Alors qu’un médecin scolaire couvre en moyenne 13 000 élèves, il y a urgence à repenser la santé en milieu scolaire, défend David Smadja, responsable de la commission Santé du Laboratoire. L’école doit devenir un pilier de la politique de prévention en santé.
David Smadja est professeur d’hématologie à l’Université Paris Cité, praticien hospitalier à l’hôpital européen Georges Pompidou et responsable de la commission Santé du Laboratoire de la République.
La France est malade de sa prévention ! Tandis que le Danemark consacre près de 8 % de ses dépenses de santé à cette priorité, la France lui en alloue à peine 2 %. La prévention est le seul levier capable de redresser une réalité inquiétante : si l’espérance de vie atteint 85,4 ans pour les femmes et 79,4 pour les hommes, l’espérance de vie en bonne santé chute respectivement à 67 et 65,6 ans. Si la France échoue à prévenir, c’est aussi parce qu’elle a trop longtemps laissé la prévention hors du champ d’action direct du ministère de la Santé.
Avant 1994, trois domaines majeurs de la santé échappaient à la responsabilité du ministère : la santé au travail, la santé scolaire et la santé pénitentiaire. C’est précisément cette dernière qui, la première, a été réorganisée à travers une réforme de rupture. En effet, en 1994, la France a su faire preuve d’audace en plaçant la santé des personnes détenues sous une co-tutelle partagée entre le ministère de la Santé et celui de la Justice. Cette co-tutelle a permis d’améliorer les soins en prison en décloisonnant les pratiques avec efficacité et dignité. La réussite de cette réforme prouve que, pleinement mobilisé, le ministère de la Santé peut transformer en profondeur les secteurs longtemps marginalisés.
Tout le monde s’accorde à dire que tout projet de société digne de ce nom doit commencer par le renforcement de l’école : c’est en plaçant le bien-être des enfants au cœur de l’action publique que la France retrouvera une santé durable. La pandémie de Covid-19 a été un révélateur brutal. La santé mentale des enfants et des adolescents s’est dégradée à un rythme alarmant. Alors que la santé mentale a été déclarée « grande cause nationale » pour l’année 2025, repenser la santé scolaire est impératif pour renforcer sa capacité d’action préventive. Le harcèlement scolaire, qui continue de miner le bien-être de certains jeunes, en est une illustration dramatique : il révèle la nécessité urgente de dispositifs plus cohérents, intégrés et protecteurs. Dans ce contexte, comment expliquer que notre première ligne de défense, la santé scolaire, soit en ruine ? Pourquoi ne pas accorder à nos enfants ce que nous avons su offrir à nos détenus ? Pourquoi persiste-t-on à agir trop tard, plutôt qu’à investir là où tout commence : à l’école ?
Face à un système de santé encore trop centré sur le curatif, fragmenté et marqué par des logiques corporatistes, la prévention n’est ni un luxe, ni une option.
David Smadja
Aujourd’hui, l’école est le premier désert médical français. Un médecin scolaire couvre 13. 000 élèves. Un psychologue, 1. 500. Un infirmier, 1. 300. Qui accepterait de tels ratios dans un hôpital ? Ces professionnels sont dévoués, compétents mais isolés. Ils travaillent dans un angle mort institutionnel, sans lien fonctionnel avec les structures de santé, dépendants d’une hiérarchie éducative qui n’est pas formée aux enjeux médicaux. Ce cloisonnement administratif est une impasse. Il tue l’ambition préventive, empêche les suivis, aggrave les inégalités. Depuis des années, les rapports s’accumulent - Académie de médecine, Cour des comptes, IGAS, Assemblée nationale, Sénat - et tous dressent le même constat : gouvernance illisible, absence d’évaluation, décrochage des vocations, disparités territoriales. Tous appellent à une réforme de fond. Rien ne change. Ou si peu.
Il faut donc un geste fort. Le premier acte politique serait de confier la santé scolaire au ministère de la Santé. Cela permettrait enfin de bâtir des carrières attractives, de reconnaître les spécificités des professionnels de terrain, d’unifier les systèmes d’information et de connecter les établissements scolaires aux acteurs de santé publique déjà existants : hôpitaux, centres médico-psychologiques, maisons des adolescents, réseaux territoriaux, CPTS... Ce basculement ouvrirait également les écoles aux jeunes professionnels en formation. En effet, nous devons aussi ouvrir les écoles aux étudiants en santé, qui ont démontré leur engagement durant la crise sanitaire. Encadrés, ils pourraient participer à des bilans préventifs, des ateliers sur la santé mentale ou le harcèlement, et constituer une force vive au service des élèves. Aujourd’hui, aucun étudiant en médecine ou en pharmacie, mais aussi aucun interne en médecine générale, en pédiatrie, en psychiatrie ou en santé publique ne passe dans une école durant sa formation : une anomalie qu’il est urgent de corriger.
Comment attirer des nouveaux professionnels ou susciter des vocations si la santé scolaire n’est jamais enseignée ou même proposée comme terrain d’apprentissage ? La présence de jeunes étudiants ou internes en santé bénéficierait à la fois aux élèves, qui seraient mieux suivis, mieux écoutés, mieux protégés, et aux futurs professionnels de santé, qui gagneraient en culture préventive et en lien avec le réel. Enfin, à l’heure où la désinformation en santé prolifère, la présence de jeunes étudiants en santé dans les écoles pourrait, par des échanges privilégiés, transmettre aux élèves une véritable culture de la santé et de la science, et ainsi les armer contre les fausses informations.
La prévention, c’est aussi une question d’outils. Là encore, la France est en retard. Nous devons voir l’innovation en santé comme levier de transformation. Le Danemark nous montre la voie. Avec une prévention territorialisée, pilotée par les communes, et une digitalisation complète du système de santé, ce pays a su moderniser sa politique sanitaire. Des partenariats public-privé y structurent des projets concrets, tels que la prévention de l’obésité. La France peut s’en inspirer pour créer un « Réseau d’innovation et de préventive territoriale ». Ce réseau serait copiloté par les agences régionales de santé, les collectivités locales et les services de santé scolaire. Il reposerait sur des cellules locales de prévention, capables de coordonner les actions, de suivre des indicateurs partagés, d’impliquer les étudiants en santé. Comment financer ce « Réseau d’innovation et de préventive territoriale » ? La création d’un Fonds national pour l’innovation en prévention, sur le modèle du programme « Lighthouse Life Science » danois, abondé par des financements publics et privés, pourrait soutenir les projets les plus prometteurs : outils de détection du mal-être, biobanques, applications santé, etc.
Face à un système de santé encore trop centré sur le curatif, fragmenté et marqué par des logiques corporatistes, la prévention n’est ni un luxe, ni une option. Et cela commence à l’école. Aujourd’hui, nous lançons un appel à cette « union sacrée » pour la prévention, seule capable de remettre la santé au cœur de notre contrat social. Nous avons les outils. Nous avons les rapports. Il ne manque qu’une chose : le courage d’agir.
Retrouvez la tribune de David Smadja sur le site du Figaro.