi l’interventionnisme des Etats-Unis. À l’origine, cette doctrine visait à empêcher les puissances européennes d’étendre leur emprise dans l’hémisphère. Mais elle a été transformée, surtout avec la politique Roosevelt au tournant du XXème siècle, en logique de “police régionale”. Il est intéressant de voir que le gouvernement vénézuélien dans son communiqué fait référence à un usage coercitif de la force (blocus/bombardements) en 1902-1903 par des puissances extérieures(Royaume-Uni, Allemagne, Italie) pour dettes et créances, affaire qui a nourri la doctrine Drago puis la convention Drago-Porter (La Haye, 1907) sur la limitation du recours à la force pour recouvrement. Les Etats-Unis avaient joué à l’époque un rôle de médiateur. Cette fois, les rôles sont inversés. Il y aura une vague de défiance accentuée envers les Etats-Unis, sauf pour certains gouvernements très liés à Trump comme celui de Milei en Argentine. Lula parle d’une “ligne inacceptable” et d’un “précédent dangereux”, et rattache explicitement cela aux “pires moments de l’ingérence”. Rappelons en particulier que les Etats-Unis ont souvent pratiqué l’intervention militaire directe en Amérique latine mais toujours au nord de Panama. Autrement dit, cela avait concerné jusqu’à présent uniquement l’Amérique centrale, le Mexique et les Caraïbes, jamais l’Amérique du sud (même s’il y avait de l’ingérence indirecte comme lors du coup d’Etat au Chili). Il y a donc quelque chose de nouveau dans ce qui vient de se passer, d’autant plus que, depuis 2004 et le renversement du président Aristide en Haïti, les Etats-Unis semblaient avoir délaissé ce type de méthode. Quelle peut-être et que devrait être la ligne de l’Europe après cette intervention ?  L’Europe doit tenir une ligne en trois étages, précisément pour ne pas répéter les erreurs du passé. Le premier étage consiste à réaffirmer le droit  sans ambiguïté.Dire clairement : le recours unilatéral à la force et la capture d’un dirigeant hors mandat multilatéral posent un problème majeur au regard de la Charte des Nations Unies et des principes interaméricains de non-intervention. Le deuxième étage consiste à reconnaître la réalité politique : la crise de légitimité du régime, contestation de l’élection 2024, répression, exil, etc., tout en disant que la réponse doit être juridique et politique, pas militaire.  Elle doit donc pousser une transition articulée autour d’Edmundo González comme pivot institutionnel  et d’une garantie civique portée par María Corina Machado, désormais Nobel de la paix, pour crédibiliser l’orientation démocratique et la réconciliation.  Le troisième étage consistera à « outiller » l’aide latino-américaine au peuple vénézuélien. Cela peut passer par exemple par uneinitiative conjointe France–Espagne de soutien à une médiation conduite par Brésil et Mexique (format “groupe de contact”) ou par une démarche du président du Conseil européen, Antonio Costa en lien avec l’un des formats latino-américains d’intégration régionale comme la CELAC ou l’UNASUR) ; offrir une assistance électorale (listes, observation, audit, cybersécurité) ; préparer un paquet “urgence humanitaire + stabilisation” relié à une feuille de route de transition. Que laisse augurer la conférence de presse de Donald Trump ? L’intervention de Trump laisse augurer trois évolutions majeures préoccupantes sur le plan du droit international, ambiguës sur le plan politique, et risquées sur le plan régional. Premièrement, elle consacre un basculement assumé hors du cadre multilatéral international et même hors du cadre constitutionnel américain. Par ses déclarations, Trump revendique une action unilatérale, fondée sur une lecture politique et morale de la situation vénézuélienne : dénonciation d’un régime illégitime, accusé de violations massives des droits fondamentaux et de criminalité organisée. Or, même si ce diagnostic est largement partagé, la méthode annoncée affaiblit un peu plus l’architecture juridique internationale, déjà fragilisée. Deuxièmement, elle installe une logique de fait accompli plutôt qu’un projet politique stabilisé. Trump décrit une opération « efficace » et « rapide », mais sans dessiner clairement l’architecture d’une transition démocratique crédible. L’idée d’une prise en charge américaine « temporaire » du pays, sans mandat international explicite ni leadership régional clairement identifié, crée une zone grise : on écarte un pouvoir illégitime, sans garantir encore l’émergence ordonnée d’une légitimité nouvelle. Le risque est celui d’un vide politique, ou d’une transition perçue comme imposée de l’extérieur, donc contestée de l’intérieur. Le fait qu’il écarte l’hypothèse de faire confiance à l’opposante, prix Nobel de la paix, Maria Corina Machado et qu’il ne cite pas non plus le président élu Edmundo Gonzalez est inquiétant. Troisièmement, elle ravive les vieux démons de l’histoire interaméricaine. Les références explicites au pétrole et au rôle futur d’entreprises américaines brouillent gravement le message politique. Elles réactivent, dans l’imaginaire latino-américain, le souvenir des interventions du XXᵉ siècle justifiées au nom de l’ordre, mais souvent associées à des intérêts économiques. Même si l’objectif proclamé est la stabilisation et la reconstruction, cette rhétorique affaiblit la crédibilité morale de l’opération et nourrit un réflexe de défiance régionale. Si une issue positive est encore possible, elle suppose désormais un infléchissement rapide : internationalisation du cadre notamment par des acteurs latino-américains, centralité d’une transition démocratique portée par des dirigeants civils vénézuéliens légitimes, et rôle des États-Unis réduit à celui d’un garant discret et non d’un administrateur de fait. Retrouvez l'entretien de Jean-Michel Blanquer sur le site de La Nouvelle Revue Politique.

Table ronde à Lille : “Les conflits mondiaux négligés par les médias”

par L'antenne de Lille le 5 novembre 2025 event-lille-3nov-LAB
Lundi dernier à Lille, une centaine d’étudiants ont participé à la table ronde organisée par le Laboratoire de la République, en partenariat avec Gorgias et Espo Mun, sur le thème : « Les conflits mondiaux négligés par les médias ». Avec Marc Semo et Fahimeh Robiolle.
Lundi dernier, une centaine d’étudiants se sont réunis à Lille pour une table ronde organisée par Le Laboratoire de la République, en partenariat avec Gorgias et Espo Mun.Une rencontre stimulante intellectuellement et culturellement, pour comprendre pourquoi certains conflits occupent les unes des journaux quand d’autres disparaissent dans le silence médiatiqueDeux voix pour éclairer ces angles morts de l’information :- Marc Semo, journaliste spécialiste des relations internationales (Libération, Le Monde, France Culture).- Fahimeh Robiolle, militante pour les droits des femmes en Iran et en Afghanistan. De nombreux drames humains se déroulent loin des caméras : la guerre au Soudan, les violences en République démocratique du Congo, la répression en Birmanie, ou encore la lutte des femmes afghanes et iraniennes pour leurs droits.Autant de réalités souvent éclipsées par une actualité jugée plus “stratégique” ou “spectaculaire”.Les obstacles à la couverture médiatique sont nombreux : la complexité des conflits, comme dans les Grands Lacs africains, l’absence d’images ou de reporters sur place, notamment au Yémen ou au Soudan, la fatigue des opinions publiques, lassées par la guerre, la guerre des narratifs, où chaque puissance façonne sa propre vérité, et la course à l’instantanéité, qui remplace l’analyse par le flux. Ces freins contribuent à invisibiliser certaines tragédies, tandis que d’autres — comme la guerre en Ukraine ou le conflit israélo-palestinien — captent toute l’attention médiatique. Cette rencontre a rappelé que l’information n’est jamais neutre. Elle est le reflet de choix économiques, politiques et culturels qui façonnent notre regard sur le monde. Un grand merci aux étudiants présents pour la richesse de leurs échanges et leur engagement dans ce débat essentiel.

L’alliance des autoritarismes

par Jean-François Cervel le 16 septembre 2025
À l’heure où l’ordre international semble vaciller, la montée en puissance d’un front commun des régimes autoritaires reconfigure profondément les équilibres géopolitiques. Loin d’être conjoncturelle, cette convergence des autocraties traduit une volonté assumée : contester les valeurs universelles de liberté, de démocratie et d’État de droit, au profit d’une logique de domination et de puissance. Le 25ᵉ Forum de l’Organisation de coopération de Shanghaï, tenu en Chine en septembre 2025, en offre une image saisissante : celle d’un « bloc » d’États, dirigés par Xi Jinping, Vladimir Poutine, Kim Jong-un et d’autres, réunis dans une démonstration de force qui dépasse la simple coopération diplomatique. Jean-François Cervel, responsable de la commission Géopolitique du Laboratoire de la République, analyse avec précision les dynamiques de cette « alliance des autoritarismes », ses ressorts idéologiques, ses ambitions impériales et les menaces qu’elle fait peser sur l’avenir des démocraties.
La photographie est impressionnante. C’est le cliché officiel du 25ème Forum de l’Organisation de coopération de Shangaï qui s’est tenu à Tianjin, en Chine, les 31 août et 1er septembre 2025. Les vingt-six États présents, dont les dirigeants sont ainsi immortalisés, sont presque tous soumis à des régimes autoritaires ou totalitaires. Renforcé encore par l’arrivée de Kim Jong-un pour la cérémonie de commémoration de la fin de la Seconde guerre mondiale en Asie, le 3 septembre, cet instantané impressionne par la mise en lumière de dirigeants autocrates avérés ou en voie de l’être.  Xi Jin Ping flanqué de Vladimir Poutine à sa droite et de Kim Jong-un à sa gauche, au balcon de la Cité interdite, le 3 septembre, applaudissant un exceptionnel déploiement militaire, quelle extraordinaire image de l’apothéose des tyrans !  Des milliards d’humains sont ainsi représentés par des dirigeants qui n’ont pas été désignés par un processus démocratique. Même si leur déclaration commune prétend s’inscrire dans les valeurs de la Charte des nations unies et même de la Déclaration universelle des droits de l’homme, ces dirigeants constituent, bel et bien, l’alliance des régimes autoritaires contre les valeurs de la liberté et de la démocratie. En affirmant leur puissance, sous la haute autorité du dictateur chinois, ils disent clairement qu’ils rejettent ce corpus de valeurs et qu’ils combattront ceux qui le défendent. Les Européens ne pourront pas dire qu’ils n’étaient pas clairement informés. Sont effectivement ainsi rassemblés des dirigeants dont les régimes sont caractérisés par la négation de la liberté individuelle, par l’absence de séparation des pouvoirs, par le rejet de la démocratie, par la propagande nationalo-identitaire, par l’endoctrinement patriotique et militaire c’est-à-dire par des régimes totalitaires. Dans le cadre de discours idéologiques différents, qu’ils soient religieux, communistes et, de toute manière, nationalo-identitaires, on retrouve ces caractéristiques chez tous. Contrairement à ce qu’ils prétendent, il y a donc bien un « bloc » ainsi constitué par son unité idéologique fondamentale qui s’oppose à « l’occident » non pas tant comme puissance mais comme porteur de l’idéologie libérale et démocratique. Tous répriment de manière plus ou moins brutale toute velléité de liberté de pensée dans leurs pays respectifs et ont mis en place des systèmes de pouvoir autoritaires avec dirigeants inamovibles. Ainsi Alexandre Loukachenko est au pouvoir depuis plus de 30 ans en Biélorussie, Vladimir Poutine depuis 26 ans en Russie, Xi Jin Ping depuis 13 ans en Chine, et la Corée du Nord est dirigée par une dynastie familiale depuis quelque 75 ans, au profit d’un monarque absolu. Les deux plus puissants, Chine et Russie, affichent leur « amitié stratégique » et développent leur politique de vassalisation sur leur environnement proche et leur politique d’influence sur le reste du monde. On comprend que leurs voisins menacés se préparent à résister à leur domination. Les Taïwanais ne veulent pas subir le sort des Tibétains, des Ouighours et des Hongkongais écrasés sous le joug du Parti communiste chinois. Les Ukrainiens ou les Baltes ne veulent pas subir le sort de la Biélorussie. Ce n’est pas un sujet de nationalité, c’est un sujet de régime politique.    Eu égard à son poids démographique, à ses richesses naturelles et à sa puissance économique, cet ensemble pèse – et veut peser encore plus -   dans le fonctionnement du monde. Par l’intermédiaire de l’organisation dite des « BRICS » désormais « élargie », sous la haute autorité de la Chine, cet ensemble prétend grouper autour de lui le désormais dénommé « Sud Global » rassemblé dans une logique de revanche sur les puissances occidentales autrefois colonisatrices.  Le « bloc » ainsi constitué se définit, en effet, par sa volonté d’affronter « l’occident » en tous domaines, économique, financier, scientifique, idéologique et n’hésite pas, désormais, à engager la confrontation militaire directe. Certes, ce « bloc » (a fortiori lorsqu’il est étendu aux BRICS élargis) est loin d’être homogène et n’est pas encore constitué en véritable « alliance ». Mais il est cimenté par un objectif commun d’opposition et même de haine contre l’occident défini en tant que puissance et, plus encore, en tant que système, en mobilisant toutes les volontés de revanche contre les anciennes puissances colonisatrices comme on peut le constater, notamment en Afrique, contre la France. Que ces pays veuillent modifier l’organisation mondiale mise en place à l’issue de la Seconde guerre mondiale, alors qu’une partie du monde était encore colonisée par les pays occidentaux, est parfaitement légitime. Le fonctionnement de l’Organisation des nations unies - qu’ils ne remettent pas en cause - et notamment la composition du Conseil de sécurité, doivent certainement être revus parce que le monde de 2025 n’est évidemment plus le monde de 1945. Et cela interpelle tout particulièrement la France, membre permanent du Conseil de sécurité. Mais la réalité de leur objectif n’est pas celle d’un multilatéralisme de bon aloi au service d’un développement planétaire harmonieux comme le prétend leur discours officiel. La réalité est celle de puissances impériales qui veulent imposer par la force leur vision du monde et leur idéologie. Il s’agit de systèmes dictatoriaux à l’intérieur et agressifs à l’extérieur. Dictatoriaux à l’intérieur, ils empêchent toute expression libre et toute contestation par leurs populations. Malgré des tentatives héroïques, en Iran, à Hong Kong, à Minsk et même en Russie, les appareils de répression et le dispositif d’endoctrinement généralisé, par tous les canaux de formation et de propagande entre les mains des pouvoirs, empêchent toute possibilité de contestation interne. Ils mobilisent tous les moyens des technosciences pour accroitre encore leur contrôle. Agressifs à l’extérieur, ils visent à vassaliser leurs voisins proches et à placer dans leur zone d’influence le maximum possible d’autres États avec un développement accéléré des moyens militaires de tout type y compris dans l’espace. C’est à cette réalité violemment affichée à nouveau, à Tianjin et à Pékin, que sont confrontés les pays occidentaux. Vladimir Poutine est accueilli comme l’hôte de marque des manifestations organisées au long de ces journées. Il conforte ainsi sa position et sa capacité à gagner la guerre qu’il a lancé contre l’Ukraine. Adossé à la Chine et, plus globalement, à l’Asie, il peut poursuivre le conflit jusqu’à la victoire finale c’est-à-dire la soumission de l’Ukraine, dans un statut de vassalisation similaire à celui de la Biélorussie dont le dirigeant éternel, Alexandre Loukachenko, était également en bonne place à Pékin. Mais ce qui est nouveau, c’est que Vladimir Poutine a également bénéficié d’un accueil tout aussi chaleureux par le président des Etats-Unis d’Amérique, à Anchorage, le 15 août dernier.  Donald Trump a ainsi clairement affiché qu’il n’est plus le défenseur des valeurs de la démocratie libérale et le chef de file de ce que l’on appelait autrefois le « monde libre » ou de ce que le « bloc » autoritaire appelle encore l’Occident. Cet « Occident » que dénoncent les membres des BRICS, sous la haute autorité du Parti communiste chinois, ne présente plus aujourd’hui un front uni capable de défendre le corpus des valeurs libérales et démocratiques. Les choix de l’administration du président Trump aux Etats-Unis contestent ces valeurs et ont pour objectif exclusif la puissance des Etats-Unis dans une nouvelle phase de domination technoscientifique. Ils ne se préoccupent en rien de l’intérêt général planétaire et des souhaits de liberté et de démocratie exprimés par toutes les populations du monde. Dans les décisions qu’il prend, il semble balancer en permanence entre son attirance pour les régimes nationalisto-autocratiques dont il est très proche idéologiquement et son opposition géostratégique aux grands empires qui les portent. Dans ce contexte, seule l’Europe qui a réussi à développer son unité depuis près de 75 ans, peut être une puissance suffisante pour faire valoir le discours de la démocratie libérale et de l’intérêt général planétaire dans une perspective universaliste. Mais dans un monde qui est clairement redevenu un monde de l’affrontement et du rapport de force, l’Union européenne doit impérativement se doter de moyens militaires propres. Elle bénéficie à cet égard de la capacité nucléaire de la France et du Royaume-Uni ce qui est aujourd’hui un élément déterminant de la relation avec les puissances hostiles, la Russie n’hésitant pas à menacer en permanence de passer à ce stade de la confrontation dans la guerre qu’elle mène contre une Ukraine qui a perdu son armement nucléaire en 1994 contre une garantie de sécurité de ses frontières ! Les Européens sont-ils prêts à faire les efforts nécessaires pour se préparer à cette situation de conflictualité et à investir en priorité absolue dans le développement d’entreprises technologiques européennes à vocation duale ? Dans un paysage international qui se réorganise ainsi au profit des autocrates, le seul objectif possible est la montée en puissance de l’Union européenne qui, en lien avec les quelques autres États qui, à travers le monde, défendent encore le même corpus de valeurs, peut faire pièce à la volonté de tous les dictateurs qui ont pour ambition de détruire tous les sanctuaires de liberté et de démocratie à travers le monde de manière à pouvoir assurer définitivement leur domination exclusive sur les peuples asservis.

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